HENRI VI
VINGT-TROSJÉME EMPEREUR.
HEnri VI , déjà deux fois reconnu & couronné du vivant de fon père , ne renouvelle point cet appareil , règne de plein droit.
Cet
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Cet ancien duc de Saxe & de Bavière , ce poflefleur de tant de villes , Henri le lion , avait peu reibecté fon ferment de ne pas chercher à reprendre fon bien. 11 était déjà entré dans le Holftein j il avait des évêques , & furtout celui de Brème , dans fon parti.
Henri VI lui livre bataille auprès de Verden, & eft vainqueur. Enfin on fait la paix avec ce prince toujours profcrit, « toujours armé. On lui laifle Brunfvick démantelé. Il partage avec le comte de Holftein le titre de feigneur de Lubeck 9 qui demeure toujours ville libre fous fes feigneurs.
L'empereur Henri VI , par cette victoire & par cette paix étant affermi en Allemagne , tourne fes penfées vers l'Italie. Il pouvait y être plus puûTant que Charlemagne & les Othons : pofleffeur direct des terres de Mathilde , roi de Naples & de Sicile par fa femme , & fuzerain de tout le refte.
Il falait recueillir cet héritage de Naples & Sicile. Les feigneurs du pays ne voulaient pas que ce royaume, devenu floriffunt. en h peu de tems , fût une province ioumife à l'Allemagne. Le fang de ces gentilshommes Français , devenus par leur courage leurs rois & leurs compatriotes , leur était cher. Ils élifent Tancrede , fils du prince Roger , & petit-fils de leur bon roi Roger. Ce prince Tancrede n'était pas né d'un mariage reconnu pour légitime. Mais combien de bâtards avaient hérité avant lui de plus grands royaumes ! La volonté des peuples & l'élection paraùTaient d'ailleurs le premier de tous les droits.
L'empereur traite avec les Génois pour avoir une flotte avec laquelle il aille difputer la Pouille & la Sicile. Des marchands pouvaient ce que l'empereur ne pouvait pas par luimême. 11 confirme les privilèges des villes de Lombardie pour les mettre dans fon parti. Il ménage le pape Céleftin 111 ; c était un vieillard de quatre-vingt-cinq ans , qui *n'était pas prêtre. U venait d'être élu.
Les cérémonies de l'intronifation des papes , étaient alors de les revêtir d'une chappe rouge dès qu'ils étaient nommés. On les conduifait dans une chaire de pierre qui était percée , & qu'on appeJlait (lercorarium enfuite dans une chaire de 4nnalts de F Empire, Y
Henri VI.
Î)orphyre , (ur laquelle on leur donnait deux clefs , celle de 'cglife de Latran , & celle du palais, origine des armes du pape : de-la dans une troiiiéme chaire , où on lui donnait une ceinture de foie , & une bourfe , dans laquelle il y avait douze pierres femblables à celles de l'éphod du grand prêtre des Juifs. On ne fait pas quand tous ces ufages ont commencé. Ce fut ainiî que Celeftin fut intronifé avant d'être prêtre.
L'empereur étant venu à Rome , le pape fe fait ordonner prêtre la veille de Pâque , le lendemain fe fait facrer évêque , le furlendemain facre l'empereur Henri VI , avec l'impératrice Confiance,
Roger Hoved , Anglais , eft le feul qui rapporte que le pape
I)OufTa d'un coup de pied la couronne dont on devait orner empereur, & que les cardinaux la relevèrent. Il prend cet accident pour une cérémonie. On a cru auffi que c'était une marque a'un orgueil aufli brutal que ridicule. Ou le pape était eh enfance j ou Tavanture n'eft pas vraie.
L'empereur , pour fe rendre le pape favorable dans fon expédition de Naples & de Sicile , lui rend l'ancienne ville de TuP> culum. Le pape la rend au peuple romain , dont le gouvernement municipal fubfiftait toujours. Les Romains la détruifent de fond en comble. Il femblé qu'en cela les Romains euflènt pris l'efprit deftrucleur des Goths & des Hérules habitués cher eux.
Cependant le vieux Céleftin III , comme fuzerain de Naples & de Sicile, craignant un vafTal puiflant qui ne voudrait pas être vaffal , défend à l'empereur cette conquête ; défenfe non, moins ridicule que le coup de pied à la couronne , puifqu'il ne pouvait empêcher l'empereur de marcher à Naples.
Les maladies détruifent toujours les troupes Allemandes dans les pays chauds & abondans. La moitié de l'armée impériale périt fur le chemin de Naples.
Confiance , femme de l'empereur , eft livrée dans Salerne au roi Tancrede, qui la renvoie généreufement à fon époux.
IIQZ.
L'empereur diffère fon entreprife fur Naples 8c Sicile , & yai à Yonne. Il fait un de fes frères, Conrad, duc de Suabe.ll
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donne à Philippe Ton autre frère , depuis empereur , le duché de Spolette, qu'il ôte à la maifon des Guelfes.
EtablùTement des chevaliers de l'ordre te u tonique , defrinés auparavant à fervir les malades dans la Palefhne, devenus depuis conquérans. La première maifon qu'ils ont en Allemagne eft bâtie à Coblentz.
Henri le lion renouvelle fes prétentions & fes guerres. Il ne pourfuit rien fur la Saxe , rien lur la Bavière , il le jette encor lur le Holftein , & perd tout ce qui lui reftait d'ailleurs.
En ce tems le grand Saladin chaflait tous les chrétiens de la Syrie. Richard , cœur de lion , roi d'Angleterre , après des exploits admirables & inutiles , s'en retourne comme les autres. Il était mal avec l'empereur , il était plus mal avec Léopold , duc d'Autriche pour une vaine querelle , fur un prétendu point d'honneur qu'il avait eu avec Léopold dans les malheureufes guerres d'Orient. Il paffe par les terres du duc d'Autriche. Ce prince le fait mettre aux fers , contre les ferments de tous les croifés , contre les égards dûs à un roi, contre les loix de l'honneur & des nations.
Le duc d'Autriche livre fon prifonnier à l'empereur. La reine Eléonore , femme de Richard , cœur de lion , ne pouvant venger fon mari , offre fa rançon. On prétend aue cette rançon fut de cent cinquante mille marcs d'argent. Cela ferait environ deux millions d'écus d'Allemagne ; & attendu la rareté de l'argent, & le prix des denrées, cette fomme équivaudrait à quarante millions d'écus de ce tems-ci. Les hiftoriens peut-être ont pris cent cinquante mille marques , marcas , pour cent cinquante mille marcs , demi-livres. (Jes méprifes font trop ordinaires. Quelle que fut la rançon , l'empereur Henri VI qui n'avait fur Richard que le droit des brigands , la reçut avec autant de lâcheté , qu'il retenait Richard avec injuftice. On dit encor qu'il le força à lui faire hommage du royaume d'Angleterre , nommage très vain. Richard eût été bien loin de mériter ion furnom de cœur de lion , s'il eût consenti à cette baflefle.
Un évêquc de Prague eft fait duc ou roi de Bohême. 11 acheté Ibn inveûiture de Henri VI à prix d'argent.
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Henri le lion , âgé de foixante & dix ans , marie fon fils
2ui porte le titre de comte de Brunfvick , avec Agnès fille de lenrad , comte palatin , oncle de l'empereur. Agnès aimait le comte de Brunfvick : ce mariage auquel l'empereur confent , le réconcilie avec le vieux duc qui meurt bientôt après , en laiflânt du moins le Brunfvick à les defeendants.
Il eft à croire que l'empereur Henri VI ne rançonnait le9 rois Richard & l'évêque de Bohême , aue pour avoir de quoi conquérir Naples & Sicile. Tancrede ion compétiteur meurt» Les peuples mettent à fa place fon fils Guillaume quoiqu'enfant : marque évidente que c'était moins Tancrede que la nation qui diiputait le trône de Naples à l'empereur-
Les Génois fourniffent à Henri la flotte qu'ils lui ont promife j les Pifans y ajoutent douze galères > eux qui ne pouraient pas aujourd'hui fournir douze bateaux de pêcheurs. L'em-
fereur avec ces forces fournies par des Italiens pour alfervir Italie , fe montre devant Naples , qui fe rend ; oc tandis qu'il fait afïïéger en Sicile , Palerme & Catane , la veuve de Tancrede enfermée dans Salerne , capitule , & cède les deux royaumes, à condition que fon fils Guillaume aura du moins la principauté de Tarente. Ainfi après cent ans que Robert 6c Roger avaient conquis la Sicile , ce fruit de tant de travaux des chevaliers Français , tombe dans les mains de la mailon de Suabe. -
Les Génois demandent à l'empereur l'exécution du traité ' qu'ils ont fait avec lui, la reftitution ftipulée de quelques terres, la confirmation de leurs privilèges en Sicile , accordés par leur roi Roger. Henri VI leur répond : quand vous maure-z fait voit que vous êtes libres , & que vous ne me devie^ pas une flatto en qualité de vajfaux , je vous tiendrai ce que je vous ai promis» Alors joignant fatrocité de la cruauté à l'ingratitude & à la
fjerfidie , il fait exhumer le corps de Tancrede , & lui fait couper a tête par le bourreau. 11 fait eunuque le jeune Guillaume fils de Tancrede s l'envoie prifonnier à Coire , où il lui fait crever tes. yeux. La reine fa mère & fes filles font conduites en Allemagne x & enfermées dons un couvent en Ahace. Henri fait
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emporter une partie des tréfors amaffés par les rois. Et les hommes fouffrent à leur tête de tels hommes 1 Et on les appelle les oints du Seigneur î
Henri de Brunfvick , fils du lion , obtient le Palatinat après la mort de fon beau-père le palatin Conrad.
On publie une nouvelle croifade à Vorms ; Henri VI promet d'aller combattre pour Jesvs-Christ.
Le zèle des voyages d'outremer croîtrait par les malheurs , comme les religions s'affermiflent par les martyres. Une fceur du roi de France Philippe-Augufte , veuve de Béla , roi de Hongrie , fe met à la tete d'une partie de l'armée croifée allemande, & va en Paieftine eifuyer le fort de tous ceux oui l'ont précédée. Henri VI fait marcher une autre partie des croifés en Italie, où elle lui devait être plus utile qu'à Jérufalem.
Ceft ici un des points les plus curieux & les plus intéreffants de l'hiltoire. La grande chronique belgique rapporte que non feulement Henri ht élire fon fils ( Frédéric II ) encor au berceau , par cinquante-deux feigneurs ou évêques ; mais qu'il fît déclarer l'empire héréditaire , & qu'il ftatua que Naples & Sicile feraient incorporés pour jamais à l'empire. Si Henri VI put faire ces loix , il les ht fans doute ; & il était affez redouté pour ne pas trouver de contradiction. Il eft certain que fon epitaphe à Panorme , porte qu'il réunit la Sicile à l'empire^. Mais les papes rendirent bientôt cette réunion mutile. Et à fa mort il parut bien que le droit d'élection était toujours cher aux. feigneurs d'Allemagne.
Cependant Henri VI paffe à Naples par terre } tous les fei- {meurs y étaient animés contre lui ; un foulévement général était à craindre ; il les dépouille de leurs fiefs , & les donne aux Allemands ou aux Italiens de fon parti. Le défefpoir forme la conjuration, que l'empereur voulait prévenir. Un comte
Henri VI.
Jourdan , de la maifon des princes Normands , (e met à la tête des peuples. 11 eft livré à l'empereur , qui le fait périr
{)jr un lupphee qu'on croirait imité des tyrans fabuleux de antiquité : on l'attache nu fur une chaife de fer brûlante , on le couronne d'un cercle de fer enflammé qu'on lui attache avec des clous.
Alors l'empereur lauTe partir le refte de fes Allemands croifts i ils abordent en Chypre. L'évêque de Vurtzbourg qui les conduit , donne la couronne de Chypre à Emeri de Luli-
fnan , qui aimait mieux être vaflàl de l'empire Allemand, que e l'empire Grec.
Ce même Emeri de Luiîgnan , roi de Chypre , époufe libelle , fille du dernier roi de Jérufalem ; & de-là vient le vain titre de roi de Chypre & de Jérufalem , que plusieurs fouverains fe font difputés en Europe.
Les Allemands croifés éprouvèrent des fortunes diverfes en Afie. Pendant ce teins Henri VI refte en Sicile avec peu dfe troupes. Sa fécurité le perd ; on confpire à Naples & en Sicile contre Je tyran. Sa propre femme Confiance eil Pame de la conjuration. On prend les armes de tous côtés \ Confiance abandonne fon cruel mari , & fe met à ta tête des conjurés» On tue tout ce qu'on trouve d'Allemands en Sicile. C'eft le premier coup des vêpres fiediennes qui formèrent depuis fous Charles de France. Henri eft obligé de capituler avec fa femme ; il meurt j & on prétend que c'eft d'un poifon que cette princefle lui donna -, crime peut-être excufable dans une femme qui vengeait fa famille & la patrie , fi l'empoifonnement , & furtoui Jempoifonnement d'un mari , pouvait jamais être juftifié.