‹ Collection Complette Des Œuvres de Mr. de VoltaireChapitre 47 sur 80 · ETAT DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

ETAT DE LA FRANCE

AUX DIXIEME ET ONZIEME SIECLES

LA France démembrée languit dans des malheurs abfcurs depuis Charles le gros jufqu'à Philippe I. arriére -petit- fils de Hugues Capet, près de deux-cent-cinquante années. Nous verrons fi les croifades qui ligna! èrent le régne de Philippe I. à la fin du onzième liécle , rendirent la France plus florinante. Mais dans Pefpace de tems dont je parle , tout ne fut que con-

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fufion , tyrannie , barbarie & pauvreté. Chaque Seigneur un peu confidérable faifait battre monnoie , mais c'était à qui Paltérerait. Les belles manufactures étaient en Grèce & en Italie. Les Français ne pouvaient les imiter dans des villes fans privilèges , & dans un pais fans union.

De tous les évenemens de ce tems , le plus digne de l'attention d'un citoïen eft l'excom- 999. munication du Roi Robert. Il avait époufé Berthe fa coufine au quatrième degré ,* mariage en foi légitime , & de plus néceflaîre au bien de l'Etat. Nous avons vu de nos jours des particuliers époufer leurs nièces , & acheter au prix ordinaire les difpenfes à Rome , comme fi Rome avait des droits fur des mariages qui fe font à Paris. Le Roi de France n'éprouva pas autant d'indulgence. L'Eglife Romaine , dans l'avili(Tement & les fcandales où elle était plongée , ofa impofer au Roi une pénitence de fept ans, lui ordonna de quitter fa femme, l'excommunia en cas de refus. Le Pape interdit tous les Evèques qui avaient alTifté à ce mariage , & leur ordonna de venir à Rome lui demander pardon.

Tant d'audace parait incroyable ; mais l'ignorante fùperftition de ces tems peut l'avoir foufferte , & la politique peut l'avoir caufée. Grégoire V. qui fulmina cette excommunication , était Allemand, & gouverné par Gerbert ci-devant Archevêque de Rheims , ennemi de la maifon de France.

L'Empereur Othon III. peu ami de Robert , af. fifta lui-même au Concile où l'excommunication fut prononcée. Tout cela fait croire que la raifort

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fon d'état eut autant de part à cet attentat que le Fanatifme.

Les Hiitoriens difent que cette excommunication rit en France tant d'effet , que tous les courtifms du Roi & les propres domelliques l'abandonnèrent , & qu'il ne lui refta que deux fervitcurs , qui jettaient au feu le relie de fes repas , ayant horreur de ce qu'avait touché un excommunié. Quelque dégradée que fût alors la raifon humaine , il n'y a pas d'aparenec que l'abfurdité pût aller fi loin. Le premier auteur qui raporte cet excès de l'abrutiflbment de la cour de France , eft le Cardinal Pierre Da~ mien , qui n'écrivit que foixante - cinq ans après. Il raporte qu'en punition de cet incefte prétendu , la Reine accoucha d'un monftre j mais il n'y eut rien de monftrueux dans toute cette affaire , que l'audace du Pape , & la faiblet fe du Roi qui fe fépara de fa femme.

Les excommunications , les interdits font des , foudres qui n'embrafent un Etat que quand ils trouvent des matières combufnbles. Il n'y en avait point alors ; mais peut-être Robert craignit-il qu'il ne s'en formât.

La condefeendance du Roi Robert enhardit tellement les Papes , que fon petit-rils Philippe L fut excommunié comme lui. D'abord le fameux Grégoire VIL le menaça de le dépofer , en 107^. s'il ne fe juftinait de l'accufation de fimonie devant fes nonces. Un autre Pape Pexcômmunia en crfet. Philippe s'était dégoûté de fa femme , & était amoureux de Bertrade époufe du Comte d'Anjou, Il fe fervit du mirûftère

des

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des loix pour calîer fon mariage fous prétexte de parenté : & Bertrade fa maitreffe fit caifer le fien avec le Comte d'Anjou lous le même prétexte.

Le Roi & fa maîtreffe furent enfiiite mariés folemnellement par les mains d'un Evèque de Bayeux. Ils étaient condamnables ; mais ils avaient au moins rendu ce refpecl aux loix, de fe fervir d'elles pour couvrir leurs fautes. Quoi qu'il en foit , un Pape avait excommunié Robert pour avoir époufé fa parente , & un autre Pape excommunia Philippe pour avoir quitté fa parente. Ce qu'il y a de plus fingulier , c'eft qu' Urbain IL qui prononça cette fentence , la prononça dans les propres Etats du Roi , à Clermont en «Auvergne, où il venait chercher un azile , & dans ce même concile où nous verrons qu'il prêcha la croifade.

Cependant il ne paraît point que Philippe excommunié ait été en horreur à îès fujets ; c'eft une raifon de plus pour douter de cet abandon général où l'on dit que le Roi Robert avait été réduit.

Ce qu'il y eut d'afTez remarquable, c'eft le mariage du Roi Henri pére de Philippe avec une PrinceiTe Mofcovite. Les Mofcovites ou Rufles commençaient à être Chrétiens -, mais ils n'avaient aucun commerce avec le refte de l'Europe. Ils habitaient au-delà de la Pologne , à peine Chrétienne elle-même , & fans aucune correfpondance avec la France. Cependant le Rot Henri envoya jufqu'en Ru (fie demander la fille du Souverain , à qui les autres Européans donnaient

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naicnt le titre de Duc , aufïï - bien qu'au Chef de la Pologne. Les Rulfes le nommaient dans leur langage Tzaar s dont on a fait depuis le mot de Czar. On prétend que Henri fe détermina à ce mariage , dans la crainte d'efluyer des querelles eccléliaftiques. De toutes les fuperftitions de ces tems-là , ce n'était pas la moins nuilible au bien des Etats, que celle de ne pouvoir époufer là parente au feptiéme degré. Presque tous les Souverains de l'Europe étaient pareils de Henri. Quoi qu'il en foit , Anne fille de Jaraslau Czar de Mofcovie fut Reine de France > & il eft à remarquer qu'après h mort de fbn mari , elle n'eut point la régence & n'yiotfo. prétendit point. Les loix changent félon les tems. Ce fut le Comte de Flandres , un des vaifaux du Royaume , qui en fut Régent. La Reine veuve fe remaria a un Comte de CrepL Tout cela ferait fingulier aujourdhui , & ne le fut point alors.

Ni Henri , ni Philippe I. ne firent rien de mémorable ; mais de leur tems leurs vaflàux & ar rière-vaffaux conquirent des Ro'ïaumes.

Nous allons voir comment quelques avanturiers de la Province de Normandie , fans biens , fans terres , & prefque fans foldats , fondèrent la Monarchie des deux Sicilcs , qui depuis fut un (i grand fnjet de difeorde , entre les Empereurs de la dinaftie de Suabe & les Papes , entre les maifons d'Anjou & d'Arragon, entre celles d'Autriche & de France.

CHA

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