ONZIÈME EMPEREUR
Il eft important d'obferver que dans ces tems d'anarchie , plufieurs bourgades d'Allemagne commencèrent à jouir des droits de la liberté naturelle , à l'exemple des villes d'Italie. Les unes achetèrent ces droits de leurs feigneurs , les autres les avaient foutenus les armes à la main. Les députés de ces villes concourent avec les évêques & les feigneurs , pour choifir un
86 Henri l' o i s e l e u r.
empereur , & font au rang des électeurs. Ainfi Henri I dit l'oifeleur , duc de Saxe , elt élu par les trois états. Rien n'eft plus conforme à la nature , que tous ceux qui ont intérêt d'être tien gouvernés, concourent à établir le gouvernement.
Depuis 921 jufqu'à 930.
Un des droits des rois de Germanie, comme des rois de France , fut toujours de nommer à tous les évêchés vacants.
L'empereur Henri a une courte guerre avec le duc de Bavière, & la termine en lui cédant ce droit de nommer les évêques dans la Bavière.
Il y a dans ces années peu d'événements qui intéreflent le fort de la Germanie. Le plus important eft l'affaire de la Lorraine. U était toujours indécis fî elle referait à l'Allemagne ou à la France.
Henri l'oifeleur foumet toute la haute & baffe Lorraine en 925, & l'enlève au duc Gifelbert, à qui les rois de France l'avaient donnée. Il la rend enfuite à ce duc , pour le mettre dans la dépendance de la Germanie. Cette Lorraine n'était plus qu'un démembrement du royaume de Lotharinge. C'était le Brabant , c'était une partie du pays de Liège difputée enfuite par l'évêque de Liège , c'était les terres entre Metz & la Franche- Comté , difputées aufli par l'évêque de Metz. Ce pays revint après à la France ; il en fut enfuite féparé.
Henri fait des loix plus intéreffantes que les événements & les révolutions dont le furcharge lTiiftoire. Il tire de l'anarchie féodale ce qu'on peut en tirer.Les vaflaux , les arrière-vaffaux fe foumettent à fournir des milices , & des grains pour les faire fubfifler. 11 change en villes les bourgs dépeuplés que les Huns , les Bohèmes, les Moraves, les Normands avaient dévaftés. Il bâtit Brandebourg , Mifnie , Slcfvich. Il y établit des marquis pour garder les marches de l' Allemagne. Il rétablit les abbayes d'Hertort & de Corbie ruinées. Il conftruit quelques villes, comme Gotha , Herfort , Goslar.
Les anciens Saxons, les Slaves, Abodrites, les Vandales leurs voifins font repouffes. Son prédéceffeur Conrad s'était fournis à payer un tribut aux Hongrois , & Henri l'oifeleur le payait encor. Il affranchit l'Allemagne de cène honte.
Henri l* oiseleur. 87 Depuis 930 jufqu'à 936.
On dit que des députés des Hongrois étant venus demander leur tribut , Henri leur donna un chien galeux. C'était une punition des chevaliers Allemands quand ils avaient commis des crimes , de porter un chien l'efpacc d'une lieue. Cette grofliéreté digne de ces tems-la , n'ôte rien à la grandeur du courage. 11 eft vrai que les Hongrois viennent taire plus de dégât que le tribut n'eût coûté ; mais enfin ils font repoufles & vaincus.
Alors il fait fortifier des villes pour tenir en bride les barbares. H lève le neuvième homme dans quelques provinces , & les met en garnifon dans ces villes. Il exerce la noblefle par des joûtes & des efpèces de tournois : il en fait un , à ce qu on dit , oii près de mille gentilshommes entrent en lice.
Ces tournois avaient été inventés en Italie par les rois Lombards, & s'appellaient batagliole.
Ayant pourvu à la défenfe de l'Allemagne , il veut enfin
Eaffer en itahe à l'exemple de fes prédéceffeurs , pour avoir 1 couronne impériale.
Les troubles & les fcandales de Rome étaient augmentés. Marofie, fille de Théodora, avait placé fur la chaire de St. Pierre le jeune Jean XI, né de l'on adultère avec Sergius III , & gouvernait l'éghfe fous le nom de fon fils. Les vicaires de Jésus étaient alors les plus fcandaleux & les plus impies de tous les hommes : mais l'ignorance des peuples était fi profonde , leur imbécillité fi grande, leur fuperftinon fi enracinée, qu'on refpe&ait toujours la place quand la perfonne était en horreur. Quelques tyrans qui accablaient l'Italie , les Allemands étaient ce crue Rome haïflait le plus.
Henri l'oifeleur comptant fur fes forces , crut profiter de ces troubles} mais il mourut en chemin dans la Thuringe en 936. On ne l'a appellé empereur que parce qu'il avait eu envie de l'être , & l'ulage de le nommer ainfi a prévalu.
O T H O N I , furnommi LE GRAND, DOUZIÈME EMPEREUR.
Voici enfin un empereur véritable. Les ducs & les comtes , les évêques, les abcès & tous les feigneurs puiflants qui fe trouvent à Aix-la-chapelle , élifent Othon , fils de Henri l'oifeleur. Il n'eft pas dit que les députés des bourgs aient donné leur voix. Il le peut faire que les grands feigneurs devenus plus puiflants fous Henri l'oifeleur , leur eufient ravi ce droit naturel : il fe peut encor que les communes, à l'élection de Henri l'oifeleur , euflent donné leurs acclamations & non pas leurs fuffrages.
L'archevêque de Mayence annonce au peuple cette élection , le facre , & lui met la couronne fur la tête. Ce qu'on peut remarquer , c'eft aue les prélats dînèrent à la table de l'empereur, & que les ducs de Franconie , de Suabe , de Bavière & de Lorraine , fervirent à table : le duc de Franconie , par exemple , en qualité de maître d'hôtel , & le duc de Suabe en qualité d'échanfon. Cette cérémonie fe fit dans une galerie de bois , au milieu des ruines d'Aix-la-Chapelle , brûlée par les Huns , & non encor rétablie.
Les Huns & les Hongrois viennent encor troubler la fête. Ils s'avancent jufqu'en Veftphalie , mais on les repoufle.
La Bohême était alors entièrement barbare , & à moitié chrétienne. Heureufement pour Othon, elle eft troublée par des guerres civiles. Il en profite aufli-tôt. Il rend la Bohême tributaire de la Germanie , & y rétablit le chruliamfme.
Othon tâche de fe rendre defpotique, & les feigneurs des grands fiefs , de fe rendre indépendants. Cette grande querelle , tantôt ouverte , tantôt cachée , fubûfte dans les efprits
depuis
ÛTHON I, DIT LE C t A H 9> 89
depuis plus de huit cents années , ainfi que Ja querelle de Rome & de 1 empire.
Cette lutte du pouvoir royal qui veut toujours croître , & de la liberté qui ne veut point céder , a longtems agité toute l'Europe chrétienne. Elle fiibfifta en Efpagne tant que les chrétiens y eurent les maures à combattre , après quoi l'autorité fouveraine prit le demis. C'eft ce qui troubla la France jufqu'au milieu du règne de Louis XI} ce qui a enfin établi en Angleterre le gouvernement mixte auquel elle doit fa grandeur ; ce qui a cimenté en Pologne la liberté du noble & l'efclavage du peuple. Ce même efprk a troublé la Suède & le Dannemarck , a fondé les républiques de SuuTe & de Hollande. La même caufe a produit partout différents effets. Mais dans les plus grands états la nation a prefque toujours été fac rince aux intérêts d'un feul homme, ou de quelques hommes; la raifon en eft, que la multitude obligée de travailler pour gagner fa vie , n'a ni le tems, ni le pouvoir d'être ambitieufe.
Le duc de Bavière refuie de faire hommage. Othon entre en Bavière avec une armée. B réduit le c\uc à quelques terres allodiales. Il crée un des frères du duc, comte palatin en Bavière, & un autre , comte palatin vers le Rhin. Cette dignité de cornu palatin eft renouvelée des comtes du Palais des empereurs Romains , & des comtes du palais des Francs.
U dorme la même dignité à un duc de Franconie. Ces palatins font d'abord des juges fuprêmes. Us jugent en dernier reffort au nom de l'empereur. Ce reffort fuprême de juftice eft, après une armée , le plus grand appui de la fouveraineté.
Othon difpofe à fbn gré des dignités & des terres. Le premier marquis de Brandebourg étant mort fans enfants , il donne le marquifat à un comte Gérard , qui n'était point parent du • mon.
Plus Othon affeétc le pouvoir abfolu , plus les feigneurs des grands fiefs s'y oppofent : & dès-lors s'établit la coutume d'avoir recours à la France pour foutenir le gouvernement féodal en Germanie contre l'autorité des rois Allemands.
Les ducs de Franconie, de Lorraine, le prince de Brunfvkk , s'adreffent à Louis d'outremer , roi de France. Louis d'outremer entre dans la Lorraine & dans i'Aliàce , & fe joint AnnaLts de l'Empire, M