ENTRE L'ORIENT ET L'OCCIDENT
LA plus grande affaire que l'Eglifè eut alors , & qui en eft encore une très-importante aujourdhui , fut l'origine de la féparation totale des Grecs & des Latins. La chaire Patriarchale de Conilanti nople étant , ainfi que le trône , l'objet de l'ambition, était fujette aux mêmes révolutions. L'Empereur Michel III. mécontent du Patriarche Ignace , 'l'obligea à figner lui-même fa dépofition, & mit à fa place Pbotms , eunuque du Palais , homme d'une grande qualité , d'un vaftc génie , & d'une fcience univerfelle. Il était grand-Ecuyer & Miniftre d'Etat. Les Evêques , pour l'ordonner Patriarche , le firent paifer en fix jours par tous les degrés. Le premier jour on le fit moine , parce que les moines étaient alors regardés comme faitint partie de la Hiérarchie. Le fécond jour il fut leclcur , le troifiéme foûdiacre , puis diacre, prêtre , & enfin Patriarche , le jour de Noél en 8f8-
Le Pape Nicolas prit le parti à'Ipiacc , & ex:- K G. Tow. L M com-
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communia Photius; II lui reprochait fur-tout d'avoir parte de l'état laïc à celui d'Evèque avcc tant de rapidité ; mais Photius répondait avec raifon que St. Ambroife , Gouverneur de Milan , & à peine Chrétien , avait joint la dignité d'Evèque à celle de Gouverneur plus rapidement encore. Photius excommunia donc le Pape à fou tour , & le déclara dépofé. Il prit le titre de Patriarche œcuménique, & aceufa hautement d'hérélîe les Evèques d'Occident de la communion du Pape. Le plus grand reproche qu'il leur faifait , roulait fur la procelîion du pére & du fils. Des hommes , dit-il dans une de fes lettres , fortis des ténèbres de /' Occident , ont tout corrompu par leur ignorance. Le comble de leur impieté efi £ ajouter de nouvelles paroles au facré fimbole autorifê par tous les Co)i~ ciles , en difant que le St. Efprit ne procède pas du Père feulement , mais encore du Fils , ce qui efi renoncer au chriftianifme.'
On voit par ce partage & par beaucoup d'autres quelle fupériorité les Grecs arfe&aient en tout fur les Latins. Ils prétendaient que PEglife Romaine devait tout à la Grecque , jufqu'aux noms des ufages, des Cérémonies , des Millères, des Dignités. Batême, Euchâriftie, Liturgie , Diocéfe, Paroiffe, Evèque , Prêtre, Diacre, Moine , Eglife, tout cil Grec. Ils regardaient les Latins comme des di£ ciples ignorants , révoltés contre leurs maîtres.
Les autres fujets d'anathème étaient , que les Latins fe fervaient de pain non levé pour l'Euchariltie , mangeaient des œufs & du fromage en carême , & que leurs prêtres ne fe faifaient
point
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point rafer la barbe. Etranges raifons pour brouiller l'Occident avec l'Orient.
Mais quiconque eft juite avouera que Plwtiîtf était non feulement le plus lavant homme de l'Eglifc , mais un grand Evèque. Il fe conduifit comme St. Amhroife, quand Bazile aflailin de l'Empereur Michel fe préfenta clans l'Eglife 8^7 de Sophie : Vous êtes indigne ctaprocher des faints mijïêres , lui dit-il à haute voix , vous qui avez les mains encor fouilléer du fang de vbtre bienfaiteur. Photius ne trouva pas un Théodofe dans Bazile. Ce Tiran fit une chofe jufte par vengeance. Il rétablit Ignace dans le liège Patriarcal , & châtia Photius. Rome profita de cette conjoncture pour faire alTembler à Conftantino- gg£ pie le huitième Concile œcuménique , compofé de trois cent Evèques. Les Légats du Pape présidèrent , mais ils ne favaient pas le Grec , & parmi les autres Evèques très peu favaient le Latin. Plmtius y fut univerfellement condamné comme intrus , & fournis à la pénitence publique. On ligna pour les cinq Patriarches avant de ligner pour le Pape i ce qui elt fort extraordinaire : car pui£ que les Légats eurent la première place , ils devaient ligner les premiers. Mais en tout cela les queftions qui partageaient POrient & l'Occident , ne furent point agitées : ou ne voulait que depofer Photius.
Quelque tems après , le vrai Patriarche"* Ignace , étant mort , Photius eut l'adrellè de fc faire rétablir par l'Empereur ha fût. Le Pape Jean VIII le reçut à là communion , le recoiu
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nut , lui écrivit , & malgré ce huitième Concile œcuménique , qui avait anathématilé ce Patriar* 879 che , le Pape envoya fes Légats à un autre Concile à Conftantinople , dans lequel Photius fut recoimu innocent par quatre cent Evèques , dont trois cent Pavaient auparavant condamné. Les Légats de ce même fiége de Rome , qui Pavaient anathématifé , fervirent eux-mêmes à cafier le huitième Concile œcuménique.
Combien tout change chez les hommes î combien ce qui était faux , devient vrai félon les temps ! Les Légats de Jean VI IL s'écrient en plein Concile ; fi quelqu'un ne reconnaît pas Photius , que fin partage foit avec Judas. Le Concile s'écrie , longues années au Patriarche Photius , & au Patriarche Jean.
Enfin à la fuite des actes du Concile on voit une lettre du Pape à ce favant Patriarche, dans laquelle il lui dit ; nous penfons comme vous s nous tenons pour tranfgreffeurs de la parole de Dieu , mus rangeons avec Judas , ceux qui ont ajoute au fimbole , que le St. Efprit procède du Père £5? du Fils > mais nous croïons qu'il faut ufer de douceur avec eux , -& les exhorter à renoncer à ce blafphètne.
Il eft donc clair que PEglife Romaine & la Grecque penfaient alors différemment de ce qu'on penfe aujourdhui. Il arriva depuis que Rome adopta la procelfion du Pére & du Fils ; & il arriva même qu'en 1274. l'Empereur des Grecs, Michel Paléologue implorant contre les Turcs une nouvelle croifade , envoïa au fécond Concile d§ Lyon, fon Patriarche & fon Chancelier,
entre l'Orient et l'Occident. 181 qui chantèrent avec le Concile en Latin , qui ex pâtre filioque procedit. Mais l'Eglife Grecque retourna encor à fon opinion , & fembla la quitter encore dans la réunion paflàgére qui fe fit avec Eugène IV. Que les hommes apprennent de là à fe tolérer les uns les autres. Voilà des variations & des difputes fur un point fondamental , qui n'ont ni excite de troubles , ni rempli les priions , ni allumé les bûchers.
On a blâmé les déférences du Pape Jemi VIII.
pourrie Patriarche Fhotius ; on n'a pas aifez longe que ce Pontife avait alors befoin de l'Empereur Bafile. Un Roi de Bulgarie , nommé Bogoris, gagné par l'habileté de fa femme qui était Chrétienne , s'était converti , à l'exemple de Clovis & du Roi Egbert. Il s'aghTait de favoir de quel patriarchat cette nouvelle province Chrétienne dépendrait. Conftantinople & Rome le la difputaient. La décifion dépendait de 1 Empereur Bafiie. Voilà en partie le fujet des complaifances qu'eut l'Evèque de Rome pour celui de Conftantinople.
Il ne faut pas oublier que dans ce Concile , ainil que dans le précédent , il y eut des Cardin vaux. On nommait ainfi des Prêtres & des Diacres qui fervaient de confeils aux Métropoli-
tams V J en avait à Rome comme dans d'autres Eglifes. Ils étaient déjà diftingués : mais ils lignaient après les Evêques & les Abbés.
Le Pape donna par fes lettres & par fes Légats le titre de vùtre Sainteté au Patriarche Pèotms. Les autres Patriarches font auffi apellés Papes dans ce Concile, C'eft un nom Grec ,
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commun à tous les prêtres , & qui peu à peu eft devenu le titre diftin&if du Métropolitain de Rome.
; IL parait que Jean VI IL ie conduifait avec prudence ; car fes fuccefleurs s'étant brouillés avec l'Empire Grec , & ayant adopté le huitième Concile oecuménique de 8^9- & rejette l'autre qui abfolvait Photius, la paix établie par Jean VIII. fut alors rompue. Photius édata contre l'Eglife Romaine , la traita d'hérétique au fujet de <cet article du phoque frocedit , dc% œufs en carême , de l'Eucharillie faite avec du pain (ans levain , & de plufieurs autres ufages. Mais le grand point de la divifion était la Primatie. Photius & fes fuccelfeurs voulaient être les premiers Evèques du Chriftiaiulme , & ne pouvaient fouffrir que l'Evèquc de Rome, d'une ville qu'ils regardaient alors comme barbare, féparée de l'Empire par fa rébellion, & ?n proie à qui voudrait s'en emparer , jouit de la préféance fur l'Evèque de la ville Impériale. Le Patriarche de Conftantinople avait alors dans fon diftricl toutes les églifes de la Sicile & de la Pouille ; & le St. Siège en palfant fous une domination étrangère , avait perdu à la fois dans ces provinces fon patrimoine & fes droits de Métropolitain. L'Eglife Grecque méprifait l'Eglife Romaine. Les tbiences fleuriifaient à Conftantinople, mais à Rome tout tombait jufqu'à la langue Latine 5 6c quoiqu'on y fût plus inftruît que dans tout le refte de l'Occident , ce peu de feience fe refientait de ces temps malheureux. Les Grecs fe vengeaient bien de la ftu ,j c périe-
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périorité que les Romains avaient eue fur eux depuis le temps de Lucrèce & de Ciceron jufqu'à Corneilli Tacite. Ils ne parlaient des Romains qu'avec ironie. L'Evèque Luit pr and envoie depuis en ambaifade à Conftantinople par les 0thons , raporte que les Grecs n'apeliaient St. Grégoire le grand , que Grégoire dialogue , parce qu'en crl«t fes dialogues font d'un Homme trop fimple. Lz temps a tout changé. Les Papes font devenus :1e grands Souverains , Rome le centre de la poiteife & des arts, l'Eglife Latine lavante , & le Patriarche de Conftantinople n'eft plus qu'un cfclave , Evèquc d'un peuple efclave.
Photius qui eut dans fa vie plus de revers que de gbirc , fut dépofé par des intrigues de cour , & nourut malheureux ; mais fes fucceC feurs , attichés à fes prétentions , les foûtinrent avec \igueur. . »
Le Pape Jean VIII. mourut encor plus malheureufemsnt. Les annales de Fulde difent cju'il fut aiîàflîné à coups de marteau. Les temps « iuivants nais feront voir le Siège Pontifical fouvent enfanglanté , & Rome toujours un grand objet pour les Nations , mais toujours à plaindre.
Le dogme ne troubla point encore l'Eglife d'Occident j à peine a-t-on confervé la mémoire d'une petite difputc excitée en 8 H- par un nommé Jean Godefcald fur la prédestination & fur la grâce ; & je ne ferais nulle mention d'une folie épidémique , qui faifit le peuple de Dijon en 844- à l'occafion d'un St. Bénigne qui donnait , difait-on , des convulfions à ceux qui - — M 4 priant
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priaient fur fon tombeau : je ne parlerai? pas, dis-je , de cette fuperltition populaire , fi elle ne s'était renouvellée de nos jours avec farcir dans des circonftances toutes pareilles. Les mêmes folies femblcnt deftinées à reparaître de tems en tems fur la fcéne du monde ; mais auiïi le bon-fens en; le même dans tous les terni : & on n'a rien dit de fi fage fur les miraclej modernes opérés fur le tombeau de je ne fai quel diacre de Paris , que ce que dit en 844- im Evèque de Lyon fur ceux de Dijon. „ Voilà 33 un étrange Saint, qui eftropie ceux qui ont 3) recours à lui : il me femble que les miracles 3, devraient être faits pour guérir les maladies , „ & non pour en donner. „
Ces minuties ne troublaient point la paix en Occident , & les querelles théologiqies y étaient alors comptées pour rien , parce qu'on ne penfait qu'à s'agrandir. Elles avaieit plus de poids en Orient , parce que les Prélats n'y ayant jamais eu de puiffance temporelle , cherchaient à fe faire valoir par les guerres de plume. Il y a encor une autre caufe de la pak théologique en Occident ; c'eft l'ignorance qui au moins produifit ce bien parmi les maux infinis dont elle était caufe.
CHAF.
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