‹ Collection complette des œuvres de J.J. RousseauChapitre 7 sur 24 · T RAI TÉ · texte numérisé non relu

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qu'il fe va trouver feul au milieu de gens qui ne le connoi/Tent pas; il voit d'avance les rifques qu'il va courir : l'obfrination feule le foutient encore; il defcend l'efcalier lentement & fort interdit. Il entre enfin dans la rue, fe confolant un peu du mal qui lui peut arriver, par l'efpoir qu'on m'en rendra refponfable.

C'ÉTOIT la que je l'attendois. Tout étoit préparé d'avance ;.& comme il s'agifïbit d'une efpece de fcène publique , je m'étois muni du confentement du père. A peine avoit-il fait quelques pas qu'il entend à droite & à gauche différens propos fur fon compte. Voifin , le joli Monfieur! où va-t-il ainfi tout feul? Il va fe perdre : je veux le prier d'entrer chez nous. Voifine , gardez-vous en bien. Ne voyez-vous pas que c'eft un petit libertin qu'on a chaflë de la maifon de fon père , parce qu'il ne vouloit rien valoir? Il ne faut pas retirer les libertins; laiffez-le aller où il voudra. Hé bien donc! que Dieu le conduife ; je ferois fâchée qu'il lui arrivât malheur. Un peu plus loin il rencontre des polifTons à-peu-près de fon âge, qui l'agacent & fe moquent de lui. Plus il avance , plus il trouve d'embarras. Seul & fans protedion , il fe voit le jouet de tout le monde, & il éprouve avec beaucoup de furprife que fon nœud d'épaule & fon parement d'or ne le font pas plus refpecler.

Cependant un de mes amis qu'il ne connoifToit point, & que j'avois chargé de veiller fur lui , le fuivoit pas a pas fans qu'il y prît garde, & l'accofta quand il en fut temps. Ce rôle , qui reffembloit à celui de Sbrigani dans Pourceaugnac , demandoit un homme d'efprit, & fut parfaitement rempli. Sans rendre l'enfant timide & craintif en le frappant d'un trop grand effroi , il lui fit fi bien fentir l'imprudence de fon équipée, qu'au bout d'une demiheure il me le ramena fouple, confus, & n'ofant lever les yeux.

Pour achever le défaflre de fon expédition , précifément au moment qu'il rcntroit, fon père defcendoit pour fortir, & le rencontra fur l'efcalier. Il fallut dire d'où il venoit, & pourquoi jen'étois pas avec lui ( 35 )? Le pauvre enfant eût voulu être cent pieds

fous

( 35) En cas pareil on peut fans ril- fer, & que, s'il ofoit dire un înenl'oiique exiger d'un enfant la vérité; car il gc, il en ferait à l'inflant convaincu, fait bien alors qu'il ne fauruit la dégui<

fous terre. Sans s'amufer à lui faire une longue réprimande, le père lui dit plus féchement que je ne m'y ferois attendu : quand vous voudrez fortir feul , vous en êtes le maître ; mais comme je ne veux point d'un bandit dans ma maifon , quand cela vous arrivera , ayez foin de n'y plus rentrer.

Pour moi , je le reçus fans reproche & fans raillerie, mais avec un peu de gravité ; & de peur qu'il ne foupçonnât que tout ce qui s'étoit pafTé n'étoit qu'un jeu , je ne voulus point le mener promener le même jour. Le lendemain je vis avec grand plaifir qu'il paiïbit avec moi d'un air de triomphe devant les mêmes gens qui s'étoient mocqués de lui la veille pour l'avoir rencontré tout feul. On conçoit bien qu'il ne me menaça plus de fortir fans moi.

C'est par ces moyens & d'autres (èmblables , que, durant le peu de temps que je fus avec lui , je vins à bout de lui faire faire tout' ce que je voulois fans lui rien prefcrire, fans lui rien défendre, fans fermons, fans exhortations, fans l'ennuyer de leçons inutiles. Auffi , tant que je parlois il étoit content : mais mon filence le tenoit en crainte; il comprenoit que quelque chofe n'alloit pas bien , & toujours la.leçon lui venoit de la chofe même j mais revenons.

Non - seulement ces exercices continuels ainfi laifTés à la feule direction delà nature en fortifiant le corps, n'abrutiffent point l'efprit, mais au contraire ils forment en nous la feule efpèce de raifon dont le premier âge foit fufceptible ; & la plus nécelfaire à quelque âge que ce foit. Ils nous apprennent a bien connoitre l'ufage de nos forces , les rapports de nos corps aux corps environnans , l'ufage des inftrumens naturels qui font a notre portée, & qui conviennent à nos organes. Y a-t-il quelque ftupidité pareille à celle d'un enfant élevé toujours dans la chambre & fous les yeux de fa mère, lequel, ignorant ce que c'eft que poids & que réfiftance , veut arracher un grand arbre , ou foulever un rocher ? La première fois que je fortis de Genève , je voulois fuivre un cheval au galop , je jettois des pierres contre la montagne de Suie- Traité de VEduc. Tome I. S

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