‹ Collection Complette Des Œuvres de Mr. de VoltaireChapitre 57 sur 80 · ET DE LA SUPERSTITION · texte numérisé non relu

ET DE LA SUPERSTITION

AtJX DIXIEME ET ON IEME SIECLES.

LEs hér éfies femblent être le fruit d'un peu de f.ience & de loifir. On .a vu que l'état ou était rEglife au dixième fiécle , lie permettait gueres le loifir . ni l'étude. Tout le monde était arm' , on ne fe dilputait que des richeflès.

Cependant en France , du tems du Roi Robert, il y eut quelques Prêtres , & entr'autres un nommé Etienne, Confelfeur de la Reine Confiance, accules d'hérefie. On ne les apella Manî< héens, que pour leur donner un nom plus odieux; car n'y eux n'y leurs juges ne pouvaient gueres connaître la philofophie du Perfan Manès C était probablement des enthouf aftes , qui tendaient a une perfection outrée, pour dominer fur les efprits. C'eft le caractère de tous les chefs de fc&es. On leur imputa des crimes horribles & des fentimens dénaturés , dont on charge toujours ceux dpnt on ne connaît pas

les

De la Religion

ê 018. les dogmes. Ils forent juridiquement accufés de reciter les lytanies à l'honneur des Diables , d'éteindre enftiite les um'éres , Je fè mêler indif- • féremment, & de brûler ie premier des enfans qui nauTaîent de ces inceftes , pour en avaler les cendres. Ce font a peu près le | reproches qu'on faifait aux premiers Chrétiens. Je crois que cette calomnie des Payens contre eux était fondée fur ce que les Chr tiens faifaient quelquefois la Cène , en mangeant d'u n pain fait en forme de petit enfant * pour reprélènter Jésus- Christ, comme. il fe* pratique encore dans quelques églifes Grecques. Les hérétiques dont je parle étaient fur-tout accufés d'enfeigner que Dieu n'eft point venu fur la terre, qu'il n'a pûnûtrc d'une vierge, qu'il n'en; ni mort* ni felïufcité. En ce cas ils n'étaient pas Chrétiens. Je vois que les acculations de cette eipèce fe contredifent toujours.

La feule chofe qui foit certaine, c'eft que le: Roi Robert & fa femme Confiance fe transportèrent à Orléans , où fe tenaient quelques affemfclées de ceux qu'on apellait Manichéens. Les Evèques firent brûler treize de ces malheureux. Le Roi la Reine affilièrent à ce fpedtacle indigne de" leur Majefté.' Jamaîs avant cette exécution oa n'avait en France livré au fuplice aucun de ceux qui dogmatifent fur ce qu'ils n'entendent point. Il elt vrai que Trifcillien au quatrième fiécle avais été condamné à la mort dans Tr 'ves avec fept de fes difciples. Mais la ville de Trêves , qui était alors dans les Gaules, n'eft p us annexée à la France depuis la décadence de la famille dei

Char* • '•

Di

et 1 de la Superstition, &c. 2^7

Charlemagne. Ce qu'il faut obferver, c'cft que St. Martin de Tours ne voulut point communiquer avec les Evèqucs qui avaient demandé le làng de Frijallien. Il difait hautement qu'il était horrible de condamner des hommes à la mort parce qu'ils le trompent. Il ne fe trouva point de St. Martin du tems du Roi Robert.

Il s'élevait alors quelques légers nuages fur rÊuchariitie 5 mais ils ne formaient point encore d'orages. Ce fujet de querelle qui ne devait être qu'un fujet d'adoration & de filence, avait «chapé à l'imagination ardente des Chrétiens Grecs. Il fut probablement négligé, parce qu'il ne lahTait nulle prife à cette Métaphyfique, cultivée par les Docteurs depuis qu'ils eurent adopté les idées de Platon. Ils avaient trouvé de quoi exercer cette Philofophie dans l'explication de la Trinité, dans la coiifubitantialité du Verbe, dans l'union des deux natures & des deux volontés , enfin dans l'abîme de la predeftination, La quettion, fi du pain & du vin font changes en la féconde perfonne de la Trinité, & par conféquent en Dieu 'i fi on mange & on boit cette féconde perfonne par la foi feulement ? cette quek tion, dis-je, était d'un autre genre, qui ne parailfait pas fournis à la Philofophie de ces tems. Autfi on fe contenta de faire la Cène le foir dans les premiers âges du Chriftianifme, & de communier à la MeiTc fous les deux efpèces au tems dont je parle, fans avoir une idée fixe & déterminée fur ce miftère.

Il parait que dans beaucoup d'églifes , & furtout en Angleterre, on croyait qu'on ne mangeait & qu'on ne buvait Jesus-Christ que fpi- H. G. Tom. L R rituel-

2f8 De la Religion

rituellement. On trouve dans la bibliothèque Bodlcienne une homélie du dixième fiécle , dans laquelle font ces propres mots: „ C'en: véritablement par la confécration le corps & le fmg j5 de Jesus-Christ, non corporellcment , mais Spirituellement. Le corps dans lequel Jesus- -Christ foufrit & le corps cuchariitique font ^entièrement dirFérens. Le premier était compofé 3? de chair & d'os animés par une ame raifonna- „ble , mais ce que nous nommons Euchariftie , „n'a ni fang, ni os , ni ame. Nous devons donc „Pentendre dans un fens - fpirituel. „ ♦

Jean Sçot, fiimommé. Erigéw, parce qu'il était d'Irlande , ayait longtems auparavant , fous le régne de Charles le chauve , & même , à ce qu'U par ordre de cet Empereur , foûtenu à peu pris la même opinion.

Du tems de Jean Scot , Entrant moînc de Corbie & d'autres avaient écrit fur ce my Itère d'une manière à laiifer au moins douter s'ils croyaient ce qu'on apella depuis la préfence réelle* Car Entrant dans fon écrit adreifé à l'Empereur Charles le chauve , dit en termes exprès : „ C'cft „ le corps de Jesus-Christ qui ell vu , reçu , „ & mangé, non par les fens corporels, mais par les yeux de l'elprit fidèle. „ On avait écrit contre eux : & le fentiment le plus commun était fans-doute qu'on mangeait le véritable corps de Jesus-Christ: on difputait même pour f ivoir fi on le digérait & fi on le rendait. . Enfin Bèrenger , Archidiacre de Tours , enfeigna vers 1050. par écrit & dans la chaire, que le corps véritable de Jésus - Christ n'eO:

point

ït de la Superstition ; &cV 2f>

joint & ne peut être fous les apparences du pain & du vin.

Il affirmait que ce qui aurait donné une indigeftion , s'il avait été mangé en trop grande quantité , ne pouvait être qu'un aliment > que ce qui aurait enivre, fi on en avait trop bû, était une liqueur réelle , qu'il n'y avait point de blan-, xheur làns un objet blanc, point de rondeur fiais un objet rond &c. Ses propofitions révoltèrent d'autant plus, que Bèrenger , ayant une très-grande réputation , avait d'autant plus d'ennemis. Celui qui fe diftingua le plus contre lui, fut Lanfrauc , de race Lombarde , né à Pavie qui était venu chercher une fortune en France. Il balançait la réputation de Bèrenger. Voici comme il s'y prenait pour le confondre dans fon traité de corpore Dor.ùnu

m On peut dire avec vérité que le corps de nôg tre Seigneur dans l'Euchariftie eft le même qui w cft forti de la Vierge, & que ce neft pas le. „ même. C'eft le même quant à l'effcnce & aux: » propriétés de la véritable nature , & ec n'eft pas' „ le même quant aux efpèces du pain & du vin ; „ de forte qu'il eft le même quant à la fubftance, „ & qu'il îv eft pas le même quant à la forme.,,

Ce fentiment de Lmifranc parut être en gênerai celui de l'Eglifè. Bèrenger n'avait raifonné qu'en Philofophe. Il s'agirait d'un objet de la foi , d'un miftère que l'Eglifè reconnailïait comme incompréhenfible. Il était du corps de l'Eglifè ; il devait donc avoir la même foi qu'elle , & foumettre fa rajfon comme elle. Il fut condamné au Concile de Paris en iofo. condamné encore

26o De la Religion

à Rome en 1079. & obligé de prononcer là rétractation > mais cette rétractation forcée ne fit que graver plus avant ces fcntimens dans fori cœur. Il mourut dans fon opinion , qui ne fit alors ni fchifme ni guerre civile. Le temporel feul était le grand objet qui occupait l'ambition des hommes. L'autre fource qui devait faire verfer tant de fang , n'était pas encore ouverte.

On croit bien que l'ignorance de ces tems arfermiifait les fuperftitions populaires. J'en raporterai quelques exemples , qui ont longtems exercé la crédulité humaine. On prétend que l'Empereur Othon III. fit périr fa femme Marie d'Arragon pour caufe d'adultère. Il eft trèspolîible qu'un Prince cruel & dévot , tel qu'on peint Othon III. envoie au fuplice fa femme moins débauchée que lui. Mais vingt auteurs Ont écrit, & Maimbourg a repété après eux , & d'autres ont répété après Maimbourg , que l'Impératrice ayant fait des avances à un jeune Comte Italien , qui les refufa par vertu , elle accula ce Comte auprès de l'Empereur de l'avoir voulu féduirc , & que le Comte fut puni de mort. La veuve du Comte , dit-on , vint la tète de fon mari à la main , demander jufticc & prouver fon innocence. Cette veuve demande d'être admife à l'épreuve du fer ardent. Elle tint, tant qu'on voulut , une barre de fer toute rouge dans fes mains fans fe brûler ; & ce prodige lèrvant de preuve juridique , l'Impératrice fut condamnée à être brûlée vive.

Maimbourg aurait dû faire réflexion que cette fable eft raportée par des auteurs qui ont écrit

très-

et de la Superstition, &c. 261

très-longtems après le régne ttOthon ///.qu'on jie nomme pas feulement les noms de ce Comté Italien & de cette veuve qui maniait fi impiiinément des barres de fer rouge. Enfin, quand mêmes des auteurs contemporains auraient autentiqucment ifendu compte d'un tel événement, ils ne mériteraient pas plus de croyance que les forciers qui dépofent en juilice qu'ils ont alfilic au fabat.

L'avanture de la barre de fer doit faire révoquer en doute le fuplicc de l'Impératrice Marie AArrcigon raporté dans tant de diclionaires , & d'hiftoires , où dans chaque page le menfonge elt joint à la vérité.

Le fécond événement cft du même genre. On prétend- que Henri II. fuccelfeur à Othon III. éprouva la fidélité de ft. femme Qunegmida , en la faifant marcher pieds nuds fur neuf focs de charrue rougis au feu. Cette hiftoire, raportée dans tant de martirologes , mérite la même réponfe que celle de la femme iVOthon.

Didier Abbé du mont Callin & pluficurs autres écrivains raportent un fait à peu près femblable. Eu 1 06" 3. des moines de Florence, m& • contens de leur Evêque , allèrent crier à la ville & à la campagne : „ Nôtre Evêque eft un „ fimoniaque & un -fcélérat : „ & ils eurent , dit-on , la hardieffe de promettre qu'ils prouveraient cette aceufation par l'épreuve du feu. On prit donc jour pour cette cérémonie , & ce fut le mécredi de la première femaine du carême:

Deux bûchers furent drelfés , chacun de dix pieds de long fur cinq de large , féparés par un

R 3 fentier

Delà Religion

fentier d'un pied & demi de largeur , rempli de bois fec. Les deux bûchers ayant été allumés , & cet efpace réduit en charbons , un moine , nommé Aldobrandin , palîe à travers fur ce fentier à pas graves & mefurés , & revient même

avait laiffé tomber. Voilà ce que plulieurs Hiftoriens difent , qu'on ne peut nier qu'en renverfant tous les f bndemcns de l'hiiloire ; mais il eft fur qu'on ne peut le croire fans renvcrfer tous les fondemens de la raifon.

Il fe peut faire fans -doute qu'un homme paffe très - rapidement entre deux bûchers, & même fur des charbons , fans être tout - à - fait brûlé mais y pafler & y répaner d'un pas grave pour reprendre fon manipule, c'ell une de ces avantures de la légende dorée , dont il n'eft plus permis de parler à des hommes raifonnables.

La dernière épreuve que je raporterai, eft celle dont on fe fervit pour décider en Efpagne, après la prife de Tolède, fi on devait réciter l'office Romain , jou celui qu'on apellait Mofarabique? On convint d'abord unanimement de terminée la querelle par le duel. Deux champions armés de toutes pièces combattirent dans toutes les régies de la chevalerie. Don Rtiis de Martanza , Chevalier du Milfcl Mofarabique, fit perdre les arcons à fon adverfaire, & lerenverfa mourant. Mais la Reine, qui avait beaucoup d'inclination pour leMiflèl Romain, voulut qu'on tentât l'épreuve du feu. Toutes les loix de la Chevalerie s'y opofaient. Cependant on jetta' au feu les deux MùTels, qui probablement ru-

prendre au milieu des flammes fon

le qu'il

rent

et de la Superstition, &c. 263

rent brûlés > & le Roi , pour ne mécontenter perfbnne , convint que quelques Eglifes prie- ' raient Dieu félonie Rituel Romain, & que d'autres garderaient le Mofarabique.

Tout ce que la Religion a de plus augufte , était défiguré dans prclque tout l'Occident par les coutumes les plus ridicules. La tète des fous, celle des ânes étaient établies dans la plupart des eglifes. On créait aux jours folemuels un Evèque des fous ; on faifait entrer dans la nef un âne en chappe, & en bonnet quarré.

Les danfes dans l'églife , les felHns fur l'autel , les diifolutions , les farces . obfcénes étaient les cérémonies de ces fêtes dont l'ufàge extravagant dura environ fept iiéclcs dans plufieurs Diocéfes. A n'envifager que les coutumes que je viens de raporter , on croirait voir le portrait des Nègres , & des Hottentots ; il faut avouer qu'en plus d'une chofè nous n'avons pas été fupérieurs à eux.

Rome a toujours condamné ces coutumes

: barbares aufft-bien que le duel & les épreuves. / *

Il y eut toujours dans les rites de PEglifc Ro-

1 maine , malgré tous les troubles , & tous les L

\ fcandales , plus de décence , plus de gravité

l ' qu'ailleurs , & on fentait qu'en tout cette égli-

1 fe, quand elle était libre & bien gouvernée,' ' .

f était faite pour donner des leçons aux autres,

2^4 Henri IV,

Page 1