‹ Collection complette des œuvres de J.J. RousseauChapitre 4 sur 24 · III · texte numérisé non relu

III

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de r Education. si

par des épreuves de toute efpèce ; elle leur apprend de bonne heure ce que c'eft que peine & douleur. Les dents qui percent leur donnent la fièvre; des coliques aiguës leur donnent des convulfions ; de longues toux les fuffoquent; les vers les tourmentent; la pléthore corrompt leur fang; des levains divers y fermentent, & caufent des éruptions périlleufes. Prefque tout le premier âge eft maladie & danger : la moitié des enfans qui naiffent , périt avant la huitième année. Les épreuves faites, l'enfant a gagné des forces, & fi-tôt qu'il peut ufer de la vie , le principe en devient plus affuré.

Voila la règle de la nature. Pourquoi la contrariez -vous î Ne voyez-vous pas qu'en penfant la corriger vous détruifez fon ouvrage , vous empêchez l'effet de fes foins > Faire au - dehors ce qu'elle fait au-dedans , c'eft, félon vous , redoubler le danger; & au contraire c'eft y faire diverfion, c'eft l'exténuer. L'expérience apprend qu'il meurt encore plus d'enfans élevés délicatement que d'autres. Pourvu qu'on ne paffe pas la mefure de leurs forces, on rifque moins à les employer qu'à les ménager. Exercez - les donc aux atteintes qu'ils auront à fupporter un jour. Endurciffez leur corps aux intempéries des faifons , des climats, des élémens ; à la faim, à la foif, a la fatigue; trempez- les dans l'eau du Styx. Avant que l'habitude du corps foit'acquife , on lui donne celle qu'on veut fans danger : mais quand une fois il eft dans fa confiftance, toute altération lui devient périlleufe. Un enfant fupportera des changemens que ne fupporteroit pas un homme : les fibres du premier, molles & flexibles, prennent fans effort le pli qu'on leur donne; celles de l'homme, plus endurcies, ne changent plus qu'avec violence le pli qu'elles ont reçu. On peut donc rendre un enfant robufte fans expofer fa vie & fa fanté ; & quand il y auroit quelque rifque, encore ne faudroit-il pas balancer. Puifque ce font des rifques inféparables de la vie humaine, peut-on mieux faire que de les rejetter fur le temps de fa durée où ils font le moins défavantageux î

Un enfant devient plus précieux en avançant en âge. Au prix de fa perfonne fe joint celui des foins qu'il a coûtés; a la perte de fa vie fe joint en lui le fèntiment de la mort. C'eft donc fur- tout

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a l'avenir qu'il faut fonger en veillant à fa confervation ; c'eft contre les maux de la jeuneffe qu'il faut l'armer , avant qu'il y foit parvenu : car fi le prix de la vie augmente jufqu'à l'âge de la rendre utile , quelle folie n'eft-ce point d'épargner quelques maux à l'enfance en les multipliant fur l'âge de raifon? Sont-ce là les leçons du maître?

Le fort de l'homme eft de fouffrir dans tous les temps. Le foin même de fa confervation eft attaché a la peine. Heureux de ne connoître dans fon enfance que les maux phyfiques! maux bien moins cruels, bien moins douloureux que les autres, & qui bien plus rarement qu'eux nous font renoncera la vie. On ne fe tue point pour les douleurs de !a goutte ; il n'y a guères que celles de Pâme qui produifent le défefpoir. Nous plaignons le fort de l'enfance, & c'eft le nôtre qu'il faudroit plaindre. Nos plus grands maux nous viennent de nous.

En naiffant, un enfant crie; fa première enfance fe paffè a pleurer. Tantôt on l'agite, on le flatte pour Pappaifer ; tantôt on le menace , on le bat pour le faire taire. Ou nous faifons ce qu'il lui plaît, ou nous en exigeons ce qu'il nous plaît : ou nous nous foumtttons à fes fantaifies, ou nous le fou mettons aux nôtres : point de milieu, il faut qu'il donne des ordres, ou qu'il en reçoive. Ainfi fes premières idées font celles d'empire & de fervitude. Avant de favoir parler , il commande; avant de pouvoir agir, il obéit; & quelquefois on le châtie avant qu'il puifîe connoitre fes fautes ou plutôt en commettre. C'eft ainfi qu'on verfe de bonne heure dans l'on jeune cœur les paillons qu'on impute enfuite à la nature, & qu'après avoir pris peine à le rendre méchant, on fe plaint de le trouver tel.

Un enfant pafTe fix ou fept ans de cette manière entre le? mains des femmes , viélime de leur caprice & du lien : 6V après lui avoir fait apprendre ceci & cela; c'eft-à-dire , après avoir chargé Ci mémoire ou de mots qu'il ne peut entendre, ou de chofes qui ne lui font bonnes a rien ; après avoir étouffé le naturel par les paffions qu'on .1 fait naitre, on remet cet être faélice entre les mains d'un précepteur, lequel achevé de développer les germes artificiels qu'il

trouve déjà tout formés , & lui apprend tout, hors à fe connoitre, hors à tirer parti de lui-même, hors à favoir vivre & fe rendre heureux. Enfin quand cet enfant efclave & tyran , plein de fcience & dépourvu des fens , également débile de corps & d'ame , eft jerté dans le monde ; en y montrant fon ineptie , fon orgueil & tous fes vices , il fait déplorer la misère & la perverfiré humaines. On fe trompe ; c'eft-là l'homme de nos fantaifies : celui de la nature eft fait autrement.

Voulez- VOUS donc qu'il garde fa forme originelle : confervez-la dès l'inftant qu'il vient au monde. Si-tôt qu'il naît, emparez-vous de lui, & ne le quittez plus qu'il ne foit homme : vous ne réuflîrcz jamais fans cela. Comme la véritable nourrice eft la mère, le véritable précepteur eft le père. Qu'ils s'accordent dans l'ordre de leurs fondions ainfi que dans leur fyftême : que des mains de l'un l'enfant patte dans celles de l'autre. Il fera mieux élevé par un père judicieux & borné, que par le plus habile maître du monde ; car le zèle fuppléera mieux au talent , que le talent au zèle.

Mais les affaires, les fondions, les devoir?.... Ah! les devoirs: fans doute le dernier eft celui de père ( 9 )? Ne nous étonnons pas qu'un homme dont la femme a dédaigné de nourrir le fruit de leur union, dédaigne de l'élever. Il n'y a point de tableau plus charmant que celui de la famille; mais un feul trait manqué défigure tous les autres. Si la mère a trop peu de fanté pour être nourrice, le père aura trop d'affaires pour être précepteur. Les enfans, éloi-

(9) Quand on lit dans Plutarque gnoit lui-môme à Tes petits-fils a écrique Caton leCenfeur, qui gouverna re, a nager, les élérnens des Scien- Rome avec tant de gloire, éleva lui- ces, & qu'il les avoit fans ceffe autour même fon fils dès le berceau , & avec de lui, on ne peut s'empêcher de rire un tel foin, qu'il quittoit tout pour des petites bonnes gens de ce tempsêtre prêtent quand la nourrice, c'tlt- là qui .s'amufoient à de pareilles niaii-dire , la mère , le remuoit &le lavoit: feries; trop bornés, fans doute, pour quand on lit dans Suétone qu'Auguf- favoir vaquer aux grandes affaires des te, maître du monde, qu'il avoit con- grands hommes de nos jours, qiiis & qu'il régjflbit lui môme, enlei-

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gnés , difperfés , dans des penfions , dans des couvens , dans des collèges, porteront ailleurs l'amour de la maifon paternelle, ou, pour mieux dire, ils y rapporteront l'habitude de n'être attachés à rien. Les frères & les fœurs fe connoîtront à peine. Quand tous feront rafTemblés en cérémonie, ils pourront être fort polis entr'eux ; ils fe traiteront en étrangers. Si -tôt qu'il n'y a plus d'intimité entre les parens , fi-tôt que la fociété de la famille ne fait plus la douceur de la vie, il faut bien recourir aux mauvaifes mœurs pour y fuppléer. Où eft l'homme allez ftupide pour ne pas voir la chaîne de tout cela?

Un père, quand il engendre & nourrit des enfans, ne fait en cela que le tiers de fa tâche. Il doit des hommes à fon efpèce , il doit à la fociété des hommes fociables, il doit des citoyens à l'État. Tout homme qui peut payer cette triple dette, & ne le fait pas, eft coupable, & plus coupable, peut-être, quand il la paye h demi. Celui qui ne peut remplir les devoirs de père , n'a point droit de le devenir. Il n'y a ni pauvreté, ni travaux, ni refpeft humain qui le difpenfent de nourrir fes enfans, & de les élever luimême. Lecteurs , vous pouvez m'en croire : je prédis à quiconque a des entrailles & néglige de fi faints devoirs , qu'il verfera longtemps fur fa faute des larmes amères, Se n'en fera jamais confolé.

Mais que fait cet homme riche, ce père de famille fi affairé, & forcé, félon lui, de laifler fes enfans à l'abandon? Il paye un autre homme pour remplir fes foins qui lui font à charge. Ame vénale! crois-tu donner à ton fils un autre père avec de l'argent ? Ne t'y trompe point . ce n'eft pas même un maître que tu lui donnes; c'eft un valet. Il en formera bientôt un fécond.

On raifonne beaucoup fur les qualités d'un bon gouverneur. La première que j'en exigerois , (& celle-là feule en fuppofe beaucoup d'autres, ) c'eft de n'être point un homme à vendre. Il y a des métiers fi nobles qu'on ne peut les faire pour de l'argent fans fe montrer indigne de les faire : tel eft celui de l'homme de guerre; tel cft celui de lïnftitutcur. Qui donc élèvera mon enfant?.. . Je

te

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te l'ai déjà dit; toi-même.... Je ne le peux. ... Tu ne le peux.! Fais- toi donc un ami. Je ne vois point d'autre reflburce.

Un gouverneur! ô quelle ame fublime! .... En vérité, pour faire un homme, il faut être ou père, ou plus qu'homme foi-même. Voilà la fonftion que vous confiez tranquillement à des mercenaires !

Plus on y penfe, plus on apperçoit de nouvelles difficultés. Il faudroit que le gouverneur eût été élevé pour fon élevé , que les domeftiques euffenr été élevés pour leur maître , que tous ceux qui l'approchent eufTeut reçu les impreflions qu'ils doivent lui communiquer ; il faudroit, d'éducation en éducation, remonter jufqu'on ne fait où. Comment fe peut-il qu'un enfant foit bien élevé par qui n'a pas été bien élevé lui-même ?

Ce rare mortel eft-il introuvable ? Je l'ignore. En ces temps d'avilifTement, qui fait à quel point de vertu peut atteindre encore une ame humaine? Mais fuppofons ce prodige trouvé. C'eft en confidérant ce qu'il doit faire, que nous verrons ce qu'il doit être. Ce que je crois voir d'avance eft qu'un père, qui fentiroit tout le prix d'un bon gouverneur, prendroit le parti de s'en pafTer ; car il mettrait plus de peine à l'acquérir qu'à le devenir lui-même. Veut-il donc fe faire un ami ? Qu'il élevé fon fils pour l'être; le voilà difpenfé de le chercher ailleurs, & la nature a déjà fait la moitié de l'ouvrage.

Quelqu'un dont je ne connois que le rang, m'a fait propofcr d'élever fon fils. Il m'a fait beaucoup d'honneur fans doute; mais, loin de fe plaindre de mon refus, il doit fe louer de ma difcrétion. Si j'avois accepté fon offre, & que j'euffe erré dans ma méthode, c'étoit une éducation manquée : fi j'avois réufli, c'eût été bien pis. Son fils auroit renié fon titre ; il n'eût plus voulu être Prince.

Je fuis trop pénétré de la grandeur des devoirs d'un précepteur, je fens trop mon incapacité pour accepter jamais un pareil emploi de quelque part qu'il me foit offert; & l'intérêt de l'amitié même ne feroit pour moi qu'un nouveau motif de refus. Je crois qu'après

Traite de VÊJuc. Tome I. D

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avoir lu ce livre , peu de gens feront tentés de me faire cette offre, & je prie ceux qui pourroient l'être de n'en plus prendre l'inutile peine. J'ai fait autrefois un fuffifant effai de ce métier, pour être af- (uré que je n'y fuis pas propre; & mon état m'en difpenferoic , quand mes ta'.ens m'en rendroient capable. J'ai cru devoir cette déclaration publique à ceux qui paroiffenr ne pas m'accorder affez d'eftime pour me croire fincère & fondé dans mes réfolutions.

HORS d'état de remplir la tâche la plus utile, j'oferai du moins effayer de la plus aifée. A l'exemple de tant d'autres, je ne mettrai point la main a l'œuvre, mais à la plume; & au lieu de faire ce qu'il faut, je m'efforcerai de le dire.

Je fais que, dans les entreprifes pareilles a celle-ci, l'auteur „ toujours à fon aife dans des fyftêmes qu'il efl difpenfé de mettre en pratique, donne fans peine beaucoup de beaux préceptes impoflîbles à fuivre, & que, faute de détails & d'exemples, ce qu'il dit même de praticable relie fans uîage, quand il n'en a pas montré l'application.

J'ai donc pris le parti de me donner un élevé imaginaire, de me fuppofer l'âge, la fanté , les connoiffances, & tous les talens convenables pour travailler à fon éducation , de la conduire depuis le moment de fa naiffance jufqu'à celui où, devenu homme fait, il n'aura plus befoin d'autre guide que lui-même. Cette méthode me paroît utile pour empêcher un auteur qui fe défie de lui de s'égarer dans des vifions; car dès qu'il s'écarte de la pratique ordinaire, il n'a qu'à faire l'épreuve de la fienne fur fon élevé; il fentira bien-tôt, ou le lecleur fentira pour lui , s'il fuit le progrès de l'enfance , & la marche naturelle au cœur humain.

Voila ce que j'ai tâché de faire dans toutes les difficultés qui fe font préfentées. Pour n*; pas groffir inutilement le livre, je me fuis contenté de pofer les principes dont chacun devoit fentir la vérité. Mais quant aux règles qui pouvoient avoir befoin de preuves, je les ai toutes appliquées à mon Emile ou h d'autres exemples, & j'ai fait voir, dans des détails très-étendus , comment ce que

. bliflbis , pouvoii être pratiqué : tel cft du moins le plan que je

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me fuis propofé de fuivre. C'eft au Lecleur à juger fi j'ai réuffi.

Il eft arrivé de-là que j'ai d'abord peu parlé d'Emile , parce que mes premières maximes d'éducation , bien que contraires à celles qui font établies, font d'une évidence à laquelle il eft difficile à tout homme raifonnable de refufèr fon confentement. Mais à mefure que j'avance, mon élevé, autrement conduit que les vôtres n'eft plus un enfant ordinaire ; il lui faut un régime exprès pour lui. Alors il paroit plus fréquemment fur la fcène , & vers les derniers temps je ne le perds plus un moment de vue, jufqu'à ce oue quoiqu'il en dife, il n'ait plus le moindre befoin de moi.

Je ne parle point ici des qualités d'un bon gouverneur ; je les fuppofe, & je me fuppofe moi-même doué de toutes ces qualités. En lifant cet ouvrage, on verra de quelle libéralité j'ufè envers moi.

Je remarquerai feulement, contre l'opinion commune, que le gouverneur d'un enfant doit être jeune , & même auffi jeune que peut l'être un homme fage. Je voudrois qu'il fût lui-même enfant s'il étoit poffible; qu'il pût devenir le compagnon de fon élevé, & s'attirer fa confiance en partageant fes amufemens. Il n'y a pas aflèz de chofes communes entre l'enfance & l'âge mûr, pour qu'il fe forme jamais un attachement bien folide à cette diftance. Les enfans flattent quelquefois les vieillards; mais ils ne les aiment jamais.

On voudroit que le gouverneur eût déjà fait une éducation. C'eft trop : un même homme n'en peut faire qu'une : s'il en falloit deux pour réuffir , de quel droit entreprendroit-on la première.

Avec plus d'expérience on fauroit mieux faire; mais on ne le pourroit plus. Quiconque a rempli cet état une fois affèz bien pour en fentir toutes les peines, ne tente point de s'y rengager: & s'il l'a mal rempli la première fois, c'eft un mauvais , préjugé pour la féconde.

Il eft fort différent, j'en conviens, de fuivre un jeune homme durant quatre ans , ou de le conduire durant vingt-cinq. Vous donnez un gouverneur h votre fils déjà tout formé; moi je veux qu'il en ait un avant que de naître. Votre homme à chaque luftre peut changer

D ij

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d'élevé ; le mien n'en aura jamais qu'un. Vous distinguez le précepteur , du gouverneur; autre folie : diftinguez-vous le difciple , de l'élevé ? Il n'y a qu'une fcience à enfeigner aux enfans ; c'eft celle des devoirs de l'homme. Cette fcience eft une, &, quoi qu'ait dit Xénophon de l'éducation des Perfes , elle ne fe partage pas. Au refte, j'appelle plutôt gouverneur que précepteur le maître de cette fcience ; parce qu'il s'agit moins pour lui d'inftruire que de conduire. Il ne doit point donner de préceptes, il doit les faire trouver.

S'il faut choifir avec tant de foin le gouverneur, il lui eft bien permis de choifir auffi fon élevé, fur-tout quand il s'agit d'un modèle a propofer. Ce choix ne peut tomber ni fur le génie , ni fur le caraclère de l'enfant, qu'on ne connoît qu'à la fin de l'ouvrage, & que j'adopte avant qu'il foit né. Quand je pourrois choifir, je ne prendrois qu'un efprit commun, tel que je fuppofe mon élevé. On n'a befoin d'élever que les hommes vulgaires; leur éducation doit feule fervir d'exemple à celle de leurs femblables. Les autres s'élèvent malgré qu'on en ait.

Le pays n'eft pas indifférent à la culture des hommes; ils ne font tout ce qu'ils peuvent être que dans les climats tempérés. Dans les climats extrêmes le défavantage eft vifible. Un homme n'eft pas planté comme un arbre dans un pays pour y demeurer toujours, & celui qui part d'un des extrêmes pour arriver à l'autre, eft forcé de faire le double du chemin que fait, pour arriver au même terme , celui qui part du terme moyen.

Que l'habitant du pays tempéré parcoure fuccefîîvement les deux extrêmes , fon avantage eft encore évident : car bien qu'il foit autant modifié que celui qui va d'un extrême à l'autre, il s'éloigne pourtant de la moitié moins de fa confiitution naturelle. Un François vit en Guinée & en Laponie ; mais un Nègre ne vivra pas de même a Tprnéa, ni un Samoyèdc au Bénin. Il paroit encore que l'organifation du cerveau efi moins parfaite aux deux extrêmes. Les Nègres ni les Lapons n'ont pas le fens des Européens. Si je veux denc que mon éleve puiflè être habitant de la terre, je le prendrai

dans une zone tempérée, en France , par exemple , plutôt qu'ailleurs. Dans le Nord , les hommes confomment beaucoup fur un fol ingrat; dans le Midi, ils confomment peu fur un fol fertile. De la naît une nouvelle différence qui rend les uns laborieux & les autres contemplatifs. La fociété nous offre en un même lieu l'image de ces différences entre les pauvres & les riches. Les premiers habitent le fol ingrat, & les autres le pays fertile.

Le pauvre n'a pas befoin d'éducation ; celle de fon état eft forcée; il n'en fauroit avoir d'autre : au contraire, l'éducation que le riche reçoit de fon état , eft celle qui lui convient le moins, & pour luimême & pour la fociété. D'ailleurs, l'éducation naturelle doit rendre un homme propre à toutes les conditions humaines : or, il eft moins raifonnable d'élever un pauvre pour être riche , qu'un riche pour être pauvre ; car à proportion du nombre des deux états , il y a plus de ruinés que de parvenus. Choififfons donc un riche : nous ferons sûrs au moins d'avoir fait un homme de plus, au lieu qu'un pauvre peut devenir homme de lui-même.

Par la même raifon, je ne ferai pas fâché qu'Emile ait de la naiffance. Ce fera toujours une vidime arrachée au préjugé.

Emile eft orphelin. Il n'importe qu'il ait fon père & fa mère; Chargé de leurs devoirs, je fuccède à tous leurs droits. 11 doit honorer fes parens, mais il ne doit obéir qu'à moi. C'eft ma première ou plutôt ma feule condition.

J'Y dois ajouter celle-ci, qui n'en eft qu'une fuite, qu'on ne nous ôtera jamais l'un à l'autre que de notre confentement. Cette claufe eft effentielle, & je voudrais même que l'élevé & le gouverneur fe regardaffent tellement comme inféparables , que le fort de leurs jours fût toujours entre eux un objet commun. Si- tôt qu ils envifagent dans l'éloignement leur féparation, f.-tôt qu ,Is prévoient le moment qui doit les rendre étrangers l'un a l'autre, ils le font déjà : chacun fait fon petit fyftême a part , & tous deux , occupés du temps où ils ne feront plus enfemble , n'y reftent qu à contrecœur. Le difciple ne regarde le maître que comme Tenfe-gne & le

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fléau de l'enfance; le maître ne regarde le difciple que comme un lourd fardeau dont il brûle d'être déchargé : ils afpirent de concert au moment de fe voir délivrés l'un de l'autre, & comme il n'y a jamais entre eux de véritable attachement, l'un doit avoir peu de vigilance, l'autre peu de docilité.

Mais quand ils fe regardent comme devant parler leurs jours enfemble , il leur importe de fè faire aimer l'un de l'autre, & par cela même ils fe deviennent chers. L'élevé ne rougit point de fuivre, dans fon enfance , l'ami qu'il doit avoir étant grand; le gouverneur prend intérêt a des foins dont il doit recueillir le fruit, & tout le mérite qu'il donne à fon élevé eft un fonds qu'il place au profit de fes vieux jours.

Ce traité, fait d'avance, fuppofe un accouchement heureux, un enfant bien formé, vigoureux & fain. Un père n'a point de choix & ne doit point avoir de préférence dans la famille que Dieu lui donne : tous fes enfans font également (es enfans ; il leur doit à tous les mêmes foins & la même tendreiïè. Qu'ils foient eftropiés ou non, qu'ils foient languiffans ou robuftes , chacun d'eux eft un dépôt dont il doit compte à la main dont il le tient, & le mariage eft un contrat fait avec la nature au (fi bien qu'entre les conjoints.

Mais quiconque s'impofè un devoir que la nature ne lui a point impofé, doit s'afïiirer auparavant des moyens de le remplir; autrement il fe rend comptable, même de ce qu'il n'aura pu faire. Celui qui fe charge d'un élevé infirme & valétudinaire, change fa fonction de gouverneur en celle de garde-m«lade; il perd, a foigner une vie inutile, le temps qu'il defiinoit à en augmenter le prix; il s'expofe à voir une mère éplorée lui reprocher un jour la mort d'un fils qu'il lui aura long- temps confervé.

Je ne me chargcrois pas d'un enfant maladif & cacochyme, dût-il vivre quatre-vingts ans. Je ne veux point d'un élevé toujours inutile à lui-même & aux autres, qui s'occupe uniquement à fe conferver , & dont le corps nuife à l'éducation de l'ame. Que feroisj<. en lui prodiguant vainement nies foins, finon doubler la perte de la fociété, & lui ôter deux hommes pour un? Qu'un autre, a

mon défaut , fe charge de cet infirme, j'y confens , & j'approuve fa chanté; mais mon talent à moi n'eft pas celui-là : je ne fais point apprendre à vivre à qui ne fonge qu'à s'empêcher de mourir.

Il faut que le corps ait de la vigueur pour obéir a l'ame : un bon ferviteur doit être robufte. Je fais que l'intempérance excite les paflions ; elle exténue aulîi le corps à la longue ; les macérations, les jeûnes produifent fouvent le même effet par une caufe oppofée. Plus le corps eft foible, plus il commande; plus il eft fort, plus il obéir. Toutes les paflions fenfuelles logent dans des corps efféminés ; ils s'en irritent d'autant plus qu'ils peuvent moins les fatisfaire.

Un corps débile affoiblit l'ame. Delà l'empire de la médecine, art plus pernicieux aux hommes que tous les maux qu'il prétend guérir. Je ne fais, pour moi, de quelle maladie nous guériffent les Médecins : mais je fais qu'ils nous en donnent de bien funeftes ; la lâcheté , la pufillanimité , la crédulité, la terreur de la mort: s'ils guériffent le corps, ils tuent le courage. Que nous importe qu'ils faffent marcher des cadavres ? Ce font des hommes qu'il nous faut, & l'on n'en voit point fortir de leurs mains.

La Médecine eft à la mode parmi nous ; elle doit l'être. C'eft l'amufement des gens oilîfs & défœuvrés, qui , ne fâchant que faire de leur temps, le paffent à fe conferver. S'ils avoient eu le malheur de naître immortels , ils feroient les plus miférables des êtres. Une vie qu'ils n'auroient jamais peur de perdre, ne feroit pour eux d'aucun prix. Il faut a ces gens-là des Médecins qui les menacent pour les flatter , & qui leur donnent chaque jour le feul plaifir dont ils foient fufceptibles, celui de n'être pas morts.

JE n'ai nul deffein de m'étendre ici fur la vanité de la Médecine. Mon objet n'eft que de la confidérer par le côté moral. Je ne puis pourtant m'empêcher d'obferver que les hommes font fur fon ufage les mêmes fophifmes que fur la recherche de la vérité. Ils fuppofent toujours qu'en traitant un malade on le guérit , & qu'en cherchant une vérité on la trouve : ils ne voient pas qu'il faut balancer l'avantage d'une guérifon que le Médecin opère, par la mort de cent malades qu'il a tués, & l'utilité dîme vérité dé-

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couverte, par le tort que font les erreurs qui paffent en même temps. La Science qui infiruit & la Médecine qui guérit font fort bonnes, fans doute; mais la Science qui trompe & la Médecine qui tue font mauvaifes. Apprenez-nous donc à les diftinguer. Voila le nœud de la queftion : fi nous favions ignorer la vérité , nous ne ferions jamais les dupes du menfonge; û nous favions ne vouloir pas guérir malgré la nature , nous ne mourrions jamais par la main du Médecin. Ces deux ablîinences feroient fages ; on gagneroit évidemment à s'y foumettre. Je ne difpute donc pas que la Médecine ne foit utile à quelques hommes; mais je dis qu'elle eft funefte au genre humain.

On me dira, comme on fait fans cefTe, que les fautes font du Médecin , mais que la Médecine en elle-même efi infaillible. A la bonne heure ; mais qu'elle vienne donc fans le Médecin : car tant qu'ils viendront enfemble , il y aura cent fois plus à. craindre des erreurs de l'artifte, qu'à efpérer du fecours de l'art.

Cet art menfonger, plus fait pour les maux de l'efprit que pour ceux du corps , n'eff pas plus utile aux uns qu'aux autres : il nous guérit moins de nos maladies qu'il ne nous en imprime l'effroi. Il recule moins la mort qu'il ne la fait fentir d'avance ; il ufe la vie au lieu de la prolonger : & quand il la prolongeroit, ce feroit encore au préjudice de l'efpcce ; puifqu'il nous ôte à la fociété par les foins qu'il nous impofe , & a nos devoirs par les frayeurs qu'il nous donne. C'eft la connoifTance des dangers qui nous les fait craindre : celui qui fe croiroit invulnérable, n'auroit peur de rien. A force d'armer Achille contre le péril, le Poète lui ôte le mérite delà valeur : tout autre a fa place eût été un Achille au même prix.

VOULEZ-VOUS trouver des hommes d'un vrai courage? Cherchez-les dans les lieux où il n'y a point de Médecins , où l'on ignore les conféquences des maladies , & où l'on ne fonge guères h la mort. Naturellement l'homme fait fou ffrir confhimment, & meurt en paix. Ce font les Médecins avec leurs ordonnances, les Philofophes avec leurs préceptes , les Prêtres avec leurs exhortations , qui l'avili/I'em de cceur, & lui font défjpprcndrc à mourir.

Qu'on

Qu'on me donne donc un élevé qui n'ait pas befoin de tous ces gens-la, ou je le refufe. Je ne veux point que d'autres gâtent mon ouvrage : je veux l'élever feul , ou ne m'en pas mêler. Le fage LocKe, qui avoit pafTé une partie de fa vie à l'étude de la Médecine, recommande fortement de ne jamais droguer les enfans, ni par précaution, ni pour de légères incommodités. J'irai plus loin, & je déclare que n'appellant jamais de Médecin pour moi, je n'en appellerai jamais pour mon Emile, à moins que fa vie ne foit dans un danger évident ; car alors il ne peut pas lui faire pis que de le tuer.

Je fais bien que le Médecin ne manquera pas de tirer avantage de ce délai. Si l'enfant meurt, on l'aura appelle trop tard ; s'il réchappe, ce fera lui qui l'aura fauve. Soit : que le Médecin triomphe ; mais fur-tout qu'il ne foit appelle qu'à l'extrémité.

Faute de favoir fe guérir, que l'enfant fâche être malade ; cet art fupplée à l'autre, & fouvent réuflit beaucoup mieux; c'eft l'art de la nature. Quand l'animal eft malade, il foufFre en filence & (e tient quoi : or on ne voit pas plus d'animaux languiflans que d'hommes. Combien l'impatience, la crainte, l'inquiétude, & fur - tout les remèdes ont tué de gens que leur maladie auroit épargnés, & que le temps feul auroit guéris ! On me dira que les animaux vivant d'une manière plus conforme à la nature , doivent être fujets à moins de maux que nous. Hé ! bien , cette manière de vivre eft précifément celle que je veux donner à mon élevé ; il en doit donc iirer le même profit.

La feule partie utile de la Médecine eft l'hygiène. Encore l'hygiène eft-elle moins une fcience qu'une vertu. La tempérance & le travail font les deux vrais Médecins de l'homme : le travail aiguifë fbn appétit, & la tempérance l'empêche d'en abufer.

Pour favoir quel régime eft le plus utile a la vie & à la fanté , il ne faut que fivoir quel régime obfervent les peuples qui fe portent le mieux, font les plus robuftes , & vivent le plus long temps. Si par les obfervations générales on ne trouve pas que l'ulage de la Médecine donne aux hommes une fonte plus ferme ou une plus longue vie; par cela même que cet art n'eft pas utile, il eft nuiiible;

Traité de l'Edite, Tome I, E

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puifqu'il emploie le temps , les hommes & les chofes a pure perte. Non-feulement le temps qu'on pafle à conferver la vie étant perdu pour en ufer, il l'en faut déduire; mais quand ce temps eft employé a nous tourmenter, il eft pis que nul, il eft négatif; & pour calculer équitablement, il en faut ôter autant de celui qui nous refte. Un homme qui vit dix ans fans Médecins, vit plus pour lui-même & pour autrui , que celui qui vit trente ans leur victime. Ayant fait l'une & l'autre épreuve, je me crois plus en droit que perfonne d'en tirer la conclufion.

Voila mes raifons pour ne vouloir qu'un élevé robufte & fain, & mes principes pour le maintenir tel. Je ne m'arrêterai pas à prouver au long l'utilité des travaux manuels & des exercices du corps pour renforcer le tempérament & la fanté; c'eft ce que perfonne ne difpute : les exemples des plus longues vies fe tirent prefque tous d'hommes qui ont fait le plus d'exercice, qui ont fupporté le plus de fatigue & de travail (10) Je n'entrerai pas , non plus , dans de longs détails fur les foins que je prendrai pour ce feul objet. On verra qu'ils entrent fi nécessairement dans ma pratique, qu'il fufEt d'en prendre l'efprit pour n'avoir pas befoin d'autre explication.

Avec la vie commencent les beibins. Au nouveau né il faut une nourrice. Si la mère confent a remplir fon devoir, à la bonne

( 10) En voici un exemple tiré des „ il s'eft toujours nourri de végétaux,

papiers Anglois, lequel je ne puis m'em- „ & ua mangé de la viande que dans

pécher de rapporter, tant il offre de „ quelques repas qu'il donnoit à fa

réflexions a faire relatives à mon fujet. ,, famille. Son ufage a toujours été

„ Un particulier nommé Patrice „ de le lever & de fe couclier avec le

„ Oneil, né en 1647, vient de fe re- „ Soleil, à moins que les devoirs ne

„ marier en 1760 pour la feptieme „ l'en aient empêché. 11 eft à prélent fois. Il fervit dans les Dragons la „ dans fa cent treizième année, en-

dix-feptieme année du règne de ,, tendant bien, fe portant bien, &

„ Charles II, & dans ilifférens corps ,, marchant fans canne. Malgré fon

., jufqu'en 1740 qu'il obtint fon con- „ grand :lge , il ne rifle pas un fcul

,, gé. Il a fait toutes les Campagnes ,, moment oifif, & tous les Diman-

„ du Roi Guillaume & du Duc de ,, ches il va à l'a ParoiiTe, accompa-

,, Marlboroug. Cet homme n'a ja- ,, gné de fesenfans, petits- enfansj fil

», mais bu que de la bieno ordinaire; „ arrière petits enfant.

heure ; on lui donnera fes directions par écrit : car cet avantage a fon contre-poids & tient le gouverneur un peu plus éloigné de fon élevé. Mais il eft à croire que l'intérêt de l'enfant, & l'eftime pour celui a qui elle veut bien confier un dépôt fi cher, rendront la mère attentive aux avis du maître; & tout ce qu'elle voudra faire, on eft sûr qu'elle le fera mieux qu'une autre. S'il nous faut une nourrice étrangère, commençons parla bien choifir.

Une des misères des gens riches eft d'être trompés en tout. S'ils jugent mal des hommes , faut-il s'en étonner? Ce font les richefTes qui les corrompent; &, par un jufte retour, ils fentent les premiers le défaut du feul inftrument qui leur foit connu. Tout eft mal fait chez eux, excepté ce qu'ils y font eux-mêmes, & ils n'y font prefque jamais rien. S'agit-il de chercher une nourrice, on la fait choifir par l'accoucheur. Qu'arrive-t-il de-là? Que la meilleure eft toujours celle qui l'a mieux^ payé. Je n'irai donc pas confulter un accoucheur pour celle d'Emile; j'aurai' foin de la choifir moi-même. Je ne raifonnerai peut-être pas là-deffus fi difertement qu'un chirurgien; mais a coup sûr je ferai de meilleure foi, & mon zèle me trompera moins que fon avarice.

Ce choix n'eft point un fi grand myftère ; les règles en font connues : mais je ne fais fi l'on ne devroit pas faire un peu plus d'attention à l'âge du lait auffi -bien qu'à fa qualité. Le nouveau lait eft tout-à-fait féreux ; il doit prefqu'étre apéritif pour purger les reftes du meconiom épaiffi dans les inteftins de l'enfant qui vient de naître. Peu-à-peu le lait prend de la confiftance, & fournit une nourriture plus folide à l'enfant devenu plus fort pour la digérer. Ce n'eft sûrement pas pour rien que dans les femelles de toute efpèce la nature change la confiftance du lait félon l'âge du nourriiTon.

Il faudroit donc une nourrice nouvellement accouchée à un enfant nouvellement né. Ceci a fon embarras, je le fais : mais fi-tôt qu'on fort de l'ordre naturel , tout a fes embarras pour bien fiiirc. Le feul expédient commode eft de faire mal; c'eft aufli celui qu'on choifit.

Il faudroit une nourrice auffi faine de cœur que de corps : l'in-

E ij

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tempérie des pafïîons peut , comme celle des humeurs , altérer fon laif de plus s'en tenir uniquement au phyfique , c'eft ne voir que la moitié de l'objet. Le lait peut être bon, & la nourrice mauvaife ; un bon caraflère eft auffi effentiel qu'un bon tempérament. Si l'on prend une femme vicieufe, je ne dis pas que fon nourriffon contractera fes vices, mais je dis qu'il en pâtira. Ne lui doit -elle pas, avec fon lait, des foins qui demandent du zèle, de la patience , de la douceur, de la propreté? Si elle eft gourmande, intempérante , elle aura bien -tôt gâté fon lait; fi elle eft négligente ou emportée , que va devenir à fa merci un pauvre malheureux qui ne peut ni fe défendre , ni fe plaindre ? Jamais , en quoi que ce puiffe ètre, les médians ne font bons a rien de bon.

Le choix de la nourrice importe d'autant plus, que fon nourriffon ne doit point avoir d'autre gouvernante qu'elle , comme il ne doit point avoir d'autre précepteur que fon gouverneur. Cet ufage étoit celui àes anciens , moins raifonneurs 6c plus fages que nous. Après avoir nourri des enfans de leur fexe, les nourrices ne les quittoient plus. Voila pourquoi dans leurs pièces de théâtre la plupart des confidentes font des nourrices. Il eft impoffible qu'un enfant qui pafTe fucceflivement par tant de mains différentes , foit jamais bien élevé. A chaque changement il fait de fecrettes comparaifons qui tendent toujours h diminuer fon eftime pour ceux qui le gouvernent , & conféquemmcnt leur autorité fur lui. S'il vient une fois h pcnfèr qu'il y a de grandes perfonnes qui n'ont pas plus de raifon que des enfans , toute l'autorité de l'âge eft perdue , & l'éducation manquée. Un enfant ne doit connoître d'autres fupérieurs que fon père & fa mère , ou , à leur défaut , fa nourrice & fon gouverneur : encore eft-ce déjà trop d'un des deux; mais ce partage eft inévitable, & tout ce qu'on peut faire pour y remédier, tfi que les perfonnes des deux fexes qui le gouvernent, foient fi bien d'accord fur fon compte, que les deux ne foient qu'un pour lui.

Il faut que la nourrice vive un peu plus commodément, qu'elle prenne des alimens un peu plus fubfrantiels , mais non qu'elle change tout à (.lit de manière de vivre ; car un changement prompt & total, même de nul en mieux, eft toujours dangereux pour la

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fanté; & puifque fon régime ordinaire l'a IaifTé, ou rendu faine & bien conftituée , à quoi bon lui en faire changer ?

Les payfannes mangent moins de viande & plus de légumes que les femmes de la ville; ce régime végétal paroît plus favorable que contraire à elles & a leurs enfans. Quand elles ont des nourri/Tons bourgeois, on leur donne des pot-au-feux, perfuadé que le potage & le bouillon de viande leur font un meilleur chyle & fournirent plus de lait. Je ne fuis point du tout de ce fentiment, & j'ai pour moi l'expérience, qui nous apprend que les enfans ainfi nourris, font plus fujets à la colique & aux vers que les autres.

Cela n'eft guères étonnant, puifque la fubfîftance animale en putréfaction fourmille de vers; ce qui n'arrive pas de même à la fubftance végétale. Le lait, bien qu'élaboré dans le corps de l'animal, eft une fubftance végétale (n); fon analyfe le démontre- il tourne facilement à l'acide, &, loin de donner aucun vertige d'alcali volatile, comme font les fubftances animales, il donne, comme les plantes, un fel neutre eflentiel.

Lh lait des femelles herbivores eft plus doux & plus falutaîre que celui des carnivores. Formé d'une fubftance homogène à la fienne, il en conferve mieux fa nature, & devient moins fujet à la putréfaâion. Si l'on regarde a la quantité, chacun fait que les farineux font plus de fang que la viande ; ils doivent donc faire auiïî plus de lait. Je ne puis croire qu'un enfant qu'on ne fevreroit point trop tôt, ou qu'on ne fevreroit qu'avec des nourritures végétales & dont la nourrice ne vivroit aufli que de végétaux , fut jamais fujet aux vers.

Il fe peut que les nourritures végétales donnent un lait plus prompt à s'aigrir; mais je fuis fort éloigné de regarder le lait aigri comme une nourriture mal-faine : des peuples entiers, qui n'en ont

(11) Les femme? mnngent du pain, à examiner celui des efpèces qui ne

des légumes, du laitage : les femelles peuvent abfulumcnt fe nourrir que de

des chiens & des chats en mangent chair, s'il yen a de telles; de quoi je

suffi; les louves mômes paillent. Voilà doute, des fucs végétaux pour leur lait; relie

Traité

point d'autre, s'en trouvent fort bien; & tout cet appareil d'abforbans me paroît une pure charlatanerie. Il y a des tempéramens auxquels le lait ne convient point, & alors nul abforbant ne le leur rend fupportable; les autres le fupportent fans abforbans. On craint le lr.it trié ou caillé; c'eft une folie, puifqu'on fait que le lait fe caille toujours dans l'eftomac. C'eft ainfi qu'il devient un aliment allez folide pour nourrir les enfans , & les petits des animaux ; s'il ne fe cailloit point, il ne feroit que palier, il ne les nourriroit pas(iz). On a beau couper le lait de mille manières, ufer de mille abforbans, quiconque mange du lait digère du fromage; cela elt fans exception. L'eftomac eft fi bien fait pour cailler le lait, que c'eft avec l'eftomac de veau que fe fait la préfure.

Je penfe donc qu'au lieu de changer la nourriture ordinaire des nourrices, il fuffit de la leur donner plus abondante, & mieux choifie dans fon efpèce. Ce n'eft pas par la nature des alimens que le maigre échauffe. C'eft leur affaifonnement feul qui les rend malfains. Réformez les règles de votre cuifine; n'ayez ni roux ni friture; que li beurre, ni le fel , ni le laitage ne palTent point fur le feu • que vos légumes cuits à l'eau ne foient affiifonnés qu'arrivant tout chauds (ur la table : le maigre, loin d'échauffer la nourrice lui fournira du lait en abondance & de la meilleure qualité (13). Se pourroit-il que le régime végétal, étant reconnu le meilleur peur l'enfant, le régime animal fût le meilleur pour la nourrice? Il y a de la contradiction h cela.

C'est fur-tout dans les premières années cle la vie, que l'air aeit fur la conftitution des enfans. Dans une peau délicate & molle, il pénètre par tous les pores, il affecte puifTammenr ces corps naiffjns , il leur laiffe des imprcflîons qui ne s'effacent point. Je ne fe-

f i:) Bien que les fucs qui nous nout- (13") Ceux qui voudront difeuter

riifent foient en liqueurs, ils doivent plus au long les avantages & les in-

é:re exprimé! d'alimens folides. Un convenions du régime Pythagoricien,

lu'inme au travail, qui ne vivroit que pourront confulter les Traités que les

de bouillon , dépérirait tris prompte- Docteurs Cocchi & Bianclii , fon ad-

ment. Il fe foutiendrolt beaucoup vtrf.iire , ont faits fur cette important

mieux avec du lait , parce qu'il fe caille, fujet.

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rois donc pas d'avis qu'on tirât une payfanne de fon village pour l'enfermer en ville dans une chambre, & faire nourrir l'enfant chez foi. J'aime mieux qu'il aille refpirer le bon air de la campagne , qu'elle le mauvais air de la ville. Il prendra l'état de fa nouvelle mère, il habitera fà maifon ruftique, & fon gouverneur l'y fuivra. Le lecleur fe fouviendra bien que ce gouverneur n'eft pas un homme à gages ; c'eft l'ami du père. Mais quand cet ami ne fc trouve pas ; quand ce tranfport n'eft pas facile; quand rien de ce que vous confeillez n'eft faifable, que faire a la place, me dirat-on? ... Je vous l'ai déjà dit; ce que vous faites : on n'a pas befoin de confeil pour cela.

Les hommes ne font point faits pour être entafTés en fourmillières, mais épars fur la terre qu ils doivent cultiver. Plus ils fe raffemblent, plus ils fe corrompent. Les infirmités du corps, ainft que les vices de l'ame, font l'infaillible effet de ce concours trop nombreux. L'homme eft de tous les animaux celui qui peut le moins vivre en troupeau. Des hommes entafTés comme des moutons périroient tous en très-peu de temps. L'haleine de l'homme eft mortelle a fes femblables : cela n'eft pas moins vrai , au propre qu'au figuré.

Les villes font le gouffre de l'efpece humaine. Au bout de quslques générations , les races périffent ou dégénèrent; il faut les renouveller, & c'eft toujours la campagne qui fournit a ce renouvellement. Envoyez donc vos enfans fe renouveller , pour ainfi dire, eux-mêmes , & reprendre , au milieu des champs , la vigueur qu'on perd dans l'air mal-fain des lieux trop peuplés. Les femmes groffes , qui font à la campagne , fe hâtent de revenir accoucher a la ville ; elles devroient faire tout le contraire ; celles fur-tout qui veulent nourrir leurs enfans. Elles auroient moins a regretter qu'elles ne penfent; & dans un féjour plus naturel h l'efpece, les plaifirs attachés aux devoirs de la nature leur ôteroient bien- tôt le goût de ceux qui ne s'y rapportent pas.

D'abohd après l'accouchement on lave l'enfant avec quelque eau tiède où l'on mêle ordinairement du vin. Cette addition du-

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vin me paroît peu néceffaire. Comme la nature ne produit rien de fermenté, il n'eft pas a croire que l'ufage d'une liqueur artificielle importe a la vie de fes créatures.

Par la même raifon, cette précaution de faire tiédir l'eau n'eft pas non plus indifpenfable, & en effet des multitudes de peuples lavent les enfans nouveaux nés dans les rivières ou à la mer , fans autra façon : mais les nôtres, amollis avant que de naître par la mollefïè des pères & des mères , apportent en venant au monde un tempérament déjà gâté , qu'il ne faut pas expofèr d'abord à toutes les épreuves qui doivent le rétablir. Ce n'eft que par degrés qu'on peut les ramener a leur vigueur primitive. Commencez donc d'abord par fuivre l'ufage, & ne vous en écartez que peu-k peu. Lavez fouvent les enfans ; leur mal-propreté en montre le befoin : quand on ne fait que les effuyer, on les déchire. Mais à mefure qu'ils fe renforcent , diminuez par degrés la tiédeur de l'eau , jufqu'à ce qu'enfin vous les laviez été & hiver à l'eau froide & même glacée. Comme, pour ne pas les expofer , il importe que cette diminution foit lente , fucceffive & infenfible , on peut fe fervir du thermomètre pour la mefurer exactement.

Cet ufage du bain une fois établi ne doit plus être interrompu, & il importe de le garder toute fa vie. Je le confidère, nonfeulement du côté de la propreté & de la fanté actuelle , mais auffi comme une précaution falutaire pour rendre plus flexible la textute des fibres, & les faire céder fans effort & fans rifque aux divers degrés de chaleur & de froid. Pour cela je voudrois qu'en grandiifant on s'accoutumât peu-à-peu à fe baigner, quelquefois dans des eaux chaudes à tous les degrés fupportables, & fouvent dans des eaux froides à tous les degrés poffibles. Ainfi après s'être habitué à fupporter les diverfes températures de l'eau, qui étant un fluide plus denfe, nous touche par plus de points & nous affecte davantage , on dcviendroit prefque infenfible a celles de l'air.

Au moment que l'enfant refpire en fortant de fes enveloppes, ne foufrrez pas qu'on lui en donne d'autres qui le tiennent plus h J'étroit. Point de têtières , point de bandes , point de maillot, des

langes

DE r ÉDUCATION.

langes flottans & larges, qui IaifTent tous fes membres en liberté, & ne foient, ni afTez pefans pour gêner fes mouvemens , ni affez chauds pour empêcher qu'il ne fente les imprefïions de l'air (14). Placez-le dans un grand berceau (15) bien rembourré où il puifle fe mouvoir a l'aife & fans danger. Quand il commence à fe fortifier, IaifTez-Ie ramper par la chambre; lailfez-lui développer, étendre fes petits membres : vous les verrez fe renforcer de jour en jour. Comparez-le avec un enfant bien emmailloté du même âge, vous ferez étonné de la différence de leur progrès (16).

(14) On étouffe les enfans dans les villes à force de les tenir renfermés & vêtus. Ceux qui les gouvernent en font encore à favoir que l'air froid, loin de leur faire du mal, les renforce, & que l'air chaud les affoiblit , leur donne la fièvre & les tue.

(15) Je dis un berceau pouf employer un mot ufité, faute d'autre :

car d'ailleurs je fuis permadé qu'il n'eft jamais néceffaire de bercer les enfans , & que cet ufage leur eft fouvent pernicieux.

„ ( 16") Les anciens Péruviens laiffoient Its bras libres aux enfans dans un maillot fort large; lorfqu'ils les „ en tiroient, ils les mettoient en li- ,, berté dans un trou fait en terre & ,, garni de linges, dans lequel ils les ., defcendoient jufqu'à la moitié du -,, corps; de cette façon ils avoient les ,, bras libres, & ils pouvoicnt mou- ,, voir leur tête & fléchir leur corps a „ leur gré fans tomber & fans fe blet », fer : dès qu'ils pouvoient faire un „ pas , on leur préfentoit la mammel- „ le d'un peu loin, comme un appas 9, pour les obliger à marcher Les pe- Traitè de l' Uduc, Tom< I.

„ tits Nègtes font quelquefois dans une fituation bien plus fatiguante pour tetter; ils embraffent l'une des hanches de la mère avec leurs genoux & leurs pieds , & ils la ferrent fi bien qu'ils peuvent s'y foutenir fan* le fecours des bras de la mère ; ils s'attachent à la mammelle avec leurs mains, & ils la fucentconfhmment fans fe déranger & fans tomber , malgré les différens mouvemens de la mère , qui pendant ce temps travaille à fon ordinaire. Ces enfans commencent à marcher dès le fe- „ cond mois, ou plutôt à fe traîner „ fur les genoux & fur les mains : cet „ exercice leur donne pour la fuite la „ facilité de courir dans cette fitua- ,, tion prefque aufïi vite que s'ils „ étoient fur leurs pieds ".////?. Nat. T. IF. in-i a, pag. 192.

A ces exemples M. de Buffon auroit pu ajouter celui de l'Angleterre, 011 l'extravagante & barbare pratique du maillot s'abolit de jour en jour.

Voyez aulli la Loubere , Voyage de Siam; le Sieur le Hcau, Voyage du Canada , &c. je remplirais vingt panes de citations , fi j'avon befoin de confiiuier ceci par des faits.

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On doit s'attendre à de grandes oppofitions de la part des nourrices, a qui l'enfant bien garotté donne moins de peine que celui qu'il faut veiller inceffamment. D'ailleurs fa mal-propreté devient plus fcnfible dans un habit ouvert; il faut le nettoyer plus fouvent. Enfin , la coutume eft un argument qu'on ne réfutera jamais en certains pays au gré du peuple de tous les états.

Ne raifonnez point avec les nourrices. Ordonnez, voyez faire, & n'épargnez rien pour rendre aifés, dans la pratique , les foins que vous aurez prefcrits. Pourquoi ne les partageriez -vous pas? Dans les nourritures ordinaires où l'on ne regarde qu'au phyfique, pourvu que l'enfant vive & qu'il ne dépériffe point, le refte n'importe guères : mais ici où l'éducation commence avec la vie, en naiffant l'enfant eft déjà difciple , non du gouverneur, mais de la nature. Le gouverneur ne fait qu'étudier fous ce premier maître, & empêcher que Ces foins ne foient contrariés. Il veille le nourriffon, il l'obferve, il le fuit; épie avec vigilance la première lueur de fon foible entendement, comme aux approches du premier quartier les Mufulmans épient l'inftant du lever de la lune.

Nous naiffons capables d'apprendre , mais ne fâchant rien , ne connoiffant rien. L'ame , enchaînée dans des organes imparfaits & demi-formés, n'a pas même le fentiment de fa propre exiftence. Les mouvemens, les cris de l'enfant qui vient de naître, font des effet-; purement méchaniques, dépourvus de connoiffance & de volonté.

Supposons qu'un enfant eût à fa naiffance la ftature & la force d'un homme fait; qu'il fortît , pour ai n fi dire, tout armé du fein de fa mère, comme Pallas du cerveau de Jupiter; cet homme enfant feroit un parfait imbécille, un automate, une fiante immobile & prcfque infenfible. Il ne verroit rien, il n'entendrait ritn, il ne connoitroit perfonne , il ne fauroit pas tourner les yeux vers ce qu'il .mroit befoin de voir. Non-feulement il n'appercevroit aucun objet hors de lui, il n'en rapporteroit même aucun dans l'organe du fens qui le lui feroit appercevoir ; les couleurs ne feraient poinî dans fes yeux, les fons ne feraient point dans fes oreilles, les corps

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qu'il toucheroit ne feroient point fur le fîen , il ne fauroit pas même qu'il en a un : le contaft de fes mains feroit dans fon cerveau ; toutes fes fenfations fe réuniroient dans un feul point; il n'exifteroit que dans le commun ftnforium , il n'auroit qu'une feule idée, favoir celle du moi, à laquelle il rapporterait toutes fes fenfations, & cette idée, ou plutôt ce fentiment, feroit la feule chofe qu'il auroit de plus qu'un enfant ordinaire.

CliT homme formé tout-à-coup, ne fauroit pas non plus fe redrefler fur fes pieds, il lui faudroit beaucoup de temps pour apprendre à s'y foutenir en équilibre; peut-être n'en feroit-il pas même l'eilai, & vous verriez ce grand corps, fort & robufte, relier en place comme une pierre, ou ramper & fe traîner comme uu jeune chien.

Il fentiroit le mal-aife des befoins fans les connoitre, & fans imaginer aucun moyen d'y pourvoir. Il n'y a nulle immédiate communication entre les mufcles de l'efromac & ceux des bras & des jambes, qui, même entouré d'alimens, lui fît faire un pas pour en approcher, ou étendre la main pour les faifir; & comme fon corps auroit pris fon accroifTement , que fes membres feroient tout développés, qu'il n'auroit par conféquent , ni les inquiétudes ni les mouvemens continuels des enfans, il pourroit mourir de faim avant de s'être mu pour chercher fa fubfiftance. Pour peu qu'on ait réfléchi fur l'ordre & les progrès de nos connoifîances, on ne peut nier que tel ne fût à-peu-près l'état primitif d'ignorance & de flupidité naturel a l'homme, avant qu'il eût rien appris de l'expérience ou de fes femblables.

On connoît donc, ou l'on peut connoitre, le premier point d'où part chacun de nous pour arriver au degré commun de l'entendement; mais qui eft-ee qui connoît l'autre extrémité? Chacun avance plus ou moins félon fon génie, fon goût, fes befoins, fes talens , fon zèle, & les occafions qu'il a de s'y livrer. Je ne fâche pas qu'aucun philofophe ait encore été afTez hardi pour dire : voilà le terme où l'homme peut parvenir, & qu'il ne fauroit pafllr. Nous ignorons ce que notre nature nous permet d'être; nul de nous n'a

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mefuré la diftance qui peut fe trouver entre un homme & un autre homme. Quelle eft l'âme baffe que cette idée n'échauffa jamais, & qui ne fe dit pas quelquefois dans fon orgueil : combien j'en aï déjà paffés! combien j'en puis encore atteindre! pourquoi mon égal iroit-il plus loin que moi ;

Je le répète : l'éducation de l'homme commence à fa naifTance; avant de parler, avant que d'entendre, il s'inftruit déjà. L'expérience prévient les leçons; au moment qu'il connoit fa nourrice, il a déjà beaucoup acquis. On feroit furpris des connoifTances de l'homme le plus groflier, fî l'on fuivoit fon progrès depuis le moment où il eft né, jufqu'a celui où il eft parvenu. Si l'on partageoit toute la fcience humaine en deux parties, l'une commune à tous les hommes , l'autre particulière aux favans, celle-ci feroit très -petite en comparaifon de l'autre; mais nous ne fongeons guères aux acquittions générales , parce qu'elles fe font fans qu'on y penfe & même avant l'âge de raifon; que d'ailleurs le favoir ne fe fait remarquer que par fes différences; & que , comme dans les équations d'algèbre, les quantités communes fe comptent pour rien.

Les animaux mêmes acquièrent beaucoup. Us ont des fens , il faut qu'ils apprennent à en faire ufage : ils ont des befoins , il faut qu'ils apprennent à y pourvoir : il faut qu'ils apprennent à manger, à marcher, a voler. Les quadrupèdes, qui fe tiennent fur leurs pieds dès leur naifTance, ne favent pas marcher pour cela; on voit à leurs premiers pas que ce font des efîais mal affurés : les ferins échappés de leurs cages ne favent point voler, parce qu'ils n'ont jamais volé. Tout eft inftruclion pour les êtres animés & fenfibles. Si les p'antes avoient un mouvement progreiïïf, il faudroit qu'elles euflent des ftns & qu'elles acquiffent des connoifTances; autrement les efpèces périroient bien- tôt.

Les premières fenfitions des enfans font purement affectives; ils n'apperçoivent que le plaifïr & la douleur. Ne pouvant ni marcher ni faifir, ils ont befoin de beaucoup de temps pour fe former peu-a-peu les fenfations repréfentatives qui leur montrent les objets hors d'eux-mêmes; mais eu attendant que ces objets s'étendent,

de r Education. 45

s'éloignent, pour ainfi dire, de leurs yeux, & prennent pour eux des dimenfions & des figures, le retour des fenfations r.ft'eflives commence à les foumettre à l'empire de l'habitude : on voit leurs yeux fe tourner fans cefle vers la lumière , & fi elle leur vient de côté , prendre infeniiblement cette direction ; en forte qu'on doit avoir foin de leur oppofer le vifage au jour , de peur qu'ils ne deviennent louches , ou ne s'accoutument a regarder de travers. Il faut aufll qu'ils s'habituent de bonne heure aux ténèbres; autrement, ils pleurent & crient fi-tôt qu'ils fe trouvent à l'obfcurité. La nourriture & le fommeil trop exactement mefurés , leur deviennent néceflâires au bout des mêmes intervalles, & bientôt le defir ne vient plus du befoin , mais de l'habitude ; ou plutôt, l'habitude ajoute un nouveau befoin a celui de la nature : voilà ce qu'il faut prévenir.

La feule habitude qu'on doit laifTer prendre a l'enfant, efr, de n'en contracter aucune ; qu'on ne le porte pas plus fur un bras que fur l'autre, qu'on ne l'accoutume pas a préfenter une main plutôt que l'autre, a s'en fervir plus fouvent, à vouloir manger, dormir, agir aux mêmes heures , a ne pouvoir refter feul ni nuit ni jour. Préparez de loin le règne de fa liberté & l'ufage de fes forces, en biffant à fon corps l'habitude naturelle, en le mettant en état d'être toujours maître de lui-même, & de faire en toute chofe fa volonté , fi-tôt qu'il en aura une.

DÈS que l'enfant commence à diftinguer les objets, il importe de mettre du choix dans ceux qu'on lui montre. Naturellement tous les nouveaux objets intéreflènt l'homme. Il fe fent fi foible qu'il craint tout ce qu'il ne connoit pas : l'habitude de voir des objets nouveaux fans en être affeâé, détruit cette crainte. Les enfans élevés dans des maifons propres, où l'on ne fouffre point d'araignées , ont peur des araignées , & cette peur leur demeure fouvent étant grands. Je n'ai jamais vu de payfans , ni homme, ni femme, ni enfant, avoir peur des araignées.

Pourquoi donc l'éducation d'un enfant ne commenceroit-elle pas avant qu'il parle & qu'il entende, puifque le feul choix des ob-

Traité

jets qu'on lui préfente, eft propre a le rendre timide on courageux ? Je veux qu'on l'habitue à voir des objets nouveaux, des animaux laids, dégoûtans , bifarres; mais peu-2-peu, de loin, jufqu'à ce qu'il y foit accoutumé, & qu'à force de les voir manier à d'autres, il les manie enfin lui-même. Si durant fon enfance il a vu fans effroi des crapauds, des ferpens, des écrevifies , il verra fans horreur, étant grand , quelque animal que ce foit. Il n'y a point d'objets affreux pour qui en voit tous les jours.

Tous les enfans ont peur des mafques. Je commence par montrer à Emile un mafque d'une figure agréable. Enfuite, quelqu'un s'applique devant lui ce mafque fur Je vifage ; je me mets a rire , tout le monde rit, & l'enfant rit comme les autres. Peu-a-peu je l'accoutume à des mafques moins agréables, & enfin à des figures hideufes. Si j'ai bien ménagé ma gradation , loin de s'effrayer au dernier mafque , il en rira comme du premier. Après cela je ns crains plus qu'on l'effraye avec des mafques.

QUAND, dans les adieux d'Andromaque & d'Heelor , le petit Aftyanax, effrayé du panache qui flotte fur le cafque de fon père , le méconnoît, fe jette en criant fur le fein de fa nourrice, & arrache à fa mère un fouris mêlé de larmes, que fuit- il faire pour guérir cet effroi ? Précifément ce que fait Heâor ; pofer le cafque à terre, & puis carefter l'enfant. Dans un moment plus tranquille on ne s'en tiendroit pas lh : on s'approcheroit du cafque, on joueroit avec les plumes, on les feroit manier à l'enfant, enfin la nourrice prendroit le cafque & le poferoit en riant fur fa propre tête ; fi toutefois la main d'une femme ofoit toucher aux armes d'Hector.

S'agit-il d'exercer Emile au bruit d'une arme a feu? Je brûle d'abord une amorce dans un piflolet. Cette flamme brufque & paflagère, cette efpèce d'éclair le réjouit; je répète la même chofe avec plus de poudre : peu-à-pui j'ajoute au piflolet une petite charge fans bourre, puis une plus grande : enfin , je l'accoutume aux coups de fufil , aux boctcs,aux canons, aux détonations les plus terribles.

J'ai remarqué que ks enfans ont rarement peur du tonnerre, h moins que les éclats ne foient affreux & ne bleflent réellement

de r Education. 47

l'organe de l'ouie. Autrement, cette peur ne leur vient que quand ils ont appris que le tonnerre bleffe ou tue quelquefois. Quand la raifon commence à les effrayer , faites que l'habitude les raffure. Avec une gradation lente & ménagée on rend l'homme & l'enfant intrépide à tout.

Dans le commencement de la vie, où la mémoire & l'imagination font encore inaclives , l'enfant n'eft attentif qu'à ce qui affecte actuellement fes fens. Ses fenfations étant les premiers matériaux de fes connoi fiances, les lui offrir dans un ordre convenable, c'eft préparer fà mémoire à les fournir un jour dans le même ordra à fon entendement : mais comme il n'eft attentif qu'à fes fenfations , il fuffit d'abord de lui montrer bien diftin&ement la liaifon de ces mêmes fenfations avec les objets qui les caufent. Il veut tout toucher, tout manier; ne vous oppofez point à cette inquiétude : elle lui fuggère un apprentiffage rrès-néceffaire. C'eft ainfi qu'il apprend à fentir la chaleur, le froid, la dureté, la molleffe, la pefanteur, la légèreté des corps, à juger de leur grandeur, de leur figure & de toutes leurs qualités fenfibles , en regardant, palpant (17), écoutant, fur-tout en comparant la vue au toucher, en eftimant à l'œil la fenfation qu'ils feroient fous fes doigts.

Ce n'eft que par le mouvement, que nous apprenons qu'il y a des chofes qui ne font pas nous ; & ce n'eft que par notre propre mouvement , que nous acquérons l'idée de l'étendue. C'eft parce que l'enfant n'a point cette idée, qu'il tend indifféremment la main pour faifir l'objet qui le touche, ou l'objet qui eft à cent pas de lui. Cet effort qu'il fait vous paroît un figne d'empire, un ordre qu'il donne à l'objet de s'approcher, ou à vous de le lui apporter; & point du tout, c'eft feulement que les mêmes objets qu'il voyoit d'abord dans fon cerveau , puis fur fes yeux , il les voit maintenant au bout de fes bras ; & n'imagine d'étendue que celle où il

C17) L'odorat efr. de tous les fens fenfibles ni aux bonnes, ni aux mau-

celui qui fe développe le plus tard dans vailes odcurs,-ilsontàcetdgardPindif-

les enfans; jufqu'à l'âge de deux ou ftrence , ou plutôt l'inlenfibilité qu'on

trois ans , il ne paroîcpas qu'ils foient remarque dans pjufieurs animaux»-

48 Traité

peut atteindre. Ayez donc foin de le promener fouvent, de le tranfporter d'une place à l'autre, de lui faire fentir le changement de lieu, afin de lui apprendre à juger des diftances. Quand il commencera de les connoitre , alors il faut changer de méthode , & ne le porter que comme il vous plaît, & non comme il lui plait; car fi-tôt qu'il n'eft plus abufé par le fens, fon effort change de caufe 7 ce changement eft remarquable, & demande explication.

Le mal-aife des befoins s'exprime par des lignes , quand le fecours cT autrui eft néceffaire pour y pourvoir. De-là les cris des enfans. Us pleurent beaucoup : cela doit être. Puifque toutes leurs fenfations font affectives, quand elles font agréables, ils en jouiffent en filence; quand elles font pénibles, ils le difent dr.ns leur langage, & demandent du foulagement. Or, tant qu'ils font éveillés , ils ne peuvent prelque refter dans un état d'indifférence ; ils dorment ou font affeclés.

TouTiiS nos langues font des ouvrages de l'art. On a longtemps cherché s'il y avoit une langue naturelle & commune à tous les hommes : fans doute, il y en a une ; & c'eft celle que les enfans parlent avant de favoir parler. Cette langue n'eft pas articulée, mais elle eft accentuée , fonore , intelligible. L'ufage des nôtres nous l'a fait négliger au point de l'oublier tout-à-fait. Étudions les enfans , & bientôt nous la rapprendrons auprès d'eux. Les nourrices font nos maîtres dans cette langue : elles entendent tout ce que difent leurs nourriffons, elles leur répondent, elles ont avec eux des dialogues très-bien fuivis, &: , quoiqu'elles prononcent des mots , ces mots font parfaitement inutiles ; ce n'eft point le fens du mot qu'ils entendent, mais l'accent dont il eft accompagné.

Au langage de la voix fe joint celui du gefte non moins énergique. Ce gefte n'eft pas dans les foibles mains des enfans, il eft fur leurs vifages. II eft étonnant combien ces phyfionomies mal formées ont déjà d'exprcflion : leurs traits changent d'un inftant à l'autre avec une inconcevable rapidité. Vous y voyez le fourire , ledefir, l'effroi naitre & paffer comme autant d'éclairs; h chaque fois vous croyez voir un autre vifage. Ils ont certainement les mufcles de la face plus mobiles que nous. En revanche leurs yeux ternes

nés ne difent prefque rien. Tel doit être le genre de leurs fignes dans un âge où l'on n'a que des befoins corporels; l'expreftion des fenfations eft dans les grimaces ; l'expreffion des fentimens eft dans les regards.

Comme le premier état de l'homme eft la misère & la fbibleflè, fes premières voix font la plainte & les pleurs. L'enfant fent fes befoins & ne les peut fatisfaire, il implore le fecours d'autrui par des cris ; s'il a faim ou foif , il pleure ; s'il a trop froid ou trop chaud, il pleure; s'il a befoin de mouvement & qu'on le tienne en repos, il pleure; s'il veut dormir & qu'on l'agite, il pleure. Moins fa manière d'être eft a fa difpofition , plus il demande fréquemment qu'on la change. Il n'a qu'un langage, parce qu'il n'a, pour ainfi dire , qu'une forte de mal être : dans l'imperfeélion de fes organes, il ne diftingue point leurs imprefficns diverfes ; tous les maux ne forment pour lui qu'une fenfation de douleur.

De ces pleurs, qu'on croiroit fi peu dignes d'attention, naît le premier rapport de l'homme a tout ce qui l'environne : ici fe forge le premier anneau de cette longue chaîne dont l'ordre focial eft formé.

Quand l'enfant pleure, il eft mal à fon aife, il a quelque befoin quil ne fauroit fatisfaire; on examine , on cherche ce befoin, on le trouve, on y pourvoir. Quand on ne le trouve pas , ou quand on n'y peut pourvoir , les pleurs continuent, on en eft importuné ; on flatte l'enfant pour le faire taire, on le berce, on lui chante pour l'endormir: s'il s'opiniâtre, on s'impatiente, on le menace; des nourrices brutales le frappent quelquefois. Voilà d'étranges leçons pour fon entrée à la vie !

Je n'oublierai jamais d'avoir vu un de ces incommodes pleureurs ainfi frappé par fa nourrice. Il fe tut fur le champ, je le crus intimidé. Je me difois : ce fera une ame fervile dont on n'obtiendra rien que par la rigueur. Je me trompois ; le malheureux fuffoquoit de colère, il avoit perdu la refpiration, je le vis devenir violet. Un moment après vinrent les cris aigus ; tous les fignes du

Traité de l'Éduc, Tome I. G

fo Traité

refTentiment , de la fureur, du défefpoir de cet âge, étoient dans fes accens. Je craignis qu'il n'expirât dans cette agitation. Quand j'aurois douté que le fentiment du jufte & de l'injufrefût inné dans le cœur de l'homme, cet exemple feul m'auroit convaincu. Je fuis sûr qu'un tifon ardent tombé par hafard fur la main de cet enfant, lui eût été moins fenfible que ce coup affez léger, mais donné dans l'intention manifefte de l'offenfer.

Cette difpofition des enfans a l'emportement, au dépit , à la colère , demande des ménagemens exceffifs. Boerhaave penfe que leurs maladies font pour la plupart de la claffe des convulfives, parce que la tête étant proportionnellement plus groffe , & le fyftême des nerfs plus étendu que dans les adultes, le genre nerveux eft plus fufceptible d'irritation. Éloignez d'eux , avec le plus grand foin, les domeftiques qui les agacent, les irritent, les impatientent; ils leur font cent fois plus dangereux , plus funefles que les injures de l'air & des faifons. Tant que les enfans ne trouveront de réfiftance que dans les chofes & jamais dans les volontés, ils ne deviendront ni mutins ni colères , & fe conferveront mieux en fanté. C'eft ici une des raifons pourquoi les enfans du peuple plus libres, plus indépendans , font généralement moins infirmes , moins délicats , plus robuftes que ceux qu'on prétend mieux élever en les contrariant fans cefTe : mais il faut fonger toujours qu'il y a bien de la différence entre leur obéir & ne les pas contrarier.

Les premiers pleurs des enfans font des prières : fi on n'y prend garde, elles deviennent bien -tôt des ordres; ils commencent par fe faire affifter, ils finiffent par fe faire fervir. Ainli de leur propre foibleffe, d'où vient d'abord le fentiment de leur dépendance, naît cnfbite l'idée de l'empire & de la domination ; mais cette idée étant moins excitée par leurs befoins que par nos fervices , ici commencent à fe faire appercevoir les effets moraux dont la caufe immédiate n'eft pas dans la nature, & l'on voit déjà pourquoi , dès ce premier âge, il importe de démêler l'intention fterette que dicle le gefle ou le cri.

Quand l'enfant tend la main avec effort fans rien dire, il crois

atteindre à l'objet , parce qu'il n'en eftime pas la diftance ; il eft dans l'erreur : mais quand il fe plaint & crie en tendant la main, alors il ne s'abufè plus fur la diftance, il commande h l'objet de s'approcher, ou à vous de le lui apporter. Dans le premier cas, portez- le à l'objet lentement & à petits pas : dans le fécond, ne faites pas feulement femblant de l'entendre; plus il criera, moins vous devez l'écouter. Il importe de l'accoutumer de bonne heure à ne commander, ni aux hommes, car il n'eft pas leur maître; ni aux chofes, car elles ne l'entendent point. Ainfi quand un enfant defire quelque chofe qu'il voit & qu'on veut lui donner, il vaut mieux porter l'enfant à l'objet que d'apporter l'objet a l'enfant : il tire de cette pratique une conclusion qui eft de fon âge, & il n'y a point d'autre moyen de la lui fuggérer.

L'AbbÉ de Saint Pierre appelloit les hommes de grands enfans; on pourroit appeller réciproquement les enfans de petits hommes. Ces propofitions ont leur vérité comme fentences; comme principes, elles ont befoin d'éclairciffement : mais quand Hobbes appelloit le méchant un enfant robufte, il difoit une chofe abfolument contradictoire. Toute méchanceté vient de foibleffe ; l'enfant n'eft méchant que parce qu'il eft foible ; rendez -le fort, il fera bon : celui qui pourroit tout ne feroit jamais de mal. De tous les attributs de la Divinité toute-puiflante , la bonté eft celui fans lequel on la peut le moins concevoir. Tous les peuples qui ont reconnu deux principes, ont toujours regardé le mauvais comme inférieur au bon , fans quoi ils auroient fait une fuppofition abfurde. Voyez ci-après la profefïion de foi du Vicaire Savoyard.

La raifon feule nous apprend à connoître le bien & le mal. La confcience qui nous fait aimer l'un & haïr l'autre, quoiqu'indépendante de la raifon, ne peut donc fe développer fans elle. Avant l'âge de raifon nous faifons le bien & le mal fans le connoître; & il n'y a point de moralité dans nos actions , quoiqu'il y en ait quelquefois dans le fentiment des aclions d'autrui qui ont rapport h nous. Un enfant veut déranger tout ce qu'il voit , il cafte , il brife tout ce qu'il peut atteindre, il empoigne un oifeau comme il empoigneroit une pierre, & l'étouffé fans favoir ce qu'il fait.

G ij

j2 Traité

Pourquoi cela? D'abord la Philofophie en va rendre raifori par des vices naturels ; l'orgueil , l'efprit de domination , f amourpropre, la méchanceté de l'homme; le fentiment de fa foiblefie , pourra-t-elle ajouter, rend l'enfant avide de faire des actes de force, & de fe prouver à lui-même fon propre pouvoir. Mais voyez ce vieillard infirme & caffé, ramené par le cercle de la vie humaine à la foiblefie de l'enfance ; non - feulement il refie immobile & paifible , il veut encore que tout y refte autour de lui ; le moindre changement le trouble & l'inquiette , il voudroit voir régner un calme univerfel. Comment la même impuiflance jointe aux mêmes pafiïons produiroit-elie des effets fi différens dans les deux âges, H la caufe primitive n'étoit changée? Et où peut-on chercher cette diverfité de caufes , fi ce n'eft dans l'état phyfique des deux individus ? Le principe actif commun a tous deux fe développe dans l'un & s'éteint dans l'autre; l'un fe forme & l'autre fe détruit, l'un tend a la vie, & l'autre à la mort. L'activité défaillante fe concentre dans le cœur du vieillard; dans celui de l'enfant elle eft furabondante & s'étend au - dehors ; il fe lent, pour ainfi dire, afiez de vie pour animer tout ce qui l'environne. Qu'il fafie ou qu'il défafle, il n'importe, il fuffit qu'il change l'état des chofes , & tout changement eft une aftion. Que s'il femble avoir plus de penchant a détruire, ce n'eft point par méchanceté; c'eft que l'action qui forme eft toujours lente, & que celle qui détruit, étant plus rapide , convient mieux a fa vivacité.

En même temps que l'Auteur de la nature donne aux enfans ce principe actif, il prend foin qu'il foit peu nuifible, en leur laiffant peu de force pour s'y livrer. Mais il- tôt qu'ils peuvent confidérer les gens qui les environnent comme des inftrumens qu'il dépend d'eux de faire agir, ils s'en fervent pour fuivre leur penchant & fuppléer a leur propre foiblefie. Voila comment ils deviennent incommodes , tyrans , impérieux , médians, indomptables , progrès qui ne vient pas d'un efprit naturel de domination, mais qui le leur donne; car il ne faut pas une longue expérience pour fentir combien il eft agréable d'agir par les mains d'autrui, & de n'avoir befoin que de remuer la langue pour faire mouvoir l'univers.

En grandifTant on acquiert des forces, on devient moins inquiet, moins remuant, on fe renferme davantage en foi-même. L'ame & le corps fe mettent, pour ainfi dire, en équilibre , &la nature ne nous demande plus que le mouvement néceffaire à notre confervation. Mais le defîr décommander ne s'éteint pas avec le befoin qui l'a fait naître; l'empire éveille & flatte l'amour-propre , & l'habitude le fortifie : ainfi fuccède la fantaifie au befoin; ainfi prennent leurs premières racines les préjugés & l'opinion.

Le principe une fois connu, nous voyons clairement le point où l'on quitte la route de la nature : voyons ce qu'il faut faire pour s'y maintenir.

Loin d'avoir des forces fuperflues, les enfans n'en ont pas même de fuffifantes pour tout ce que leur demande la nature : il faut donc leur lai/Ter l'ufage de toutes celles qu'elle leur donne & dont ils ne fauroient abuier. Première maxime.

Il faut les aider, & fuppléer a ce qui leur manque, foit en intelligence, foit en force, dans tout ce qui eft du befoin phyfique; Deuxième maxime.

Il faut, dans les fecours qu'on leur donne, fe borner uniquement à l'utile réel, fans rien accorder à la fantaifie ou au defir fans raifon; car la fantaifie ne les tourmentera point quand on ne l'aura pas fait naître, attendu qu'elle n'eft pas de la nature. Troifiéme maxime.

Il faut étudier avec foin leur langage & leurs fignes, afin que, dans un âge où ils ne favent point diflîmuler , on difiingue dans leurs defirs ce qui vient immédiatement de la nature , & ce qui vient de l'opinion. Quatrième maxime.

L'esprit de ces règles efl d'accorder aux enfans plus de liberté véritable & moins d'empire, de leur laiffer plus faire par eux-mêmes & moins exiger d 'autrui. Ainfi s'accoutumant de bonne heure à borner leurs defirs à leurs forces, ils fentiront peu la privation de ce qui ne fera pas en leur pouvoir.

Voila donc une raifon nouvelle & très-importante pour laifler

54 Traité

les corps & les membres des en fans abfoiument libres, avec la feule précaution de les éloigner du danger des chûtes, & d'écarter de leurs mains tout ce qui peut les bleffer.

Infailliblement un enfant dont le corps & les bras font libres, pleurera moins qu'un enfant embandé dans un maillot. Celui qui ne connoît que les befoins phyfiques, ne pleure que quand il fouffre, & c'efl un très - grand avantage; car alors on fait a point nommé quand il a befoin de fecours , & l'on ne doit pas tarder un moment à le lui donner, s'il eft poffible. Mais fi vous ne pouvez le foulager , reftez tranquille, fans le flatter pour l'appaifer; vos carefles ne guériront pas fa colique : cependant il fe fouviendra de ce qu'il faut faire pour être flatté , & s'il fait une fois vous occuper de lui à fa volonté, le voila devenu votre maître; tout eft perdu.

Moins contrariés dans leurs mouvemens , les enfans pleureront moins; moins importuné de leurs pleurs, on fe tourmentera moins pour les faire taire; menacés ou flattés moins fouvent, ils feront moins craintifs ou moins opiniâtres , & refteront mieux dans leur état naturel. C'efl moins en IaifTant pleurer les enfans , qu'en s'emprefTant pour les appaifer, qu'on leur fait gagner des defcentes , & ma preuve eft que les enfans les plus négligés y font bien moins fujets que les autres. Je fuis fort éloigné de vouloir pour cela qu'on les néglige ; au contraire, il importe qu'on les prévienne, & qu'on ne fe laifle pas avertir de leurs befoins par leurs cris. Mais je ne veux pas non plus que les foins qu'on leur rend foient mal entendus. Pourquoi fe feroient-ils faute de pleurer, dès qu'ils voyent que leurs pleurs font bons à tant de chofes ? Inftruits du prix qu'on met a leur filence, ils fe gardent bien de le prodiguer. Ils le font a la fin tellement valoir qu'on ne peut plus le payer, & c'eft alors qu'à force de pleurer fans fuccès, ils s'efforcent, s'épuifent & fe tuent.

Les longs pleurs d'un enfant qui n'eft ni lié ni malade, & qu'on ne laifle manquer de rien, ne font que des pleurs d'habitude & d'obftination. Ils ne font point l'ouvrage de la nature , mais de la nourrice, qui, pour n'en favoir endurer l'importunité , la multiplie , fans fongcr qu'en faifant taire l'enfant aujourd'hui , on l'excite à pleurer demain davantage.

Le feul moyen de guérir ou prévenir cette habitude, eft de n'y faire aucune attention. Perfonne n'aime à prendre une peine inutile, pas même les enfans. Ils font obftinés dans leurs tentatives; mais fi vous avez plus de confiance, qu'eux d'opiniâtreté, ils fe rebutent , & n'y reviennent plus. C'eft ainfi qu'on leur épargne des, pleurs, & qu'on les accoutume à n'en verfer que quand la douleur les y force.

Au refte , quand ils pleurent par fantaifie ou par obfiination , un moyen sûr pour les empêcher de continuer, eft de les diftraire par quelque objet agréable & frappant , qui leur falTe oublier qu'ils vouloient pleurer. La plupart des nourrices excellent dans cet art , & bien ménagé il eft très utile; mais il eft de la dernière importance que l'enfant n'apperçoive pas l'intention de le diftraire, Se qu'il s'amufe fans croire qu'on fonge à lui : or voilà fur quoi toutes les nourrices font mal - adroites.

On sèvre trop tôt tous les enfans. Le temps où l'on doit les fevrer eft indiqué par l'éruption des dents, & cette éruption eft communément pénible & douloureufe. Par un inftincl machinal, l'enfant porte alors fréquemment a fa bouche tout ce qu'il tient pour le mâcher. On penfe faciliter l'opération en lui donnant pour hochet quelques corps durs, comme l'ivoire ou la dent du loup. Je crois qu'on fe trompe. Ces corps durs appliqués fur les gencives , loin de les ramollir, les rendent calleufes, les endurciflènt, préparent un déchirement plus pénible & plus douloureux. Prenons toujours l'inftinft pour exemple. On ne voit point les jeunes chiens exercer leurs dents naiiïàntes fur des cailloux, fur du fer, fur des os, mais fur du bois, du cuir, des chiffons, 'dis matières molles qui cèdent & où la dent s'imprime.

On ne fait plus être fimple en rien; pas même autour des enfans. Des grelots d'argent, d'or, du corail, des criftaux à facettes, des hochets de tout prix & de toute efpèce. Que d'apprêts inutiles & pernicieux! Rien de tout cela. Point de grelots, point de hochets ; de petites branches d'arbre avec leurs fruits & leurs feuilles, une tête de pavot dans laquelle on entend fonner les graines,

un bâton de régliffe qu'il peut fucer & mâcher, l'amuferont autant que ces magnifiques colifichets, & n'auront pas l'inconvénient de l'accoutumer au luxe dès fa naifiance.

Il a été reconnu que la bouillie n'eft pas une nourriture fort faine. Le lait cuit & la farine crue font beaucoup de faburre, & conviennent mal à notre eftomac. Dans la bouillie la farine eft moins cuite que dans le pain , & de plus elle n'a pas fermenté ; la panade, la crème de riz me paroifTent préférables. Si l'on veut abfolument faire de la bouillie, il convient de griller un peu la farine auparavant. On fait dans mon pays, de la farine ainfi torréfiée, une foupe fort agréable & fort faine. Le bouillon de viande & le potage font encore un médiocre aliment dont il ne faut ufer que le moins qu'il eft poflîble. Il importe que les enfans s'accoutument d'abord a mâcher; c'eft le vrai moyen de faciliter l'éruption des dents : & quand ils commencent d'avaler , les fucs falivaires mêlés avec les alimens en facilitent la digeftion.

Je leur ferois donc mâcher d'abord des fruits fecs, des croûtes. Je leur donnerois pour jouer de petits bâtons de pain dur ou de bifcuit femblable au pain de Piémont, qu'on appelle dans le pays des Griffes. A force de ramollir ce pain dans leur bouche ils en avaleroient enfin quelque peu , leurs dents fe trouveroient forties , & ils fe fouveroient fevrés prefque avant qu'on s'en fût apperçu. Les payfans ont pour l'ordinaire l'eftomac fort bon, & l'on ne les sèvre pas avec plus de façon que cela.

Les enfans entendent parler dès leur naiffance ; on leur parle non- feulement avant qu'ils comprennent ce qu'on leur dit," mais avant qu'ils puifîènt rendre les voix qu'ils entendent. Leur organe encore engourdi ne fe prête que peu-h-peu aux imitations des fons qu'on leur dicle , & il n'eft pas même aiïuré que ces fons fe portent d'abord h leur oreille aulfi diftiniflement qu'à la nôtre. Je ne défapprouve pas que la nourrice amufe l'enfant par des chants & par des acccns très-gais & très- variés; mais je défapprouve qu'elle l'étourdifTe incefïàmment d'une multitude de paroles inutiles, auxquelles il ne comprend rien que le ton qu'elle y met. Je voudrois

que

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que les premières articulations qu'on lui fait entendre fuflent rares, faciles, diftincles, fouvent répétées , & que les mots qu'elles expriment ne fe rapportaient qu'à des objets fenfibles qu'on pût d'abord montrer à l'enfant. La malheureufe facilité que nous avons a nous payer de mots que nous n'entendons point , commence plutôt qu'on ne penfe. L'écolier écoute en clafle le verbiage de fon Régent, comme il écoutoit au maillot le babil de fa nourrice. Il me femble que ce feroit l'inftruire fort utilement, que de l'élever k n'y rien comprendre.

Les réflexions nailTent en foule quand on veut s'occuper de la formation du langage, & des premiers difcours des enfans. Quoi qu'on fafTe , ils apprendront toujours à parler de la même manière, & toutes les fpéculations philofophiques font ici de la plus grande inutilité.

D'ABORD ils ont, pour ainfi dire, une grammaire de leur âge, dont la fyntaxe a des règles plus générales que la nôtre; & fi l'on y faifoit bien attention, l'on feroit étonné de l'exaclitude avec laquelle ils fuivent certaines analogies, très-vicieufes , fi l'on veut, mais très-régulières , & qui ne font choquantes que par leur dureté, ou parce que l'ufage ne les admet pas. Je viens d'entendre un pauvre enfant bien grondé par fon père , pour lui avoir dit : mon père , irai-je-t-y ? Or , on voit que cet enfant fuivoit mieux l'analogie que nos grammairiens; car puifqu'on lui difoit : vas-y, pourquoi n'auroit-il pas dit : irai-je-t-y? Remarquez, de plus, avec quelle adrefTe il évitoit l'hiatus de irai-je-y , ou , y irai- je? Eft-ce la faute du pauvre enfant fi nous avons mal-à-propos ôté de la phrafe cet adverbe déterminant, y, parce que nous n'en favions que faire ? C'eft une pédanterie infupportable & un foin des plus fuperflus , de s'attacher à corriger dans les enfans toutes ces petites fautes contre l'ufage, defquelles ils ne manquent jamais de fe corriger d'eux-mêmes avec le temps. Parlez toujours correctement devant eux , faites qu'ils ne fe plaifent avec perfonne autant qu'avec vous, & foyez sûrs qu'infûnfiblement leur langage s'épurera fur le vôtre, fans que vous les ayez jamais repris.

Traité de lÊduc. Tome I. H

Mais un abus d'une toute autre importance, & qu'il n'eft pas moins aifé de prévenir, eft qu'on fe preffe trop de les faire parler > comme fi l'on avoit peur qu'ils n'appriffent pas a parler d'eux-mêmes. Cet empreffement indifcret produit un effet directement contraire a celui qu'on cherche. Ils en parlent plus tard , plus confufément : l'extrême attention qu'on donne à tout ce qu'ils difent les difpenfe de bien articuler; & comme ils daignent à peine ouvrir la bouche, plusieurs d'entr'eux en confervent toute leur vie un vice de prononciation , & un parler confus qni les rend prefque inintelligibles.

J'Ai beaucoup vécu parmi les payfans, & n'en ouïs jamais graffeyer aucun, ni homme ni femme, ni fille ni garçon. D'où vient cela? Les organes des payfans font- ils autrement conftruits que les nôtres? Non; mais ils font autrement exercés. Vis-à-vis de ma fenêtre eft un tertre fur lequel fe raffemblent , pour jouer, les enfans du lieu. Quoiqu'ils foient affez éloignés de moi , je diftingue parfaitement tout ce qu'ils difent, & j'en tire fouvent de bons mémoires pour cet Écrit. Tous les jours mon oreille me trompe fur leur âge; j'entends des voix d'enfans de dix ans, je regarde, je vois la ftature & les traits d'enfans de trois à quatre. Je ne borne pas à moi feul cette expérience; les Urbains qui me viennent voirs 6c que je confulte là-deffus, tombent tous dans la même erreur.

Ce qui la produit eft que jufqu'à cinq ou fix ans les enfans des Villes, élevés dans la chambre & fous l'aile d'une gouvernante, n'ont befoin que de marmoter pour fe faire entendre; fî - tôt qu'ils remuent les lèvres, on prend peine >. les écouter; on leur dide des mots qu'ils rendent mal , & à force d'y faire attention , les mêmes gens étant fans ceffe autour d'eux, devinent ce qu'ils ont voulu dire, plutôt que ce qu'ils ont dit.

A la campagne, c'eft toute autre chofe. Une payfanne n'eft pas fans ceffe autour de fon enfant, il eft forcé d'apprendre h dire trèsnettement & très haut ce qu'il a befoin de lui faire entendre. Aux champs les enfans épars , éloignés du père, de la mère & des autres enfans, s'exercent à fe faire entendre à diftance, & à mefurex.

de l'Educjtïon. 59

la force de la voix fur l'intervalle qui les fépare de ceux dont ils veulent être entendus. Voilà comment on apprend véritablement a prononcer, & non pas en bégayant quelques voyelles à l'oreille d'une gouvernante attentive. Auflî quand on interroge l'enfant d'un payfan, la honte peut l'empêcher de répondre : mais ce qu'il dit, il le dit nettement; au lieu qu'il faut que la bonne ferve d'interprète à l'enfant de la ville, fans quoi l'on n'entend rien à ce qu'il grommelle entre fes dents (17).

En grandiflknt , les garçons devroient fe corriger de ce défaut dans les collèges, & les filles dans les couvens ; en effet, les uns & les autres parlent en général plus diftinclement que ceux qui ont été toujours élevés dans la maifon paternelle. Mais ce qui les empêche d'acquérir jamais une prononciation au/fi nette que celle des payfans , c'eft la néceflité d'apprendre par cœur beaucoup de chofes, & de réciter tout haut ce qu'ils ont appris : car en étudiant, ils s'habituent à bredouiller, à prononcer négligemment & mal : en récitant, c'eft pis encore; ils recherchent leurs mots avec effort, ils traînent & allongent leurs fyllabes : il n'eft pas poffible que , quand la mémoire vacille , la langue ne balbutie auflî. Ainfi fe contractent ou fe confervent les vices de la prononciation. On verra ci-après que mon Emile n'aura pas ceux-là, ou du moins qu'il ne les aura pas contractés par les mêmes caufes.

Je conviens que le peuple & les villageois tombent dans une autre extrémité, qu'ils parlent prefque toujours plus haut qu'il ne faut, qu'en prononçant trop exactement ils ont les articulations fortes & rudes , qu'ils ont trop d'accent , qu'ils choififlent mal leurs termes, &c.

( 17) Ceci n'eft pas fans exception; doit voir que l'excès & le défaut, dé-

fouvent les enfans qui fe font d'abord rivés du même abus, font également

le moins entendre, deviennent enfuitc corrigés par ma méthode. Je regarde

îes pins étourdiffans , quand ils ont ces deux maximes comme inféparables:

commencé d'élever la voix. Mais s'il toujours aj/ez&i jamais trop. De la pre-

falloit entrer dans toutesces minuties, mière bien établie, l'aune s'enfuit ne*-

je ne fiiûrois pas j tout Lecteur fenfé cefîaireraent.

H ij •

Mais premièrement , cette extrémité me paroît beaucoup moins vicieufe que l'autre; attendu que la première loi du difcours étant de fe faire entendre, la plus grande faute qu'on puiffè faire eft de parler fans être entendu. Se piquer de n'avoir point d'accent, c'eft, fc piquer d'ôter aux phrales leur grâce & leur énergie. L'accent eft l'ame du difcours; il lui donne le fentiment & la vériti. L'accent ment moins que la parole. C'eft peut-être pour cela que les gens bien élevés le craignent tant. C'eft de i'ulage de tout dire fur le même ton, qu'eft venu celui de perfiffler les gtns fans qu'ils le fen« tent. A l'accent profcrit fuccèdent des manières de prononcer ridicules, affectées, & fujettes à la mode, telles qu on les remarque fur-tout dans les jeunes gens de la Cour. Cette affectation de parole & de ma:ntien eft ce qui rend généralement l'abord du François rcpouffanr & défagréable aux autres Nations. Au lieu de mettre de l'accent dans fon parler, il y met de l'air. Ce n'eft pas le moyen de prévenir en fa faveur.

Tous ces petits défauts de langage , qu'on craint tant de laifler contracter aux enf ins , ne font rien; on les prévient ou on les corrige avec la pius grande facilité : mais ceux qu'on leur fait contrarier en rendant leur parler fourd , confus, timide, en critiquant inceffamment leur ton , en épluchant tous leurs mots , ne fe corrigent jamais. Un homme qui n'apprit à parler que dans les ruelles, fe ftra mal entendre à la tête d'un Bataillon, & n'en in pofera guères au peuple dans une émeute. Lnfeignez premièrement aux enfans à parler aux hommes; ils fauront bien parler aux femmes quand il faudra.

Nourris à la campagne dans toute la rufticité champêtre , vos enfans y prendront une voix plus fonore , ils n'y contracteront point le confus bégaiement des enfans de la Ville; ils n'y contracuront pas non plus les exprcfïions ni le ton du Village, ou du moins ils les perdront aifément , lorfque le Maître vivant avec eux dès leur nattante, & y vivant de jour en jour plus exclulivement , préviendra ou effacera par la correction de fon langage , l'iinprcflion du langage dés p ylans. Emile parlera un François tout suffi pur que je peux lé fjvoir, mais il le parlera plus diftinclerment , & i'articulcra beaucoup mieux que moi.

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L'ENFANT qui veut parler ne doit écouter que les mots qu'il peut entendre, ni dire que ceux qu'il peut articuler. Les efforts qu'il fiit pour cela le portent à redoubler la même fyllabe, comme pour s'exercer à la prononcer plus distinctement. Quand il commence a balbutier, ne vous tourmentez pas fî fort à deviner ce qu'il dit. Prétendre être toujours écouté, eft encore une forte d'empire; & l'enfant n'en doit exercer aucun. Qu'il vous fuffife de pourvoir très-attentivement au néceffaire ; c'eft à lui de tâcher de vous faire entendre ce qui ne l'eft pas. Bien moins encore fautil fe hâter d'exiger qu'il parle : il faura bien parler de lui-même h mefure qu'il en fentira l'utilité.

On remarque, il eft vrai , que ceux qui commencent h parler fort tard , ne parlent jamais fi diftinclement que les autres; mais ce n'eft pas parce qu'ils ont parlé tard que l'organe refte embarrafTé , c'eft, au contraire, parce qu'ils font nés avec un org?ne embarrafïë qu'ils commencent tard à parler; car fans cela pourquoi parleroientils plus tard que les autres ? Ont-ils moins l'occafion de parler, & les y excite-t-on moins? Au contraire, l'inquiétude que donne ce retard, auflî- tôt qu'on s'en apperçoit, fait qu'on fe tourmente beaucoup plus à les faire balbutier que ceux qui ont articulé de meilleure heure; & cet empreflement mal-entendu peut contribuer beaucoup à rendre confus leur parler , qu'avec moins de précipitation ils auroient eu le temps de perfectionner davantage.

Les enfans qu'on preffe trop de parler n'ont le temps ni d'apprendre à bien prononcer, ni de bien concevoir ce qu'on leur fait dire : au lieu que, quand on les Iaiffe aller d'eux-mêmes, ils s'exercent d'abord aux fyllabes les plus faciles à prononcer , & y joignant peu a-peu quelque lignification qu'on entend par leurs geftes , ils vous donnent leurs mots avant de recevoir les vôtres : cela fait qu'ils ne reçoivent ceux-ci qu'après les avoir entendus. N'étant point prc-ffés de s'en fervir, ils commencent par bien obferver quel fens vous leur donnez; & quand ils s'en font aîlurés, ils les adoptent.

Le plus grand mal de la précipitation avec laquelle on fa;t par-itr les eufans avant l'âge, n'eft pas que les premiers difeours qu'on.

6z Traité

leur tient, & les premiers mots qu'ils difent, n'aient aucun fens pour eux, mais qu'ils aient un autre fens que le nôtre , fans que nous fâchions nous en appercevoir ; en forte que paroiflànt nous répondre fort exactement , ils nous parlent fans nous entendre & fans que nous les entendions. C'eft pour l'ordinaire à de pareilles équivoques qu'eft due la furprife où nous jettent quelquefois leurs propos , auxquels nous prêtons des idées qu'ils n'y ont point jointes. Cette inattention de notre part au véritable fens que les mots ont pour les enfans, me paroit être la caufe de leurs premières erreurs; & ces erreurs , même après qu'ils en font guéris, influent fur leur tour d'efprit pour le refte de leur vie. J'aurai plus d'une occafion , dans la fuite , d'éclaircir ceci par des exemples.

Resserrez donc, le plus qu'il eft poffible,le vocabulaire de l'enfant. C'eft un très-grand inconvénient qu'il ait plus de mots que d'idées, qu'il fâche dire plus de chofes qu'il n'en peut penfer. Je crois qu'une des raifons pourquoi les payfans ont généralement l'efprit plus jufte que les gens de la Ville , eft que leur Dictionnaire eft moins étendu. Ils ont peu d'idées , mais ils les comparent très - bien.

Les premiers développemens de l'enfance fe font prefque tous h la fois. L'enfant apprend à parler, a manger, à marcher, à-peuprès dans le même temps. C'eft ici proprement la première époque de fa vie. Auparavant il n'eft rien de plus que ce qu'il étoit dans le fein de fa mère, il n'a nul fentiment, nulle idée, à peine a-t-il des fenfations ; il ne fent pas même fa propre exiftence.

Vivit, & ef? vitœ nefcius ipfe fiuv ( i 8 ).

£18) 0vid- Tdft. I. 3-

EMILE

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