‹ Collection complette des œuvres de J.J. RousseauChapitre 3 sur 24 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

X Out eft bien , fortant des mains de l'auteur des chofes : tout dégénère entre les mains de l'homme. Il force une terre à nourrir les productions d'une autre , un arbre à porter les fruits d'un autre : il mêle & confond les climats, les élémens , les faifons : il mutile fon chien, fon cheval, fon efclave : il bouleverfe tout, il défigure tout : il aime la difformité, les monftres : il ne veut rien, tel que l'a fait la nature ; pas même l'homme : il le faut dreffer pour lui , comme un cheval de manège ; il le faut contourner a fa mode, comme un arbre de fon jardin.

Sans cela , tout iroit plus mal encore , & notre efpèce ne veut pas être façonnée a demi. Dans l'état où font déformais les chofes, un homme abandonné dès fa naiffance à lui-même parmi les autres , feroit le plus défiguré de tous. Les préjugés, l'autorité, la néceffité , l'exemple, toutes les inftitutions fociales dans Iefquelles nous nous trouvons fubmergés , étoufferoient en lui la nature, & ne mettroient rien à la place. Elle y feroit comme un arbriffeau que le hazard fait naître au milieu d'un chemin, & que les pafTans font bientôt périr en le heurtant de toutes parts & le pliant dans tous les fens.

C'EST a toi que je m'adrefle, tendre & prévoyante mère ( i ),

( i ) La première éducation efl celle éducation appartient inconreftablement qui importe le plus; & cette première aux femmes : fi l'Auteur de la Na-

6 Traité

qui fus t'écarter de la grande roure , & garantir l'arbrifTeau naifîânt du choc des opinions humaines. Cultive , arrofe la jeune plante avant qu'elle meure ; fes fruits feront un jour tes délices. Forme de bonne heure une enceinte autour de l'ame de ton enfant : un autre en peut marquer le circuit; mais toi feule y dois pofer la barrière.

On façonne les plantes par la culture, & les hommes par l'éducation. Si l'homme naiffoit grand & fort, fa taille & fa force lui feroient inutiles, jufqu'à ce qu'il eût appris a s'en fervir : elles lui feroient préjudiciables , en empêchant les autres de fonger à

ture eût voulu qu'elle appartînt aux hommes , il leur eût donné du lait pour nourrir les enfans. Parlez donc toujours aux femmes , par préférence , dans vos Traités d'Education ; car , outre qu'elles font à portée d'y veiller de plus près que les hommes, & qu'elles y influent toujours davantage , le fuccès les intérclfe aufll beaucoup plus , puifque la plupart des veuves fe trouvent prefque à la merci de leurs enfans , & qu'alors ils leur font vivement fentir, en bien ou en mal, l'effet de la Minière dont elles les ont élevés. Les loix, toujours û occupées des biens & fi peu des perfonnes parce qu'elles ont pour objet la paix & non la vertu, ne donnent pas afllz d'autorité nui: mères. Cependant leur état ell plus sûr que celui des pères ; leurs devoirs l'ont plus pénibles ; leurs foins importent plus au bon ordre de la famille ; généralement elles ont plus d'attachement pour les enfans. Il y a des occafions ou nu fils qui manque de refpeâa fon père , peut, M quelque forte, être ex-

curé : mais fi , dans quelque occafion que ce fût, un enfant étoit affez dénaturé pour en manquer à fa mère, à celle qui l'a porté dans fon fein , qui l'a nourri de fon lait , qui durant des années, s'eft oubliée elle-même pour ne s'occuper que de lui , on devrait fe hâter d'étouffer ce milerable, comme au monflre indigne de voir le jour.

Les mères, dit -on, gâtent leurs enfans. En cela , fans doute , elles ont tort ; mais moins de tort que vous , peut-être , qui les dépravez. La mère veut que fon enfant foit heureux, qu'il le foit des-a-préfent. En cela elle a raifon : quand elle le trompe fur les moyens, il faut l'éclairer. L'ambition, l'avarice, la tyrannie, la fauffe prévoyance des pères, leur négligence , leur dure iiifenfibiliié , font cent fois plus fuiieftes aux enfans, que l'aveugle tendrtffe des mères. Au refle, il faut expliquer le fens que je donne à a nom de mère; & c'efl ce qui fera fait ci-après.

de v Éducation. 7

l'affifter (2); & abandonné à lui-même, il mourroit de misère avant d'avoir connu fes befoins. On fe plaint de l'état de l'enfance; on ne voit pas que la race humaine eût péri , fi l'homme n'eût commencé par être enfant.

Nous naifïbns foibles, nous avons befoin de forces : nous naiffons dépourvus de tout, nous avons befoin d'afïîftance : nous naiffons ftupides , nous avons befoin de jugement. Tout ce que nouj n'avons pas à notre naiflànce & dont nous avons befoin étant grands, nous eft donné par l'éducation.

Cette éducation nous vient de la nature, ou des hommes, ou des chofes. Le développement interne de nos facultés & de nos organes , eft l'éducation de la nature : l'ufage qu'on nous apprend a faire de ce développement, eft l'éducation des hommes; & l'acquis de notre propre expérience fur les objets qui nous affectent , eft l'éducation des chofes.

Chacun de nous eft donc formé par trois fortes de Maîtres. Le Difciple, dans lequel leurs diverfes leçons fe contrarient, eft mal élevé, & ne fera jamais d'accord avec lui-même : celui dans lequel elles tombent toutes fur les mêmes points, & tendent aux mêmes fins, va feul à fon but, 6c vit conféquemment. Celui-là feul eft bien élevé.

Or, de ces trois éducations différentes, celle de la nature ne dépend point de nous; celle des chofes n'en dépend qu'à certains égards ; celle des hommes eft la feule dont nous foyons vraiment les maîtres : encore ne le fommes-nous que par fuppofition; car qui eft-ce qui peut efpérer de diriger entièrement les difcours & les aflions de tous ceux qui environnent un enfant ?

Sl-TÔT donc que l'éducation eft un art, il eft prefque imporfible qu'elle réudiffe, puifque le concours néceflaire à fon fuccès ne dépend de perfonne. Tout ce qu'on peut faire à force de foins , eft

(2") Semblable à eux à l'extérieur, d'état de leur faire entendre le befoin & privé delà parole, ainfi que des qu'il nuroit de leurs fecours, & rien .idées qu'elle exprime , il leroic hors en lui 11e leur manififteroit ce befoin»

2 Traité

d'approcher plus ou moins du but, mais il faut du bonheur pour l'atteindre.

Quel eft ce but? C'eft celui même de la nature; cela vient d'être prouvé. Puifque le concours des trois éducations eft néceffaire à leur perfection , c'eft fur celle à laquelle nous ne pouvons rien qu'il faut diriger les deux autres. Mais peut- être ce mot de nature a-t-il un fens trop vague : il faut tâcher ici de le fixer.

La nature, nous dit-on, n'eft que l'habitude. Que fignifiecela? N'y at-t-il pas des habitudes qu'on ne contracte que par force &: qui n'étouffent jamais la nature? Telle eft, par exemple, l'habitude des plantes dont on gêne la direction verticale. La plante mife en liberté garde l'inclinaifon qu'on l'a forcée à prendre : mais la sève n'a point changé pour cela fa direction primitive, & fi la plante continue a végéter , fon prolongement redevient vertical. Il en eft de même des inclinations des hommes. Tant qu'on refte dans le même état, on peut garder celles qui réfultent de l'habitude & qui nous font le moins naturelles; mais fi -tôt que la fituation change, l'habitude cefi"e & le naturel revient. L'éducation n'eft certainement qu'une habitude. Or, n'y a-t-il pas des gens qui oublient & perdent leur éducation? D'autres qui la gardent? D'où vient cette différence? S'il faut borner le nom de nature aux habitudes conformes a la nature, on peut s'épargner ce galimathias.

Nous naiffons ftnfibles, & dès notre naiffance nous fommes affectés de diverfes manières par les objets qui nous environnent. Sitôt que nous avons, pour ainfi dire, la confeience de nos fenfations, nous fommes difpofés à rechercher ou à fuir les objets qui 1 prod'jifcnr, d'abord félon qu'elles nous font agréables ou déplaifantes; puis félon la convenance ou difeonvenance que nous trouvons entre nous & ces objets , & enfin félon les jugemens que nous en portons fur l'idée de bonheur ou de perfection que la raifon nous donne. Ces difpofitions s'étendent &: s'afïèrmiflent h mefure que nous devenons plus fenfibles & plus éclairés : mais, contraint par nos habitudes, elles s'altèrent plus ou moins par nos opinions. Avant cette altération, elles font ce que j'appelle en nous la nature. C'fcST

De r Ê d u c a t i o n. p

C'EST donc à ces difpofitions primitives qu'il faudroit tout rapporter; & cela fe pourroit, fi nos trois éducations n'étoient que différentes : mais que faire quand elles font oppofées ? quand , au lieu d'élever un homme pour lui-même, on veut l'élever pour les autres ? Alors le concert efl impoffible. Forcé de combattre la nature ou les inflitutions fociales, il faut opter entre faire un homme ou un citoyen ; car on ne peut faire à la fois l'un & l'autre.

Toute fociété partielle , quand elle efl étroite & bien unie ; s'aliène de la grande, Tout patriote efl dur aux étrangers : ils ne font qu'hommes, ils ne font rien a fes yeux ( 3 ) Cet inconvénient efl inévitable, mais il efl foible. L'efTentiel efl d'être bons aux gens avec qui l'on vit. Au-dehors le Spartiate étoit ambitieux, avare, inique : mais le défintérefTement , l'équité, la concorde régnoient dans fes murs. Défiez-vous de ces cofmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d'eux. Tel Philofophe aime les Tartares pour être difpenfé d'aimer fes voifins.

L'HOMME naturel efl tout pour lui : il efl l'unité numérique, l'entier abfolu, qui n'a de rapport qu'à lui-même ou a fon femblable. L'homme civil n'efl qu'une unité fraflionnaire qui tient au dénominateur , & dont la valeur efl dans fon rapport avec l'entier, qui efl le corps focial. Les bonnes inflitutions fociales font celles qui favent le mieux dénaturer l'homme, lui ôter fon exiflence abfolue pour lui en donner une relative, & tranfporter le moi dans l'unité commune ; en forte que chaque particulier ne fe croie plus un, mais partie de l'unité, & ne foit plus fenfible que dans le tout. Un citoyen de Rome n'étoit ni Caïus , ni Lucius; c'étoit un Romain : même il aimoit la patrie exclufivement a lui. Régulus fe prétendoit Carthaginois, comme étant devenu le bien de fes maîtres. En fa qualité d'étranger il refufoit de fiéger au Sénat de Rome, il fallut qu'un Carthaginois le lui ordonnât. II s'indignoit

(.O Atiiïi les guerres des Rdpubli- Rois efl modérée, c'en leur paix qui ques font-elles plus cruelles uue celles eft terrible, des Monarchies. Mais ïi la guerre des

Traité de VEduc, Tome I. B

io Traité

qu'on voulût lui fauver la vie. Il vainquit, & s'en retourna triomphant mourir dans les fupplices. Cela n'a pas grand rapport, ce me femble, aux hommes que nous connoifl'ons.

Le Lacédémonien Pédarète fe préfente pour être admis au Confeil des trois cents; il elt rejette. Il s'en retourne tout joyeux de ce qu'il s'eft trouvé dans Sparte trois cents hommes valant mieux que lui. Je fuppofe cette démonstration fincère , & il y a lieu de croire qu'elle l'étoît. Voila le citoyen.

Une femme de Sparte avoit cinq fils a l'armée, & attendoit des nouvelles de la bataille. Une Ilote arrive ; elle lui en demande en tremblant.... Vos cinq fils ont été tués.... Vil efclave, t'aije demandé cela ? .. . . Nous avons gagné la vidoire. ... La mère court au Temple & rend grâces aux Dieux. Voilà la citoyenne.

Celui qui dans l'ordre civil veut conferver la primauté des fentimens de la nature, ne fait ce qu'il veut. Toujours en contradiction avec lui-même, toujours flottant entre fes penchans & fes devoirs , il ne fera jamais ni homme ni citoyen; il ne fera bon ni pour lui ni pour les autres. Ce fera un de ces hommes de nos jours ; un François, un Anglois, un bourgeois, ce ne fera rien.

Pour être quelque chofe , pour être foi-même & toujours un, il faut agir comme on parle; il faut être toujours décidé fur le parti qu'on doit prendre, le prendre hautement & le fuivre toujours. J'attends qu'on me montre ce prodige pour favoir s'il eft homme ou citoyen, ou comment il s'y prend pour être a la fois l'un & l'autre.

De ces objets nécessairement oppofés viennent deux formes d'inftitutions contraires; l'une publique & commune, l'autre particulière & domeftique.

Voulez-vous prendre une idée de l'éducation publique ? Liifez la république de Platon. Ce n'eft point un ouvrage de politique, comme l<.- penfent ceux qui ne jugent des livres que par leurs titres. C'eft le plus beau Traité d'éducation qu'on ait jamais fait.

de v Éducation. ii

Quand on veut renvoyer au pays des chimères, on nomme l'inftitution de Platon. Si Lycurgue n'eût mis la Tienne que par écrit, je la trouverois bien plus chimérique. Platon n'a fait qu'épurer le cœur de l'homme; Lycurgue l'a dénaturé.

L'institution publique n'exifte plus, & ne peut plus exifter : parce qu'où il n'y a plus de patrie , il ne peut plus y avoir de citoyens. Ces deux mots , patrie & citoyen , doivent être effacés des langues modernes. J'en fais bien la raifon , mais je ne veux pas la dire ; elle ne fait rien à mon fujet.

Je n'envifage pas comme une institution publique ces rifiblesétabliffemens qu'on appelle Collèges (4.). Je ne compte pas non plus l'éducation du monde, parce que cette éducation tendant à deux fins contraires, les manque toutes deux .elle n'eft propre qu'à faire des hommes doubles, paroiffant toujours rapporter toutaux autres, & ne rapport int jamais rien qu'à eux feuls. Or, ces démonftrations étant communes a tout le monde , n'abufent perfonne. Ce font autant de foins perdus.

De ces contradictions naît celle que nous éprouvons fans ceffe en nous-mêmes. Entraînés par la nature & par les hommes dans des routes contraires, forcés de nous partager entre ces diver- (ès impulfions , nous en fuivons une compofée qui ne nous mené ni à l'un, ni à l'autre but. Ainfi combattus & flottans durant tout le cours de notre vie , nous la terminons fans avoir pu nous accorder avec nous, & fans avoir été bons ni pour nous, ni pour les autres.

Reste enfin l'éducation domeftique ou celle de la nature. Mais que deviendra pour les autres un homme uniquement élevé pour lui ? Si peut-être le double objet qu'on fe propofe pouvoit fe réu-

r4 II y a dan* l'Académie de Genève J'exhorte l'un d'entr'eux à publier le

& dans l'Uni verfité de Paris des Pro- projet de réforme qu'il a conçu. L'on

feflèurs que j'aime , que j'eftime beau- fera peut être enfin tenté de guérir le

coup ,& que je crois très capables de mal, en voyant qu'il n'eft pas fans

bien instruire la jeuneffe, s'ils n'é- remède, toient forcés de fuivre l'ufage établi.

B ij

12 Traité

nir en un feul , en ôtant les contradictions de l'homme , on oteroit un grand obftacle à fon bonheur. Il faudroit, pour en juger,' le voir tout formé; il faudroit avoir obfervé fes penchans, vu fes progrès, fuivi fa marche : il faudroit, en un mot, connoître, l'homme naturel. Je crois qu'on aura fait quelques pas dans ces recherches après avoir lu cet écrit.

Pour former cet homme rare, qu'avons-nous à faire? Beaucoup , fans doute; c'eft d'empêcher que rien ne foit fait. Quand il ne s'agit que d'aller contre le vent, on louvoie ; mais fi la merefl forte & qu'on veuille relier en place, il faut jetter l'ancre. Prends garde, jeune pilote , que ton cable ne file ou que ton ancre ne laboure, & que le vaifleau ne dérive avant que tu t'en fois apperçu,

Dans l'ordre focial, où toutes les places font marquées, chacun doit être élevé pour la fienne. Si un particulier formé pour là place en fort , il n'eft plus propre à rien. L'éducation n'eft utile qu'autant que la fortune s'accorde avec la vocation des parens; en tout autre cas elle eft nuifible à l'élevé, ne fût-ce que par les préjugés qu'elle lui a donnés. En Egypte où le fils étoit obligé d'embrafTer l'état de fon père , l'éducation du moins avoit un but afïuré ; mais parmi nous , où les rangs feuls demeurent, & où les hommes en changent fans cefTe , nul ne fait, fi , en élevant fon fils pour le fien , il ne travaille pas contre lui.

Dans l'ordre naturel les hommes étant tous égaux, leur vocation commune eft l'état d'homme, & quiconque eft bien élevé pour celui-là ne peut mal remplir ceux qui s'y rapportent. Qu'on deftine mon élevé à l'épée , à l'églife, au barreau , peu m'importe. Avant la vocation des parens la nature l'appelle h la vie humaine. Vivre eft le métier que je lui veux apprendre. En fortant de mes mains, il ne fera, j'en conviens , ni magiftrat, ni foldat, ni prêtre: il fera premièrement homme; tout ce qu'un homme doit être, il (aura l'être au befoin tout auffi bLn que qui que ce foit, & la fortune aura beau Je faire changer de place, il fera toujours à la fienne. Occupaui te ,/ortt/na , atquc cepi : omncfque aditus tuus interiluji, ut ././ me ajpiran non pojfcs ( 5 ).

(5) Tufcul. V.

de r Éducation. i $

NOTRE véritable étude eft celle de la condition humaine. Celui d'entre nous qui fait le mieux fupporter les biens & les maux de cette vie , eft à mon gré le mieux élevé : d'où il fuit que la véritable éducation confifte moins en préceptes qu'en exercices. Nous commençons a nous inftruire en commençant a vivre; notre éducation commence avec nous ; notre premier précepteur eft notre nourrice. Auffi ce mot éducation avoit-il chez les Anciens un autre fens que nous ne lui donnons plus : il fignifioit nourriture. Educit objîetrix, dit Varron ; educat nutrix , injîituit pœdagogus t docct magijîcr (6). Ainfi l'éducation, l'inftitution , l'inftruction font trois chofes auffi différentes dans leur objet , que la gouvernante, le précepteur & le maîtr-e. Mais ces diftinclions font mal entendues ; & pour être bien conduit , l'enfant ne doit fuivre qu'un feul guide.

Il faut donc généralifer nos vues , & confidérer dans notre élevé l'homme abftrait, l'homme expofé a tous les accidens de la vie humaine. Si les hommes naiffoient attachés au fol d'un pays, fi la même faifon duroit toute l'année, fi chacun tenoit à fa fortune de manière a n'en pouvoir jamais changer, la pratique établie feroit bonne a certains égards; l'enfant élevé pour fon état, n'en forçant jamais, ne pourroit être expofé aux inconvéniens d'un autre. Mais vu la mobilité des chofes humaines ; vu l'efprit inquiet & remuant de ce fiecle qui bouleverfe tout a chaque génération , peut- on concevoir une méthode plus infenfée que d'élever un enfant comme n'ayant jamais à fortir de û chambre, comme devant être fans ceffe entouré de fes gens? Si le malheureux fait un feul pas fur la terre, s'il defcend d'un feul degré, il eft perdu. Ce n'eft pas lui apprendre à fupporter la peine.; c'eft l'exercer à la fentir.

On ne fonge qu'a conferver fon enfant ; ce n'eft pas affez : on doit lui apprendre a fe conferver étant homme, à fupporter les coups du fort , à braver l'opulence & la misère , h vivre , s'il le faut , dans les glaces d'Islande ou fur le brûlant rocher de Malte. Vous avez beau prendre des précautions, pour qu'il ne meure pas;

(6) Non. Marcell,

i4 Traité

il faudra pourtant qu'il meure : & quand fa mort ne feroit pas l'ouvrage de vos foins, encore feroient-ils mal entendus. Il s'agit moins de l'empêcher de mourir, que de le faire vivre. Vivre, ce n'eft pas refpirer; c'eft agir; c'eft faire ufage de nos organes, de nos lens , de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes qui nous donnent le fentiment de notre exiftence. L'homme qui a le plus vécu n'eft pas celui qui a compté le plus d'années ; mais celui qui a le plus fenti la vie. Tel s'eft fait enterrer à cent ans , qui mourut dès fa naifTance. Il eût gagné de mourir jeune ; au moins eût il vécu jufqu'a ce temps-là.

TOUTE notre fagefTe confifte en préjugés ferviles; tous nos ufages ne font qu'afTujettifTement, gêne & contrainte. L homme civil naît, vit, & meurt dans l'efclavage : à fa naifTance on le coud dans un maillot; à fa mort on le cloue dans une bière; tant qu'il garde la figure humaine, il eft enchaîné par nos institutions.

On dit que plufieurs Sages-Femmes prétendent, en p3ÎtrifTant la tête des enfans nouveaux- nés, lui donner une forme plus convenable : & on le fouffre! Nos têtes feroient mal de la façon de l'Auteur de notre être : il nous les faut façonnées au - dehors par les Sages-Femmes, & au- dedans par les Philofophes. Les Caraïbes font de la moitié plus heureux que nous.

» A peine l'enfant eft-il forti du fein de la mère, & a peine » jouit-il de» la liberté de mouvoir & d'étendre fes membres , qu'on » lui donne de nouveaux liens. On l'emmaillotte , on le couche la 3) tête fixée & les jambes allongées, les bras pendans à côté du » corps; il eft entouré de linges & de bandages de toute efpèce , t> qui ne lui permettent pas de changer de fituation. Heureux , Ci » on ne l'a pas ferré au point de l'empêcher de refpirer, & fi on » a eu la précaution de le coucher fur le côté, afin que les eaux » qu'il doit rendre par la bouche, puifTent tomber d'elles-mêmes ; » car il n'auroit pas la liberté de tourner la tète fur le côté pour » en faciliter l'écoulement ( 7) ».

(7, Hift. Nat. T. IV. p. 190. in-ia.

de r Education. *$?

L'ENFANT nouveau-né a befoin d'étendre & de mouvoir fes membres , pour les tirer de l'engourdifTement, où , raffemblés dans un pelotton, ils ont refté fi long-temps. On les étend, il eft vrai: mais on les empêche de fe mouvoir; on afiujettit la tête même par des têtières : il femble qu'on a peur qu'il n'ait l'air d'être en vie.

Ainsi l'impulfion des parties internes d'un corps qui tend a. l'accroiffèment, trouve un obftacle infurmontable aux mouvemens qu'elle lui demande. L'enfant fait continuellement des efforts inutiles qui épuifent fes forces ou retardent leur progrès. Il étoit moins à l'étroit, moins gêné , moins comprimé dans l'amnios , qu'il n'eft dans fes langes : je ne vois pas ce qu'il a gagné de naître.

L'inaction, la contrainte où l'on retient les membres d'un enfant , ne peuvent que gêner la circulation du fang , des humeurs , empêcher l'enfant de fe fortifier, de croître , & altérer fa conftitution. Dans les lieux où l'on n'a point ces précautions extravagantes, les hommes font tous grands, forts, bien proportionnés ( 8 ). Les pays où l'on emmaillotte les enfans font ceux qui fourmillent de boflus, de boiteux , de cagneux, de noués , de rachitiques , de gens contrefaits de toute efpèce. De peur que les corps ne fe déforment par des mouvemens libres , on fe hâte de les déformer en les mettant en preffe. On les rendroit volontiers perclus, pour les empêcher de s'eftropier.

Une contrainte (i cruelle pourroit-elle ne pas influer fur leur humeur , ainfi que fur leur tempérament ? Leur premier fentiment eft un fentiment de douleur & de peine : ils ne trouvent qu'obftacles k tous les mouvemens dont ils ont befoin : plus malheureux qu'un criminel aux fers, ils font de vains efforts, ils s'irritent , ils crient. Leurs premières voix, dites-vous, font des pleurs; je le crois bien : vous les contrariez dès leur naiffance; les premiers dons qu'ils reçoivent de vous, font des chaînes; les premiers traiteir.ens qu'ils éprouvent, font des tourmens. N'ayant rien de libre que la voix , comment ne s'en ferviroient-ils. pas pour fe plaindre 1 Us

(8) Voyez la note ic.

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crient du mal que vous leur faites : ainfi garottés vous crieriez plus fort qu'eux.

D'où vient cet ufàge déraifonnable? D'un ufage dénaturé. Depuis que les mères, méprifant leur premier devoir , n'ont plus voulu nourrir leurs enfans, il a fallu les confier à des femmes mercenaires, qui, fe trouvant ainfi mères d'enfans étrangers pour qui la nature ne leur difoitrien, n'ont cherché qu'a s'épargner de la peine. Il eût fallu veiller fans celle fur un enfant en liberté : mais quand il eft bien lié, on le jette dans un coin fans s'embarrafTer de fes cris. Pourvu qu'il n'y ait pas des preuves de la négligence de la nourrice, pourvu que le nourriçon ne fe cafTe ni bras ni jambes, qu'importe au furplus qu'il périffe, ou qu'il demeure infirme le refte de fes jours ? On conferve fes membres aux dépens de fon corps ; & , quoiqu'il arrive , la nourrice eft difculpée.

Ces douces mères, qui débarralfées de leurs enfans, fe livrent gaiement aux amufemens de la ville, favent-elles cependant quel traitement l'enfant dans fon maillot reçoit au village? Au moindre tracas qui furvient, on le fufpend à un clou comme un paquet de hardes : & tandis que fans fe prefler la nourrice vaque à fes affaires, le malheureux refte ainfi crucifié. Tous ceux qu'on a trouvés dans cette fituation, avoient le vifage violet : la poitrine fortement comprimée ne laiflant pas circuler le fang , il remontoit à la tête ; & l'on croyoit le patient fort tranquille, parce qu'il n'avoit pas la force de crier. J'ignore combien d'heures un enfant peut refier en cet état fans perdre la vie : mais je doute que cela puifiè aller forr loin. Voilà, je penfe, une des plus grandes commodités du maillot.

On prétend que les enfans en liberté pourroienr prendre de mauvaifes fituations, & fe donner des mouvemens capables de nuire h la bonne conformation de leurs membres. C'eft-Ia un de ces vains raifonnemens de notre fauffe fagefTe , & que jamais aucune expérience n'a confirmée. De cette multitude d'enfans qui , chez des peuples plus fenlcs que nous , font nourris dans toute la liberté de leurs membre;, on n'en voit pas un feul qui fe blcfie , ni s'eftropie : ils ne (âuroient donner à leurs mouvemens la force qui peut les reiulro

dangereux.

de v Éducation. 17

dangereux, & quand ils prennent une fituation violente, la douleur les avertit bientôt d'en changer.

Nous ne nous fommes pas encore avifés de mettre au maillot les petits des chiens, ni des chats; voit-on qu'il réfulte pour eux quelque inconvénient de cette négligence ? L&s enfans font plus lourds ; d'accord : mais a proportion ils font auflï plus foibles. A peine peuvent-ils fe mouvoir : comment s'eftropieroient-ils ? Si on les étendoit fur le dos, ils mourroient dans cette fituation , comme la tortue, fans pouvoir jamais fe retourner.

Non contentes d'avoir cette d'allaiter leurs enfans, les femmes ceflent d'en vouloir faire; la conféquence eft naturelle. Dès que l'état de mère eft onéreux , on trouve bientôt le moyen de s'en délivrer tout-à-fait : on veut faire un ouvrage inutile, afin de le recommencer toujours, & l'on tourne au préjudice de l'efpèce, l'attrait donné pour la multiplier. Cet ufage, ajouté aux autres caufes de dépopulation , nous annonce le fort prochain de l'Europe. Les fciences , les arts , la philofophie & les mœurs qu'elle engendre , ne tarderont pas d'en faire un défert. Elle fera peuplée de bêtes féroces ; elle n'aura pas beaucoup changé d'habitans.

J'ai vu quelquefois le petit manège des jeunes femmes qui feignent de vouloir nourrir leurs enfans. On fait fe faire prefTer de renoncer a cette fantaifie : on fait adroitement intervenir les époux, les Médecins, fur- tout les mères. Un mari qui oferoit confentir que fa femme nourrît fon enfant, feroit un homme perdu. L'on en feroit un afTuflïn qui veut fe défaire d'elle. Maris prudens, il faut immoler à la paix l'amour paternel. Heureux qu'on trouve à la campagne des femmes plus continentes que les vôtres! Plus heureux fi le temps que celles-ci gagnent , n'eft pas deftiné pour d'autres que vous!

Le devoir des femmes n'eft pas douteux : mais on difpute fi , dans le mépris qu'elles en font, il eft égal pour les enfans d'être nourris de leur lait ou d'une autre ? Je tiens cette queftion , dont les Médecins font les Juges, pour décidée au fouhait des femmes; & pour moi , je penferois bien auffi qu'il vaut mieux que l'en- Traité de VEduc. Tome I. C

i8 Traité

fant fuce le lait d'une nourrice en fanté, que d'une mère gâtée, s'il avoir quelque nouveau mal à craindre du même fang dont il eft formé.

Mais la queftion doit-elle s'envifager feulement par le côté phyficue , & l'enfant a-t-il moins befoin des foins d'une mère que de famammelle? D'autres femmes, des bétes mêmes pourront lui donner le lait qu'elle lui refufe : la follicitude maternelle ne fe fupplée point. Celle qui nourrit l'enfant d'une autre, au lieu du fien, eft une mauvaife mère; comment fera-t-elle une bonne nourrice? Elle pourra le devenir, mais lentement; il faudra que l'habitude change la nature; & l'enfant mal foigné aura le temps de périr cent fois , avant que fa nourrice ait pris pour lui une tendrefle de mère.

De cet avantage même réfulte une inconvénient, qui feul devroit ôter à toute femme fenfible le courage de faire nourrir fon enfant par une autre : c'eft celui de partager le droit de mère ou plutôt de l'aliéner; de voir fon enfant aimer une autre femme, autant & plus qu'elle ; de fentir que la tendreffe qu'il conferve pour fa propre mère eft une grâce , & que celle qu'il a pour fa mère adoptive eft un devoir : car où j'ai trouvé les foins d'une mère, ne dois - je pas l'attachement d'un fils f

La manière dont on remédie à cet inconvénient, eft d'infpirer aux enfans du mépris pour leur nourrice, en les traitant en véritables fervantes. Quand leur fervice eft achevé, on retire l'enfant, ou l'on congédie la nourrice; à force de la mal recevoir, on la rebute de venir voir fon nourricon. Au bout de quelques années , il ne la voit plus, il ne la connoît plus. La mère qui croit fe fubftituer h elle, & réparer fa négligence par fa cruauté, fe trompe. Au lieu de faire un tendre fils d'un nourricon dénaturé, elle l'exerce h l'ingratitude; elle lui apprend a méprifer un jour celle qui lui dorfha la vie, comme celle qui l'a nourri de fon lait.

Combien j'infiftcrois fur ce point , s'il étoit moins décourageant de rebattre en vain des fujets utiles! Ceci tient à plus da cliofes qu'on ne penfe. Voulez-vous rendre chacun a fes premiers ' /oirs : commencez par les mères; vous ferez étoiinés des cl

gemens que vous produirez. Tout vient fucceflîvement de cette première dépravation : tout l'ordre moral s'altère; le naturel s'éteint dans tous les cœurs ; l'intérieur des maifons prend un air moins vivant ; le fpeclacle touchant d'une famille naiflante n'attache plus les maris, nimpofe plus d'égards aux étrangers; on refpecle moins la mère dont on ne voit pas les enfans; il n'y a point de réfidence dans les familles ; l'habitude ne renforce plus les liens du fang ; il n'y a plus ni pères, ni mères , ni enfans, ni frères, ni fœurs ; tous fe connoiflent a peine : comment s'aimeroient - ils ? Chacun ne fonge plus qu'a foi. Quand la maifon n'eft qu'une trifte folitude , il faut bien aller s'égayer ailleurs.

Mais que les mères daignent nourrir leurs enfans, les mœurj vont fe réformer d'elles-mêmes, les fentiméns de la nature fe réveiller dans tous les cœurs; l'État va fe peupler; ce premier point, ce point feul va tout réunir. L'attrait de la vie domeftique eft le meilleur contre-poifon des mauvaifes mœurs. Le tracas des enfans, qu'on croit importun , devient agréable ; il rend le père & la mère plus nécefTaires , plus chers l'un à l'autre, il refTerre entr'eux le lien conjugal. Quand la famille eft vivante & animée , les foins domeftiques font la plus chère occupation de la femme & le plus doux amufement du mari. Ainfi de ce feul abus corrigé réfulteroit bientôt une réforme générale; bientôt la nature auroit repris tous fes droits. Qu'une fois les femmes redeviennent mères , bientôt les hommes redeviendront pères & maris.

Discours fuperflus ! l'ennui même des plaifirs du monde ne ramené jamais à ceux-là. Les femmes ont cefTé d'être mères ; elles ne le feront plus; elles ne veulent plus l'être. Quand elles le voudroient , à peine le pourroient-elles : aujourd'hui que l'ufage contraire eft établi , chacune auroit a combattre l'oppreflion de toutes celles qui l'approchent , ligués contre un exemple que les unes n'ont pas donné , & que les autres ne veulent pas fuivre.

Il fe trouve pourtant quelquefois encore de jeunes perfonnes d'un bon naturel, qui , fur ce point ofant braver l'empire de la mode & les clameurs de leur fexe , remplirent avec une vertueufe

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intrépidité , ce devoir fî doux que la nature leur impofe. Puiflè leur nombre augmenter par l'attrait des biens deftinés à celles qui s'y livrent! Fondé fur des conféquences que donne le plus fimple raifonnement, & fur des obfervations que je n'ai jamais vu démenties, j'ofe promettre a ces dignes mères un attachement folide & confiant de la part de leurs maris , une tendfeffe vraiment filiale de la part de leurs enfans , l'eftime & le refpeâ du public , d'heureufes couches fans accident & fans fuite, une fanté ferme & vigoureufe , enfin le plaifir defe voir un jour imiter par leurs filles , & citer en exemple a celles d'autrui.

Point de mère, point d'enfant. Entre eux les devoirs font réciproques ; & s'ils font mal remplis d'un côté , ils feront négligés de l'autre. L'enfant doit aimer fa mère avant de favoir qu'il le doit. Si la voix du fang n'eft fortifiée par l'habitude & les foins , elle s'éteint dans les premières années, & le cœur meurt, pour ainfi. dire, avant que de naître. Nous voila dès les premiers pas hors de la nature.

On en fort encore par une route oppofée , lorfqu'au lieu de négliger les foins de mère, une femme les porte à l'excès ; lorfqu'elle fait de fon enfant fon idole ; qu'elle augmente & nourrit fa foiblefle pour l'empêcher de la fentir, & qu'efpérant le fouftraire aux loix de la nature , elle écarte de lui des atteintes pénibles , fans fonger combien, pour quelques incommodités dont elle le préferve un moment, elle accumule au loin d'accidens & de périls fur fa tête, & combien c'eft une précaution barbare de prolonger la foiblefTe de l'enfance fous les fatigues des hommes faits. Thétis, pour rendre fon fils invulnérable, le plongea, dit la Fable, dans l'eau du Styx. Cette allégorie eft belle & claire. Les mères cruelles dont je parle, font autrement : h force de plonger leurs enfans dans la mollcffe, elles les préparent à la fouftrance, elles ouvrent leurs pores aux maux de route efpèce , dont ils ne manqueront pas d'être la proie -étant grands.

OiJShRVP.z la nature, & fuivez la route qu'elle vous trace. Elle exerce continuellement les enfans ; elle endurcit leur tempérament

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