DE JERUSALEM
DEpuis le quatrième fiécle le tiers de la terre eft en proie à des émigrations prck que continuelles. Les Huns venus de la Tartarie Chinoife s'établiifent enfin fur les bords du Danube , & de là ayant pénétré fous Attila dans les Gaules & en Italie , ils reftent fixés en Hongrie. Les Herulcs , les Gots , s'emparent de Rome. Les Vandales vont des bords de la mer Baltique fubjuguer PEfpagne & l'Afrique. Les Bourguignons envahirent une partie des Gaules: les Francs paffent dans l'autre. Les Maures aflferviiTent les Vandales qui régnaient en E£ pagne, tandis que ^d'autres Arabes étendaient leurs conquêtes dans la Perfe, dans l'Ane mineure , en Syrie , en Egypte. Les Turcs viennent des bords de la mer Cafpienne & partagent les Etats conquis par les Arabes.
Les Croifés de l'Europe inondent la Syrie en bien plus grand nombre que toutes ces nations enfemble n'en ont jamais eu dans leurs émigrations , tandis que le Tartare Gcngiskan fub-
jugue
la prise de Jérusalem. 3^3
jugue la haute A fie. Cependant au bout de quelque teins il n'cit rerîé aucune trace des conquêtes des croifés. Gengis , au contraire , ainli que les Arabes , les Turcs , & les autres , ont fait de grands ctabliifemens loin de leur patrie. Il fera peut-être aifé de découvrir les raifons du peu de fuccès des croifés.
Les mêmes circonftances produifènt les mêmes effets. On a vu que quand les flicceneurs de Mahomet eurent conquis tant d'Etats , la dilcorde les divifa. Les croifés éprouvèrent un fort à peu près femblable. Ils conquirent moins , & furent divifés plutôt. Voilà déjà trois petits Etats Chrétiens formés tout d'un coup en Alîe: Antioche, Jérufulem & Edelfe. Il s'en forma quelques années après un quatrième ; ce fut celui de Tripoli de Syrie, qu'eut le jeune BerJ tranâ fils du Comte de Touloufe. Mais pour conquérir Tripoli, il falut avoir recours aux vaiiieaux des Vénitiens. Ils prirent alors part à la croifade , & fe firent céder une partie de cette nouvelle conquête.
De tous ces nouveaux Princes qui avaient promis de faire hommage de leurs acquittions à l'Empereur Grec , aucun ne tint fa promeife , & tous furent jaloux les uns des autres. Eu peu de tems ces nouveaux Etats , divifés & fubcîivifes , panèrent en beaucoup de mains déférentes. Il s'éîeva , comme en France , de petits Seigneurs, des Comtes de Joppé, des Marquis de Galilée , de Siclon , d'Acre , de Céfarée. Soliman qui avait perdu Antioche & Nicée, tenait toujours la campagne, habitée d'ailleurs H. G. Tom. I. Z p tr
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pur des colons Mufulmans ; & fous Soliman , Se après lui on vit dans PAfie un mélange de Chrétiens , de Turcs, d'Arabes , fe fkifùnt tous la guerre. Un château Turc était voifin d'un château Chrétien, de même qu'en Allemagne les terres des Proteftans & des Catholiques font mutuellement interceptées.
De ce million de croifés bien peu reliaient alors. Au bruit de leurs fuccès, grofïis par la renommée, de nouveaux eflaîns partirent encore de l'Occident. Ce Prince Hugues, frére de Philippe I. ramena une nouvelle multitude , grofîie par des Italiens & des Allemands. On en compta trois cent mille ; mais en réduifant , ce nombre aux deux tiers , ce font encore deux cent mille hommes qu'il en coûta à la Chrétienté. Ceux-là furent traités vers Conftantinople à peu près comme les fuivans de Pierre thermitc. Ceux qui abordèrent en Afie, furent détruits par Soliman ; & le Prince Hugues mourut prefqu'abandonné dans l'Afie mineure.
Ce qui prouve encore , ce me femble , l'extrême faiblelfe de la principauté de Jérufalem , c'elt Pétablilfcment de ces religieux foldats , Templiers & Holpitalicrs. Il faut bien que ces moines, fondes d'abord pour fervir les malades, ne fuflènt pas en fureté, puifqu'ils prirent les armes. D'ailleurs, quand la fociété générale eft bien gouvernée , on ne fait guères d'alfociations particulières.
» Les religieux confacrés au fervice des blcC
fés a) r ant« fait vceu Me fe battre , vers l'an 1118. il fe forma tout d'un coup une milice /
Là prise dë Jérusalem. $f?
liée femblablc , fous le nom de Templiers , qui prirent ce titre, parce qu'ils demeuraient auprès de cette églife qui avait, difait-on , été autrefois le temple de Salomon. Ces établiiîomens ne font dûs qu'à des Français, ou du moins à des habitans d'un pais annexe depuis à la France. Raintond Dupuy , premier grand-maitre & inftituteur de la milice des Hofpitaliers , était de D au phi né.
A peine ces deux ordres furent-ils établis par les bulles des Papes , qu'ils devinrent riches & rivaux. Ils fe battirent les uns contre les autres aufli fniveut que contre les Mufulmans. Bientôt après, un nouvel ordre s'établit encore en faveur des pnuvres Allemands abandonnes dans la Paleitine : & ce fut Tordre des moines Teu- -toniques, qui devint après en Europe une milice de conquérans.
Enhn la foliation des Chrétiens était fi peu affermie , que Baudouin , premier Roi de .}érufalem , qui régna après la mort de Godefroy fou frère , fut pris prcfqu'aux portes de la ville par un Prince Turc.
Les conquêtes des Chrétiens s'aflaiblilfaient tous les jours. Les premiers Conquérans n'étaient plusj leurs fuccetfeurs étaient amollis. Déjà l'état d'Edetfè était repris par les Turcs fen 1 140. & Jérufalcm menacée. Les Empereurs ne voyant dans les Princes d'Antioche leurs voîfms que de nouveaux ufurpateuts , leur faif dent la guerre, non fans juftice. Les Chrétiens d' A lie prêts d'être accablés de tous côtés, follicitèrent en Europe une nouvelle croifule..
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La France avait commence la première inondation : ce fut à elle qu'on s'adreflà pour la féconde. Le Pape Eugène III. naguères difciple de St. Bernard , fondateur de Clcrvaux , choilit avec raifon fou premier maître pour être l'organe d'un nouveau dépeuplement. Jamais religieux n'avait mieux concilié le tumulte des affaires avec Pauftérité de fon état. Aucun n'était arrivé comme lui à cette confidération purement perfonnclle , qui elt au-deffus de l'autorité même. Son contemporain l'Abbé Sttger était premier miniftre de France ; fon difciple était Pape,* mais Bernard i firflple Abbé de Clervaux, était Poracle de la France & de l'Europe, î. A Vézélai en Bourgogne fut drelfé un échaffaut dans La place publique , où Bernard parut à côté de Louis lè jeune Roi de France. Il parla d'abord , & le Roi parla enfuite. Tout ce qui était préfent , prit la croix. Louis la prit le premier' des mains de St. Bernard. Le Miniftre Suger ne fut point d'avis que le Roi abandonnât le bien certain qu'il pouvait faire à fes Etats, pour tenter en Hongrie des conquêtes incertaines: mais l'éloquence de Bernard , & Pef. prit du tems , fans lequel cette éloquence n'était rien, l'emportèrent fur les confeils du Miniftre.
On nous peint Louis le jeune comme un Prince plus rempli de fcrupulcs que de vertus. Dans une de ces petites guerres civiles que le gouvernement féodal rendait inévitables en France, les troupes du Roi avaient brûlé Péglife de Vitry , & le peuple réfugié dans cette églifè avait péri dans les flammes. On perfuada aifément ' * • • au
. Digitizcd by
LA TRISE DE JERUSALEM. 3f7
au Roi qu'il ne pouvait expier qu'eu PaleuSne ce crime , qu'il eût mieux réparc en Franco par une adminiftration fige. Sa jeune femme, Eléonore de Guyenne, fe croifa avec lui, foie qu'elle l'aimât alors , foit qu'il fût de la bienféance de ces tems d'accompagner fon mari dans de telles guerres. .
Bernard s'était acquis un crédit fi fingulier , que dans une nouvelle aifembléc à Chartres on le choifit lui-même pour le Chef de la croif ule. Ce fait parait prefqu'jpcroyable ; mais tout cft croyable de l'emportement religieux des peuples. St. Bernard avait trop d'efprit pour s'expofer au ridicule qui le menaçait. L'exemple de l'hermite Pierre était récent. 11 relu là l'emploi de Général , & fe contenta de celui de Prophète.
De France il court en Allemagne. Il y trouve un autre moine qui prêchait la croifule. Il fit taire ce rival, qui n'avait pas la million du Pa* pe. Il donne ennil lui-même la croix rouge k l'Empereur Conrad III. & il promet publique T ment de la part de Dieu des vicloires contre les inralcles. Bientôt après un de fes difciples , nommé Fhi! : ppe, écrivit en France que Bernard avait fait beaucoup de miracles en Allemagne. Ce n'étaient pas à-la-vérité des morts re»iufcicés ; mais les aveugles avaient vu, les boiteux avaient marché, les malaies avaient été guéris. On peut compter parmi ces prodiges , qu'il prêchait partout en Français aux Allemands.
L'efpérance d'une victoire certaine entraîna à la luite de l'Empereur & du Roi de France la plupart des Chevaliers de leurs Etats. On
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compta , dit-on , dans chacune des deux armées foixante & dix mille gens-d'armes avec une cavalerie légère prodigieufe. On ne compta point les fantaiiins. On ne peut guères réduire cette féconde émigration à moins de trois cent mille perfonnes , qui joints aux treize cent mi'le que nous avons précédemment trouvé , fait juiqu'à cette époque feize cent mille h.tbitans tranf plantés. Les Allemands partirent les premiers, les Français enfuite. Il eO: naturel que de ces multitudes qui paffent $us un autre climat , les maladies en emportent une grande partie.
I/iiuempérance furtout caufh la mortalité dans l'armée de Conrad vers les plaines de Conftantinnplc. Dc-là ces bruits répandus dans l'Occident , que les Grecs avaient empoiibnné les puits & les fontaines. Les mêmes excès que les premiers croifés avaient commis , furent renouvelles par les féconds , & donnèrent les mêmes allarmcs à Maruel Camnéne, qu'ils avaient données à fon grand-pére Alexis.
Conrad, après avoir palfé le Bofphore , ie> eoiiduifit avec l'imprudence attachée à ces expéditions. La principauté d'Antioche fubfiftait. On pouvait k joindre à ces Chrétiens de Syrie, & attendre le Roi de France. Alors le grand nombre devait vaincre. Mais l'Empereur Allemand , jaloux du Prince d'Antioche & du Roi de France , s'enfonça au milieu de l'A fie mineure. Un Sultan d'Icône, plus habile que lui , attira dans des rochers cette pefante cavalerie Allemande, fatiguée, rebutée, incapable d'agir dans ce terrain. Les Turcs n'eurent que la peine
PirjfflTnrt hji fjnftjlf
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ne de tuer. L'Empereur blcfle , & n'ayant pi us auprès de lui que quelques troupes fugitives , fe fiuva vers Antioche , 6c de-là fit le voyage de Jérufalem en pèlerin, au-lieu d'y paraître en Général d'armée. Le fameux Frédéric Bqrberonjfh, fon neveu & Ton fucceflèur à l'Empire d'Allemagne , le fuivait dans ces voyages , aprenant chez les Turcs a exercer un courage que les Papes devaient mettre à de plus grandes épreuves.
L'entreprife de Louis le jeune eut le même fucecs. Il faut avouer que ceux qui l'accompagnaient , n'eurent pas plus de prudence ' que les Allemands, & eurent beaucoup moins de juftice. A peine fut-on arrivé dans la Thrace , qu'un Evèque de Langues propofa. de fe rendre maître de Conftantinople. Mais la' honte d'une telle action était trop fùre , & le fuccès trop incertain. L'armée Franraife pana l'Hellefpont fur les traces de l'Empereur Conrad.
Il n'y a perfonne , je crois , qui n'ait obfervé que ces puiiîantes armées de Chrétiens firent la guerre dans ces mêmes païs où Alexandre remporta toujours la vicloire avec bien moins de troupes contre des ennemis incomparablement plus puiifans que ne l'étaient alors les Turcs & les Arabes. Il fallait qu'il y eut dans la difcipli- 11e militaire de ces Princes croifés un défaut radical, qui devait néceflairement rendre leur courage inutile. Ce défaut était probablement l'efprit d'indépendance que le gouvernement féodal avait établi en Europe. Des Chefs finis expérience & fans art çonduifaient dans des païs inconnus des multitudes déréglées. Le Roi de
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3<S0 CROISAD. APRES 'LA PRISE DE JÊRUS.
France furprîs comme l'Empereur dans des rochers vers Laodicée , fut battu comme lui. Mais il elîuya dans Antiochc des malheurs domeiHques plus fenfiblcs que les calamités publiques. Rabnond prince d'Antioche, chez lequel il fe réfugia avec la Reine Elëonore fil femme, fut foupçonné d'aimer cette Princeife. Ou dit même qu'elle oubliait toutes les fatigues d'un li cruel voyage avec un jeune Turc d'une rare beauté , nommé Saladîn. La conclulion de toute cette entreprife fut que l'Empereur Conrad retourna prefque fcul en Allemagne , & le Roi ne ramena en France que fa femme & quelques courtifans. A fon retour il nt calfer ton mariage avec Eléonoya de Guyenne , & perdit ainli cette belle province de France, après avoir perdu en Afie la plus floriiïante armée que fon pais eût encore mife fur pied. Mille familles défolées éclatèrent en vain contre les prophéties de St. Bernard , qui en fut quitte pour fe comparer à Moyfe , lequel , difait-il , avait comme lui , promis de la part de Dieu aux Ifraélites de les conduire dans une terre heureufe, & qui vit périr la première géne ration dans les dclerts.
Après ces malheureulès expéditions, les Chrétiens de l'A fie furent plus divîfës que jamais entr'eux. La même fureur régnait chez les Mufulmans. Le prétexte de la Religion n'avait plus de part aux afftires politiques. Il arriva même vers Pan \i66. qa'Atnauri Roi de Jéruf ilem fe ligua avec le Soudan d'Egypte contre les Turcs. Mais à peine le Roi de Jcrulàlçm avait-il figue çç traité, qu'il le viola.
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Au milieu de tous ces troubles s'élevait le grand Saladin: c'était un Perlait d'origine du petit païs des Curdes, nation toujours guerrière & toujours libre. 11 fut au rang de ces capitaines qui s'emparaient des terres des Califes, & aucun ne fut stuffi puiflant que lui. Il conquit en peu de tems l'Egypte , la Syrie , l'Arabie , la Perle & la Méfopotamie. Saladin maître de tant de pais , fongea bientôt à conquérir le Roïaume de Jérufalem. De violentes factions déchiraient ce petit Etat, & hâtaient fa ruine. Guy de Lujtgnmi, couronné Roi, mais à qui on dilputait la couronne, ralfembla dans la Galilée tous ces Chrétiens divifés que le péril réimiftait, & marcha contre Saladin ; PEvëquc de Ptolémaïs portant la chappe par-dcfliis fa cuira/Te , & tenant entre fes bras une croix qu'on perfuada aux Chrétiens être la même qui avait été L'inftrument de la mort de Jesus-Christ.
Cependant tous les Chrétiens furent tués ou pris. Le Roi captif, qui ne s'attendait qu'à la mort, fut étonné d'être traité par Saladin comme aujourdhui les prifonniers de guerre le font pur les Généraux les plus humains.
£aW/// préK'nta de fa main à Lufignan une coupe de liqueur rafraîchie dans de la neige. Le Roi , après avoir bu , voulut donner £ i coupe à un de fes capitaines, nommé Renaud de Çlhttillon. C'était une coutume inviolable, établie chez les Mufulmails, & qui fe conferve encore chez quelques Arabes, de ne point faire mourir les prifonniers auxquels ils avaient donné à boire &à manger. Ce droit de l'ancienne
hoini-
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holpitalité était facré pour Saladin, Il ne fouffrit pas que Renaud de Ckttiilon bût après le Roi : ce Capitaine avait violé pluûeurs fois fa promet le. Le vainqueur avait juré de le punir; & montrant qu'il (avait fe venger comme pardonner, il abbattit d'un coup de fabre la tète de .ce perfide. Arrive aux portes de Jérufalem, qui ne pouvait plus fe défendre , il accorda à la Reine femme de Lttfigmn une capitulation qu'elle n'efpérait pas. Il lui permit de fe retirer ou elle voudrait. Il n'exigea aucune rançon des Grecs qui demeuraient dans la ville. Lorfqu'il fit fon encrée dans Jérufalem, plullcurs femmes vinrent fe jetter à fes pieds, en lui redemandant les unes leurs maris, les autres leurs enfuis, ou leurs péres qui étaient dans fes fers. Il les leur rendit avec une générofitc qui n'avait pas encore eu d'exemple dans cette partie du monde. Saladin fit laver avec de fedu-rofe, parles mains même des Chrétiens , la moiquée qui avait été changée en églife. Il y plaça une chaire magnifique , à laquelle Noradin Soudan d'Alep avait travaillé lui-même , & fit graver fur la porte ces paroles: „ le Roi Saladin , ferviteur de 3, Dieu , mit cette infeription après que Dieu „ eut pris Jéruf ilem par fes mains 7 . „
Il établit des écoles Mufiilmanes ; mais malgré fon attachement à fa Religion, il rendit aux Chrètiens orientaux l'églife du làint fépulcre. Il faut ajouter que Saladin, au bout d'un an, rendit la liberté à Guy de Utfignan , en lui (allant jurer qu'il ne porterait jamais les armes contre fon libérateur. Lufignan ne tint pas fa parole.
Peu-*
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Pendant que l'Alie mineure avait été le théâtre du zèle , de la gloire , des crimes & des malheurs de tant de milliers de croiles , la fureur d'annoncer la Religion les armes à la main s'était répandue dans le fond du Nord.
Nous avons vu, il n'y a qu'un moment, Charkmapte convertir l'Allemagne lèptentrionale avec le fer & le feu. Nous avons vu eniuite les Danois idolâtres faire trembler l'Europe , conquérir la Normandie , fins tenter jamais de faire recevoir l'idolâtrie chez les vaincus. A peine le Chiiftianifme fut affermi dans le Danncmarc , dans la Saxe & dans la Scandinavie , qu'on y prêcha une croifade contre les Payens du Nord qu'on apellait Sclaves, ou Slaves, & qui ont don- ,né le nom à ce pais qui touche à la Hongrie , & qu'on apelle Sclavonie. Les Chrétiens s'armèrent contre eux depuis Brème jufqu'au fond de la Scandinavie. Plus de cent-mille croifés portèrent la deftrudlion chez ces idolâtres. On tua beaucoup de monde : on ne convertit pcrfbnnc. On peut encore ajouter la perte de ces centmille hommes aux feize-cent-mille que le fanatifme de ces tems-là coûtait à l'Europe.
Cependant il ne reliait aux Chrétiens 1 d'Ade qu'Antioche , Tripoli , Joppé , & la ville de Tyr. Saladin polfédait tout le relie , foit par lui-même , foit par fon gendre le Sultan d'Iconium ou de Cogni.
Au bruit des victoires de Saladin , toute l'Europe fut troublée. Le Pape Clément UL remua la France , l'Allemagne , l'Angleterre. Philippe - Av.gujU qui régnait alors en France, u8$ 4
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& le vieux Henri IL Roi d'Angleterre , fufpcndirent leurs dirFércns , & mirent toute leur rivalité à marcher à Penvi au fecours de l'A fie. Us ordonnèrent chacun dans leurs Etats que tous ceux qui ne fe croiferaient point , payeraient le dixième de leurs revenus & de leurs biens meubles pour les frais de l'armement.
C'eft ce qu'on apelle la dixme Sulndhie. Taxe qui fervait de trophée à la gloire du conquérant.
Cet Empereur Frédéric Barheroujjs , fi fameux par les perfécutions qu'il efluya des Papes & qu'il leur fit foutFrir , fc croifa prcfqu'au même tems. Il lemblait être chez les Chrétiens d'Afie ce que Saladbi était chez les Turcs : Politique , grand Capitaine , éprouvé par la fortune , il conduilait une armée de cent cinquante mille combattans. Il prit le premier la précaution d'ordonner qu'on ne reçût aucun croifé qui n'eût au moins cent cinquante francs d'argent comptant : afin que chacun pût par Ion iiidufl trie prévenir les horribles difettes qui avaient contribué à faire périr les armées précédentes.
Il lui falut d'abord combattre les Grecs.
La Cour de Conitantinople , fatiguée d'être continuellement menacée par les Latins , fit enfin une alliance avec Saladin. Cette alliance révolta l'Europe. Mais il cft évident qu'elle était indifpenfablc. On ne s'allie point avec un. ennemi naturel fans ncceifité. Nos alliances d'aujourdhui avec les Turqs , moins néccllaires peut-être", ne caillent pas tant de murmures. Frédéric s'ouvrit un paifage dans la Thrace les armes à la
main
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main contre l'Empereur Ifaac Lange : & victorieux des Grecs, il gagna deux batailles contre le Sultan de Cogni ; mais s'étant baigné tout en lueur dans les eaux d'une rivière qu'on croit être le Cidnus , il en mourut ; & fes victoires furent inutiles. Elles avaient coûté cher fans-doute , puifque fon fils le Duc de Suabe ne put ralîembler de ces cent-cinquante mille hommes que fept à huit mille tout au plus. Il les conduit it à Antioche , & joignit ces débris à ceux du Roi de Jérufalem, Gui de Lufignan 9 qui voulait encore attaquer fon vainqueur Saladin , malgré la foi des fermens & malgré l'inégalité des armes.
Après plulieurs combats dont aucun ne fut décifif, ce fils de Frédéric Barbei'ouJJe , qui eût pu être Empereur d'Occident , perdit la vie près de Ptolémaïs. Ceux qui ont écrit qu'il mourut martir. de la chafteté , & qu'il eût pu rechaper par l'ufagc des femmes , font à la fois des panégyrilt-cs bien hardis & des phyficiens peu inftruits. On en dit autant depuis du Roi de France Louis VIII.
L'Afie mineure était un goufrc où l'Europe venait fe précipiter. Non feulement cette armée immenfe de l'Empereur Frédéric était perdue 5 mais des flottes d'Anglais , de Français , d'Italiens , d'Allemands , précédant encore l'arrivée de Phi lippe- Aiigujte & de Richard cœur de lion , avaient amené de nouveaux croifés & de nouvelles victimes.
Le Roi de France & le Roi d'Angleterre arrivèrent enfin en Syrie devant Ptolémaïs. ¥ r "C-
que
3^ D Ë S A t A D I Ht:
que tous les Chrétiens de l'Orient s'étaient rafc ièmblés pour aiîïéger cette ville. Saladin était embarraflé vers l'Euphrate dans une guerre civile. Quand les deux Rois eurent joint leurs forces à celles des Chrétiens d'Orient , on compta plus de trois cent mille combattans.
*î$o. Ptolémaïs à-la- vérité fut prife ; mais la di£ corde qui devait nécelTairement divifer deux rivaux de gloire & d'intérêt , tels que Philippe & Richard, fit plus de mal que ces trois cent mille ne firent d'exploits heureux. Philippe , fatigué de ces divifions , & plus encore de la fupériorité & de l'afcendant que prenait en tout Richard fon valîàl , retourna dans fa patrie , qu'il n'eût pas du quitter peut-être , mais qu'il eût dû revoir avec plus de gloire.
Richard demeuré maître du champ d'honneur , mais non de cette multitude de croifés * plus divifés entr'eux que ne l'avaient été les deux Rois , déploya vainement le courage le plus héroïque. Saladin qui revenait vainqueur de la Méfopotamie , livra bataille aux croifes près de Céfarée. Richard eut la gloire de defarmer Saladin : ce fut prefque tout ce qu'il gagna dans cette expédition mémorable.
Les fatigues , les maladies , les petits combats , les querelles continuelles ruinèrent cette grande armée : & Richard s'en retourna, avec "plus de gloire à-la-vérité que Philippe- Anintjie , mais d'une manière bien moins prudente. Il partit avec un feul vailîeau : & ce vaiifcau ayant fait naufrage fur les côtes de Venife , il traverfa déguifé & mal accompagné la moitié de L'Aile* - > magne.
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magne. Il avait offenle en Syrie par fes hauteurs un Duc d'Autriche , & il eut l'imprudence de palier par fes terres. Ce Duc d'Autriche le chargea de chaînes & le livra au barbare & "^-^ lâche Empereur Henri VI. qui le garda en prifon comme un ennemi qu'il aurait pris en guerre , & qui exigea de lui, dit-on , cent mille marcs d'argent pour la rançon.
Saladin qui avait fait un traité avec Richard , par lequel il laiifait aux Chrétiens le rivage de la mer depuis Tyr jufqu'à Joppé , garda fidèlement fa parole. Il mourut trois ans après ànp# Damas , admire des Chrétiens mêmes. Il avait fait porter dans fa dernière maladie , au lieu du drapeau qu'on élevait devant là porte , le drap qui devait Penfévelir ; & celui qui tenait cet éteudart de la mort , criait à haute voix : „ Voi-
là tout ce que Saladin , vainqueur de l'Orient , „ remporte de les conquêtes. „ On dit qu'il laiC fa par (on teitament des dillributions égales d'aumônes aux pauvres Mahométans , Juifs & Chrétiens : voulant faire entendre par cette difpoiîtion , que tous les hommes font frères , & que pour les fecourir il ne faut pas s'informer de ce qu'ils croient , mais de ce qu'ils foufrent.
L'ardeur des croifades ne s'amortiilàit pas : & les guerres de Philippe- Av.gv.fi e contre l'Angleterre & contre l'Allemagne n empêchèrent pas qu'un grand nombre de Seigneurs Français iig> fe croifat encore. Le principal moteur de cette émigration fut un Prince Flamand, ainfî que Godefroy de Bouillon Chef de la première. C'était Baudouin Comte de Flandres. Quatre
mille
368 Croisades.
mille Chevaliers , neuf mille Ecuyers , & vingt mille hommes de pied, compoferent cette crok fade nouvelle , qu'on peut apeller la cinquième.
Venife devenait de jour en jour une République redoutable , 'qui apuyait Ton commerce par la guerre. Il talut s'adrelfer à elle préférablcment à tous les Rois de l'Europe. Elle s'était mife en état d'équiper des flottes , que les Rois d'Angleterre, d'Allemagne, de France ne pouvaient alors fournir. Ces républicains indultrieux gagnèrent à cette croifade de l'argent & des terres. Premièrement ils fe firent payer quatre-vingt-cinq mille marcs d'argent pour tranfporter feulement l'armée dans le trajet. Secondement ils fe fervirent de cette armée même , à laquelle ils joignirent cinquante galères , pour faire d'abord h 201. des conquêtes en Dalmatie.
Le Pape Innocent III. les excommunia, foit pour la forme , foit qu'il craignit déjà leur grandeur. Ces croifés excommuniés n'en prirent pas moins Zara & fon territoire , qui accrut les forces de Venife.
Cette croifade fut différente de toutes les autres , en ce qu'elle trouva Conftantinople divifée , & que les précédentes avaient eu en tète des Empereurs affermis. Les Vénitiens , le Comte de Flandres , le Marquis de Montferrat joint à eux , enfin les principaux Chefs toujours politiques quand la multitude cft effrénée , virent que le tems était venu d'exécuter l'ancien projet contre l'Empire des Grecs.
Ifaac Lange avait été privé de la liberté & de l'ufage de la vue par fon frère Alexis. Le
fils