ET DE GREGOIRE VII
De Rome & de PEmpire au onzième fiécle. .
L eft tems de revenir aux ruines de Rome & à cette ombre du trône des Céfars , qui rcparailfait en Allemagne.
Oii ne {avait , encor qui dominerait dans Rome , & quel ferait le fort de l'Italie. Les Empereurs Allemands fe croïaient de droit maîtres de tout l'Occident. Mais à peine étaient - ils Souverains en Allemagne, où le grand gouvernement féodal des Seigneurs & des Evèques commençait à jetter de profondes racines. Les Princes Normands conquérants de la Pouille & de laCalabre, formaient une nouvelle Puiffance. L'exemple des Vénitiens infpirait aux grandes villes d'Italie l'amour de la liberté. Les Papes n'étaient pas encor Souverains & voulaient l'être.
Le droit des Empereurs de nommer les Papes commençait à s'affermir mais on fent bien que tout devait changer à la première circonf. tance favorable. Elle arriva bientôt, à la milojtf.noritc de l'Empereur Henri IV, reconnu du
vivant
et Grégoire VIL 26f
vivant de Henri III. fon pére, pour Ton fuo-
ceilcur.
Des le tems même de Henri III. la puiflance Impériale diminuait en Italie. Sa fœur, Comte£ fe ou DuchetFe de Tofcane , mére de cette véritable bienfaitrice des Papes , la ComtetTe Ma* tilde AEfie , contribua plus que perfonne à foûlever l'Italie contre fou frère. Elle polfcdait avec le Marquifat de Mantoue la Tofcane & une partie de la Lombard ie. Ayant eu l'imprudence de venir à la cour ^Allemagne , on l'arrêta longtems prifonnicre. Sa fille la Comtclfe Matilde hérita de (on ambition & de fa haine pour la maifon Impériale.
Pendant la minorité de Henri IV. les brigues, l'argent & les guerres civiles firent plusieurs Papes. Enfin on élut, en 10^4. Alexandre IL fins confultcr la cour Impériale. En vain cette cour nomma un autre Pape: fon parti n'était pas le plus fort en Italie. Alexandre II. l'emporta , & chanta de Rome fon compétiteur.
Henri IV. devenu majeur, fe vit Empereur d'Italie & d'Allemagne prefque fans pouvoir. Une partie des Princes leculiers & cccléliaftiques de îa patrie fe liguèrent contre lui : & l'on fait qu'il ne pouvait être maître de l'Italie qu'à la tète d'une armée, qui lui manquait. Son pouvoir était peu de chofe, fon courage était au-deffus \ de fa fortune.
Quelques Auteurs raportent qu'étant accule dans la dicte de Wirtsbourg d'avoir voulu faire 1075* aûafliner les Ducs de Souabe & de Carintie* il offrit de fe battre en duel contre Paccufateur,
qui
266 Henri I V.
qui était un ftuple gentilhomme. Le jour fut déterminé pour le combat : & Paccufateur , en ne paraiifant pas , juftifia l'Empereur.
Des que l'autorité d'un Prince elt conteftée, fes mœurs font toujours attaquées. On lui reprochait publiquement d'avoir des maitrelfes, tandis que les moindres clercs en avaient impunément. Il voulait fe féparer de fa femme , fille d'un Marquis de Ferrare , avec laquelle il difait n'avoir jamais pu confommej fon mariage.
Quelques empbrtemens de fa jeunefle aigriliaient encore les efprits, & fa conduite affaiblirait fon pouvoir.
Il y avait alors à Rome un moine de Cluny, devenu Cardinal , homme inquiet , ardent , entreprenant, qui favait mêler quelquefois l'artifice à l'ardeur de fon zèle pour les prétentions de l'Eglife. Hildebrand était le nom de cet homme audacieux, qui fut depuis ce célèbre Grégoire VII 9 né à Soanc en Tofcane, de parens inconnus , élevé à Rome , reçu moine de Cluny fous l'Abbé Odilon , député depuis à Rome pour les intérêts de fon Ordre , employé après par les Papes dans toutes ces affaires qui demandent de la foupleffe & de la fermeté, & déjà célèbre en Italie par un zèle intrépide. La voix publique le défignait pour le fucceffeur à' Aie-* vcandre IL dont il gouvernait le Pontificat. Tous les portraits ou flateurs ou odieux que tant d'écrivains ont faits de lui, fe retrouvent dans le tableau d'un peintre Napolitain qui peignit Grégoire tenant une houlette dans une main & un îbuet dans l'autre, foulant des fceptres à fes
pieds >
et Grégoire VIL 267
pieds, & ayant à côté de lui les filets & les poiiibns de St. Pierre.
Grégoire engagea le Pape Alexandre à faire un coup d'éclat inouï , cà fommer le jeune Henri de venir comparaître à Rome devant le tribunal du*°7i; St. Siège. C'eft le premier exemple d'une telle cntrepnfe. Et dans quel tems la hazarde-t-on ? Lorique Rome était toute accoutumée par Henri III. pere de Henri IV. à recevoir fes Evèques fur un (impie ordre de l'Empereur. C'était precifément cette fervitude dont Grégoire voulait fecouer le joug. Et pour empêcher les Empereurs de donner des loix dans Rome , il voulait que le Pape en donnât aux Empereurs. Cette hardielfe n'eut point de fuite. Il femble qu'yflèxandre IL était un enfant perdu, qu' Hilâebrand détachait contre l'Empire avant d'engager la bataille. La mort à" Alexandre fui vit bientôt ce premier acte d'holtilité.
Hildebrand eut le crédit de fe faire élire & întrônifer par le peuple Romain fans attendre *°7l<> la permilFion de l'Empereur. Bientôt il obtint cette permiiïïon, en promettant d'être fidèle. Henri IV. reçut fes exeufes. Son Chancelier d'Italie alla confirmer à Rome l'élection du Pape ; & Henri, que tous fes courtifans avertiflaient de craindre Grégoire VIL dit hautement que ce Pape ne pouvait être ingrat à fon bienfaiteur ; niais à peine Grégoire cft-il aifûré du Pontificat, qu'il déclare excommuniés tous ceux qui recevront des bénéfices des mains de laïques, & tout laïque qui les conférera. Il avait conçu le deifein d'ôter à tous les Collateurs féculiers le
droit
268 Henri I V.
droit d'invcftir les Eccléfiaftiques. C'était mettre l'Eglife aux prifcs avec tous les Rois. Son humeur violente éclate en même tems contre Philippe I. Roi de France. Il s'agiflait de quelques Marchands Italiens que les Français avaient rançonnés. Le Pape écrit une lettre circulaire aux Evèques de France: votre Roi, leur dit-il, eft „ moins Roi .que tyran * il paife fa vie dans l'in- 53 famie & dans le crime,*,, & après ces paroles indiferetes , fuit la menace ordinaire de l'excommunication:
I0 7$* Bientôt après , tandis que l'Empereur Henri eft occupé dans une guerre civile contre les Saxons , le Pape lui envoyé deux Légats pour lui ordonner de venir répondre aux aceufations intentées contre lui d'avoir donné Pinveftiture des bénéfices, & pour l'excommunier en cas de refus. Les deux porteurs d'un ordre fi étrange trouvent l'Empereur vainqueur des Saxons, comblé de gloire & plus puiifant qu'on ne l'efpérait. On peut fè figurer avec quelle hauteur un Empereur de vingt-cinq ans , victorieux & jaloux de fon rang , reçut une telle ambaifade. Il n'en fit pas le châtiment exemplaire , que l'opinion de ces tems-là ne permettait pas n'oppofa en aparence que du mépris à l'audace : il aban-
107^. donna ces Légats indiferets aux infultes des valets de fa cour.
Prefqu'au même tems le Pape excommunia encore ces Normands , Princes de la Pouille & de la Calabre , ( comme nous l'avons dit au chapitre trentième. ) Tant d'excommunications à la fois paraîtraient aujourdhui le comble de Km»
pru~
et Greôoire VIL 169
prudence : mais qu'on faiTe réflexion que Grégoire VIL en menaçant le Roi de France , adref» lait fa bulle au Duc d'Aquitaine variai du Roi, auili puiifant que le Roi même -, que , quand il éclatait contre l'Empereur, il ^vait pour lui une partie de l'Italie , la Comtefle Matilde , Rome , & la moitié de l'Allemagne ; qu'à l'égard des Normands , ils étaient alors fes ennemis dé- ' ; elarés : alors Grégoire VIL paraîtra plus violent & plus audacieux qu'infenfé. Il Tentait qu'en élevant fa dignité au-deilus de l'Empereur & de tous les Rois , il ferait fécondé des autres Eglifes , flattées d'être les membres d'un Chef qui humiliait la puûTance féculiére. Son delfcin était formé non feulement de fecouer le joug des Empereurs , mais de mettre Rome , Empereurs & Rois fous le joug de la Papauté. Il pouvait lui en coûter la vie : il devait même s'y attendre s & le péril donne de la gloire.
Henri IV. trop occupé en Allemagne, ne rkmvait palîèr en Italie. Il parut fe venger d'abord moins comme un Empereur Allemand que comme un Seigneur Italien. A11 heu d'employer un Général & une armée , il fe fervit , dit-on > d'un bandit nommé Cenchts , très-confidéré par fes brigandages , qui failît le Pape dans Ste. Marie majeure dans le tems qu'il officiait , de9 fitellitcs déterminés frapèrent le Pontifè f & l'enfangl antèrent. On le mena prifonnier dans une tour dont Cenchts s'était rendu maître.
Henri IV. agit un peu plus en Prince, en 107$. convoquant à Worms un Concile d'Evèques, 4' Abbés & de Doéteurs , dans lequel il fit dépo-
Henri IV.
fer le Pape. Toutes les voix , à deux près , coil^ coururent à la dépofition. Mais il manquait à ce Concile , des troupes pour l'aller faire refpecter à Rome. Henri ne rit que commettre Ion autorite, en écrivant au Pape qu'il le dépofait, & au peuple Romain qu'il lui défendait de reconnaître Grégoire.
I076. Jjès que le Pape eut reçu ces lettres inutiles, il parla ainfi dans un concile à Rome : „ de 3 , la part de Dieu tout-puilïànt , & par notre au- „ torité, je défens à Henri , Bis de notre Kmpew reur Henri , de gouverner le Rojuume Teuto- 1, nique & l'Italie : j'abfbus tous les Chrétiens „ du ferment qu'ils lui ont fait ou feront : & 55 je defens que qui que ce foit le ferve jamais comme Roi. On lait que c'eft-là le premier exemple d'un Pape qui prétend ôter la couronne à un Souverain. Nous avons vu auparavant des Evèques dépofer Louis le débonnaire ; mais jl y avait au-moins un voile à cet attentat. Ils condamnaient Louis en aparence feulement à la. pénitence publique ; & perfonne n'avait jamais ofé parler depuis la fondation de l'Eglife comme Grégoire VIL Les lettres circulaires du Pape refnirèrent le même efprit que fa fentence. Il y redit plufieurs fois que les Evèques font au-deifus des Rois & faits pour les juger : expretfïons,. non moins adroites que hardies qui devaient ranger fous fon étendart tous les Prélats du monde.
VIL dépofa ainfi fon Souverain par de fimples.
quand Grégoire
pa»
£ t Grégoire VIL 371
paroles , il favait bien qu'il ferait fécondé par les guerres civiles d'Allemagne , qui recommencèrent avec plus de fureur. Un Eveque d'LTtrecht avait fervi à faire condamner Grégoire. On prétendit que cet Evèque mourant d'une mort (budaine &. douloureulè , s'était repenti de la dépolition du Pape comme d'un facrilège. Les remords vrais ou faux de l' Evèque en donnèrent au peuple. Ce n'était plus le tems où l'Allemagne était unie lôus les Otholis. Henri IV. le vit entouré près de Spire par l'armée des confédérés , qui fe prévalaient cfe la bulle du Pape. Le gouvernement féodal devait alors amener de pareilles révolutions. Chaque Prince Allemand était jaloux de la puiiïancc Impériale , comme le haut Baronage en France était jaloux de celle de (ira Roi. Le feu des guerres civiles couvait toujours , & une bulle lancée à propos pouvait rallumer.
Les Princes confédérés ne donnèrent la liberté à Henri IV. qu'à condition qu'il vivrait en particulier & en excommunié dans Spire , fans faire aucune fonction ni de Chrétien ni de Roi , en attendant que le Pape vint préfider dans Ausbourg à une aifemblée de Princes & d'Evèques, qui devait le juger.
Il parait que des Princes qui avaient le droit d'élire l'Empereur , avaient auiîi celui de le dépofer ; mais vouloir faire préfider le Pape à ce jugement , c'était le reconnaître pour Juge naturel de l'Empereur & de l'Empire. Ce rut le triomphe de Grégoire VIL & de la Papauté.
Henri
ïji Henri IV.
Henri IV. réduit à ces extrémités , augmenta encore beaucoup le triomphe.
Il voulut prévenir ce jugement fatal d'Ausbourg : & par une réfolution inouïe , patfant les Alpes du Tyrol avec peu de domeftiques , il alla demander au Pape fon abfolution. Grégoire VII. était alors avec la Comteife Matilde dans la ville de CanofTe, l'ancien Canufium fur P Apennin près de Régio , fortereffe qui paf. fait alors pour imprenable. Cet Empereur , déjà célèbre par des batailles gagnées , fe prefente à la porte de la fortereffe, fans gardes, fins fuite. On l'arrête dans la féconde enceinte. On le dépouille de fes habits. On le revêt d'un cilice. Il refte pieds nuds dans la cour : c'était au mois de Janvier 1077. On le fit jeûner trois jours , fans l'admettre à baifer les pieds du Pape , qui pendant ce tems était enfermé avec la Comteffe Matilde , dont il était depuis longtems îe directeur. H n'clt pas furprenant que les ennemis de ce Pape lui ayent reproché fa conduite avec Matilde. Il eft vrai qu'il avait foixante-deux ans -, mais il était directeur , Matilde était femme , jeune & faible. Le langage de la dévotion, qu'on trouve dans les lettres du Pape à la Princeife, comparé avec les emportemens de fon ambition , pouvait faire foupçonner que la Religion fervait de mafque à toutes fes palfions. Mais aucun fait , aucun indice n'a jamais fait tourner ces foupeons en vraifemblance. Les hipocrites voluptueux n'ont ni un entoufiafme li permanent , ni un zèle fi
intré*
et Grégoire VIL 273
intrépide. Grégoire était auftère & c'était par là qu'il était dangereux.
Enfin l'Empereur eut la permiiîion de fe prof, terner aux pieds du Pontife , qui voulut bien l'abfoudrc , en le faifant jurer qu'il attendrait le jugement juridique du Pape à Augsbourg, & qu'il lui ferait en tout parfaitement fournis. Quelques Evèques & quelques Seigneurs Allemands du parti de Y Henri, firent la même fournil lion. Grégoire VIL fc croyant alors , non fans vraiicmblance , le Maître des Couronnes de la terre , écrivit dans plufieurs lettres que fon devoir était d'abaifTer les Rois.
La Lombardie , qui tenait encore pour PEmpereur , fut fi indignée de l'aviliifement ou il s'était réduit , qu'elle fut prête de l'abandonner. On y haïflàit Grégoire VIL beaucoup plus qu'en Allemagne. Hcureufement pour l'Empereur, cette haine des violences du Pape l'emporta fur l'indignation qu'infpirait la baileffe du Prince, il en profita : & par un changement de fortune nouveau pour des Empereurs Teutoniques , il fe trouva enfin très-fort en Italie , quand l'Allemagne l'abandonnait. Toute la Lombardie fut en armes contre le Pape , tandis que Grégoire • VIL foulevait l'Allemagne contre l'Empereur.
D'un ct)té ce Pape agiifait fous main pour faire élire un autre Céfar en Allemagne : & Heiu ri n'omettait rien pour faire élire un autre Pape par les Italiens. Les Allemands élurent donc 1 pour Empereur Rodolphe Duc de Suabe : & d'abord Grégoire VIL écrivit qu'il jugerait entre •„ H. G. Tom. L S Henri,
274 Henri IV.
Henri 8c Rodolphe , & qu'il donnerait la couronne à celui qui lui ferait le plus fournis. Henri s'étant plus fié à fes troupes qu'au St. Pérc , mais ayant eu quelques mauvais fuccès , le Pape plus fier excommunia encore Henri en 1080. „ Je lui ôte la couronne, dit-il, & je don- „ ne le roïaume Teutoniquc à Rodolphe : „ & pour faire croire qu'il donnait en effet les Empires, il fit préfent à ce Rodolphe d'une couronne d'or où ce vers était gravé.
Petra dédit Vetro , Petrus diadema Rodolpho.
La pierre a donné à Pierre la couronne , & Pierre la donne à Rodolphe.
Ce vers raffcmble à la fois un jeu de mots puérile & une fierté qui étaient également la fuite de Tefprit du temps.
Cependant en Allemagne le parti de Henri fc fortifiait Ce même Prince qui couvert d'un cilice & pieds nuds , avait attendu trois jours la miféricorde de celui qu'il croyait fon fujet , prit deux réfolutions plus hardies : de déposer le Pape 8c de combattre fon compétiteur.
xo8o.Il ralfemble à Brixen dans le Tyrol une vingtaine d'Evèques , qui chargés de la procuration des Prélats de Lombardie, excommunient 8c dc- - pofent Grégoire VII. comme fauteur des Tirons* fimoniaque^ facrilège , & magicien. On élit pour Pape dans cette alfemblée Guibert Archevêque de Ravcnne. Tandis que ce nouveau Pape court en Lombardie exciter les peuples contre Grcgoir$ , Henri IV. à la tète d'une armée , va
çoni-
Ëf GREGOIRE Vit *7f
Combattre fou rival Rodolphe. Eft-ce excès d'en-* toufiafme , eft-cc ce qu'on appelle fraude pieufe , qui portait alors Grégoire VIL à prophétifcr que Henri ferait vaincu & tué dans cette guerre ? Que je ne fois point Pape , dit-il , dans fa lettre aux Evèqucs Allemands de fon parti , fi cela ri 'arrive avant la St. Pierre. La faine railbn nous aprend que quiconque prédit l'avenir , eft un fourbe ou un infenfé. Mais confidérons quelles erreurs régnaient dans les efprits des hommes L'Allrologie judiciaire fut toujours la fuperftition des {avants. On reproche à Grégoire d'avoir cru aux Aftrologucs. L'a&c de fa depofition à Brixen porte , qu'il fe mêlait de deviner , d'expliquer les fonges ; & c'ell fur ce fondement qu'on l'acculait de magie. On l'a traité d'impoiteur au fujet de cette fauife & étrange prophétie. Il fe peut faire qu'il ne fut que crédule.
Sa prédiction retomba fur Rodolphe fa créature. Il fut vaincu. Gode/roi de Bottillon neveu de la Comtelfe Matilde , le même qui depuis conquit Jérufalem , tua dans la mêlée cet Em- J( pereur que le Pape fe vantait d'avoir homme.
Qui croirait qu'alors le Pape , au lieu de rechercher Henri , écrivit à tous les Evêques Teutoniques , qu'il fallait élire un autre Souverain , à condition qu'il rendrait hommage au Pape comme fon vaflàl ? De telles lettres prouvent que la bâton contre Henri en Allemagne était encore très-puilfante.
C'était dans ce tems même que ce Pape ordoiuiait'à les Légats en Fiance d'exiger en tribut
S % un
2j6 Henri IV.
un denier d'argent par an pour chaque maifon, ainfi qu'en Angleterre.
Il traitait l'Efpagne plus defpotiquement r* il prétendait en être le Seigneur fuzerain & domanial ; & il dit dans fa feiziéme épitre , qu'il vaut mieux qu'elle apartieiuie aux Sarrazins , que de ne pas rendre hommage au St. Siège.
Il écrivit au Roi de Hongrie Salomon , Roi d'un pais à peine Chrétien : „ vous pouvez apreft- „ dre des anciens de votre pais que le roïaume 3, de Hongrie apartient à l'Eglife Romaine. „
Quelque téméraires que parai (Fent les entreprifes , elles font toujours la fuite des opinions dominantes. Il faut certainement que l'ignorance eût mis alors dans beaucoup de tètes , que l'Erglife était la maitrefle des Roïaumes , puifque le Pape écrivait toujours de ce ftile.
Son inflexibilité avec Henri n'était pas non plus fuis fondement. Il avait tellement prévalu fur l'efprit de la Comtelfe Maiïlàc , qu'elle avait fait une donation autentique de fes Etats au St. Siège , s'en réfervant feulement Pufufruit fa vie durant. On ne fait s'il y eut un a&e , un contract de cette concelFton. La coutume était de mettre fur l'autel une motte de terre quand on donnait fes biens à l'Eglife. Des témoins tenaient lieu de contradl. On prétend que Mutilât donna deux fois tous fes biens au St. Siège.
La vérité de cette donation, confirmée depuis par fon teltament , ne fut point révoquée en doute par Henri IV. C'elt le titre le plus autentique que les Papes aient réclamé. Mais ce titre même fut un nouveau fiijet de quetelles.
et Grégoire VIL 277
relies. La Comteffe Matilâe poflcdait la Tofca T ne , Mantoue , Parme , Reggio , Plaifance , Ferrare , Modéne , une partie de l'Ombrie & du Duché de Spolette , Vérone , prcfque tout ce qui elt apellé aujourdhui le Patrimoine de St. Pierre , de Viterbe jufqu'a Orviettc , avec une partie de la marche d'Ancone.
Henri IIL avait donné cette marche d'Ancone aux Papes, mais cette conceilion n'avait pas empêché la mére de la Comteflè Matilàe de fe mettre en pollèllion des villes qu'elle avait cru lui apartenir. Il femble que Mttilde voulut réparer après fa mort le tort qu'elle faifiit au St. Siège pendant fa vie. Mais elle ne pouvait donner les fiefs qui étaient inaliénables ; & les Empereurs prétendirent que tout ( fon patrimoine était fief de L'Empire. C'était donner des terres à conquérir*, & laiffer des guerres après elle. * 1 Henri IV. comme héritier & comme Seigneur fuzerajn ne vit dans une telle donation que la violation des droits de l'Empire. Cependant à la longue il a fallu céder au St. Siège une partie de ces Etats.
Henri IV. pourfuivant fa vengeance vint en- 1 08 j. fin afliéger le Pape dans Rome. Il prend cette partie de la ville en deqa du Tibre , qu'on apelle la Léonine. Il négocie avec les citoyens , tandis qu'il menace le Pape : il gagne les principaux de Rome par argent. Le peup!e fc jette aux genoux de Grégoire, pour le prier de détourner les malheurs d'un liège & de fléchir fous l'Empereur. Le Pontife inébranlable répond qu'il faut que l'Empereur renouvelle fa péni-
S 3 tence
*78 Henri IV.
tence s'il veut obtenir fon pardon.
Cependant le fiége traînait en longueur.
Henri IV. tantôt prêtent au fiége , tantôt force de courir éteindre des révoltes en Allemagne} io 8 j. prit enfin la ville d'alfaut. Il eft fingulicr que les Empereurs d'Allemagne ayent pris tant de fois Rome , & n'y ayent jamais régné. Rcftait Grégoire VIL à prendre. Réfugié dans le château St. Ange, il y bravait & excommuniait fon vainqueur.
Rome était bien punie de l'intrépidité de fon Pape. Robert Gidfcarà Duc de la Pouille , l'un de ces fameux Normands dout j'ai parlé , prit le tems de l'abfence de l'Empereur pour venir délivrer le Pontife mais en même tems il pilla Rome également ravagée & par les Impériaux qui afTié^eaient le Pontife , & par les # Napolitains qui le délivraient. Grégoire VIL mourut quelque tems après à Salerne, le 24 de Mai 108 5". laiifant une mémoire chère & refpedable au Clergé Romain, qui partagea fa fierté, odieufe aux Empereurs , & à tout bon citoyen qui confidere" les eifets de fon ambition inflexible. L'Eglife dont il fut le vengeur & la victime l'a mis au nombre des Saints , comme les peuple»
de l'antiquité déifiaient leurs défenfeurs.
La ComtelTe Aï at il de » n'ayant plus le Pape Grégoire , fe remaria bientôt après avec le jeune Prince Guelfe fils de Guelfe Duc de Bavière. * On vit alors de quelle imprudence était fa donation. Elle uvait quarante-deux ans, & elle, pouvait encore avoir des enfans qui euflent hérité d'une guerre civile.
et Grégoire VIL 279
La mort de Grégoire VIL n'éteignit point l'incendie qu'il avait allume. Ses fuccefleurs fc gardèrent bien de faire aprouver leurs élections par l'Empereur. L'Eglifc était loin de rendre hommage: elle en exigeait j & l'Empereur excommunié n'était pas d'ailleurs compté au rang des hommes. Un moine, Abbé du mont Carlin, clu Pape après le moine Hildebrand , & penfant en tout comme lui , mais qui ne fit que paner, Urbain IL né en France dans l'obfcurité , qui liégca onze ans , furent de nouveaux ennemis de l'Empereur.
Il me paraît fenfîble que le vrai fonds de la querelle était que les Papes & les Romains ne voulaient point d'Empereurs à Rome ; & le prétexte , qu'on voulait rendre facré , était que les Papes, dépofitaires des droits de FEglife, ne pouvaient foufrir que des Princes profanes inveftuTent les Evêques par la crolfe & l'anneau. Il était bien clair que les Evèques, fujets des Princes & enrichis par eux , devaient un hommage des terres qu'ils tenaient de leurs bienfaits. Les Empereurs & les Rois ne prétendaient pas donner le St. Efprit,* mais ils voulaient l'hommage du temporel qu'ils avaient donné. La forme d'une crofle & d'un anneau étaient des accclToires à la queftion principale. Mais il arriva ce qui arrive prefque toujours dans les difputes, on négligea le fonds , & on iè battit pour une cérémonie indifférente.
Henri IV. toujours excommunié & toujours perfécuté fur ce prétexte par tous les Papes de
" S 4 fou
280 Henri IV.. et Grégoire VIL
fon tems , éprouva les malheurs que peuvent caufer les guerres de religion & les guerres civiles. Urbain IL fufcita contre lui fon propre fils Conrad; & après la mort de ce fils dénaturé, fon frère, qui fut depuis L'Empereur, Henri V. fit la guerre à fon père. Ce f ut pour la féconde fois depuis Charlcmagne que les Papes contribuée rent à mettre les armes aux mains des enfans contre leurs pères.
Henri IV. trompé par Henri l'on fils, comme Louis le àèbojmaire l'avait été par les liens, lut en-
ïiotf. fermé dans Maycncc. Deux Légats l'y dépofent : deux députés de la diète , envoyés par fon fils, lui arrachent les ornemeus Impériaux.
. Bientôt après , échapé de fa prifon , pauvre, errant & fans fecours, iljnourut à Liège plus
7Aoûtmifcrab!e encore que Grégoire VIL & plus obf. curément , après avoir fi longtems tenu les yeux de l'Europe ouverts fur fes vidtoires , fur fes grandeurs , fur fes infortunes , fur fes vices & fes vertus. Il s'écriait en mourant. Dieu des vangeances vous vangerez ce parricide, de tout tems les hommes ont imaginé que Dieu exauçait les malédictions des mourans , & furtout des pères. Erreur utile & refpe&able fi elle arrêtait le crime. Une autre erreur plus généralement répandue parmi nous faifait croire que les excommuniés étaient damnés : Le fils d'Henri IV. mit le comble a fon impiété en affedant la pieté atroce de déterrer le corps de fon père inhumé dans la Cathédrale de Liège , & de le faire porter dans une cave à Spire. Ce fut ainli qu'il confomma fon hippocrifie dénaturée.
ÇHAP*
CHAPlT TRENTE -SEPTIEME.