LIVRE TROISIEME
(^/U OiQUE jufqu'à l'adolefcence tout le cours de la vie foit un temps de foibleflë, il eft un point dans la durée de ce premier âge où , le progrès des forces ayant pafTé celui des befoins , l'animal croiflant , encore ablolument foible, devient fort par relation. Ses befoins n'étant pas tous développés , fes forces aduelles font plus que fuffifantes pour pourvoir à ceux qu'il a. Comme homme il feroit très-foible ; comme enfant il eft très-fort.
D'OU vient la foiblefTe de l'homme ? De l'inégalité qui fe trouve entre fa force & fes defirs. Ce font nos paffions qui nous rendent foibles , parce qu'il faudroit , pour les contenter, plus de forces que ne nous en donna la nature. Diminuez donc les defirs , c'eft comme fi vous augmentiez les forces ; celui qui peut plus qu'il ne defire, en a de refte : il eft certainement un être très -fort. Voilà le troifième état de l'enfance & celui dont j'ai maintenant à, parler. Je continue à l'appeller enfance, faute de terme propre à l'exprimer ; car cet âge approche de l'adolefcence, fans être encore celui de la puberté.
A douze ou treize ans les forces de l'enfant fe développent bien plus rapidement que fes befoins. Le plus violent , le plus terrible ne s'eft pas encore fait fentir a, lui; l'organe même en refte dans l'imperfection , 6c femble, pour en fortir, attendre que fa
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m volonté l'y force. Peu fenfible aux injures de l'air & des faifons* fa chaleur naifîante lui tient lieu d'habit; fon appétit lui tient lieu d'affaifonnement; tout ce qui peut nourrir eft bon à fon âge ; s'il a fommeil, il s'étend fur la terre & dort ; il fe voit par-tout entouré de tout ce qui lui eft néceffaire ; aucun befoin imaginaire ne le tourmente ; l'opinion ne peut rien fur lui ; fes defirs ne vont pas plus loin que fes bras : non-feulement il peut fe fuffire a luimême , il a de la force au delà de ce qu'il lui en faut j c'eft le feul temps de fa vie où il fera dans ce cas.
Je preflens l'objection. L'on ne dira pas que l'enfant a plus de befoins que je ne lui en donne, mais on niera qu'il ait la force que je lui attribue : on ne fongera pas que je parle de mon élevé, non de ces poupées ambulantes qui voyagent d'une chambre à l'autre , qui labourent dans une caifie , & portent des fardeaux de carton. L'on me dira que la force virile ne fe manifefte qu'avec la virilité , & que les efprits vitaux , élaborés dans les vaiffeaux convenables & répandus dans tout le corps , peuvent feuls donner aux mufcles la confiftance, l'a&ivité, le ton, le reffort d'où réfulte une véritable force. Voilà la philofophie du cabinet, mais moi j'en appelle a l'expérience. Je vois dans vos campagnes de grands garçons labourer , biner , tenir la charrue , charger un tonneau de vin, mener la voiture tout comme leur père; on les prendroit pour des hommes , fi le fon de leur voix ne les trahiflbit pas. Dans nos villes mêmes de jeunes ouvriers , forgerons , taillandiers , maréchaux , font prefque auffi robuftes que les maîtres , & ne feroient guères moins adroits fi on les eût exercés à temps. S'il y a de la différence, ( & je conviens qu'il y en a , ) elle eft beaucoup moindre, je le répète, que celle des defirs fougueux d'un homme aux defirs bornés d'un enfant. D'ailleurs, il n'eft pas ici queftion feulement des forces phyfiques, mais fur-tout de la force & capacité de l'efprit qui les fupplée ou qui les dirige.
CET intervalle où l'individu peut plus qu'il ne defire , bien qu'il ne foit pas le temps de fa plus grande force abfolue, eft, comme je l'ai dit, celui de fa plus grande force relative. Il eft le
temps
temps le plus précieux de la vie; temps qui ne vient qu'une feuie fois; temps très-court, & d'autant plus court, comme on verra dans la fuite , qu'il lui importe plus de le bien employer.
Que fera-t-il donc de cet excédent de facultés & de forces qu'il a de trop à préfent , & qui lui manquera dans un autre âge r Il tâchera de l'employer à des foins qui lui puifient profiter au befoin. Il jettera , pour ainfi dire , dans l'avenir le luperflu de fon être afluel : l'enfant robufte fera des provisions pour l'homme foible; mais il n'établira fes magafins ni dans des coffres qu'on peut lui voler, ni dans des granges qui lui font étrangères : pour s'approprier véritablement fon acquis, c'eft dans fes bras, dans fa tête, c'eft dans lui qu'il le logera. Voici donc le temps des travaux , des inftruclions , des études; & remarquez que ce n'eft pas mot qui fais arbitrairement ce choix , c'eft la nature elle-même qui l'indique.
L'intelligence humaine a fes bornes, & non-fèulement un homme ne peut pas tout favoir, il ne peut pas même favoir en entier le peu que favent les autres hommes. Puifque la contradictoire de chaque proposition faufie eft une vérité, le nombre des vérités eft inépuifable comme celui des erreurs. Il y a donc un choix dans les chofes qu'on doit enfeigner, ainfi que dans le temps propre à les apprendre. Des connoiffances qui font a notre portée, les unes font faufTes , les autres font inutiles, les autres fervent a nourrir l'orgueil de celui qui les a. Le petit nombre de celles qui contribuent réellement a notre bien-être eft feul digne des recherches d'un homme fage , & par conféquent d'un enfant qu'on veut rendre tel. I! ne s'agit point de favoir ce qui eft, mais feulement ce qui eft utile.
De ce petit nombre il faut ôter encore ici les vérités qui demand2nt , pour être comprifes, un entendement déjà tout formé; celles qui fuppofent la connoifTance des rapports de l'homme qu'un enfant ne peut acquérir ; celles qui , bien que vraies en ellesmêmes , difpofent une ame inexpérimentée a penfer faux fur d'autres fujets.
Traite deVÊduc. Tome I. Ce
Nous voilà réduits à un .bien petit cercle relativement àl'exiftence des chofes ; mais que ce cercle forme encore une fphère immenfe pour la mefure de l'efprit d'un enfant! Ténèbres de l'entendementnumain , quelle main téméraire ofa toucher à votre voile? Que d'abîmes je vois creufer par nos vaines fciences autour de ce jeune infortuné ! O toi qui vas le conduire dans ces périlleux fentiers & tirer devant fes yeux le rideau facré de la nature, tremble. AfTure-toi bien premièrement de fa tête & de la tienne ; crains qu'elle ne tourne à l'un ou a l'autre, & peut-être à tous les deux. Crains l'attrait fpécieux du menfonge , & les vapeurs enivrantes de l'orgueil. Souviens-toi , fouviens-toi fans cefle que l'ignorance n'a jamais fait de mal, que l'erreur feule eftfunefte, & qu'on ne s'égare point par ce qu'on ne fait pas , mais par ce qu'on croit favoir.
Ses progrès dans la géométrie vous pourroient fervir d'épreuve & de mefure certaine pour le développement de fon intelligence ; mais fi-tôt qu'il peut difeerner ce qui eft utile & ce qui ne l'eft pas , il importe d'ufer de beaucoup de ménagement & d'art pour l'amener aux études fpéculatives. Voulez- vous, par exemple, qu'il cherche une moyenne proportionnelle entre deux lignes ? Commencez par faire en forte qu'il ait befoin de trouver un quarré égal à un rectangle donné : s'il s'agiflbit de deux moyennes proportionnelles, il faudroit d'abord lui rendre le problême de la duplication du cube intéreflànt, &c. Voyez comment nous approchons par degrés des notions momies qui diftinguent le bien & le mal ! Jufqu'ici nous n'avons connu de loi que celle de la néceffité : maintenant nous avons égard à ce qui eft utile ; nous arriverons bientôt a ce qui eft convenable & bon.
Le même inflincl anime les diverfes facultés de l'homme. A l'activité du corps qui cherche a fe développer, fuccède l'activité de l'eforit qui cherche a s'inffruire. D'abord les enfans ne font que remuans ; en fuite ils font curieux, & cette curiofité bien dirigée eft le mobile de l'âge où nous voila parvenus. Diftinguoni toujours les penchans qui viennent de la nature, de ceux qui ▼iennent de l'opinion. Il eft une ardeur de favoir qui n'eft fondée
que fur le defir d'être cftimé favant; il en eft une autre qui naît d'une curiofité naturelle à l'homme , pour tout ce qui peut I'intéreffer de près ou de loin. Le defir inné du bien-être & l'impoffibilité de contenter pleinement ce defir , lui font rechercher fans ceffe de nouveaux moyens d'y contribuer. Tel eft le premier principe de la curiofité; principe naturel au cœur humain, mais dont le développement ne fe fait qu'en proportion de nos paflions & de nos lumières. Suppofez un Philofophe rélégué dans une isle déferte avec des inftrumens & des livres, sûr d'y pafTer feul le refte de fes jours; il ne s'embarrafTera plus guères du fyftéme du monde, des loix de l'attraftion, du calcul différenciel : il n'ouvrira peut-être de fa vie un feul livre; mais jamais il ne s'abftiendra de vifiter fon isle jufqu'au dernier recoin, quelque grande qu'elle puiffe être. Rejettons donc encore de nos premières études les connoifTances dont le goût n'eft point naturel à l'homme , & bornons-nous h celles que l'inftincl nous porte a chercher.
L'isLE du genre humain , c'efi la terre ; l'objet le plus frappant pour nos yeux , c'eft le foleil. Si-tôt que nous commençons à nous éloigner de nous, nos premières obfervations doivent tomber fur l'une & fur l'autre. Auffi la philofophie de. prefque tous les peuples fauvages roule- telle uniquement fur d'imaginaires divifions de la terre & fur la divinité du foleil.
QUEL écart! dira-t-on , peut-être. Tout-a-l'heure nous n'étionj occupés que de ce qui nous touche, de ce qui nous entoure immédiatement : tout-à-coup nous voila parcourant le globe , & fautant aux extrémités de l'Univers ! Cet écart eft l'effet du progrès de nos forces & de la pente de notre efprit. Dans l'état de foibltffe & d'infuffifance , le foin de nous conferver nous concentre audedans de nous; dans l'état de puiffance & de force, le defir d'étendre notre être nous porte au-delà, & nous fait élancer auffi loin qu'il nous eft poffible: mais comme le monde intellectuel nous eft encore inconnu , notre penfée ne va pas plus loin que nos yeux, & notre entendement ne s'étend qu'avec l'cfpace qu'il mefure.
TRANSFORMONS no* fenfations en idées, mais ne fautons pa*
» Ce ij
Traité
tout d'un coup des objets fenfibles aux objets intellectuels . C'eft par les premiers que nous devons arriver aux autres. Dans les premières opérations de l'efprit, que les fens foient toujours fes guides. Point d'autre livre que le monde , point d'autre inftruétion que les faits. L'snfant qui lit ne penfe pas, il ne fait que lire ^ il ne s'inftruit pas , il apprend des mots.
Rendez votre élevé attentif aux phénomènes de la nature , bien-tôt vous le rendrez curieux; mais pour nourrir fa curiofité, ne vous prefTez jamais de la fatisfaire. Mettez les queftions h fa portée, & laiflez-les lui réfoudre. Qu'il ne fâche rien, parce que vous le lui avez dit, mais parce qu'il l'a compris lui-même : qu'il n'apprenne pas la fcience, qu'il l'invente. Si jamais vous fubftituez dans fon efprit l'autorité a la raifon, il ne raifonnera plus ; il ne fera plus que le jouet de l'opinion des autres.
Vous voulez apprendre la géographie a cet enfant , & vous lui allez chercher des globes ,' des fphères , des cartes : que de machines ! Pourquoi toutes ces repréfentations ? Que ne commencezvous par lui montrer l'objet même, afin qu'il fâche au moins de quoi vous lui parlez.
Une belle foirée, on va fe promener dans un lieu favorable, où l'horizon bien découvert laifle voir h plein le foleil couchant , & l'on obferve les objets qui rendent reconnoifiable le lieu de fon coucher. Le lendemain, pour refpirer le frais, on retourne au même lieu avant que le foleil fe levé. On le voit s'annoncer de loin par les traits de feu qu'il lance au-devant de lui. L'incendie augmente, l'orient paroît tout en flammes : à leur éclat on attend l'aflre long temps avant qu'il fe montre : a chaque inftant on croit le voir paroître , on le voit enfin. Un point brillant part comme un éclair & remplit auffi tôt tout l'efpace : le voile des ténèbres s'efface & tombe : l'homme reconnoît fon féjour & le trouve embelli. La verdure a pris durant la nuit une vigueur nouvelle; le jour nailT.int qui l'éclairé, les premiers rayons qui la dorent, la montrent couverte d'un brillant rézeau de rofée , qui réfléchit à l'œil la lumière & les couleurs. Les oifeaux en chœur fe réunifient
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& faluent de concert le père de la vie ; en ce moment pas un feul ne fe tait. Leur gazouillement , foible encore , eft plus lent & plus doux que dans le refte de la journée : il fe fent de la langueur d'un paifible réveil. Le concours de tous ces objets porte aux fens une impreflîon de fraîcheur qui femble pénétrer jufqu'à l'ame. II y a là une demi-heure d'enchantement auquel nul homme ne réfifte : un fpeftacle fi grand, fi beau, fi délicieux n'en laîfle aucun de fang- froid.
Plein de l'enthoufiafme qu'il éprouve , le maître veut le communiquer à l'enfant; il croit l'émouvoir, en le rendant attentif aux fenfations dont il eft ému lui-même. Pure bétifelC'eft dans le cœur de l'homme qu'eft la vie du fpeélacle de la nature ; pour le voir, il faut le fentir. L'enfant apperçoit les objets ; mais il ne peut appercevoir les rapports qui les lient, il ne peut entendre la douce harmonie de leur concert. Il faut une expérience qu'il n'a point acquife , il faut des fentimens qu'il n'a point éprouvés , pour fentir l'imprefllon compofée qui réfulte à la fois de toutes ces fenfations. S'il n'a long-temps parcouru des plaines arides , fi des fables ardens n'ont brûlé fes pieds , fi la réverbération fuftbquante des rochers frappés du foleil ne l'opprefla jamais, comment goûtera-t-il l'air frais d'une belle matinée ? Comment le parfum des fleurs, le charme de la verdure, l'humide vapeur de la rofée, le marcher mol & doux fur la peloufe, enchanteront-ils fes fens î Comment le chant des oifeaux lui caufera-t-il une émotion voluptueufe, fi les accens de l'amour & du plaifir lui font encore inconnus ? Avec quels tranfports verra-t-il naître une fi belle journée , fi fon imagination ne fait pas lui peindre ceux dont on peut la remplir ? Enfin comment s'attendrira-t-il fur la beauté du fpectacle de la nature, s'il ignore quelle main prit foin de l'orner ?
Ne tenez point à l'enfant des difeours qu'il ne peut entendre. Point de deferiptions , point d'éloquence, point de figures, point de poéfie. Il n'eft pas maintenant queftion de fentiment ni dégoût. Continuez d'être clair, (impie & froid; le temps ns viendra que trop-tôt de prendre un autre langage.
ÉLEVii dans l'efprit de nos maximes, accoutumé a tirer tous
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tes inftrumens de lui-même, & à ne recourir jamais a autrui qu'après avoir reconnu fon infuffifance, à chaque nouvel objet qu'il voit, il l'examine long-temps fans rien dire. Il eft penfif & non queftionneur. Contentez-vous donc de lui préfenrer à propoi les objets ; puis quand vous verrez fa curiofité fuffifamment occupée , faites-lui quelque queftion laconique qui le mette fur la voie de la réfoudre.
Dans cette occafion , après avoir bien contemplé avec lui le foleil lestant, après lui avoir fait remarquer du même côté les montagnes & les autres objets voifins, après l'avoir laifTé caufer la-deflus tout a fon aife, gardez quelques momens le filence cora^ me un homme qui rêve, & puis vous lui direz : je fonge qu'hier au foir le foleil s'eft couché Ih , & qu'il s'eft levé 1k ce matin. Comment cela fe peut il faire ? N'ajoutez rien de plus ; s'il vousfait des queftions , n'y répondez point; parlez d'autre chofe. Laiffez-le à lui-même, & foyez sûr qu'il y penfera.
Pour qu'un enfant s'accoutume a être attentif, & qu'il foit bien frappé de quelque vérité fenfible , il faut qu'elle lui donne quelques jours d'inquiétude avant de la découvrir. S'il ne conçoit pas affez celle-ci de cette manière , il y a moyen de la lui rendre plus fenfible encore ; & ce moyen , c'eft de retourner la queftion. S'il ne fait pas comment le foleil parvient de fon coucher à ion lever, il fait au moins comment il parvient de fon lever à fon coucher ; fes yeux feuls le lui apprennent. Éclairciiïez donc la première queftion par l'autre : ou votre élevé eft abfolument ftupide, ou l'analogie eft trop claire pour lui pouvoir échapper. Voila fa première leçon de cofmogrnphie.
Commr nous procédons toujours lentement, d'idée fenfible en idée fenfible; que nolis nous familiarifons long-temps avec la même avant de pafièr à une autre , & qu'enfin nous ne forçons jamaif notre cleve d'être attentif, il y a loin de cette première leçon à la connoiflance du cours du foleil & de la figure de la terre : mais comme tous les mouvemens apparens des corps céleftes tiennent au même principe, & que la première obfervation mené k toute»
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les autres, il faut moins d'effort , quoiqu'il faille plus de temps / pour arriver d'une révolution diurne au calcul des éclipfes, que pour bien comprendre le jour & la nuit.
Puisque le foleil tourne autour du monde il de'crit un cercle, & tout cercle doit avoir un cenire : nous favons de'ja cela. Ce centre ne fauroit fe voir , car il eft au cœur de la terre ; mais on peut fur la lurface marquer deux points qui lui correfpondent. Une broche paffant par les trois points & prolongée jufqu'au ciel départ & d'autre , fera l'axe du monde & du mouvement journalier du foleil. Un toton rond tournant fur fa pointe repréfente le ciel tournant fur fon axe ; les deux pointes du toton font les deux pôles : l'enfant fera fore aife d'en connoître un ; je le lui montre à. la queue de la petite ourfe. Voilà de l'amufement pour la nuit; peu -h- peu l'on fe familiarife avec les étoiles , & de-là naît le premier goût de connoître les planettes , & d'obferver les confteliations.
Nous avons vu lever le foleil a la faint Jean; nous Talions voir auflî lever à Noël ou quelque autre beau jour d'hiver : car on fait que nous ne fommes pas parefTeux , & que nous nous faifons un jeu de braver le froid. J'ai foin de faire cette féconde obfervation dans le même lieu où nous avons fait la première, & moyennant quelque adreffe pour préparer la remarque, l'un ou l'autre ne manquera pas de s'écrier : Oh!oh! voila qui eft plaifant! le foleil ne fe levé plus a la même place ! Ici font nos anciens renfeignemens, & h préfent il s'eft levé là, &c. Il y a donc un orient
d'été & un orient d'hiver, &c Jeune maître , vous
voilà fur la voie. Ces exemples vous doivent fiiffire pour enfeigner très-clairement la fphère, en prenant le monde pour le monde, & le foleil pour le foleil.
En général ne fubflituez jamais le ligne à la chofe, que quand il vous eft impoffible de la montrer. Car le ligne abforbe l'attention de l'enfant , & lui fait oublier la chofe repréfentée.
La fphère armillaire me paroît une machine mal compofée, & exécutée dans de mauvaifes proportions. Cette cocfulion de cercles
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& les bizarres figures qu'on y remarque , lui donnent un air de grimoire qui effarouche l'efprit des enfans. La terre eft trop petite, les cercles font trop grands, trop nombreux ; quelques-uns, comme les colures , font parfaitement inutiles; chaque cercle eft plu* large que la terre ; l'épaifTeur du carton leur donne un air de folidité qui les fait prendre pour des mafTes circulaires réellement exiftantes, & quand vous dites a l'enfant que ces cercles font imaginaires, il ne fait ce qu'il voit, il n'entend plus rien.
Nous ne favons jamais nous mettre à la place des enfans , nous n'entrons pas dans leurs idées, nous leurs prêtons les nôtres, & fuivant toujours nos propres raifonnemens , avec des chaînes de vérités , nous n'entaflbns qu'extravagances & qu'erreurs dans leur tête.
On difpute fur le choix de l'analyfe ou de la fynthèfe pour étudier les fciences. Il n'efr pas toujours befoin de choifir. Quelquefois on peut réfoudre & compofer dans les mêmes recherches, & guider l'enfant par la méthode enfeignante , lorfqu'il croit ne faire qu'analyfer. Alors, en employant en même temps l'une Se l'autre , elles fe ferviroient mutuellement de preuve. Partant à la fois des deux points oppofés , fans penfer faire la même route, il feroit tout furpris de fe rencontrer, & cette furprife ne pourroit qu'être fort agréable. Je voudrois , par exemple, prendre la géographie par fes deux termes, & joindre à l'étude des révolutions du globe la mefure de fes parties , a commencer du lieu qu'on habite. Tandis que l'enfant étudie la fphère & fe tranfporte ainfi dans lescieux, ramenez- le a la divifion de la terre, 6c montrezlui d'abord fon propre féjour.
Ses deux premiers points de géographie feront la ville où il demeure , & la maifon de campagne de fon père : en fuite les lieux intermédiaires, en fuite les rivières du voifinage, enfin l'afpecl du foleil & la manière de s'orienter. C'eft ici le point de réunion. Qu'il fifle lui-même la carte de tout cela ; carte très-fimple & d'abord formée de deux feuls objets auxquels il ajoute peu-à-peu les autres, à mefure qu'il fait, ou qu'il eftime leur diftance &
leur
leur pofition. Vous voyez déjà quel avantage nous lui avons procuré d'avance, en lui mettant un compas dans les yeux.
MALGRÉ cela, fans doute, il faudra le guider un peu, mais très-peu, fans qu'il y paroiffe. S'il fe trompe, laifTez-le faire, ne corrigez point fes erreurs. Attendez en filence qu'il foit en état de les voir & de les corriger lui-même; ou tout au plus, dans une occafîon favorable , amenez quelque opération qui les lui fade fentir. S'il ne fe trompoit jamais , il n'apprendroit pas fi bien. Au refte , il ne s'agit pas qu'il fâche exactement la topographie du pays, mais le moyen de s'en inftruire; peu importe qu'il ait des cartes dans la tête , pourvu qu'il conçoive bien ce qu'elles repréfentent , & qu'il ait une idée nette de l'art qui fert k les drelTer. Voyez déjà la différence qu'il y a du favoir de vos élevés à l'ignorance du mien! Us favent les cartes, & lui les fait. Voici de nouveaux ornemens pour fa chambre.
Souvenez-vous toujours que l'efprit de mon inftitution n'efi pas d'enfeigner à l'enfant beaucoup de chofes, mais de ne laifler jamais entrer dans fon cerveau que des idées juftes & claires. Quand il ne fauroit rien, peu m'importe, pourvu qu'il ne fe trompe pas , & je ne mets des vérités dans fa tête que pour le garantir des erreurs qu'il apprendroit k leur place. La raifon , le jugement viennent lentement : les préjugés accourent en foule, c'eft d'eux qu'il le faut préferver. Mais fi vous regardez la fcience en elle-même, vous entrez dans une mer fans fond, fans rives, toute pleine d'écueils ; vous ne vous en tirerez jamais. Quand je vois un homme épris de l'amour des connoiflances , fe laifTer féduire k leur charme, & courir de l'une a l'autre fans favoir s'arrêter , je crois voir un enfant fur le rivage amafTant des coquilles, & commençant par s'en charger; puis , tenté par celles qu'il voit encore, en rejetter, en reprendre, jufqu'à ce qu'accablé de leur multitude & ne fâchant plus que choifir, il finifle par tout jetter & retourne k vuide.
Durant le premier âge le temps étoit long; nous ne cherchions qu'k le perdre, de peur de le mal employer. Ici c\.ft tout Traite de VÊduc. Tome 1. D d
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le contraire , & nous n'en avons pas affez pour faire tout ce qui feroit utile. Songez que les pnflions approchent , & que fi - tôt qu'elles frapperont a la porte, votre élevé n'aura plus d'attention que pour elles. L'âge paifible d'intelligence eft fi court, il pafTe fi rapidement, il a tant d'autres ufages néceflàires , que c'eft une folie de vouloir qu'il furfife à rendre un enfant favant. Il ne s'agit point de lui enfeigner les fciences, mais de lui donner du goût pour les aimer, & des méthodes pour les apprendre, quand ce goût fera mieux développé. C'eft-li très- certainement un principe fondamental de toute bonne éducation.
Voici le temps auflï de l'accoutumer peu-à-peu a donner une attention fuivie au même objet; mais ce n'eft jamais la contrainte, c'eft toujours le plaifirou le defir qui doit produire cette attention; il faut avoir grand foin qu'elle ne l'accable point & n'aille pas jufqu'à l'ennui. Tenez donc toujours l'œil au guet,&, quoiqu'il arrive, quittez tout avant qu'il s'ennuie; car il n'importe jamais autant qu'il apprenne, qu'il importe qu'il ne faiTe rien malgré lui.
S'il vous queftionne lui-même , répondez autant qu'il faut pour nourrir fa curiofité , non pour la rafTafier : fur-tout , quand vous voyez qu'au lieu de queftionner pour s'inftruire, il fe met a battre la campagne & a vous accabler de fottes queftions, arrêtez vous à l'inftant ; sûr qu'alors il ne fe foucie plus de la chofe , mais feulement de vous affervir à fes interrogations. Il faut avoir moins d'égards aux mots qu'il prononce, qu'au motif qui le fait parler. Cet avertiflement , jufqu'ici moins néceflaire , devient de la dernière importance auffi-tôt que l'enfant commence a raifonner.
Il y a une chaîne de vérités générales, par laquelle toutes les fciences tiennent à des principes communs & fe développent fuccefllvement. Cette chaîne cft la méthode des Philofophes ; ce n'tft point de celle-là qu'il s'agit ici. Il y en a une toute différente par laquelle chaque objet particulier en attire un autre , & montre toujours celui qui le fuit. Cet ordre, qui nourrit par une curiofité continuelle l'attention qu'ils exigent tous , eft celui que fuivent la plupart des hommes, & fur-tout celui qu'il faut aux
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enfans. En nous orientant pour lever nos cartes , il a fallu tracer des méridiennes. Deux points d'interfeftion entre les ombres égales du matin & du foir, donnent une méridienne excellente pour un aftronome de treize ans. Mais ces méridiennes s'effacent • il faut du temps pour les tracer; elles affujettiffent à travailler toujours dans le même lieu; tant de foins, tant de gêne l'ennuieroient k la fin. Nous l'avons prévu ; nous y pourvoyons d'avance.
Me voici de nouveau dans mes longs & minutieux détails. Lecleur, j'entends vos murmures & je les brave : je ne veux point facrifier à votre impatience la partie la plus utile de ce livre. Prenez votre parti fur mes longueurs : car pour moi j 'ai pris le mien fur vos plaintes.
Depuis long-temps nous nous étions apperçus, mon élevé & moi , que l'ambre , le verre , la cire , divers corps frottés attiroient les pailles , & que d'autres ne les attiroient pas. Par hazard nous en trouvons un qui a une vertu plus fingulière encore : c'eft d'attirer a quelque diftance , & fans être frotté, la limaille & d'autres brins de fer. Combien de temps cette qualité nous amufe, fans que nous puiflions y rien voir de plus ! Enfin, nous trouvons qu'elle fe communique au fer même aimanté dans un certain fens. Un jour nous allons à la foire : un joueur de gobelets attire avec un morceau de pain un canard de cire flottant fur un baflîn d'eau. Fort furpris , nous ne difions pourtant pas : c'eft un forcier ; car nous ne favons ce que c'eft qu'un forcier. Sans cefTe frappés d'effets dont nous ignorons les caufes , nous ne nous preffons de juger de rien, & nous reftons en repos dans notre ignorance, jufqu'a ce que nous trouvions I'occafion d'en fortir.
De retour au logis, a force de parler du canard de la foire, nous allons nous mettre en tête de l'imiter : nous prenons uns bonne aiguille bien aimantée , nous l'entourons de cire blanche, que nous façonnons de notre mieux en forme de canard , de forte que l'aiguille traverfc le corps & que la tête faffe le bec. Nous pofons fur l'eau le canard , nous approchons du bec un anneau de clef, & nous voyons , arec une joie facile à comprendre , que
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notre canard fuît la clef, précifément comme celui de la foire fuivoit le morceau de pain. Obferver dans quelle direction le canard s'arrête fur l'eau quand on l'y laifle en repos ; c'eft ce que nous pourrons faire une 2utre fois. Quant à préfent, tout occupés de notre objet , nous n'en voulons pas davantage.
Dès le même foir nous retournons à la foire avec du pain préparé dans nos poches , & fi-tôt que le joueur de gobelets a fait fon tour, mon petit docteur, qui fe contenoit à peine, lui dit que ce tour n'eft pas difficile, & que lui-même en fera bien autant : il eft pris au mot. A l'inftant il tire de fa poche le pain où eft caché le morceau de fer : en approchant de la table le cœur lui bat ; il préfente le pain prefqu'en tremblant ; le canard vient & le fuit : l'enfant s'écrie & trefTaillit d'aife. Aux battemens des mains, aux acclamations de l'afTemblée, la tête lui tourne; il eft hors de lui. Le bateleur, interdit, vient pourtant l'embrafTer , le féliciter, & le prie de l'honorer encore le lendemain de fapréfence, ajoutant qu'il aura foin d'aiïembler plus de monde encore pour applaudir à fon habileté. Mon petit naturalifte enorgueilli veut babiller ; mais fur le champ je lui ferme la bouche & l'emmené comblé d'éloges.
L'enfant, jufqu'au lendemain, compte le minutes avec une rifible inquiétude. Il invite tout ce qu'il rencontre, il voudroit que tout le genre humain fût témoin de fa gloire: il attend l'heure avec peine, il la devance, on vole au rendez-vous; la falle eft déjà pleine. En entrant fon jeune cœur s'épanouit. D'autres jeux doivent précéder; le joueur de gobelets fe furpafTe, & fait des chofes furprenantes. L'enfant ne voit rien de tout cela : il s'agite , il fue , il refpire h peine ; il paflè fon temps à manier dans fa poche fon morceau de pain d'une main tremblante d'impatience. Enfin fon tour vient; le maître l'annonce au public avec pompe. Il s'approche un peu honteux ; il tire fon pain. . . nouvelle viciflîtude des chofes humaines ! le canard , fi privé la veille, eft devenu fauvage aujourd'hui ; au lieu de préfenter le bec, il tourne la queue & s'enfuit, il évite le pain & la main qui le préfente, avec autant de foin qu'il les fuivoit auparavant. Après mille eflais
inutiles & toujours hués, l'enfant fe plaint , dit qu'on le trompe, que c'eft un autre canard qu'on a fubftitué au premier, & défie le joueur de gobelets d'attirer celui-ci.
Le joueur de gobelets , fans répondre, prend un morceau de pain, le préfente au canard : à l'inftant le canard fuit le pain & vient à la main qui le retire : l'enfant prend le même morceau de pain, mais loin de réuffir mieux qu'auparavant, il voit le canard fè moquer de lui & faire des pirouettes tout autour du baflîn ; il s'éloigne enfin tout confus & n'ofe plus s'expofer aux huées.
Alors le joueur de gobelets prend le morceau de pain que l'enfant avoit apporté & s'en fert avec autant de fuccès que du fien ; il en tire le fer devant tout le monde : autre rifée a nos dépens; puis, de ce pain ainfi vuidé, il attire le canard comme auparavant. Il fait la même chofe avec un autre morceau coupé devant tout le monde , par une main tierce ; il en fait autant avec fon gand , avec le bout de fon doigt. Enfin il s'éloigne au milieu de la chambre, & , du ton d'emphafe propre à ces gens -là, déclarant que fon canard n'obéira pas moins à fa voix qu'à fon gefte, il lui parle, & le canard obéit; il lui dit d'aller à droite & il va à droite, de revenir & il revient, de tourner & il tourne , le mouvement eft auflï prompt que l'ordre. Les applaudiflemens redoublés font autant d'affronts pour nous ; nous nous évadons fans être apperçus , & nous nous renfermons dans notre chambre fans aller raconter nos fuccès à tout le monde , comme nous l'avions projette.
Le lendemain matin l'on frappe à notre porte, j'ouvre ; c'eft l'homme aux gobelets. II fe plaint modeftement de notre conduite; que nous avoit-il fait pour nous engager à vouloir décréditer fes jeux & lui ôter fon gagne- pain ? Qu'y a-t-il donc de fi merveilleux dans l'art d'attirer un canard de cire , pour acheter cet honneur aux dépens de la fubfifiance d'un honnête homme ? Ma foi , Meilleurs, fi j'avois quelque autre talent pour vivre , je ne me glorifierois guères de celui-ci. Vous deviez croire qu'unhomme, qui a pafié fa vie à s'exercer à cette çhétÎYC indu/trie, en fait là-
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deflus plus que vous, qui ne vous en occupez que quelques momens. Si je ne vous ai pas d'abord montré mes coups de maitre, c'eft qu'il ne faut pas fe prefTer d'étaler étourdiment ce qu'on fait ; j'ai toujours foin de conferver mes meilleurs tours pour l'occafîon , & après celui-ci j'en ai d'autres encore pour arrêter de jeunes indifcrets. Au refte , Meilleurs , je viens de bon cœur vous apprendre ce fecret qui vous a tant embarraflés, vous priant de n'en pas abufer pour me nuire, & d'être plus retenus une autre fois.
Alors il nous montre fa machine , & nous voyons, avec la dernière furprife , qu'elle ne confifte qu'en un aimant fort & bien armé , qu'un enfant caché fous la table faifoit mouvoir (ans qu'on s'en apperçut.
L'homme replie fa machine, & après lui avoir fait nos remercimeris & nos excufes , nous voulons lui faire un préfent; il le refufe, » Non , Meilleurs , je n'ai pas allez à me louer de vous » pour accepter vos dons ; je vous laine obligés à moi malgré » vous ; c'eft ma feule vengeance. Apprenez qu'il y a de la géné- » rofité dans tous les états ; je fais payer mes tours & non mes » leçons. «
En fortant, il m'adrefle h moi nommément & tout haut une réprimande. » J'excufe volontiers, me dit- il, cet enfant; il n'a » péché que par ignorance. Mais vous , Monfieur , qui deviez » connoître fa faute, pourquoi la lui avoir laifle faire ? Puifque » vous vivez enfemble , comme le plus âgé , vous lui devez vos » foins , vos confeils : votre expérience eft l'autorité qui doit le » conduire. En fe reprochant, étant grand, les torts de fa jeu- » nèfle, il vous reprochera fans doute ceux dont vous ne l'aurez » pas averti. «
Il part & nous laifTe tous deux très-confus. Je me blâme de ma molle facilité; je promets à l'enfant de le facrifier une autre fois à fou intérêt, & de l'avertir de fts fautes avant qu'il en fafle: car h teim>s approche où nos rapports vont changer, & où la févérité du maître doit fuccéder à la compiaifance du camarade:
de r Education. 215
ce changement doit s'amener par degrés ; il faut tout prévoir , & tout prévoir de fort ioin.
Le lendemain nous retournons a la foire pour revoir le tour dont nous avons appris le fecret. Nous abordons avec un profond refpect notre bateleur- Socrate ; à peine ofons-nous lever les yeux fur lui. Il nous comble d'honêtetés, & nous place avec une d;ftinftion qui nous humilie encore. Il fait fes tours comme à l'ordinaire ; mais il s'amufe & fe complaît long-temps à celui du canard, en nous regardant fouvent d'un air afTez fier. Nous favons tout & ne foufflons pas. Si mon élevé ofoit feulement ouvrir la bouche, ce feroit un enfant à écrafer.
Tout le détail de cet exemple importe plus qu'il ne femble. Que de leçons dans une feule ! Que de fuites mortifiantes attire le premier mouvement de vanité ! Jeune maître , épiez ce premier mouvement avec foin. Si vous favez en faire fortir ainfi l'humiliation, les difgraces, foyez sûr qu'il n'en reviendra de long -temps un fécond. Que d'apprêts, direz-vous ! j'en conviens; & le tout pour nous faire une boufible qui nous tienne lieu de méridienne.
Ayant appris que l'aimant agit à travers les autres corps, nous n'avons rien de plus preffé que de faire une machine femblable à celle que nous avons vue. Une table évuidée , un baflin trèsplat ajufté fur cette table, «Se rempli de quelques lignes d'eau, un canard fait avec un peu plus de foin , &c. Souvent attentifs autour du baflin, nous remarquons enfin que le canard en repos affecte toujours h- peu-près la même direction. Nous fuivons cette expérience ; nous examinons cette direction , nous trouvons qu'elle eft du midi au nord; il n'en faut pas davantage, notre bouflble eft trouvée, ou auta.it vaut; nous voilà dans la phyfique.
Il y a divers climats fur la terre, & diverfes températures à ces climats. Les faifons varient plus fenfiblcment à mefure qu'on approche du pôle ; tous les corps fe refferrent au froid & fe dilatent a la chaleur ; cet effet eft plus mefurabîe dans les liqueurs , & plus fcnfibles dans les liqueurs fpiritueufes : de-là le thermomètre. Le vent frappe le vifage; l'air eft donc un corps, un fluide,
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on le fent , quoiqu'on n'ait aucun moyen de le voir. Renverfez un verre dans l'eau, l'eau ne le remplira pas, a moins que vous ne laifTîez à l'air une iffue; l'air eft donc capable de réfiftance : enfoncez le verre davantage , l'eau gagnera dans l'efpace d'air , fans pouvoir remplir tout à- fait cet efpace; l'air eft donc capable de compreflîon jufqu'à certain point. Un ballon rempli d'air comprimé , bondit mieux que rempli de toute autre matière ; l'air eft donc un corps élaftique. Etant étendu dans le bain, foulevez horizontalement le bras hors de l'eau, vous le fentirez chargé d'un poids terrible ; l'air eft donc un corps pefanr. En mettant l'air en équilibre avec d'autres fluides , on peut mefurer fon poids : de-Ià. le baromètre, le fyphon, la canne à vent, la machine pneumatique. Toutes les loix de la ftatique & de l'hydroftatique fe trouvent par des expériences tout aufll grofîîères. Je ne veux pas qu'on entre pour rien de tout cela, dans un cabinet de phyfique expérimentale. Tout cet appareil d'inftrumens & de machines me déplaît. L'air fcientifique tue la fcience. Ou toutes ces machines effrayent un enfant , ou leurs figures partagent & dérobent l'attention qu'il devroit à leurs effets.
Je veux que nous fafllons nous-mêmes toutes nos machines, & je ne veux pas commencer par faire l'inftrument avec l'expérience ; mais je veux qu'après avoir entrevu l'expérience, comme par hazard , nous inventions peu -à-peu l'inftrument qui doit la vérifier. J'aime mieux que nos inftrumens ne foient point fi parfaits & fi juftes; & que nous ayons des idées plus nettes de ce qu'ils doivent être , & des opérations qui doivent en réfulter. Pour ma première leçon de ftatique, au lieu d'aller chercher des balances, je mets un bâton en travers fur le dos d'une chaife , je mefure la longueur des deux parties du bâton en équilibre ; j'ajoute de part & d'autre, des poids tantôt égaux, tantôt inégaux ; & le tirant ou le pouffant autant qu'il eft néceffaire ; je trouve enfin que l'équilibre réfulte d'une proportion réciproque entre la quantité des poids & la longueur des leviers. Voilà déjà mon petit phyficien capable de rectifier des balances avant que d'en itpir vu.
Sans
DE L' Ê D U C A T 1 O N. ZiJ
Sans contredit , on prend des notions bien plus claires & bien plus sûres des chofes qu'on apprend ainfi de foi-même, que de celles qu'on tient des enfeignemens d'autrui, & outre qu'on n'accoutume point fa raifon à fe foumettre fervilement à l'autorité, l'on fè rend plus ingénieux a trouver des rapports , à lier des idées , a inventer des inftrumens , que quand , adoptant tout cela tel qu'on nous le donne, nous IaifTons affaifler notre efprit dans la nonchalance ; comme le corps d'un homme , qui toujours habillé, chauffé, fervi par fes gens , & traîné par fes chevaux, perd à la fin la force & l'ufage de fes membres. Boileau fe vantoit d'avoir appris à Racine à rimer difficilement : parmi tant d'admirables méthodes pour abréger l'étude des fciences , nous aurions grand befoin que quelqu'un nous en donnât une pour les apprendre avec effort.
L'AVANTAGE le plus fenfible de ces lentes & Iaborieufes recherches, efl de maintenir, au milieu des études fpéculatives , le corps dans fon activité, les membres dans leur fouplefTe , & de former fans cefTe les mains au travail & aux ufages utiles à l'homme. Tant d'inftrumens inventés pour nous guider dans nos expériences &c fuppléer à la juftefTe des fens, en font négliger l'exercice. Le graphometre difpenfe d'eftimer la grandeur des angles ; l'œil qui mefuroit avec précifion les diftances , s'en fie à la chaîne qui les mefure pour lui : la romaine m'exempte de juger à la main le poids que je connoispar elle. Plus nos outils font ingénieux, plus nos organes deviennent grofïïers & mal-adroits : à force de raffembler des machines autour de nous, nous n'en trouvons plus en nous-mêmes.
Mais quand nous mettons, h fabriquer ces machines, l'adrefTe qui nous en tenoit lieu , quand nous employons à les faire la fagacité qu'il falloit pour nous en paffer, nous gagnons fans rien perdre, nous ajoutons l'art a la nature, & nous devenons plus ingénieux fans devenir moins adroits. Au lieu de coller un enfant fur des livres , fi je l'occupe dans un attelier , fes mains travaillent au profit de fon efprit : il devient philofophe & croit n'être qu'un ouvrier. Enfin cet exercice a d'autres ufages dont je
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parlerai ci-après, & l'on verra comment, des jeux de la philofophie , on peut s'élever aux véritables fondions de l'homme.
J'ai déjà dit que les connoifTances purement fpéculatives ne convenoient guères aux enfans, même approchans de l'adolefcence ; mais fans les faire entrer bien avant dans la phyfique fyftêmatique , faites pourtant que toutes leurs expériences fe lient l'une a l'autre par quelque forte de déduâion; afin qu'à l'aide de cette chaîne ils puiffent les placer par ordre dans leur efprit, & fe les rappeller au befoin ; car il eft bien difficile que des faits , & même des raifonnemens ifolés , tiennent long-temps dans la mémoire , quand on manque de prife pour les y ramener.
Dans la recherche des loix de la nature, commencez toujours par les phénomènes les plus communs & les plus fenfibles ; & accoutumez votre élevé à ne pas prendre ces phénomènes pour des raifons, mais pour des faits. Je prends une pierre, je feins de la pofer en l'air; j'ouvre la main, la pierre tombe. Je regarde Emile attentif à ce que je fais, & je lui dis : pourquoi cette pierre eftelle tombée î
Quel enfant reftera court h cette queftion > Aucun, pas même Emile, fi je n'ai pris grand foin de le préparer à n'y favoir pas répondre. Tous diront que la pierre tombe, parce qu'elle eft pefante. Et qu'eft-ce qui eft pefant ? C'eft ce qui tombe. La pierre tombe donc, parce qu'elle tombe ? Ici mon petit philofophe eft arrêté tout de bon. Voilà fa première leçon de phyfique fyflémntique, & , foit qu'elle lui profite ou non dans ce genre , , ce fera toujours une leçon de bon fens.
A mefure que l'enfant avance en intelligence, d'autres confédérations importantes nous obligent à plus de choix dans fes occupations. Si- tôt qu'il parvient à fe connoître affez lui même pour concevoir en quoi confifte fon bien-être, fi tôt qu'il peut faifir des rapports afTez étendus pour juger de ce qui lui convient & de ce qui ne lui convient pas, dès-lors il eft en étit de fentir la différence du travail à l'amufement , & de ne regarder celui-ci que comme le dilaffement de l'autre. Alors des objets d'utilité
de v Éducation. 219
réelle peuvent entrer dans fes études , & l'engager à y donner une application plus confiante qu'il n'eu donnoit à de fimples amufemens. La loi de la néceflué toujours renaiflante , apprend de bonne heure à l'homme a faire ce qui ne lui plaît pas , pour prévenir un mal qui lui déplairoit davantage. Tel eft l'ufage de la prévoyance; & de cette prévoyance bien 'ou mal réglée, naît toute la fagefte ou toute la misère humaine.
Tout homme veut être heureux; mais pour parvenir à l'être, il faudroit commencer par favoir ce que c'eft que bonheur. Le bonheur de l'homme naturel eft auflî fïmple que fa vie ; il confîfte a ne pas fouffrir : la famé, la liberté, le néceffaire le conftituent. Le bonheur de l'homme moral eft autre chofe; mais ce n'eft pas de celui-là qu'il eft ici queftion. Je ne faurois trop répéter qu'il n'y a que des objets purement phyfiques qui puifTent intérefler les enfans , fur-tout ceux dont on n'a pas éveillé la vanité, & qu'on n'a point corrompus d'avance par le poifon de l'opinion.
LoilSQU'AVANT de fentir leurs befoins ils les prévoyent, leur intelligence eft déjà fort avancée, ils commencent a connoître le prix du temps. Il importe alors de les accoutumer à en diriger l'emploi fur des objets utiles , mais d'une utilité fenfible à leur âge & a la portée de leurs lumières. Tout ce qui tient a l'ordre moral & a l'ufage de la fociété, ne doit point fî-tôt leur être préfenté , parce qu'ils ne font pas en état de l'entendre. C'eft une ineptie d'exiger d'eux qu'ils s'appliquent h des choies qu'on leur dit vaguement être pour leur bien , fans qu'ils fâchent quel eft ce bien, & dont on les allure qu'ils tireront du profit étant grands, fans qu'ils prennent maintenant aucun intérêt à ce prétendu profit qu'ils ne fauroient comprendre.
Que l'enfant ne fade rien fur parole; rien n'eft bien pour lui , que ce qu'il fent être tel. En le jettant toujours en avant de fes lumières, vous croyez ufer de prévoyance & vous en manquez. Pour l'armer de quelques vains inftrumens dont il ne fera peut-être jamais d'ufage, vous lui ôtez l'inftrument le plus univerfel de- l'homme, qui eft le bon fens; vous l'accoutumez à fe
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220 Traité
laifTer toujours conduire, h n'être jamais qu'une machine entre les mains d'autrui. Vous voulez qu'il foit docile étant petit; c'eft vouloir qu'il foit crédule & dupe étant grand. Vous lui dites fans cefie '.tout ce que je vous demande ejl pour votre avantage; mais vous riêtes pas en état de le connoître. Que m'importe à moi , que vous fajjie^ ou non ce que j'exige ? Ceji pour vous feul que yous travaille^. Avec tous ces beaux difeours que vous lui tenez maintenant pour le rendre fage , vous préparez le fuccès de ceux que lui tiendra quelques jours un vifionnaire , un foufBeur , un charlatan , un fourbe ou un fou de toute efpèce pour le prendre à fon piège , ou pour lui faire adopter fa folie.
Il importe qu'un homme fâche bien des chofes dont un enfant ne fauroit comprendre l'utilité ; mais faut-il , & fe peut-il qu'un enfant apprenne tout ce qu'il importe a un homme de favoir ? Tâchez d'apprendre à l'enfant tout ce qui eft utile à fon âge, & vous verrez que tout fon temps fera plus que rempli. Pourquoi voulez-vous, au préjudice des études qui lui^ conviennent aujourd'hui , l'appliquer a celles d'un âge auquel il eft fi peu sûr qu'il parvienne ? Mais , direz-vous , fera-t-il temps d'apprendre ce qu'on doit favoir quand le moment fera venu d'en fùre ufage l Je l'ignore ; mais ce que je fais , c'eft qu'il eft impoflîble de l'apprendre plutôt; car nos vrais maîtres font l'expérience & le fentiment , & jamais l'homme ne fent bien ce qui convient a, l'homme que dans les rapports où il s'eft trouvé. Un enfant fait qu'il eft fait pour devenir homme ; toutes les idées qu'il peut avoir de l'état d'homme , font des occafions d'inftruclion pour lui ; mais fur les idées de cet état qui ne font pas a fa portée , il doit refter dans une ignorance abfolue. Tout mon livre n'eft qu'une preuve continuelle de ce principe d'éducation.
Sl-TOT que nous fommes parvenus a donner a notre élevé une idée du mot utile , nous avons une grande prife de plus pour le gouverner; car ce mot le frappe beaucoup, attendu qu'il n'a pour lui qu'un fens relatif a fon âge , & qu'il en voit clairement le rapport a fon bien-être acluel. Vos enfans ne font point frappés de ce mot, parce que vous n'avez pas eu foin de leur ep donner
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«ne idée qui foit à leur portée, & que d'autres fe chargeant toujours de pourvoir à ce qui leur eft utile , ils n'ont jamais befoin d'y fonger eux-mêmes & ne favent ce que c'eft qu'utilité.
A quoi celaejlil bon ? Voilà déformais le mot facré, le mot déterminant entre lui & moi dans toutes les actions de notre vie : voilà la queftion qui, de ma part, fuit infailliblement toutes fes queftions, & qui fert de frein à ces multitudes d'interrogations fottes & faftidieufes, dont les enfans fatiguent fans relâche & fans fruit tous ceux qui les environnent, plus pour exercer fur eux quelque elpèce d'empire que pour en tirer quelque profit. Celui à qui , pour fa plus importante leçon, l'on apprend à ne vouloir rien favoir que d'utile, interroge comme Socrate ; il ne fait pas une queftion fans s'en rendre à lui-même la raifon qu'il fait qu'oa lui en va demander avant que de la réfoudre.
Voyez quel puiflant inftrument je vous mets entre les mains pour agir fur votre élevé ! Ne fâchant les raifons de rien, le voilà prefque réduit au filence quand il vous plaît ; & vous , au contraire , quel avantage vos connoiiïànces & votre expérience ne vous donnent-elles point pour lui montrer l'utilité de tout ce que vous lui propoferez ? Car , ne vous y trompez pas , lui faire cette queftion, c'eft lui apprendre à vous la faire à fon tour, & vous devez compter fur tout ce que vous lui propoferez dans la fuite, qu'à votre exemple il ne manquera pas de dire : à quoi cela ejl-il bon ?
C'est ici peut-être le piège le plus difficile à éviter pour un gouverneur. Si, fur la queftion de l'enfant, ne cherchant qu'à vous tirer d'affaire, vous lui donnez une feule raifon qu'il nefoit pas en état d'entendre , voyant que vous raifonnez fur vos idées & non fur les fiennes , il croira ce que vous lui dites bon pour votre âge & non pour le fien; il ne fe fiera plus à vous, & tout eft perdu : mais où eft le maître qui veuille bien refter court , & convenir de fes torts avec fon élevé ? Tous Ce font une loi de ne pas convenir même de ceux qu'ils ont, & moi je m'en ferois une de convenir même de ceux que je n'aurois pas, quand je ne
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pourrois mettre mes raifons a fa portée : ainfi ma conduite, toujours nette dans fon efprit, ne lui feroit jamais fufpecle , & je me conferverois plus de crédit en me fuppofant des fautes, qu'ils ne font en cachant les leurs.
Premièrement, fongez bien que c'eft rarement a vous de lui propofer ce qu'il doit apprendre : c'eft à lui de le defirer , de le chercher, de le trouver; à vous de le mettre a fa portée, de faire naître adroitement ce defir, & de lui fournir les moyens de le fatisfaire. Il fuit de-là que vos queftions doivent être peu fréquentes, mais bien choifîes, & que, comme il en aura beaucoup plus à vous faire que vous a lui, vous ferez toujours moins à découvert , & plus fouvent dans le cas de lui dire : en quoi ce que vous me demande^ ejl-il utile à [avoir ?
De plus , comme il importe peu qu'il apprenne ceci ou cela , pourvu qu'il conçoive bien ce qu'il apprend & l'ufage de ce qu'il apprend, fi-tôt que vous n'avez pas à lui donner fur ce que vous lui dites un éclairciflèment qui foit bon pour lui , ne lui en donnez point du tout. Dites-lui (ans fcrupule : je n'ai pas de bonne réponie à vous faire; j'avois tort , laiflbns cela. Si votre inftruclion étoit réellement déplacée, il n'y a pas de mal à l'abandonner tout-à-fait; fi elle ne l'étoit pas, avec un peu de foin vous trouverez bientôt l'occafion de lui en rendre l'utilité fenfible.
Je n'aime point les explications en difeours ; les jeunes gens y font peu d'attention & ne les retiennent guères. Les chofes , les chofes ! Je ne répéterai jamais afTez que nous donnons trop de pouvoir aux mots : avec notre éducation babillarde , nous ne fuifons que des babillards.
Supposons que, tandis que j'étudie avec mon élevé le cours du folcil & la manière de s'orienter, tout-à-coup il m'interrompe pour me demander à quoi fert tout cela. Quel beau difeours je vais lui faire ! De combien de chofes je faifis l'occafion de l'inftruire en répondants fi queftion, fur-tout fi nous avons des témoins de notre entretien !
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($o) Je lui parlerai de l'utilité des voyages, des avantages du commerce , des productions particulières a chaque climat des mœurs des différens peuples, de l'ufage du calendrier, de la fupputation du retour des faifons pour l'agriculture, de l'art de la navigation, de la manière de fe conduire fur mer & de fuivre exactement fa route fans fàvoir où l'on eft. La politique, l'hiftoire naturelle, l'aftronomie , la morale même & le droit des gens, entreront dans mon explication de manière à donner à mon élevé une grande idée de toutes ces fciences , & un grand defir de les apprendre. Quand j'aurai tout dit, j'aurai fait l'étalage d'un vrai pédant, auquel il n'aura pas compris une feule idée. II auroic grande envie de me demander, comme auparavant, à. quoi fert de s'orienter; mais il n'ofe, de peur que je ne me fâche. Il trouve mieux fon compte à feindre d'entendre ce qu'on l'a forcé d'écouter. Ainfî fe pratiquent les belles éducations.
Mais notre Emile plus ruftiquement élevé , & h qui nous donnons avec tant de peine une conception dure, n'écoutera rien de tout cela. Du premier mot qu'il n'entendra pas, il va s'enfuir, il va folâtrer par la chambre & me lai/Ter pérorer tout feul. Cherchons une folution plus groffière ; mon appareil fcientifique ne vaut rien pour lui.
Nous obfervions la pofition de la forêt au nord de Montmorenci , quand il m'a interrompu par fon importune queftion, à quoi fert cela ? Vous avez raifon, lui dis -je, il y faut penfer a loifir, & fi nous trouvons que ce travail n'eft bon à rien, nous ne le reprendrons plus ; car nous ne manquons pas d'amufemens utiles. On s'occupe d'autre chofe, & il n'eft plus queftion de géographie du refte de la journée.
Le lendemain matin je lui propofe un tour de promenade avant le déjeûner : il ne demande pas mieux; pour courir, les enfans
(50 )J'ai Couvent remarque- que dans font prérentes. Je fuis très -sur de ce
ksdodesinftniclions qu'on donne aux que je dis là , car j'en ai fait tfùbferva-
cnFans , on fonge moins à Te faire dcou- tion fur moi • uiûmc. ■ ter d'eux que des grandes perfonnes qui
224 Traité
font toujours prêts, & celui-ci a de bonnes jambes. Nous montons dans la forêt, nous parcourons les champeaux, nous nom égarons , nous ne favons plus où nous fommes , & quand il s'agit de revenir , nous ne pouvons plus retrouver notre chemin. Le temps fe pafle, la chaleur vient; nous avons faim, nous nous prefïbns , nous errons vainement de côté & d'autre , nous ne trouvons par-tout que des bois, des carrières, des plaines, nul renfeignement pour nous reconnoître. Bien échauffés , bien recrus, bien affamés , nous ne faifons avec nos courfes que nous égarer davantage. Nous nous afleyons enfin pour nous repofer, pour délibérer. Emile, que je fuppofe élevé comme un autre enfant , ne délibère point , il pleure; il ne fait pas que nous fommes à la porte de Montmorenci , & qu'un fimple taillis nous le cache ; mais ce taillis eft une forêt pour lui , un homme de fa ftature eft enterré dans des buiflbns.
APRÈS quelques momens de filence, je lui dis d'un air inquiet: mon cher Emile, comment ferons nous pour fortir d'ici î
Emile, en nage, & pleurant à chaudes larmes.
Je n'en fais rien : je fuis las; j'ai faim ; j'ai foif ; je n'en puis plus.
Jean-Jacques.
Me croyez -vous en meilleur état que vous , & penfez - vous que je me faffe faute de pleurer , fi je pouvois déjeûner de mes larmes î II ne s'agit pas de pleurer , il s'agit de fe reconnoître. Voyons votre montre ; quelle heure eft-il î
Emile.
Il eft midi, & je fuis a jeun.
Jean-Jacques. ;
Cela eft vrai; il eft midi, & je fuis a jeun.'
Emile.
Oh ! que vous devez avoir faim {
fean-Jacques.
Jean- Jacques.
Le malheur eft que mon dîner ne viendra pas me chercher ici. II eft midi , c'eft juftement l'heure où nous obfervions hier, de Montmorenci , la pofition de la forêt ; fi nous pouvions de même obferver de la forêt la pofition de Montmorenci ? .. .
Emile.
Oui ; mais hier nous voyions la forêt , & d'ici nous ne voyons
pas la ville.
Jean-Jacques.
Voila le mal Si nous pouvions nous paner de la voir
pour trouver fa pofition. . . .
Emile.
Oh ! mon bon ami !
Jean-Jacques.
Ne difions-nous pas que la forêt étoit. . . ..'
Emile.
Au nord de Montmorenci.
Jean-Jacques.
Par conféquent Montmorenci doit être. . . .
Emile.
Au fud de la forêt.
Jean-Jacques.
Nous avons un moyen de trouver le nord à midi.
Emile.
Oui , par la direction de l'ombre.
Jean-Jacques.
Mais le fud ?
Traite de VÊduc. Tome I. F f
226 Irai t è
Emile.
Comment faire î
Jean- Jacques.
Le fud eft l'oppofé du nord.
Emile.
Cela eft vrai ; il n'y a qu'a chercher l'oppofé de l'ombre. Oh ! voila le fud, voila le fud! sûrement Montmorenci eft de ce côté.
Jean Jacques.
Vous pouvez avoir raifon ; prenons ce fentier a travers le bois.
Emile frappant des mains, & pouffant un cri de joie.
Ah! je vois Montmorenci! le voila tout devant nous, tout à découvert. Allons déjeuner, allons dîner; courons vite: l'aftronomie eft bonne h quelque chofe.
Prenez garde que, s'il ne dit pas cette dernière phrafe,il la penfera : peu importe, pourvu que ce ne foit pas moi qui la dife. Or, foyez sûr qu'il n'oubliera de fa vie la leçon de cette journée; au lieu que, fi je n'avois fait que lui fuppofer tout cela dans fa chambre, mon difcours eût été oublié dès le lendemain. Il faut parler tant qu'on peut par les achons , & ne dire que ce qu'on ne fauroit faire.
Le le&eur ne s'attend pas que je le méprife afTez, pour lui donner un exemple fur chaque efpece d'étude : mais de quoi qu'il foit quefiion , je ne puis trop exhorter le gouverneur à bien mefurer fa preuve fur la capacité de l'élevé; car encore une fois, le mal n'eft pas dans ce qu'il n'entend point , mais dans ce qu'il croit entendre.
Je me fouviens que voulant donner a un enfant du goût pour la chymic, après lui avoir montré pluficurs précipitations métalliques, je lui expliquois comment fe faifoit l'encre. Je lui difois que fa noirceur ne venoit que d'un fer très-divifé , détaché du