‹ Collection Complette Des Œuvres de Mr. de VoltaireChapitre 69 sur 80 · DE LA PREMIERE · texte numérisé non relu

DE LA PREMIERE

froy, vendit au même Evêquc le peu qu'il avait en ce pais-là. Les moindres Seigneurs châtelains partirent à leurs frais, les pauvres gentilshommes fèrvirent d'Ecuyers aux autres. Le butin devait fe partager felon les grades , & félon les dépenfes des croifes. C'était une grande fourec de divillon , mais c'était auiîi un grand motif. La Religion , l'avarice , & l'inquiétude encourageaient également ces émigrations. On enrôla une infanterie innombrable , & beaucoup de limples cavaliers fous milie drapeaux différons. Cette foule de croifés fc donna rendez-vous à Conftantinople. Moines, Femmes, Marchands, Vivandiers, Ouvriers, tout partit , comptant ne trouver fur la route que des Chrétiens qui gagneraient des indulgences en les nourrillant. Plus de quatre-vingt mille de ces vagabonds fe rangèrent fous le drapeau de Coiicoiipètre , que j'apellerai toujours Vhermite Pierre. Il marchait en fandales & ceint d'une corde, à la tète de l'armée. Nouveau genre de v imité î

La première expédition de ce Général hermite fut d'alfiégcr une ville Chrétienne en Hongrie , nommée Malavilla , parce que l'on avait rcfufé des vivres à fes foldats de Jesus-Christ , qui malgré leur {ointe entreprife, fe conduifaient en voleurs de grand chemin. La ville fut prife d'aC faut , livrée au pillage , les habitans égorgés. L'hermite ne fut plus alors le maître de fes croifés , excités par la foif du brigandage. Un des Lieutenants de Thermitc, nommé Gaittier fatis

mrgent , qin commandait la moitié des troupes, agit de même en Bulgarie. On fe réunit bientôt contre ces brigands, qui furent prelque tous exterminés , & i'hermite arriva enfin devant Conitantinoplc avec vingt mille pcrfonnes mourant de faim.

Un prédicateur Allemand nommé GoJefcald , qui voulut jouer le même rôle , fut eneo*.

re phis maltraité. Dès qu'il fut arrivé avec fcs d.fcinles dans cette même Hongrie où fcs prédéceifcurs avaient fait tant de défordres, la feule vue de la croix rouge qu'ils portaient, fut un lignai auquel ils furent tous maii:;crés.

L ue autre horde de ces avanturiers, compose de pîus de deux cent mille pcrfonnes, tant femmes que prêtres , payfans , écoiiers , croyant qu'elle allait défendre Jesus-Chrïst, s'imagina qu'il fallait exterminer tous les juifs qu'on rencontrerait. Il y en avait beaucoup fur les frontières de France : Tout le commerce était entre leurs mains. Les Chrétiens , croyant venger Dieu , firent main-bafle fur tous ces malheureux. Il n'y eut jamais depuis Adrien un fï grand" maifacre de cette nation. Ils furent égorgés à Verdun , à Spire , à Worms , à Cologne , à Maycnce: & plusieurs fe tuèrent eux-mêmes, après avoir fendu le ventre à leurs femmes, pour ne pas tomber entre les mains des barbares. La Hongrie fut encore le tombeau de cette troificme armée de croifés.

Cependant I'hermite Fièvre trouva devant

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Conftantinople d'autres vagabonds Italiens & Allemands, qui fe joignirent à lui, & ravagèrent les environs de la ville. L'Empereur Alexis Comnène , qui régnait, était alfurément lage & modéré. Il fe contenta de fe défaire auplutôt de pareils hôtes. Il leur fournit des bateaux pour les tranfportcr au-delà du Boiphore. Le général Pierre fe vit enfin à la tète d'une armée Chrétienne contre les Mufulmans. Soliman , Soudan de Nicée , tomba avec fes Turcs aguerris fur cette multitude difperfée. Gautier fans argent y périt avec beaucoup de pauvre iioblclfe. L'hermite retourna cependant à Con- • Ibntinople , regardé comme un fanatique qui s était fait fuivre par des furieux.

Il n'en fut pas de même des chefs des croifés , plus politiques , moins cnthoufiaitcs , plus accoutumés au commandement, & conduifant des troupes un peu plus réglées. Godefroy de Bouillon menait foixante & dix mille hommes de pied & dix mille cavaliers couverts d'une armure complette fous plusieurs bannières de Seigneurs tous nmgés fous la fienne.

Cependant Hugues , frère du Roi de France Philippe I. marchait par l'Italie avec d'autres Seigneurs qui s'étaient joints à lui. Il allait tenter l a fortune. Prefque tout fon établilfement confinait dans le titre de frère d'un Roi très-peu puiffant par lui-même. Ce qui eu: plus étrange, c'eit que Robert Duc de Normandie , fils aiué de Guillaume le conquérant de l'Angleterre, quitta cette Normandie , ou il était à peine affermi. Cliaile d'Angleterre par fou cadet

Gnil-

Croisade. 34Ç

Guillaume le roux , il lui engagea encore la Normandie pour fuvenir aux frais de fon armement. C'était , dit-on , un Prince voluptueux & fuperf. titicux. Ces deux qualités , qui ont leur fourçe dans la faiblene , l'entraînèrent à ce voyage.

Le vieux Raimond, Compe de Touloufe, maître du Languedoc & d'une partie de la Provence , qui avait déjà combattu contre les Mufulmans en Efpagne , ne trouva ni dans fon âge ni dans les intérêts de fa patrie aucune raifon contre l'ardeur d'aller en Palcftine. Il fut un des premiers qui s'arma & palfa les Alpes , fuivi, dit-on, de près de cent mille hommes. Il ne prévoyait pas que bientôt on prêcherait une croifade contre fa propre famille.

Le plus politique de tous ces croifés , & peutêtre le feul, fut Bohémondf fils de ce Robert Guifcard conquérant de la Sicile. Toute cette famille de Normands, tranlplantée en Italie, cherchait à s'agrandir, tantôt aux dépens des Papes, tantôt fur les ruines de l'Empire Grec. Ce Bohémond avait lui-même longtems fait la guerre à l'Empereur Alexis en Epire & en Grèce,* & n'ayant pour tout héritage que la petite principauté de Tarente & fon courage, il profita de Venthoufiafme épidémique de l'Europe, pour rancmblcr fous fa bannière jufqu'à dix mille cavaliers bien armés & quelque infanterie, avec lefqucls il pouvait conquérir des Provinces , foit fur les Chrétiens , foit fur les Mahométans.

La Princeife Anne Commue dit que fon père fut allarmé de ces émigrations prodigieufes , qui fondaient dans fon pais. On eût cru , dit-elle,

que

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