‹ Collection complette des œuvres de J.J. RousseauChapitre 6 sur 24 · FABLE · texte numérisé non relu

FABLE

Maître Corbeau , fur un arbre perché,

Maître. Que fignifie ce mot en lui-même? Que fignifie-t-il au-devant d'un nom propre? Quel fens a-t il dans cette occafion î

Qu'EST-CE qu'un Corbeau ?

Qu'est-ce qu' 'un arbre perché? L'on ne dit pas, fur un arbre perché; l'on dit, perché fur un arbre. Par conféquent il faut parler des inverfions de la poéfie; il faut dire ce que c'eft que profe & que vers.

Tenoit dans fon bec un fromage.

Quel fromage? Étoit-ce un fromage de SuifTe, de Brie ou de Hollande? Si l'enfant n'a point vu de Corbeaux, que gagnez-vous à lui en parler? S'il en a vu , comment concevra-t-il qu'ils tiennent un fromage à leur bec ? Faifons toujours des images d'après nature.

Maître Renard , par l'odeur alléché,

ENCORE un maître! mais pour celui-ci, c'eft a bon titre : il eft maître pafle dans les tours de fon métier. Il faut dire ce que c'eft qu'un Renard, & diftinguer fon vrai naturel, du caractère de convention qu'il a dans les fables.

Alléché. Ce mot n'eft pas ufité. Il le faut expliquer : il faut dire qu'on ne s'en fert plus qu'en vers. L'enfant demandera pourquoi l'on parle autrement en vers qu'en profe. Que lui répondrezvous ?

Alléché par l'odeur d'un fromage. Ce fromage tenu par un Corbeau perché fur un arbre, devoit avoir beaucoup d'odeur pour être fenti par le Renard dans un taillis ou dans fon terrier! Eft-ce ainfi que vous exercez votre élevé a cet efprit de critique judicieufe,

qui

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qui ne s'en laiffe impofer qu'à bonnes enfeignes, & fait difcerner la vérité du menfonge, dans les narrations d'autrut?

Lui tint à-peu-près ce langage :

Ce langage. Les Renards parlent donc? Ils parlent donc la înême langue que les Corbeaux? Sage précepteur, prends garde la toi : pèfe bien ta réponfe avant de la faire. Elle importe plus que tu n'as penfé.

Eh ! bon jour , Monjleur le Corbeau.

Monjîeur. Titre que l'enfant voit tourner en dérifion, même avant qu'il fâche que c'eft un titre d'honneur. Ceux qui difent Monjîeur du Corbeau , auront bien d'autres affaires avant que d'avoir expliqué ce du.

Que vous êtes charmant ! que vous me femble^ beau t

Cheville, redondance inutile. L'enfant, voyant répéter la »nême chofe en d'autres termes, apprend a parler lâchement. Si vous dites que cette redondance eft un art de l'Auteur , & entre dans le defTein du Renard , qui veut paroître multiplier les éloges avec les paroles ; cette exeufe fera bonne pour moi , mais non pas pour mon élevé.

Sans mentir, fi votre ramage ,

Sans mentir. On ment donc quelquefois? Où en fera l'enfant , fi vous lui apprenez que- le Renard ne dit , fans mentir, que parce qu'il ment?

Répondait à votre plumage.

Répondoit. Que fîgnifie ce mot? Apprenez a l'enfant à comparer des qualités auffi différentes que la voix & le plumage; vous verrez comme il vous entendra !

Vous feriez le Phénix des hôtes de ces bois.

Le Phénix. Qu'EST-CE qu'un Phénix? Nous voici tout-k- .Traité de fÉduc. Tome I. Q

i22 Traité

coup jettes dans la menteufe Antiquité ; prefque dans la mythologie.

Les hôtes de ces buis. Qu EL difeours figuré! Le flatteur ennoblit fon langage & lui donne plus de dignité pour le rendre plus féduifant. Un enfant entendra-t-il cette finette? Sait- il feulement 9 peut-il favoir ce que c'eft qu'un flyle noble & un ftyle bas;

A ces mots , le Corbeau ne fe fent pas de joie;

Il faut avoir éprouvé déjà des partions bien vives pour fentir cette expreffion proverbiale.

Et pour montrer fa belle voix,

N'oubliez pas que, pour entendre ce vers & toute la fable, l'enfant doit favoir ce que c'eft que la belle voix du Corbeau.

// ouvre un large bec , laiffe tomber fa proie.

Ce vers eft admirable; l'harmonie feule en fait image. Je vois un grand vilain bec ouvert; j'entends tomber le fromage à travers les branches : mais ces fortes de beautés font perdues pour les enfans-

Le Renard s'enjaifit; & dit mon bon Monfeur,

Voila donc déjà la bonté transformée en bêtife! Afiurémenî. on ne perd pas de temps pour inftruire les enfans.

Apprene^que tout flatteur Maxime générale; nous n'y fommes plus.

Vit aux dépens de celui qui l 'écoute.

JAMAIS enfant de dix ans n'entendit ce vers-la.

Cette leçon vaut bien un fromage , fans doute ?

Ceci s'entend, & la pen fée eft très -bonne. Cependant il y aura encore bien peu d'enfans qui fâchent comparer une leçon à un fromage , & qui ne préféraiïènt le fromage à la leçon. Il faut donc leur faire entendre que ce propos n'eft qu'une raillerie. Que de fia nefTe pour des enfans !

le Corbeau , honteux & confus ,

AUTRE p'.éonafme ; mais celui-ci eft inexcufable.

Jura y mais un peu tard , au on ne l'y prendroit plus.

Jura. Quel eft Je fot de maître qui ofe expliquer à. l'enfant ce que c'eft qu'un ferment?

Voila bien des détails; bien moins cependant qu'il n'en faudroit pour analyfer toutes les idées de cette fable, & les réduire aux idées fimples & élémentaires dont chacune d'elles eft compofée. Mais qui eft- ce qui croit avoir befoin de cette analyfe pour fe faire entendre à la jeunefTe ? Nul de nous n'eft aMez philofophe pour favoir fe mettre h la place d'un enfant. PafTons maintenant à la morale.

Je demande fi c'eft à des enfans de fix ans qu'il faut apprendre qu'il y a des hommes qui flattent & mentent pour leur profit? On pourroit tout au plus leur apprendre qu'il y a des railleurs qui perfifflent les petits garçons, & fe moquent en fecret de leur fotte vanité : mais le fromage gâte tout ; on leur apprend moins à ne pas le laifler tomber de leur bec , qu'à le faire tomber du bec d'un autre. C'eft ici mon fécond paradoxe, & ce n'eft pas le moins important.

Suivez les enfans apprenant leurs fables , & vous verrez que , quand ils font en état d'en faire l'application, ils en font prefque toujours une contraire à l'intention de l'Auteur, & qu'au lieu de s'obferver fur le défaut dont on les veut guérir ou préfèrver, ils penchent a aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des autres. Dans la fable précédente, les enfans fe moquent du corbeau, mais ils s'affeftionnent tous au renard. Dans la fable qui fuit, vous croyez leur donner la cig3le pour exemple; & point du tout , c'eft la fourmi qu'ils choifiront. On n'aime point a s'humilier; ils prendront toujours le beau rôle; c'eft le choix de l'amourpropre, c'eft un choix très-naturel. Or, quelle horrible leçon pour l'enfance! Le plus odieux de tous les monftres feroit un enfant

Q ij

ï 24 Traité

avare & dur, qui fauroît ce qu'on lui demande & ce qu'il refuie, La fourmi fait plus encore, elle lui apprend a railler dans fes refus.

Dans toutes les fables où le lion eft un des perfonnages, comme c'eft d'ordinaire le plus brillant, l'enfant ne manque point de fe faire lion ; & quand il préfide à quelque partage , bien inftruit par fon modèle , il a grand foin de s'emparer de tout. Mais quand le moucheron terrafTe le lion, c'eft une autre affaire; alors l'enfant n'eft plus lion, il eft moucheron. Il apprend a tuer un jour h coups d'aiguillon , ceux qu'il n'oferoit attaquer de pied ferme.

Dans la fable du loup maigre & du chien gras , au lieu d'une leçon de modération qu'on prétend lui donner, il en prend une de licence. Je n'oublierai jamais d'avoir vu beaucoup pleurer une petite fille qu'on avoit défolée avec cette fable, tout en lui prêchant toujours la docilité. On eut peine a favoir la caufe de fes pleurs , on la fut enfin. La pauvre enfant s'ennuyoit d'être a la chaîne : elle fe fentoit le cou pelé ; elle pleuroit de n'être pas loup.

Ainsi donc la morale de la première fable citée, eft pour l'enfant une leçon de la plus baffe flatterie ; celle de la féconde, une leçon d'inhumanité; celle de la troifieme, une leçon d'injuftice ; celle de la quatrième, une leçon de fàtyre; celle de la cinquième, une leçon d'indépendance. Cette derniùre leçon, pour être fuper-» flue a mon élevé, n'en eft pas plus convenable aux vôtres. Quand vous leur donnez des préceptes qui fe contredifent, quel fruit efperez-vous de vos foins? Mais peut-être, à cela près, toute cette morale, qui me fert d'objection contre les fables, fournit -elle autant de raifons de les conferver. Il faut une morale en paroles & une en actions dans la fociété, & ces deux morales ne fe reffemblent point. La première eft dans le Catéchifme , où on la laiffe ; l'autre eft dans les Fables de La Fontaine pour les enfans, & dans fes Contes pour les mères. Le même Auteur fufrit à tout.

Composons, Monfieur de La Fontaine. Je promets, quant b.

•moi , de vous lire avec choix , de vous aimer, de m'inftruire dans

vos Fables; car j'efpère ne pas me tromper fur leur objet. Mais

«r mon élevé, permettez que je ne lui en laiffe pas étudier un?

DE V ÉDUCATION. I * f

•feule, jufqu'a ce que vous m'ayez prouvé qu'il eft bon pour lui d'apprendre des chofs dont il ne comprendra pas le quart; que dans ceiles qu'il pourra comprendre , il ne prendra jamais le change; & qu'au lieu de fe corriger fur la dupe, il ne fe formera pas fur le fripon.

En ôtant ainfî tous les devoirs des enfans , j'ôte les inftrumens de leur plus grande misère, favoir les livres. La le&ure eft le fléau, de l'enfance, & prefque la feule occupation qu'on lui fait donner. A peine à douze ans É.nile faura-t-il ce que c'eft qu'un livre. Mais il faut bien, au moins, dira-t-on, qu'il fâche lire. J'en conviens „il faut qu'il fâche lire quand la le&ure lui eft utile ; jufqu'alors elle n'eft bonne qu'a l'ennuyer.

Si l'on ne doit rien exiger des enfans par obéiffance , il s'enfuit qu'ils ne peuvent rien apprendre dont ils ne fentent l'avantage acluel & préfenr, foit d'agrément, foit d'utilité; autrement, quel motif les porteroit à l'apprendre > L'art de parler aux abfens & de les entendre, l'art de leur communiquer au loin fans médiateur , nos fentimens , nos volontés , nos delirs , eft un art dont l'utilité peut être rendue fenfible à tous les âges. Par quel prodige cet art fi utile & fi agréable eft il devenu un tourment pour l'enfance > Parce qu'on la contraint de s'y appliquer malgré elle, & qu'on le met a des ufages auxquels elle ne comprend rien. Un enfant n'eft pas fort curieux de perfectionner l'inftrument avec lequel on le tourmente; mais faites que cet inftrument ferve à fes plaifirs, & bien-tôt il s'y appliquera malgré vous.

On fe fait une grande affaire de chercher les meilleures méthodes d'apprendre a lire; on invente des bureaux, des cartes; on fait de la chambre d'un enfant un attelier d'Imprimerie : Locxe veut qu'il apprenne a lire avec des dez. Ne voila- t-il pas une invention bien trouvée ? Quelle pitié! Un moyen plus sûr que tous •ceux-là, & celui qu'on oublie toujours, eft le defir d'apprendre. Donnez à l'enfant ce defir, puis laiffez-la vos bureaux & vos dez, -toute méthode lui fera bonne.

.L'intérêt préfent; voilà le grand mobile, le feul oui mené

■1.26 Traité

sûrement & loin. Emile reçoit quelquefois de fon père, de fa mère, de fes parens, de fes amis, des billets d'invitation pour un dîner , pour une promenade , pour une partie fur l'eau , pour voir quelque fête publique. Ces billets font courts, clairs, nets, bien écrits. Il faut trouver quelqu'un qui les lui life; ce quelqu'un, ou ne fe trouve pas toujours à point nommé, ou rend a l'enfant le peu de complaifance que l'enfant eut pour lui la veille. Ainfi l'occafion, le moment fe pafTe. On lui lit enfin le billet, mais il n'eft plus temps. Ah! fi l'on eût fu lire foi-même! On en reçoit d'autres; ils font fi courts! le fujet en eft fi intérefiant! on voudroit effayer de les déchiffrer, on trouve tantôt de l'aide & tantôt des refus. On s'évertue; on déchiffre enfin la moitié d'un billet; il s'agit d'aller demain manger de la crème.... on ne fait où ni avec qui.... combien on fait d'effort pour lire le refte ! je ne crois pas qu'Emile ait befoin du bureau. Parlerai- je à préfent de l'écriture? Non, j'ai honte de m'amufer à ces niaiferies dans un traité de l'éducation.

. J'ajouterai ce feul mot qui fait «ne importante maxime; c'eft que d'ordinaire on obtient très- sûrement & très- vite ce qu'on n'eft point preffé d'obtenir. Je fuis prefque sûr qu'Emile faura parfaitement lire & écrire avant l'âge de dix ans, précifément parce qu'il m'importe fort peu qu'il le fâche avant quinze; mais j'aimerois mieux qu'il ne sût jamais lire que d'acheter cette fcience au prix de tout ce qui peut la rendre utile : de quoi lui fervira la lecture quand on l'en aura rebuté pour jamais ? Ici imprimes caverc oportebit, ne fludia, qui amare nondiun poterit , oderit , & amaritudinem femel perceptam etium ultra rudes annos reformidet (34).

Plus j'infifte fur ma méthode inaclive, plus je fens les objections fe renforcer. Si votre élevé n'apprend rien de vous , il apprendra des autres. Si vous ne prévenez l'erreur par la vérité , il apprendra des menfonges ; les préjugés que vous craignez de lui donner, il les recevra de tout ce qui l'environne; ils entreront par tous fes fins; ou ils corrompront fa raifon, même avant qu'elle

(34; Quintil. L 1. c. 1.

de r Education. 127

foit formée, ou fon efprit engourdi par une longue inaâ;on s'abforbera dans la matière. L 'inhabitude de penfer dans l'enfance en ôte la faculté durant le refte de la vie.

Il me femble que je pourrois aifément répondre a cela; mais pourquoi toujours des réponfes ? Si ma méthode répond d'ellemême aux objections, elle eft bonne; fi elle n'y répond pas, elle ne vaut rien : je pourfuis.

Si fur le plan que j'ai commencé de tracer, vous fuivez des règles directement contraires à celles qui font établies , fi au lieu de porter au loin l'efprit de votre élevé, fi au lieu de l'égarer fans cefle en d'autres lieux , en d'autres climats, en d'autres fiècles, aux extrémités de la terre & jufques dans les deux, vous vous appliquez à le tenir toujours en lui-même, &: attentif à ce qui le touche immédiatement; alors vous le trouverez capable de perception, de mémoire, & même de raifonncn-^nt; c'eft l'ordre de la nature. A mefure que l'être fenfitif devient aftif, il acquiert un difcernement proportionnel à fes forces; & ce n'eft qu'avec la fores furabondante a celle dont il a befoin pour fe conferver , que fe développe en lui la faculté fpéculative propre à employer cet excès de force à d'autres ufages. Voulez-vous donc cultiver l'intelligence de votre élevé, cultivez les forces qu'elle doit gouverner. Exercez continuellement fon corps , rendez-le robufte & fain pour le rendre fage & raifonnable; qu'il travaille, qu'il agiffe, qu'il coure, qu'il crie, qu'il foit toujours en mouvement, qu'il foit homme par la vigueur, & bien-tôt il le fera par la raifon.

Vous l'abrutiriez, il eft vrai, par cette méthode, fi vous alliez toujours le dirigeant, toujours lui difant : va, viens, refte, fais ceci , ne fais pas cela. Si votre tête conduit toujours ks bras , la fienne lui devient inutile. Mais fouvenez-vous de nos conventions j û vous n'êtes qu'un pédant, ce n'eft pas la peine de me lire..

C'est une erreur bien pitoyable d'imaginer que l'exercice du corps nuife aux opérations de l'efprit ; comme fi ces deux a&ions ne dévoient pas marcher de concert, & que l'une ne dût pas toujours diriger l'autre

ï i& Traité

II y a deux fortes d'hommes dont les corps font dans un exercice continuel , & qui sûrement fongent auffi peu les uns que les autres à cultiver leur ame , favoir, les Payfans & les Sauvages. Les premiers font rufires , grofliers , mal -adroits; les autres, connus par leur grand fens , le font encore par la fubtilité de leur efprit : généralement il n'y a rien de plus lourd qu'un Payfan , rien de plus fin qu'un Sauvage. D'où vient cette différence? C'eft que le premier faifant toujours ce qu'on lui commande, ou ce qu'il a vu faire à fon père, ou ce qu'il a fait lui-même dès fa jeune/Te , ne va jamais que par routine; & dans fa vie prefque automate , occupé 6ns ceffe des mêmes travaux , l'habitude & l'obéiffance lui tiennent lieu de raifon.

Pour le Sauvage , c'eft autre chofe ; n'étant attaché à aucunîieu , n'ayant point de tâche prefcrite , n'obéiflànt à perfonne, fans autre loi que fa volonté , il eft forcé de raifonner à chaque afiion de fa vie; il ne fait pas un mouvement, pas un pas, fans en avoir d'avance envi fagé les fuites. Ainfi, plus fon corps s'exerce, plus fon efprit s'éclaire ; fa force & fa raifon croiffent à la fois , & s'étendent l'une par l'autre.

Savant précepteur, voyons lequel de nos deux élevés reffemble au Sauvage, & lequel reffemble au Payfan. Soumis en tout >. une autorité toujours enfeignante, le vôtre ne fait rien que fur parole ; il n'ofe manger quand il a faim, ni rire quand il eft gai, ni pleurer quand il eft trifte, ni préfenter une main pour l'autre, ni remuer le pied que comme on le lui prefcrit ; bien-tôt il n'oftra refpirer que fur vos règles. A quoi voulez-vous qu'il penlè, quand vous penfezhtout pour lui? Affuré de votre prévoyance, qu'a-t-il befoin d'en avoir? Voyant que vous vous chargez de fa confervation, de fon bien-être, il fe fent délivré de ce foin; fon jugement fe repofe fur le vôtre; tout ce que vous ne lui défendez pas , il le fait fans réflexion , facliatit bien qu'il le fait fans rifque. Qu'a-t-ïl befoin d'apprendre h prévoir la pluie ? Il fait que vous regardez au ciel pour lui. Qu'a-t-il befoin dérégler fi promenade ? Il ne craint pas que vous lui laiflicz pafïlr l'heure du dîner. Tant que vous ne lui défendez pas de manger, il mange; quand vous le lui défendez ,

dez, il ne mange plus; il n'écoute plus les avis de fon eftomac, mais les vôtres. Vous avez beau ramollir fon corps dans l'inadion, vous n'en rendez pas fon entendement plus flexible. Tout au contraire, vous achevez de décréditer la raifon dans fon efprit, en lui faifant ufer le peu qu'il en a fur les chofes qui lui paroiflènt le plus inutiles. Ne voyant jamais à quoi elle eft bonne , il juge enfin qu'elle n'eft bonne à rien. Le pis qui pourra lui arriver de mal raifonner fera d'être repris, & il l'eft fi fouvent qu'il n'y fonge guères ; un danger fi commun ne l'effraye plus.

Vous lui trouvez pourtant de l'efprit , & il en a pour babiller avec les femmes, fur le ton dont j'ai déjà parlé; mais qu'il foit dans le cas d'avoir à payer de fa perfonne, à prendre un parti dans quelque occafion difficile, vous le verrez cent fois plus ftupide & plus béte que le fils du plus gros manant.

Pour mon élevé, ou plutôt celui de la nature, exercé de bonne heure à fe fuffire à lui-même, autant qu'il eft poiîîble, il ne s'accoutume point à recourir fans celle aux autres , encore moins a leur étaler fon grand favoir. En revanche il juge , il prévoit , il raifonne en tout ce qui fe rapporte immédiatement à lui. II ne jafe pas, il agit ; il ne fait pas un mot de ce qui fe fait dans le monde, mais il fait fort bien faire ce qui lui convient. Comme il eft fans ceffe en mouvement , il eft forcé d'obferver beaucoup de chofes , de connoître beaucoup d'effets; il acquiert de bonne heure une grande expérience, il prend fes leçons de la nature & non pas des hommes; il s'inftruit d'autant mieux qu'il ne voit nulle part l'intention de l'inftruire. Ainfï fon corps & fon efprit s'exercent a la fois. AgifTant toujours d'après (à penfée , & non d'après celle d'un autre, il unit continuellement deux opérations; plus il fe rend fort & robufte, plus il devient fenfé & judicieux. C'eft le moyen d'avoir un jour ce qu'on croit incompatible, & ce que prefque tous les grands hommes ont réuni : la force du corps & celle de l'ame ; la raifon d'un fage & la vigueur d'un athlète.

JiiUNE inftituteur, je vous prêche un art difficile; c'eft de gouverner fans préceptes, & de tout faire en ne faifant rien. Cet art, Traité de VÊduc. Tome 1. R

j'en conviens , n'eft pas de votre âge ; il n'eft pas propre à faire briller d'abord vos talens, ni à vous faire valoir auprès des pères; mais c'eft le feul propre à réufiïr. Vous ne parviendrez jamais à faire des fagcs , fi vous ne faites d'abord des poliffons : c'étoit l'éducation des Spartiates; au lieu de les coller fur des livres, on commençoit par leur apprendre à voler leur dîner. Les Spartiates étoient-ils pour cela grofliers étant grands ? Qui ne connoît la force & le fel de leurs réparties? Toujours faits pour vaincre, ils écrafoient leurs ennemis en toute efpèce de guerre, & les babillards Athéniens craignoient autant leurs mots que leurs coups.

DANS les éducations les plus foignées , le maître commande & croit gouverner ; c'eft en effet l'enfant qui gouverne. Il fe fert de ce que vous exigez de lui pour obtenir de vous ce qu'il lui plaît, & il fait toujours vous faire payer une heure d'affiduité par huit jours de complaifance. A chaque l'nftant il faut paclifer avec lui. Ces traités, que vous propofez h votre mode, & qu'il exécute à la fienne, tournent toujours au profit de fes fantaifies ; fur-tout quand on a lamal-adrefTede mettre en condition, pour fon profit, ce qu'il eft bien sûr d'obtenir, foit qu'il remplifle ou non la condition qu'on lui impofe en échange. L'enfant , pour l'ordinaire , lit beaucoup mieux dans l'efprit du maître , que le maître dans le cœur de l'enfant , & cela doit être ; car toute la fagacité qu'eût employé l'enfant livré a. lui-même a pourvoir a la confervation de fa perfonne , il l'emploie h fauver fa liberté naturelle des chaînes de fon tyran. Au lieu que celui-ci , n'ayant nul intérêt fi prefTant a pénétrer l'autre , trouve quelquefois mieux fon compte à lui laiffer fa parefTe ou fa vanité.

Prenez une route oppofée avec votre élevé; qu'il croie toujours être le maître , & que ce foit toujours vous qui le foyez. Il n'y a point d'affujettifTement fi parfait que celui qui garde l'apparence de la liberté ; on captive ainfi la volonté même. Le pauvre enfant qui ne fait rien , qui ne peut rien , qui ne connoît rien , n'cft-il pas a votre merci ? Ne difpofez-vous pas, par rapport à lui, de tout ce qui l'environne ? N'étes-vous pas le maître de l'affecter comme il vous plaît ? Ses travaux, ks jeux, ùs plailïrs, fes

peines, tout n'eft-il pas dans vos mains fans qu'il le fâche? Sans doute, il ne doit faire que ce qu'il veut; mais il ne doit vouloir que ce que vous voulez qu'il faffe ; il ne doit pas faire un pas que vous ne l'ayez prévu, il ne doit pas ouvrir la bouche que vous ne lâchiez ce qu'il va dire.

C'est alors qu'il pourra fe livrer aux exercices du corps, que lui demande fon âge, fans abrutir fon efprit; c'eft alors qu'au lieu d'aiguifer fa rufe à éluder un incommode empire , vous le verrez s'occuper uniquement à tirer de tout ce qui l'environne, le parti le plus avantageux pour fon bien-être acluel; c'eft alors que vous ferez étonné de la fubtilité de fes inventions, pour s'approprier tous les objets auxquels il peut atteindre, & pour jouir vraiment des chofes, fans le fecours de l'opinion.

En le laiffant ainfi maître de fes volontés , vous ne fomenterez point fes caprices. En ne faifant jamais que ce qui lui convient, il ne fera bientôt que ce qu'il doit faire ; & bien que fon corps foit dans un mouvement continuel, tant qu'il s'agira de fon intérêt préfent & fenfible, vous verrez toute la raifon, dont il eft capable,, fe développer beaucoup mieux , & d'une manière beaucoup plus appropriée à lui , que- dans des études de pure fpéculation.

Ainsi, ne vous voyant point attentif à le contrarier, ne fe défiant point de vous, n'ayant rien à vous cacher, il ne vous trompera point, il ne vous mentira point, il fe montrera tel qu'il eft fans crainte; vous pourrez l'étudier tout à votre aife, & difpofer tout autour de lui les leçons que vous voulez lui donner, fans qu'il penfe jamais en recevoir aucune.

Il n'épiera point, non plus , vos mœurs avec une curieufe jaloufie, & ne fe fera point un plaifir fecret de vous prendre en faute. Cet inconvénient que nous prévenons , eft très-grand. Un des premiers foins des enfans eft, comme je l'ai dit, de découvrir le foible de ceux qui les gouvernent. Ce penchant porte à la méchanceté , mais il n'en vient pas : il vient du bcfoin d'éluder une autorité qui les importune. Surchargés du joug qu'on leur impofe , ils cherchent à le fecouer , 6c les défauts qu'ils trouvent dans les maî-

Rij

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très, leur fournifTent de bons moyens pour cela. Cependant l'habitude fe prend d'obferver les gens par leurs défauts, & de fe plaire à leur en trouver. Il eft clair que voilà encore une fource de vices bouchée dans le cœur d'Emile ; n'ayant nul intérêt à me trouver des défauts , il ne m'en cherchera pas , & fera peu tenté d'en chercher a d'autres.

Toutes ces pratiques femblent difficiles parce qu'on ne s'en avife pas , mais dans le fond elles ne doivent point l'être. On efl en droit de vous fuppofer les lumières nécefTaires pour exercer le métier que vous avez choifi ; on doit préfumer que vous connoiffez la marche naturelle du cœur humain, que vous lavez étudier l'homme & l'individu, que. vous favez d'avance à quoi fe pliera la volonté de votre élevé, a l'occafion de tous les objets intéreflans pour fon âge que vous ferez palTer fous fes yeux. Or , avoir les infrrumens & bien favoir leur ufage , n'eft-ce pas être maître de l'opération r

Vous objectez les caprices de l'enfant, & vous avez tort. Le caprice des enfans n'eft jamais l'ouvrage de la nature, mais d'une mauvaife difcipline : c'eft qu'ils ont obéi ou commandé ; & j'ai <lit cent fois qu'il ne falloit ni l'un ni l'autre. Votre élevé n'aura donc de caprices que ceux que vous lui aurez donnés ; il eft juite que vous portiez la peine de vos fautes. Mais, direz-vous, comment y remédier? Cela fe peut encore, avec une meilleure conduite & beaucoup de patience.

Je m'étois chargé , durant quelques femaines, d'un enfant accoutumé, non-feulement à faire fes volontés, mais encore à les faire faire à tout le monde; par conféquent plein de fantaifies. Dès le premier jour , pour mettre a l'effai ma complaifance , il voulut fe lever à minuit. Au plus fort de mon fommeil il faute à bas de fon lit, prend fa robe-de-chambre, & m'appelle. Je me levé, j'allume la chandelle ; il n'en vouloit pas davantage : au bout d'un quart-d'heure le fommeil le gagne , & il fe recouche content de fon épreuve. Deux jours après , il la réitère avec le

me fuccès; & de ma part fans le moindre figne d'impatience.

de l'Éducation. 133

Comme il m'embraffoit en fe recouchant, je lui dis très- pofémenr : mon petit ami, cela va fort bien, mais n'y revenez plus. Ce mot excita facuriofiré, & dès le lendemain, voulant voir un peu comment j'oferois lui défobéir , il ne manqua pas de fe relever à la même heure, & de m'appeller. Je lui demandai ce qu'il vouloit. ïl me dit qu'il ne pouvoit dormir. Tant pis , repris-je, & je me tins coi. Il me pria d'allumer la chandelle : pourquoi faire ? & je me tins coi. Ce ton laconique commençoit à l'embarrafTer. Il s'en fut à tâtons chercher le fufil , qu'il fit femblant de battre, & je ne pouvois m'empêcher de rire en l'entendant fe donner des coups fur les doigts. Enfin, bien convaincu qu'il n'en viendroit pas à bout , il m'apporta le briquet à mon lit : je lui dis que je n'en avois que faire, & me tournai de l'autre côté. Alors il fe mit à courir étourdiment par la chambre, criant, chantant, faifant beaucoup de bruit , fe donnant à la table & aux chaifes des coups , qu'il avoit grand foin de modérer , & dont il ne laifibit pas de crier bien fort, efpérant me caufer de l'inquiétude. Tout cela ne prenoit point, & je vis que, comptant fur de belles exhortations ou fur de la colère, il ne s'étoit nullement arrangé pour ce fang-froid.

Cependant, réfolu de vaincre ma patience à force d'opiniâtreté, il continua fon tintamarre avec un tel fuccès qu'a la fin je m'échauffai, & présentant que j'ailois tout gâter par un emportement hors de propos, je pris mon parti d'une autre manière. Je me levai fans rien dire, j'allai au fufil que je ne trouvai point ; je le lui demande ; il me le donne , pétillant de joie d'avoir enfin triomphé de moi. Je bats le fufil , j'allume la chandelle, je prends p^r la main mon petit bon- homme, je le mené tranquillement dans un cabinet voifin, dont les volets étoient bien fermés, & où il n'y avoit rien à cafter; je l'y laiftê fans lumière, puis fermant fur lui la porte à la clef, je retourne me coucher fans lui avoir dit un feul mot II ne faut pas demander fi d'abord il y eût du vacarme; je m'y étois attendu; je ne m'en émus point. Enfin le bruit s'appaifè : j'écoute , je l'entends s'arranger, je me trancjuillifc. Le lendemain j'entre au jour dans le cabinet, je trouve

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mon petit mutin couché fur un lit de repos, & dormant d'un profond fommeil , dont , après tant de fatigue , il devoit avoir grand befoin.

L'affaire ne finit pas la. La mère apprit que l'enfant avoit parTé les deux tiers de la nuit hors de fon lit. Auffi tôt tout fut perdu ; c'étoit un enfant autant que mort. Voyant l'occafion bonne pour fe venger, il fit le malade fans prévoir qu'il n'y gagneroit rien. Le Médecin fut appelle. Malheureufement pour la mère, ce Médecin étoit un plaifant, qui , pour s'amufer de fes frayeurs , s'appliquoit à les augmenter. Cependant il me dit à l'oreille : Iaiflez-moi faire ; je vous promets que l'enfant fera guéri pour quelque temps de la fantaifie d'être malade; en effet, la diète & la chambre furent prefcrites , & il fut recommandé à l'Apothicaire. Je foupirois de voir cette pauvre mère ainfi la dupe de tout ce qui l'environnoit , excepté moi feul , qu'elle prit en haine , précifément parce que je ne la trompois pas.

Après des reproches aflez durs, elle me dit que fon fils étoit délicat , qu'il étoit l'unique héritier de fa famille, qu'il falloit le conferver à quelque prix que ce fût, & qu'elle ne vouloit pas qu'il fût contrarié. En cela j'étois bien d'accord avec elle; mats elle entendoit par le contrarier, ne lui pas obéir en tout. Je vis qu'il falloit prendre avec la mère le même ton qu'avec l'enfant. Madame , lui dis-je afiez froidement , je ne fais point comment on élevé un héritier , &, qui plus eft, je ne veux pas l'apprendre ; vous pouvez vous arranger là-de/Tus. On avoit befoin de moi rour quelque temps encore : le père appaifa tout, la mère écrivit au précepteur de hâter fon retour : & l'enfant, voyant qu'il ne, gagnoit rien a troubler mon fommeil ni à être malade, prit enfin le parti de dormir lui-même & de fe bien porter.

On ne fauroit imaginer h combien de pareils caprices le petit tyran avoit afTervi fon malheureux gouverneur; car l'éducation fë faifoit fous les yeux de la mère, qui ne foufTroit pas que l'héritier fût défobéi en rien. A quelque heure qu'il voulût fortir, il falloit être prêt pour le mener, ou plutôt pour le fuivre, & il ivoit toujours grand foin de choifir le moment où il voyou fon

gouverneur le plus occupé. Il voulut ufer fur moi du même empire, & fe venger, le jour, du repos qu'il étoit forcé de me laifTer la nuit. Je me prêtai de bon cœur à tout, & je commençai par bien conftater, a fes propres yeux, le plaifir que j'avois a lui complaire. Après cela , quand il fut queftion de le guérir de fa fantaifie , je m'y pris autrement.

Il fallut d'abord le mettre dans fon tort, & cela ne fut pas difficile. Sachant que les enfans ne fongent jamais qu'au préfent, je pris fur lui le facile avantage de la prévoyance : j'eus foin de lui procurer au logis un amufement que je favois être extrêmement de fon goût; & dans le moment où je l'en vis le plus engoué, j'allai lui propofer un tour de promenade; il me renvoya bien loin : j'infiftai , il ne m 'écouta point; il fallut me rendre, & il nota précieufement en lui-même ce fîgne d'afTujettifiement.

Le lendemain ce fut mon tour. Il s'ennuya, j'y avois pourvu : moi, au contraire, je paroiflbis profondément occupé. Il n'en falloit pas tant pour le déterminer. Il ne manqua pas de venir m 'arracher a mon travail pour le mener promener au plus vite. Je refufai , il s'obftina. Non , lui dis -je : en faifant votre volonté vous m'avez appris à faire la mienne; je ne veux pas fortir. Hé! bien reprit-il vivement, je fortirai tout feul. Comme vous voudrez* <5c je reprends mon travail.

Il s'habille, un peu inquiet de voir que je le Iaiflbis faire & que je ne l'imitois pas. Prêt a fortir il vient me faluer , je le falue : il tâche de m'allarmer par le récit des courfes qu'il va faire; à l'entendre, on eût cru qu'il alloit au bout du monde. Sans m'émouvoir , je lui fouhaite un bon voyage. Son embarras redouble. Cependant il fait bonne contenance, & prêt à fortir, il dit à fon laquais de le fuivre. Le laquais, déjà prévenu, répond qu'il n'a pas le temps, & qu'occupé par mes ordres, il doit m'obéir plutôt qu'à lui. Pour le coup, l'enfant n'y eft plus. Comment concevoir qu'on le laifTe fortir feul , lui qui fe croit l'être important à tous les autres , & penfe que le ciel & la terre font intérefl'és à fa confervationî Cependant il commence à fentir fa foibleffe; il comprenJ

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