‹ Collection Complette Des Œuvres de Mr. de VoltaireChapitre 75 sur 80 · DERNIERE CROISADE · texte numérisé non relu

DERNIERE CROISADE

LOids IX. paraifTait un Prince deftiné à réformer l'Europe , fi elle avait pu l'être , à rendre la France triomphante & policée, & à être en tout le modèle des hommes. Sa piété , qui était celle d'un anachorète , ne lui ôta aucune vertu de Roi. Sa libéralité ne déroba riert à une fage économie. Il fut accorder une politique profonde avec une juftice exa&e : & peutêtre eft-il le feul Souverain qui mérite cette louange : prudent & ferme dans le confeil , intrépide dans les combats fans être emporté, compatuîant comme s'il n'avait jamais été que malheureux*

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heureux. Il n'eft pas donné à l'homme de porter plus loin la vertu.

Il avait conjointement avec la Régente fa mérc qui favait régner , reprimé l'abus de la ju-

voulaient que les officiers de jufticc faiiiflent les biens de quiconque était excommunié , fans examiner fi l'excommunication était jufte ou injufte* Le Roi distinguant très-fagement entre les loix civiles auxquelles tout doit être fournis , & les loix de l'Eglifè dont l'empire doit ne s'étendre que fur les confeiences , ne laifla pas plier les loix du roïaume fous cet abus des excommunications. Aiant dès le commencement de fon adminiftration , contenu les prétentions des Evèques & des Laïcs dans" leurs bornes , il avait reprimé les factions de la Bretagne : il a~ vait gardé une neutralité prudente entre les emportemens de Grégoire IX. & les vengeances de Frédéric II.

Son domaine déjà fort grand, s'était accru de plulieurs terres qu'il avait achetées. Les Rois de France avaient alors pour revenus leurs biens propres & non ceux des peuples. Leur grandeur dépendait d'une économie bien entendue, comme celle d'un Seigneur particulier.

Cette adminiftration l'avait mis en état de lever de fortes armées contre le Roi d'Angleterre Henri ÎÏL & contre des vaffaux de France unis avec l'Angleterre. Henri III. moins riche , moins obéi de fes Anglais , n'eut ni d'aufli bonnes troupes, ni d'aïuTi-tôt prêtes. Louis le battit deux fois ; & furtout à la journée de Tail-

lebourg

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ii4i»lebourg en Poitou. Le Roi Anglais s'enfuit devant lui. Cette guerre fut fui vie d'une paix utile. Les vaiiaux de France rentres dans leur devoir, n'en fortirent plus. Le Roi n'oublia pas xnème d'obliger l'Anglais à payer cinq mille livres llerlings pour les trais de la campagne, r Quand on fonge qu'il n'avait pas vingt-quatre ans lors qu'il le conduilit ainfi , & que fon caradtère était fort au deifus de fa fortune , on voit ce qu'il eût fait , s'il fût demeuré dans fa patrie , & on gémit que la France ait été ii malheureufe par ces vertus même , qui devaient fau Te le bonheur du monde.

L'an 1244. Louis attaqué d'une maladie violente , crut , dit - on , dans une létargie , entendre une voix qui lui oi'donn lit de prendre la croix contre les Infidèles. A peine put-il parler qu'il fit vœu de fe croifer. La Reine fa mére , la Reine f 1 femme , fon Confeil ,• tout ce qui l'aprochait , fentit le danger de ce vœu funelte. L'Eveque de Paris même lui en repréfenta les dangereufes conféquenecs ; mais Louis regardait ce vœu comme un lien fàcré qu'il n'était pas permis aux hommes de dénouer. Il prépara pen- Ii4j.dant quatre années cette expédition. Enfin lait fant à fa mere le gouvernement du roiaume, il pert avec fa femme, & fes trois frères que fui vent aulfi leurs époufes ; prefque toute la Chevalerie de France l'accompagne. Il y eut dans l'armée près de trois mille Chevaliers-Bannerets. Une partie de la flotte immenfe qui portait tant de Princes & de foldats, part de Marfeille , l'autre d'Aiguemortes , qui n'eft plus un port aujourd'hui. On

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On voit par les comptes de St. Louis* combien ces croifades apauvriilaient la France.

Il donnait au Seigneur de Vallery huit-mille livres pour trente Chevaliers. Le Connétable avait pour quinze Chevaliers trois milles livres. L'Archevêque de Reims & l'Evëque de Langrcs recevaient chacun quatre mille livres pour quinze C hevaliers. que chacun d'eux conduirait.. Cent foixante & deux Chevaliers mangeaient aux tables du Roi. Ces dépenfes , & les préparatifs étaient immenJès.

Si la fureur des croifades & la religion des fermens avaient permis à la vertu de Louis d'écouter la rarlbn, non feulement il eût vu le mat qu'il fùif ut à fou païs , mais l'injufHce extrême de cet armement qui lui paraiifait 11 jufte.

Le projet n'eik-il été que d'aller mettre les Français en poifellion de Jéruf ilcm , ils n'y avaient aucun droit. Mais on marchait contre le vieux & fage Mèlecfala • Soudan d'Egypte, qui certainement n'avait rien à démêler avec le Roi de France. Mèlecfala était Mufulman : c'était là le fcul prétexte de lui faire la guerre. Mais il n'y avait pas plus de raifon à ravager l'Egypte parce qu'elle fuivait les dogmes de Mahomet , qu'il n'y en aurait aujourdhui à porter la guerre à la Chine, parce que la Chine eft attachée à la morale de Coufucius.

Louis mouilla dans Tifle de Chypre: le Roi de cette ifle fe joint à lui. On aborde en Egypte, Le Soudan d'Egypte ne poifédait. point Jérufalem. La Paleltine alors était ravagée par les Çoralmins, Le Sultan de Syrie leur abandonnait

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nait ce malheureux païs , & le Calife de Bagdat toujours reconnu & toujours fans pouvoir, ne fe mêlait plus de ces guerres. Il reliait encore aux Chrétiens , Ptolemaïs , Tyr , Antiochc , Tripoli. Leurs divifions les expofaient continuellement à être écrafés par les Sultans Turcs & par les Corafmins.

Dans ces circonftances il efi: difficile de voir pourquoi le Roi de France choiliifait l'Egypte pour le théâtre de fa guerre. Le vieux Mèlccfala malade demanda la paix. On la refufa.

Louis était renforcé par de nouveaux fecours arrives de France , fuivis de foixante mille combattans , obéi, aimé, ayant en tète des ennemis déjà vaincus , un Soudan qui touchait à fa fin. Qui n'eût cru que l'Egypte & bientôt la Syrie feraient domptées ? Cependant la moitié de cette armée floriilante périt de maladie , l'autre moitié elt vaincue près de la Maf. . foure. St. Louis voit tuer fon frère Robert d'Artois. Il eft pris avec fes deux autres frères , le Comte d'Anjou & le Comte de Poitiers. Ce n'était plus alors Mélecfala qui régnait en Egypte ; c'était fon fils Almoadan. Ce nouveau Soudan avait certainement de la grandeur d'ame > car le Roi Louis lui ayant offert pour fa rançon & pour celle des prifonniers un million de befans d'or , Almoadan lui en remit la cinquième partic.

Ce Soudan fut maffaccé par les Mamélucs , dont fon père avait établi la milice. Le gouvernement , partagé alors , femblait devoir être funeltc aux Qurètiens. Cependant le Confcil

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Egyptien continua de traiter avec le Roi. Le Sire de Joinville raporte que ces Emirs même propofèrent, dans une de leurs anemblées, de thoifîr Louis pour leur Soudan.

Joinville était prilbnnier avec le Roi. Ce que raconte un homme de fon caractère , a du poids fans-doute. Mais qu'on faffe réflexion , combien dans un camp, dans une maifon, on eft mal informé des faits particuliers qui fe paflent dans un camp voifin, dans une maifon prochaine; combien il eft hors de vraifemblancc que des Mufulmans fongent à fe donner pour Roi un Chrétien ennemi , qui ne connaît ni leur langue, ni leurs mœurs, qui détefte leur Religion, & qui ne peut être regardé par eux que comme un chef de brigands étrangers,* on verra que Joinville n'a raporté qu'un difeours populaire. Dire fidèlement ce qu'on a entendu dire , c'eft fouvent raporter de bonne foi des chofes au moins fufpectes. Mais nous n'avons point la véritable hiftoire de Joinville', ce n'eft qu'une traduction infidèle qu'on fit du tems de François L d'un écrit qu'on n'entendrait aujourdhui que très difficilement.

Je ne faurais guères encore concilier ce que les Hiftoriens difent de la manière dont les Mufulmans traitèrent les prifonniers. Ils racontent qu'on les faifait fortir un à un d'une enceinte où ils étaient renfermés , qu'on leur demandait s'ils voulaient renier Jesus-Christ , & qu'on coupait la tète à ceux qui perfiftaient dans le Chriftianifme.

D'un autre côté ils attellent, qu'un vieil Emir

fit

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fit demander par interprète aux captifs, s'ilfc croyaient en Jesus-Christ.; & les captifs ayant dit qu'ils croyaient en lui: Confolez-vous , dit l'Emir ; „ puifqu'il eft mort pour vous , & qu'il » a fû reflufeiter , il faura bien vous fauver. „

Ces deux récits femblent un peu contradictoires 9 & ce qui eft plus contradictoire encore, * c'eft que ces Emirs fuient tuer des captifs dont ils efpéraient une rançon.

Au relie ces Emirs s'en tinrent aux huit cent mille befans auxquels leur Soudan avait bien voulu fe rellraindre pour la rançon des captifs. Et frijo.lorftju en vertu du traité , les troupes Françaifes qui étaient dans Damiette , rendirent cette ville, on ne voit point que ies yainqueurs £t£ fent le moindre outrage aux femmes. On îaif.

fa partir la Reine & fes bclles-fœurs avec réf. pcd. Ce n'eft pas que tous les foldats MufuL mans faflènt modères. Le vulgaire en tout pais eft féroce. Il y eut fans-doute beaucoup de violences commues , des captifs maltraités & tués. Mais enfin j'avoue que je fuis étonné que le foldat Mahométan n'exterminât pas un plus grand nombre de ces étrangers , qui des ports de l'Europe étaient venus fans aucune raifon ravager les terres de l'Egypte.

St. Louis y délivré de captivité, fc retire en Paleftine , & y demeure près de quatre ans avec les débris de fes vaiiïeaux & de fon armée. D va vifiter Nazaret , au lieu de retourner en Fran- • ce, & enfin ne revient dans fa patrie qu'après , la mort de la Reine Blanche fa mére ; mais il y rentre pour forcer une croifade nouvelle.

Son

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