LE NEUVIEME SIECLE
TOut étant divifé tout était malheureux & faible. Cette conftffioif ouvrit un partage aux peuples de la Scandinavie & aux habitait? des bords de la Mer baltiquc. Ces fauvages , . trop nombreux , n'ayants à cultiver que des terres ingrates , manquants de manufactures, & privés des arts , ne cherchaient qu'à fe répandre loin de leur patrie. Le brigandage & la piraterie leur étaient nécelTaire , comme le carnage aux bêtes féroces. En Allemagne on les apellait A r ormands, hommes du Nord, fans diftinclion, comme nous dilbns encore en général les corfairss de Barbarie. Dès le quatrième fiécle ils fe. mêlé-' rent aux flots des autres Barbares , qui portèrent la défolation jufqu'à Rome & en Afrique. On a vu que rciierrés fous Chatlemagne , ils craignirent Pefclavage. Dès le tems de Louis U débonnaire ils commencèrent leurs courfes. Les forêts dont ces pais étaient hérifles, leur fourninaient aflez de bois pour conitruirc leurs barques à deux voiles & à rames. Environ cent
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hommes tenaient dans ces bâtimens , avec leurs provilions de bière , de bifcuit de mer 5 de fromage , & de viande faléc. Ils côtoyaient les terres , dépendaient où ils ne trouvaient point de réfiftance , & retournaient chez eux avec leur butin, qu'ils partageaient enfuite félon les loix du brigandage , ainfi qu'il fe pratique en Barbarie. Dès l'an 843- ils entrèrent en France par l'embouchure de la rivière de Seine , & mirent la ville de Rouen au pillage. Une autre flotte entra par la Loire , & dévafta tout jufqu'cn Touraine. Ils emmenaient en efclavage les hommes , ils partageaient entre eux les femmes 8c les filles , prenant jufqu'aux enfans pour les élever dans leur métier de pirates. Les beftiaux, les meubles , tout était emporté. Ils vendaient quelquefois lur une côte ce qu'ils avaient pillé im une autre. Leurs premiers gains excitèrent la cupidité de leurs compatriotes indigens. Les habitans des côtes Germaniques & Gauloifcs fe joignirent à eux , ainfi que tant de renégats de Provence & de Sicile ont fervi fur les vailfeaux d'Alger.
En 844- ils couvrirent la mer de vanTeaux.
On les vit defeendre prefqu'à la fois en Angleterre , en France & en Efpagnc. Il faut que le gouvernement des Français & des Anglais fût moins bon cfue celui des Mahométans > qui régnaient en Efpagnc ; car il n'y eut nulle mefure prife par les Français ni par les Anglais , pour empêcher ces irruptions ; mais en Efpagne les Arabes gardèrent leurs côtes , & repouflerent enfin les pirates*
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En les Normands pillèrent Hambourg , & pénétrèrent avant dans l'Allemagne. Ce n'était plus alors un ramas de corfaires fans ordre : c'était une flotte de fix cent bateaux, qui portait une armée formidable. Un Roi de Dannemarc , nommé Eric , était à leur tête. Il gagna deux batailles avant de fe rembarquer. Ce Roi des pirates, après être retourné chez lui avec les dépouilles Allemandes , envoie en France un des chefs des corfaires , à qui les hiftoires donnent le nom de Régnier. Il remonte la Seine avec cent vingt voiles. Il n'y a point d'aparence que ces cent vingt voiles portaient dix mille hommes» Cependant , avec un nombre probablement inférieur , il pille Rouen une féconde fois , & vient jufqu'à Paris. Dans de pareilles invafîons , quand la faibleflè du gouvcr-nement n'a pourvu à rien , la terreur du peuple augmente le péril , & le plus grand nombre fuit devant le plus petit. Les Parifiens , qui fe défendirent dans d'autres tcms avec tant de courage , abandonnèrent alors leur ville ,* & les Normands n'y trouvèrent que des maifons de bois , qu'ils brûlèrent. Le malheureux Roi , Charles le chauve, retranché à St. Denis avec, peu de troupes , au lieu de s'opofer à ces barbares , acheta de quatorze mille marcs d'argent la retraite qu'ils daignèrent faire. On elf. indLgné quand on lit dans nos auteurs que plufieursde ces barbares furent punis de mort fubite pour avoir pillé l'églife de St. Germain-des-prez. Ni les peuples , ni leurs Saints ne Je défendirent ; mais les vaincus fe donnent toujours la Jf. (r. Tout. I. K hon^
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hontcufe coiifolation de fuppofer des miracles opérés contre leurs vainqueurs.
Charles le chauve , en achetant ainfi la paix , ne faifait que donner à ces pirates de nouveaux moyens de faire la guerre , & s'ôter celui de la foutenir. Les Normands fe ièrvirent de cet argent pour -aller aifiéger Bourdeaux, qu'ils pillèrent. Pour comble d'humiliation & d'horreur , un defcendant de Clyarleimgne , Pépin , Roi d'Aquitaine , n'ayant pu leur réfifter , s'unit avec eux > & alors la France vers l'an 858. nit entièrement ravagée. Les Normands, fortifiés de tout ce qui fè joignait à eux , défolèrcnt longtems l'Allemagne , la Flandre , l'Angleterre. Nous avons vu depuis peu des armées de cent mille hommes pouvoir à peine prendre deux villes après des victoires iignalècs ; tant l'art de fortifier les places & de préparer des renources a été perfectionné* ; mais alors des barbares , combattant d'autres barbares defonis , ne trouvaient , après le premier fuccès , prefque rien qui arrêtât leurs courfes. Vaincus quelquefois , ils reparainaient avec de nouvelles forces.
Godefroy , Roi de Dannemarc , à qui Cliarles U gros céda enfin une partie de la Hollande en 882. pénétre de la Hollande en Flandre > fes Normands panent de la Somme à l'Oife fans réfiflance, prennent & brûlent Pontoife , & arrivent par eau & par terre devant Paris.
Les Parificns, qui s'attendaient alors à l'irruption des barbares, n'abandonnèrent point la ville, comme autrefois. Le Comte de Paris, Qclon ou Eudes , que là valeur éleva depuis fur
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le trône de France , mit dans la ville un ordre qui anima les courages, & qui leur tint lieu de tours & de remparts. Sigefroy , chef des Normands, preflà le fiége avec une fureur opiîuàtre , mais non dcftituée d'art. Les Normands fe fervirent du bélier pour battre les murs. Us firent brèche , & donnèrent trois aûauts. Les Pariliens les fou tinrent avec un courage inébranlable. Us avaient à leur tête non feulement le Comte Eudes , mais encore leur Evêque Gos- Un , qui chaque jour , après avoir donné la bénédiction à fon peuple , fe mettait fur la brèche , le cafque en tète , un carquois fur le dos , & une hache à fa ceinture, & ayant planté la croix fur le rempart , combattait à fa vue. Il parait que cet Eveque avait dans la ville autant d'autorité pour le moins que le Comte Eudes ; puifque ce fut à lui que Sigefroy s'était d'abord ad relié , pour entrer par fa permilfion dans Paris. Ce prélat mourut de fes fatigues au milieu du fiége , laiifant une mémoire refpedlable & chère 5 car s'il arma des mains que la Religion réfèrvait feulement au mimftère de l'autel , il les arma pour cet autel même & pour fes citoyens dans la caufe la plus jufte , & pour la défenfe la plus ncceifaire , qui eft toujours audeîfus des loix. Ses confrères ne s'étaient armés que dans des pierres civiles & contre des Chrétiens. Peut-être, fi l'apothéofe eft due à quelques hommes, eût-il mieux valu mettre dans le ciel ce Prélat qui combattit & mourut pour fon pais , que tant d'hommes obfcurs , dont la
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vertu , s'ils en ont eu , a été pour le moins inutile au monde.
Les Normands tinrent la ville afliégée une année & demie : les Parificns éprouvèrent toutes les horreurs qu'entraînent dans un long fiége la famine & la contagion qui en font les fuites, & ne furent point ébranlés. Au bout de ce tems, l'Empereur Charles le gros, Roi de France , parut enfin à leur fecours fur le mont de Mars , qu'on apelle aujburdhui Montmartre ; mais il n'ofa pas attaquer les Normands : il ne vint que pour acheter encor une trêve honteufe. Ces barbares quittèrent Paris pour aller alîiéger Sens & piller la Bourgogne, tandis que Charles alla dans Maycnce ailcmbler ce Parlement qui lui ôta un trône dont il était fi indigne.
Les Normands continuèrent leurs dévaluations ; mais quoiqu'ennemis du nom Chrétien , il ne leur vint jamais en penfée de forcer peribnne à renoncer au ChrilKam'fme. Ils étaient à peu près tels que les Francs , les Goths , les Alains , les Huns , les Hérules , qui , en cherchant au quatrième llécle de nouvelles terres , loin d'impofer une Religion aux Romains , s'accommodèrent aifément de la leur,: ainfi les Turcs, en pillant l'Empire des Califes , fe font fournis à la Religion Mahométane.
Enfin Rokn ou Raoul, le plus illuftre de ces brigands du Nord , après avoir été chaffé du Dannemarc , ayant ralfemblé en Scandinavie tous eeux qui voulurent s'attacher à fa fortune ,
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tenta de nouvelles avantures, & fonda lcfpérance de fa grandeur fur la faiblcife de l'Europe. Il aborda l'Angleterre , où fes compatriotes étaient déjà établis j mais après deux victoires inutiles, il tourna du côté de la France, que* d'autres Normands favaient ruiner , mais qu'ils ne favaient pas alfervir.
Rolon fut le feul de ces barbares qui cefla d'en mériter le nom , en cherchant un établif. fement fixe. Maître de Rouen fans peine , au lieu de la détruire , il en fit relever les murail- : les & les tours. Rouen devint fa place d'armes ; de là il volait tantôt en Angleterre , tantôt en France , faifant la guerre avec politique , comme avec fureur. La France était expirante fous le régne de Charles le fimple , Roi de nom., & dont la monarchie était encore plus démembrée par les Ducs, par les Comtes & par les Barons les fujets , que par les Normands. Charles n'avait donné que de l'or aux barbares : Charles le fimple orfrit à Rolon la fille & des provinces.
Raoul demanda d'abord la Normandie: & on 913 fut trop heureux de la lui céder. Il demanda enfuitc la Bretagne ; on difputa ; mais il fallut la céder encore avec des claufes que le plus fort explique toujours à Ion avantage. Ainll la Bretagne, qui était tout à l'heure un roïaume, devint un fief de la Neuftrie ; & la Neuftrie , qu'oit s'accoutuma bientôt à nommer Normandie du nom de fes ufurpateurs , fut un état féparé , dont les Ducs rendaient un vain hommage à la couronne de France.
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ifo Des Normands, &c.
L'Archevêque de Rouen fut perfuader à Roîon de fe faire Chrétien. Ce Prince embraifa volontiers une Religion qui affermilfait fa puifl fajice.
Les véritables conquérans font ceux qui favent foire des loix. Leur puilîlmce eft (table £ les autres font des torrens qui paifcnt. Rolou paifible fut le feul légiflateur de fon tems dans le continent Chrétien. On fait avec quelle inflexibilité il rendit la juftice. Il abolit le vol chez fes Danois, qui n'avaient jufques-là vécu que de rapine. Longtems après lui fon nom prononcé était un ordre aux officiers de juftice d'accourir pour réprimer la violence - y & de-là eft venu cet ufage de la clameur de Haro , li connue en Normandie. Le fang des Danois & des Francs mêlés enfemble produifit enfuite dans ce pais ces héros qu'on verra conquérir l'Angleterre, NapLes & Sicile.
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