II J
FRéderic I eft élu à Francfort par le confentement de tous les princes. Son fecretaire Amandus rapporte dans fes annales , dont on a confervé des extraits , que plufieurs feigneurs de Lombardie y donnèrent leur fufirage en ces termes : 6 vous officie^ orTiciati , fi vous y confente[ , Frédéric aura la force de Jon empire.
Ces officiati étaient alors au nombre de fix. Les archevêques de Mayence, de Trêves, de Cologne, le grand-écuyer , le grand-maître d'hôtel-, le çrand-chambellan : on y ajouta depuis Je grand-échanfon. Il parait indubitable que ces officiati étaient les premiers qui reconnaifïaient l'empereur élu, qui l'annonçaient au peuple, qui fe chargeaient de la cérémonie.
Les feigneurs Italiens affifterent à cette élection de Frédéric» Rien n'eft plus naturel. On croyait à Francfort donner l'em-
fîire Romain en donnant la couronne d'Allemagne -, quoique e roi ne fut nommé empereur Qu'après avoir été couronné à Rome. Le prédéceffeur de Frédéric Barberouffe n'avait eu aucune autorité , ni à Rome ni dans l'Italie : & il était de l'intérêt de l'élu que les grands vaflàux de l'empire Romain joigniffent leur fuffrage aux voix des Allemands.
L'archevêque de Cologne le couronne à Aix-la-Chapelle : & tous les évêaues Faveirifient qu'il n'a point l'empire par droit d'hérédité. Lavertiffement était inutile -, le fils du dernier empereur abandonné en était une aflez bonne preuve.
Son règne commence par l'action la plus impofànte. Deux concurrents , Svenon & Canut , difputaient depuis longtems le Dannemarck : Frédéric fe fait arbitre j il force Canut à céder fes droits. Svenon foumet le Dannemarck à l'empire dans la ville de Mersbourg. Il prête ferment de fidélité , il eft inverti par l'épée. Ainû , au milieu de tant de troubles > on voit des
Frédéric I, dit Barberôusse. 149
rois de Pologne , de Hongrie , de Dannemarck aux pieds du trône impérial.
Le marquifat d'Autriche eft érigé en duché en faveur de Henri Jafamergott qu'on ne connaît guère , & dont la poftérité s'éteignit environ un fiecle après.
Henri le lion , ce duc de Saxe de la maifbn Guelfe , obtient l'inveftiture de la Bavière , parce qu'il l'avait prefque toute reconquife } & il devient partifan de Frédéric Barberouffe autant qu'il avait été ennemi de Conrad I.
Le Pape Eugène III envoie deux légats faire le procès à l'archevêque de Mayence , accule d'avoir diifipé les tiens de fon églife, & l'empereur le permet.
En récompenfe Frédéric Barberouffe répudie fa femme , Marie de Vocbourg ou Vohenbourg, fans que le pape Adrien IV, alors fiégeant à Rome , le trouve mauvais.
Frédéric reprend fur l'Italie les deffeins de iês prédéceflêurjw Il réduit plufieurs villes de Lombardie qui voulaient fe mettre en républigue , mais Milan lui réfifte.
D le faint au nom de Henri fon pupille, fils de Conrad IHr des terres de la comtefle Mathilde , eu couronné à Pavie , & députe vers Adrien IV , pour le prier de le couronner empereur à Rome.
Ce pape eft un des grands exemples de ce crue peuvent le mérite perfonnel & la fortune. Né Anglais , fils d'un mendiant , longtems mendiant lui-même , errant de pays en pays avant de pouvoir être reçu valet chez des moines en Dauphiné ; enfin porté au comble de la grandeur , il avait d'autant plus d'élévation dans Pefprit qu'il était parvenu d'un érat plus abjecî- II voulait couronner un vaffal , & craignait de fe donner un maître. Les troubles précédents avaient introduit la coutume oue quand l'empereur venait fe faire facrer, le pape fe fortifiait, le peuple fe cantonnait, & l'empereur commençait par
i^o Frédéric I, dit Barberousse.
jurer que le pape ne ferait, ni tué, ni mutilé, ni dépouillé.
Le St. Siège était protégé , comme on Ta vu , par le roi de Sicile & de Naples , devenu voifin & vaflal dangereux.
L'empereur oc le pape fe ménagent l'un l'autre. Adrien enferme dans la fortercfle de Citta-di-caftello , s'accorde pour le couronnement , comme on capitule avec fon ennemi. Un chevalier armé de toutes pièces vient lui jurer fur l'évangile que fes membres & fa vie feront en fureté j & l'empereur lui livre ce fameux Arnaud de Brefcia qui avait foulevé le peuple romain contre le pontificat, & qui avait été fur le point de rétablir la république romaine. Arnaud eft brûlé à Rome comme un hérétique, & comme un républicain que deux fouverains prétendants au defpotifme s'immolaient.
Le pape va au devant de l'empereur qui devait , félon le nouveau cérémonial , lui baifer les pieds , lui tenir l'étrier , & conduire fa haquenée blanche l'efpace de neuf pas romains. L'empereur ne fanait point de difficulté de baifer les pieds : mais il ne voulait point de la bride. Alors les cardinaux s'enfuient dans Citta-di-caftello, comme fi Frédéric BarberoufTe avait donné le fîgnal d'une guerre civile. On lui fit voir que Lothaire II avait accepté ce cérémonial d'humilité chrétienne -, il s'y fournit enfin j & comme il fe trompait d'étrier , il dit qu'il n'avait pas appris le métier de palfrenier. C'était en effet un grand triomphe pour l'églife , de voir un empereur fervir de palfrenier à un mendiant , fils d'un mendiant, devenu évêque de cette Rome où cet empereur devait commander.
Les députés du peuple romain devenus aufli plus hardis depuis que tant de villes d'Italie avaient fonné le tocfin de la liberté » viennent dire à Frédéric : nous vous avons/ait notre citoyen & notre prince d'étranger que vous étier, &c. Frédéric leur impofe filence , & leur dit , Charlemagne or Othon vous ont conquis , je fuis votre maître , &c.
Frédéric eft facré empereur le 18 Juin dans St. Pierre.
On favait fi peu ce que c'était que l'empire , toutes les prétentions étaient fi contradictoires , que d'un côté le peuple romain fe fouleva , & il y eut beaucoup de fang verfé , parce que le pape avait couronné l'empereur fans l'ordre du fénat & du peuple ; & de l'autre côté le pape Adrien écrivait dam
Uigitize
Frédéric I, dit Barberousse. 151
toutes fes lettres , qu'il avait conféré à Frédéric le bénéfice de l'empire Romain , Beneficium imperii romani» Ce mot de Beneficium lignifiait un fief alors.
Il fit de plus expofer en public un tableau qui repréfentait Lothaire II aux genoux du pape Alexandre II , tenant les mains jointes entre celles du pontife , ce qui était la marque diftinctive de la vafTalité. L'infcription du tableau était :
Rex vtnit antc forts jurans prias urbis honora , Pofi homo fit Papa , fumit quo dantt coronam,
« Le roi jure à la porte le maintien des honneurs de Rome , » devient vaflal du pape , qui lui donne la couronne. »
On voit déjà Frédéric fort puûTant en Allemagne : car il fait condamner le comte palatin du Rhin à fon retour dans une diète pour des malverfations. La peine était félon l'ancienne loi de Suabe , de porter un chien fur les épaules un mille d'Al- v lemagne. L'archevêaue de Mayence eft condamné à la même peine ridicule. On la leur épargne. L'empereur fait détruire
f)lufieurs petits châteaux de brigands. Il époufe à Vurtzbourg a fille d'un comte de Bourgogne , c'eft-à-dire de la Franche- Comté , & devient par-là feigneur direct de cette comté rele-r vant de l'empire.
Le comte fon beau-père , nommé Renaud , ayant obtenu de grandes immunités en faveur de ce mariage , s'inritula le comte-franc , & c'eû de-là qu'eft devenu le nom de Franche- Comté.
Les Polonais refufent de payer leur tribut qui était alor» fixé à cinq cents marcs d'argent. Frédéric marche vers la Pologne. Le duc de Pologne donne fon frère en ôtage & fe foumet au tribut , dont il paie les arrérages.
Frédéric paffe à Befançon devenu fon domaine j il y reçoit des légats du pape avec les ambaiTadeurs de prefque tous les princes. Il fe plaint avec hauteur à ces légats du terme do
t<i Frédéric I, dit Barberousse.
bénéfice dont la cour de Rome ufait en parlant de l'empire , & du tableau où Lothaire II était repréfenté comme vaflal du St. Skge. Sa gloire & fa puiffance , ainfi que fon droit , juftifient cette hauteur. Un légat ayant dit : fi l'empereur ne tient pas t 'empire du pape , de qui le tient-il donc? Le comte palatin pour réponfc veut tuer les légats. L'empereur les renvoie à Rome.
Les droits régaliens font confirmés à l'archevêque de Lyon , reconnu par l'empereur , pour primat des Gaules. La jurifdiftion de l'archevêque eft par cet afte mémorable étendue fur tous les fiefs de la Savoie. L'original de ce diplôme fubfifte encor. Le fceau eft dans une petite bulle ou boëte d'or. Ceft de cette manière de fceller que le nom de bulle a été donné aux confirmions.
nç8.
L'empereur accorde le titre de roi au duc de Bohême Uladiflas fa vie durant. Les empereurs donnaient alors des titres à vie , même celui de monarque ; &" on était roi par la grâce de l'empereur, fans que la province dont on devenait roi fut un royaume -t de forte que l'on voit dans les commencements , tantôt des rois , tantôt des ducs de Hongrie , de Pologne , de Bohême.
Il pafTe-en Italie -, d'abord le comte Palatin , & le chancelier de l'empereur, qu'il ne faut pas confondre avec le chancelier de l'empire , vont recevoir les ferments de plufieurs villes ; ces ferments étaient conçus en ces termes : je jure d'être toujours fidèle à monfeigneur l'empereur Frédéric contre tous fes ennemis , &c. Comme il était brouillé alors avec le pape à caufe de l'avanture des légats à Befançon, il femblait que ces ferments fufTent exigés contre le St. Siège.
Il ne paraît pas que les papes fuflTent alors fouverains des terres données par Pépin , par Charlcmagne & par Odion I. Les commifTaires de l'empereur exercent tous les droits de la fouveraineté dans la marche d'Ancone.
Adrien IV envoie de nouveaux légats à l'empereur dans Augsbourg, où il aflemble fon armée. Frédéric marche à Milan. Cette ville était déjà la plus puiflante de la Lombardie : & Pavie & Ravenne étaient peu de chofe en comparaifon: elle
s'était
Frédéric I, dit Barberovsse. rjj
s'était rendue libre dès le teins de l'empereur Henri V; la fertilité de fon territoire & furtout fa liberté , l'avaient enrichie.
A rapproche de l'empereur elle envoie offrir de l'argent pour garder la liberté. Mais Frédéric veut l'argent & la fujétion. La ville eft afliégée & fe défend. Bientôt fes confuls capitulent : on leur ôte le droit de battre monnoie & tous les droits régaliens. On condamne les Milanais à bâtir un palais pour l'empereur , à payer 9000 marcs d'argent. Tous les habitants font ferment de fidélité. Milan fans duc & fans comte , fut gouvernée en ville fujette.
Frédéric fait commencer à bâtir le nouveau Lodi fur la rivière d'Adda. 11 donne de nouvelles loix en Italie , & commence par ordonner que toute ville qui tranfgreffera ces loix paiera 100 marcs d'or -, un marquis 50 ; un comte 40 ; & un feigneur châtelain 20. 11 ordonne qu'aucun fief ne pourra fe partager. Et comme les vaffaux, en prêtant hommage aux feigneurs des
frands fiefs, leur juraient de les fervir indiftinc~tement envers 1 contre tous , il ordonne que dans ces ferments on excepte toujours l'empereur ; loi fagement contraire aux coutumes féodales de France , par lefquelles un vaffal était obligé de fervir fon feigneur en guerre contre le roi : ce qui était comme nous l'avons dit ailleurs , une jurifprudence de guerres civiles.
Les Génois & les Pifans avaient depuis longtems enlevé la Corfe & la Sardaigne aux Sarrafins, & s'en difputaient encor la poffeflion. C'eft une preuve qu'ils étaient très puiffants. Mais Frédéric plus puiffant qu'eux , envoie des commiffaires dans ces deux villes ; & parce que les Génois le traverfent , il leur fait payer une amende de mille marcs d'argent, & les empêche de commuer à fortifier Gènes.
Il remet l'ordre dans les fiefs de la comteffe Mathilde , dont les papes ne poffédaient rien. Il les donne à un Guelfe , coufin du duc de Saxe & de Bavière. On oublie le neveu de cette comteffe , fils de l'empereur Conrad , lequel avait des droits fur ces fiefs. En ce tems l'univerfité de Bologne , la première de toutes les univerfîtés de l'Europe , commençait à s'établir , & l'empereur lui donne des privilèges.
Annales de t Empire* V
J54 FRÉDEEIC I, DIT B ARflEROVSSE.
Frédéric I commençait à être plus maître en Italie , que Char» Iemagne & Othon ne l'avaient été : il affaiblit le pape en foutenant les prérogatives des fénateurs de Rome , & encor plus en mettant des troupes en quartier d'hiver dans fes terres.
Adrien IV , pour mieux conferver le temporel , attaque Frédéric Barberouffe fur le fpiritueL II ne s'agit plus des inveftitures par un bâton courbe ou droit, mais du ferment que les évêques prêtent à l'empereur. Il traite cette cérémonie de facri- Iège , & cependant fous main il excite les peuples.
Les Milanais prennent cette t>ccafion de recouvrer un peu de liberté. Frédéric les fait déclarer déferteurs & ennemis de l'empire ,• & par l'arrêt leurs biens font livrés au pillage , & leurs perfonnes à l'efclavage \ arrêt oui refTemble plutôt à un ordre d'Attila qu'à une conftitution d un empereur chrétien.
Adrien IV faifit ce tems de trouble pour redemander tous fes fiefs de la comteflfe Mathilde , le duché de Spolette , la Sardaigne & la Corfe. L'empereur ne lui donne rien. Il afliége Crème qui avait pris le parti de Milan, prend Crème & la piHe. Milan refpira & jouit quelque tems du bonheur de devoir Si liberté à fon courage.
ii<5q.
Après la mort du- pape Adrien IV , lès cardinaux fe partagent. La moitié élit le cardinal Roland qui prend le nom d'Alexandre III , ennemi déclaré de l'empereur : l'autre choifit Oôavien fon partuan qui s'appelle Vi&or. Frédéric Barberoufle ufant de fes droits d'empereur , indique un concile à Pavie pour juger entre les deux compétiteurs. Alexandre refufe de reconnaître ce concile. Viftor s y préfente. Le concile juge en fa faveur. L'empereur lui badfe le* pieds & conduit fon cheval comme celui d'Adrien- Il fe foumettait à cette étrange cérémonie pour être réellement le maître.
Alexandre III , retiré dans Anagni , excommunie l'empereur & abfout fes fujets du ferment de fidélité. On voit bien que le pape comptait fur le fecours »des rois de Naples & de Sicile*, Jamais un pape n'excommunia un roi fans avoir un prince tout »
Frédéric I, dit Barberousss. ij*
prêt à foutenir par les armes cette hardieffe eccléfiaftique' : le pape comptait iur le roi de Napies & fur les plus grandes villes d'Italie.
Les Milanais profitent de ces divifions. Ils oient attaquer Tannée impériale à Carentia à quelques milles de Lodi ; & remportent une grande victoire. Si les autres villes d'Italie avaient fécondé Milan c'était le moment pour délivrer à jamais ce beau pays du joug étranger.
nia.
L'empereur rétablit fon armée & <ês affaires : les Milanais bloqués manquent de vivres \ ils capitulent. Les confuls & huit chevaliers , chacun l'épée nue à la main , viennent mettre leur» épées aux pieds de l'empereur à Lodi. L'empereur révoque l'arrêt oui condamnait les citoyens à la fervitude , & qui livrait leur ville au pillage. Mais à»peine y eft-il entré ie 17 de Mars qu'il fait démolir les portes, les remparts , tous les édifices publics, & on feme du (èl fur leurs ruines , félon l'ancien préjugé très faux que le fel eft l'emblème de la ftérilité. Les Huns , les Goths , les Lombards n'avaient pas ainfi traité l'Italie.
Les Génois quifè prétendaient libres, viennent prêter ferment de fidélité j & en protestant qu'ils ne donneront point de tribut annuel, ils donnent 1 200 marcs d'argent. Ils promettent d'équiper une flotte pour aider l'empereur à conquérir la Sicile & la Pouille & Frédéric leur donne en fief ce qu'on appelle larivière de Gènes , depuis Monaco jufqu'à Porto-venère.
Il marche à Bologne , qui était confédérée avec Milan , il y protège les collèges , & fait démanteler les murailles. Tout fe foumet à fa puiftance.
Pendant ce tems l'empire fait des conquêtes dans le Nord, Le duc de Saxe s'empare du Meklenbourg , pays des Vandales, & y tranfplante des colonies d'Allemands.
Pour rendre le triomphe de Frédéric Barberoufle complet, le pape Alexandre III , fon ennemi , fuit de l'Italie & (e retire en France. Frédéric va à Be&nçon pour intimider le roi de France , & le détacher du parti d'Alexandre.
1)6 JFréderic I, dit Barberousse.
C'eft dans ce tems de fa puiffance qu'il Tomme les rois de Dannemarck , de Bohême & de Hongrie de venir à fes ordres, donner leur voix dans une diète contre un pape. Le roi de Dannemarck Valdemar I , obéit -, il fe rendit à Befançon. On dit qu'il n'y fit ferment de fidélité que pour le refte de la Vanaalie qu'on abandonnait à fes conquîtes. D'autres difent qu'il renouvella l'hommage pour le Dannemarck. SH1 eft ainfi , c'eft le dernier roi de Dannemarck qui ait fait hommage de fon royaume à l'empire. Et cette année u6i devient par-là une grande époque.
L'empereur va à Mayence , dont le peuple excité par des moines avait maflacré l'archevêque. Il fait rafer les murailles de la ville ; elles ne furent rétablies que longtems après.
Erfort , capitale de la Thuringe , ville dont les archevêques de Mayence ont prétendu la feigneurie depuis Othon IV , eft ceinte de murailles, dans le tems qu'on détruit celles de Mayence.
Etabliflement de la fociété des villes anféatiques. Cette union avait commencé par Hambourg & Lubeck , qui faifaient quelque négoce à l'exemple des villes maritimes de l'Italie. Elles fe rendirent bientôt utiles & puiflantes, en fournùTant du moins le néeeflaire au nord de l'Allemagne. Et depuis lorfque Lubeck qui appartenait au fameux Henri le lion , & qu'il fortifia , fut déclarée ville impériale par Frédéric Barberoufle , & la première des villes maritimes : lorfqu'elle eut le droit de battre monnoie, cette monnoie fut la meilleure de toutes , dans ces pays où l'on n'en avait frappé jufqu'alors qu'à un très bas titre. De-là vient , à ce qu'on a cru , l'argent flerling. De- là vient que Londrescompta par livres fterlings quand elle fe fut afTociée aux villes anféatiques*
Il arrive à l'empereur ce qui était arrivé à tous fes prédécesseurs : on fait contre lui des ligues en Italie tandis qu'il eft en Allemagne. Rome fe ligue avec Venifè par les foins du pape Alexandre III. Venife imprenable par ia rltuarion, était redoutable par fon opulence ; elle avait acquis de grandes
FREDERIC I, Dît BàRBEROUSSE. IJ7
richefles dans les croifades , auxquelles les Vénitiens n'avaient jufqu'alors pris part qu'en négociants habiles.
Frédéric retourne en Italie , & ravage le Véronois qui était de la ligue. Son pape Viélor meurt. Il en fait facrer un autre , au mépris de toutes les loix , par un évêque de Liège. Cet uiurpateur prend le nom de Paical.
La Sardaigne était alors gouvernée par quatre baillis. Un d'eux qui s'était enrichi vient demander à Frédéric le titre de roi , & l'empereur le lui donne. Il triple partout les impôts , & retourne en Allemagne avec affez d'argent pour fe faire craindre.
Diète de Vurtzbourg contre le pape Alexandre IH. L'empereur exige un ferment de tous les princes & de tous les évêques de ne point reconnaître Alexandre. Cette diète efl célèbre par les députés d'Angleterre qui viennent rendre compte des droits du roi oc du peuple , contre les prétentions de l'églife de Rome.
Frédéric , pour donner de la confidération à fon pape Pafcal , lui fait canorîifer Charlemagne. Quel faint, & quel faifeur de faints ! Aix-la-Chapelle prend le titre de la capitale de l'empire , quoiqu'il n'y ait point en effet de capitale. Elle obtient le droit de battre monnwie.
no'o'.
Henri le lion , duc de Saxe Se de Bavière , ayant augmenté prodigieufement fes domaines , l'empereur n'eft pas fiché de voir une ligue en Allemagne contre ce prince. Un archevêque de Cologne hardi & entreprenant , s'unit avec plufieurs autres évêques , avec le comte Palatin , le comte de Thuringe & lé marquis de Brandebourg. On fait à Henri le lion une guerre fangtante. L'empereur les laifle fe battre & pafle en Italie.
Les Pifam & les Génois plaident à Locfi devant l'empereur pour la poiîemon de la Sardaigne , & ne l'obtiennent ni les uns ni les autres»
1 5-8 Frédéric I, dit BaMERQUSSe.
Frédéric va mettre à contribution la Pentapole Ci fblemneUlement cédée aux papes par tant d'empereurs, & patrimoine inconteftable de l'eglife.
La ligue de Venife & de Rome , & la haine que le pouvoir defpotique de Frédéric infpire , engagent Crémone , Bergame , Brefcia , Mantoue , Ferrare & d'autres villes à s'unir avec les> Milanais. Toutes ces villes & les Romains prennent en» même • tems les armes.
Les Romains attaquent vers Tufculum une partie â*e l'année impériale. Elle était commandée par un archevêque de Mayencc très célèbre alors, nommé ChrilKern, & par un archevêque de Cologne. C'était un fpe&acle rare de voir ces deux prêtres entonner une chanfon allemande pour animer leurs troupes au combat.
Mais ce qui marquait bien la décadence de Rome , c'eft qu? les Allemands dix fois moins nombreux , défirent entièrement les Romains. Frédéric marche alors d'Ancone à Rome h il l'atra* que , il brûle la ville Léonine * & l'églife de St. Pierre eft prefque connimée.
Le pape Alexandre s'enfuit à Bénévent. L'empereur fè fait couronner avec l'impératrice Béatrix , par fon anti-pape Pafcal , dans les ruines de St. Pierre.
De-là Frédéric revole contre les villes confédérées, La contagion qui défoie fon armée , les met pour quelque tems es fureté. Les troupes Allemandes vi&orieules des Romains étaient fouvent vaincues par l'intempérance & par la chaleur du climat.
Alexandre m trouve le fecret de mettre à la fois dans (on parti Emanuel , empereur des Grecs , & Guillaume , roi de Sicile , ennemi naturel des Grecs ; tant on croyait l'intérêt commun de fe réunir contre Barberoune,
En effet , ces deux puùTançes envoient au pape de l'argent & quelques troupes. L'empereur à la tête d'une armée très diminuée , voit les Milanais relever leurs murailles fous fes yeux t & prefque toute la Lombardie conjurée contre lui. U fe retire vers le comté de Maurienne. Les Milanais enhardis le pour Auvent
Frédéric I, dit Barberousse. rjo
dans les montagnes* Il échappe à grand peine , & fe retire en Alface , tandis que le pape l'excommunie.
L'Italie relpire par fa retraite. Les Milanais fe fortifient Ils bâtiflent aux pieds des Alpes la ville d'Alexandrie à l'honneur du pape. Ceu Alexandrie de la paille , ainfi nommée , à caufe de les maifonnettes couvertes de chaume, qui la dillinguent d'Alexandrie fondée par le véritable Alexandre.
En cette année Luneboure commence à devenir une ville.
L'évêque de Vurtzbourjz obtient la jurifdiftion civile dans le duché de Franconie. Ceft ce qui fait que fes fucceûeurs ont eu la dire&ion du cercle de ce nom.
Guelfe, coufin germain du fameux Henri le lion, duc de Saxe & de Bavière , lègue en mourant à l'empereur le duché de Spolette , le marouifat de Tofcane , avec les droits fur la Sardaigne , pays réclamé par tant de compétiteurs , abandonné à lui-même & à fes baillis , dont l'un fe difait roi»
ii 69.
Frédéric fait élire Henri fon fils ainé , roi des Romains , tandis qu'il eft prêt à perdre pour jamais Rome & l'Italie.
Quelques mois après il fait élire fon fécond fils Frédéric, duc d'Allemagne , & lui affine le duché de Suabe : les auteurs étrangers ont cru que Frédéric avak donné l'Allemagne entière à Ion fils , mais ce n'étak que l'ancienne Allemagne proprement dite. Il n'y avait d'autre roi de la Germanie , nommée Allemagne,, que l'empereur.
Frédéric n'eft pïm reeônitaiâable. D négocie avec le pape au lieu d'aile* combattre. Ses armée» & fon tréfor étaient donc diminués.
Les Danois prennent Stettin. Henri le lion au lieu d'aider Pempereur à recouvrer l'Italie , le croife avec fes chevaliers. Saxons pour aUer fe battre dans la Paleftine.
Henri le lion trouvant une trêve établie en Afie, s'en retourne par l'Egypte* Le Soudan voulut étonner l'Europe par &
160 Frédéric I, dit Barberousse.
magnificence & fa générofité : il accabla de préfents le duc de Saxe & de Bavière : & entre autres , il lui donna quinze cents chevaux arabes.
L'empereur aflemble enfin une diète à Vorms , & demande du fecours à l'Allemagne , pour ranger l'Italie fous fa puiffance.
Il commence par envoyer une petite armée , commandée par ce même archevêque de Mayence qui avait battu les Romains.
Les villes de Lombardie étaient confédérées, mais jaloufes les unes des autres. Lucques était ennemie mortelle de Pife » Gènes l'était de Pife & de Florence ; & ce font ces divifions qui ont perdu à la fin l'Italie.
L'archevêque de Mayence Chriftiern , rétiffit habilement à détacher les Vénitiens de la ligue. Mais Milan , Pavie , Florence, Crémone , Parme , Bologne font inébranlables , & Rome les fourient.
Pendant ce tems Frédéric eft obligé d'aller appaifer des troubles dans la Bohême. Il y dépoffede le roi Ladillas , & donne la régence au fils de ce roi. On ne peut être plus abfolu qu'il l'était en Allemagne , & plus faible alors au aelà des Alpes.
Il pafle enfin le mont Cenis. Il affiege cette Alexandrie bâtie pendant fon abfence, & dont le nom lui était odieux } & commence par faire dire aux habitants que s'ils ofent fe défendre , on ne pardonnera ni au fexe ni h l'enfance.
J*es Alexandrins feçourus par les villes confédérées fortent fur les impériaux , $c les battent à l'exemple des Milanais. L'empereur pour comble de difkrace eit abandonné par Henri le lion , qui fe retire avec fes Saxons , très indupofé contre BarberoufTe , qui gardait pour lui les terres de Mathilde.
Il femblait que l'Italie allai; être libre pour jamais,
Frédéric I, dit Barberousse. i6t
ii j6.
Frédéric reçoit des renforts d'Allemagne. L'archevêque de Mayence eft à l'autre bout de l'Italie , dans la marche d'Ancone , avec fes troupes.
La guerre eft pouffée vivement des deux côtés. L'infanterie milanailè , toute armée de piques , défait toute la gendarmerie impériale. Frédéric échappe à peine pourfuivi par les vainqueurs. Il fe cache & fe /auve enfin dans Pavie.
Cette viftoire fut le fignal de la liberté des Italiens pendant plulieurs années : eux feuls alors purent fe nuire.
Le fuperbe Frédéric prévient enfin & follicite le pape Alexandre , retiré dès longtems dans Anagnia , craignant également les Romains qui ne voulaient point de maître , & l'empereur qui voulait Yè tre.
Frédéric lui offre de l'aider à dominer dans Rome , de lui reftituer le patrimoine de St. Pierre , & de lui donner une partie d«.s terres de la comteffe Mathilde. On aûemble un congrès à Bologne.
il 77.
Le pape fait transférer le congrès à Venife , où il fe rend Au* les vaiffeaux du roi de Sicile. Les ambafladeurs de Sicile , & les députés des villes lombardes y arrivent les premiers. L'archevêque de Mayence Chriftiern y vient conclure la paix.
Il eft difficile de démêler comment cette paix , qui devait aflurer le repos des papes & la liberté des Italiens , ne fut qu'une trêve de fix ans avec les villes lombardes, & de quinze ans avec la Sicile. Il n'y fut pas aueftion des terres de la comtelTe Mathilde , qui avaient été la bafe du traité.
Tout étant conclu , l'empereur fe rend à Venife. Le duc le conduit dans fa gondole à St. Marc. Le pape l'attendait à la porte , la tiare fur la tête. L'empereur fans manteau , le conduit au choeur , une baguette de bedeau à la main. Le pape prêcha en latin que Frédéric n'entendait pas. Après le fermon , l'empereur vient baifer les pieds du pape , communie de fâ main , conduit fa mule dans la place de St. Marc aufortir de l'é^life* & Alexandre III s'écriait : Dieu a voulu qu'un vieillard & un Annales de FEmpire, X
ttfi Frédéric I, dit Barberousse.
prêtre triomphât tf un empereur puijjant & terrible. Toute l'Italie regarda Alexandre III comme Ion libérateur & Ton père.
La paix fut jurée fur les évangiles par douze princes de l'empire. On n'écrivait guère alors ces traités. Il y avait peu de claufes ; les ferments fuffifaient : peu de princes Allemands Savaient lire & ligner , & on ne fe fervait de la plume qu'à Rome. Cela reflemble aux tems fauvages qu'on appelle héroïques.
Cependant on exigea de l'empereur un afte particulier fcellé de fon fceau , par lequel il promit de n'inquiéter de fix ans les villes d'Italie.
Comment Frédéric Barberouflè ofait-il après cela paflêr par Milan , dont le peuple traité par lui en efclave , l'avait vaincu ? il y alla pourtant en retournant en Allemagne»
D'autres troubles agitaient ce vafte pays, guerrier, puifiant & malheureux, dans lequel il n'y avait pas encor une ifeule ville comparable aux médiocres dé l'Italie.
Henri le lion , maître de la Saxe & de la Bavière , fàifait toujours la guerre à plusieurs évêques, comme l'empereur l'avait faite au pape. Il fuccomba comme lui , & par l'empereur même.
L'archevêque de Cologne aidé de la moitié de la Veftphalie f J archevêque <te Magdebourg, un évêque d'Halberftadt , étaient •opprimés par Henri 4e lion , & lui fanaient tout le mal qu'ils pouvaient. Piefcroe toute l'Allemagne embrafle leur partL
Henri le lion eit le quatrième duc de Bavière mis au barn rie l'empire dans la diète <le Coflar. Il râlait une puuTante armée pour mettre l'arrêt a exécution. Ce prince était plus puuTant que ^empereur. Il commandait alors depuis Lubeck iufqu'au mihea »de La Veûphalie. Il avait outre la Bavière , la Stirie & la 'Carinthie. L'archevêque de Cologne fon ennemi eft chargé de ^exécution du ban»
Parmi les vaffaux de l'empire qui amènent des troupes âs .Farchevêque de Cologne , on voit un Philippe , comte de Flandre , ainfi qu'un comte> de Hainaut , & un duc de Bra- &mt y &c. Cela pourait faire ctoire , que la Flandre proprement;
Frédejuc I, dit Barberoussl l6*J
dite fe regardait toujours comme membre de l'empire, quoique pairie de la France : tant le droit féodal traînait après lui d'incertitudes.
Le duc Henri fe défend dans la Saxe ; il prend la Thuringe, il prend la HeiTe , il bat l'armée de l'archevêque de Cologne.
La plus grande partie de l'Allemagne eft ravagée par cette guerre civile , effet naturel du gouvernement féodal. Il eft même étrange que cet effet n'arrivât pas plus fouvent.
Apres quelques fuccès divers, l'empereur tient une diète dans le château de Gelnhaufen vers le Rhin. On y renouvelle , on y confirme la profcription de Henri le lion. Frédéric y donne la Saxe à Bernard d'Anhalt , fils d'Albert l'ours , marquis de Brandebourg. On lui donne auffi une partie de la Veftphalie. La maifon d'Anhalt parut alors devoir être la plus piri£ fânte de l'Allemagne.
La Bavière eft accordée au comte Othon de Vitelsbach , chef de la cour de }uftice de l'empereur. C'eft de cet Othoi* Vhelsbach que defcendent les deux maifons électorales de Bavière qui régnent de nos jours après tant de malheurs. Elles doivent leur grandeur à Frédéric Barberoufle.
Des que ces feigneurs furent inveftis , chacun tombe fur Henri le lionj & l'empereur fe met lui-même à la tête de l'armée.
On prend au duc Henri , Lunebourg dont il était maître j on attaque Lubeck dont il était le protecteur} & le roi de Dannemarck Valdemar aide l'empereur dans ce fiege de Lubeck:
Lubeck déjà riche , & qui craignait de tomber au pouvoir du Dannemarck, fe donne à l'empereur , qui la déclare ville impériale , capitale des villes de la mer Baltique , avec la permiflion de battre monnoie.
Le duc Henri ne pouvant plus réfîfter , va fe jeter aux pieds de l'empereur , qui lui promet de lui conferver Brunfvick & Lunebourg : refte de tant d'états qu'on lui enlevé.
Henri le lion paffe à Londres avec fa femme , chez- le
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roi Henri II Ton beau-père. Elle lui donne un fils nommé Othon; c'eft le même qui tut depuis empereur fous le nom d'Othon IV, & c'eft d'un frère de cet Othon IV , que defcendent les princes qui régnent aujourd'hui en Angleterre. De forte que les ducs de Brunfvick , les rois d'Angleterre , les ducs de Modène ont tous une origine commune , & cette origine eft italienne.
L'Allemagne eft alors tranquille. Frédéric y abolit plufieurs coutumes barbares ; entre autres celle de piller le mobilier des morts ; droit horrible que tous les bourgeois des villes exerçaient au décès d'un bourgeois aux dépens des héritiers, & qui caufait toujours des querelles fanglantes, quoique le mobilier fut alors bien peu de ehofe.
Toutes les villes de la Lombardie jouiflent d'une profonde paix & reprennent la vie.
Les Romains perfiftent toujours dans l'idée de fe fouftraire au pouvoir des papes , comme à celui des empereurs. Ils chaffent de Rome le {tape Lucius III , fucceflfeur d'Alexandre.
Le fénat eft le maître dans Rome. Quelques clercs qu'on prend pour des efpions du pape Lucius III , lui font renvoyés avec les yeux crevés ; inhumanité trop indigne du nom romain.
Frédéric I déclare Ratisbonne , ville impériale. Il détache le Tirol de la Bavière j il en détache auffi la Stirie, qu'il érige en duché.
Célèbre congrès à Plaifance le 30 Avril , entre les commiffcires de l'empereur & les députés de toutes les villes de Lombardie. Ceux de Venife même s'y trouvent. Ils conviennent que l'empereur peut exiger de fes vaffaux d'Italie le ferment ce fidélité i & qu'ils font obligés de marcher à fon fecours y en cas qu'on l'attaque dans fon voyage à Rome , qu'on appelle l'expédinon romaine.
ils ftipulent que les villes & les vaffaux ne fourniront à l'empereur dans fon partage , que le fourrage ordinaire , & les provifions de bouche pour tout fubfide.
L'empereur leur accorde le droit d'avoir des troupes, des
Frédéric I, dit Barberousse. i6;
fortifications , des tribunaux qui jugent en dernier reflort , jufqu'à concurrence de cinquante marcs d'argent j & nulle caufe ne doit être jamais évoquée en Allemagne.
Si dans ces villes l'évêque a le titre de comte , il y confervera le droit de créer les confuls de fa ville épifcopale } & fi Tévêque n'eft pas en pofleflion de ce droit , il eft refèrvé à l'empereur.
Ce traité qui rendait l'Italie libre fous un chef, a été regardé longtems par les Italiens comme le fondement de leur droit public. !
Les marquis de Malafpina & les comtes de Crème y font fpécialement nommés , & l'empereur tranfige avec eux comme avec les autres villes. Tous les feigneurs des liefs y font compris en général
Les députés de Venife ne flgnerent à ce traité que pour les fiefs qu'ils avaient dans le continent j car pour la viHe de Venife, elle ne mettait pas fa liberté & fon indépendance en compromis.
Grande diète à Mayence. L'empereur y fait encor reconnaître fon fils Henri , roi des Romains.
Il arme chevaliers fes deux fus, Henri & Frédéric. C'eft le premier empereur qui ait fait ainfi fes fils chevaliers , avec les cérémonies alors en ufage. Le nouveau chevalier faifait la veille des armes, enfuite on le mettait au bain; il venait recevoir l'accollade & le baifêr en tunique -, des chevaliers lui attachaient fes éperons ; il offrait fon épée à Dieu & aux faints ; on le revêtait d'une épitoge \ mais ce qu'il y avait de plus bizarre , c'eft qu'on lui fervait à dîner , fans qu'il lui fût permis de manger & de boire. Il lui était auifi défendu de rire.
L'empereur va à Vérone , où le pape Lucius III > toujours chaffé ae Rome , était retiré. On y tenait un petit concile. II ne fut pas quefHon de rétablir Lucius à Rome. On y traita la grande querelle des terres de la comtefTe Mathilde , & on ne convint de rien : auffi le pape refufa-t-il de couronner empereur Henri fils de Frédéric»
L'empereur alla le faire couronner roi dltalie à Milan, &, on y apporta la,, couronne de fer de Monza»
î66 Frédéric I, dit Barberovssl
Le pape brouillé avec les romains , eft aflêz imprudent pour fe brouiller avec l'empereur , au iujet de ce dangereux héritage de Mathilde.
Un roi de Sardaigne commande les troupes de Frédéric. Ce roi de Sardaigne eft le fils de ce bailli qui avait acheté le titre de roi. Il fe faifit de quelques villes , dont les papes étaient encor en poflèffion. Lucius III , prefque dépouillé de tout f meurt à Vérone } & Frédéric vainqueur du pape ne peut pourtant être fouverain dans Rome.
L'empereur marie à Milan le 6 Février fon fils le roi Henri, avec Confiance de Sicile , fille de Roger II , roi de Sicile & de Naples, & petite fille de Roger I du nom. Elle était héritière préfomptive de ce beau royaume : ce mariage fut la fource des plus grands & des plus longs malheurs.
Cette année doit être célèbre en Allemagne par l'ufage qu'infroduifit un évêque de Metz , nommé Bertrand , d'avoir des archives dans les villes, & d'y conlèrver les a&es dont dépendent les fortunes des particuliers. Avant ce tems-là tout fe faifait par témoins feulement , & prefque toutes les conteftations fe décidaient par des combats.
La Poméranie , qui après avoir appartenu aux Polonais, était vaflale de l'empire , & qui lui payait un léger tribut , eft fubjuguée par Canut, roi de Dannemarck, & devient vafTale des Danois. Slefvich auparavant relevant de l'empire , devient un duché du Dannemarck. Ainfi ce royaume , qui auparavant relevait lui-même de l'Allemagne , lui ôte tout-aun-coup deux provinces-
- Frédéric Barberoufle , auparavant fi "grand & fi puifTant , n'avait plus qu'une ombre d'autorité en Italie , & voyait la puuTance de PAllerriaj^ne diminuée.
H rétablit fà réputation , en conférant la couronne de
Frédéric I, dit Barberousse. 167
Bohême à un duc ou à un roi , que fes fujets venaient de dépofer.
Les Génois bâtûTent un fort à Monaco , & font l'acquifition de Gavi.
Grands troubles dans la Savoie. L'empereur Frédéric fe déclare contre le comte de Savoie , & détache plufieurs fiefs de ce comté , entre autres , les évêchés de Turin & de Genève. Les évêques de ces villes deviennent feigneurs de l'empire. De-la les querelles perpétuelles entre les évêques & les comtes de Genève.
Saladin , le plus grand-homme de fon terns , avant repris Jérufaiem fur les chrétiens , le pape Clément IIL fait prêcher une nouvelle croifade dans toute l'Europe,
Le zèle des Allemands s'alluma * on a peine à concevoir le» motifs qui déterminèrent l'empereur Frédéric à marcher vers la Paleftine , & à renouvelles à l'âge de foixante-huit ans des entreprifes dont un prince fage devait être défabme. Ce qui -caracrérife ces tems-là , c'eft qu'il envoie un comte de l'empire a Saladin , pour lui demander en cérémonie Jérufaiem & la vraie croix. Cette vraie croix était inconteftablement une très fauife relique -, & cette Jérufaiem était une ville très raiférable: mais il ta lait natter le fanatifme abfurde des peuples.
On voit ici un Singulier exemple de l'eforit du tems. Il était à craindre que Henri 4e lion , pendant l'abience de l'empereur, ne tentât de rentrer dans les grands états dont il était dépouillé» On lui fit jurer qu'il ne ferait aucune tentative pendant. la. guerre fainte. Il jura , & on le fia à fon ferment.
Frédéric Baroerouflè , avec fon 'fus Frédéric, *doc deSûabe; paffe par l'Autriche & par la Hongrie avec plus de cent mille croiies. S'il eût pu conduire 4 Rome cette armée de volontaires, il était empereur en effet. Les premiers ennemis qu'il trouve , font les chrétiens Grecs de l'empire de Ckmftantinople, lues empereurs Grecs & les croifés avaient eu à fe plaindre en tout tems les uns des autres.
Frédéric I, Dit Barserousse.
L'empereur de Conftantinople était Ifaac l'Ange. Il refufe de donner le titre d'empereur a Frédéric , qu'il ne regarde que comme un roi d'Allemagne ; il lui fait dire , que s'il veut obtenir le partage , il faut qu'il donne des otages. On voit dans les conftitutions de Goldail les lettres de ces empereurs. Ifaac l'Ange nV donne d'autre titre à Frédéric que celui d'avocat de leglife romaine. Frédéric répond à l'Ange qu'il eft un chien. Et après cela on s'étonne des épithetes que le donnent les héros d'Homère dans des tems encor plus héroïques !
Frédéric s'étant frayé le partage à main armée , bat le fultan d'iconium; il prend fa ville, il parte le mont Taurus , & meurt de maladie après fa vi6toire , lairtant une réputation célèbre d'inégalité & de grandeur , & une mémoire chère à l'Allemagne plus qu'à l'Italie.
On dit qu'il fut enterré à Tyr. On ignore où eft la cendre d'un empereur qui fit tant de bruit pendant fa vie. Il faut que lès fucces dans l'Alie aient été beaucoup moins folides qu'éclatants : car il ne reliait à fon fils Frédéric de Suabe , qu'une armée d'environ fept à huit mille combattans , de cent mille qu'elle était en arrivant.
Le fils mourut bientôt de maladie comme le père ; & il ne demeura en Alîe que Léopold , duc d'Autriche , avec quelques chevaliers. C'eil ainfi que le terminait chaque croifade.