‹ Collection complette des œuvres de J.J. RousseauChapitre 8 sur 24 · T R A I TÉ · texte numérisé non relu

T R A I TÉ

ve ; qui étoit à deux lieues de moi ; jouet de tous les enfan? du village , j'étois un véritable idiot pour eux. A dix huit ans on apprend en philofophie ce que c'eft qu'un levier ; il n'y a point de petit payfan à douze , qui ne fâche fe fervir d'un levier mieux que le premier Méchanicien de l'Académie. Les leçons que les écoliers prennent entr'eux dans la cour du Collège leur font cent fois plus utiles que tout ce qu'on leur dira jamais dans la claffe.

Voyez un chat entrer pour la première fois dans une chambre ; il vifite , il regarde, il flaire, il ne refle pas un moment en repos, il ne fe fie à rien qu'après avoir tout examiné, tout connu. Ainfi fait un enfant commençant à marcher, & entrant, pour ainfi dire, dans l'efpace du monde. Toute la différence efi", qu'à la vue commune a l'enfant & au chat, le premier joint, pour obferver, les mains que lui donna la nature , & l'autre l'odorat fubtil dont elle l'a doué. Cette difpofirion bien ou mal cultivée eft ce qui rend les enfans adroits ou lourds, pefans ou difpos , étourdis ou prudens.

Les premiers mouvemens naturels de l'homme étant donc de fe mefurer avec tout ce qui l'environne, & d'éprouver dans chaque objet qu'il apperçoit toutes les qualités fenfibles qui peuvent fe rapporter a lui ; fa première étude efi une forte de phyfique expérimentale relative a fa propre confervation , & dont on le détourne par des études fpéculatives avant qu'il ait reconnu fa place ici- bas. Tandis que fes organes délicats & flexibles peuvent s'ajufler aux corps fur lefquels ils doivent agir, tandis que fes fens encore purs font exempts d'illufions, c'eft le temps d'exercer les uns & les autres aux fondions qui leur font propres; c'eft le temps d'apprendre à connoitre les rapports feniibïes que les chofes ont avec nous. Comme tout ce qui entre d3ns l'entendement humain y vient par les fens, la première raifon de l'homme, eft une raifon fenfitive ; c'eft elle qui fert de baze a la raifon intellectuelle : nos premiers maîtres de philofophie font nos pieds , nos mains , nos yeux. Subftitucr des livres à tout cela , ce n'eft pas «ous apprendre a raifonner, c'eft nous apprendre a nous fervir de

de v Éducation. 139

la raifon d'autrui ; c'eft nous apprendre à beaucoup croire, & a ne jamais rien favoir.

Pour exercer un art, il faut commencer par s'en procurer le* inftrumens ; & pour pouvoir employer utilement ces inftrumens , il faut les faire aflez folides pour réfifter à leur ufage. Pour apprendre à penfer, il faut donc exercer nos membres, nos fens , nos organes, qui font les infîrumens de notre intelligence; & pour tirer tout le parti polîible de ces inftrumens , il faut que le corps, qui les fournit, foit robufte & fain. Ainfi , loin que la véritable raifon de l'homme fe forme indépendamment du corps , c'eft la bonne conûitution du corps qui rend les opérations de l'efprit faciles & sûres.

En montrant à quoi l'on doit employer la longue oifiveté de l'enfance , j'entre dans un détail qui paroîtra ridicule. Plaifantes leçons, me dira-t-on , qui, retombant fous votre critique, fa bornent à enfeigner/:e que nul n'a befoin d'apprendre ! Pourquoi confumer le temps à des inftruclions qui viennent toujours d'ellesmêmes, & ne coûtent ni peines ni foins ? Quel enfant de douze ans ne fait pas tout ce que vous voulez apprendre au vôtre , & de plus ce que fes maîtres lui ont appris ?

Messieurs, vous vous trompez ; j'enfèigne à mon élevé un art très-long, très-pénible, & que n'ont apurement pas les vôtres ; c'eft celui d'être ignorant ; car la fcience de quiconque ne croit favoir que ce qu'il fait , fe réduit à bien peu de chofe. Vous donnez la fcience , a la bonne heure ; moi je m'occupe de l'inftrument propre à l'acquérir. On dit qu'un jour les Vénitiens montrant en grande pompe leur tréfor de Saint Marc a un Ambafîàdeur d'Efpagne, celui-ci pour tout compliment, ayant regardé fous les tables , leur dit : Qui non c'ê la radiée. Je ne vois jamais un précepteur étaler le favoir de fon difciple , fans être tenté de lui en dire autant.

Tous ceux qui ont réfléchi fur la manière de vivre des Anciens, attribuent aux exercices de la gymnaftique cette vigueur de corps & d'ame qui les diftingue le plus f.nfiblement des Modernes.

S ij

140 Traité

La manière dont Montagne appuie ce fentiment, montre qu'il en étoit fortement pénétré ; il y revient fans ceffe & de mille façons. En parlant de l'éducation d'un enfant : pour lui roidif l'ame , il faut, dit-il, lui durcir les mufcles; en l'accoutumant au travail, on l'accoutume a la douleur; il le faut rompre à l'âpreté des exercices , pour le drefler à l'âpreté de la dislocation , de la colique & de tous les maux. Le fage LocKe , le bon Rollin , le favant Fleuri, le pédant de Croufaz, fi différens entr'eux dans tout le refte , s'accordent tous en ce feul point d'exercer beaucoup les corps des enfans. C'eft le plus judicieux de leurs préceptes; c'eft celui qui eft &. fera toujours le plus négligé. J'ai déjà fumfamment parlé de fon importance ; & comme on ne peut là-defius donner de meilleures raifons , ni des règles plus fenfées que celles qu'on trouve dans le livre de LocKe, je me contenterai d'y renvoyer ; après avoir pris la liberté d'ajouter quelques obfervations aux (iennes.

Les membres d'un corps qui croit, doivent être tous au large dans leur vêtement ; rien ne doit gêner leur mouvement ni leur accrouTement ; rien de trop jufte , rien qui colle au corps, point de ligature. L'habillement François , gênant & mal-fain pour les hommes , eft pernicieux fur-tout aux enfans. Les humeurs , ftagnantes , arrêtées dans leur circulation , croupiflent dans un repos qu'augmente la vie inaftive & lédentaire , fe corrompent & caufent le fcorbut , maladie tous les jours plus commune parmi nous , & prefque ignorée des Anciens , que leur manière de fe vêtir & de vivre en préfervoit. L'habillement de Houflard , loin de remédier à cet inconvénient, l'augmente, & pour fauver aux enfans quelques ligatures, les prefîe par tout le corps. Ce qu'il y a de mieux à faire , eft de les laifTer en jaquette auftî long-temps qu'il eft poffible , puis de leur donner un vêtement fort large , & de ne fè point piquer de marquer leur taille , ce qui ne fert qu'a la déformer. Leurs défauts du corps & de l'efprit viennent prefque tous de la même caufe ; on les veut faire hommes avant le temps.

Il y a des couleurs gaies & des couleurs triftes; les premières font plus du goût des enfans ; elles teur fiéent mieux aufli , & je ne

vois pas pourquoi l'on ne confulteroit pas en ceci des convenances fi naturelles; mais du moment qu'ils préfèrent une étoffe parce qu'elle eft riche, leurs cœurs font déjà livrés au luxe, à toutes les fantaifies de l'opinion ; & ce goût ne leur eft sûrement pas venu d'eux-mêmes. On ne fauroit dire combien le choix des vétemens & les motifs de ce choix influent fur l'éducation. Non-feulement d'aveugles mères promettent à leurs enfans des parures pour récompenfe ; on voit même d'infenfés gouverneurs menacer leurs élevés d'un habit plus groflïer & plus fïmple , comme d'un châtiment. Si vous n'étudiez mieux, fi vous ne confervez mieux vos hardes , on vous habillera comme ce petit payfan. C'eft comme s'ils leur difoient : Sachez que l'homme n'eft rien que par fes habits, que votre prix eft tout dans les vôtres. Faut-il s'étonner que de fi fages leçons profitent à la jeuneffe, qu'elle n'eftime que la parure, & qu'elle ne juge du mérite que fur le feul extérieur ?

Si j'avoisa remettre la tête d'un enfant ainfi gâté , j'aurois foin que fes habits les plus riches fuffent les plus incommodes ; qu'il y fut toujours gêné, toujours contraint, toujours affujetti de mille manières: je ferois fuir la liberté, la gaieté devant fa magnificence : s'il vouloit fe mêler aux jeux d'autres enfans plus fimplement mis , tout cefferoit , tout difparoitroit à l'inftant. Enfin , je l'ennuierois , je le raffafierois tellement de fon fafte, jelerendrois tellement l'efclave de fon habit doré, que j'en ferois le fléau de fa vie, & qu'il verroit avec moins d'effroi le plus noir cachot que les apprêts de fa parure. Tant qu'on n'a pas affervi l'enfant a nos préjugés , être à fon aife & libre eft toujours fon premier defir ; le vêtement le plus fimple, le plus commode, celui qui l'affujettit le moins , eft toujours le plus précieux pour lui.

Il y a une habitude du corps convenable aux exercices , & une autre plus convenable à l'inaclion. Celle - ci , biffant aux humeurs un cours égal & uniforme, doit garantir le corps des altérations de l'air; l'autre, le faifant paffer fans ceffe de l'agitation au repos, Se de la chaleur au froid, doit l'accoutumer aux mêmes altérations. Il fuit de-fa que les gens cafaniers & fédentaires doivent s'habiller chaudement en touc temps , afin de fe conferver le corps duns une

1 42 Traité

température uniforme, la même a-peu-près dans toutes les faifons & à toutes les heures du jour. Ceux , au contraire , qui vont & viennent, au vent, au foleil , a la pluie, qui agiiïent beaucoup, & p2flent la plupart de leur temps fub dio , doivent être toujours vêtus légèrement, afin de s'habituera toutes les viciffitudes de l'air, & a tous les degrés de température, fans en être incommodés. Je confeillerois aux uns & aux autres de ne point changer d'habits félon les faifons, & ce fera la pratique confiante de mon Emile: en quoi je n'entends pas qu'il porte l'été fes habits d'hiver, comme les gens fédentaires; mais qu'il porte l'hiver fes habits d'été , comme les gens laborieux. Ce dernier ufage a été celui du chevalier Newton pendant toute fa vie , & il a vécu quatre-vingts ans.

Peu ou point de coëfFure en toute faifon. Les anciens Égyptiens avoient toujours la tête nue ; les Perfes la couvroient de grofTes tiares, & la couvroient encore de gros turbans, dont, félon Chardin, l'air du pays leur rend l'ufage nécefTaire. J'ai remarqué dans un autre endroit (36) la diftinclion que fit Hérodote fur un champ de bataille entre les crânes des Perfes & ceux des Egyptiens. Comme donc il importe que les os de la tête deviennent plus durs , plus compares, moins fragiles & moins poreux pour mieux armer le cerveau non-feulement contre les bleflures , mais contre les rhumes , les fluxions , & toutes les impreffions de l'air, accoutumez vos enfans à demeurer été & hiver, jour & nuit, toujours tête nue. Que fi pour la propreté & pour tenir leurs cheveux en ordre , vous leur voulez donner une coefflire durant la nuit, que ce foit un bonnet mince, à claire voie, & femblable au rezeau dans lequel les Bafques enveloppent leurs cheveux. Je fais bien que la plupart des mères, plus frappées de l'obfervation de Chardin que de mes raifons, croiront trouver par-tout l'air de Pcrfc ; mais moi je n'ai pas choifi mon élevé Européen pour en faire un Afiatique.

En général , on habille trop les enfans & fur tout durant le premier âge. Il faudroit plutôt les endurcir au froid qu'au chaud ;

(36) Lettre à M.d'Alembert fur lesSpcélacles, page 109, première édition.

de r Éducation. 143

îe grand froid ne les incommode jamais quand on les y laiflè expofés de bonne heure : mais le tiffu de leur peau , trop tendre & trop lâche encore , laiflànt un trop libre paiïàge à la tranfpiration, les livre par l'extrême chaleur à un épuifement inévitable. Auffi remarque- 1- on qu'il en meurt plus dans le mois d'Août que dans aucun autre mois. D'ailleurs, il paroit confiant, par la comparaifon des Peuples du Nord & de ceux du Midi qu'on fe rend plus robufre en fupportant l'excès du froid que l'excès de la chaleur ; mais a melure que l'enfant grandit, & que fes fibres fe fortifient, accoutumez-le peu-k-peu à braver les rayons du fo!eil;en allant par degrés vous l'endurcirez fans danger aux ardeurs de la. Zone torride.

Locke, au milieu des préceptes mâles & fènfés qu'il nous donne, retombe dans des contradictions qu'on n'attendroit pas d'un raifonneur auffi exact. Ce même homme qui veut que les enfans fe baignent l'été dans l'eau glacée, ne veut pas, quand ils font échauffés, qu'ils boivent frais, ni qu'ils fe couchent par terre dans des endroits humides. (37) Mais puifqu'il veut que les fouliers des enfans prennent l'eau dans tous les temps, la prendront- ils moins quand l'enfant aura chaud, & ne peut-on pas lui faire, du corps par rapport aux pieds, les mêmes induclions qu'il fait des pieds par rapport aux mains , & du corps par rapport au vifage ? Si vous voulez, lui dirois-je , que l'homme foi t tout vifage, pourquoi me blâmez-vous de vouloir qu'il foit tout pieds ?

Pour empêcher les enfans de boire quand ils ont chaud, il prefcrit de les accoutumer à manger préalablement un morceau de pain avant que de boire. Cela efr bien étrange, que quand l'enfant a foif, il faille lui donner à manger; j'aimerois mieux, quand il a faim, lui donner h boire. Jamais on ne me perfuadera que nos premiers appétits foient fi déréglés, qu'on ne puifTe les fatisfaire fans nous expofer à périr. Si cela éroit, le genre humain fe fût cent fois

(37 ~) Comme fi les petits Payfans la terre eût fait du mal a pas un d'eux.,

ehoififloient la terre bien feche pour A écouter la defiûs les Médecins, on

s'y affeoir ou pour s'y coucher, & qu'on croirait les fauvages tout perclus de.

bit jamais oui dire nue l'humidité de îhumaiiûnes.

144 Traité

détruit, avant qu'on eût appris ce qu'il faut faire pour le coflferver.

Toutes les fois qu'Emile aura foif, je veux qu'on lui donne a boire. Je veux qu'on lui donne de l'eau pure & fans aucune préparation, pas même de la faire dégourdir, fut-il tout en nage,& fût-on dans le cœur de l'hiver. Le feul foin que je recommande, eft de diftinguer la qualité des eaux. Si c'eft de l'eau de rivière , donnez-la-lui fur le champ telle qu'elle fort de la rivière. Si c'eft de l'eau de fource , il la faut laiffer quelque temps à l'air avant qu'il la boive. Dans les faifons chaudes, les rivières font chaudes; il n'en eft pas de même des fources, qui n'ont pas reçu le contact de l'air. Il faut attendre qu'elles foient a la température de l'atmofphère. L'hiver, au contraire, l'eau de fource eft à cet égard moins dangereufe que l'eau de rivière. Mais il n'eft ni naturel , ni fréquent qu'on fe mette l'hiver en fueur , fur- tout en plein air. Car l'air froid, frappant incefTamment fur la peau, répercute en-dedans la fueur , & empêche les pores de s'ouvrir affez pour lui donner un partage libre. Or , je ne prétends pas qu'Emile s'exerce l'hiver au coin d'un bon feu , mais dehors en pleine campagne au milieu des glaces. Tant qu'il ne s'échauffera qu'à faire & lancer des balles de neige, laiffons-le boire quand il aura foif, qu'il continue de s'exercer après avoir bu , & n'en craignons aucun accident. Que fi par quelqu 'autre exercice il fe met en fueur, & qu'il ait foif, qu'il boive froid , même en ce temps-la. Faites feulement en forte de le mener au loin , & à petits pas chercher fon eau. Par le froid qu'on fuppofe , il fera fufnfamment rafraîchi en arrivant, pour la boire fans aucun danger. Sur tout prenez ces précautions fans qu'il s'en apperçoive. J'aimerois mieux qu'il fût quelquefois malade, que fans ceffe attentif à fa fanté.

Il faut un long fommeil aux en fins , pirce qu'ils font un extrême exercice. L'un fert de correctif a l'autre; aufll voit-on qu'ils ont bcfoin de tous deux. Le temps du repos eft celui de la nuit, il eft marqué par la nature. C'eft une obfervation confiante que le fommeil eft plus tranquille & plus doux, tandis que le foleil eft fous l'horizon ; & que l'air échauffé defes rayons ne maintient pas nos

fens

fcns dans un fi grand calme. Ainfi l'habitude la plus falutaire eft certairaent de fe lever & de fe coucher avec le foleil. D'où il fuit que dans nos climats l'homme & tous les animaux ont en général befoin de dormir plus longtemps l'hiver que l'été. Mais la vie civile n'eft pas allez fimple, affez naturelle, afTez exempte de révolutions, d'accidens, pour qu'on doive accoutumer l'homme a une uniformité, au point de la lui rendre néceffaire. Sans doute il faut s'affujcttir aux règles; mais la première eft de pouvoir les enfreindre fans rifque , quand la nécefiîté le veut. N'allez donc pas amollir indifcrettement votre élevé dans la continuité d'un paifible fommeil , qui ne foit jamais interrompu. Livrez-le d'abord fans gêne à la loi de la nature , mais n'oubliez pas que parmi nous il doit être au-dsflus de cette loi; qu'il doit pouvoir fe coucher tard , fe lever matin, être éveillé brufquement, paffer les nuits debout, fans en être incommodé. En s'y prenant affez-tôt, en allant toujours doucement & par degrés , on forme le tempérament aux mêmes chofes qui le détruifent, quand on l'y foumet déjà tout formé.

Il importe de s'accoutumer d'abord a être mal couché ; c'eft le moyen de ne plus trouver de mauvais lit. En général , la vie dure, une fois tournée en habitude, multiplie les fenfations agréables: la vie molle en prépare une infinité de déplaifantes. Les gens élevés trop délicatement ne trouvent plus le fommeil que fur le duvet ; les gens accoutumés à dormir fur des planches le trouvent par-tout: il n'y a point de lit dur pour qui s'endort en (è couchant.

Un lit mollet, où l'on s'enfevelit dans la plume ou dans l'édredon , fond & diflbut le corps, pour ainfi dire. Les reins enveloppés trop chaudement s'échauffent. De- là réfultent fouvent la pierre ou d'autres incommodités , & infailliblement une complexion délicate qui les nourrit toutes.

Le meilleur lit eft celui qui procure un meilleur fommeil. Voilà celui que nous nous préparons Emile & moi pendant la journée. Nous n'avons pas befoin qu'on nous amené des efclaves de Perfe pour faire nos lits ; en labourant la terre nous remuons nos matelas.

Traité de V Édite. Tome 1. T

146 Traité

Je fais par expérience que, quand un enfant eft en fanté, l'on eft maître de le faire dormir & veiller prefqu'à volonté. Quand l'enfant eft couché, & que de fon babil il ennuie fa Bonne, elle lui dit, dorme\\ c'eft comme fi elle lui difoit, portez-vous bien, quand il eft malade. Le vrai moyen de le faire dormir eft de l'ennuyer lui-même. Parlez tant qu'il foit forcé de fe taire, & bientôt il dormira : les fermons font toujours bons à quelque chofe ; autant vaut le prêcher que le bercer: mais û vous employez le foir ce narcotique, gardez- vous de l'employer le jour.

J'ÉVEILLERAI quelquefois Emile, moins de peur qu'il ne prenne l'habitude de dormir trop long-temps, que pour l'accoutumer a tout, même a être éveillé, même à être éveillé brufquement. Au furplus j'aurois bien peu de talent pour mon emploi , fi je ne favois pas le forcer a s'éveiller de lui-même, & à fe lever, pour ainfi dire, à ma volonté, fans que je lui dife un feul mot.

S'il ne dort pasaflez, je lui laifïe entrevoir pour le lendemain une matinée ennuyeufe, & lui-même regardera comme autant de gagné tout ce qu'il pourra lai (Ter au fommeil : s'il dort trop, je lui montre a fon réveil un amufement de fon goût. Veux-je qu'il s'éveille à point nommé, je lui dis : demain à fix heures on part pour la pêche, on fe va promener à tel endroit , voulez- vous en être? Il confent, il me prie de l'éveiller; je promets, ou je ne promets point , félon le befoin : s'il s'éveille trop tard , il me trouve parti. Il y aura du malheur û bien tôt il n'apprend à s'éveiller de lui-même.

Au refte, s'ilarrivoit, ce qui eft rare, que quelqu'enfant indolent eût du penchant à croupir dans la parefTe, il ne faut point le livrer à ce penchant, dans lequel il s'engourdiroit tout-a-fait, mais lui administrer quelque ftimulant qui l'éveille. On conçoit bien qu'il n'eft pas qucfïion de le faire agir par force, mais de l'émouvoir par quelque appétit qui l'y porte, & cet appétit, pris avec choix dans l'ordre de la nature, nous mené à la fois à deux fins.

Je n'imagine- rien dont , avec un peu d'adrefle , 00 ne pût

de v Education. 147

infpirer le goût , même la fureur aux enfans , fans vanité , f«ns émulation , fans jaloufie. Leur vivacité , leur efprit imitateur fuffifent; fur-tout leur gaieté naturelle, inftrument dont la prife eft sûre , & dont jamais précepteur ne fut s'avifer. Dans tous les jeux où ils font bien perfuadés que ce n'eft que jeu , ils fouffrent fans fe plaindre, & même en riant, ce qu'ils ne fouffriroient jamais autrement , fans verfer des torrens de larmes. Les longs jeûnes, les coups , la brûlure, les fatigues de toute efpèce font les amufemens des jeunes fauvages; preuve que la douleur même a fon afTaifonnement , qui peut en ôter l'amertume; mais il n'appartient pas à tous les maîtres de favoir apprêter ce ragoût , ni peutêtre à tous les difciples de le favourer fans grimace. Me voilà de nouveau , fi je n'y prends garde , égaré dans les exceptions.

Ce qui n'en fouffre point eft cependant l'affujettiflement de l'homme à la douleur, aux maux de fon efpèce, aux accidens , aux périls de la vie, enfin à la mort; plus on le familiarifera avej toutes ces idées, plus on le guérira de l'importune fenfibilité qui ajoute au mal l'impatience de l'endurer; plus on l'apprivoifera avec les fouffrances qui peuvent l'atteindre, plus on leur ôtera, comme eût dit Montagne, la pointure de l'étrangeté, & plus auffi l'on rendra fon ame invulnérable & dure; fon corps fera la eu i rafle qui rebouchera tous les traits dont il pourroit être atteint au vif. Leg approches mêmes de la mort n'étant point la mort, à peine la fentira-t-il comme telle ; il ne mourra pas, pour ainfi dire : il fera vivant ou mort, rien de plus. C'eft de lui que le même Montagne eût pu dire , comme il a dit d'un Roi de Maroc : que nul homme n'a vécu fi avant dans la mort. La confiance & la fermeté font, ainfi que les autres vertus, des apprentiflages de l'enfance : mais ce n'eft pas en apprenant leurs noms aux enfans qu'on le$ leur enfeigne , c'eft en les leur faifant goûter fins qu'ils fâchent ce que c'eft.

Mais à propos de mourir, comment nous conduirons - nous avec notre élevé, relativement au danger de la petite vérole ? La lui ferons-nous inoculer en bas âge , ou fi nous attendrons qu'il la prenne naturellement ? Le premier parti plus conforme a notre

T ij

Traité

pratique, garantit du péril l'âge où la vie eft la plus précieufè '} au rifque de celui où elle l'eft le moins ; fi toutefois on peut donner le nom de rifque à l'inoculation bien adminiftrée.

Mais le fécond eft plus dans nos principes généraux , de laiffer faire en tout la nature, dans les foins qu'elle aime à prendre feule , & qu'elle abandonne auffi-tôt que l'homme veut s'en mêler. L'homme de la nature eft toujours préparé : biffons - le inoculer par le maître ; il choifira mieux le moment que nous.

N'allez pas de-Ik conclure que je blâme l'inoculation : car le raifonnement fur lequel j'en exempte mon élevé iroit très - mal aux vôtres. Votre éducation les prépare à ne point échapper à la petite vérole au moment qu'ils en feront attaqués : fi vous la laiffez venir au hafard, il eft probable qu'ils en périront. Je vois que dans les différens pays on réfifte d'autant plus à l'inoculation qu'elle y devient plus nécefTaire, & la raifon de cela fe fent aifément. A peine aufli daignerai-je traiter cette queftion pour mon Emile. Il fera inoculé , ou il ne le fera pas , félon le temps , les lieux , les circonftances : cela eft prefque indifférent pour lui. Si on lui donne la petite vérole , on aura l'avant2ge de prévoir & connoître fon mal d'avance ; c'eft quelque chofe : mais s'il la prend naturellement, nous l'aurons préfervé du médecin, c'eft encore plus.

Une éducation exclufive, qui tend feulement h dilîinguer du peuple ceux qui l'ont reçue, préfère toujours les inflruclions les plus coûteufes aux plus communes , & par cela même aux plus utiies. Ainfiles jeunes gens élevés avec foin apprennent tous à monter à cheval , parce qu'il en coûte beaucoup pour cela ; mais prefqu 'aucun d'eux n'apprend à nager, parce qu'il n'en coûte rien, & qu'un artifan peut favoir nager auffi-bieo que qui que ce foit. Cependant, fans avoir fait fon académie, un voyageur monte à. cheval, s'y tient & s'en fert allez pour le befoin ; mais dans l'eau , fi l'on ne nage, on fe noyé, & l'on ne nage point fans l'avoir appris. Enfin , l'on n'eft pas obligé de monter a cheval fous peine de la vie, au lieu que nul n'eft sûr d'éviter un danger auquel on eft

de r Education. 149

fi fouvent expofé. Emile fera dans l'eau comme fur la terre; que ne peut- il vivre dans tous les élémens ? Si l'on pouvoir apprendre à voler dans les airs, j'en ferois un aigle; j'en ferois une fala-" mandre , fi Ton pouvoir s'endurcir au feu.

On craint qu'un enfant ne fe noyé en apprenant à nager ; qu'il fe noyé en apprenant ou pour n'avoir pas appris , ce fera toujours votre faute. C'eft la feule vanité qui nous rend téméraires ; on ne Peft point quand on n'eft vu de perfonne : Emile ne le feroit pas quand il feroit vu de tout l'univers. Comme l'exercice ne dépend pas du rifque , dans un canal du parc de fon père il apprendroit a traverfer l'Hellefpont; mais il faut s'apprivoifer au rifque même , pour apprendre à ne s'en pas troubler ; c'eft une partie eflbntielle de l'apprentiflàge dont je parlois tout-à-1'heure. Au refte , attentif à mefurer le danger a fes forces, & de le partager toujours avec lui, je n'aurai guèrcs d'imprudence à craindre , quand je réglerai le foin de fa confervation fur celui que je dois à la mienne.

Un enfant eft moins grand qu'un homme ; il n'a ni fa force ni fa raifon , mais il voit & entend aufli-bien que lui , ou à très- peuprès ; il a le goût auflî fenfible , quoiqu'il l'ait moins délicat, & diftingue aufli-bien les odeurs, quoiqu'il n'y mette pas la même fenfualité. Les premières facultés qui fe forment & fe perfectionnent en nous , font les fens. Ce font donc les premières qu'il faudroit cultiver; ce font les feules qu'on oublie, ou celles qu'on néglige le plus.

Exercer les fens n'eft pas feulement en faire ufage , c'eft apprendre à bien juger par eux, c'eft apprendre, pour ainfi dire , h fentir; car nous ne favons ni toucher, ni voir, ni entendre que comme nous avons appris.

Il y a un exercice purement naturel & méchanique , qui fert a rendre le corps robufte , fans donner aucune prife au jugement : nager, courir, fauter, fouetter un fabot , lancer des pierres; tout cela eft fort bien : mais n'avons -nous que des bras & des jambes? N'avons-nous pas aufli des yeux, des oreilles, & ces organes fontils fuperflus a l'ufage des premiers ? N'exercez donc pas feulement

les forces, exercez tous les fens qui les dirigent, tirez de chacun d'eux tout le parti poffible , puis vérifiez l'impreffion de l'un par l'autre. Mefurez, comptez, pefez, comparez. N'employez la force qu'après avoir eftimé la réfiftance : faites toujours en forte que l'efrimation de l'effet précède l'ufage des moyens. Intéreffez l'enfant a. ne jamais faire d'efforts itifuffifans ou fuperflus. Si vous l'accoutumez à prévoir ainfi l'effet de tous fes mouvemens, & à redreffer fes erreurs par l'expérience , n'efî-il pas clair que plus il agira , plus il deviendra judicieux ?

S'agit - il d'ébranler une maffe ? S'il prend un levier trop

long , il dépenfera trop de mouvement, s'il le prend trop court, il

n'aura pas aflèz de force : l'expérience lui peut apprendre a choifir

précifément le bâton qu'il lui faut. Cette fageffe n'eft donc pas

au-deffus de fon âge. S'agit-il de porter un fardeau ? S'il veut le

prendre auffi pefant qu'il peut le porter, & n'en point effayer qu'il

ne fouleve, ne fera-t-il pas forcé d'en eftimer le poids h la vue ?

Sait- il comparer des malles de même matière & de différentes

grorTeurs ? Qu'il choififfe entre des maffes de même groffeur &

de différentes matières; il faudra bien qu'il s'applique à comparer

leurs poids fpécifiques. J'ai vu un jeune homme, très-bien élevé,

qui ne voulut croire qu'après l'épreuve, qu'un feau plein de gros

coupeaux de bois de chêne fût moins pefant que le même feau

rempli d'eau.

Nous ne fommes pas également maîtres de l'ufage de tous nos fens. Il y en a un , favoir le toucher, dont l'aftion n'eft jamais fufpendue durant la veille ; il a été répandu fur la furface entière de notre corps, comme une garde continuelle, pour nous avertir de tout ce qui peut l'offenfer. C'efl auffi celui dont , bon gré malgré , nous acquérons le plutôt l'expérience par cet exercice continuel , & auquel par conféquent nous avons moins befoin de donner une culture particulière. Cependant nous obfervons que les aveugles ont le taft plus sûr & plus fin que nous; parce que, n'étant pas guidés par la vue, ils font forcés d'apprendre à tirer uniquement du premier fens les jugemens que nous fournit l'autre. Pourquoi donc ne nous exerec-t-on pas à marcher comme eux

de l' Éducation. 151

clans l'obfcurité, à connoître les corps que nous pouvons atteindre , à juger des objets qui nous environnent, a faire, en un mot, de nuit & fans lumière, tout ce qu'ils font de jour & fans yeux ? Tant que le foleil luit, nous avons fur eux l'avantage ; dans les ténèbres ils font nos guides a leur tour. Nous fommes aveugles la moitié de la vie ; avec la différence que les vrais aveugles favent toujours fe conduire, & que nous n'ofons faire un pas au cœur de la nuit. On a de la lumière, me dira-t-on. Eh ! quoi, toujours des machines ! Qui vous répond quelles vous fuivront par-tout au bsfoin ? Pour moi, j'aime mieux qu'Emile ait des yeux au bout de fes doigts , que dans la boutique d'un chandelier,

ÊTES - VOUS enfermé dans un édifice au milieu de la nuit, frappez des mains; vous appercevrez au réfonnement du lieu , fi l*efpace tïï grand ou petit , fi vous êtes au milieu ou dans un coin. A demi- pied d'un mur, l'air moins ambiant & plus réfléchi, vous porte une autre fenfation au vifage. Reftez en place , & tournezvous fucceflîvement de tous les côtés; s'il y a une porte ouverte, un léger courant d'air vous l'indiquera. Etes-vous dans un bateau , vous connoîtrez à la manière dont l'air vous frappera le vifage, non-feulement en quel fens vous allez, mais fi le fil de la rivière vous entraîne lentement ou vite. Ces obfervations & mille autres femblables , ne peuvent bien fe faire que de nuit; quelque attention que nous voulions leur donner en plein jour, nous ferons aidés ou diftraits par la vue, elles nous échapperont. Cependant il n'y a encore ici ni mains , ni bâton : que de connoiflances oculaires on peut acquérir par le toucher, même fans rien toucher du tout !

BEAUCOUP de jeux de nuit. Cet avis efir plus important qu'il ne fomble. La nuit effraie naturellement les hommes , & quelquefois les animaux. (3S)

La raifon , les connoi/Tances , l'efprit, le courage délivrent peu de gens de ce tribut. J'ai vu des raifonneurs , des efprits forts, des philofophes, des militaires intrépides en plein jour, trembler

(38) Cet effroi devient très-manifefte clans les grandes dcliples de foleil..

Traité

la nuit , comme des femmes , au bruit d'une feuille d'arbre. On attribue cet effroi aux contes des nourrices, on le trompe; il y a une caufe naturelle. Quelle eft cette caufe ? La même qui rend les fourds défians & le peuple fuperflitieux ; l'ignorance des chofes qui nous environnent & de ce qui fe paffe autour de nous. (30) Accoutumé d'appercevoir de loin les objets, & de prévoir leurs imprefïions d'avance , comment, ne voyant plus rien de ce

qui

( 39) En voici encore une autre caufe bien expliquée par un Philofophe dont je cite fouvent le Livre, & dont les grandes vues m'inftruifent encore plus fouvent.

„ Lorfque par des circonflances par- „ ticulières nous ne pouvons avoir une 5, idée de la diftance, & que nous ne „ pouvons juger des objets que par la ,, grandeur de l'angle, ou plutôt de „ l'image qu'ils forment dans nos yeux, „ nous nous trompons alors néceffai-

,, rement fur la grandeur de ces objets; ,, tout le monde a éprouvé qu'en voya-

géant la nuit; on prend un buiflbn „ dont on eft près pour un grand ar- ,, bre dont ou eft loin , ou bien on prend ,,un grand arbre éloigné pour u n buif- „ fou qui dt voifin: de même fi on ne „ connoit pas les objets par leur forme , ,, & qu'on ne puifle avoirpar ce moyen „ aucune idée de diftance , on fe ,, trompera encore néccflaircmenr ; une ,, mouche qui paffera avec rapidité à ,, quelques pouces de diftance de nos ,, yeux . nous paroîtra dans ce cas être ,, un oifeau qui en feroit à une grande „ diftance ; un cheval qui feroit fans „ mouvement dans le milieu d'une ,, campagne & qui feroit dans une at«

„ titude femblable , par exemple , à cel- „ le d'un mouton , ne paroîtra plus ,, qu'un gros mouton , tant que nous „ ne reconnoînons pas que c'eft un „ cheval; mais dès que nous l'aurons „ reconnu, il nous paroîtra dans l'inf- „ tant gros comme un cheval, & nous „ rectifierons fur le champ notre pre- „ mier jugement.

,, Toutes les fois qu'on fe trouvera „ dans la nuit dans des lieux inconnus , ,,où Tonne pourra juger de la diftan- „ ce , & où l'on ne pourra reconnoî- ,, tre la forme des chofes à caufe de „ l'obfcurité , on fera en danger de „ tomber à tout inftant dans l'erreur ,, au fitjet des jugemens que l'on fera „ fur les objets qui fe préfenteront ; ,, c'eft de-là que vient la frayeur & l'ef- „ pèce de crainte intérieure que l'obf- „ curité delà nuit fait fentira prefque „ tous les hommes; c'elt fur cela qu'eft „ fondée l'apparence des fpcclres & „ des figures gigantelques & épouvan- „ tables que tant de gens difeut avoir „ vues: on leur répond communément „ que ces figures étoient dans leur ima- », gination ; cependant elles pouvoient ,, Ctre réellement dans leurs yeux , &il „ cfl très-poffible qu'ils aient en effet

de v Education.

qui m'entoure, n'y fuppoferois-je pas mille êtres, mille mouvemens qui peuvent me nuire, & dont il m 'eft impoflible de me garantir ? J'ai beau favoir que je fuis en sûreté dans le lieu où je me trouve ; je ne le fais jamais auffi-bien que fi je le voyois actuellement : j'ai donc toujours un fujet de crainte que je n'avois pas en plein jour. Je fais, il eft vrai, qu'un corps étranger ne peut guères agir fur le mien , fans s'annoncer par quelque bruit ; aufli, combien j'ai fans cefîè l'oreille alerte ! Au moindre bruit dont je ne puis difcerner la caufè, l'intérêt de ma confervation nie

„ vu ce qu'ils dirent avoir vu : car il ,> doit arriver néceiïairement , toutes ,, les fois qu'on ne pourra juger d'un j, objet que par l'angle qu'il forme dans „ l'œil , que cet objet inconnu groflira ,, & grandira, à mefure qu'on en fera „ plus voifin , & que s'il a d'abord paru „ au fpeftateur qui ne peut connaître », ce qu'il voit, ni juger à quelle dif- „ tance il le voit, que s'il a paru,dis- „jc, d'abord de la hauteur de quel- „ ques pieds lorfqu'il étoit à la diftan- „ ce de vingt où trente pas, il doit „ paroître haut de plufieurs toifes lorf- „ qu'il n'en fera plus éloigné que de „ quelques pieds, ce qui doit en effet „ l'étonner & l'effrayer , jufqu'à ce „ qu'enfin il vienne à toucher l'objet „ ou à lereconnoître; car dans l'inf- „ tant même qu'il reconrtoîtra ce que „ c'elt, cet objet oui lui paroiffoit gi- ,,gantefque, diminuera rout-à-coup, „ & ne lui paroîtra plus avoir que fa „ grandeur réelle ; mais fi l'on fuit ou ,, qu'on n'ofe approcher, il eft certain „ qu'on n'aura d'autre idée de cetob- „ jet que celle de l'image qu'il for- ,, moit dans l'œil, qu'on aura réelle- „ ment vu une figure gigantefque ou

Traite de VEduc. Tome I.

„ épouvantable par la grandeur & par ,, la forme. Le préjugé des fpeetres „ eft donc fondé dans la nature , & ,, ces apparences ne dépendent pas, », comme le croient les Philofophes , „ uniquement de l'imagination. Hijî.

„ Nat. T. Vl.pag. 22 , /b-I2.

J'ai triché de montrer dans le texte comment il en dépend toujours en partie, & quant à la caule expliquée dans ce paflage, on voit que l'habitude de marcher la nuit doit nous apprendre à diftinguer les apparences que la reflemblance des formes & la diverfité des diftances font prendre aux objets à nos yeux dans l'obfcurité: car lorfque l'air efr encore affez éclairé pour nous laiffer appercevoir les contours des objets , comme il y a plus d'air interpofé dans un plus grand éloignement , nous devons toujours voir ces contours moins marqués quand l'objet eft plus loin de nous, cequifuflît à force d'habitude pour nous garantir de l'erreur qu'explique ici M. de Duffon. Quelqu'explication qu'on préfère, ma méthode eft donc toujours efficace , &c'eft ce que l'expérience confirme parfaitement.

fait d'abord fuppofer tout ce qui doit le plus m'engager à me tenir fur mes gardes, & par conféquent tout ce qui eft le plus propre à m'effrayer.

N'entends-je absolument rien ? Je ne fuis pas pour cela tranquille ; car enfin fans bruit on peut encore me furprendre. Il faut que je fuppofe les chofes telles qu'elles étoient auparavant, telles qu'elles doivent encore être, que je voye ce que je ne vois pas. Ainfi forcé de mettre en jeu mon imagination , bientôt je n'en fuis plus maître , & ce que j'ai fait pour me raflurer , ne fert qu'à m 'allarmer davantage. Si j'entends du bruit, j'entends des voleurs; fî je n'entends rien , je vois des phantômes : la vigilance que m'infpire le foin de me conferver, ne me donne que fujets de crainte. Tout ce qui doit me raflurer n'eft que dans ma raifon : l'inftinft plus fort me parle tout autrement qu'elle. A quoi bon penfer qu'on n'a rien à craindre, puifqu'alors on n'a rien a faire?

La caufe du mal trouvée indique le remède. En toute chofe l'habitude tue l'imagination , il n'y a que les objets nouveaux qui la réveillent. Dans ceux que l'on voit tous les jours , ce n'eft plus l'imagination qui agit, c'eftla mémoire, & voila la raifon de l'axiome al afflietis non fit pajfio; car ce n'eft qu'au feu de l'imagination que les partions s'allument. Ne raifonnez donc pas avec celui que vous voulez guérir de l'horreur des ténèbres : menez-l'y fouvent, & foyez sûr que tous les argumens de la philofophie ne vaudront pas cet ufage. La tête ne tourne point aux couvreurs fur les toits, & l'on ne voit plus avoir peur dans l'obfcurité quiconque eft accoutumé d'y être.

Voila donc pour nos jeux de nuit un autre avantage ajouté au premier : mais pour que ces jeux réunifient, je n'y puis trop recommander la gaieté. Rien n'eft fi trifte que les ténèbres : n'allez pas enfermer votre enfant dans un cachot. Qu'il rie en entrant dans l'obfcurité ; que le rire le reprenne avant qu'il en forte; que, tandis qu'il y eft, l'idée des amufemens qu'il quitte, & de ceux qu'il va retrouver, le défende des imaginations phantaftiqucs qui pourroient l'y venir chercher.

de r Éducation. 15$

Il eft un terme de la vie au-delà duquel on rétrograde en avançant. Je fens que j'ai pafTé ce terme. Je recommence , pour ainfi dire, une autre carrière. Le vuide de l'âge mûr, qui s'eft fait fentir a moi , me retrace le doux temps du premier âge. En vieillifïànt je redeviens enfant, & je me rappelle plus volontiers ce que j'ai fait a dix ans, qu'à trente. Lefteurs, pardonnez-moi donc de tirer quelquefois mes exemples de moi-même; car pour bien faire ce livre, il faut que je le farte avec plaifir.

J'ktois à la campagne en penfion , chez un miniftre appelle M. Lambercier. J'avois pour camarade un coufin plus riche que mot , & qu'on traitoit en héritier , tandis qu'éloigné de mon père , je n'étois qu'un pauvre orphelin. Mon grand coufin Bernard étoit finguliérement poltron , fur-tout la nuit. Je me moquai tant de fa frayeur , que M. Lambercier , ennuyé de mes vanteries , voulut mettre mon courage à l'épreuve. Un foir d'automne, qu'il faifoit très-obfcur , il me donna la clef du temple , & me dit d'aller chercher dans la chaire la bible qu'on y avoit laifTée. II ajouta, pour me piquer d'honneur, quelques mots qui me mirent dans l'impuifTance de reculer.

Je partis fans lumière; fi j'en avois eu, ç'auroit peut-être été pis encore. Il falloit paflèr par le cimetière, je le traverfai gaillardement; car tant que je me fentois en plein air, je n'eus jamais de frayeurs nocturnes.

En ouvrant la porte, j'entendis à la voûte un certain rerentiffement que je crus reffembler a des voix, & qui commença d'ébranler ma fermeté romaine. La porte ouverte, je voulus entrer : mais a peine eus-je fait quelques pas, que je m'arrêtai. En appercevant l'obfcurité profonde qui régnoit dans ce vafte lieu, je fus faifi d'une terreur qui me fit drefler les cheveux; je rétrograde, je fors, je me mets à fuir tout tremblant. Je trouvai dans la cour un petit chien nommé Sultan, dont les carefies me raflurerent. Honteux de ma frayeur, je reviens fur mes pas, tâchant pourtant d'emmener avec moi Sultan , qui ne voulut pas me Cuivre. Je franchis brufquement la porte, j'entre dans l'églife. A

V ij

1 56 Traité

peine y fus-je rentré, que la frayeur me reprit, mais fi fortement, que je perdis la tête; & quoique la chaire fût a droite, & que je le fuffe très-bien, ayant tourné fans m'en appercevoir , je la cherchai long- temps à gauche, je m'embarrafTai dans les bancs, je ne favois plus où j'étois; & ne pouvant trouver ni la chaire, ni la porte, je tombai dans un bouleverfement inexprimable. Enfin j'apperçois la porte , je viens à bout de fortir du temple , & je m'en éloigne comme la première fois , bien réfolu de n'y jamais rentrer feul qu'en plein jour.

Je reviens jufqu'a la maifon. Prêt a entrer, je diftingue la voix de M. Lambercier à de grands éclats de rire. Je les prends pour moi d'avance, & confus de m'y voir expofé , j'héfite à ouvrir la porte. Dans cet intervalle , j'entends Mademoifelle Lambercier i'inquiéter de moi , dire à la fervante de prendre la lanterne , & M. Lambercier fe difpofer a me venir chercher , efeorté de mon intrépide coufin , auquel enfuite on n'auroit pas manqué de faire tout l'honneur de l'expédition. A l'inftant toutes mes frayeurs cefîènt, & ne me biffent que celle d'être furpris dans ma fuite: je cours , je vole au temple fans m'égarer , fans tâtonner j'arrive a. la chaire, j'y monte, je prends la bible, je m'élance en bas , dans trois fauts je fuis hors du temple, dont j'oubliai même de fermer la porte , j'entre dans la chambre hors d'haleine , je jette la bible fur la table, effaré , mais palpitant d 'ai fe d'avoir prévenu le fecours qui m'étoit deftiné.

On me demandera fi je donne ce trait pour un modèle a fuiyre, & pour un exemple de la gaieté que j'exige dans ces fortes d'exercices ? Non , mais je le donne pour preuve que rien n'eft plus capable de raflurcr quiconque eft effrayé des ombres de la nuit , que d'entendre, dans une chambre voifine , une compagnie afTcmblée rire & caufer tranquillement. Je voudrois qu'au lieu de s'amufer ainfi feul avec fon élevé, on raflèmblât les foirs beaucoup d'enfans de bonne humeur; qu'on ne les envoyât pas d'abord féparément , mais plufieurs enfemble , & qu'on n'en hafardât aucun parfaitement fui, qu'on ne fe fût bien affuré d'avance qu'il n'en feroit pas trop effrayé.

de r Éducation. 157

Je n'imagine rien de fi plaifant & de fi utile que de pareils jeux , pour peu qu'on voulût ufer d'adreffe à les ordonner. Je ferois dans une grande faile, une efpèce de labyrinthe, avec des tables, des fauteuils, des chaifes, des paravants. Dans les inextricables tortuofités de ce labyrinthe, j'arrangerois au milieu de huit ou dix boîtes d'atrappe, une autre boite prefque femblable , bien garnie de bonbons; je défignerois en termes clairs, mais fuccincls , le lieu précis où fe trouve la bonne boîte : je donnerois le renfeignement fuffifant pour la diftinguer à des gens plus attentifs & moins étourdis que des enfans ; (40) puis, après avoir fait tirer au fort les petits concurrens , je les enverrois tous l'un après l'autre, jufqu'à ce que la bonne boîte fût trouvée; ce que j'aurois foin de rendre difficile, à proportion de leur habileté.

Figurez-vous un petit Hercule arrivant une boîte a la main, tout fier de fon expédition. La boîte fe met fur la table, on l'ouvre en cérémonie. J'entends d'ici les éclats de rire , les huées de la bande joyeufe , quand , au lieu des confitures qu'on attendoit, on trouve bien proprement arrangés fur delà mouffe ou fur du coton, un hanneton , un efcargot , du charbon, du gland, .un navet ou quelque autre pareille denrée. D'autres fois, dans une pièce nouvellement blanchie on fufpendra, près du mur, quelque jouet, quelque petit meuble qu'il s'agira d'aller chercher, fans toucher au mur. A peine celui qui l'apportera fera-t-il rentré, que, pour peu qu'il ait manqué a la condition, le bout de fon chapeau blanchi , le bout de fes fouliers , la bafque de fon habit, fa manche trahiront fa mal-adreiTe. En voilà bien affez, trop peutêtre, pour faire entendre l'efprit de ces fortes de jeux. S'il faut tout vous dire, ne me lifez point.

Quels avantages un homme ainfi élevé n'aura t- il pas la nuit fur les autres hommes ? Ses pieds accoutumés à s'affermir dans

( 40) Pour les exercera l'attention, longueurs, jamais un mot fuperflu.

ne leur dites jamais que des chofes Mais auffi ne taillez dans vos difeour»

qu'ils aient un intérêt fenCble & pré- ni obfeuiité ni équivoque. fent à bien entendre; fur-tout point de

158 Traité

les ténèbres , fes mains exercées a s'appliquer aifément a tous les corps environnans , le conduiront fans peine dans la plus épaiffe obfcurité. Son imagination pleine des jeux noclurnes de fajeuneffe, fe tournera difficilement fur des objets effrayans. S'il croit entendre des éclats de rire , au lieu de ceux des efprits follets , ce feront ceux de fes anciens camarades : s'il fe peint une affemblée, ce ne fera point pour lui le fabat , mais la chambre de fon gouverneur. La nuit ne lui rappellant que des idées gaies , ne lui fera jamais affreufe; au lieu de la craindre, il l'aimera. S'agit- il d'une expédition militaire, il fera prêt à toute heure, auffi-bien feul , qu'avec fa troupe. Il entrera dans le camp de Saiil, il le parcourra fans s'égarer, il ira jufqu'a la tente du Roi fans éveiller perfonne. Il s'en retournera fans être apperçu. Faut-il enlever les chevaux de Rhéfus , adreffez-vous à lui fans crainte. Parmi les gens autrement élevés, vous trouverez difficilement un Uliffe.

J'Ai vu des gens vouloir , par des furprifes, accoutumer les enfans à ne s'effrayer de rien la nuit. Cette méthode eft très-mauyaife; elle produit un effet tout contraire a celui qu'on cherche, & ne lert qu'à les rendre toujours plus craintifs. Ni la raifon, ni l'habitude ne peuvent rafTurer fur l'idée d'un danger préfent, dont on ne peut connoître le degré, ni l'efpèce; ni fur la crainte des furprifes qu'on a fouvent éprouvées. Cependant comment s'affurer de tenir toujours votre élevé exempt de pareils accidens r Voici le meilleur avis, ce me femble , dont on puiffe le prévenir la-deflus. Vous êtes alors , dirois-je h mon Emile, dans le cas d'une iufle dcfenfe; car l'aggreffeur ne vous laiffe pas juger s'il veut vous faire mal ou peur, & comme il a pris fes avantages, la fuite même n'eft pas un refuge pour vous. Saififfez donc hardiment celui qui vous furprend de nuit, homme ou bête, il n'importe ; ferrez-le , empoignez- le de toute votre force ; s'il fe débat, frappez, ne marchandez point les coups, & quoi qu'il puiffe dire ou faire, ne lâchez jamais prife , que vous ne fâchiez bien ce que c'en1 : l'éelairciffement vous apprendra probablement qu'il n'y avoit pas beaucoup h craindre, & cette manière de taiter les plaifans , doit naturellement les rebuter d'y revenir.

de v Éducation. i 59

QUOIQUE le toucher foit de tous nos fens celui dont nous avons le plus continuel exercice , fes jugemens reftent pourtant , comme je l'ai dit , imparfaits & groffiers , plus que ceux d'aucun autre ; parce que nous mêlons continuellement h fon ufage celui de la vue, & que l'œil atteignant à l'objet plutôt que la main , l'efprit juge prefque toujours fans elle. En revanche, les jugemens du taft font les plus sûrs, précifément, parce qu'ils font les plus bornés: car ne s'étendant qu'aufli loin que nos mains peuvent atteindre , ils rectifient l'étourderie des autres fens , qui s'élancent au loin fur des objets qu'ils apperçoiventà peine, au lieu que tout ce qu'apperçoit le toucher, il l'apperçoit bien. Ajoutez que, joignant, quand il nous plaît , la force des mufcles a l'action des nerfs, nous unifions , par une fenfation fimultanée , au jugement de la température, des grandeurs, des figures, le jugement du poids & de la foliditi. Ainfi le toucher étant de tous les fens celui qui nous inftruit le mieux de l'imprefllon que les corps étrangers peuvent faire fur le nôtre , eft celui dont l'ufage eft le plus fréquent , & nous donne le plus immédiatement la connoiflance néceffaire a notre confervation.

Comme le toucher exercé fupplée à la vue, pourquoi ne pourroit-il pas auffi fuppléer à fouie jufqu'a certain point, puifque les fons excitent dans les corps fonores des ébranlemens fenfibles au tacl? En pofant une main fur le corps d'un violoncelle , on peut , fans le fecours des yeux ni des oreilles diftinguer,a la feule manière dont le bois vibre & frémit, fi le fon qu'il rend eft grave ou aigu , s'il eft tiré de la chanterelle ou du bourdon. Qu'on exerce le fens à ces différences , je ne doute pas qu'avec le temps , on n'y pût devenir fenfible au point d'entendre un air entier par les doigts. Or, ceci fuppofé , il eft clair qu'on pourroit aifément parler aux fourds en mufique ; car les fons & les temps, n'étant pas moins fufceptiblesde combinaifons régulières que les articulations & les voix , peuvent être pris de même pour les élémens du difcours.

Il y a des exercices qui émouffent le fens du toucher, & le rendent plus obtus : d'autres au contraire l'aiguifent & le rendent plus délicat & plus fin. Les premiers , joignant beaucoup de mouvement & de force à la continuelle impreffion des corps durs, rendent la

i6o .Traité

peau rude , caileufe , & lui ôrent le fentiment naturel ; les féconds font ceux qui varient ce même fentiment par un tact léger & fréquent, en forte que l'efprit attentif à des impreffions inceffamment répétées , acquiert la facilité de juger toutes leurs modifications. Cette différence eft fenfible dans l'ufage des inftrumens demufique: le toucher dur & meurtrifTant du violoncelle , de la contre-baffe , du violon même , en rendant les doigts plus flexibles , raccornit leurs extrémités. Le toucher lice & poli du c'r.vecin les rend auffi flexibles & plus fenfibles en même-temps. En ceci donc le clavecin eft à préférer.

Il importe que la peau s'endurciffe aux imprefîions de l'air, & puiffe braver fes altérations ; car c'eft elle qui défend tout le refte. A cela près , je ne voudrois pas que la main trop fervilemenr appliquée aux mêmes travaux , vînt à s'endurcir , ni que fà peau devenue prefque offeufe perdît ce fentiment exquis, qui donne à connoitre quels fons les corps fur lefquels on la paffe , & , félon l'efpece de contact , nous fait quelquefois, dans l'obfcurité , friffonner en diverfes manières.

Pourquoi faut- il que mon élevé foit forcé d'avoir toujours fous fes pieds une peau de bœuf? Quel mal y auroit-il que la fienne propre pût au befoin lui fervir de femelle? Il eft clair qu'en cette partie , la délicateffe de la peau ne peut jamais être utile à rien, & peut fouvent beaucoup nuire. Eveillés à minuit au cœur de l'hiver par l'ennemi dans leur ville , les Genevois trouvèrent plutôt leurs fufils que leurs fouliers. Si nul d'eux n'avoit fu marcher nuds pieds, qui fait fi Genève n'eût point été prife ?

Armons toujours l'homme contre les accidens imprévus. Qu'Emile coure les matins a pieds nuds , en toute faifon , par la chambre, par l'efcalier , par le jardin; loin de l'en gronder, je l'imiterai; feulement j'aurai foin d'écarter le verre. Je parlerai bientôt des travaux & des jeux manuds ; du refte, qu'il apprenne a faire tous les pas qui favorifent les évolutions du corps , à prendre dans toutes les attitudes une pofition aifée & folide ; qu'il fâche fauter en éloignement, en hauteur, grimper fur un arbre , franchir un

mur ;

mur; qu'il trouve toujours fon équilibre ; que tous fes mouvemens fes geftes foient ordonnés félon les loix de la pondération , longtemps avant que la Statique fe mêle de les lui expliquer. A la manière dont fon pied pofe à terre , & dont fon corps porte fur fa jambe , il doit fentir s'il eft bien ou mal. Une afllette afturée a toujours de la grâce , & les poftures les plus fermes font auflî les plus élégantes. Si j'étois Maître à danfer, je ne ferois pas toutes les fingeries de Marcel (41 ) , bonnes pour le pays où il les fait: mais au lieu d'occuper éternellement mon élevé à des gambades, je le menerois au pied d'un rocher: là, je lui montrerois quelle attitude il faut prendre, comment il faut porter le corps & la tête , quel mouvement il faut faire, de quelle manière il fautpofer, tantôt le pied , tantôt la main , pour fuivre légèrement les fentiers efcarpés , raboteux & rudes, & s'élancer de pointe en pointe , tant en montant qu'en defcendant. J'en ferois l'émule d'un chevreuil , plutôt qu'un Danfeur de l'Opéra.

Autant le toucher concentre fes opérations autour de l'homme, autant la vue étend les fiennes au-delà de lui. C'eft-là ce qui rend celles-ci trompeufes ; d'un coup-d'œil un homme embraflè la moitié de fon horizon. Dans cette multitude de fenfations fimultanées & de jugemens qu'elles excitent , comment ne fe tromper fur aucun ? Ainfi la vue eft de tous nos fens le plus fautif, précifément parce qu'il eft plus étendu, & que, précédant de bien loin tous les autres, fes opérations font trop promptes & trop vaftes , pour pouvoir être rectifiées par eux. Il y a plus ; les illufions mêmes de la perfpeâive nous font néceftaires pour parvenir à connoitre l'étendue, & à comparer fes parties. Sans les faufles apparences , nous ne verrions rien

(41) Célèbre Maître à danfer de encore aujourd'hui un Artifle Corné- Paris , lequel , connoiiïant bien fon dien, faire ainfi l'important & le fou, monde , faifoit l'extravagant par rufe , & ne rdulïir pas moins bien. Cette mé- & donnoit à fon art une importance thode elt toujours sûre en France. Le qu'on feignoit de trouver ridicule, vrai talent , plus (impie & moins chaimais pour laquelle on lui portoit au latant, n'y fait point fortune. Lainofond le plus grand refpeft. Dans un dcllie y eft la vertu des fots. autre art, non moins frivole, on voit

Traité de VÉduc. Tome I. X

i62 Traité

dans l'éloignement ; fans les gradations de grandeur & de lumière, nous ne pourrions eftimer aucune diftance , ou plutôt il n'y en auroit point pour nous. Si de deux arbres égaux , celui qui eft à cent pas de nous , nous paroiffoit auffi grand & auffi diftin& que celui qui eft à dix , nous les placerions à côté l'un de l'autre. Si nous appercevions toutes les dimenfions des objets fous leur véritable mefure , nous ne verrions aucun efpace , & tout nous paroîtroit fur notre œil.

Le fens de la vue n'a , pour juger la grandeur des objets & leur diftance , qu'une même mefure, favoir , l'ouverture de l'angle qu'ils font dans notre œil ; & comme cette ouverture eft un effet fimple d'une caufe compofée , le jugement qu'il excite en nous, laiffe chaque C2ufe particulière indéterminée , ou devient néceffairement fautif. Car comment diftinguer à la fimple vue fi l'angle par lequel je vois un objet plus petit qu'un autre, eft tel parce que ce premier objet eft en effet plus petit, ou parce qu'il eft plus éloigné?

Il faut donc fuivre ici une méthode contraire à la précédente ; au lieu de fimplifier la fenfation , la doubler , la vérifier toujours par une autre ; affujettir l'organe vifuel à l'organe tafti le , & réprimer , pour ainfi dire, l'impétuofité du premier fens par la marche pefante & réglée du fécond. Faute de nous affervir à cette pratique, nos mefures par eftimation font très-inexactes. Nous n'avons nulle précifion dans le coup-d'œil pour juger les hauteurs, les longueurs, les profondeurs , les diftances ; & la preuve que ce n'eft pas tant la faute du fens que de fon ufage , c'eft que les Ingénieurs, les Arpenteurs , les Architectes , les Maçons , les Peintres , ont en général le coup-d'œil beaucoup plus sûr que nous , & apprécient les mefures de l'étendue avec plus de juftefle ; parce que leur métier leur donnant en ceci l'expérience que nous négligeons d'acquérir , ils ôtent l'équivoque de l'angle , par les apparences qui l'accompagnent, & qui déterminent plus exactement à leurs yeux , le rapport des deux caufes de cet angle.

Tout ce qui donne du mouvement au corps fans le contraindre, eft toujours facile à obtenir des enfans. Il y a mille moyens de les intérefier à mefurer, aconnoîtic, à eftimer les diftances. Voila un

de r Éducation. 163

Ceri fier fort haut, comment ferons-nous pour cueillir des cerifes? L'échelle de la grange eft-elle bonne pour cela? Voila un ruifleau fort large, comment le traverferons - nous ? Une des planches de la cour pofera-t-elle fur les deux bords ? Nous voudrions de nos fenêtres pêcher dans les foflés du Château , combien de brafles doit avoir notre ligne ? Je voudrois faire une balançoire entre ces deux arbres, une corde de deux toifes nous fuffira-t-elle ? On me dit que dans l'autre maifon notre chambre aura vingt-cinq pieds quarrés ; croyezvous qu'elle nous convienne ? Sera-t-elle plus grande que celle-ci? Nous avons grand faim , voilà deux villages , auquel des deux ferons-nous plutôt pour dîner ? &c.

Il s'agiflbit d'exercer a la courfe un enfant indolent & parefTeux, qui ne fe portoit pas de lui-même a cet exercice ni à aucun autre , quoiqu'on le deftinât à l'état militaire : il s'étoitperfuadé , je ne fais comment, qu'un homme de fon rang ne devoit rien faire ni rien favoir , & que fa noblefle devoit lui tenir lieu de bras, de jambes, ainfi que de toute efpece de mérite. A faire d'un tel Gentilhomme un" Achille au pied-léger , l'adrefle de Chiron même eût eu peine à fuffire. La difficulté étoit d'autant plus grande que je ne voulois lui prefcrire abfolument rien. J'avois banni de mes droits les exhortations, les promettes, les menaces , l'émulation, le defir de briller: comment lui donner celui de courir fans lui rien dire? Courir moimême eût été un moyen peu sûr& fujetà inconvénient. D'ailleurs, il s'agiflbit encore de tirer de cet exercice quelque objet d'inflruction pour lui, afin d'accoutumer les opérations delà machine & celles du jugement à marcher toujours de concert. Voici comment je m'y pris: moi , c'eft à-dire, celui qui parle dans cet exemple.

En m'allant promener avec lui les après-midi , je mettois quelquefois dans ma poche deux gâteaux d'une efpece qu'il aimoit beaucoup ; nous en mangions chacun un à la promenade ( 42 ) , & nous

(41) Promenade champûtre, com- fexe. C'eft -là qu'ils commencent à fe me on verra dans Pinftant. Les prome- rendre vains & a vouloir être regardés ; nades publiques des villes font perni- c'eft au Luxembourg , aux Thuilleries, cieufes aux enfans de l'un & de l'autre fur- tout au Palais Royal , que la belle

Xij

Traité

revenions fort contens. Un jour il s'apperçut que j'avois trois gâteaux; il en auroit pu manger fïx fans s'incommoder : il dépêche promptement le lien pour me demander le troifième. Non , lui disje , je le mangerois fort bien moi-même , ou nous le partagerions , mais j'aime mieux le voir difputer à la courfe par ces deux petits garçons que voilà. Je les appellai , je leur montrai le gâteau & leur propofai la condition. Ils ne demandèrent pas mieux. Le gâteau fut pofé fur une grande pierre qui fervit de but. La carrière fut marquée, nous allâmes nous affeoir ; au lignai donné les petits garçons partirent : le viftorieux fe faifit du gâteau, & le mangea fans miséricorde aux yeux des fpectateurs & du vaincu.

Cet amufement valoit mieux que le gâteau, mais il ne prit pas d'abord & ne produifit rien. Je ne me rebutai ni ne me prefTai ; l'inftitution des enfans eft un métier où il faut favoir perdre du temps pour en gagner. Nous continuâmes nos promenades ; fouvent on prenoit trois gâteaux, quelquefois quatre, & de temps à autre il y en avoit un , même deux pour les coureurs. Si le prix n'étoit pas grand , ceux qui le difputoient n'étoient pas ambitieux ; celui qui le remportoit étoit loué, fêté, tout fe faifoit avec appareil. Pour donner lieu aux révolutions & augmenter l'intérêt, je marquois la carrière plus longue , j'y fouffrois plufleurs concurrent A peine étoient-ils dans la lice que tous les pafTans s'arrêtoient pour les voir; les acclamations, les cris, les battemens de mains les animoient, je voyois quelquefois mon petit bonhomme trefiaillir, fe lever, s'écrier quand l'un étoit prêt d'atteindre ou de paffer l'autre : c'étoient pour lui des Jeux Olympiques.

CEPENDANT les concurrens ufoient quelquefois de fupercherie ; ils fe retenoient mutuellement ou fe faifoient tomber , ou pouflbient des cailloux au pafTage l'un de l'autre. Cela me fournit un fu jet de les féparer, & de les faire partir de différens termes , quoi qu'également éloignés du but; on verra bien-tôt la raifon de

jeunette de Pnris va prendre cet air im & la fait huer & déteflcr dans toute pertinent & fat qui la rend fi ridicule, l'Europe.

'Tome HI

pag j6s ■

l'unie (!(• ma raillerie il I évertue e1 remporte Le prix,

KmiU .

de r Éducation 165

cette prévoyance ; car je dois traiter cette importante affaire dans un grand détail.

Ennuyé de voir toujours manger fous fes yeux des gâteaux qui lui faifoient grande envie , Monfieur le Chevalier s'avifa de foupçonner enfin que bien courir pouvoit être bon a quelque chofe, & voyant qu'il avoit auffi deux jambes, il commença de s'eflàyer en fecret. Je me gardai d'en rien voir , mais je compris que mon ftratagéme avoit réuffi. Quand il fe crut afTez fort, (& je lus avant lui dans fa penfée, ) il affe&a de m'importuner pour avoir le gâteau reftant. Je le refufe, il s'obftine , & d'un air dépité il me dit à la fin : Hé ! bien, mettez-le fur la pierre, marquez le champ, & nous verrons. Bon ! lui dis-je en riant, eft-ce qu'un Chevalier fait courir ? Vous gagnerez plus d'appétit , & non de quoi le fatisfaire. Piqué de ma raillerie, il s'évertue & remporte le prix d'autant plus aifément que j'avois fait la lice très-courte , & pris foin d'écarter le meilleur coureur. On conçoit comment, ce premier pas étant fait, il me fut aifé de le tenir en haleine. Bientôt il prit un tel goût a cet exercice, que, fans faveur, il étoit prefque sûr de vaincre mes polifïbns à la courfe, quelque longue que fur la carrière.

Cet avantage obtenu en produifit un autre auquel je n'avoîs pas fongé. Quand il remportoit rarement le prix , il le mangeoit prefque toujours feul , ainfi que faifoient fes concurrens ; mais en s'accoutumant a la victoire, il devint généreux , & partageoit fouvent avec les vaincus. Cela me fournit à moi-même une obfèrvation morale, & j'appris par-là quel étoit le vrai principe delà générofité.

En continuant avec lui de marquer en differens lieux les termes d'où chacun devoir partir à la fois , je fis , fans qu'il s'en apperçût , les diftances inégales, de forte que l'un, ayant à faire plus de chemin que l'autre pour arriver au même but avoit un défavanuge vifible; mais quoique je laiilàfle le choix a mon difciple , il ne favoit pas s'en prévaloir. Sans s'embarrafler de la diftance, il préféroit toujours le beau chemin \ de forte que, pré-

166 Traité

voyant aifément fon choix, j'étois à-peu-près le maître de lui faire perdre ou gagner le gâteau à ma volonté, & cette adreffe avoit auflï fon ufage à plus d'une fin. Cependant, comme mon deffein étoit qu'il s'apperçut de la différence, je tâchois de la lui rendre fenfible ; mais quoi qu'indolent dans le calme, il étoit fi vif dans fes jeux, & fe défioit fi peu de moi, que j'eus toutes les peines du monde à lui faire appercevoir que je le trichois. Enfin, j'en vins à bout malgré fon étourderie ; il m'en fit des reproches. Je lui dis : de quoi vous plaignez-vous ? Dans un don que je veux bien faire, ne fuis-je pas maître de mes conditions ? Qui vous force a courir ? Vous ai- je promis de faire les lices égales? N'avez-vous pas le choix ? Prenez la plus courte, on ne vous en empêche point : comment ne voyez-vous pas que c'eft vous que je favorifê, & que l'inégalité dont vous murmurez eft toute à votre avantage, fi vous favez vous en prévaloir? Cela étoit clair , il le comprit, & pour choifir , il fallut y regarder de plus près. D'abord on voulut compter les pas; mais la mefure des pas d'un enfant eft lente & fautive ; de plus , je m'avifai de multiplier les courfes dans un même jour, & alors l'amufement devenant une efpèce de paffion , l'on avoit regret' de perdre , a mefurer les lices, le temps deftiné a les parcourir. La vivacité de l'enfance s'accommode mal de ces lenteurs; on s'exerça donc à mieux voir, a mieux eftimer une diftance à la vue. Alors j'eus peu de peine a étendre & nourrir ce goût. Enfin, quelques mois d'épreuves & d'erreurs corrigées, lui formèrent tellement le compas vifuel, que quand je lui mettois par la penfée un gâteau fur quelque objet éloigné, il avoit le coup-d'œil prefque auffi sûr que la chaîne d'un Arpenteur.

COMME la vue eft de tous les fens celui dont on peut le moins féparer les jugemens de l'efprit , il faut beaucoup de temps pour apprendre à voir, il faut avoir long-temps comparé la vue au toucher pour accoutumer le premier de ces deux fens a nous faire un rapport fidèle des figures & des difiances : fans le toucher, fans le mouvement progreffif , les yeux du monde les plus perçans ne fduroitnt nous donner aucune idée de l'étendue. L'univers entier

de r Éducation. \6j

ne doit être qu'un point pour une huître ; il ne lui paroîtroit rien déplus quand même une ame humaine informeroit cette huître. Ce n'eft qu'à force de marcher, de palper, de nombrer, de mefurer les dimenfïons , qu'on apprend à les eftimer : mais auffi fi l'on mefuroit toujours, le fens fe repofant fur l'inftrument n'acquerroit aucune juftefte. Il ne faut pas non plus que l'enfant pa/Te tout-d'un-coup de la mefure à l'eftimation ; il faut d'abord que, continuant à comparer par parties ce qu'il ne fauroit comparer tout-d'un-coup, a des aliquotes précifes, il fubftitue des aliquotes par appréciation, & qu'au lieu d'appliquer toujours avec la main la mefure, il s'accoutume a l'appliquer feulement avec les yeux. Je voudrois pourtant qu'on vérifiât fes premières opérations par des mefures réelles, afin qu'il corrigeât fes erreurs, & que , s'il refte dans le fens quelque faufTe apparence , il apprît à la rectifier par un meilleur jugement. On a des mefures naturelles qui font à-peu-près les mêmes en tous lieux ; les pas d'un homme , l'étendue de fes bras , fa ftature. Quand l'enfant eftime la hauteur d'un étage, fon gouverneur peut lui fervir de toife ; s'il eftime la hauteur d'un clocher, qu'il le toife avec les maifons. S'il veut favoir les lieues de chemin ; qu'il compte les heures de marche ; & fur-tout qu'on ne fade rien de tout cela pour lui, mais qu'il le fa/Te lui-même.

On ne fauroit apprendre à bien juger de l'étendue & de la grandeur des corps, qu'on n'apprenne à connoître auffi leurs figures & même à les imiter; car au fond, cette imitation ne tient abfolument qu'aux loix de la perfpeclive, & l'on ne peut eftimer l'étendue fur fes apparences , qu'on n'ait quelque fentiment de ces loix. Les enfans, grands imitateurs, efiàyenr tous de deflîner ; je voudrois que le mien cultivât cet art , non précifément pour l'art même, mais pour fe rendre l'œil jufte & la main flexible; & en général il importe fort peu qu'il fâche tel ou tel exercice, pourvu qu'il acquière la perfpicacité du fens & la bonne habitude du corps qu'on gagne par cet exercice. Je me garderai donc bien de lui donner un maître à deffiner, qui ne lui donneroit a imiter que des imitations , & ne le feroit defliner que fur des deffins : je veux qu'il n'ait d'autre maître que la nature , ni

168 Traité

d'autre modèle que les objets. Je veux qu'il ait fous les yeux l'original même & non pas le papier qui le repréfente , qu'il crayon» ne une maifon fur une maifon, un arbre fur un arbre, un homme fur un homme , afin qu'il s'accoutume à bien obferver les corps & leurs apparences, & non pas à prendre des imitations faulfes & conventionnelles pour de véritables imitations. Je le détournerai même de rien tracer de mémoire en l'abfence des objets, jufqu'a ce que, par des obfervations fréquentes, leurs figures exafles s'impriment bien dans fon imagination; de peur que, fubftituant a la vérité des chofes, des figures bizarres & fantaftiques, il ne perde la connoiflance des proportions, & le goût des beautés de la nature.

Je fais bien que , de cette manière , il barbouillera long-temps fans rien faire de reconnoiflable, qu'il prendra tard l'élégance des contours & le trait léger des deflïnateurs, peut-être jamais le difcernement des effets pittorefques & le bon goût du deflîn ; en revanche il contractera certainement un coup-d'œil plus jufte, une main plus sûre , la connoiflance des vrais rapports de grandeur & de figure qui font entre les animaux, les plantes, les corps naturels , & une plus prompte expérience du jeu de la perf peclive : voila précifément ce que j'ai voulu faire , & mon intention n'eft pas tant qu'il fâche imiter les objets que les connoître; j'aime mieux qu'il me montre une plante d'acanthe, & qu'il trace moins bien le feuillage d'un chapiteau.

Au relie, dans cet exercice, ainfi que dans tous les autres, je ne prétends pas que mon élevé en ait feul l'amufement. Je veux le lui rendre plus agréable encore en le partageant fans ceffe avec lui. Je ne veux point qu'il ait d'autre émule que moi , mais je ferai fon émule fans relâche & fins rifque; cela mettra de l'intérêt dans fes occupations fans caufer de jaloufie entre nous. Je prendrai le crayon à fon exemple , je l'emploierai d'abord nuffi mal-adroitement que lui. Je ferois un Apelle que je ne me trouverai qu'un barbouilleur. Je commencerai par tracer un homme, comme les laquais les tracent contre les murs; une barre pour chaque bras, une barre pour chaque jambe, & les doigts plus gros que

le

de r Éducation. 169

le bras. Bien long-temps après nous nous appercevrons l'un ou l'autre de cette disproportion ; nous remarquerons qu'une ambe a de l'épailfeur , que cette épaiffeur n'eft pas par- tout la même , que le bras a là longueur déterminée par rapport au corps , &c. Dans ce progrès je marcherai tout au plus à côté de lui, ou je le devancerai de fi peu, qu'il lui fera toujours aifé de m 'atteindre, & fouvent de me furpafTer. Nous aurons des couleurs , des pinceaux ; nous tâcherons d'imiter le coloris des objets & toute leur apparence aufli bien que leur figure. Nous enluminerons , nous peindrons , nous barbouillerons ; mais dans tous nos barbouillages nous ne cefferons d'épier la nature ; nous ne ferons jamais rien que fous les yeux du maître.

Nous étions en peine d'ornemens pour notre chambre ; en voilà de tout trouvés. Je fais encadrer nos defTeins ; je les fais couvrir de beaux verres, afin qu'on n'y touche plus, & que, les voyant relier dans l'état où nous les avons mis , chacun ait intérêt de ne pas négliger les fiens. Je les arrange par ordre autour de la chambre , chaque deffein répété vingt, trente fois ; & montrant, à chaque exemplaire , le progrès de l'Auteur, depuis le moment où la maifon n'eft qu'un quarré prefqu'informe , jufqu'à celui où fa façade , fon profil, fes proportions, fes ombres, font dans la plus exa&e vérité. Ces gradations ne peuvent manquer de nous offrir fans cefTe des tableaux intéreffans pour nous , curieux pour d'autres , & d'exciter toujours plus notre émulation. Aux premiers, aux plus groflîers de ces defTeins je mets des cadres bien brillans , bien dorés, qui les rehauffent ; mais quand l'imitation devient plus exafle, & que le defTtin eft véritablement bon , alors je ne lui donne plus qu'un cadre noir très-fimple; il n'a plus befoin d'autre ornement que lui-même , & ce feroit dommage que la bordure partageât l'attention que mérite l'objet. Ainfi, chacun de nous afpire à l'honneur du cadre uni; & quand l'un veut dédaigner le deflèin de l'autre, il le condamne au cadre doré. Quelque jour , peut- être, ces cadres dorés pafferont entre nous en proverbes, & nous admirerons combien d'hommes fe rendent juftice ; en fe faifant encadrer ainfi.

J'ai dit que la géométrie n'étoit pas à la portée des enfans; Traité de VÈduc. Tome I. Y

170 Traité

mais c'eft notre faute. Nous ne fentons pas que leur méthode n'eft point la nôtre, & que ce qui devient pour nous l'art de raifonner, ne doit être pour eux que l'art de voir. Au lieu de leur donner notre méthode, nous ferions mieux de prendre la leur. Car notre manière d'apprendre la géométrie eft bien autant une affaire d'imagination que de raifonnement. Quand la propofition eft énoncée, il faut en imaginer la démonftration , c'eft-à-dire , trouver de^ quelle propofition déjà fue celle-là doit être une conféquence, & de toutes les conféquences qu'on peut tirer de cette même propofition, choifir précifément celle dont il s'agit.

De cette manière le raifonneur le plus exafl, s'il n'eft inventif, doit refter court. Auffi qu 'arrive- t-il de -là î Qu'au lieu de nous faire trouver les démonftrations , on nous les dicte ; qu'au lieu de nous apprendre à raifonner, le maître raifonne pour nous , & n'exerce que notre mémoire.

Faites des figures exacles; combinez-les , pofez-les l'une fur l'autre, examinez leurs rapports, vous trouverez toute la géométrie élémentaire en marchant d'obfervation en obfervation , fans qu'il foit queftion ni de définitions ni de problêmes , ni d'aucune autre forme démonstrative que la fimple fuperpofition. Pour moi , je ne prétends point apprendre la géométrie à Emile, c'eft lui qui me l'apprendra : je chercherai les rapports & il les trouvera ; car je les chercherai de manière à les lui faire trouver. Par exemple , au lieu de me fervir d'un compas pour tracer un cercle, je le tracerai avec une pointe au bout d'un fil tournant fur un pivot. Après cela, quand je voudrai comparer les rayons entr'eux , Emile fe moquera de moi , & il me fera comprendre que le même fil toujours tendu ne peut avoir tracé des diftances inégales.

Si je veux mefurer un angle de foixante degrés , je décris du fommet de cet angle, non pas un arc, mais un cercle entier; car avec les enfans il ne faut jamais rien fous-entendre. Je trouve "que la portion du cercle , comprife entre les deux côtés de l'angle, eft la fixième partie du cercle. Après cela je décris du même fommet un autre plus grand cercle, & je trouve que ce fécond

arc eft encore la fixième partie de fon cercle ; je décris un troisième cercle concentrique fur lequel je fais la même épreuve , & je la continue fur de nouveaux cercles, jufqu'à ce qu'Emile, choqué de ma ftupidité , m'avertiffe que chaque arc , grand ou petit , compris par le même angle, fera toujours la fixième partie de fon cercle, &c. Nous voilà tout-a-l'heure a l'ufage du rapporteur.

Pour prouver que les angles de fuite font égaux à deux droits , on décrit un cercle; moi, tout au contraire, je fais en forte qu'Emile remarque cela, premièrement dans le cercle, & puis je lui dis : fi l'on ôtoit le cercle, & qu'on laifsât les lignes droites , les angles auroient-ils changé de grandeur ? &c.

On néglige la juftefie des figures , on la fuppofe, & l'on s'attache à la démonstration. Entre nous , au contraire, il ne fera jamais queftion de démonftration. Notre plus importante affaire fera de tirer des lignes bien droites, bien juftes , bien égales; de faire un quarré bien parfait, de tracer un cercle bien rond. Pour vérifier la juftefie de la figure , nous l'examinerons par toutes fes propriétés fenfibles , & cela nous donnera occafion d'en découvrir chaque jour de nouvelles. Nous plierons par le diamètre les deux demicercles, par la diagonale les deux moitiés du quarré : nous comparerons nos deux figures pour voir celle dont les bords conviennent le plus exactement, & par conféquent la mieux faite ; nous difputerons fi cette égalité de partage doit avoir toujours lieu dans les parallélogrammes, dans les trapèzes , &c. On eflayera quelquefois de prévoir le fuccès de l'expérience avant de la faire ; on tâchera de trouver des raifons , &c.

La géométrie n'eft pour mon élevé que l'art de fe bien fèrvir de la règle & du compas; il ne doit point la confondre avec le deffein , où il n'emploiera ni l'un ni l'autre de ces inftrumens. La règle & le compas feront renfermés fous la clef, & l'on ne lui en accordera que rarement l'ufage & pour peu de temps , afin qu'il ne s'accoutume pas a barbouiller ; mais nous pourrons quelquefois porter nos figures a la promenade, & caufer de ce que nous aurons fait , ou de ce que nous voudrons faire.

Y ij

Je n'oublierai jamais d'avoir vu a Turin un jeune homme, k qui , dans fon enfance , on avoit appris les rapports des contours & des furfaces, en lui donnant chaque jour a choifîr dans toutes les figures géométriques des gauffres ifopérimètres. Le petit gourmand avoit épuifé l'art d'Archimède pour trouver dans laquelle il y avoit le plus à manger.

Quand un enfant joue au volant , il s'exerce l'œil & le bras à la Juliette ; quand il fouette un fabot , il accroît fa force en s'en fervant , mais fans rien apprendre. J'ai demandé quelquefois pourquoi l'on n'offroit pas aux enfans les mêmes jeux d'adreffe qu'ont les hommes : la p2ume, le mail , le billard , l'arc, le ballon , les inftrumens de mufique. On m'a répondu que quelques-uns de ces jeux éroient au-delïus de leurs forces, & que leurs membres & leurs organes n'étoient pas aflez formés pour les autres. Je trouve ces raifons mauvaifes : un enfant n'a pas la taille d'un homme , & ne laifTe pas de porter un habit fait comme le fien. Je n'entends pas qu'il joue avec nos martes fur un billard haut de trois pieds; je n'entends pas qu'il aille peloter dans nos tripots, ni qu'on charge fa petite main d'une raquette de paumier ; mais qu'il joue dans une falle dont on aura garanti les fenêtres, qu'il ne fe ferve que de balles molles , que fes premières raquettes foient de bois , puis de parchemin , & enfin de corde à boyeau bandée a proportion de fon progrès. Vous préférez le volant, parce qu'il fatigue moins & qu'il eft fans danger. Vous avez tort par ces deux raifons. Le volant cft un jeu de femmes ; mais il n'y en a pas une que ne fît fuir une balle en mouvement. Leurs blanches peaux ne doivent pas s'endurcir aux meurtriiïures, & ce ne font pas des contufions qu'attendent leurs vifages. Mais nous, faits pour être vigoureux , croyons-nous le devenir fans peine ? Et de quelle défenfe feronsnous capables , fi nous ne fommes jamais attaqués ? On joue toujours lâchement les jeux où l'on peut être mal-adroit fans rifque ; un volant qui tombe ne fait de mal a perfonne; mais rien ne dégourdit les bras comme d'avoir à couvrir la tête, rien ne rend le coup-d'œil fi jufte que d'avoir à garantir les yeux. S'élancer du bout d'une falle à l'autre, juger le bond d'une balle encore en l'air

la renvoyer d'une main forte & sûre , de tels jeux conviennent moins a l'homme qu'ils ne fervent k le former.

Les fibres d'un enfant , dit-on , font trop molles; elles ont moins de reflbrt : mats elles en font plus flexibles. Son bras eft foible, mais enfin c'eft un bras. On en doit faire, proportion gardée, tout ce qu'on fait d'une autre machine femblable. Les enfans n'ont dans les mains nulle adrefTe ; c'eft pour cela que je veux qu'on leur en donne : un homme aufli peu exercé qu'eux n'en auroit pas davantage; nous ne pouvons connoître l'ufage de nos organes qu'après les avoir employés. Il n'y a qu'une longue expérience qui nous apprenne à tirer parti de nous-mêmes, & cette expérience eft la véritable étude à laquelle on ne peut trop-tôt nous appliquer.

TOUT ce qui fe fait eft faifable. Or , rien n'eft plus commun que de voir des enfans adroits & découplés, avoir dans les membres la même agilité que peut avoir un homme. Dans prefque toutes les foires on en voit faire des équilibres , marcher fur les mains, fauter, danfer fur la corde. Durant combien d'années des troupes d 'enfans n'ont-elles pas attiré par leurs ballets des fpeclateurs a la Comédie Italienne ? Qui eft- ce qui n'a pas oui parler en Allemagne & en Italie de la troupe pantomime du célèbre Nicolini ? Quelqu'un a-t-il jamais remarqué dans ces enfans des mouvemens moins développés, des attitudes moins gracieufes, une oreille moins jufte, une danfe moins légère que dans les danfeurs tout formés î Qu'on ait d'abord les doigts épais, courts , peu mobiles , les mains potelées & peu capables de rien empoigner, cela empêchera- t-il que plufieurs enfans ne fâchent écrire ou deffiner à l'âge où d'autres ne favent pas encore tenir le crayon ni la plume î Tout Paris fe fouvient encore de la petite Angloife qui faifoit , à dix ans , des prodiges fur le clavecin. J'ai vu chez un magiftrat, fon fils , petit bonhomme de huit ans , qu'on mettoit fur la table, au deffert , comme une ftatue au milieu des plateaux , jouer la d'un violon prefqu'aufli grand que lui ; fit furprendre par fon exécution les artifles mêmes.

Tous ces exemples fie cent mille autres prouvent , ce me férrb-

1 74 Traité

ble, que l'inaptitude qu'on fuppofe aux enfans pour nos exercices, eft imaginaire , & que , fi on ne les voit point réuflir dans queloues-uns, c'eft qu'on ne les y a jamais exercés.

On me dira que je tombe ici , par rapport au corps, dans le défaut de la culture prématurée que je blâme dans les enfans par rapport à l'efprit. La différence eft très -grande; car l'un de ces progrès n'eft qu'apparent, mais l'autre eft réel. J'ai prouvé que l'efprit qu'ils paroiffent avoir, ils ne l'ont pas : au lieu que tout ce qu'ils paroiffent faire, ils le font. D'ailleurs, on doit toujours fonger que tout ceci n'eft ou ne doit être que jeu , direction facile & volontaire des mouvemens que la nature leur demande, art de varier leurs amufemens pour les leur rendre plus agréables , fans que jamais la moindre contrainte les tourne en travail : car enfin de quoi s'amuferont-ils , dont je ne pu iffe faire un objet d'inftruction pour eux ? Et quand je ne le pourrois pas , pourvu qu'ils s'amufent fans inconvénient & que le temps fe paffe , leur progrès en toute chofe n'importe pas quant à-préfent ; au lieu que, lorfqu'il faut néceflairement leur apprendre ceci ou cela, comme qu'on s'y prenne , il eft toujours impoffible qu'on en vienne à bout fans contrainte, fans fâcherie & fans ennui.

Ce que j'ai dit fur les deux fens dont l'ufage eft le plus continu & le plus important, peut fcrvir d'exemple de la manière d'exercer les autres. La vue & le toucher s'appliquent également fur les corps en repos & fur les corps qui fe meuvent ; mais comme il n'y a que l'ébranlement de l'air qui puiffe émouvoir le fens de l'ouie,il n'y a qu'un corps en mouvement qui faffe du bruit ou dufon, & fi tout étoit en repos, nous n'entendrions jamais rien. La nuit donc où , ne nous mouvant nous-mêmes qu'autant qu'il nous plaît, nous n'avons à craindre que les corps qui fe meuvent, il nous importe d'avoir l'oreille alerte , de pouvoir juger par la fenfation qui nous frappe, fi le corps qui la caufe eft grand ou petit, éloigné ou proche, fi fon ébranlement eft violent ou foible. L'air ébranlé eft fu jet a des répercuffions qui le réfléchifîènt , qui produifant des échos répètent la fenfation , & font entendre le corps bruyant ou fonore en un autre lieu que celui où il eft. Si dans une

de v Education. 175

plaine ou dans une vallée on met l'oreille à terre, on entend la voix des hommes & le pas des chevaux de beaucoup plus loin qu'en reftant debout.

Comme nous avons comparé la vue au toucher , il eft bon de la comparer de même à l'ouie , & de favoir laquelle des deux impreflîons, partant à la fois du même corps , arrivera le plutôt a fon organe. Quand on voit le feu d'un canon on peut encore fe mettre à l'abri du coup ; mais fi-tôt qu'on entend le bruit , il n'eft plus temps , le boulet eft-là. On peut juger de la diftance où fe fait le tonnerre , par l'intervalle de temps qui fe paflè de l'éclair au coup. Faites en forte que l'enfant connoifTe toutes ces expériences ; qu'il fafTe celles qui font à fa portée, & qu'il trouve les autres par induction; mais j'aime cent fois mieux qu'il les ignore, que s'il faut que vous les lui diriez.

NOUS avons un organe qui répond à l'ouie, favoir, celui de la voix ; nous n'en avons pas de même qui réponde à la vue, & nous ne rendons pas les couleurs comme les fons. C'eft un moyen de plus pour cultiver le premier fens , en exerçant l'organe actif & l'organe paflif l'un par l'autre.

L'homme a trois fortes de voix ; favoir, la voix parlante ou articulée, la voix chantante ou mélodieufe, & la voix pathétique ou accentuée, qui fert de langage aux parlions, & qui anime le chant ou la parole. L'enfant a ces trois fortes de voix , ainft que l'homme , fans les favoir allier de même : il a comme nous le rire , les cris, les plaintes, l'exclamation, les gémiflemens ; mais il ne fait pas en mêler les inflexions aux deux autres voix. Une mufique parfaite eft celle qui réunit le mieux ces trois voix. Les enfans font incapables de cette mufique-là, & leur chant n'a jamais d'ame. De même dans la voix parlante leur langage n'a point d'accent; ils crient, mais ils n'accentuent pas, & comme il y a peu d'énergie dans leurs difeours, il y a peu d'accent dans leur voix. Notre élevé aura le parler plus uni, plus fimple encore , parce que fes paffions n'étant pas éveillées ne mêleront point leur langage au ficn. N'allez donc pas lui donner à réciter des rôle»

176 Irai t è

de tragédie & de comédie ; ni vouloir lui apprendre , comme on dit, à déclamer. Il aura trop de fens pour favoir donner un ton à des chofes qu'il ne peut entendre , 6c de l'expreffion a de* lentimens qu'il n'éprouva jamais.

Apprenez-lui à parler uniment, clairement, a bien articuler , à prononcer exactement & fans afFeftation , à connoître & à. fuivre l'accent grammatical & la profodie, à donner toujours allez de voix pour être entendu , mais a n'en donner jamais plus qu'il ne faut ; défaut ordinaire aux enfans élevés dans les Collèges : en toute chofe rien de fuperflu.

De même dans le chant rendez fa voix jufte, égale, flexible, fonore, fon oreille fenfible à la mefure & a l'harmonie, mais rien de plus. La mufique imîtative & théâtrale n'efî pas de fon âge. Je ne voudrois pas même qu'il chantât des paroles; s'il en vouloit chanter, je tâcherois de lui faire des chanfons exprès, intéreflantes pour fon âge , & auffi fimples que fes idées.

On penfe bien qu'étant fi peu preiïé de lui apprendre a lire l'écriture, je ne le ferai pas, non plus, de lui apprendre a lire la mufique. Écartons de fon cerveau toute attention trop pénible, & ne nous hâtons point de fixer fon efprit fur des fignes de convention. Ceci, je l'avoue, femble avoir fa difficulté; car fi la connoifTance des notes ne paroît pas d'abord plus nécefTaire pour favoir chanter que celles des lettres pour favoir parler , il y a pourtant cette différence, qu'en parlant nous rendons nos propres idées, & qu'en chantant nous ne rendons guèrcs que celles d'autrui. Or , pour les rendre , il faut les lire.

Mais premièrement, au lieu de les lire on les peut ouir ,' & un chant fe rend à l'oreille encore plus fidèlement qu'a l'œil. De plus , pour bien favoir la mufique , il ne fuffit pas de la rendre , il la faut compofer , & l'un doit s'apprendre avec l'autre, fans quoi l'on ne la fait jamais bien. Exercez votre petit muficien d'abord a faire des phrafcs bien régulières, bien cadencées; en fuite à les lier entr'ellcs par une modulation très- fimple; enfin à marquer kurs différens rapports par une ponctuation correcte , ce

qui

de r Education. 177

qui fe fait par le bon choix des cadences & des repos. Sur-tout jamais de chant bizarre , jamais de pathétique ni d'expreffion. Une mélodie toujours chantante & fimple, toujours dérivante des cordes effentielles du ton , & toujours indiquant tellement la baflè , qu'il la fente & l'accompagne fans peine ; car pour fe former la voix & l'oreille, il ne doit jamais chanter qu'au clavecin.

Pour mieux marquer les fons on les articule en les prononçant; de-la l'ufage de folfier avec certaines fyllabes. Pour diftinguer les degrés, il faut donner des noms & à ces degrés & a leurs differens termes fixes; de-la les noms des intervalles, & auffi les lettres de l'alphabet dont on marque les touches du clavier & les notes de la gamme. C & A défignent des fons fixes , invariables , toujours rendus par les mêmes touches. Ut & la font autre chofe. Ut eft conftamment la tonique d'un mode majeur , ou la médiante d'un mode mineur. La eft conftamment la tonique d'un mode mineur , ou la fixième note d'un mode majeur. Ainfi les lettres marquent les termes immuables des rapports de notre fyftême mufical , & les fyllables marquent les termes homologues des rapports femblables en divers tons. Les lettres indiquent les touches du clavier, & les fyllabes les degrés du mode. Les muficiens François ont étrangement brouillé ces diftindlions : ils ont confondu le fens des fyllabes avec le fens des lettres , & doublant inutilement les fignes des touches, ils n'en ont point IaifTé pour exprimer les cordes des tons , en forte que pour eux ut & C font toujours la même chofe : ce qui n'eft pas , & ne doit pas être ; car alors de quoi ferviroit C ? Auffi leur manière de folfier eft-elle d'une difficulté exceffive fans être d'aucune utilité, fans porter aucune idée nette a l'efprit , puifque par cette méthode ces deux fyllabes ut & mi, par exemple, peuvent également fignifier une tierce majeure, mineure, fuperflue , ou diminuée. Par quelle étrange fatalité le pays du monde où l'on écrit les plus beaux livres fur la mufique , eft-il précifément celui où on l'apprend le plus difficilement 1

Suivons avec notre élevé une pratique plus fimple & plus claire ; qu'il n'y ait pour lui que deux modes dont les rapports foient toujours les mêmes & toujours indiqués par les mêmes Traité de VEduc. Tome I. Z

i-8 Traité

fyllabes. Soit qu'il chante ou qu'il joue d'un infiniment, qu'il fâche établir fon mode fur chacun des douze tons qui peuvent lui fervir de bafe , & que, foit qu'on module en D, en C ,en G , &c. la finale foit toujours ut ou la félon le mode. De cette manière il vous concevra toujours, les rapports effentiels du mode pour chanter & jouer jufte, feront toujours préfens a fon efprit , fon exécution fera plus nette & fon progrès plus rapide. Il n'y a rien de plus bizarre que ce que les François appellent folfier au naturel c'eft éloigner les idées de la chofe pour en fubftituer d'étrangères qui ne font qu'égarer. Rien n'efl: plus naturel que de folfier par tranfpofition, lorfque le mode eft tranfpofé. Mais c'en eft trop fur la mufique; enfeignez-la comme vous voudrez, pourvu qu'elle ne foit jamais qu'un amufement.

Nous voilà bien avertis de l'état des corps étrangers par rapport au nôtre, de leurs poids, de leur figure, de leur couleur, de leur folidité , de leur grandeur, de leur diftance, de leur température, de leur repos, de leur mouvement. Nous fommes inftruits de ceux qu'il nous convient d'approcher ou d'éloigner de nous , de la manière dont il faut nous y prendre pour vaincre leur rélîftance, ou pour leur en oppofer une qui nous préferve d'en être offenfés ; mais ce n'efr pas affez : notre propre corps s'épuife fans ceffe, il a befoin d'être fans cefTe renouvelle. Quoique nous ayons la faculté d'en changer d'autres en notre propre fubftance, le choix n'efl pas indifférent : tout n'eft pas aliment pour l'homme ; & des fubftances qui peuvent l'être , il y en a de plus ou de moins convenables , félon la conftitution de fon efpèce , félon le climat qu'il habite, félon fon tempérament particulier , & félon la manière de vivre que lui prefcrit fon état.

Nous mourrions affamés ou empoifonnés, s'il falloit attendre, pour choifir les nourritures qui nous conviennent, que l'expérience nous eût appris à les connoitre & a les choifir : mais la fupréme bonté qui a fait, du plaifir des êtres fenfibles , l'infirument de leur conftrvation , nous avertit, par ce qui plaît a notre palais, de eu qui convient à notre eftomac. Il n'y a point naturellement pour l'homme de médecin plus sûr que fon propre appétit; & a le

DE VÊDUCA'TION. 179

prendre dans fon état primitif, je ne doute point qu'alors les alimens qu'il trouvoit les plus agréables, ne lui fuflent aufïï les plus fains.

Il y a plus. L'auteur des chofes ne pourvoit pas feulement aux befoins qu'il nous donne, mais encore a ceux que nous nous donnons nous-mêmes ; & c'eft pour mettre toujours le defir à côté du befoin, qu'il fait que nos goûts changent & s'altèrent avec nos manières de vivre. Plus nous nous éloignons de l'état dénature, plus nous perdons de nos goûts naturels ; ou plutôt l'habitude nous fait une féconde nature que nous fubftituons tellement à la première que nul d'entre nous ne connoît plus celle-ci.

Il fuit de-là , que les goûts les plus naturels doivent être auflï les plus /impies ; car ce font ceux qui fè transforment le plus aifément : au lieu qu'en s'aiguifant, en s'irritant par nos fantaifies ils prennent une forme qui ne change plus. L'homme qui n'eft encore d'aucun pays , fe fera fans peine aux ufages de quelque pays que ce foit; mais l'homme d'un pays ne devient plus celui d'un autre.

Ceci me paroît vrai dans tous les fens, & bien plus, appliqué au goût proprement dit. Notre premier aliment eft le lait : nous ne nous accoutumons que par degrés aux faveurs fortes; d'abord elles nous répugnent. Des fruits , des légumes, des herbes, & enfin quelques viandes grillées , fans afTaifonnement & fans fel firent les feftins des premiers hommes. ( 4.3 ) La première fois qu'un fauvage boit du vin, il fait la grimace & le rejette, & même parmi nous, quiconque a vécu ju'fqu'à vingt ans fans goûter de liqueurs fermentées , ne peut plus s'y accoutumer ; nous ferions tous abftêmes fi l'on ne nous eût donné du vin dans nos jeunes ans. Enfin , plus nos goûts font fimples, plus ils font univerfels ; les répugnances les plus communes tombent fur des mets compofés. Vit- on jamais perfonne avoir en dégoût l'eau ni le pain? Voilà la trace de la nature, voilà donc auffi notre règle Confervons à l'enfant fon goût primitif le plus qu'il eft polîible ; que

(43) Voyez l'Arcadic de Paufauias; voyez aufll le morceau de Plutarque tranferit ci-apiès.

Z ij

180 Traité

fa nourriture foit commune & fimple, que fon palais ne fe familiarife qu'à des faveurs peu relevées, & ne fe forme point un goût exclufif.

Je n'examine pas ici fi cette manière de vivre eft plus faine ou non ; ce n'eft pas ainfi que je l'envifage. Il me fuffic de favoir , pour la préférer , que c'eft la plus conforme à la nature , & celle qui peut le plus aifément fe plier a toute autre. Ceux qui difent qu'il faut accoutumer les enfans aux alimens dont ils uferont étant grands , ne raifonnent pas bien, ce me femble. Pourquoi leur nourriture doit-elle être la même tandis que leur manière de vivre eft fi différente ? Un homme épuifé de travail, de foucis , de peines , a befoin d'alimens fucculens qui lui portent de nouveaux efprits au cerveau-, un enfant qui vient de s'ébattre, & dont le corps croît, a befoin d'une nourriture abondante qui lui faffe beaucoup de chile. D'ailleurs, l'homme fait a déjà fon état, fon emploi, fon domicile ; mais qui eft-ce qui peut être sûr de ce que la fortune réferve a l'enfant ? En toute chofe ne lui donnons point une forme fi déterminée, qu'il lui en coîite trop d'en changer au befoin. Ne faifons pas qu'il meure de faim dans d'autres pays s'il ne traîne par-tout a fa fuite un cuifinier François, ni qu'il dife un jour qu'on ne fait manger qu'en France. Voila , par parenthèfe , un plaifant éloge ! Pour moi , je dirois , au contraire , qu'il n'y a que les François qui ne favent pas manger, puifqu'il faut un art fi particulier pour leur rendre les mets mangeables.

De nos fenfations diverfes , le goût donne celles qui généralement nous affectent le plus. Audi fommes-nous plus intérefTés a bien juger des fubftances qui doivent faire partie de la nôtre, que de celles qui ne font que l'environner. Mille chofes font indifférentes au toucher , à l'ouie, à la vue; mais il n'y a prefque rien d'indifférent au goût. De plus, Paclivité de ce fens eft toute phyfiquc & matérielle, il eft le feul qui ne dit rien à l'imagination, du moins celui dans les fenfations duquel elle entre le moins, au lieu que l'imitation & l'imagination mêlent fouvent du moral à l'impreffijn de tous les autres. AufTï généralement les cœurs tendres & voluptueux, les caraclères paflionnés & vrai-

ment fenfibles, faciles a émouvoir par les autres fens, font-ils aflez tièdes fur celui-ci. De cela même qui femble mettre le goût au deflbus d'eux , & rendre plus méprifable le penchant qui nous y livre, je conclurois au contraire, que le moyen le plus convenable pour gouverner les enfans eft de les mener par leur bouche. Le mobile de la gourmandife eft fur-tout préférable a celui de la vanité , en ce que la première eft un appétit de la nature , tenant immédiatement au fens , & que la féconde eft un ouvrage de l'opinion , fujet au caprice des hommes & à toutes fortes d'abus. La gourmandife eft la paflîon de l'enfance; cette paflîon ne tient devant aucune autre ; a la moindre concurrence elle difparoît. Eh ! croyez-moi ; l'enfant ne cefTera que trop tôt de fonger a ce qu'il mange , & quand fon cœur fera trop occupé, fon palais ne l'occupera guères. Quand il fera grand, mille fentimens impétueux donneront le change a la gourmandife, & ne feront qu'irriter la vanité; car cette dernière paflîon feule fait fon profit des autres, & à la fin les engloutit toutes. J'ai quelquefois examiné ces gens qui donnoient de l'importance aux; bons morceaux, qui fongeoient en s'éveillant à ce qu'ils mangeroient dans la journée , & décrivoient un repas avec plus d'exafHtude que n'en met Polybe à décrire un combat. J'ai trouvé que tous ces prétendus hommes n'étoient que des enfans de quarante ans, fans vigueur & fans confiftance; fruges confumere. nati, La gourmandife eft le vice des cœurs qui n'ont point d'étoffe. L'ame d'un gourmand eft toute dans fon palais , il n'eft fait que pour manger; dans û ftupide incapacité il n'eft qu'à table a fa place, il ne fait juger que des plats: laiflbns-luï (ans regret cet emploi : mieux lui vaut celui-là qu'un autre, autant pour nous que pour lui.

Craindre que la gourmandife ne s'enracine dans un enfant capable de quelque chofe , eft une précaution de petit efprir. Dans l'enfance on ne fonge qu'à ce qu'on mange; dans l'adolef. cence on n'y fonge plus , tout nous eft bon , & l'on a bien d'autres affaires. Je ne voudrois pourtant pas qu'on allât faire un ufage indiferet d'un refibit fi bas, ni étayer d'un bon morceau

182 Traité

l'honneur de faire une belle a&ion. Mais je ne vois pas pourquoi , toute l'enfance n'étant ou ne devant être que jeux & folâtres amufemens , des exercices purement corporels n'auroient pas un prix matériel & fenfible. Qu'un petit Majorquain , voyant un panier fur le haut d'un arbre, l'abbatte a coups de fronde, n'eft-il pas bien jufte qu'il en profite, & qu'un bon déjeûner répare la force qu'il ufe h le gagner ?( 44) Qu'un jeune Spartiate à travers les rifques de cent coups de fouet fe glifTe habilement dans unecuifîne, qu'il y vole un renardeau tout vivant , qu'en l'emportant dans fa robe il en foit égratigné, mordu , mis en fang, &que, pour n'avoir pas la honte d'être furpris, l'enfant fe Iaiffe déchirer les entrailles fans fourciller , fans pouffer un feul cri ; n'eft-il pas jufte qu'il profite enfin de fa proie, & qu'il la mange après en avoir été m2ngé ? Jamais un bon repas ne doit être une récompenfe; mais pourquoi ne feroit-il pas l'effet des foins qu'on a pris pour fe le procurer ? Emile ne regarde point le gâteau que j'ai mis fur la pierre comme le prix d'avoir bien couru ; il fait feulement que le feul moyen d'avoir ce gâteau eft d'y arriver plutôt qu'un autre.

Ceci ne contredit point les maximes que j'avançois tout-àl'heure fur la fimplicité des mets; car pour flatter l'appétit des enfans, il ne s'agit pas d'exciter leur fenfualité , mais feulement de la fatisfaire; & cela s'obtiendra par les chofes du monde les plus communes , fi l'on ne travaille pas a leur rafiner le goût. Leur appétit continuel qu'excite le befoin de croître , eft un affaifonnement sûr qui leur tient lieu de beaucoup d'autres. Des fruits , du laitage, quelque pièce de four un peu plus délicates que le pain ordinaire , fur tout l'art de difpenfer fobrement tout cela , voila de quoi mener des armées d'enfans au bout du monde, fans leur donner du goût pour les faveurs vives, ni rifquer de leur blazer le palais.

Un h des preuves que le goût de la viande n'eft pas naturel a l'homme, eft l'indifférence que les enfans ont pour ce mets-là,

(44 ) Il y a bien des ficelés que les Majorquains ont perdu cet ufagej il eft du temps de la célébrité de leurs Frondeurs.

de r Éducation. 183

& la préférence qu'ils donnent tous à des nourritures végétales, telles que Je laitage , la pâtifTerie, les fruits, &c. Il importe furtout de ne pas dénaturer ce goût primitif; & de ne point rendre les enfans carnaciers : fi ce n'eft pour leur fanté, c'eft pour leur caraftère ; car de quelque manière qu'on explique l'expérience il eft certain que les grands mangeurs de viande font en générai cruels & féroces plus que les autres hommes ; cette obfervation eft de tous les lieux & de tous les temps : la barbarie Angloiie eft connue (45); les Gaures , au contraire, font les plus doux des hommes (46). Tous les Sauvages font cruels , & leurs mœurs ne les portent point à l'être : cette cruauté vient de leurs alimens. Ils vont à la guerre comme a la chafie, & traitent les hommes comme les ours. En Angleterre même les Bouchers ne font pas reçus en témoignage, non plus que les Chirurgiens. Les grands fcélérats s'endurcifTent au meurtre en buvant du fang. Homère fait, des Cyclopes , mangeurs de chair, des. hommes affreux & des Lotophages un peuple fi aimable , qu'auffi-tôt qu'on avoir, effayé de leur commerce, on oublioit jufqu'à fon pays pour vivre avec eux.

» Tu me demandes , « difoit Plutarque, » pourquoi Pythagore

» s'abftenoit de manger de la chair des bétes: mais moi je te de-

» mande , au contraire, quel courage d'homme eut le premier

» qui approcha de fa bouche une chair meurtrie, qui brifa de fa

» dent les os d'une bête expirante, qui fit fervir devant lui des

» corps morts , des cadavres, & engloutit dans fon eftomac des

» membres qui le moment d'auparavant bêloient, mugiffoient

» marchoient & voyoient ? Comment fa main put-elle enfoncer

j> un fer dans le cœur d'un être fenfible ? Comment fcs yeux

» purent-ils fupporter un meurtre ? Comment put-il voir faigner

(45) Je fais que les Anglois vantent (46) Les Banians, qui s'abftien-

beaucoup leur humanité & le bon na- nent de toute chair plus fé vu rement

turel de leur Nation , qu'ils appellent que les Gaures, font prefqueauflîdoux

Good r.attired peoplc; mais ils ont beau qu'eux; mais comme leur morale eft

crier cela tant qu'ils peuvent, perfon- moins pure & leur culte moins railon-.

ne ne le repète aptes eux. nable , ils ne ibutpas fi honnêtes gens.

Traité

» écorcher, démembrer un pauvre animal fans défenfe ? Comment » put- il fupporter l'afpeft des chairs pantelantes ? Comment leur » odeur ne lui fit-elle pas foulever le cœur ? Comment ne fut-il » pas dégoûté, repoufTé, faifi d'horreur, quand il vint à manier » l'ordure de ces blefTures , a nettoyer le fang noir & figé qui les » couvroit?

» Les peaux rampoient fur la terre ècorckèes\

» Les chairs au feu mugiffoient embrochées ;

» L'homme ne put les manger fans frémir ,

» Et dans fon Jein les entendit gémir.

» Voua ce qu'il dut imaginer & fentir la première fois qu'il

» furmonta la nature pour faire cet horrible repas, la première fois

» qu'il eut faim d'une bête en vie, qu'il voulut fe nourrir d'un

» animal qui paifToit encore , & qu'il dit comment il falloit égor-

» ger , dépecer, cuire la brebis qui lui léchoit les mains. C'eft

» de ceux qui commencèrent ces cruels feftins, & non de ceux

3* qui les quittent, qu'on a lieu de s'étonner : encore ces pre-

» miers-là pourroient-ils juftifier leur barbarie par des exeufes

» qui manquent à la nôtre, & dont le défaut nous rend cent

» fois plus barbares qu'eux.

j> Mortels bien-aimés des Dieux, nous diroient ces premiers » hommes, comparez les temps; voyez combien vous êtes heu- » reux & combien nous étions miférables ! La terre nouvelle- » ment formée , & l'air chargé de vapeurs , étoient encore » indociles à l'ordre des faifons; le cours incertain des rivières » dégradoit leurs rives de toutes parts : des étangs, des lacs, » de profonds marécages inondoient les trois quarts de la fur- » face du monde , l'autre quart étoit couvert de bois & » de forêts Itériles. La terre ne produifoit nuls bons fruits; » nous n'avions nuls inffrumens de labourage , nous ignorions » l'art de nous en fervir , & le temps de la moiflbn ne venoit » jamais pour qui n'avoit rien fumé : ainfi la faim ne nous

quittoit

dé l'Éducation. 185

» quittoit point. L'hiver , la moufle & l'écorce des arbres étoient

» nos mets ordinaires. Quelques racines vertes de chien - dent

» & de bruyère étoient pour nous un régal ; & quand les

» hommes avoient pu trouver des feines, des noix & du g'and,

» ils en danfoient de joie autour d'un chêne ou d'un hêtre , au

» fon de quelque chanfon ruftique, appellant la terre leur nourrice

» & leur mère : c'étoit-là leur unique fête, c'étoient leurs uniques

» jeux; tout le refte de la vie humaine n'étoit que douleur, peine

y & misère.

» Enfin , quand la terre dépouillée & nue ne nous offroit

» plus rien, forcés d'outrager la nature pour nous conferver ,

» nous mangeâmes les compagnons de notre misère plutôt que de

» périr avec eux. Mais vous, hommes cruels, qui vous force à

» verfer du fang ? Voyez quelle affluence de biens vous envi-

» ronne ! combien de fruits vous produit la terre ! Que de ri-

» chefles vous donnent les champs & les vignes ! Que d'animaux

» vous offrent leur lait pour vous nourrir, & leur toifon pour

» vous habiller ! Que leur demandez-vous de plus , & quelle rage

» vous porte a commettre tant de meurtres , rafîàffiés de biens

» & regorgeant de vivres ? Pourquoi mentez - vous contre notre

» mère, en l'aceufant de ne pouvoir vous nourrir ? Pourquoi pé-

3» chez- vous contre Cérès , inventrice des faintes loix , & contre le

» gracieux Bacchus , confolateur des hommes, comme fi leurs

» dons prodigués ne fuffifoient pas a la confervation du genre

» humain ? Comment avez-vous le cœur de mêler avec leurs doux

» fruits des offemens fur vos tables , & de manger avec le lait le

» fang des bêtes qui vous le donnent ? Les panthères & les lions,

» que vous appeliez bêtes féroces, fuivent leur inftincl: par force,

■» & tuent les autres animaux pour vivre. Mais vous , cent fois

» plus féroces qu'elles, vous combattez L'inftinâ fans néceflité,

» pour vous livrer a vos cruelles délices. Les animaux que vous

» mangez ne font pas ceux qui mangent les autres ; vous ne les

» mangez pas ces animaux carnaiïîers, vous les imitez. Vous n'a-

3> vez faim que des bêtes innocentes & douces , qui ne font de

Traité de VÉduc. Tome 1. A a

i86 Traité

» mal a perfonne , qui s'attachent a vous , qui vous fervent, & » que vous dévorez pour prix de leurs fervices.

» O meurtrier contre nature ! fi tu t'obftines a foutenir qu'elle » t'a fait pour dévorer tes femblables , des êtres de chair & d'os, » fenfibles & vivans comme toi, étouffe donc l'horreur qu'elle » t'infpire pour ces affreux repas ; tue les animaux toi - même , je » dis de tes propres mains, fans ferremens , fans coutelas; déchire- » les avec tes ongles , comme font les lions & les ours ; mords » ce bœuf & le mets en pièces, enfonce tes griffes dans fa peau; » mange cet agneau tout vif, dévore fes chairs toutes chaudes , » bois fon ame avec fon fang. Tu frémis, tu n'ofes fentir palpiter » fous ta dent une chair vivante ? Homme pitoyable! tu commen- 9» ces par tuer l'animal, & puis tu le manges , comme pour le » faire mourir deux fois. Ce n'eft pas aflez ; la chair morte te » répugne encore , tes entrailles ne peuvent la fupporter , il la faut » transformer par le feu, la bouillir, la rôtir, l'aiïàifonner de dro- »> gués qui la déguifent ; il te faut des chaircuitiers, des cuifi- » niers , des ronfleurs , des gens pour t'ôter l'horreur du meurtre 51 & t'habiller des corps morts, afin que le fèns du goût, trompé » par ces déguifemens , ne rejette point ce qui lui eft étrange, & s favoure avec plaifir des cadavres dont l'œil même eût peine à » fouffrir l'afpecl. a

Quoique ce morceau foit étranger a monfujet, je n'ai pu réfifter à la tentation de le tranfcrire, & je crois que peu de ledeurs m'en fauront mauvais gré.

Au refte, quelque forte de régime que vous donniez aux enfans , pourvu que vous ne les accoutumiez qu'à des mets communs & fimples, laiflez- les manger , courir & jouer tant qu'il leur plaît, & foyez sûr qu'ils ne mangeront jamais trop & n'auront point d'indigeftions : mais fi vous les affamez la moitié du temps, & qu'ils trouvent le moyen d'échapper a votre vigilance, ils fe dédommageront de toute leur force, ils mangeront jufqu'à regorger, jufqu'à crever. Notre appétit n'eft démefuré que parce que nous voulons lui donner d'autres règles que celles de la nature. Toujours

réglant, prefcrivant, ajoutant, retranchant, nous ne faifons rien que la balance à la main ; mais cette balance eft à la mefure de nos fantaifies , & non pas h celle de notre eftomac. J'en reviens toujours a mes exemples : chez les payfans , la huche & le fruitier font toujours ouverts, & les enfans, non plus que les hommes, n'y favent ce que c'eft qu'indigeftions.

S'il arrivoit pourtant qu'un enfant mangeât trop, (ce que je ne crois pas poflible par ma méthode , ) avec des amufemens de fon goût, il eft fi aifé de le diftraire, qu'on parviendroit a l'épuifer d'inanition fans qu'il y fongeât. Comment des moyens fi sûrs & fi faciles échappent-ils a tous les Inftituteurs? Hérodote raconte que les Lydiens, prelTés d'une extrême difette, s'aviferent d'inventer les jeux & d'autres divertiflèmens avec lesquels ils donnoient le change à leur faim, & paflbient des jours entiers fans fonger à manger ( 47 )• Vos favans Inftituteurs ont peut-être lu cent fois ce paflage, fans voir l'application qu'on en peut faire aux enfans. Quelqu'un d'eux me dira peut-être qu'un enfant ne quitte pas volontiers fon dîner pour aller étudier fa leçon. Maître , vous avez rai fon : je ne penfois pas à cet amufement- là.

Le fens de l'odorat eft au goût ce que celui de la vue eft au toucher : il le prévient, il l'avertit de la manière dont telle ou telle fubftance doit l'affecter, & difpofe à la rechercher ou a la fuir, félon l'impreflïon qu'on en reçoit d'avance. J'ai oui dire que les fauvages avoient l'odorat tout autrement affefté que le nôtre, & jugeoient tout différemment des bonnes & des mauvaifes odeurs. Pour moi , je le croirois bien. Les odeurs par elles-mêmes font des fenfations foibles ; elles ébranlent plus

(47) Les anciens Iliftoriens font qu'un fait fût vrai, pourvu qu'on en

remplis de vues dont on pourvoit faire pût tirer une initmction utile. Les

uftge, quand mûme les laits qui les hommes fenfds doivent regarder lTrlif-

préfentent feroient feux: mais nous ne toire comme un tiflu de fables dont

favons tirer aucun vrai parti de l'Hif- la morale ett très «appropriée au cœur

toire ; la critique d'érudition abforbe humain.

tout, comme s'il importoit beaucoup

A a ij

188 Traité

l'imagination que le fens, & n'affectent pas tant par ce qu'elles donnent que par ce qu'elles font attendre. Cela fuppofé , les goûts des uns , devenus par leurs manières de vivre fi différens des goûts des autres, doivent leur faire porter des jugemens bien oppofés des faveurs, & par conféquent des odeurs qui les annoncent. Un Tartare doit flairer avec autant de plailir un quartier puant de cheval mort, qu'un de nos chaffeurs une perdrix a moitié pourrie.

Nos fenfations oifeufes, comme d'être embaumé des fleurs d'un parterre, doivent être infenfibles à des hommes qui marchent trop pour aimer à fe promener, & qui ne travaillent pas afïez pour fe faire une volupté du repos. Des gens toujours affamés ne fauroient prendre un grand plaifir à des parfums qui n'annoncent rien à manger.

L'odorat eft le fens de l'imagination. Donnant aux nerfs un ton plus fort, il doit beaucoup agiter le cerveau; c'eft pour cela qu'il ranimé un moment le tempérament & l'épuife à la longue. Il a, dans l'amour, des effets affez connus : le doux parfum d'un cabinet de toilette n'eft pas un piège auffi foible qu'on penfe; & je ne fais s'il faut féliciter ou plaindre l'homme fage & peu fenfible, que l'odeur des fleurs que fa maîtreffe a fur le fein ne fit jamais palpiter.

L'odorat ne doit pas être fort acltf dans le premier âge, où l'imagination, que peu de partions ont encore animée, n'eft guères fufceptibls d'émotion , & où l'on n'a pas encore affez d'expérience pour prévoir avec un fens ce que nous en promet un autre. Auffi cette conféquence eft- elle parfaitement confirmée par Fobfervation ; & il eft certain que ce fens eft encore obtus 6c prefque hébété chez la plupart des enfans : non que la fenfation ne foit en eux auffi fine, & peut-être plus, que dans les hommes ; mais parce que , n'y joignant aucune autre idée , ils ne s'en afïcêknt pas aifément d'un fentiment de plaifir ou de peine, & qu'ils n'en font ni flattés ni blefTés comme nous. Je crois que fans fortir du même fyftème , & fans recourir à l'anatomic

comparée des deux fexes, on trouveroit aifément la raifon pourquoi les femmes en général s'affecîent plus vivement des odeurs que les hommes.

On dit que les fauvages du Canada fè rendent dès leur jeuneffe l'odorat il fubtil , que, quoiqu'ils aient des chiens , ils ne daignent pas s'en fervir a la chaflè , & fe fervent de chiens à euxmêmes. Je conçois en effet que, fi l'on élevoit les en fans à éventer leur dîner , comme le chien évente le gibier, on parviendroit peut-être à leur perfectionner l'odorat au même point ; mais je ne vois pas, au fond, qu'on puiflè en eux tirer de ce fens un ufage fort utile , fi ce n'eft pour leur faire connoître fes rapports avec celui du goût. La nature a pris foin de nous forcer à nous mettre 2u fait de ces rapports. Elle a rendu l'action de ce dernier fens prefqu'inféparable de celle de l'autre , en rendant leurs organes voifins , & plaçant dans la bouche une communication immédiate entre les deux , en forte que nous ne goûtons rien fans le flairer. Je voudrois feulement qu'on n'altérât pas ces rapports naturels pour tromper un enfant, en couvrant , par exemple, d'un aromate agréable le déboire d'une médecine; car la difcorde des deux fens eft trop grande alors pour pouvoir l'abufer : le fens le plus actif abforbant l'effet de l'autre , il n'en prend pas la médecine avec moins de dégoût ; ce dégoût s'étend à toutes les fenfations qui le frappent en même temps; à la préfence de la plus foible , fon imagination lui rappelle auflî l'autre ; un parfum très - fuave n'cft plus pour lui qu'une odeur dégoûtante , & c'eft ainfi que nos indifcrettcs précautions augmentent la fomme des fenfations déplaifantes aux dépens des agréables.

Il me refte à parler dans les livres fuivans de la culture d'une efpèce de fixième fens appelle fens commun, moins parce qu'il eft nnun à tous les hommes, que parce qu'il ré fui te de l'ufage bien réglé des autres fens, & qu'il nous inftruit de la nature des chofc.' par le concours de toutes leurs apparences. Ce fixième fens n'a point par conféquent d'organe particulier; il ne rélide que dans le cerveau, & fes fenfations purement internes s'appellent perceptions ou idées. C'eft par le nombre de ces idées que fe me-

Traité

fure l'étendue de nos connoiflances ; c'eft leur netteté, leur clarté qui fait la juftefTe de l'efprit ; c'eft l'art de les comparer entr'elles qu'on appelle raifon humaine. Ainfi ce que j'appellois raifon fenfitivc ou puérile, confifte k former des idées fimples par le concours de plufieurs fenfations ; & ce que j'appelle raifon intellectuelle ou humaine , confifte à former des idées complexes par le concours de plufieurs idées fimples.

Supposant donc que ma méthode foit celle de la nature, & que je ne me fois pas trompé dans l'application , nous avons amené notre élevé à travers les pays des fenfations jufqu'aux confins de la raifon puérile : le premier pas que nous allons faire au-delà , doit être un pas d'homme. Mais avant d'entrer dans cette nouvelle carrière, jettons un moment les yeux fur celle que nous venons de parcourir. Chaque âge , chaque état de la vie a fa perfection convenable , fa forte de maturité qui lui eft propre. Nous avons fouvent oui parler d'un homme fait, mais confidérons un enfant fait : ce fpe&acle fera plus nouveau pour nous, & ne fera peut-être pas moins agréable.

L'existence des êtres finis eft fi pauvre & fi bornée, que; quand nous ne voyons que ce qui eft, nous ne fommes jamais émus. Ce font les chimères qui ornent les objets réels , & fî l'imagination n'ajoute un charme à ce qui nous frappe, le ftérile plaifir qu'on y prend , fe borne a l'organe, & laiffe toujours le cœur froid. La terre parée des tréfors de l'automne étale une richefTe que l'œil admire : mais cette admiration n'eft point touchante ; elle vient plus de la réflexion que du fentiment. Au printemps la campagne prefque nue n'eft encore couverte de rien ; les bois n'offrent point d'ombre, la verdure ne fait que de poindre , & le cœur eft touché à fbn afpecl. En voyant renaître ainiî la nature, on fe fent ranimer foi-même; l'image du plaifir nous environne; ces compagnes de la volupté, ces douces larmes, toujours prêtes a fe joindre à tout fentiment délicieux, font déjà fur le bord de nos paupières : mais l'aipeâ des vendanges a beau être animé, vivant, agréable; on le voit toujours d'un œil fec.

de l'Éducation. 191

POURQUOI cette différence? C'eft qu'au fpeftacle du printemps l'imagination joint celui des faifons qui le doivent fuivre. A ces tendres bourgeons que l'œil apperçoit, elle ajoute les fleurs, les fruits, les ombrages, quelquefois les myftères qu'ils peuvent couvrir. Elle réunit en un point des temps qui fe doivent fuccéder, & voit moins les objets comme ils feront que comme elle les defire, parce qu'il dépend d'elle de les choifir. En automne, au contraire , on n'a plus à voir que ce qui eft. Si l'on veut arriver au printemps, l'hyver nous arrête, & l'imagination glacée expire fur la neige & fur les frimats.

Telle eft la fource du charme qu'on trouve à contempler une belle enfance , préférablement à la perfe&ion de l'âge mûr. Quand eft-ce que nous goûtons un vrai plaifir a voir un homme? C'eft quand la mémoire de fes aâions nous fait rétrograder fur fa vie & le rajeunit, pour ainfi dire, à nos yeux. Si nous fommes réduits a le confidérer tel qu'il eft, ou a le fuppofer tel qu'il fera dans fa vieilleffe , l'idée de la narure déclinante efface tout notre plaifir. Il n'y en a point à voir avancer un homme à grands pas vers fa tombe, & l'image de la mort enlaidit tout.

Mais quand je me figure un enfant de dix à douze ans, vigoureux, bien formé pour fon âge, il ne me fait pas naître une idée qui ne foit agréable , foit pour le préfent, foit pour l'avenir: je le vois bouillant, vif , animé , fans fouci rongeant, fans longue & pénible prévoyance; tout entier à fon être aftuel, & jouiffant d'une plénitude de vie qui femble vouloir s'étendre hors de lui. Je le prévois dans un autre âge exerçant le fens , l'efprit , les forces qui fe développent en lui de jour en jour , & dont il donne à chaque inftant de nouveaux indices ; je le contemple enfant, & il me plaît; je l'imagine homme , & il me plaît davantage : fon fang ardent femble réchauffer le mien: je crois vi/re de fa vie, & fa vivacité me rajeunit.

L'HEURE fonne, quel changement! A l 'inftant fon œil fe ternit, fa gaieté s'efface , adieu la joie, adieu les folâtres jeux ! Un homme févère & fâché le prend par la main , lui dit gravement,

allons Monfieur , & l'emmené. Dans la chambre où ils entrent j'entrevois des livres. Des livres ! quel trifte meublement pour fon âge ! le pauvre enfant fe laiffe entraîner , tourne un œil de regret fur tout ce qui l'environne, fe tait, & part, les yeux gonflés de pleurs qu'il n'ofe répandre, & le cœur gros de foupirs qu'il n'ofe exhaler.

O toi qui n'as rien de pareil à craindre, toi pour qui nul temps de la vie n'eft un temps de gêne & d'ennui , toi qui vois venir le jour fans inquiétude, la nuit fans impatience, & ne comptes les heures que par tes plaifirs, viens, mon heureux , mon aimable élevé , nous confoler par ta préfence du départ de cet infortuné : viens. : . . Il arrive, & je fens à fon approche un mouvement de joie que je lui vois partager. C'eft fon ami, fon camarade, c'eft le compagnon de fes jeux qu'il aborde; il eft bien sûr , en me voyant, qu'il ne reliera pas long-temps fans amufement : nous ne dépendons jamais l'un de l'autre; mais nous nous accordons toujours, & nous ne fommes avec perfonne auffi bien qu'enfemble.

Sa figure, fon port, fa contenance annoncent l'aiTurance & le contentement; la fanté brille fur fon vifage; fes pas affermis lui donnent un air de vigueur ; fon teint , délicat encore fans être fade, n'a rien d'une molleffe efféminée; l'air & le foleil y ont déjà mis l'empreinte honorable de fon fexe; fes mufcles encore arrondis commencent a marquer quelques traits d'une phyfionomie naiflante; fes yeux, que le feu du fentiment n'anime point encore, ont au moins toute leur férénité native ( 48 ) ; de longs chagrins ne les ont point obfcurcis , des pleurs fans fin n'ont point fillonné fes joues. Voyez dans fes mouvemens prompts, mais sûrs, la vivacité de fon âge, la fermeté de l'indépendance, l'expérience des exercices multipliés. Il a l'air ouvert & libre, mais non pas infolent ni vain; fon vifage, qu'on n'a pas collé fur des livres, ne tombe point fur fon eftomac : on

(48") Natta. J'emploie ce mot dans j'ai tort, peu importe, pourvu qu'on une acception Italienne, Faute de lui m'entende, trouver uu fynonyme en François. Si

n'a pas befoin de lui dire, leve\ la tête; la honte ni la crainte ne la lui firent jamais baiffer.

Faisons-lui place au milieu de l'afTemblée. Meilleurs, examinez-le, interrogez-le en toute confiance ; ne craignez ni fes importunités , ni fon babil , ni tes queftions indifcrettes. N'ayez pas peur qu'il s'empare de vous , qu'il prétende vous occuper de lui feul , & que vous ne puifliez plus vous en défaire.

N'ATTENDEZ pas, non plus, de lui des propos agréables, ni qu'il vous dife ce que je lui aurai dicté ; n'en attendez que la vérité naïve & fimple , fans ornement , fans apprêt , fans vanité. Il vous dira le mal qu'il a fait ou celui qu'il penfe, tout auflî librement que le bien , fans s'embarrafTer en aucune forte de l'effet que fera fur vous ce qu'il aura dit :il ufera de la parole dans toute la fimplicité de fà première inftitution.

L'on aime à bien augurer des enlans , & l'on a toujours regret à ce flux d'inepties qui vient prefque toujours renverfer les efpérances qu'on voudroit tirer de quelque heureufe rencontre , qui par hafard leur tombe fur la langue. Si le mien donne rarement de telles efpérances, il ne donnera jamais ce regret; car il ne dit jamais un mot inutile , & ne s'épuife pas fur un babil qu'il fait qu'on n'écoute point. Ses idées font bornées, mais nettes ; s'il ne fait rien par cœur , il fait beaucoup par expérience. S'il lit moins bien qu'un autre enfant dans nos livres , il lit mieux dans celui de la nature; fon efprit n'eft pas dans fa langue, mais dans fa tête; il a moins de mémoire que de jugement : il ne fait parler qu'un langage; mais il entend ce qu'il dit, & s'il ne dit pas fi bien que les autres difent ; en revanche il fait mieux qu'ils ne font.

Il ne fait ce que c'eft que routine, ufage, habitude; ce qu'il fit hier n'influe point fur ce qu'il fait aujourd'hui : (49) il ne fuit jamais de formule, ne cède point à l'autorité ni à l'exemple,

(49") L'attrait de l'habitude vient fait, la route étant frayée en devient de la parefle naturelle à l'homme, & plus facile à fuivre. Aufli peut-on recette parefle augmente en s'y livrant: marquer que l'empire de l'habitude elr on fait plus ailiîmentce qu'on a déjà très-grand fur les vieillards & fur les Traité de l'Éduc. Tome I. B b

194 Traité

& n'agit ni ne parle que comme il lui convient. Ainfi n'attendez pas de lui des difcours diélés ni des manières étudiées, mais toujours l'expreffion fidelle de fes idées, & la conduite qui naît de fes penchans.

Vous lui trouvez un petit nombre de notions morales qui fe rapportent à fon état actuel , aucune fur l'état relatif des hommes: & de quoi lui fèrviroient- elles , puifqu'un enfant n'eft pas encore un membre actif de la fociété ? Parlez-lui de liberté , de propriété , de convention même ; il peut en favoir jufques-là : il fait pourquoi ce qui eft a lui eft à lui, & pourquoi ce qui n'eft pas k lui n'eft pas à lui. PafTé cela, il ne fait plus rien. Parlez-lui de devoir, d'obéiflance , il ne fait ce que vous voulez dire ; commandez-lui quelque chofe , il ne vous entendra pas ; mais dites - lui : fi vous me faifîez tel plaifir , je vous le rendrois dans l'occafîon : k l'inftant il s'empreffera de vous complaire; car il ne demande pas mieux que d'étendre fon domaine, & d'acquérir fur vous des droits qu'il fait être inviolables. Peut-être même n'eft-il pas fâché de tenir une place , de faire nombre, d'être compté pour quelque chofe; mais s'il a ce dernier motif, le voila déjà forti de la nature , & vous n'avez pas bien bouché d'avance toutes les portes de la vanité.

De fon côté, s'il a befoin de quelque affiftance, il la demandera indifféremment au premier qu'il rencontre, il la demanderoit au Roi comme à fon laquais ; tous les hommes font encore égaux à fes yeux. Vous voyez , à l'air dont il prie , qu'il fent qu'on ne lui doit rien. Il fait que ce qu'il demande eft une grâce, il fait suffi que l'humanité porte à en accorder. Ses expreffions font fimples & laconiques. Sa voix, fon regard, fon gefte , font d'un être également accoutumé à la complaifance & au refus. Ce n'eft ni la rampante & fervile foumiffion d'un efclave , ni l'impérieux accent

gens indolens, très- petit fur lajeunefle s'aflervir fans peine a la récefïïté des

& fur les gens vifs. Ce régime n'eft choies; & la feule habitude utile aux

bon qu'aux ames foibles, & les afToi- hommes, eft de s'aflervir fans peine

Mit davantage de jour en jour. La à la raifon. Toute autre habitude eft

feule habitude utile aiixenfans, eft de faufle.

DE f È D V C"Â T I 0 N. I95

d'un maître : c'eft une modefte confiance en fon femblabîe ; c'eft la noble & touchante douceur d'un être libre , mais fenfible & foible , qui implore l'aflîftance d'un être libre , mais fort & bienfaifant. Si vous lui accordez ce qu'il vous demande, il ne vous remerciera pas, mais il fentira qu'il a contrafté une dette. Si vous le lui refufez , il ne fe plaindra point, il n'infiftera point , il fait que cela feroit inutile : il ne fe dira point ; on m'a refufé : mais il fe dira; cela ne pouvoit pas être; &, comme je l'ai déjà dit , on ne fe mutine guères contre la néceflîté bien reconnue.

LAISSEZ-LE feul en liberté, voyez-le agir fans lui rien dire; confidérez ce qu'il fera & comme il s'y prendra. N'ayant pas befoin de fe prouver qu'il eft libre , il ne fait jamais rien par étourderie, & feulement pour faire un afle de pouvoir fur luimême : ne fait-il pas qu'il eft toujours maître de lui ? Il eft alerte, léger, difpos ; fes mouvemens ont toute la vivacité de fon âge , mais vous n'en voyez pas un qui n'ait une fin. Quoi qu'il veuille faire , il n'entreprendra jamais rien qui foit au-defïiis de fes forces ; car il les a bien éprouvées & les connoît ; fes moyens ibnt toujours appropriés à fes defleins , & rarement il agira fans être afTuré du fuccès. Il aura l'œil attentif & judicieux ; il n'ira pas niaifement interrogeant les autres fur tout ce qu'il voit, mais il l'examinera lui-même, & fe fatiguera pour trouver ce qu'il veut apprendre , avant de le demander. S'il tombe dans des embarras imprévus , il fe troublera moins qu'un autre ; s'il y a du rifque , il s'effraiera moins auflï. Comme fon imagination refte encore inactive & qu'on n'a rien fait pour l'animer, il ne voit que ce qui eft, n'eftime les dangers que ce qu'ils valent, & garde toujours fon fang- froid. La nécefiité s'appéfantit trop fouvent fur lui pour qu'il regimbe encore contr'elle; il en porte le joug dès fa naifïànce, l'y voila bien accoutumé; il eft toujours prêta tout.

Qu'il s'occupe ou qu'il s'amufe, l'un & l'autre eft égal pour lui ; fes jeux font fes occupations , il n'y fent point de différence. Il met à tout ce qu'il fait un intérêt qui fait rire & une liberti qui plaît, en montrant a la fois le tour de fon efprit & la fphère de fes connoiffances. N'eft-ce pas le fpechcle de cet âge , un i;

Eb ij

tacle charmant & doux, de voir un joli enfant, l'œil vif & gai/ l'air content & ferein , la phyfionomie ouverte & riante, faire en fe jouant les chofes les plus férieufes ; ou profondément occupé des plus frivoles amufemens?

Voulez-vous a préfent le juger par comparaifon ? Mélez-le avec d'autres enfans , & laiffez-le faire. Vous verrez bien - tôt lequel eft le plus vraiment formé, lequel approche le mieux de la perfection de leur âge. Parmi les enfans de la ville nul n'eft; plus adroit que lui , mais il eft plus fort qu'aucun autre. Parmi de jeunes payfàns, il les égale en force & les pafTe en adrefle. Dans tout ce qui eft à portée de l'enfance , il juge , il raifonne , il prévoit mieux qu'eux tous. Eft- il queftion d'agir, de courir, de fauter , d'ébranler des corps, d'enlever des mafTes , d'eftimer des diftances , d'inventer des jeux, d'emporter des prix : on diroit que la nature eft à fes ordres, tant il fait aifément plier toute chofe à fes volontés. Il eft fait pour guider , pour gouverner fes égaux: le talent , l'expérience lui tiennent lieu de droit & d'autorité. Donnez-lui l'habit & le nom qu'il vous plaira, peu importe; il primera par- tout , il deviendra par-tout le chef des autres; ils fentiront toujours la fupérioriré fur eux. Sans vouloir commander,' il fera le maître; fans croire obéir , ils obéiront.

Il eft parvenu h la maturité de l'enfance, il a vécu de la vie d'un enfant , il n'a point acheté fa perfcâion aux dépens de fon bonheur : au contraire, ils ont concouru l'un à l'autre. En acquérant toute la raifon de fon âge , il a été heureux & libre autant que là conftitution lui permet de l'être. Si la fatale faulx vient moi/Tonner en lui la fleur de nos efpérances, nous n'aurons point à pleurer à la fois fa vie & fa mort, nous n'aigrirons point nos douleurs du fouvenir de celles que nous lui aurons caufées ; nous nous dirons :au moins il a joui de fon enfance; nous ne lui avons rien fait perdre de ce que la nature lui avoit donné.

Le grand inconvénient de cette première éducation , eft qu'elle n'eft fcnfible qu'aux hommes clairvoyans, & que, dans un enfant élevé avec tant de foin, des yeux vulgaires ne voient qu'un polif-

de l'Education.

fon. Un précepteur Congé à fon intérêt plus qu'à celui de fon difciple; il s'attache à prouver qu'il ne perd pas fon temps, & qu'il gagne bien l'argent qu'on lui donne; il le pourvoit d'un acquis de facile étalage & qu'on puifle montrer quand on veut; il n'importe que ce qu'il lui apprend foit utile , pourvu qu'il fe voie aifément; il accumule fans choix, fans difcernement , cent fatras dans fa mémoire. Quand il s'agit d'examiner l'enfant, on lui fait déployer fa marchandife , il l'étalé, on eft content, puis il replie fon balot & s'en va. Mon élevé n'eft pas fi riche, il n'a point de balot à déployer, il n'a rien à montrer que lui-même. Or, un enfant, non plus qu'un homme, ne fe voit pas en un moment. Où font les obfervateurs qui fâchent faifir au premier coup-d'œil les traits qui le caraclérifent ? Il en eft, mais il en eft peu, & fur cent mille pères , il ne s'en trouvera pas un de ce nombre.

Les queftions trop multipliées ennuient & rebutent tout le monde, à plus forte raifon les enfans. Au bout de quelques minutes leur attention fe laffe, ils n'écoutent plus ce qu'un obftiné queftionneur leur demande, & ne répondent plus qu'au hafard. Cette manière de les examiner eft vaine & pédantefque , fouvent un mot pris a la volée peint mieux leur fens & leur efprit que ne feroient de longs difcours : mais il faut prendre garde que ce mot ne foit ni diclé ni fortuit. Il faut avoir beaucoup de jugement foi-même pour apprécier celui d'un enfant.

J'ai oui raconter a feu milord Hyde, qu'un de fes amis, revenu d'Italie après trois ans d'abfence, voulut examiner les progrès de fon fils âgé de neuf à dix ans. Us vont un foir fe promener, avec fon gouverneur & lui , dans une plaine où des écoliers s'amufoient a guider des cerf-volans. Le père en pafTant dit à fon fils, où ejl le cerf volant dont voilà l'ombre? Sans héfiter , fans lever la tête, l'enfant dit '.furie grand chemin. Et en effet, ajoutoit Milord Hyde, le grand chemin étoit entre le folcil & nous. Le père à ce mot embrafTe fon fils, & finiffànt-là fon examen, s'en va fins rien dire. Le lendemain il envoya au gouverneur l'acle d'une penfion viagère outre fes 2ppointcmens.

198 Traité

Quel homme que ce père-là, & quel fils lui étoît promis! La queftion eft précifément de l'âge ; la réponfe eft bien lîmple : mais voyez quelle netteté de judiciaire enfantine elle fuppofê ! C'eft ainfi que l'élevé d'Ariftote apprivoifoit ce courfier célèbre qu'aucun écuyer n'avoit pu dompter.

EMILE

Page 1