LIVRE SECOND
'Est ici le fécond terme de la vie, & celui 2uquel proprement finit l'enfance ; car les mots infans & puer ne font pas fynonymes. Le premier eft compris dans l'autre, & fignifie qui ne peut parler ; d'où vient que dans Valere Maxime on trouve puerurn infantem. Mais je continue à me fervir de ce mot félon l'ufage de notre langue, jufqu'à l'âge pour lequel elle a d'autres noms.
Quand les enfans commencent a parler, ils pleurent moins. Ce progrès eft naturel; un langage eft fubftitué a l'autre. Si-tôt qu'ils peuvent dire qu'ils fouffrent avec des paroles, pourquoi le diroient-ils avec des cris, fi ce n'eft quand la douleur eft trop vire pour que la parole puifTe l'exprimer? S'ils continuent alors à pleurer, c'eft la faute des gens qui font autour d'eux. Dès qu'une fois Emile aura dit : j'ai mal, il faudra des douleurs bien vives pour le forcer de pleurer.
Si l'enfant eft délicat, fenfible, que naturellement il fe mette h crier pour rien; en rendant fes cris inutiles & fans effet, j'en taris bien-tôt la fource. Tant qu'il pleure , je ne vais point à lui ; j'y cours, fi-tôt qu'il s'eft tû. Bien-tôt fa manière de m'appeller fera de fe taire, ou tout au plus de jetter un feul cri. C'eft par l'effet fenfible des fignes, que les enfans jugent de leur fens; il n'y a point «l'autre convention pour eux : quelque mal qu'un enfant fe faflè, il
eft très-rare qu'il pleure quand il eft feul, à moins qu'il n'ait l'efpoir d'être entendu.
S'il tombe, s'il fe fait une boffe à la tête, s'il faigne du nez, s'il fe coupe les doigts; au lieu de m'empreffer autour de lui d'un air allarmé , je refterai tranquille, au moins pour un peu de temps. Le mal eft fait, c'eft une néceffîté qu'il l'endure; tout mon emprefTement ne ferviroit qu'à l'effrayer davantage & augmenter fa fenfibilité. Au fond, c'eft moins le coup, que la crainte, qui tourmente , quand on s 'eft bleffé. Je lui épargnerai du moins cette dernière angoiffe; car très - sûrement il jugera de fon mal comme il verra que j'en juge : s'il me voit accourir avec inquiétude, le confoler , le plaindre , il s'tftimera perdu : s'il me voit garder mon fang-froid, il reprendra bientôt le fien , & croira le mal guéri, .quand il ne le fentira plus. C'eft à cet âge qu'on prend les premières leçons de courage, & que, fouffrant fans effroi de légères douleurs , on apprend par degrés à fupporter les grandes.
Loin d'être attentif à éviter qu'Emile ne fe bleffe, je ferois fort fâché qu'il ne fe blefsât jamais, & qu'il grandît fans connaître la douleur. Souffrir eft la première chofe qu'il doit apprendre , & celle qu'il aura le plus grand befoin de favoir. Il femble que les enfans ne foient petits & foibles que pour prendre ces importantes leçons fans danger. Si l'enfant tombe de fon haut, il ne fe caffera ras la jambe; s'il fe frappe avec un bâton, il ne fe caffera pas le bras ; s'il faifit un fer tranchant, il ne ferrera guères, & ne fe coupera pas bien avant. Je ne fâche pas qu'on ait jamais vu d'enfant en liberté fe tuer, s'eftropier, ni fe faire un mal confidérable, h moins qu'on ne l'ait indiferettement expofé fur des lieux élevés, ou feul autour du feu , ou qu'on n'ait laiffé des inftrumens dangereux a fa portée. Que dire de ces magafins de machines, qu'on raflcmble autour d'un enfant pour l'armer de toutes pièces contre la douleur, jufqu'a ce que devenu grand , il refte a fa merci , fans courage & fins expérience , qu'il fe croie mort a la première piqûurc, & s'évanouifîe en voyant la première gourte de fon fang?
NOTRE manie enfeignante & pédantefque eft toujours d'apprendre
de r Éducation. 65
dre aux enfans ce qu'ils apprend roi en t beaucoup mieux d'eux-mêmes, & d'oublier ce que nous aurions pu feuls leur enfeigner. Y a-t-il rien de plus fot que la peine qu'on prend pour leur apprendre à marcher, comme fi l'on en avoit vu quelqu'un, qui, par la négligence de fa nourrice, ne sût pas marcher étant grand? Combien voit - on de gens au contraire marcher mal toute leur vie , parce qu'on leur a mal appris à marcher ?
Emile n'aura ni bourlets , ni paniers roulans , ni charriots, ni lifières, ou du moins dès qu'il commencera de favoir mettre un pied devant l'autre, on ne le foutiendra que fur les lieux pavés, & l'on ne fera qu'y pafTer en hâte ( i 9 ). Au lieu de le laiffer croupir dans l'air ufé d'une chambre , qu'on le mène journellement au milieu d'un pré. La qu'il coure, qu'il s'ébatte, qu'il tombe cent fois le jour, tant mieux : il en apprendra plutôt a fe relever. Le bienêtre de la liberté racheté beaucoup de bleflures. Mon Elevé aura fouvent des contufions ; en revanche il fera toujours gai : fi les vôtres en ont moins, ils font toujours contrariés, toujours enchaînés, toujours triftes. Je doute que le profit foit de leur côté.
Un autre progrès rend aux enfans la plainte moins néceflaire , c'eft celui de leurs forces. Pouvant plus par eux-mêmes, ils ont un befoin moins fréquent de recourir à autrui. Avec leur force fe développe la connoifiance qui les met en état de la diriger. C'eft à ce fécond degré que commence proprement la vie de l'individu : c'eft alors qu'il prend* la confcience de lui-même : la mémoire étend le fentiment de l'identité fur tous les momens de fon exiftence ; il devient véritablement un , le même , & par conséquent dija capable de bonheur ou de misère. Il importe donc de commencer à le confidérer ici comme un être moral.
Quoiqu'on afligne à-peu-près le plus long terme de la vie humaine & les probabilités qu'on a d'approcher de ce terme à cha-
Ç 19 1 1l n'y a rien de plus ridicule de ces obfervations triviales a force & de plus mal allure que la démarche d'être juftes , & qui font juftes en plus des gens qu'on a trop menés par la li- d'un fens. fière étant petits ; c'eft encore ici une Truite de l'Educ. Tome I.
66 Traité
que âge, rien n'eft plus incertain que la durée de la vie de chaque homme en particulier ; très-peu parviennent à ce plus long terme. Les plus grands rifques de la vie font dans fon commencement; moins on a vécu , moins on doit efpérer de vivre. Des enfans qui naifïint , la moitié, tout au plus, parvient a l'adolefcence, & il eft probable que votre Élevé n'atteindra pas l'âge d'homme.
Que faut-il donc penfer de cette éducation barbare qui facrifie le préfent a un avenir incertain, qui charge un enfant de chaînes de toute efpèce, & commence par le rendre miférable pour lui préparer au loin je ne fais quel prétendu bonheur, dont il eft a croire qu'il ne jouira jamais ? Quand je fuppoferois cette éducation raifonnable dans fon objet, comment voir fans indignation de pauvres inr fortunés fournis a un joug infupportable, & condamnés à des travaux continuels comme des galériens, fans être aflurés que tant de foins leur feront jamais utiles? L'âge de la gaieté fe pafle au milieu des pleurs, des châtimens, des menaces, de l'efclavage. On tourmente le malheureux pour fon bien, & l'on ne voit pas la mort qu'on appelle , & qui va le faifir au milieu de ce trifte appareil. Qui fait combien d'enfans périflent victimes de l'extravagante fageiTe d'un père ou d'un maître ? Heureux d'échapper à fa cruauté le feul avantage qu'ils tirent des maux qu'il leur a fait foufFrir, eft de mourir fans regretter la vie , dont ils n'ont connu que les tourmens !
Hommes, foyez humains, c'eft votre premier devoir : foyezle pour tous les états, pour tous les âges, pour tout ce qui n'eft pas étranger à l'homme. Quelle fageffe y a-t-il pour vous hors de l'humanité? Aimez l'enfance; favorifez fes jeux, fss plaifirs, fon aimable inftinét. Qui de vous n'a pas regretté quelquefois cet âge où le rire eft toujours fur les lèvres , & où l'ame eft toujours en paix? Pourquoi voulez- vous ôter a ces petits innocens la jouiffance d'un temps fi court qui leur échappe , & d'un bien fi précieux dont ils ne fauroient abufer? Pourquoi voulez -vous remplir d'amertume & de douleurs ces premiers ans fi rapides , qui ne reviendront pas plus pour eux, qu'ils ne peuvent revenir pour vous ? Pères favez-vous le moment où la mort attend vos enfans? Ne
vous préparez pas des regrets en leur ôtant le peu d'inftans que la nature leur donne : aufli-tôt qu'ils peuvent fentir le plaifir d'être, faites qu'ils en jouifTent ; faites qu'à quelque heure que Dieu les appelle, ils ne meurent point fans avoir goûté la vie.
Que de voix vont s'élever contre moi ! J'entends de loin les clameurs de cette faufle fagefle qui nous jette inceflamment hors de nous, qui compte toujours le préfent pour rien, & pourfuivant fans relâche un avenir qui fuit à mefure qu'on avance , à force de nous tranfporter où nous ne fommes pas, nous tranfporte où nous ne ferons jamais.
C'EST , me répondez-vous , le temps de corriger les mauvaifes inclinations de l'homme; c'eft dans l'âge de l'enfance, où les peines font le moins fenfibles , qu'il faut les multiplier pour les épargner dans l'âge de raifon. Mais qui vous dit que tout cet arrangement eft à votre difpofition, & que toutes ces belles inftruftions, dont vous accablez le foible efprit d'un enfant, ne lui feront pas un jour plus pernicieufes qu'utiles? Qui vous allure que vous épargnez quelque chofe par les chagrins que vous lui prodiguez? Pourquoi lui donnez-vous plus de maux que fon état n'en comporte, fans être sûr que ces maux préfens font à la décharge de l'avenir ? Et comment me prouverez -vous que ces mauvais penchans , dont vous prétendez le guérir, ne lui viennent pas de vos foins mal-entendus, bien plus que de la nature ? Malheureufe prévoyance, qui rend un être actuellement miférable fur l'efpoir bien ou mal fondé de le rendre heureux un jour! Que fi ces raifonneurs vulgaires confondent la licence avec la liberté , & l'enfant qu'on rend heureux avec l'enfant qu'on gâte, apprenons-leur à les diftinguer.
Pour ne point courir après des chimères, n'oublions pas ce qui convient a notre condition. L'Humanité a fa place dans l'ordre des chofes; l'enfance a la fienne dans l'ordre de la vie humaine; il faut confidérer l'homme dans l'homme, & l'enfant dans l'enfant. AlTigner à chacun fa place & l'y fixer, ordonner les pallions humaines félon la coiiftitution de l'homme , eft tout ce que nous pouvons faire pour fon bien-être. Le refte dépend de caufes étrangères qui ne font point en notre pouvoir.
68 Traité
NOUS ne favons ce que c'eft que bonheur qu malheur abfolu; Tout eft mêlé dans cette vie, on n'y goûte aucun fentiment pur, on n'y refte pas deux momens dans le même état. Les affections de nos âmes , ainfi que les modifications de nos corps font dans un reflux continuel. Le bien & le mal nous font communs à tous , mais en différentes mefures. Le plus heureux eft celui qui fouffre le moins de peines ; le plus miférable eft celui qui fent le moins de plaifirs. Toujours plus de fouffrances que de jouiffances , voila la différence commune à tous. La félicité de l'homme ici-bas n'eft donc qu'un état négatif, on doit la mefurer par la moindre quantité des maux qu'il fouffre.
Toux fentiment de peine eft inféparable du defir de s'en délivrer : toute idée de plaifir eft inféparable du defir d'en jouir : tout defir fuppofe privation, & toutes les privations qu'on fent, font pénibles ; c'eft donc dans la difproportion de nos defirs & de nos facultés , que confifte notre misère. Un être fenfible dont les facultés égaleroient les defirs , feroit un être abfolument heureux.
En quoi donc confifte la fagefle humaine, ou la route du vrai bonheur? Ce n'eft pas précifément a diminuer nos defirs; car s'ils éroient au-deffbus de notre pu i fiance ; une partie de nos facultés refteroient oiiive , & nous ne jouirions pas de tout notre être. Ce n'eft pas non plus a étendre nos facultés, car fi nos defirs s'étendoient a la fois en plus grand rapport, nous n'en deviendrions que plus miférables : mais c'eft a diminuer l'excès des defirs fur les facultés , & à mettre en égalité parfaite la puifiance & la volonté. C'eft alors feulement que toutes les forces étant en action , l'ame cependant reftcra paifible, & que l'homme fe trouvera bien ordonné.
C'EST ainfi que la nature , qui fait tout pour le mieux, l'a d'abord inftitué. Llle ne lui donne immédiatement que les defirs nécefTuires a fa confervation , &: les facultés fuffifântes pour les fatisfair<. Llle a mis toutes les autres comme en réferve au fond de fon amc , pour s'y développer au befoin. Ce n'eft que dans cet état primitif que l'équilibre du pouvoir & du defir le rencontre, que l'homme n'eft pas malheureux. Si - tôt que fes facultés vir-
tuelles fe mettent en a&ion , l'imagination, la plus active de toutes , s'éveille & les devance. C'eft l'imagination qui étend pour nous la mefure des poffibles , foit en bien , foit en mal , & qui par conféquent excite & nourrit les defirs par l'efpoir de les fatisfaire. Mais l'objet qui paroiflbit d'abord fous la main, fuit plus vîte qu'on ne peut le pourfuivre ; quand on croit l'atteindre , il fe transporte & fe montre au loin devant nous. Ne voyant plus le pays déjà parcouru , nous le comptons pour rien ; celui qui refte à parcourir s'agrandit, s'étend fins ceffe : ainfi l'on s'épuife fans arriver au terme; & plus nous gagnons fur la jouiffance , plus le bonheur s'éloigne de nous.
Au contraire, plus l'homme eft refté près de fa condition naturelle, plus la différence de fes facultés à fes defirs eft petite, & moins par conféquent il eft éloigné d'être heureux. Il n'eft jamais moins miférable que quand il paroît dépourvu de tout : car la misère ne confifte pas dans la privation des chofes , mais dans le befoin qui s'en fait fentir.
Le monde réel a fes bornes, le monde imaginaire eft infini : ne pouvant élargir l'un, retrétiffons l'autre; car c'eft de leur feule différence que naifîènt toutes les peines qui nous rendent vraiment malheureux. Otez la force, la fanté , le bon témoignage de foi, tous les biens de cette vie (ont dans l'opinion; ôtez les douleurs du corps & les remords de la confcience, tous nos maux font imaginaires. Ce principe eft commun , dira-t-on : j'en conviens. Mais l'application pratique n'en eft pas commune; & c'eft uniquement de la pratique dont il s'agit ici.
Quand on dit que l'homme eft foible, que veut-on dire ? Ce mot de foibleffe indique un rrpport : un rapport de l'être auquel on l'applique. Celui dont la force paffe les befoins, fût - il un infecle , un ver, eft un être fort : celui dont les befoins paflent la force, fût- il un éléphant , un lion ; fût-il un Conquérant, un Héros ; fût- il un Dieu, c'eft un être foible. L'Ange rebelle qui méconnut fa nature, étoit plus foible que l'heureux mortel qui vit en paix félon la fienne. L'homme eft très-fort quand il fe contente
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d'ctre ce qu'il eft : il eft très - foible quand il veut s'élever au- deffus de l'Humanité. N'allez donc pas vous figurer qu'en étendant vos facultés vous étendez vos forces ; vous les diminuez, au contraire, fi votre orgueil s'étend plus qu'elles. Mefurons le rayon de notre fphère , & relions au centre, comme l'infecle au milieu de fa toile : nous nous fuffirons toujours a nous-mêmes, & nous n'aurons point a nous plaindre de notre foiblefiè; car nous ne la fentirons jamais.
Tous les animaux ont exactement les facultés nécefTaires pour fe conferver. L'homme feul en a de fuperflues. N'eft-il pas bien étrange que ce fuperflu foit l'inftrument de fa misère? Dans tout pays les bras d'un homme valent plus que fa fubfiftance. S'il étoit alfez fage pour compter ce fuperflu pour rien , il auroit toujours le nécefiaire , parce qu'il n'auroit jamais rien de trop. Les grands befoins , difoit Favorin (10), naiflent des grands biens, & fouvent le meilleur moyen de fe donner les chofes dont on manque, eft de s'ôter celles qu'on a : c'eft à force de nous travailler pour augmenter notre bonheur, que nous le changeons en misère. Tout homme qui ne voudroit que vivre , vivroit heureux ; par conféquent il vivroit bon, car où feroit pour lui l'avantage d'être méchant?
Si nous étions immortels, nous ferions des êtres très miférables. Il eft dur de mourir, fans doute ; mais il eft doux d'efpérer qu'on ne vivra pas toujours , & qu'une meilleure vie finira les peines de celleci. Si l'on nous ofiroit l'immortalité fur la terre, qui eft-ce qui voudroit accepter ce trifte préfent ? Quelle reflburce , quel efpoir , quelle confolation-nous refteroit-il contre les rigueurs du fort & contre les injuftices des hommes? L'ignorant qui ne prévoit rien, fent peu le prix de la vie & craint peu de la perdre; l'homme éclairé voit des biens d'un plus grand prix qu'il préfère à celuilà. Il n'y a que le demi-favoir & la faufil; fageflè qui, prolongeant nos vues jufqu'a la mort, & pas au-delà, en font pour nous le pire des maux. La nécefiité de mourir n'eft à l'homme fage qu'une raifon pour fupporter les peines de la vie. Si l'on n'étoit pas sûr de la perdre une fois, elle coûteroit trop à conferver.
(20) Nocl. Attic. L..IX. C. 8.
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Nos maux moraux font tous dans l'opinion, hors un feul , qui eft le crime, & celui-là dépend de nous : nos maux phyfiques fe détruifent ou nous détruifent. Le temps ou la mort font nos remèdes : mais nous fouffrons d'autant plus que nous favons moins foufFrir , & nous nous donnons plus de tourmens pour guérir nos maladies , que nous n'en aurions à les fupporter. Vis félon la nature , fois patient , & chaffe les Médecins : tu n'éviteras pas la mort , mais tu ne la fèntiras qu'une fois , tandis qu'ils la portent chaque jour dans ton imagination troublée, & que leur art menfonger , au lieu de prolonger tes jours , t'en ôte la jouiflance. Je demanderai toujours quel vrai bien cet art a fait aux hommes? Quelques-uns de ceux qu'il guérit mourroient , il eft vrai; mais des millions qu'il tue refteroient en vie. Homme fenfé , ne mets point à cette lotterie où trop de chances font contre toi. Souffre, meurs ou guéris; mais furtout vis jufqu'à ta dernière heure.
Tout n'eft que folie & contradiction dans les inftitutions humaines. Nous nous inquiétons plus de notre vie , a mefure qu'elle perd de fon prix. Les vieillards la regrettent plus que les jeunes gens; ils ne veulent pas perdre les apprêts qu'ils ont faits pour en jouir; à foixante ans il eft bien cruel de mourir avant d'avoir commencé de vivre. On croit que l'homme a un vif amour pour fa confervation , & cela eft vrai; mais on ne voit pas que cet amour, tel que nous le fentons, eft en grande partie l'ouvrage des hommes. Naturellement P homme ne s'inquiète pour fè conferver, qu'autant que les moyens en font en fon pouvoir; il- tôt que ces moyens lui échappent, il fe tranquillife & meurt fans fe tourmenter inutilement. La première loi de la réfignation nous vient de la nature. Les Sauvages , ainfî que les bétes , fe débattent fort peu contre la mort, & l'endurent prefque fans fe plaindre. Cette loi détruite, il s'en forme une autre qui vient de la raifon , mais peu favent l'en tirer, & cette réfignation factice n'eft jamais auffi pleine & entière que la première.
La prévoyance ! la prévoyance , qui nous porte fans cefte audcla de nous, & fouvent nous place où nous n'arriverons point; v.oiU la véritable fource de toutes nos misères. Quelle manie, à un
JZ T R .A I T É
être auffi pafTager que l'homme de regarder toujours au loin dans un avenir qui vient fi rarement, & de négliger le préfent dont il eft sûr! manie d'autant plus funefte qu'elle augmente inceftamment avec l'âge, & que les vieillards, toujours défians, prévoyans, avares, aiment mieux fe refufer aujourd'hui le néceflaire , que d'en manquer dans cent ans. Ainfi nous tenons à tout , nous nous accrochons à tout, les temps, les lieux, les hommes, les chofes, tout ce qui eft , tout ce qui fera, importe a chacun de nous : notre individu n'eft plus que la moindre partie de nous-mêmes. Chacun s'étend, pour ainfi dire, fur la terre entière, & devient fenfible fur toute cette grande furface. Eft -il étonnant que nos maux fè multiplient dans tous les points par où l'on peut nous blefler? Que de Princes fe défolent pour la perte d'un pays qu'ils n'ont jamais vu? Que de Marchands il fuffit de toucher aux Indes, pour les faire crier a Paris ?
EST-CE la nature qui porte ainfi les hommes fi loin d'eux-mêmes ? Efi-ce elle qui veut que chacun apprenne fon deftin des autres , & quelquefois l'apprenne le dernier;. en forte que tel eft mort heureux ou miférable , fans en avoir jamais rien fu ? Je vois un homme frais , gai , vigoureux, bien portant; fa préfence infpire la joie ; fes yeux annoncent le contentement, le bien-être: il porte avec lui l'image du bonheur. Vient une lettre de la pofte ; l'homme heureux la regarde; elle eft a fon adrefTe , il l'ouvre, il la lit. A l'inftant fon air change; il pâlit, il tombe en défaillance. Revenu à lui, il pleure, il s'agite, il gémit, il s'arrache les cheveux, il fait retentir l'air de fes cris, il femble attaqué d'affreu<es convulfions Infenfé , quel mal t'a donc fait ce papier ? Quel membre t'at-il ôté? Quel crime t'a-t-il fait commettre? Enfin , qu'a-t-il changé dans toi-même pour te mettre dans l'état où je te vois ?
Quh la lettre fe fût égarée, qu'une main charitable l'eût jettée au feu , le fort de ce mortel heureux & malheureux h la fois , eût été , ce me P.mble, un étrange problême. Son malheur, direz-vous, étuit réel. Fort bien, mais il ne le fentoit pas : où étoit-il donc? Son bonheur étoit imaginaire : j'entends; la fuite, la gaieté, le bien-être, le contentement d'efprit ne font plus que des vifions.
Nous
DE r ÉDUCATION. J$
Nous n'exiftons plus où nous fommes , nous n'exiftons qu'où nous ne fommes pas. Eft-ce la peine d'avoir une fi grande peur de U mort , pourvu que ce en quoi nous vivons refte ?
O homme! reflerre ton exiftence au- dedans de toi , & tu ne feras plus miférable. Refte a la place que la nature t'affigne dans la chaîne des êtres, rien ne t'en pourra faire fortir : ne regimbe point contre la dure loi de la néceflîté, & n'épuife pas à vouloir lui réfifter , des forces que le Ciel ne t'a point données pour étendre ou prolonger ton exiftence , mais feulement pour la conferver comme il lui plaît, & autant qu'il lui plaît. Ta liberté, ton pouvoir ne s'étendent qu'aufïï loin que tes forces naturelles, & pas au-delà, tout le refte n'eft qu'efclavage , illufion , preftige. La domination mêmeeft fervile, quand elle tient à l'opinion : car tu dépends des préjugés de ceux que tu gouvernes par les préjugés. Pour les conduire comme il te plaît, il faut te conduire comme H leur plaît. Ils n'ont qu'à changer de manière de penfer, il faudra bien par force que tu changes de manière d'agir. Ceux qui t'approchent n'ont qu'à favoir gouverner les opinions du peuple que tu crois gouverner , ou des favoris qui te gouvernent , ou celles de ta famille, ou les tiennes propres; ces Vifirs, ces Courtifans , ces Prêtres, ces Soldats, ces Valets , ces Caillettes , & jufqu'à des enfans , quand tu ferois un Thémiftocle en génie ( z i ) , vont te mener comme un enfant toimême au milieu de tes légions. Tu as beau faire; jamais ton autorité réelle n'ira plus loin que tes facultés réelles. Si-tôt qu'il faut voir par les yeux des autres , il faut vouloir par leurs volontés. Mes peuples font mes fujets , dis-tu fièrement. Soit; mais toi, qu'es-tu? Le fujet de tes Miniftres : & tes Miniftres à leur tour que font-ils? Les fujets de leurs commis, de leurs maîtrefles , les valets de leurs valets, Prenez tout, ufurpez tout, & puis verfez l'ar-
(21) Ce petit garçon que vous quels petits conducteurs on trouveroit
voyez-là,diruitThémi(tocleàfesamis, fouvent aux plus grands Empires, fi
efl. l'arbitre de la Grèce; car il gou- du Prince on defeendoit par degrés
verne fa mère , fa mère me gouver- jufqu'à la première main qui donne le
ne , je gouverne les Athéniens, & les branle en fecret ! Athéniens gouvernent les Grecs. Oh !
Traité de VÉduc. Tome I. **■
gent a pleines mains, dreflez des batteries de canon, élevez des gibets, des roues, donnez des Loix , des Édits , multipliez les efpions , les foldats , les bourreaux , les prifons , les chaînes ; pauvres petits hommes, de quoi vous fert tout cela? Vous n'en ferez ni mieux fervis , ni moins voies, ni moins trompés, ni plus abfolus. Vous direz toujours , nous voulons , & vous ferez toujours ce que voudront les autres.
Le feul qui fait fa volonté eft celui qui n'a pas befoin pour la faire, de mettre les bras d'un autre au bout des fiens : d'où il fuit que le premier de tous les biens n'eft pas l'autorité, mais la liberté. L'homme vraiment libre ne veut que ce qu'il peut, & fait ce qu'il lui plaît. Voila ma maxime fondamentale. Il ne s'agit que de l'appliquer a l'enfance, & toutes les règles de l'éducation vont en découler.
La fociété a fait l'homme plus foible , non-feulement en luî étant le droit qu'il avoit fur les propres forces, mais fur tout en les lui rendant infuffifantes. Voila pourquoi fes defirs le multiplient avec fa foiblefle , & voilà ce qui fait celle de l'enfance comparée à l'âge d'homme. §i l'homme eft un être fort, & lî l'enfant eft un être foible, ce n'eft pas parce que le premier a plus de force que le fécond , mais c'eft parce que le premier peut naturellement fe fuiïire à lui-même, & que l'autre ne le peut. L'homme doit donc avoir plus de volontés, & l'enfant plus de fantaifies; mot par lequel j'entends tous les defirs qui ne font pas de vrais befoins , &C qu'on ne peut contenter qu'avec le fecours d 'autrui.
J'ai dit la raifon de cet état de foibleiTe. La nature y pourvoit par l'attachement des pères & des mères ; mais cet attachement peut avoir fon excès , fon défaut , fes abus. Des parens qui vivent dans l'état civil , y tranfportent leur enfant avant l'âge. En lui donnant plus de befoins qu'il n'en a, ils ne foulagent pas fa foiblefîCj, ils l'augmentent. Ils l'augmentent encore en exigeant de lui ce que la nature n'exigeoit pas ; en foumettant à leurs volontés le peu de force qu'il a pour fervir les liennes ; en changeant de part ou d'autre en efclavage, la dépendance réciproque où le tient fa foi bielle ,/ & où ks tient leur attachement.
L'HOMME fage fait refter à fa place, mais l'enfant qui ne connoît pas la fienne , ne fauroit s'y maintenir. Il a parmi nous mille iflues pour en fortir ; c'eft à ceux qui le gouvernent à l'y retenir, & cette tache n'eft pas facile. 11 ne doit être ni bête, ni homme , mais enfant; il faut qu'il fente fafoibleflê, & non qu'il en fouffre; il faut qu'il dépende, & non qu'il obéiffe ; il faut qu'il demande, & non qu'il commande. Il n'eft fournis aux autres qu'à caufe de fes befoins , & parce qu'ils voient mieux que lui ce qui lui eft utile, ce qui peut contribuer ou nuire à fa confervation. Nul n'a droit, pas même le père, de commander a l'enfant ce qui ne lui eft bon à rien.
Avant que les préjuge's & les inftitutions humaines aient altéré nos penchans naturels, le bonheur des enfans , ainfî que des hommes, confifte dans l'ufage de leur liberté; mais cette liberté dans les premiers^ eft bornée par leur foibleffe. Quiconque fait ce qu'il veut eft heureux, s'il fe fuffit à lui-même; c'eft le cas de l'homme vivant dans l'état de nature. Quiconque fait ce qu'il veut n'eft pas heureux, fi fes befoins partent fes forces; c'eft le cas de l'enfant dans le même état. Les enfans ne jouiflênt , même dans l'état de nature, que d'une liberté imparfaite, femblable à celle dont jouiiïent les hommes dans l'état civil. Chacun de nous ne pouvant plus fe pafier des autres, redevient à cet égard foible & miférable. Nous étions faits pour être hommes ; les loix & la fociété nous ont replongés dans l'enfmce. Les riches, les grands, les Rois font tous des enfans qui , voyant qu'on s'emprefte à foulager leur misère, tirent de cela même une vanité puérile, & font tout fiers des foins qu'on ne leur rendroit pas s'ils étoient hommes faits.
Ces confidérations font importantes, & fervent a refondre toutes les contradictions du fyftême focial. Il y a deux fortes de dépendances. Celle des chofes qui eft de la nature ; celle des hommes qui eft de la fociété. La dépendance des chofes n'ayant aucune moralité , ne nuit point à la liberté , & n'engendre point de vices : la dépendance des hommes étant défordonnée (12), les engendre
(22) Dans mes principes du droit politique il eft démontré, que nulle volonté particulière ne peut <2tre ordonnée dans le l'y (tome focial.
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tous, & c'eft par elle que le maître & l'efclave fe dépravent mutuellement. S'il y a quelque moyen de remédier à ce mal dans la fociété, c'eft de fubftituer la loi h l'homme, & d'armer les volontés générales d'une force réelle fupérieure a l'action de toute volonté particulière. Si les loix des nations pou voient avoir, comme celles de la nature , une inflexibilité que jamais aucune force humaine ne pût vaincre, la dépendance des hommes redeviendroit alors celle des chofes; on réuniroit dans la république tous les avantages de l'état naturel a ceux de l'état civil; on joindroit a la liberté qui maintient l'homme exempt de vices , la moralité qui l'élève à la vertu.
Maintenez l'enfant dans la feule dépendance des chofes ; vous aurez fuivi l'ordre de la nature dans le progrès de fon éducation. N'offrez jamais à fes volontés indifcrettes que des obftacles phyfiques ou des punitions qui naiffent des actions mêmes , & qu'il fe rappelle dans l'occafion : fans lui défendre de mal faire , il fuffic de l'en empêcher. L'expérience ou l'impuiflànce doivent feules lui tenir lieu de loi. N'accordez rien à fes delîrs , parce qu'il le demande, mais parce qu'il en a befoin. Qu'il ne fâche ce que c'eft qu'obéifTance quand il agit, ni ce que c'eft qu'empire quand on agit pour lui. Qu'il fente également fa liberté dans fes aâions & dans les vôtres. Suppléez à la force qui lui manque, autant précifément qu'il en a befoin pour être libre & non pas impérieux; qu'en recevant vos fervices avec une forte d'humiliation, il afpire au moment où il pourra s'en paffer, & où il aura l'honneur de fe fervir lui-même.
La nature a, pour fortifier le corps & le faire croître, des moyens qu'on ne doit jamais contrarier. Il ne faut point contraindre un enfant de rcfter quand il veut aller , ni d'aller quand il veut rcfter en place. Quand la volonté des enfans n'eft point gâtée par notre faute, ils ne veulent rien inutilement. Il faut qu'ils fautent, qu'ils courent, qu'ils crient quand ils en ont envie. Tous leurs mouvemens font des befoins de leur conflitution qui cherche à fe fortifier : mais on doit fe défier de ce qu'ils défirent fans le pouvoir faire eux-mêmes, & que d'autres font obligés de faire
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pour eux. Alors il faut diftinguer avec foin le vrai befoin , le befoin naturel, du befoin de fantaifie qui commence à naître, ou de celui qui ne vient que de la furabondance de vie dont j'ai parlé.
J'ai déjà dit ce qu'il faut faire , quand un enfant pleure pour avoir ceci ou cela. J'ajouterai feulement que dès qu'il peut demander en parlant ce qu'il defire, & que pour l'obtenir plus vite, ou pour vaincre un refus, il appuie de pleurs fa demande, elle lut doit être irrévocablement refufée. Si le befoin l'a fait parler, vous devez le fàvoir & faire auffi-tôt ce qu'il demande : mais céder quelque chofe à fes larmes, c'eft l'exciter à en verfer, c'eft lui apprendre à douter de votre bonne volonté, & a croire que l'importunité peut plus fur vous que la bienveillance. S'il ne vous croit pas bon, bien-tôt il fera méchant; s'il vous croit foible, il fera bien-tôt opiniâtre : il importe d'accorder toujours au premier figne ce qu'on ne veut pas refufer. Ne foyez point prodigue en refus , mais ne les révoquez jamais.
Gardez- vous fur-tout de donner a l'enfant de vaines formules de politefTe qui lui fervent au befoin de paroles magiques , pour foumettre à fes volontés tout ce qui l'entoure, & obtenir a l'inftant ce qu'il lui plaît. Dans l'éducation façonnière des riches, on ne manque jamais de les rendre poliment impérieux , en leur prefcrivant les termes dont ils doivent fe fervir pour que perfonne n'ofe leur réfifler : leurs enfans n'ont ni tons, ni tours fupplians, ils font auflî arrogans , même plus, quand ils prient, que quand ils commandent, comme étant bien plus sûrs dYtre obéis. On voit d'abord que s'il vous plaît , fignifie dans leur bouche, il me plaît, & (\uq je vous prie, fignifie je vous ordonne. Admirable politefTe, qui n'aboutit pour eux qu'à changer le fens des mots, & h ne pouvoir jamais parler autrement qu'avec empire! Quant à moi qui crains moins qu'Emile ne foit grofller qu'arrogant , j'aime beaucoup mieux qu'il dife en priant, faites cela, qu'en commandant, je vous prie. Ce n'eft pas le terme dont il fe fert qui m'importe, mais bien l'acception qu'il y joint.
Il y a un excès de rigueur & un excès d'indulgence, tous deux également à éviter. Si vous laiffez pâtir les enfans , vous expofej
Traité
leurfanté, leur vie, vous les rendez actuellement miférables ; fi vous leur épargnez avec trop de foin toute efpèce de mal-être, vous leur préparez de grandes misères, vous les rendez délicats, fenfibles , vous les fortez de leur état d'hommes dans lequel ils rentreront un jour malgré vous. Pour ne les pas expofer à quelques maux de la nature, vous êtes l'artifan de ceux qu'elle ne leur a pas donnés. Vous me direz que je tombe dans le cas de ces mauvais pères, auxquels je reprochois de facrifier le bonheur des enfans , h la confidération d'un temps éloigné qui peut ne jamais être.
Non pas : car la liberté que je donne à mon élevé, le dédommage amplement des légères incommodités auxquelles je le laiffe expofé. Je vois de petits poliffbns jouer fur la neige, violets, tranfis, & pouvant à peine remuer les doigts. Il ne tient qu'à eux de s'aller chauffer, ils n'en font rien; fi on les y forçoit , ils fentiroient cent fois plus de rigueurs de la contrainte, qu'ils ne fentent celles du froid. De quoi donc vous plaignez-vous ? Rendrai-je votre enfant miférable en ne l'expofant qu'aux incommodités qu'il veut bien fouffrir ? Je fais fon bien dans le moment préfent en le laiffant libre ; je fais fon bien dans l'avenir en l'armant contre les maux qu'il doit fupporter. S'il avoit le choix d'être mon élevé ou le vôtre , penfez-vous qu'il balançât un inftant?
Concevez- vous quelque vrai bonheur poiïïble pour aucun être hors de fa conftitution ? Et n'eft-ce pas fortir l'homme de fa conftitution, que de vouloir l'exempter également de tous les maux de fon efpèce? Oui, je le foutiens; pour fentir les grands biens , il faut qu'il connoiffe les petits maux ; telle eft fa nature. Si le phyfique va trop bien , le moral fe corrompt. L'homme qui ne connoîtroit pas la douleur, ne connoîtroit ni l'attendi-idement de l'Humanité , ni la douceur de la commifération ; fon cœur ne feroit ému de rien, il ne feroit pas fociable, il feroit un monftre parmi fes fcmblables.
Savfz-vous quel eft le plus sûr moyen de rendre votre enfant milaabk? C'cft de l'accoutumer a. tout obferver; car fes de-
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firs croiflant inceftamment par la facilité de les fatisfaire, tôt ou tard l'impuiftance vous forcera malgré vous d'en venir au refus <Sc ce refus inaccoutumé lui donnera plus de tourment que la privation même de ce qu'il defire. D'abord il voudra la canne que vous tenez; bientôt il voudra votre montre; enfuite il voudra l'oifeau qui vole; il voudra l'étoile qu'il voit briller; il voudra tout ce qu'il verra : à moins d'être Dieu, comment le contenterez- vous?
C'EST une difpofition naturelle à l'homme de regarder comme lien tout ce qui eft en fon pouvoir. En ce fens le principe de Hobbes eft vrai jufqu'à certain point ; multipliez avec nos defirs les moyens de les fatisfaire , chacun fe fera le maître de tout. L'enfant donc qui n'a qu'à vouloir pour obtenir, fe croit le propriétaire de l'univers ; il regarde tous les hommes comme Ces efclaves : & quand enfin l'on eft forcé de lui refufer quelque chofe ; lui, croyant tout poffible quand il commande, prend ce refus pour un acte de rébellion; toutes les raifons qu'on lui donne dans un âge incapable de raifonnement, ne font à fon gré que des prétextes ; il voir partout de la mauvaife volonté : le fentiment d'une injuftt'ce prétendue aigri/Tant fon naturel , il prend tout le monde en haine , & fans jamais favoir gré de la complaifance , il s'indigne de toute opposition.
Comment concevrois-je qu'un enfant ainfi dominé par la colère, & dévoré des partions les plus irafcibles, puiflè jamais être heureux? Heureux, lui ! ceft un defpote ; c'eft à la fois le plus vil des efclaves, & la plus miférable des créatures. J'ai vu des enfans élevés de cette manière, qui vouloient qu'on renversât la maifon d'un coup d'épaule ; qu'on leur donnât le cocq qu'ils voyoient fur un clocher, qu'on arrêtât un Régiment en marche pour entendre les tambours plus long-temps, & qui perçoient l'air de leurs cris fans vouloir écouter perfonne, aufli-têt qu'on tardoit à leur obéir! Tout s'emprefToit vainement a leur complaire ; leurs dtfirs s'irritant parla facilité d'obtenir, ils s'obftinoient aux chofes impoflïbles,& ne trouvoient par- tout que contradiclions , qu'obftjdes que peines, que 'douleurs. Toujours grondans , toujours mutins ^. toujours furieux, ils paflbicnt les jours à crier, à fe plaindre l
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étoient-ce la des êtres bien fortunés? La foiblcfTe & la domination réunies n'engendrent que folie & misère. De deux enfans gâtés , l'un bat la table, & l'autre fait fouetter la mer; ils auront bien à fouetter & à battre avant de vivre contins.
Si ces idées d'empire & de tyrannie les rendent mif 'râbles dès leur enfance , que fera-ce quand ils grandiront, & que leurs relations avec les autres hommes commenceront à s'étendre & fe multiplier? Accoutumés a voir tout fléchir devant eux, quelle furprife en entrant dans le monde de fentir que tout leur réfifte, & de fe trouver écrafés du poids de cet univers qu'ils penfoient mouvoir à leur gré ! Leurs airs infolens , leur puérile vanité ne leur attirent que mortifications, dédains, railleries ; ils boivent les affronts comme l'eau ; de cruelles épreuves leur apprennent bien-tôt qu'ils ne connoiflentni leur état, ni leurs forces; ne pouvant tout, ils croient ne rien pouvoir : tant d'obftacles inaccoutumés les rebutent , tant de mépris les avili ffent ; ils deviennent lâches, craintifs, rampans, & retombent autant au-deflbus d'eux-mêmes qu'ils s'étoient élevés au-deffus.
Revenons à la règle primitive. La nature a fait les enfans pour être aimés & fecourus, mais les a-t-elle faits pour être obéis & craints ? Leur a-t elle donné un air impofant, un œil févère, une voix rude & menaçante pour fe faire redouter ? Je comprends que le rugiffement d'un lion épouvante les animaux, & qu'ils tremblent en voyant û terrible hure ; mais fi jamais on vit un fpeflacle indécent, odieux, rilîble, c'eft un Corps de Magistrats , le Chef à la tête, en habit de cérémonie, profternés devant un enfant au maillot, qu'ils haranguent en termes pompeux , & qui crie &bavc pour toute réponfe.
A confidérer l'enfance en elle-même, y a-t-il au monde un être plus foible , plus miférable, plus à la merci de tout ce qui l'environne, qui ait fi grand befoin de pitié, de foins, de proteclion qu'un enfant ? Ne femble-t-il pas qu'il ne montre une figure fi douce & un air fi touchant , qu'a fin que tout ce qui l'approche s'intércfi'e a fa foibleflè, & s'empreflè a le iccourir? Qu'y a-t-il donc
de
de plus choquant, de plus contraire a l'ordre, que de voir un enfant impérieux & mutin commander a tout ce qui l'entoure, & prendre impudemment le ton de maître avec ceux qui n'ont qu'à l'abandonner pour le faire périr ?
D'autre part, qui ne voit que la foiblefïë du premier âge , enchaîne les enfans de tant de manières, qu'il eft barbare d'ajouter à cet aftujettiflement celui de nos caprices , en leur ôtant une liberté fi bornée, de laquelle ils peuvent fi peu abufer, & dont il eft fi peu utile à eux & à nous qu'on les prive ? S'il n'y a point d'objet fi digne de rifée qu'un enfant hautain , il n'y a point d'objet fi digne de pitié qu'un enfant craintif. Puifqu'avec l'âge de raifon commence la fèrvitude civile, pourquoi la prévenir par la fcrvitude privée ? Souffrons qu'un moment de la vie foit exempt de ce joug que la nature ne nous a pas impofé , & IaifTons a l'enfance l'exercice de la liberté naturelle, qui l'éloigné, au moins pour un temps , des vices que l'on contracte dans l'efclavage. Que ces inflituteurs févères , que ces pères afîèrvis à leurs enfans , viennent donc les uns & les autres avec leurs frivoles objections , & qu'avant de vanter leurs méthodes , ils apprennent une fois celle de la nature.
Je reviens a la pratique. J'ai déjà dit que votre enfant ne doit rien obtenir parce qu'il le demande, mais parce qu'il en a befoin (13), ni rien faire par obéiffance, mais feulement par néceffité; ainfi les mots d'obéir & de commander feront profcrits de fon Dictionnaire, encore plus ceux de devoir & d'obligation; mais ceux de force, de néceffité, d'impuiffance & de contrainte y doivent tenir une grande place. Avant l'âge de raifon l'on ne fauroit
(13) On doit fentir que comme la qui les porte à le demander qu'il faut
peine eft fouvent une néeeffité , le faire attention. Accordez -leur, tant
plaifir eft quelquefois un befoin. Il qu'il eft poflible , tout ce qui peut
n'y a donc qu'un feul defir des en- leur faire un plaifir réel : refufez-leur
fans auquel on ne doive jamais corn- toujours ce qu'ils ne demandent que
plaire; c'eft celui de fe faire obéir, par fantaifie, ou pour faire un acte
D'où il fuit, que dans tout ce qu'ils d'autorité", demandent , c'eft fur - tout au motif
Traité de l'£duc. Tome I. L
82 Traité
avoir aucune idée des êtres moraux , ni des relations fociales ; il faut donc éviter, autant qu'il fe peut, d'employer des mots qui les expriment, de peur que l'enfant n'attache d'abord à ces mots de faufles idées qu'on ne faura point, ou qu'on ne pourra plus détruire. La première faufle idée qui entre dans fa tête, eft en lui le germe de l'erreur & du vice; c'eft à ce premier pas qu'il faut fur- tout faire attention. Faites que tant qu'il n'efl frappé que des chofes fenlîbles , toutes fes idées s'arrêtent aux ftnfations ; faites que de toutes parts il n'appsrçoive autour de lui que le monde phyiique : fans quoi foyez sûr qu'il ne vous écoutera point du tout, ou qu'il fe fera du monde moral , dont vous lui parlez , des notions fantaftiques que vous n'effacerez de la vie.
Raisonner avec les enfans étoit la grande maxime de LocKe; c'eft la plus en vogue aujourd'hui : fon fuccès ne me paroît pourtant pas fort propre à la mettre en crédit; & pour moi je ne vois rien de plus fot que ces enfans avec qui l'on a tant raifonné. De toutes les facultés de l'homme la rai fon , qui n'eft , pour ainfi dire, qu'un compofé de toutes les autres , eft celle qui fe développe le plus difficilement & le plus tard : & c'eft de celle-là qu'on veut le fervir pour développer les premières! Le chef-d'œuvre d'une bonne éducation eft de faire un homme raifonnable : & l'on prétend élever un enfant par la raifon ! C'eft commencer par la fin, c'eft vouloir faire l'inftrument de l'ouvrage. Si les enfans entendoient raifon, ils n'auroient pas befoin d'être élevés; mais en leur parlant dès leur bas âge une langue qu'ils n'entendent point, on les accoutume à fe payer de mots, à contrôler tout ce qu'on leur dit, a fe croire auffi figes que leurs maîtres, à devenir difputeurs & mutins; & tout ce qu'on penfe obtenir d'eux par des motifs raifcnnables , on ne l'obtient jamais que par ceux de convoitife, ou de crainte, ou de vanité , qu'on eft toujours forcé d'y joindre.
Vojci la formule à laquelle peuvent fe réduire à-peu-près toutes les leçons de morale qu'on fait & qu'on peut faire aux enfans,
Le Maître,
Il ne faut pas faire cela.
DE L' É D V C A T 1 O N. 8g
L'Infant.
Et pourquoi ne faut-il pas faire cela ?
Le Maure.
Parce que c'eft mal fait.
L'Enfant.
Mal fait ! Qu'eft-ce qui eft mal fait ?
Le Maître.
Ce qu'on vous défend.
L'Enfant.
Quel mal y a-t-il a faire ce qu'on me défend?
Le Maître.
On vous punit pour avoir défobéi.
L'Enfant.
Je ferai en forte qu'on n'en fâche rien.
Le Maître.
On vous épiera.
L'Enfant.
Je me cacherai.
Le Maître.
On vous queftionnera.
L'Enfant.
Je mentirai.
Le Maître.
Il ne faut pas mentir.
L'Enfant. .
Pourquoi ne faut-il pas mentir?
Le Maître.
Parce que c'eft mal fait, &c.
L ij
Voila le cercle inévitable. Sortez-en , l'enfant ne vous entend plus. Ne font-ce pas là des inftruâions fort utiles ? Je ferois bien curieux de favoir ce qu'on pourroit mettre à la place de ce dialogue? LocKe lui-même y eût, à coup sûr, été fort embarralTé. Connoitre le bien & le mal , fentir la raifon des devoirs de l'homme , n'eft pas l'affaire d'un enfant.
La nature veut que les enfans foient enfans avant que d'être hommes. Si nous voulons intervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces qui n'auront ni maturité ni faveur , & ne tarderont pas à fe corrompre : nous aurons de jeunes docteurs & de vieux enfans. L'enfance a des manières de voir, de penfer, de fentir, qui lui font propres ; rien n'eft moins fenfé que d'y vouloir fubftituer les nôtres ; & j'aimerois autant exiger qu'un enfant eût cinq pieds de haut, que du jugement à dix ans. En effet, à quoi lui ferviroit la raifon a cet âge? Elle eft le frein de la force, ik l'enfant n'a pas befoin de ce frein.
En efTayant de perfuader a vos élevés le devoir de l'obéiflance , vous joignez a cette prétendue perfuafion la force & les menaces, ou , qui pis eft , la flatterie & les promeuves. Ainfi donc , amorcés par l'intérêt, ou contraints par la force, ils font femblant d'être convaincus par la raifon. Ils voient très-bien que l'obéiffance leur eft avantageufe & la rébellion nuifible , aufïï-tôt que vous vous apnercevez de l'une ou de l'autre. Mais comme vous n'exigez rien d'eux qui ne leur foit défagréable, & qu'il eft toujours pénible de faire les volontés d'autrui, ils fe cachent pour faire les leurs, perfuadés qu'ils font bien fi l'on ignore leur défobéiflànce , mais prêts à convenir qu'ils font mal, s'ils font découverts, de crainte d'un plus grand mal. La raifon du devoir n'étant pas de leur âge, il n'y a homme au monde qui vînt a bout de la leur rendre vraiment fcnfible : mais la crainte du châtiment, l'efpoir du pardon, l'importunité, l'embarras de répondre, leur arrachent tous les aveux qu'on exige, & l'on croit les avoir convaincus quand on ne lésa qu'ennuyés ou intimidés.
Qu'ariuve-t-il de-Ià ? Premièrement, qu'en leur impofant
de r Éducation. 85
tin devoir qu'ils ne fentent pas , vous les indifpofez contre votre tyrannie, & les détournez de vous aimer; que vous leur apprenez à devenir diflîmulés, faux, menteurs, pour extorquer des récompenfes ou fe dérober aux châtimens ; qu'enfin, les accoutumant a couvrir toujours d'un motif apparent un motif fecret, vous leur donnez vous-même le moyen de vous abufer fans cefle, de vous ôter la connoiffance de leur vrai caractère, & de payer vous & les autres de vaines paroles dans l'occafion. Les Ioix, direz-vous, quoiqu 'obligatoires pour la confcience , ufent de même de contrainte avec les hommes faits. J'en conviens : mais que font ces hommes , finon des enfans gâtés par l'éducation ? Voilà précifément ce qu'il faut prévenir. Employez la force avec les enfans, & la raifon avec les hommes : tel eft l'ordre naturel : le fage n'a pas befoin de loix.
Traitez votre élevé félon fon âge. Mettez-le d'abord a fa place, & tenez-l'y fi bien, qu'il ne tente plus d'en fortir. Alors, avant de favoir ce que c'eft que fagefîè, il en pratiquera la plus importante leçon. Ne lui commandez jamais rien, quoi que ce foit au monde, abfolument rien. Ne lui lai (fez pas même imaginer que vous prétendiez avoir aucune autorité fur lui. Qu'il fâche feulement qu'il eft foible & que vous êtes fort , que par fon état & le vôtre il eft nécefTairement a votre merci ; qu'il le fâche, qu'il l'apprenne, qu'il le fente : qu'il fente de bonne heure fur fa tête altière le dur joug que la nature impofe à l'homme, le pefant joug de la néceffité, fous lequel il faut que tout être fini ployé : qu'il voye cette néceffité dans les chofes, jamais dans le caprice ( 14 ) des hommes ; que le frein qui le retient foit la force & non l'autorité. Ce dont il doit s'abftenir, ne le lui défendez pas, empêchez-le de le faire, fans explications, fans raifonnemens : ce que vous lui accordez , accordez-le à fon premier mot , fans follicitations , fans prières , fur-tout fans condition. Accordez avec plaifir , ne refufez qu'avec répugnance; mais que tous vos refus foient irrévocables,
(24) On doit Être sûr que l'enfant pas la raifon. Or, un enfant ne fent la traitera de caprice toute volonté' con- raifon de rien, dans tout ce qui choque traire à la tienne , & dont il ne fentira fts fantaifies.
36 Traité
qu'aucune importunité ne vous ébranle , que le non prononcé foît un mur d'airain, contre lequel l'enfant n'aura pas épuifé cinq ou fix fois fes forces, qu'il ne tentera plus de le renverfer.
C'est ainfi que vous le rendrez patient , égal, réfigné , paifible, même quand il n'aura pas ce qu'il a voulu ; car il eft dans la nature de l'homme d'endurer patiemment la néceffité des chofes, mais «on la mauvaife volonté d'autrui. Ce mot , il n'y en a plus , eft une réponfe contre laquelle jamais enfant ne s'eft mutiné, à moins qu'il ne crût que c'étoit un menfonge. Au refte , il n'y a point ici de milieu; il faut n'en rien exiger du tout , ou le plier d'abord à la plus parfaite obéiflance. La pire éducation eft de le' laifTer flottant entre fes volontés & les vôtres, & de difputer fans celle entre vous & lui à qui des deux fera le maître ; j'aimerois cent fois mieux qu'il le fût toujours.
Il eft bien étrange que, depuis qu'on fe mêle d'élever des enfans, on n'ait imaginé d'autre inftrument pour les conduire que l'émulation, la jaloufie, l'envie, la vanité, l'avidité, la vile crainte, toutes les paffions les plus dangereufes, les plus promptes a fermenter, & les plus propres à corrompre l'ame , même avant que le corps foit formé. A chaque inftruclion précoce qu'on veut faire entrer dans leur tête, on plante un vice au fond de leur cœur ; d'infenfés inftituteurs penfent faire des merveilles en les rendant méchants pour leur apprendre ce que c'eft que bonté; & puis ils nous difent gravement : tel eft l'homme. Oui, tel eft l'homme que vous avez fait.
On a efTayé tous les inftrumens , hors un : le feul précifément qui peut réuflir ; la liberté bien réglée. Il ne faut point fe mêler d'élever un enfant quand on ne fait pas le conduire où l'on veut par les feules loix du pofTible & de l'impoMiblc. La fphère de l'un & de l'autre lui étant également inconnue, on l'étend, on la reff.rre autour de lui comme on veut. On l'enchaîne, on le poufle , on le retient avec le feul lien de la néceflité, fans qu'il en murmure : on le rend fouple & docile par la feule force des chofes , fins qu'aucun vice ait l'occafion de germer en lui ; car jamais les pallions ne s'animent , tant qu'elles font de nul eff-t.
NE donnez à votre élevé aucune efpèce de leçon verbale , il n'en doit recevoir que de l'expérience; ne lui infligez aucune efpèce de châtiment, car il ne fait ce que c'eft qu'être en faute; ne lui faites jamais demander pardon, car il ne fauroit vous ofFenfer. Dépourvu de toute moralité dans fes aclions, il ne peut rien faire qui foit moralement mal, & qui mérite ni châtiment, ni réprimande.
Je vois déjà le lefleur effrayé juger de cet enfant par les nôtres : il fe trompe. La gêne perpétuelle où vous tenez vos élevés irrite leur vivacité; plus ils font contraints fous vos yeux, plus ils font turbulens au moment qu'ils s'échappent; il faut bien qu'ils fe dédommagent, quand ils peuvent, de la dure contrainte où vous les tenez. Deux écoliers de la ville feront plus de dégât dans un pays que la Jeuneffe de tout un village. Enfermez un petit Monfleur & un Payfan dans une chambre; le premier aura tout renverfé, toutbrifé avant que le fécond foit forti de fa place. Pourquoi cela? Si ce n'eftque l'un fe hâte d'abufer d'un moment de licence, tandis que l'autre toujours sûr de fa liberté, ne fe preffe jamais d'en ufer. Et cependant les enfans des villageois , fouvent flattés ou contrariés , font encore bien loin de l'état où je veux qu'on les tienne.
Posons pour maxime inconteflable que les premiers mouvemens de la nature font toujours droits ; il n'y a point de perverfité or.ginelle dans le cœur humain. Il ne s'y trouve pas un feul vice dont on ne puiffe dire comment & par où il y eft entré. La feule paffion naturelle a l'homme, eft l'amour de foi-même, ou l'amour- propre pris dans un fens étendu. Cet amour - propre, en fo. ou relativement a nous , eft bon & utile, & comme il n'a point de report néceffaire à autrui, il eft à cet égard naturellement indifférent; il ne devient bon ou mauvais que par l'application qu'on en fait & les relations qu'on lui donne. Jufqu'à ce que le guide de l'amour- propre , qui eft la raifon , puiffe naître, il importe donc qu'un enfant ne faffe rien, parce qu'il eft vu ou entendu , rien , en un mot, par rapport aux autres , mais feulement ce eue la nature lui demande ; & alors il ne fera rien que de bien.
Jfc n'entends pas qu'il ne fera jamais de déCât, qu'il ne fe bief.
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fera point, qu'il ne brifera pas peut être un meuble de prix s'il le trouve à fa portée. Il pourroit faire beaucoup de mal fans mal faire, parce que la mauvaife aflion dépend de l'intention de nuire, & qu'il n'aura jamais cette intention. S'il l'avoit une feule fois, tout feroit déjà perdu ; il feroit méchant prefque fans reflburce.
Telle chofe eft mal aux yeux de l'avarice, qui ne l'eft pas aux yeux de la raifon. En lailTant les enfans en pleine liberté d'exercer leur étourderie , il convient d'écarter d'eux tout ce qui pourroit la rendre coûteufe, & de ne laifler a leur portée rien de fragile & de précieux. Que leur appartement foit garni de meubles groffiers & folides : point de miroirs, point de porcelaines, point d'objets de luxe. Quant k mon Emile , que j'élève a la campagne , fa chambre n'aura rien qui la diftingue de celle d'un Payfan. A quoi bon la parer avec tant de foin, puifqu'il y doit refter fi peu? Mais je me trompe ; il la parera lui-même, & nous verrons bien- tôt de quoi.
Que fi malgré vos précautions l'enfant vient à faire quelque défordre, a cafler quelque pièce utile, ne le punifTez point de votre, négligence, ne le grondez point; qu'il n'entende pas un feul mot de reproche, ne lui lailTez pas même entrevoir qu'il vous ait donné du chagrin, agiriez exactement comme fi le meuble fe fût cafTé de lui-même ; enfin croyez avoir beaucoup fait fi vous pouvez ne rien dire.
Oser Al- JE expofer ici la plus grande, la plus importante, la plus utile règle de toute l'éducation? Ce n'eft pas de gagner du temps, c'eft d'en perdre. Lecteurs vulgaires, pardonnez-moi mes paradoxes : il en faut fiu're quand on réfléchit; & quoi que vous puiffiez dire, j'aime mieux être homme à paradoxes qu'homme à préjugés. Le plus dangereux intervalle de la vie humaine , eft celui de la naiflance a l'âge de douze ans. C'eft le temps où germent les erreurs & les vices, fans qu'on ait encore aucun infiniment pour les détruire ; & quand l'inftrument vient , les racines font fi profondes , qu'il n'eft plus temps de les arracher. Si les enfans fautoient tout d'un coup de la mammelle a l'âge de raifon, l'éducation
ducation qu'on leur donne pourroit leur convenir ; mais félon le progrès naturel, il leur en faut une toute contraire. Il faudroit qu'ils ne riflent rien de leur ame jufqu'à ce qu'elle eût toutes fes facultés; car il eft impoffible qu'elle apperçoive le flambeau que vous lui préfentez tandis qu'elle eft aveugle, & qu'elle fuive dans l'immenfe plaine des idées, une route que la raifon trace encore il légèrement pour les meilleurs yeux.
La première éducation doit donc être purement négative. Elle confifte , non point à enfeigner la vertu ni la vérité , mais à garantir le cœur du vice & l'efprir de l'erreur. Si vous pouviez ne rien faire & ne rien laifTer faire, fi vous pouviez amener votre élevé fain & robufte à l'âge de douze ans, fans qu'il sût diftinguer fa main droite de fà main gauche, dès vos premières leçons, les yeux de fon entendement s'ouvriroient à la raifon; fans préjugés, fans habitudes , il n'auroit rien en lui qui pût contrarier l'effet de vos foins. Bien-tôt il deviendroit entre vos mains le plus fage des hommes, & en commençant par ne rien faire, vous auriez fait un prodige d'éducation.
Prenez le contre-pied de l'ufage, & vous ferez prefque toujours bien. Comme on ne veut pas faire d'un enfant un enfant , mais un Docteur, les pères & les maîtres n'ont jamais aflëz tôt tancé , corrigé , réprimandé, flatté , menacé , promis , inflruit , parlé raifon. Faites mieux , foyez raifonnable, & ne raifonnez point avec votre élevé, fur- tout pour lui faire approuver ce qui lui déplaît; car amener ainfi toujours la raifon dans les chofes défagréables , ce n'eft que la lui rendre ennuyeufe, & la décréditer de bonne heure dans un efprit qui n'eft pas encore en état de l'entendre. Exercez fon corps , fes organes , fes fens , fes forces , mais tenez fon ame oifive auflï long-temps qu'il fe pourra. Redoutez tous les fentimens antérieurs au jugement qui les apprécie. Retenez, arrêtez les impreffions étrangères : & pour empêcher le mal de naître, ne vous preffez point de faire le bien; car il n'eft jamais tel , que quand la raifon l'éclairé. Regardez tous les délais comme des avantages ; c'eft gagner beaucoup que d'avancer vers le terme fans rien perdre; laiffez mûrir l'enfance dans les enfans. Enfin quelque leçon leur de^ Traité de l'Éduc. Tome I. M
90 Traité
vient-elle néceffaire : gardez vous de la donner aujourd'hui , fi vous pouvez différer jufqu'à demain fans danger.
Une autre confidération qui confirme l'utilité de cette méthode, eft celle du génie particulier de l'enfant, qu'il faut bien connoître pour favoir quel régime moral lui convient. Chaque efprit a fa forme propre, félon laquelle il a befoin d'être gouverné; & il importe au fuccès des foins qu'on prend, qu'il foit gouverné par cette forme & non par une autre. Homme prudent, épiez long-temps la nature, obfervez bien votre élevé avant de lui dire le premier mot; laiffez d'abord le germe de fon caractère en pleine liberté de fe montrer, ne le contraignez en quoi que ce puiffe être, afin de le mieux voir tout entier. Penfez-vous que ce temps de liberté foit perdu pour lui? Tout au contraire, il fera le mieux employé; car c'eft ainfi que vous apprendrez a ne pas perdre un feul moment dans un temps plus précieux : au lieu que, fi vous commencez d'agir avant de favoir ce qu'il faut faire, vous agirez au hazard ; fujet k vous tromper, il faudra revenir fur vos pas; vous ferez plus éloigné du but que fi vous eufliez été moins prefTé de l'atteindre. Ne faites donc pas comme l'avare , qui perd beaucoup pour ne vouloir rien perdre. Sacrifiez dans le premier âge un temps que vous regagnerez avec ufure dans un âge plus avancé. Le iàge Médecin ne donne pas étourdiment des ordonnances à 1a première vue, mais il étudie premièrement le tempérament du malade avant de lui rien prefcrire : il commence tard a le traiter, mais il le guérit; tandis que le Médecin trop preffé le tue.
Mais où placerons-nous cet enfant pour l'élever comme un être infenfible, comme un automate? Le tiendrons-nous dans te globe de la lune, dans une isle déferte? L'écarterons nous de tous les humains? N'aura-t-il pas continuellement, dans le monde, le fpcclacle & l'exemple des partions d'autrui ? Ne verra- t-il jamais d'autres tnfans de fon âge ? Ne verra t-il pas fts parens, fes voifins, fa nourrice, fa gouvernante , fon laquais, fon gouverneur même s qui après tout ne fera pas un Ange ?
CliTTli objtdion cil forte 6c folide, Mais vous aï- je dit que ce
de r Éducation. 91
fût une entreprife aifée qu'une éducation naturelle î O homme ! eftce ma faute fi vous avez rendu difficile tout ce qui eft bien ? Je fens ces difficultés, j'en conviens : peut-être font-elles infurmontables. Mais toujours eft-il sûr qu'en s'appliquant à les prévenir, on les prévient jufqu'à certain point. Je montre le but qu'il faut qu'on fe propofe : je ne dis pas qu'on y puiffe arriver ; mais je dis que celui qui en approchera davantage, aura le mieux réufli.
Souvenez- vous qu'avant d'ofer entreprendre de former ua homme, il faut s'être fait homme foi-même, il faut trouver en foi l'exemple qui fe doit propofer. Tandis que l'enfant eft encore fans connoifTance, on a le temps de préparer tout ce qui l'approche à ne frapper fes premiers regards que des objets qu'il lui convient de voir. Rendez-vous refpeftable à tout le monde ; commencez par vous faire aimer , afin que chacun cherche a vous complaire. Vous ne ferez point maître de l'enfant, ii vous ne l'êtes de tout ce qui l'entoure; & cette autorité ne fera jamais fuffifante, fi elle n'eft fondée fur l'eftime de la vertu. Il ne s'agit point d'épuifer fa bourfe & de verfer l'argent a pleines mains ; je n'ai jamais vu que l'argent fît aimer perfonne. Il ne faut point être avare & dur, ni plaindre la misère qu'on peut foulager; mais vous aurez beau ouvrir vos coffres; û vous n'ouvrez auffi votre cœur, celui des autres vous reftera toujours fermé. C'eft votre temps , ce font vos foins, vos affeftions, c'eft vous-même qu'il faut donner ; car quoi que vous puiffiez faire , on fent toujours que votre argent n'eft point vous. Il y a des témoignages d'intérêt & de bienveillance qui font plus d'effet, & font réellement plus utiles que tous les dons : combien de malheureux , de malades ont plus befoin de confolation que d'aumône ! Combien d'opprimés à qui la protedion fert plus que l'argent ! Raccommodez les gens qui fe brouillent, prévenez les procès , portez les enfans au devoir, les pères a l'indulgence , favorifez d'heureux mariages , empêchez les vexations , employez, prodiguez le crédit des parens de votre élevé en faveur du foible à qui on refufe juflice, & que le puiffant accable. Déclarez-vous hautement le protefteur des malheureux. Soyez jufte, humain, bienfaifant. Ne faites pas feulement
M ij
62 Traité
l'aumône, faites la charité; les œuvres de miféricorde foulagent plus de maux que l'argent : aimez les autres , .& ils vous aimeront ; fervez-les, & ils vous ferviront; foyez leur frère, & ils feront vos enfans.
C'EST encore ici une des raifons pourquoi je veux élever Emile à la campagne, loin de la canaille des valets, les derniers des hommes après leurs maîtres ; loin des noires mœurs des villes que le vernis , dont on les couvre , rend féduifantes & contagieufes pour les enfans : au lieu que les vices des payfans , fans apprêt & dans toute leur groffiéreté , font plus propres à rebuter qu'à féduire , quand on n'a nul intérêt à les imiter.
Au village, un gouverneur fera beaucoup plus maître des objets qu'il voudra préfenter a l'enfant; fa réputation, fes difcours, fon exemple , auront une autorité qu'ils ne fauroient avoir à la ville : étant utile a tout le monde , chacun s'empreffera de l'obliger, d'être eftimé de lui, de fe montrer au difciple tel que le maître voudroit qu'on fût en effet ; & fi l'on ne fe corrige pas du vice , on s'abftiendra du fcandale ; c'cft tout ce dont nous avons befoin pour notre objet.
Cessez de vous en prendre aux autres de vos propres fautes 3 le mal que les enfans voient, les corrompt moins que celui que vous leur apprenez. Toujours fermoneurs, toujours moralifres , toujours pédans , pour une idée que vous leur donnez la croyant bonne , vous leur en donnez a la fois vingt autres qui ne valent rien ; pleins de ce qui fe paffe dans votre tête, vous ne voyez pas l'effet que vous produifez dans la leur. Parmi ce long flux de paroles dont vous les excédez incefîàmment , penfez-vous qu'il n'y en ait pas une qu'ils faillirent à faux ? Penfez-vous qu'ils ne commentent pas a leur manière vos explications dimifes, & qu'ils n'y trouvent pas de quoi fe faire un fyftême a leur portée , qu'ils fauront vous oppofer dans l'occafion ?
ÉCOUTEZ un petit bon - homme qu'on vient d'endoclrincr ; IaifTu/-Ie jafer , queftionner, extravaguer à fon aife, & vous allez être furpris du tour étrange qu'ont pris vos raifonnemens dans
de r Education. 95
fon efprit : il confond tout , il renverfe tout , il vous impatiente , il vous défoie quelquefois par des objections imprévues. Il vous réduit à vous taire, ou à le faire taire : & que peut-il penfer de ce filence de la part d'un homme qui aime tant a parler î Si jamais il remporte cet avantage , & qu'il s'en apperçoive , adieu l'éducation, tout eft fini dès ce moment : il ne cherche plus à s'inftruire, il cherche à vous réfuter.
Maîtres zélés, foyez fimples, difcrets , retenus; ne vous hâtez jamais d'agir que pour empêcher d'agir les autres ; je le répéterai fans cefTe, renvoyez, s'il fè peut, une bonne inftruftion , de peur d'en donner une mauvaife. Sur cette terre , dont la nature eût fait le premier paradis de l'homme , craignez d'exercer l'emploi du tentateur , en voulant donner à l'innocence la connoiflance du bien & du mal : ne pouvant empêcher que l'enfant ne s'inftruife au-dehors par des exemples, bornez toute votre vigilance a imprimer ces exemples dans fon efprit fous l'image qui lui convient.
Les paffions impétueufes produifent un grand effet fur l'enfant qui en eft témoin, parce qu'elles ont des lignes très-fenfibles qui le frappent & le forcent d'y faire attention. La colère fur- tout eft fi bruyante dans fes emportemens , qu'il eft impoflible de ne pas s'en appercevoir étant a portée. Il ne faut pas demander fi c'eit-là, pour un pédagogue, l'occafion d'entamer un beau difcours. Eh! point de beaux difcours : rien du tout, pas un feul mot. Lai/fez venir l'enfant : étonné du fpeftacle , il ne manquera pas de vous queftionner. La réponfe eft fimple; elle fe tire des objets mêmes qui frappent fes fens. Il voit un vifage enflammé, des yeux étincelans, un gefte menaçant, il entend des cris; tous lignes que le corps n'eft pas dans fon afliette. Dites-lui pofément, fans affectation, fans myftère : ce pauvre homme eft malade , il eft dans un accès de fièvre: Vous pouvez de-la tirer occafion de lui donner, mais en peu de mots, une idée des maladies & de leurs effets : car cela auffi eft de la nature, & c'eft un des liens de la néceffité auxquels il fe doit fèntir affujetti.
$E peut-il que fur cette idée, qui n'eft pas faufil1 , il ne con«;
94 Traité
traéte pas de bonne heure une certaine répugnance a fe livrer aux excès des partions , qu'il regardera comme des maladies ; & croyezvous qu'une pareille notion donnée à propos , ne produira pas un effet auffi falutaire que le plus ennuyeux fermon de morale ? Mais voyez dans l'avenir les conféquences de cette notion! vous voilà autorifé, fi jamais vous y êtes contraint, à traiter un enfant mutin comme un enfant malade; a l'enfermer dans fa chambre , dans fon lit s'il le faut; à. le tenir au régime; a l'effrayer lui-même de fes vices naiffans ; aies lui rendre odieux & redoutables, fans que jamais il puiflè regarder comme un châtiment la févérité dont vous ferez peut-être forcé d'ufer pour l'en guérir. Que s'il vous arrive à vous-même, dans quelque moment de vivacité, de fortir du fang-froid &: de la modération dont vous devez faire votre étude, ne cherchez point à lui déguifer votre faute : mais dites -lui franchement avec un tendre reproche : mon ami, vous m'avez fait mal.
Au refte , il importe que toutes les naïvetés que peut produire dans un enfant la fimplicité des idées dont il efr nourri , ne fuient jamais relevées en fa préfence, ni citées de manière qu'il puiffe l'apprendre. Un éclat de rire indifcret peut gâter le travail de fix mois, & faire un tort irréparable pour toute la vie. Je ne puis affez redire que, pour être le maître de l'enfant, il faut être fon propre maître. Je me repréfente mon petit Emile, au fort d'une rixe entre deux voifines , s'avançant vers la plus furieufe , & lui difant d'un ton de commiferation : Ma bonne, vous êtes malade ; j'en fins bien fâché. A coup sûr cette faillie ne reliera pas fans effet fur les fpeftateurs , ni peut-être fur les actrices. Sans rire , fans le gronder , fans le louer , je l'emmené de gré ou de force avant qu'il puifTe appercevoir cet effet, ou du moins avant qu'il y penfe, & je me hâte de le diftraire fur d'autres objets qui le lui faffent bien vite oublier.
Mon deffein n'eft point d'entrer dans tous les détails , mais feulemjnt d'expofer les maximes générales , & de donner des exemples dans les occafions difficiles. Je tiens pour impoffible qu'au fèin de la fociété , l'on puiffe amener un enfint à l'âge de douze ans , fans lui donner quelque idée des rapports d'homme a homme, & de la moralité des acYions humaines. Il fuffit qu'on s'applique a lui
de r Éducation. 9 j •
rendre ces notions néceflaires le plus tard qu'il fe pourra , & que quand elles deviendront inévitables , on les borne à l'utilité préfente, feulement pour qu'il ne fe croye pas le maître de tout, & qu'il ne falle pas du mal à autrui fans fcrupule & fans le favoir. H y a des caradères doux & tranquilles qu'on peur mener loin fans danger dans leur première innocence ; mais il y a aufïï des naturels violens dont la férocité fe développe de bonne heure , & qu'ij faut fe hâter de faire hommes, pour netre pas obligé de les enchaîner.
Nos premiers devoirs font envers nous ; nos fentimens primitifs fe concentrent en nous - mêmes ; tous nos mouvemens naturels fe rapportent d'abord h notre confervation & à notre bien - être. Ainfi le premier fentiment de la juftice ne nous vient pas de celle que nous devons , mais de celle qui nous eft due; & c'eft encore un des contre- fens des éducations communes, que parlant d'abord aux enfans de leurs devoirs, jamais de leurs droits , on commence par leur dire le contraire de ce qu'il faut, ce qu'ils ne fauroient entendre, & ce qui ne peut les intérefTer.
Si j'avois donc a conduire un de ceux que je viens de fuppofèr; je me dirois : un enfant ne s'attaque pas aux perfonnes (25), mais aux chofes ; & bien-tôt il apprend par l'expérience à refpefler quiconque le paffe en âge & en force : mais les chofes ne fe défendent pas elles-mêmes. La première idée qu'il faut lui donner, eft donc moins celle de la liberté , que de la propriété ; & pour qu'il puifTe avoir cette idée, il faut qu'il ait quelque chofè en propre. Lui citer fes hardes, fes meubles , fes jouets, c'eft ne lui rien dire; puif-
(25) On ne doit jamais fouffrir dentés gouvernantes animer la mutî-
qu'un enfant fejoue aux grandes per- nerie d'un enfant, l'exciter a battre,
fonnes comme avec fes inférieurs, s'en laiffer battre elles-mômes, & rire
ni même comme avec fes égaux. S'il de fes foibles coups, fans longer qu'ils
ofoit frapper férieufement quelqu'un , étoient autant de meurtres dans l'in-
fftt-ce fou laquais, fût-ce le bourreau, tendon du petit furieux, & que celui
faites qu'on lui rende toujours fes coups qui veut battre étant jeune , voudra;
avec ufure, & de manière à lui ôter tuer étant grand, l'envie d'y revenir. J'ai vu d'impru-
que, bien qu'il difpofe de ces chofes , il ne fait ni pourquoi, ni comment il les a. Lui dire qu'il les a parce qu'on les lui a données , c'eft ne faire guères mieux ; car pour donner il faut avoir : voilà donc une propriété antérieure à la fienne & c'eft le principe de la propriété qu'on lui veut expliquer ; fans compter que le don. eft une convention , & que l'enfant ne peut favoir encore ce que c'cft que convention ( 26 ). Lecleurs , remarquez, je vous prie, dans cet exemple & dans cent mille autres, comment, fourrant dans la tête des enfans des mots qui n'ont aucun fens à leur portée, on croit pourtant les avoir fort bien inftruits.
Il s'agit donc de remonter à l'origine de la propriété ; car c'eft delà que la première idée en doit naître. L'enfant , vivant à la campagne, aura pris quelque notion des travaux champêtres ; il ne faut pour cela que des yeux, du loilîr ; il aura l'un 6c l'autre. II eft de tout âge, fur-tout du fien, de vouloir créer, imiter, produire , donner des lignes de puifTance & d'afhvité. Il n'aura pas vu deux fois labourer un jardin, femer, lever, croître des légumes , qu'il voudra jardiner à fon tour.
Par les principes ci- devant établis , je ne m'oppofe point à fon envie ; au contraire je la favorife , je partage fon goût, je travaille avec lui , non pour fon plaifir , mais pour le mien ; du moins il le croit ainfi : je deviens fon garçon jardinier; en attendant qu'il ait des bras, je laboure pour lui la terre; il en prend poflemon en y plantant une fève , & sûrement cette pofTefTion eft plus facrée & plus refpeclable que celle que prenoit Nugnès Balboa de l'Amérique méridionale au nom du Roi d'Efpagne , en plantant fon étendard fur les Côtes de la mer du Sud.
On vient tous les jours arrofer les fèves, on les voit lever dans des tranfports de joie. J'augmente cette joie en lui difant : cela ▼ous appartient; Se lui expliquant alors ce terme d'appartenir, je
lui
(26) Voilà pourquoi la plupart des rive plus quand ils ont bien conçu ce
enfans veulent ravoir ce qu'ils ont que c'cft que don; feulement ils fout
lé, & pleurent quand on ne le alors plus circonfpecls à donner, leur veut pas rendre. Cela ne leur ar-
de L' Education. 97
lui fais fentir qu'il a mis là fon temps, fon travail, fa peine, fa perfonne enfin; qu'il y a dans cette terre quelque chofe de lui-même qu'il peut réclamer contre qui que ce foit , comme il pourroit retirer fon bras de la main d'un autre homme qui voudroit le retenir malgré lui.
Un beau jour il arrive empreffé & l'arrofoir à la main. O Ipectacle ! ô douleur! toutes les fèves font arrachées, tout le terrein eft bouleverfé , la place même ne fe reconnoît plus. Ah ! qu'eft devenu mon travail, mon ouvrage, le doux fruit de mes foins & de mes fueurs? Qui m'a ravi mon bien ? Qui m'a pris mes fèves? Ce jeune cœur fe fouleve, le premier fentiment de l'injuftice y vient verfer fa trifte amertume. Les larmes coulent en ruilTeaux ; l'enfant défolé remplit l'air de gémiflemens & de cris. On prend part à fa peine, à fon indignation; on cherche, on s'informe, on fait des perquifitions : enfin , l'on découvre que le jardinier a fait le coup : on le fait venir.
Mais nous voici bien loin de compte. Le jardinier, apprenant
de quoi l'on fe plaint, commence a fe plaindre plus haut que nous.
Quoi , Meilleurs ! c'eft vous qui m'avez ainfi gâté mon ouvrage >
J'avois femé la des melons de Malthe, dont la graine m 'avoir été
donnée comme un tréfor, &: defquels j'efpérois vous régaler quand
ils feroient mûrs : mais voilà que , pour y planter vos miférables
fèves, vous m'avez détruit mes melons déjà tout levés, & que je
ne remplacerai jamais. Vous m'avez fait un tort irréparable, &
vous vous êtes privés vous-mêmes du plaifir de manger des melons
exquis. T T
^ Jean-Jacques.
» Excusez-nous, mon pauvre Robert. Vous aviez mis là vo- » tre travail, votre peine! Je vois bien que nous avons eu tort de » gâter votre ouvrage; mais nous vous ferons venir d'autre graine » de Malthe , & nous ne travaillerons plus la terre avant de favoir » fi quelqu'un n'y a point mis la main avant nous.
Robert.
» Oh! bien, Meilleurs , vous pouvez donc vous repofer; car il Traité de l'Êduc. Tome I. N
98 Traité
» n'y a plus guères de terre en friche. Moi , je travaille celle que » mon père a bonifiée; chacun en fait autant de fon côté, & toutes » les terres que vous voyez font occupées depuis long- temps.
Emile.
» Monsieur. Robert , il y a donc fouvent de la graine de melon » perdue ?
Robert.
Pardonnez-moi , mon jeune cadet; car il ne nous vient pas fouvent de petits Meffieurs aufîi étourdis que vous. Perfonne ne touche au jardin de fon voifin; chacun refpefte le travail des au- » très, afin que le fien foit en sûreté.
Emile.
» Mais moi, je n'ai point de jardin.
Robert.
» Que m'importe? Si vous gâtez le mien, je ne vous y ïaifleraî » plus promener ; car , voyez-vous, je ne veux pas perdre ma peine.
Jean-Jacques.
» Ne pourroit -on pas propofer un arrangement au bon Robert/ j» Qu'il nous accorde, à mon petit ami & à moi, un coin de fon » jardin pour le cultiver, a condition qu'il aura la moitié du pro- » duit.
Robert.
» Je vous l'accorde fans condition. Mais fouvenez-vous que j'irai » labourer vos fèves, fi vous touchez a mes melons.
Dans cet efTai de la manière d'inculquer aux enfans les notions primitives, on voit comment l'idée de la propriété remonte naturellement au droit de premier occupant par le travail. Cela eft clair, net, fi m pie , & toujours a la portée de l'enfant. De-la jufqu'au droit de propriété & aux échanges, il n'y a plus qu'un pas, après lequel il faut s'arrêter tout court.
Patf-cfâ-
Chacun refpecte le travail des autres, au» nue le fi on (i>i« en sûreté .
On voit encore qu'une explication que je renferme ici dans deux pages d'écriture , fera peut-être l'affaire d'un an pour la pratique : car dans la carrière des idées morales on ne peut avancer trop lentement, ni trop bien s'affermir à chaque pas. Jeunes maîtres, penfez , je vous prie, à cet exemple, & fouvenez-vous qu'en toute chofe vos leçons doivent être plus en aclions qu'en difcours ; car les enfans oublient aifément ce qu'ils ont dit & ce qu'on leur a dit, mais non pas ce qu'ils ont fait & ce qu'on leur a fait.
De pareilles inftru&ions fe doivent donner , comme je l'ai dit; plutôt ou plus tard, félon que le naturel paifîble, ou turbulent de l'élevé en accélère ou retarde le befoin ; leur ufage eft d'une évidence qui faute aux yeux : mais pour ne rien omettre d'important dans les chofes difficiles , donnons encore un exemple.
Votre enfant difcole gâte tout ce qu'il touche : ne vous fâchez point ; mettez hors de fa portée ce qu'il peut gâter. Il brife les meubles dont il fe fert : ne vous hâtez point de lui en donner d'autres, laiffez-Iui fentir le préjudice de la privation. 11 caffe les fenêtres de fa chambre : laiffez le vent fouffler fur lui nuit & jour fans vous foucier des rhumes ; car il vaut mieux qu'il foit enrhumé que fou. Ne vous plaignez jamais des incommodités qu'il vous caufe , mais faites qu'il les fente le premier. A la fin vous faites raccommoder les vitres, toujours fans rien dire : il les caffe encore; changez alors de méthode : dites - lui féchement, mais fans colère : les fenêtres font à mol , elles ont été mifes la par mes foins, je veux les garantir ; puis vous l'enfermerez à l'obfcurité dans un lieu fans fenêtre. A ce procédé fi nouveau il commence par crier, tempêter; perfonne ne l'écoute. Bien - tôt il fe laffe & change de ton. Il fe plaint, il gémit: un domeftique fe préfente, le mutin le prie de le délivrer. Sans chercher de prétextes pour n'en rien faire, le domeftique répond : foi aujji des vitres à conferver, fk s'en va. Enfin après que l'enfant aura demeuré lh plufieurs heures, affez longtemps pour s'y ennuyer & s'en fouvenir, quelqu'un lui fuggérera de vous propofer un accord , au moyen duquel vous lui rendriez la liberté , & il ne cafferoit plus de vitres : il ne demandera pas mieux. Il vous fera prier de le venir voir, vous
N ij
Traité
viendrez; il vous fera fa propofitiqn, & vous l'accepterez a l'infhnt, en lui difant : c'eft très-bien penfé, nous y gagnerons tous deux, que n'avez-vous eu plutôt cette bonne idée? Et puis , fans lui demander ni protefiation, ni confirmation de fa promette, vous l'embrafTerez avec joie & l'emmènerez fur le champ dans fa chambre, regardant cet accord comme facré & inviolable, autant que fi le ferment y avoit pafTé. Quelle idée penfez-vous qu'il prendra , fur ce procédé , de la foi des engagemens & de leur utilité? Je fuis trompé s'il y a fur la terre un feul enfant, non déjà gâté, à l'épreuve de cette conduite, & qui s'avife après cela de cafTer une fenêtre à defTein (2.7)- Suivez la chaîne de tout cela. Le petit méchant ne fongeoit guères, en faifant un trou pour planter fa fève , qu'il fe creufoit un cachot où fa fcience ne tarderoit pas a le faire enfermer.
Nous voila dans le monde moral; voilà la porte ouverte au vice. Avec les conventions & les devoirs naiflent la tromperie & le menfonge. Dès qu'on peut faire ce qu'on ne doit pas , on veut cacher ce qu'on n'a pas dû faire. Dès qu'un intérêt fait promettre, un intérêt plus grand peut faire violer la promette; il ne s'agit plus que de la violer impunément. La rettburce eft naturelle ; on fe cache & l'ont ment. N'ayant pu prévenir le vice , nous voici déjà dans le cas de le punir : voila les misères de la vie humaine, qui commencent avec fes erreurs.
(27) Au refle, quand ce devoir de pote, tout eft illufoire , & vain dans
tenir les engagemens- ne ferait pas af- la fociété humaine. Qui ne tient que
fermi dans l'elprit de l'enfant par le pir fon profit a fa promefle, n'eftguè-
poids de fon utilité , bientôt le fenti- res plus lié que s'il n'eut rien promis;
ment intérieur, commençant à poin- ou tout au plus il en fera du pouvoir
tire, le lui impoferoit comme une loi de la violer, comme de la bifque des
de la confeience, comme un principe joueurs, qui ne tardent à s'en préva-
inné qui n'attend, pour fe développer, loir, que pour attendre le moment de
quclesconnoifiances auxquelles il s'ap- s'en prévaloir avec plus d'avantage,
plique. Ce premier trait n'eft point Ce principe eft de la dernière impor-
marqué par la main des hommes , mais tance , & mérite d'être approfondi ; car
gravé dans noacosUTS par l'Auteur de c'eft ici que l'homme commence à fe
toute juftice. Oreala loi primitive des mettre en contradiction avec lui-même, conventions & l'obligation, qu'elle im-
de r Éducation.
ioi
J'EN ai dit afTez pour faire entendre qu'il ne faut jamais infliger aux enfans le châtiment comme châtiment, mais qu'il doit toujours leur arriver comme une fuite naturelle de leur mauvaife action. Ainfi vous ne déclamerez point contre le menfonge, vous ne les punirez point précifément pour avoir menti; mais vous ferez que tous les mauvais effets du menfonge, comme de n'être point cru quand on dit la vérité, d'être accufé du mal qu'on n'a point fait, quoiqu'on s'en défende , fe raflembient fur leur tête quand ils ont menti. Mais expliquons ce que c'eft que mentir pour les enfans.
Il y a deux fortes de menfonges ; celui de fait qui regarde le paffé , celui de droit qui regarde l'avenir. Le premier a lieu quand on nie d'avoir fait ce qu'on a fait, ou quand on affirme avoir fait ce qu'on n'a pas fait, & en général quand on parle fciemment contre la vérité des chofes. L'autre a lieu quand on promet ce qu'on n'a pas deffein de tenir, & en général quand on montre une intention contraire a celle qu'on a. Ces deux menfonges peuvent quelquefois fe raffembler dans le même (i8); mais je les confidère ici par ce qu'ils ont de différent.
Celui qui fent le befoin qu'il a du fecours des autres , & qui ne ceffe d'éprouver leur bienveillance, n'a nul intérêt de les tromper; au contraire, il a un intérêt fenfible qu'ils voyent les chofes comme elles font, de peur qu'ils ne fe trompent à fon préjudice. Il eft donc clair que le menfonge de fait n'eft pas naturel aux enfans ; mais c'eft la loi de l'obéifTance qui produit la nécefllté de mentir, parce que l'obéifTance étant pénible, on s'en difpenfe en fecret le plus qu'on peut, & que l'intérêt préfent d'éviter le châtiment ou le reproche , l'emporte fur l'intérêt éloigné d'expofer la vérité. Dans l'éducation naturelle & libre, pourquoi donc votre enfant vous mentiroit-il î Qu'a-t-il à. vous cacher? Vous ne le reprenez point, vous ne le punifTez de rien, vous n'exigez rien de lui. Pourquoi ne vous diroit-il pas tout ce qu'il a fait, auffi naïvement qu'à fon petit camarade ? Il ne peut voir, à cet aveu, plus de danger d'un côté que de l'autre.
C 28 ) Comme lorfqu'accufé d'une inauvaife action , le coupable s'en défend en fe difant honnête homme. Il ment alors clans le l'ait & dans le droit.
102 Traité
Le menfonge de droit eft moins naturel encore, pu ifque les promefTes de faire ou de s'abftenir font des aftes conventionnels , qui fortent de l'état de nature & dérogent à la liberté. Il y a plus; tous les engagemens des enfans font nuls par eux-mêmes , attendu que leur vue bornée ne pouvant s'étendre au-delà du préfent, en s'engageant ils ne favent ce qu'ils font. A peine l'enfant peut -il mentir quand il s'engage; car ne fongeant qu'à fe tirer d'affaire dans le moment préfent, tout moyen qui n'a pas un effet préfent lui devient égal : en promettant pour un temps futur il ne promet rien, & fon imagination encore endormie ne fait point étendre fon être fur deux temps différens. S'il pouvoit é/iter le fouet, ou obtenir un cornet de dragées en promettant de fe jetter demain par la fenêtre, il le promettroit h l'inftant. Voilà pourquoi les loix n'ont aucun égard aux engagemens des enfans ; & quand les pères & les maîtres plus févères exigent qu'ils les remplifTent, c'eft feulement dans ce que l'enfant devroit faire, quand même il ne l'auroic pas promis.
L'enfant ne fâchant ce qu'il fait quand il s'engage, ne peut donc mentir en s'engageant. II n'en eft pas de même quand il manque à fa promefTe , ce qui eft encore une efpèce de menfonge rétroactif; car il fe fouvient très- bien d'avoir fait cette promefTe; mais ce qu'il ne voit pas, c'cft l'importance de la tenir. Hors d'état de lire dans l'avenir , il ne peut prévoir les conféquences des chofes , & quand il viole fes engagemens , il ne fait rien contre la rai fon de fon âge.
Il fuit de-là que les menfonges des enfans font tous l'ouvrage des maîtres, & que vouloir leur apprendre à dire la vérité, n'eft autre chofe que leur apprendre à mentir. Dans PemprefTement qu'on a de les régler, de les gouverner, de les inftruire, on ne fe trouve jamais aflêz d'inftrumens pour en venir à bout. On veut fe donner de nouvelles prifes dans leur efprit par des maximes fans fondement, par des préceptes fans rai fon , & l'on aime mieux qu'ils fâchent leurs leçons & qu'ils mentent , que s'ils demeuroient ignorans & vrais.
Pour nous , qui ne donnons k nos élevés que des leçons de pratique, & qui aimons mieux qu'ils foient bons que favans , nous n'exigeons point d'eux la vérité, de peur qu'ils ne la dé<niifenr & nous ne leur faifons rien promettre qu'ils foient tentés de ne pas tenir. S'il s'efl fait en mon abfence quelque mal, dont j'ignore l'auteur, je me garderai d'accufer Emile, & de lui dire : eji-ce vous (29 ) ? Car en cela que ferois-je autre chofe , fînon lui apprendre à le nier? Que fi fon naturel difficile me force à faire avec lui quelque convention , je. prendrai fi bien mes mefures que Iapropofition en vienne toujours de lui, jamais de moi; que, quand il s'eft engagé, il ait toujours un intérêt préfent & fenfible à remplir fori engagement ; & que , fi jamais il y manque , ce menfonge attire fur lui des maux qu'il voye fortir de l'ordre même des chofes , & non pas de la vengeance de fon gouverneur. Mais loin d'avoir befoin de recourir à de fi cruels expédiens , je fuis prefque sûr qu'Emile apprendra fort tard ce que c'efl que mentir , & qu'en l'apprenant il fera fort étonné , ne pouvant concevoir à quoi peut être bon le menfonge. Il eft très- clair que plus je rends fon bien-être indépendant, foit des volontés, foit des jugemens des autres, plus je coupe en lui tout intérêt de mentir.
QUAND on n'eft point prefTé d'infrruire, on n'eft point prefTé d'exiger , & l'on prend fon temps pour ne rien exiger qu'à propos. Alors l'enfant fe forme, en ce qu'il ne fe gâte point. Mais quand un étourdi de précepteur, ne fâchant comment s'y prendre, lui fait à chaque inftant promettre ceci ou cela , fans diftinâion , fans choix fans mefure , l'enfant ennuyé, furchargé de toutes ces promettes , les néglige, les oublie, les dédaigne enfin ; & les regardant comme autant de vaines formules , fe fait un jeu de les faire & de les violer. Voulez-vous donc qu'il foit fidèle à tenir fa parole ? foyez discret a l'exiger.
do) Rien n'eft plus indiferet qu'une fércoMre vous. S'il ne le croit pns,
pareille quellion , fur- tout quand l'en- il fe dira : pourquoi difcouviïrois- je
faut cil coupable : alors s'il croit que ma faute ?Kt voilà la première tenra-
vous (avez ce qu'il a fait , il verra que tion du menfonge devenue l'effet de
vous lui tendez un piège , & cette votre imprudente quellion. opinion ne peut manquer del'indifpo-
io4. Traité
Le détail d2ns lequel je viens d'entrer fur le menfonge, peut à bien des égards s'appliquer à tous les autres devoirs , qu'on ne prefcrit aux enfans qu'en les leur rendant non-feulement huïlTables , mais impraticables. Pour paroitre leur prêcher la vertu , on leur fait aimer tous les vices : on les leur donne en leur défendant de les avoir. Veut-on les rendre pieux? On les mené s'ennuyer a l'Églife ; en leur faifant incefTamment marmoter des prières , on les force d'afpirer au bonheur de ne plus prier Dieu. Pour leur infpirer la charité , on leur fait donner l'aumône , comme fi l'on dédaignoit de la donner foi-même. Eh! ce n'eft pas l'enfant qui doit donner , c'eft le maître : quelque attachement qu'il ait pour fon élevé, il doit lui difputer cet honneur, il doit lui faire juger qu'à fon âge on n'en eft point encore digne. L'aumône eft une action d'homme qui connoit la valeur de ce qu'il donne, & le befoin que fon femblable en a. L'enfant qui ne connoît rien de cela, ne peut avoir aucun mérite h donner; il donne fans charité, fans bienfaifance; il eft prefque honteux de donner, quand, fondé fur fon exemple & le vôtre , il croit qu'il n'y a que les enfans qui donnent , & qu'on ne fait plus l'aumône étant grands.
Remarquez qu'on ne fait jamais donner par l'enfant que des chofes dont il ignore la valeur ; des pièces de métal qu'il a dans fes poches , & qui ne lui fervent qu'à cela. Un enfant donneroit plutôt cent louis qu'un gâteau. Mais engagez ce prodigue diftributeur a donner les chofes qui lui font chères, des jouets, des bonbons , fon goûter, & nous fuirons bien-tôt fi vous l'avez rendu vraiment libéral.
On trouve encore un expédient a cela; c'eft de rendre bien vite à l'enfant ce qu'il a donné, de forte qu'il s'accoutume à donner tout ce qu'il fait bien qui lui va revenir. Je n'ai guères vu dans les enfans que ces deux efpèces de générofité ; donner ce qui ne leur'eft bon à rien, ou donner ce qu'ils font sûrs qu'on va leur rendre. Faites en forte, dit LocKe, qu'ils foient convaincus, par expérience, que le plus libéral eft toujours le mieux partagé. C'cftlà rendre un enfant libéral en apparence, & avare en effet. Il ajoute que les enfans contracteront ainii l'habitude de la libéralité ; oui ,
d'une
de v Éducation. ioj
d'une libéralité ufurière , qui donne un œuf pour avoir un bœuf. Mais quand il s'agira de donner tout de bon, adieu l'habitude; lorfqu'on cédera de leur rendre , ils c.ffiront bien-tôt de donner. Il faut regarder à l'habitude de l'ame plutôt qu'à celle des mains. Toutes les autres vertus qu'on apprend aux enfans reffèmblent a celle-là, & c'eft à Jeur prêcher ces folides vertus qu'on ufe leun jeunes ans dans la triftêffé. Ne voilà-t-il pas une fa vante éducation ?
Maîtres, laiflèz les fimagrées , foyez vertueux & bons; que vos exemples fe gravent dans la mémoire de vos élevés, en attendant qu'ils puiffènt entrer dans leurs cœurs. Au lieu de me hâter d'exiger du mien des afles de charité , j'aime mieux les faire en fa préfence, & lui ôter même le moyen dem'imiteren cela, comme un honneur qui n'eft pas de fon âge; car il importe qu'il ne s'accoutume pas à regarder les devoirs des hommes, feulement comme des devoirs d'enfans. Que h" , me voyant affilier les pauvres , il me queftionne là-deffus, & qu'il foit temps de lui répondre (30), je lui dirai : » mon ami, c'eft que , quand les pauvres ont bien ■» voulu qu'il y eût des riches , les riches ont promis de nourrir s> tous ceux qui n'auroient de quoi vivre ni par leur bien, ni par » leur travail. Vous avez donc auffi promis cela, reprendra-t-il. » Sans doute. Je ne fuis maître du bien qui paffe par mes mains » qu'avec la condition qui eft attachée à fa propriété.
APRÈS avoir entendu ce difeours, (& l'on a vu comment on peut mettre un enfant en état de l'entendre ) un autre qu'Emile feroit tenté de m'imiter & de fe conduire en homme riche; en pareil cas, j'empécherois au moins que ce ne fût avec oftentation ; j'aimerois mieux qu'il me dérobât mon droit & fe cachât pour donner. C'eft une fraude de fon âge, & la feule que je lui pardonnerois.
Je fais que toutes ces vertus par imitation font des vertus de
(30) On doit concevoir que je ne tés , & me mettre dans la plus dange-
réfous pas fcs queftions quand il lui reule dépendance où un gouverneur
plaît , mais quand il me plaît ; autre- puille Être de fon élevé, ment ce feroit m'aflervir à fes volon-
Traité de VËduc. Tome I. O
io6 Traité
finge, & que nulle bonne aâion n'eft moralement bonne que quand on la fait comme telle , & non parce que d'autres la font. Mais dans un âge où le cœur ne fent rien encore, il faut bien faire imiter aux enfans les acles dont on veut leur donner l'habitude, en attendant qu'ils les puiffent faire par difcernement & par amour du bien. L'homme eft imitateur, l'animal même I'eft, le goût de l'imitation eft de la nature bien ordonnée , mais il dégénère en vice dans la fociété. Le finge imite l'homme qu'il craint, & n'imite pas les animaux qu'il méprife; il juge bon ce que fait un être meilleur que lui. Parmi nous, au contraire, nos Arlequins de toute efpèce imitent le beau pour le dégrader , pour le rendre ridicule; ils cherchent dans le fentiment de leur baffeffe à. s'égaler ce qui vaut mieux qu'eux, ou s'ils s'efforcent d'imiter ce qu'ils admirent, on voit, dans le choix des objets, le faux goût des imitateurs; ils veulent bien plus en impofer aux autres ou faire applaudir leur talent, que fe rendre meilleurs ou plus fages. Le fondement de l'imitation parmi nous , vient du defir de fe tranfporter toujours hors de foi. Si je réuffis dans mon entreprife , Emile n'aura sûrement pas ce defir. Il faut donc nous paffer du bien apparent qu'il peut produire.
Approfondissez toutes les règles de votre éducation, vous les trouverez ainfi toutes à contre-fens, fur-tout en ce qui concerne les vertus & les mœurs. La feule leçon de morale qui convienne à l'enfance & la plus importante à tout âge, eft de ne jamais faire de mal à perfonne. Le précepte même de faire du bien , s'il n'eft fubordonné à celui-là, eft dangereux, faux, contradictoire. Qui eft-ce qui ne fait pas du bien î Tout le monde en fait, le méchant comme les autres ; il fait un heureux aux dépens de cent miférables, & de - là viennent toutes nos calamités. Les plus fublimes vertus font négatives : elles font auflï les plus difficiles , parce qu'elles font fans oftentation , & au - deffus même de ce plaifir fi doux au cœur de l'homme , d'en renvoyer un autre conttnt de nous. O quel bien fait néceffai rement à fes fcmblables celui d'entr'eux, s'il en eft un , qui ne leur fait jamais de mal! De quelle intrépidité d'amc, de quelle vigueur de caractère il a befoio
de r Éducation. 107
pour cela! Ce n'eft pas en raifonnant fur cette maxime, c'eft en tâchant de la pratiquer, qu'on fent combien il eft grand & pénible à'y réuffir (31).
Voila quelques foibles idées des précautions avec lefquelles je voudrois qu'on donnât aux enfans les inftruc~tions qu'on ne peut quelquefois leur refufer, fans les expofèr a nuire à eux-mêmes &c aux autres, fur- tout à contracter de mauvaifes habitudes dont on auroit peine enfuite à les corriger : mais foyons sûrs que cette nécelfité fe préfentera rarement pour les enfans élevés comme ils doivent l'être ; parce qu'il eft impoffible qu'ils deviennent indociles, médians, menteurs, avides, quand on n'aura pas femé dans leurs cœurs les vices qui les rendent tels.* Ainfi ce que j'ai dit fur ce point, fert plus aux exceptions qu'aux règles; mais ces exceptions font plus fréquentes a mefure que les enfans ont plus d'occafions de fortir de leur état & de contracter les vices des hommes. I{ faut néceflàirement à ceux qu'on élevé au milieu du monde des înftruclions plus précoces qu'à ceux qu'on élevé dans la retraite. Cette éducation folitaire feroit donc préférable , quand elle ne feroit que donner à l'enfance le temps de mûrir.
Il eft un autre genre d'exceptions contraires pour ceux qu'un heureux naturel élevé au-deflus de leur âge. Comme il y a des hommes qui ne fortent jamais de l'enfance, il y en a d'autres qui, pour ainfi dire , n'y paflent point, & font hommes prefque en naifîànt. Le mal eft que cette dernière exception eft très-rare, très-
(31) Le précepte de ne jamais nui- feul ,• moi je dis qu'il n'y a que le bon re à autrui emporte celui de tenir à la qui foit feul : fi cette propofition eft fociété humaine le moins qu'il eft pof- moins fentencieul'e , elle eft plus vraie fible; car dans l'état focial le bien de & mieux raifbnnée que la précédente, l'un fait néceflàirement le mal de l'au- Si le méchant étoit feul , quel mal fetre. Ce rapport eft dans l'eflence de roit-il ? C'eft dans la fociété qu'il drefle la chofe , & rien ne fauroit le changer; fes machines pour nuire aux autres. Si qu'on cherche fur ce principe lequel l'on veut rétorquer cet argument pour eft le meilleur de l'homme focial ou l'homme de bien , je réponds par l'ardu folitaire. Un Auteur illuflre dit ticlc auquel appartient cette note, qu'il n'y a que le méchant qui foit
Oij
io3 Traité
difficile à connoître , & que chaque mère, imaginant qu'un enfant peut être un prodige , ne doute point que le fien n'en (bit un. Elles font plus , elles prennent pour des indices extraordinaires, ceux même qui marquent l'ordre accoutumé : la vivacité, les faillies, l'étourderie, la piquante naïveté; tous fignes caraftériftiques de l'âge, & qui montrent le mieux qu'un enfant n'eft qu'un enfant. Eftil étonnant que celui qu'on fait beaucoup parler, & à qui l'on permet de tout dire, qui n'eft gêné par aucun égard, par aucune bienféance, farte par hazard quelque heureufe rencontre? Il le feroic bien plus qu'il n'en fît jamais , comme il le feroit qu'avec mille menfonges un Aftrologue ne prédît jamais aucune vérité. Ils mentiront tant, difoit Henri IV , qu'à la fin ils diront vrai. Quiconque veut trouver quelques bons mots , n'a qu'à dire beaucoup de fottifes. Dieu garde de mal les gens à la mode qui n'ont pas d'autre mérite pour être fêtés.
Les penfées les plus brillantes peuvent tomber dans le cerveau des enfans, ou plutôt les meilleurs mots dans leur bouche, comme les diamans du plus grand prix fous leurs mains, fans que pour cela ni les penfées, ni les diamans leur appartiennent; il n'y a point de véritable propriété pour cet âge en aucun genre. Les chofes que dit un enfant, ne font pas pour lui ce qu'elles font pour nous , il n'y joint pas les mêmes idées. Ces idées, fi tant eft qu'il en ait, n'ont dans fa tête ni fuite ni liaifon; rien de fixe, rien d'affuré dans tout ce qu'il penfe. Examinez votre prétendu prodige. En de certains momens vous lui trouverez un reffort d'une extrême activité, une clarté d'efprit à percer les nues. Le plus fouvent ce même efprit vous paroit lâche, moîte, & comme environné d'un épais brouillard. Tantôt il vous devance, & tantôt il refie immobile. Un inftant vous diriez, c 'eft un génie; & l'inftant d'après, c'eft un fot : vous vous tromperiez toujours; c'eft un enfant. C'eft un aiglon qui fend l'air un inftant, & retombe l'inftant d'après dans fon aire.
Traitf.z-le donc félon fon âge, malgré les apparences, & craignez d'cpuifer fes forces pour les avoir voulu trop exercer. Si ce jeune cerveau s'échauffe, fi vous voyez qu'il commence à bouil-
de r Education. .109
lonner, laiffez-Ie d'abord fermenter en liberté, mais ne l'excitez jamais, de peur que tout ne s'exhale; & quand les premiers elprits fe feront évaporés, retenez, comprimez les autres, jufqu'a ce qu'avec les années tout fe tourne en chaleur & en véritable force. Autrement vous perdrez votre temps & vos foins ; vous détruirez votre propre ouvrage, & après vous être indifcrettement enivrés de toutes ces vapeurs inflammables, il ne vous reftera qu'un marc fans vigueur.
Des enfans étourdis viennent les hommes vulgaires; je ne fâche point d'obfervation plus générale & plus certaine que celle-là. Rien n'eft plus difficile que de diftinguer dans l'enfance laftupidité réelle, de cette apparente & trompeufe ftupidité , qui eft l'annonce des âmes fortes. Il paroît d'abord étrange que les deux extrêmes aient des fignes fl fèmblables , & cela doit pourtant être; car dans un âge où l'homme n'a encore nulles véritables idées , toute la différence qui fe trouve entre celui qui a du génie & celui qui n'en a pas , eft que le dernier n'admet que de fauffes idées, & que le premier n'en trouvant que de telles, n'en admet aucune; il reffemble donc au ftupide en ce que l'un n'eft capable de rien , & que rien ne convient à l'autre. Le feul figne qui peut les diftinguer dépend du hazard qui peur offrir au dernier quelque idée à fa portée , au lieu que le premier eft toujours le même par - tout. Le jeune Caton , durant fon enfance , fembloit un imbécille dans la maifon. Il étoit taciturne & opiniâtre : Voila tout le jugement qu'on portoit de lui. Ce ne fut que dans l'anti-chambre de Sylla que fon oncle apprit a le connoître. S'il ne fut point entré dans cette anti-chambre , peut-être eût-il paffé pour une brute jufqu'à l'âge de raifon : fi Céfar n'eût point vécu, peut-être eût-on toujours traité de visionnaire ce même Caton , qui pénétra fon funefte génie , & prévit tous fes projets de fi loin. O que ceux qui jugent fi précipitamment les enfans font fujets à fe tromper! Ils font fouvent plus enfans qu'eux. J'ai vu dans un âge affez avancé, un homme qui m'honoroit de fon amitié, paffer, dans fa famille & chez fes amis, pour un efprit borné; cette excellente tête fe mûrifToit en filence. Toutk-coup il s'eft montré Philofophe, & je ne doute pas que la porté-
no Traité
rite ne lui marque une place honorable & diftinguée parmi les meilleurs raifonneurs & les plus profonds métaphyfîciens de foa fiècle.
Respectez l'enfance, & ne vous prefTez point de la juger "t foit en bien , foit en mal. LaifTez les exceptions s'indiquer, fc prouver , fe confirmer long-temps avant d'adopter pour elles des méthodes particulières. LaifTez long- temps agir la nature avant de vous mêler d'agir à fa place , de peur de contrarier fes opérations. Vous connoiffez , dites- vous , le prix du temps, & n'en voulez point perdre. Vous ne voyez pas que c'eft bien plus le perdre d'en mal ufer que de n'en rien faire; & qu'un enfant mal inftruit, eft. plus loin de la fagefle, que celui qu'on n'a point inftruit du tout. Vous êtes allarmé de le voir confumer fes premières années a ne rien faire. Comment! n'eft-ce rien que d'être heureux? N'eft-ce rien que de fauter, jouer, courir toute la journée? De fa vie il ne fera fi occupé. Platon, dans fa République qu'on croit fi auftère , n'élevé les enfans qu'en fêtes, jeux, chanfons, pafîè-temps ; on diroit qu'il a tout fait quand il leur a bien appris a fe réjouir; & Séneque parlant de l'ancienne jeunefîe Romaine : elle étoit , ditil , toujours debout , on ne lui enfeignoit rien qu'elle dût apprendre affile. En valoit-elle moins , parvenue a l'âge viril ? Effrayezvous donc peu de cette oifiveté prétendue. Que diriez- vous d'un homme qui, pour mettre toute la vie à profit, ne voudroit jamais dormir? Vous diriez : cet homme eft infenfé ; il ne jouit pas du temps, il fe l'ôte : pour fuir le fommeil, il court à la mort. Songez donc que c'eft ici la même chofe , & que l'enfance eft le fommeil de la raifon.
L'apparente facilité d'apprendre eft caufe de la perte des enfans. On ne voit pas que cette facilité même eft la preuve qu'ils n'apprennent rien. Leur cerveau IifTe & poli, rend comme un miroir les objets qu'on lui préfente; mais rien ne refte, rien ne pénètre. L'enfant retient les mots, les idées fe réfléchiffent; ceux qui l'écoutent les entendent , lui feul ne les entend point.
Quoique la mémoire & le raifonnement foient deux facultés
de l'Education. m
éffentiellement différentes ; cependant l'une ne fe développe véritablement qu'avec l'autre. Avant l'âge de raifon l'enfant ne reçoit pas des idées , mais des images; & il y a cette différence entre les unes & les autres , que les images ne font que des peintures abfolues des objets fènfibles, & que les idées font des notions des objets , déterminées par des rapports. Une image peut être feule dans l'efprit qui fe la repréfènte; mais toute idée en fuppolê d'autres, Quand on imagine, on ne fait que voir; quand on conçoit, on compare. Nos fenfations font purement paflîves , au lieu que toutes nos perceptions ou idées naiffent d'un principe aêïif qui juge. Cela fera démontré ci-après.
Je dis donc que les enfans n'étant pas capables de jugement» n'ont point de véritable mémoire. Us retiennent des fons, des figures, des fenfations ; rarement des idées, plus rarement leurs liaifons. En m'objedant qu'ils apprennent quelques élémens de Géométrie, on croit bien prouver contre moi ; & tout au contraire, c'eft pour moi qu'on prouve : on montre que, loin de favoir raifonner d'eux-mêmes, ils ne favent pas même retenir les raifonnemens d'autrui ; car fuivez ces petits Géomètres dans leur méthode, vous voyez auflî tôt qu'ils n'ont retenu que l'exacle imprefllon de la figure & les termes de la démonstration. A la moindre objeclion nouvelle, ils n'y font plus; renverfez la figure, ils n'y font plus. Tout leur favoir eft dans la fènfation, rien n'a paffé jufqu'a l'entendement. Leur mémoire elle-même n'eft guères plus parfaite que leurs autres facultés; puifqu'il faut prefque toujours qu'ijs rapprennent , étant grands , les choies dont ils ont appris les mots dans l'enfance.
Je fuis cependant bien éloigné de penfer que les enfans n'aient aucune efpèce de railbnnement (31). Au contraire , je vois qu'ils
(32) J'ai fait cent fois réflexion en nir autant de termes, de tours & de écrivant, qu'il eft impoflible, dans un plirafes, que nos idées peuvent avoir long ouvrage , de donner toujours les de modifications. La méthode de démêmes fens aux mêmes mots. II n'y a finir tous les fermes & de fubftituer point de langue aflea riche pour four- fans ceffe la définition à la place du dé-
ii2 Traité
raifonnent très-bien dans tout ce qu'ils connoiflent, fie qui fe rapporte a leur intérêt préfent & fenfible. Mais c'eft fur leurs connoiflances que l'on fe trompe , en leur prêtant celles qu'ils n'ont pas, & les faifant raifonner fur ce qu'ils ne fauroient comprendre. On fe trompe encore en voulant les rendre attentifs a des considérations qui ne les touchent en aucune manière, comme celle de leur intérêt à venir, de leur bonheur étant hommes, de l'eftime qu'on aura pour eux quand ils feront grands ; difeours qui , tenus h des êtres dépourvus de toute prévoyance , ne Signifient abfolument rien pour eux. Or, toutes les études forcées de ces pauvres infortunés , tendent a ces objets entièrement étrangers a leurs efprits. Qu'on juge de l'attention qu'ils y peuvent donner !
Les pédagogues qui nous étalent en grand appareil les inftructions qu'ils donnent à leurs difciples , font payés pour tenir un autre langage : cependant on voit , par leur propre conduite, qu'ils penfent exactement comme moi ; car que leur apprennent- ils enfin ? Des mots, encore des mots, & toujours des mots. Parmi les diverfes feiences qu'ils fe vantent de leur enfeigner, ils fe gardent bien de choifir celles qui leur feroient véritablement utiles, parce que ce feroient des feiences de chofes , & qu'ils n'y réufliroientpas ; mais celles qu'on paroît favoir quand on en fait les termes : le Blafon, la Géographie, la Chronologie, les langues, &c. Toutes études fi loin de l'homme, & fur-tout de l'enfant, que c'eft une merveille fi rien de tout cela lui peut être utile une feule fois en fa vie. On
fini efl belle, mais impratiquable; car foit fuflïfamtnent déterminée pa*r les
comment éviter le cercle? Les défini- idées qui s'y rapportent , & que chaque
tions pourraient être bonnes » fi l'on période, où ce mot fe trouve , lui ferve,
n'employoit pas des mots pour les faire, pour ainfi dire, de définition. Tantôt
Malgré cela , je fuis perfuadé qu'on je dis que les enfans font incapables
peut être clair, même dans la pau- de raifonnement, & tantôt je les fais
vreté de notre langue; non pas en don- raifonner avec allez de (méfie : je ne
nanttoujourslesmûmesacceptionsaux crois pas en cela me contredire dans
mûmes mots : mais en faifant en forte » mes idées; mais je ne puis disconvenir
autant de fois qu'on emploie chaque que je ne me Contrcdife Couvent dans
mot , que l'acception qu'on lui donne mes expreffions.
On fera furpris que je compte l'étude des langues au nombre des inutilités de l'éducation ; mais on fe fouviendra que je ne parle ici que des études du premier âge, & quoi qu'on puifTe dire, je ne crois pas que, jufqu'à l'âge de douze ou quinze ans, nul enfant, les prodiges à part, ait jamais vraiment appris deux langues.
Je conviens que, fi l'étude des langues n'étoit que celle des mots, c'eft- à-dire, des figures ou des fons qui les expriment, cette étude pourroit convenir aux enfans; mais les langues, en changeant les fignes, modifient auffi les idées qu'ils repréfentent. Les têtes fe forment fur les langages, les penfées prennent la teinte des idiomes. La raifon feule eft commune; l'efprit en chaque langue a fa forme particulière ; différence qui pourroit bien être en partie la caufe ou l'effet des caraflères nationaux ; & ce qui paroît confirmer cette conjeclure , eft que chez toutes les Nations du monde la langue fuit les viciffitudes des mœurs, & fe conferve ou s'altère comme e.les.
De ces formes diverfes l'ufage en donne une a l'enfant, & c'eft la feule qu'il garde jufqu'à l'âge de raifon. Pour en avoir deux, il faudroit qu'il sût comparer des idées ; & comment les compareroit-il , quand il eft à peine en état de les concevoir? Chaque chofe peut avoir pour lui mille fignes différens; mais chaque idée ne peut avoir qu'une forme, il ne peut donc apprendre à parler qu'une langue. Il en apprend cependant plufieurs, me dit-on : je le nie. J'ai vu de ces petits prodiges qui croyoient parler cinq ou fix langues. Je les ai entendu fucceffivement parler Allemand , en termes Latins, en termes François, en termes Italiens; ils fe fervoient, à la vérité, de cinq ou fix Diâionnaires; mais ils ne parloient toujours qu'Allemand. En un mot, donnez aux enfans tant de fynonymes qu'il vous plaira, vous changerez les mots, non la langue; ils n'en fauront jamais qu'une.
C'EST pour cacher en ceci leur inaptitude qu'on les exerce par
préférence fur les langues mortes, dont il n'y a plus de juges qu'on
ne puifTe recufer. L'ufage familier de ces langues étant perdu depuis
long-temps, on fe contente d'imiter ce qu'on en trouve écrit dans
Traité de VÊduc. Tome 1.
H4 Traité
les livres , & l'on appelle cela les parler. Si tel eft le Grec & le Latin des maîtres , qu'on juge de celui des enfans! A peine ont -ils appris par cœur le rudiment , auquel ils n'entendent abfolumenrien , qu'on leur apprend d'abord a rendre un difcours François en mots Latins; puis, quand ils font plus avancés, à coudre en profe des phrafes de Cicéron, & en vers des centons de Virgile. Alors ils croient parler Latin : qui eft- ce qui viendra les contredire?
En quelqu'étude que ce puiffe être, fans l'idée des chofes repréfentées , les fignes repréfentans ne font rien. On borne pourtant toujours l'enfant a ces fignes, fans jamais pouvoir lui faire comprendre aucune des chofes qu'ils repréfentent. En penfant lui apprendre la defcription de la terre , on ne lui apprend qu'à connoître des cartes : on lui apprend des noms de villes, de pays , de rivières, qu'il ne conçoit pas exifter ailleurs que fur le papier où l'on les lui montre. Je me fouviens d'avoir vu quelque part une géographie qui commençoit ainfi ; Qu'efl-ce que le monde? Cejl un globe de carton. Telle eft précifément la géographie des enfans. Je pofe en fait qu'après deux ans de fphère & de cofmographie , il n'y a pas un feul enfant de dix ans, qui, fur les règles qu'on lui a données , sût fe conduire de Paris à Saint-Denis. Je pofe en Fait qu'il n'y en a pas un, qui, fur un plan du jardin de fon père, fût en état d'en fuivre les détours fans s'égarer. Voila ces dofteurs qui favent a point nommé où font PeKin, Ifpahan , le Mexique, & tous les pays de la terre.
J'ENTENDS dire qu'il convient d*occuper les enfans à des études où il ne faille que des yeux; cela pourroit être s'il y avoit quelque étude où il ne fallût que des yeux; mais je n'en connois point de telle.
Par une erreur encore plus ridicule, on leur fait étudier l'Hiftoire : on s'imagine que l'Hiftoire eft à leur portée, parce qu'elle n'eft qu'un recueil de faits; mais qu'tntend-on par ce mot de faits} Croit-on que les rapports qui déterminent les faits hiftoriques , foicnt fi faciles à faifir, que les idées s'en forment fans peine dans l'efprit des enfans ? Croit-on que la véritable connoiflance des
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ëvénemens foit féparable de celle de leurs caufes, de celle de leurs effets, & que l'hiftorique tienne fi peu au moral, qu'on puiffe con> noitre l'un fans l'autre? Si vous ne voyez dans les aftions des hommes que les mouvemens extérieurs & purement phyfiques, qu'apprennez-vous dans l'Hiftoire? Abfolument rien; & cette étude dénuée de tout intérêt, ne vous donne pas plus de plaifir que d'inftrucîion. Si vous voulez apprécier ces aftions par leurs rapports moraux , eflàyez de faire entendre ces rapports à vos élevés , & vous verrez alors fi l'Hiftoire eft de leur âge.
Lecteurs , fouvenez-vous toujours que celui qui vous parle , n'eft ni unfavant, ni un philofophe ; mais un homme fimple, ami de la vérité, fans parti, fans fyftême ; un folitaire, qui, vivant peu avec les hommes , a moins d'occafion de s'imboire de leurs préjugés, & plus de temps pour réfléchir fur ce qui le frappe quand il commerce avec eux. Mes raifonnemens font moins fondés fur des principes que fur des faits ; & je croîs ne pouvoir mieux vous mettre à portée d'en juger, que de vous rapporter fouvent quelque exemple des obfervations qui me les fuggerent.
J'Étois allé paffer quelques jours à la campagne chez une bonne mère de famille qui prenoit grand foin de fes enfans & de leur éducation. Un matin que j'étois préfent aux leçons de l'aîné , fon gouverneur, qui l'avoit très-bien inftruit de l'Hiftoire Ancienne, reprenant celle d'Alexandre, tomba fur le trait connu du Médecin Philippe qu'on amis en tableau, & qui sûrement en valoit bien la peine. Le gouverneur , homme de mérite, fît fur l'intrépidité d'Alexandre plufieurs réflexions qui ne me plurent point, mais que j'évitai de combattre, pour ne pas le décréditer dans l'efprit de fon élevé. A table , on ne manqua pas , félon la méthode Françoife, de faire beaucoup babiller le petit bon-homme. La vivacité naturelle a fon âge , & l'attente d'un applaudiffement sûr , lui firent débiter mille fottifes , tout a travers lesquelles partoient de temps en temps quelques mots heureux qui faifoient oublier le refte. Enfin vint l'hiftoire du Médecin Philippe : il la raconta fort nettement & avec beaucoup de grâce. Après l'ordinaire tribut d'éloges qu'exigeoit la mère & qu'attendoit le fils, on raifonna fur ce qu'il avoit dit. Le
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plus grand nombre blâma la témérité d'Alexandre ; quelques-uns, à l'exemple du gouverneur, admiroient fa fermeté, fon courage: ce qui me fit comprendre qu'aucun de ceux qui étoient préfens, ne voyoit en quoi confiftoit la véritable beauté de ce trait. Pour moi, leur dis-je, il me paroît que s'il y a le moindre courage, la moindre fermeté dans l'action d'Alexandre, elle n'eft qu'une extravagance. Alors tout le monde fe réunit, & convint que c'étoit une extravagance. J'allois répondre & m'échaufïèr, quand une femme, qui étoit à côté de moi, & qui n'avoit pas ouvert la bouche , fe pencha vers mon oreille , & me dit tout bas : tais-toi , Jean- Jacques ; ils ne t'entendront pas. Je la regardai , je fus frappé , & je me tus.
AprÈS le dîner, foupçonnant fur plufieurs indices que mon jeune dofteur n'avoit rien compris du tout a l'hiftoire qu'il avoit fi bien racontée , je le pris par la main , je fis avec lui un tour de parc, & l'ayant queftionné tout a mon aife, je trouvai qu'il admiroit , plus que perfonne,le courage fi vanté d'Alexandre : mais fàvez-vous où il voyoit ce courage? Uniquement dans celui d'avaler d'un feul trait un breuvage de mauvais goût, fans héfiter , fans marquer la moindre répugnance. Le pauvre enfant, k qui l'on avoit fait prendre médecine il n'y avoit pas quinze jours , & qui ne l'avoir prife qu'avec une peine infinie, en avoit encore le déboire a. la bouche. La mort, l'empoifonnement ne pafToient dans fon efprit que pour des fenfations défagréables ; & il ne concevoit pas, pour lui , d'autre poifon que du féné. Cependant il faut avouer que la fermeté du Héros avoit fait une grande impreffion fur fon jeune cœur, & qu'à la première médecine qu'il faudroit avaler, il avoit bien réfolu d'être un Alexandre. Sans entrer dans des éclaircifTcmcns qui parToient évidemment fa portée, je le confirmai dans ces difpofitions louables, & je m'en retournai riant en moi-même de la haute fagefTe des pères & des maîtres, qui penfènt apprendre l'Hiftoire aux enfans.
Il eft aifé de mettre dans leurs bouches les mots de Rois, d'Empires, de guerres, de conquêtes, de révolutions, de loix ; mais quand il fera queftion d'attacher à ces mots des idées nettes, il y aura
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loin de l'entretien du Jardinier Robert à toutes ces explications.
QUELQUES Lecteurs mécontens du taistoi, J ean- Jacques , demanderont , je le prévois , ce que je trouve enfin de fi beau dans l'action d'Alexandre? Infortunés! s'il faut vous le dire, comment le comprendrez-vous ? C'eft qu'Alexandre croyoit à la vertu; c'eft qu'il y croyoit fur fa tête , fur fa propre vie ; c'eft que fa grands ame étoit faite pour y croire. O que cette médecine avalée étoit une belle profeflion de foi ! Non , jamais mortel n'en fit une fi fublime : s'il eft quelque moderne Alexandre, qu'on me le montre à de pareils traits.
S'il n'y a point de fcience de mots, il n'y a point d'étude propre aux enfans. S'ils n'ont pas de vraies idées , ils n'ont point de véritable mémoire ; car je n'appelle pas ainfi celle qui ne retient que des fenfàtions. Que fert d'infcrire dans leur tête un catalogue de fignes qui ne repréfentent rien pour eux? En apprenant les choks , n'apprendront-ils pas les fignes? Pourquoi leur donner la peine inutile de les apprendre deux fois ? Et cependant quels dangereux préjugés ne commence-t-on pas à leur infpirer, en leur faifant prendre pour de la fcience des mots qui n'ont aucun fens pour eux? C'eft du premier mot dont l'enfant fe paye, c'eft de la première chofe qu'il apprend fur la parole d'autrui, fans en voir l'utilité lui-même, que fon jugement eft perdu : il aura long-temps à, briller aux yeux des fots , avant qu'il répare une telle perte (33).
(33 ) La plupart des Savans le font fcience à la mode les fiécles derniers;
à la manière des enfans. La vafte éru- celle de notre fiécle eft autre chofe.
dition réfulte moins d'une multitude On n'étudie plus, on n'obferve plus ;
d'idées que d'une multitude d'images, on rave , & l'on nous donne gravement
Les dates, les noms propres , les lieux , pour de la Philofophie les rêves de
tous les objets ifolés ou dénués d'i- quelques mauvaifes nuits. On médira
dées fe retiennent uniquement par la que je reveaufl], j'enconviens; mais,
mémoire des fignes, & rarement fe (ce que les autres n'ont garde de fii-
rappelle-t-onquelqu'unedecescbofes, re ) je donne mes rêves pour des rê-
fans voir en même temps le reùo ou ves, laiflant cbercber au f.tfteur s'ils
le verfo de la page où on l'a lue, ou ont quelque chofe d'utile aux gens
la figure fous laquelle on la vit la pre- éveillés, anière fois. Telle étoit à -peu- près la
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Non ; fi la nature donne au cerveau d'un enfant cette foupleiTe qui le rend propre à recevoir toutes fortes d'impreffions , ce n'eft pas pour qu'on y grave des noms de Rois , des dates , des termes de blazon, de fphère, de géographie , & tous ces mots fans aucun fens pour fon âge, & fans aucune utilité pour quelque âge que ce foit , dont on accable fa trifte & ftérile enfance ; mais c'eft pour que toutes les idées qu'il peut concevoir & qui lui font utiles, toutes celles qui fe rapportent a fon bonheur, & doivent l'éclairer un jour fur fes devoirs, s'y tracent de bonne heure en caractères ineffaçables , & lui fervent à fe conduire pendant fa vie d'une manière convenable a fon être & a fes facultés.
Sans étudier dans les livres, l'efpèce de mémoire que peut avoir un enfant ne refte pas pour cela oifive ; tout ce qu'il voit , tout ce qu'il entend le frappe & il s'en fouvient ; il tient regiftre en lui-même des aclions, des difcours des hommes, & tout ce qui l'environne eft le livre dans lequel, fans y fonger, il enrichit continuellement fa mémoire , en attendant que fon jugement puiffe en profiter. C'eft dans le choix de ces objets , c'eft dans le foin de lui préfenter fans cefle ceux qu'il peut connoître & de lui cacher ceux qu'il doit ignorer , que confifte le véritable art de cultiver en lui cette première faculté; & c'eft par-là qu'il faut tâcher de lui former un magafin de connoiffances qui lèrve a fon éducation durant fa jeunette, & à fa conduite dans tous les temps. Cette méthode, il eft vrai, ne forme point de petits prodiges, & ne fait pas briller les gouvernantes & les précepteurs; mais elle forme des hommes judicieux, robuftes, fains de corps & d'entendement, qui, fans s'être fait admirer étant jeunes , fe font honorer étant grands.
Émiliï n'apprendra jamais rien par cœur, pas même des fables, pas même celles de La Fontaine, toutes naïves, toutes charmantes qu'elles font; car les mots des râbles ne font pas plus les fables, que les mots de Phiftoire ne font l'hiftoire. Comment peut-on s'aveugler aflèz pour appeller les fables la morale des enfans ; fins fonger que l'apologue, en les amufant, les abufe, que féduits par le rnenfonpc ils laiflènt échapper la vérité, & que ce qu'on fait pour leur rendre l'initrudion agréable, les empêche d'en profiter? Les
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fables peuvent inftruire les hommes, mais il faut dire la vérité nue aux en fans ; fi-tôt qu'on la couvre d'un voile, ils ne fe donnent plus la peine de le lever.
On fait apprendre les fables de La Fontaine a tous les enfans & il n'y en a pas un feul qui les entende. Quand ils les entendroient, ce feroit encore pis; car la morale en eft tellement mêlée & fî difproportionnée a leur âge, qu'elle les porteroit plus au vice qu'à la vertu. Ce font encore la, direz-vous, des paradoxesfoit : mais voyons fî ce font des vérités.
Je dis qu'un enfant n'entend point les fables qu'on lui fait apprendre; parce que, quelque effort qu'on faflè pour les rendre fimples, l'inftrudion qu'on en veut tirer, force d'y faire entrer des idées qu'il ne peut faifir, & que le tour même de la poéfie, en les lui rendant plus faciles à retenir, les lui rend plus difficiles à concevoir; en forte qu'on acheté l'agrément aux dépens de la clarté. Sans citer cette multitude de fables qui n'ont rien d'intelligible ni d'utile pour les enfans, & qu'on leur fait indifcrertement apprendre avec les autres, parce qu'elles s'y trouvent mêlées, bornons-nous à celles que l'Auteur femble avoir faites fpécialement pour eux.
Je ne connois dans tout le Recueil de La Fontaine , que cinq ou fix fables, où brille éminemment la naiveté puérile, de ces cinq ou fix, je prends pour exemple la première de toutes, parce que c'eft celle dont la morale eft le plus de tout âge, celle que les enfans faififTent le mieux, celle qu'ils apprennent avec le plus de plaifir, enfin celle que pour cela même l'Auteur a mife par préférence à la tête de fon livre. En lui fuppofant réellement l'objet d'être entendu des enfans, de leur plaire & de les inftruire, cette fable eft affurément fon chef-d'œuvre : qu'on me permette donc de la fuivre & de l'examiner en peu de mots,
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