‹ Collection complette des œuvres de VoltaireChapitre 67 sur 89 · QUARANTE - UNIEME EMPEREUR · texte numérisé non relu

QUARANTE - UNIEME EMPEREUR

C Ette année eft celle4 de la première capitulation dreflee pour les empereurs. On fe contentait auparavant du ferment qu'ils faifaient à leur facre. Un ferment vague d'être jufte , ouvre la porte à l'injuftice. Il falait une digue plus forte contre l'abus de l'autorité d'un1 prince fi puiflant par lui-même.

Par ce contrat véritable du chef avec les membres, l'empereur promet que s'il a quelque domaine qu'il ne poflède pas à bon titre , il le reftituera à la première fommarion des électeurs. Ceft promettre beaucoup.

Des auteurs considérables prétendent qu'on lui fit jurer auffi de réfider toujours dans l'Allemagne. Mais la capitulation porte expreiTément CQiV/ y réjîdera autant au il fera poJJibU, Exiger une chofe injufte eût fourni un trop oeau prétexte de ne pas exécuter ce qui était jufte.

Le jour de l'élection de Charles-Quint eft marqué par un combat entre un évêque de Hildesheim & un duc de Bninfvick

clans le duché de Lunebourg. Ils fe difputaient un fief -, & malgré Fétabliffement des auitregues , de la chambre impériale & du confeil auliquc , malgré 1 autorité des deux vicaires de l'empire, on voyait tous les jours, princes , évêques, barons donner des combats fenglants pour le moindre procès. Il y avait quelques loix. Mais le pouvoir coaélif qui eft la première des loix, manquait à l'Allemagne.

L'éleéteur Palatin porte en Efpagne à Charles la nouvelle de fon élection. Les grands d'Efpagne fe difaient alors égaux aux électeurs ; les pairs de France à plus forte raifon } & les cardinaux prenaient le pas fur eux tous.

L'Efpagne craint d'être province de l'empire. Charles eft obligé de déclarer lUfpagne indépendante. 11 va en Allemagne, mais il parle auparavant en Angleterre pour fe lier déjà avec Henri VIII contre François 1. 11 eft couronné à Aix-la-Chapelle le 23 Octobre ijio.

Au tems de cet avènement de Charles-Quint à l'empire , l'Europe prend infenfiblement une face nouvelle. La puhTance ottomane s'affermit fur des fondements inébranlables dans Conftantinople.

L'empereur roi des deux Siciles & d'Efpagne , paraît fait pour oppofer une digue aux Turcs. Les Vénitiens craignaient à la fois le fultan & l'empereur.

Le pape Léon X eft maître d*un petit état , & fent déjà que la moitié de l'Europe va échapper à fon autorité fpiriroelle. Car dès l'an 1 5 20 , depuis le fond du Nord jufqu à la France , les efprits étaient foulevés & contre les abus de f'églife romaine & contre fes lob:.

François I roi de France, plus brave chevalier que grand prince , avait plutôt l'envie que le pouvoir d'abauTer Charles- Quint. Comment eût-il pu à armes & à prudence égales remporter fur un empereur roi d'Efpagne & de Naples , fouverain des Pays-Bas , dont les frontières allaient jufbu'aux portes d'Amiens , & qui commençait à recevoir déjà aans fes ports d'Efpagne les trefors d'un nouveau monde ?

Henri VIII , roi d'Angleterre , prétendait d'abord tenir la balance entre Charles-Quint & François L Grand exemple de ce

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que pouvait le courage anglois foutenu déjà des richefles du commerce.

On peut obferver dans ce tableau de l'Europe que Henri VIII , l'un des principaux perfonnages , était un des plus grands fléaux qu'ait éprouvé la terre. Defpotique avec brutalité , furieux dans fa colère , barbare dans fes amours , meurtrier de fes femmes , tyran capricieux dans l'état & dans la religion , cependant il mourut dans fon lit ; & Marie Stuart qui n'avait qu'une faiblen*e criminelle , & Charles I qui n'eut à fe reprocher que fa bonté , font morts fur l'écnafaud.

Un roi plus méchant encor que Henri VIII , c'eft Chrifliern II , n'agueres réunifiant fous Ion pouvoir, le Dannemarck, la Norvège & la Suède , monftre toujours fouillé de fang , furnommé le Néron du Nord, puni à la fin de tous fes crimes, quoique beau-frere de Charles-Quint , détrôné & mort en prifon dans une vieillefiè abhorrée & méprifée.

Voilài-peu-près les principaux princes chrétiens qui figuraient en Europe quand Charles-Quint prit les rênes de l'empire.

L'Italie fut pLus brillante alors par les beaux arts qu'elle ne Ta jamais été. Mais jamais on ne la vit plus loin du grand but que s'était propofé Jules II , di cacciare i barbari cTItalia. t

Les puiuances de l'Europe étaient prefque toujours en guerre ; mais heureufement pour les peuples, les petites années qu'ori levait pour un tems , retournaient enfuite cultiver les campagnes i & au milieu des guerres les plus acharnées , il n'y avait pas dans l'Europe la cinquième partie des foldats qu'on voit aujourd'hui dans la plus profonde paix. On ne connaiffàit point cet effort continuel & funefte qui confume toute la fubftance d'un gouvernement dans l'entretien de ces armées nombreufes toujours fubfiftantes , qui en tems de paix ne peuvent être employées que contre les peuples , & qui un jour pouront être funeftes à leurs maîtres.

La gendarmerie faifait toujours la principale force des armées chrétiennes , les fantaflins étaient mépnfes j c'eft pourquoi les Allemands les appellaient Lands-Kneckte , valets de terre. La milice des janinaires était la feule infanterie redoutable.

Les rois de France fe fervaient prefque toujours d'une infanterie étrangère , les Suifles ne faifaient encore ufage de

leur

Charles-Quint. j4j

leur liberté que pour vendre leur fang j & d'ordinaire celui

3ui avait le plus de Suifles dans fon armée, fe croyait fur e la vi&oire. Ils eurent au moins cette réputation jufqu'àla bataille de Marignan , que François I gagna contre eux avec fa gendarmerie , quand il voulut pour la première fois descendre en Italie.

L'art de la guerre fut plus approfondi fous Charles-Quint qu'il ne l'avait été encor. Ses grands fuccès , le progrès des beaux arts en Italie , le changement de religion dans la moitié de l'Europe , le commerce des grandes Indes par l'Océan , la conquête du Mexique & du Pérou, rendent ce fiécle éternellement mémorable.

Diète de Vorms , fameufe par le rétablûTement de la chambre impériale qui ne fubfiftait plus que de nom.

Charles-Quint établit deux vicaires , non pas de l'empire , mais de l'empereur. Les vicaires nés de l'empire font Saxe & Palatin i & leurs arrêts font irrévocables. Les vicaires de l'empereur font des régents qui rendent compte au fouverain. Ces régents furent fon frère Ferdinand , auquel il avait cédé fes états d'Autriche , le comte palatin & vingt-deux aflefTeurs.

Cette diète ordonne que les ducs de Brunfvick & de Lunebourg , d'un côté , & les évêques d'Hildesheim & de Minden de l'autre , qui fe faùaienr la guerre , comparaîtront. Ils méprifent cet arrêt : on les met au ban de l'empire , & ils méprifent ce ban. La guerre continue entr'eux. La puùTance de Cnarles- Quint n'eft pas encor afTez grande pour donner de la force aux loix. Deux évêques armés & rebelles n'indifpofent pas médiocrement les efprits contre l'églife , & contre les biens de leghfe.

Luther vient à cette dicte avec un fauf-conduit de l'empereur ; il ne craignait pas le fort de Jean Hus : les prêtres n'étaient pas les plus forts à la dietc. On confère avec lui fans trop s'entendre ; on ne convient de rien ; on le laifle paiiîblcment retourner en Saxe détruire la religion romaine. Le 6 Mai , l'empereur donne un édit contre Luther abfent, & ordonne, fous peine de défobéuTance , à tout prince & état de l'empire, d'emprifonner Luther & fes adhérents. Cet ordre était contre le Aniudçs de F Empire» X X

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duc de Saxe. On favait bien qu'il n'obéirait pas. Mais l'empereur qui s'uniflait avec le pape Léon X contre François I, voulait paraître catholique.

Il veut dans cette diète faire conclure une alliance entre l'empire •& le roi de Dannemarck Chriftiern II fon beaufrere , & lui aflurer des fecours. Il règne toujours dans les grandes affemblées un fentiment d'horreur pour la tyrannie : Je cri de la nature s'y fait entendre , & l'entoulîafme de la vertu fe communique. Toute la diète s'éleva contre un fcélérat, teint du fang de quatre-vingt-quatorze fénateurs maffacrés à fes yeux par des bourreaux dans Stockholm livrée au pillage. On prétend que Charles-Quint voulait s'affurer les trois couronnes du Nord en fecourant fon indigne beau-frere.

La même année le pape Léon X , plus intrigant peut-être que politique , & qui fe trouvant entre François I & Charles- Quint , ne pouvait guère être qu'intrigant , fait prefque à la fois un traité avec l'un & avec l'autre -, le premier en i 5 20 avec François I , auquel il promet le royaume de Naples en fe réfervant Gayette , & cela en vertu de cette loi chimérique que jamais un roi de Naples ne peut être empereur. Le fécond en 1511 avec Charles-Quint , pour chalïer les Français de l'Italie & pour donner le Milanais à François Sforae fils puîné de Louis le Maure , & furtout pour donner au St. Siège Ferrare qu'on voulait toujours ôter à la maifon d'Efte.

Première hoftilité qui met aux mains L'empire & la France. Le duc de Bouillon la Marck, fouverain du château de BouiHon, déclare folemnellement la guerre par un héraut à Charles- Quint , & ravage le Luxembourg. On fent bien qu'il agi/Tait pour François I , qui le défavouait en public.

Charles uni avec Henri VIII & Léon X , fait la guerre à François I du côté de la Picardie, & vers le Milanais \ elle avait déjà commencé en Efjjagne dès 1 5 xo \ mais l'Efpagne n'eft qu'un a(Teflbire à ces annales de l'empire.

Lautrec , gouverneur du Milanais pour le roi de France , général malheureux parce qu'il était fier & imprudent , eft çhalTé de Milan , de Pavie , de Lodi , de Parme & de Plaifance par Profper Colonne.

Léon X meurt le 2, Décembre» George, marquis de Malafpina,

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attaché à la France, foupçonné d'avoir empoifonné le pape, eft arrêté , & le juftihe d'un crime qu'il eft difficile de prouver.

Ce pape avait douze mille Suifles à fon fervice.

Le cardinal Volfey , tyran de Henri VIII , qui était le tyran de l'Angleterre, veut être pape. Charles-Quint le joue, & manifefte fon pouvoir en faiiant pape fon précepteur Adrien Florent , natif d'Utrecht, alors régent en El pagne.

Adrien eft élu le 9 Janvier. 11 garde fon nom malgré la coutume établie dès l'onzième fiécle. L'empereur gouverne abfolumcnt le pontificat.

L'ancienne ligue des villes de Suabe eft confirmée à Ulm pour onze ans. L'empereur pouvait la craindre j mais il voulait plaire aux Allemands.

Charles va encor en Angleterre , reçoit à Windfor l'ordre de la Jarretière } il promet d'epoufer fa coufine Marie , fille de fa tante Catherine d'Aragon & de Henri VIII, que fon fils Philippe époufa depuis. Il fe foumet par une claufe étonnante à payer cinq cents mille écus s'il n'époufe pas cette princefte. Ci'eft la cinquième fois qu'il eft promis fans être marié. Il partage la France en idée avec Henri VIII , qui compte alors faire revivre les prétentions de fes aïeux fur ce royaume.

L'empereur emprunte de l'argent du roi d'Angleterre. Voilà l'explication de cette énigme du dédit de cinq cents mille écus. Cet argent prêté aurait fervi un jour de dot. Et ce dédit fingulier eft exigé de Henri VIII comme une efpece de caution.

L'empereur donne au cardinal miniftre Volley des penlions qui ne le dédommagent pas de la tiare. ^ Pourquoi le plus puiflant empereur qu'on ait vu depuis Charlemaene , eft-il obligé d'aller demander de l'argent à Henri VIII comme Maximilien ? Il faifait la guerre vers les Pyrénées , vers la Picardie , en Italie tout à la fois ; l'Allemagne ne lui fournilîàit rien ; l'Efpagne peu de chofe : les mines du Mexique ne faifaient pas encor un produit réglé ; les dépenfes de fon couronnement & des premiers etabliflements en tout genre furent immenfes.

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Charles-Quint eft heureux partout. Il ne refte à François I dans le Milanais que Crémone & Lodi. Gènes qu'il tenait encor , lui eft enlevée par les impériaux. L'empereur permet que François Sforze , dernier prince de cette race , entre dans Milan.

Mais pendant ce tems-là même la puuTance Ottomane menace l'Allemagne. Les Turcs font en Hongrie. Soliman , auffi redoutable que Sélim & Mahomet II , prend Belgrade -, & de là il va au fiége de Rhodes , qui capitule après un fiége de trois mois.

Cette année eft féconde en grands événements. Les états du Dannemarck dépofent folemnellement le tyran Chriftiern t comme on juge un coupable j & en fe bornant à le dépofer , on lui fait grâce.

Guftave Vafa profcrit en Suède la religion catholique. Tout le Nord jufcm'au Vefer eft prêt de fuivre cet exemple.

Pendant que la guerre de controveriê menace l'Allemagne d'une révolution , & que Soliman menace l'Europe chrétienne, fes querelles de Charles-Quint & de François I font les maiheurs de l'Italie & de la France.

Charles & Henri VIII , pour accabler François I , gagnent le connétable de Bourbon , qui plus rempli d'ambition & de vengeance que d'amour pour la patrie , s engage à attaquer le milieu de la France, tandis oue fes ennemis pénétreront par fes frontières. On lui promet Eléonore , fœur de CharlesrQuint, veuve du roi de Portugal , & ce qui eft plus eflèntiel , la Provence avec d'autres terres qu'on érigera en royaume.

Pour porter le dernier coup à la France , l'empereur fe ligue encor avec les Vénitiens , le pape Adrien & les Florentins. Le duc François Sforze refte poffefleur du Milanais dont François 1 eft dépouillé. Mais l'empereur ne reconnoît point encor Sforze pour duc de Milan , & il diffère à fe décider fur cette province dont il fera toujours maître quand les Français n'y feront plus.

Les troupes impériales entrent dans la Champagne ; le

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connétable de Bourbon , dont les deffeins font découverts , fuit & va commander pour l'empereur en Italie.

Au milieu de ces grands troubles, une petite guerre s'élève entre l'éle&eur de Trêves & la nobleffe d'Alface , comme un petit tourbillon oui s'agite dans un grand. Charles-Quint eft trop occupé de les vaftes deffeins & de la multitude de Tes intérêts , pour penfer à pacifier ces querelles paffageres.

Clément VII (uccede à Adrien le 29 Novembre ; il était de la maifon de Médicis. Son pontificat eft éternellement remarquable par fes malheureufes intrigues, & par fa faibleffe , qui cauferent depuis le pillage de Rome que faccagea l'armée de Charles-Quint , par la perte de la liberté des Florentins , & par l'irrévocable défection de l'Angleterre arrachée à l'églife romaine»

MM

Oément VII commence par envoyer à la dicte de Nurenv berg un légat pour armer l'Allemagne contre Soliman, & pour répondre à un écrit intitulé Us cent griefs contre la cour de Rome. Il ne réuflit ni à l'un ni à l'autre.

Il n'était pas extraordinaire qu'Adrien, précepteur & depuis miniftre de Charles-Quint , né avec le génie d'un fubalterne ,. fut entré dans la ligue qui devait rendre l'empereur maître abfolu de l'Italie , & bientôt de l'Europe. Clément VII eut d'abord le courage de fe détacher de cette ligue , efpérant tenir la balance égale.

Il y avait alors un homme de fa famille qui était véritable*ment un grand -homme, c'eft Jean de Médicis, général de Charles-Quint. Il commandait pour l'empereur en Italie avec le connétable de Bourbon v c'eft lui qui acheva de chaflêr cette année les Français de la petite partie du Milanais qu'ils occupaient encor , oui battit Bonnivet à Biagraffe , où fut tué \& chevalier Bayard , très renommé en France.

Le marquis de PeCcara , crue les Français appellent Pefcaire , digne émule de ce Jean de Médicis, marche en Provence avec le duc de Bourbon. Celui-ci veut affiéger Marfeille malgré Pefcara, & l'entreprife échoue 9 mais la Provence eft ta»- Tiagée..

350 Charles-Quint.

François I a le tems d'affembler une armée ; il pourfuit les impériaux qui fe retirent ; il palîè les Alpes. Il rentre pour fon malheur dans ce duché de milan pris & perdu tant de fois. La maifon de jSavoie n'était pas encor aflez puiffante pour fermer le paflage aux armées de France.

Alors l'ancienne politique des papes fe déploie, & la crainte qu'infpire un empereur trop puiftant lie Clément VII avec François I : il veut lui donner le royaume de Naples. François y fait marcher un gros détachement de fon armée. Par-là il s'affaiblit en divifant fes forces, & prépare fes malheurs & ceux de Rome.

MM-

Le roi de France aflîége Pavie. Le comte de Lanoy vice- roi de Naples , Pefcara , & Bourbon veulent faire lever le îlége , en s'ouvrant un paflage par le parc de Mirabel , où François I était porté. La feule artillerie françaife met les impériaux en déroute. Le roi de France n'avait qu'à ne rien faire , & ils étaient vaincus. Il veut les pourfuivre , & il eft battu entièrement. Les Suiffes qui faifaient la force de fon infanterie , s'enfuient & l'abandonnent ; & il ne reconnaît la faute de n'avoir eu qu'une infanterie mercenaire & d'avoir trop écouté fon courage , que lorfquil tombe captif entre les mains des impériaux & de ce Bourbon qu'il avait outragé , & qu'il avait forcé à être rebelle.

Charles- Quint, qui était alors à Madrid, apprend l'excès de fon bonheur, & dilfimule celui de fa joie. On lui envoie fon prifonnier. Il femblait alors le maître de l'Europe. Il l'eût été en effet , i\ au lieu de refter à Madrid , il eût hiivi fa fortune à la tête de cinquante mille nommés. Mais fes fuccès lui firent des ennemis d'autant plus aifément , que lui qui parfait pour le plus a£Hf des princes , ne profita pas de fes fuccès.

Le cardinal Volfey* mécontent de l'empereur , au lieu de porter Henri VIII qu'il gouvernait , à entrer dans la France abandonnée, & à la conquérir, porte fon maître à fe déclarer contre Charles-Quint, & à tenir cette balance qui échappait aux faibles mains de Clément VII.

Bourbon que Charles flattait de l'efpérance d'un royaume

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compofé de la Provence , du Dauphiné & des terres de ce connétable , n'eft que gouverneur du Milanais.

Il faut croire que Charles-Quint avait de grandes affaires fecrettes en Efpagne , puifque dans ce moment critique il ne venait ni vers la France ou il pouvait entrer, ni dans l'Italie qu'il pouvait fubjuguer , ni dans l'Allemagne que les nouveaux dogmes & l'amour de l'indépendance rempliffaient de troubles.

Les différents feôaires lavaient bien ce qu'ils ne voulaient pas croire } mais ils ne favaient pas ce qu'ils voulaient croire. Tous s'accordaient à s'élever contre les abus de la cour & de l'églife romaine : tous introduifaient d'autres abus. Mélanéton s'oppofe à Luther fur quelques articles.

Storck, né en Siléfie, va plus loin que Luther. Il eft le fondateur de la fefte des anabaptiltes ; Muncer en eft l'apôtre* tous deux prêchent les armes à la main. Luther avait commencé

{>ar mettre dans fon parti les princes \ Muncer met dans le fien es habitants de la campagne. Il les flatte & les anime par cette idée d'égalité , loi primitive de la nature , que la force & les conventions ont détruite. Les premières fureurs des payfans éclatent dans la Suabe où ils étaient plus efclaves qu'ailleurs. Muncer pafle en Thuringe. Il s'y rend maître de Mulhaufert en préchant l'égalité , & fait porter à fcs pieds l'argent des habitants en prêchant le défintéreflement. Tous les payfans fe foulevent en Suabe , en Franconie , dans une partie de la Thuringe , dans le Palatinat , dans PAlface.

A la vérité ces efpeces de fauvages firent un manirefte que Licurgue aurait {igné. lis demandaient quon ne levât fur eux que les dîmes des bleds , & qu'elles juffent employées à joulager les pauvres ; que la chaffe Ù la pèche leur juffent permîtes / qu'ils euffent du bois pour fe bâtir des cabannes & pour Je ga* rantir du froid ; quon modérât leurs corvées. Ils réclamaient le* droits du genre humain. Mais ils les foutinrent en bêtes féroces- Ils maflacrent les gentishommes qu'ils rencontrent. Une fiUe naturelle de l'empereur Maximilien eft égorgée.

Ce qui eft très remarquable , c'eft qu'à l'exemple de cesanciens efclaves révoltés qui fe fentant incapables de gouverner, choifirent , dit-on , autrefois pour leur roi le feul maître qui avait échappé au carnage , ces payfans mirent à leur tête um

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fentilhomme. Ils s'emparent de Heilbron , de Spire , de Vurtzourg , de tous les pays entre ces villes. Muncer & Storck conduifent l'armée en qualité de Prophètes. Le vieux Frédéric , éleôeur de Saxe, leur livre une fanglante bataille près de Franchufen dans le comté de ManÊ feld. En vain les deux prophètes entonnent des cantiques au nom du Seigneur. Ces fanatiques font entièrement défaits. Muncer pris après la bataille , eft condamné à perdre la tête. Il abjura fa fecte avant de mourir. Il n'avait point été entouiîafte , il avait conduit ceux qui Tétaient. Mais fon difciple Fiffer condamné comme lui, mourut perfuadé. Storck retourne prêcher en Siléfie, & envoie des difciples en Pologne. L'empereur cependant négociait tranquillement avec le roi de France fon pnfonnier à Madrid.

Principaux articles du traité dont Charles-Quint impofe les ioix à François I.

Le roi de France cède à l'empereur le duché de Bourgogne & le comté de Charolois j il renonce au droit de fouveraineté fur l'Artois & fur la Flandre. Il lui laifle Arras , Tournai , Mortagne, St. Amand, Lille, Douai, Orchies, Hefdin. Il fe débite de tous fes droits fur les deux Siciles , fur le Milanais , fur le comté d'Afti , fur Gènes. Il promet de ne jamais protéger ni le duc de Gueldre qui fe foutenait toujours contre cet empereur û puiflant , ni le duc de Virtemberg qui revendiquait l'on duché vendu à la maifon d'Autriche ; il promet de faire renoncer les héritiers de la Navarre à leur droit fur ce royaume j il figne une ligue défenfive & même offenfive avec fon vainqueur qui lui ravit tant d'états i il s'engage à épouier Eleonore fa fœur.

Il eft forcé de recevoir le duc de Bourbon en grâce , à lui rendre tous fes biens , à le dédommager lui & tous ceux qui onr pris fon parti.

Ce n'était pas tout. Les deux fils ainés du roi doivent être livrés en otage julqu'à l'accomplùTement du traité } il eft fîgné Je 14 Janvier. -,

Pendant que le roi de France fait venir fes deux enfants pour

être

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être captifs à fa place , Lanoy , vice-roi de Naples , entre dans fa chambre en Lottes, & vient lui faire figner le contrat de mariage avec Eléonore qui était à quatre lieues de là 8c qu'il ne vit point : étrange façon de fe marier.

On affûte que François I fit une proteftation pardevant notaire, contre fes promcffcs, avant de les figner. Il eft difficile de croire qu'un notaire de Madrid ait voulu & pu venir figner un tel a£te dans la prifon du roi.

Le dauphin & le duc d'Orléans font amenés en Efpagne , échangés avec leur pere au milieu de la rivière d'Andaye , & menés en ôtage.

Charles aurait pu avoir la Bourgogne , s'il fe l'était fait céder avant de relâcher fon prifonnier. Le roi de France expofa fes deux enfants au couroux de l'empereur en ne tenant pas fa parole. Il y a eu des tems où cette infraction aurait coûté la vie à ces deux princes.

François I fe fait repréfenter par les états de Bourgogne qu'il n'a pu céder cette grande province de la France. Il ne falait donc pas la promettre. Ce roi était dans un état où tous les partis étaient trilles pour lui.

Le 11 fylai, François I, à qui fes malheurs & fes reflburces ont donné des amis , figne à Cognac une ligue avec le pape Clément VII, le roi d'Angleterre, les Vénitiens, les Florentins, les SuifTes , contre l'empereur. Cette l^gue eft appellée fainte , parce que le pape en eft le chef. Le roi ftipule de mettre en pofTeifion du Milanais ce même duc François Sforze qu'il avait voulu dépouiller. Il finit par combattre pour fes anciens ennemis. L'empereur voit tout-d'un-coup la France , l'Angleterre, l'Italie armées contre fa puiffance ; parce que cette puiflance même n'a pas été afTez grande pour empêcher cette révolution , & parce qu'il eft refté oifif à Madrid au lieu d'aller profiter de la viétoire de fes généraux.

Dans ce cahos d'intrigues & de guerres , les impériaux étaient maîtres de Milan & de prefque toute la province. François Sforze avait le feul château de Milan.

Mais dès que la ligue eft fignée, le Milanais fe fouleve. II prend le parti de fon duc. Les Vénitiens marchent & enlèvent Lodi à l'empereur. Le duc d'Urbin à la tête de l'année du Annales de l'Empire, Y y

Charles-Quint.

pape , eft dans le Milanais. Malgré tant d'ennemis , le bonheur de Charles-Quint lui conferve l'Italie. Il devait la perdre en reftant à Madrid -t le vieil Antoine de Lève & fes autres généraux la lui confervent. François I ne peut aflez tôt faire partir des troupes de Ton royaume épuifé. L'armée du pape fe conduit lâchement , celte de Venife mollement. François Sforze eft obligé de rendre Ton château de Milan. Un très petit nombre d'Efpagnols & d'Allemands bien commandés & accoutumés à la viéloire , vaut à ClurlesrQuint tous ces avantages , dans le même tems de fa vie où il fit le moins de chofes rjar luimême. Il refte toujours à Madrid. Il s'applique à régler les rangs & à former l'étiquette ; il fe marie avec Ifabelle , fille d'Emmanuel le grand , roi de Portugal , pendant que le nouvel élcéteur de Saxe , Jean le Confiant , tait profeffion de la religion nouvelle , & abolit la romaine en Saxe, pendant que le landgrave de Hefle Philippe en fait autant dans fes états, <jue Francfort établit un fénat luthérien , & qu'enfin un affez

f rand nombre de chevaliers Teutons deltinés à défendre l'églile , abandonnent pour fe marier & approprier à leurs familles les commanderies de l'ordre.

On avait brûlé autrefois cinquante chevaliers du temple & aboli l'ordre , parce qu'il n'était que riche. Celui-ci était puiffant. Albert de Brandebourg fon grand -maître , partage la Pruffc avec les Polonais , & relie fouverain de la partie qu'ort appelle la PrufTe ducale, en rendant hommage & payant tribut au roi de Pologne. On place d'ordinaire en i f 2 5 cette révolution.

Dans ces circonftances , les luthériens demandent hautement rétabliflêment de leur religion dans l'Allemagne à la diète de Spire. Ferdinand qui tient cette diète, demande du fecours contre Soliman qui revenait attaquer la Hongrie. La diète n'accorde ni la liberté de religion ni des fecours aux chrétienscontre les Ottomans.

Le jeune Louis , roi de Hongrie & de Bohême , croit pou-

champ de bataille, non loin de Bude ,. ejft aufli funelte aux chrétiens que la journée de Varnes, Prefque toute la nobiede.

Turc II ofe livrer bataille le Mohats , du nom du

Charles-Quint. 3 5 ç

de Hongrie y périt. L'armée eft taillée en pièces , le roi eft noyé dans un marais en fuyant. Les écrivains du tems difent que Soliman fit décapiter quinze cents nobles Hongrois prifonniers après la bataille , & qu'il pleura en voyant le portrait du malheureux roi Louis. Il n'eft guère croyable qu'un homme qui fait couper de fang froid quinze cents têtes nobles , en pleure une. Et ces deux faits font également douteux.

Soliman prend Bude , & menace tous les environs. Ce malheur de la chrétienté fait la grandeur de la maifon d'Autriche. L'archiduc Ferdinand, frère de Charles- Quint , demande la Hongrie & la Bohême comme des érats qui doivent lui revenir par les pattes de famille , comme un héritage. On concilie ce droit d'héritage avec le droit d'élettion qu'avaient les peuples en foutenant l'un par l'autre. Les états de Hongrie l'élifent le 26 Octobre.

Pendant ce tems-Ià même un autre parti venait de déclarer roi dans Albe-royale, Jean-Zapoli, comte de Scepus, vaivode de Tranfilvanie. 11 n'y eut guère depuis ce tems-là de royaume plus malheureux que la Hongrie. Il fut prefque toujours partagé en deux factions , & inondé par les Turcs. Cependant Ferdinand eft aflez heureux pour chafTcr en peu de jours fou rival , & pour être couronné dans Bude dont les Turcs s'étaient retirés.

Le 24 Février, Ferdinand eft élu roi de Bohême fans concurrent t & il reconnaît qu'il tient ce royaume ex libéra & bona voluntate t de la libre & bonne volonté de ceux qui l'ont c4ioifi.

Charles-Quint eft toujours en Efpagne pendant que fa maifon acquiert deux royaumes , & que la fortune va en Italie plus loin que fes projets.

Il payait mal fes troupes commandées par le duc de Bourbon & par Philibert de Châlons prince d'Orange. Mais elles fubfiftaient par les rapines au'on appelle contributions. La fainte Kgue était fort dérangée. Le roi de France avait négligé une vengeance qu'il cherchait , & n'avait point encor envoyé d'armée delà les Alpes. Les Vénitiens agùTaient peu -, le pape

encor moins , & il s'était épuifé à lever de mauvaifes troupes. Bourbon mené fes foldats droit à Rome. Il monte à l'aflaut fe 27 , il eft tué en appuyant une échelle à la muraille. Mais le prince d'Orange entre dans la ville. Le pape le réfugie au château St. Ange , où il devient prifonnier. La ville eft pillée & faccagée , comme elle le fut autrefois par Alaric & par les autres barbares.

On dit que le pillage monta à quinze millions d'écus. Charles en exigeant la moitié feulement de cette fomme pour la rançon de la ville , eût pu dominer dans Rome. Mais après que ces troupes y eurent vécu près de neuf mois à difcrétion , il ne put la garder. Il lui arriva ce qu'éprouvèrent tous ceux qui avaient laccagé cette capitale.

Il y eut dans ce défaitrc trop de fang répandu ; mais beaucoup de foldats enrichis s'habituèrent dans le pays, & on compta à Rome & aux environs au bout de quelques mois, ... quatic mille fept cents filles enceintes. Rome fut peuplée d'Efpagnols & d'Allemands , après l'avoir été autrefois de Goths , d'Hérulcs , de Vandales. Le fang des Romains s'était mêlé fous les Céfars à celui d'une foule d'étrangers. Il ne refte pas aujourd'hui dans Rome une feule famille qui puûTe fe aire romaine. Il n'y a que le nom & les ruines de la maîtrefle du monde qui fubfiftent.

Pendant la prifon du pape , le duc de Ferrare Alphonfe I , à qui Jules II avait enlevé Modène & Reggio , reprend cet état auand Clément VII capitule dans le château St. Ange* Les Malatefta fe reflaififTent de Rimini. Les Vénitiens alliés du pape lui prennent Ravenne , mais pour le lui garder , difentils , contre l'empereur. Les Florentins feeouent le joug des, Médicis , & fe remettent en liberté.

François I & Henri VIII , au lieu d'envoyer des troupes en Italie , envoient des ambafladeurs à l'Empereur. Il était ak>rs à ValladolicL La fortune en moins de deux ans avait vu entre fes mains Rome , le Milanais , un roi de France , & un pape -, & il n'en profitait pas. Affez fort pour piller Rome , il ne le fut pas aflez pour la garder \ & ce vieux droit des empereurs, cette prétention fur le domaine de Rome demeura toujours derrière vn nuage.

Charles-Quint. 357

Enfin François I envoie une armée dans le Milanais fous ce même Lautrec qui l'avait perdu , laiflant toujours fes deux enfants en otage. (Jette armée reprend encor le Milanais, dont on fe faififfait & qu'on perdait en fi peu de tems. Cette diverfion & la perte qui ravagent à la fois Rome & l'armée de fes vainqueurs , préparent la délivrance du pape. D'un côté Charles-Quint fait chanter des Pfeaumes & faire des proceffions en Efpagne pour cette délivrance du St. pere qu'il retient captif, de l'autre il lui vend fa liberté quatre cents mille ducats. Clément VII en paie comptant près de cent mille , & s'évade avant d'avoir payé le refte.

Pendant que Rome en faccagée , & le pape rançonné au nom de Charles-Quint qui foutient la religion catholique , les feétes ennemies de cette religion font de nouveaux progrès» Le faccaeement de Rome, tte la captivité du pape, enhardùTaicnt les luthériens.

La meffe eft abolie à Strasbourg juridiquement après une dif- ^ pute publique. Ulm, Au^sbourg, beaucoup d'autres villes impériales fe déclarent luthériennes. Le confeil de Berne fait plaider devant lui la caufe du catholicifme & celle des facramentaires , difciples de Zuingle. Ces feftaires différaient des luthériens principalement au fujet de l'euchariftie : les zuingliens difant que Dieu n'eft dans le pain que par la foi , & les luthériens affirmant que Dieu était avec le pain, dans le pain & fur le pain : mais tous s'accordant à croire que le pain exifte. Genève , Confiance fuivent l'exemple de Berne. Ces zuingliens font les pères des Calviniftes. Des peuples qui n'avaient qu'un bon fens. fimple & auftere , les Bohèmes , les Allemands,, les Suifles , font ceux qui ont ravi la moitié de l'Europe au» liège de Rome.

Les anabaptiftes renouvellent leurs fureurs au nom du feicneur depuis le Palatinat jufcm'à Vurtzbourg ; Péle&eur Palatin y aidé des généraux Truchfes & Fronsberg , les diifipe-.

Les anabaptiftes reparaiffent dans Utrecht, & ils font caufe que i'évêque de cette ville , qui en était feigneut , la vend

358 Charles-Quint.

à Charles-Quint, de peur que le duc de Gueldres ne s'en rende le maître.

Ce duc toujours protégé en fecret par la France , réfiftait à Charles-Quint , à qui rien n'avait réfiité ailleurs. Charles s'ac- . comoclc enfui avec lui, à condition que le duché de Gueldres 6v le comté de Zutphen reviendront à la mailbn d'Autriche , fi le duc meurt fans enfants mâles.

Les querelles de la religion femblaient exiger la préfence de Charles en Allemagne , & la guerre l'appcllait en Italie.

Deux hérauts, Guienne & Clarence, l'un de la part de la France , l'autre de l'Angleterre , viennent lui déclarer la guerre à Madrid. François I n'avait pas befoin de la déclarer , puis qu'il la faifait déjà dans le Milanais , & Henri VIII encor moins t puis qu'il ne la lui fit point.

Celt une bien vaine idée de penfer que les princes n'agifient & ne parlent qu'en politiques. Us agùTent & parlent en nommes. L'empereur reprocha aigrement au roi d'Angleterre le divorce que ce roi méditait avec Catherine d'Aragon , dont Charles était le neveu. Il chargea le héraut Clarence" de dire que le cardinal Volfey , pour le venger de n'avoir pas été pape, avait corneille ce divorce & la guerre.

Quant à François I , il lui reprocha d'avoir manqué à fa parole , & dit qu'il le lui foutiendrait fcul à feul. Il était très vrai que François I av ait manqué à fa parole -, il n'efr. pas moins vrai qu'elle était très difficile à tenir.

François I lui répondit ces propres mots : Vous ave\ mena par la gorge , & autant de fois que vous le dire^ , vous men* tirei : &c. Affureç-nous le camp , & nous vous porterons les armes.

L'empereur envoie un héraut au roi de France , chargé de fignifië/ le lieu du combat. Le roi, avec le plus grand appareil, le reçoit le 10 Semembre , dans la grand'làlle de l'ancien palais où Ton rend la jultice. Le héraut voulut parle»avant de montrer la lettre de fon maître qui afiurait le camp. Le roi lui impofe filence, & veut v oir feulement la Jettre ; elle ne fut point montrée. Deux grands rois s'en tinrent à le donner des démentis par des hérauts d'armes. Il y a dans ces procédés un air de j&evakrie & fie ridicule , bien éloigné de nos mœurs.

Charles-Quint. 359

Pendant toutes ces rodomontades, Charles- Quint perdait tout le fruit de la bataille de Pavie , de la prife du roi de France, & de celle du pape. Il allait même perdre le royaume de Naples. Lautrec avait déjà pris toute l'Abruze. Les Vénitiens s étaient emparés de plusieurs villes maritimes du royaume. Le célèbre André Doria , qui alors lervait la France , avait avec les galères de Gènes battu la flotte impériale. L'empereur,, qui fix mois auparavant était maître de l'Italie, allait en être châtie : mais il falait que les Français perdiflent toujours en Italie ce qu'ils avaient gagné.

La contagion fe met dans leur armée. Lautrec meurt. Le Toyaume de Naples eft évacué. Henri, duc de Brunfvick, avec une nouvelle armée, vient défendre le Milanais contre les Français & contre Sforze.

Doria qui avait tant contribué aux fuccès de la France,, juftement mécontent de François I , & craignant même d'être arrêté , l'abandonne & pafle au fervice de l'empereur avec fes galères.

La guerre fe continue dans le Milanais. Le pape Clément VII, en attendant l'événement, négocie. Ce n'eft plus le tems d'excommunier un empereur , de transférer fon feeptre dans d'autres mains par l'ordre de Dieu. On en eût agi ainfi autrefois pour le feul refus de mener la mule du pape par la bride ; mais le pape après fa prifon , après le faccagement de Rome, inefficacement fecouru par les Français, craignant même les Vénitiens fes alliés, voulant établir fa maifon à Florence, voyant enfin la Suéde , le Dannemarck , la moitié de l'Allemagne renoncer à l'églife romaine ; le pape , dis- je , en ces extrémités ménageait & redoutait Charles - Quint , au point que loin d'ofer caflfer le mariage de Henri VIII avec Catherine tante de Charles, il était prêt d'excommunier cet Henri VIII fon allié dès que Charles l'exigerait.

Le roi d'Angleterre livré à fes partions , ne fonge plus qu'à' lé féparer de la femme Catherine d'Aragon , femme vertueufe dont il a une fille depuis tant d'années, & à époufer fa maîtreflTe Anne de Bolein, ou Bollen, ou Bowlen..

360 Charles-Quint.

François I laifle toujours fes deux enfants prisonniers auprès dç. Charles-Quint en Efpagne , & lui fait la guerre dans le Milanais. Le duc François Sforze eft toujours ligué avec ce roi , & demande grâce à l'empereur , voulant avoir ion duché par les mains du plus fort , & craignant de le perdre par l'un ou par l'autre. Les catholiques & les proteftants déchirent l'Allemagne. Le fultan Soliman ie prépare à l'attaquer ; & Charles-Quint eft à Valladohd.

Le vieil Antoine de Lève , l'un de fes plus grands généraux, à l'âge de foixante ik treize ans , malade de la goutte & porté fur un brancard, défait les Français dans le Milanais aux environs de Pavie. Ce qui en refte fe difiipe , & ils duparaiflent de cette terre qui leur a été fi funefte.

Le pape négociait toujours , & avait heureufement conclu fon traité avant que les Français reçuflent ce dernier coup. L'empereur traita généreufement le pape , premièrement pour réparer aux yeux des catholiques , dont il avait befoin , le icandale de Rome faccagée j fecondement , pour engager le pontife à oppofer les armes de la religion à l'autre fcandale qu'on allait donner à Londres en caflant le mariage de fa tante , & en déclarant bâtarde fa coufine Marie , cette même Marie qu'il avait dû époufer j troifiémement , parce que les Français n'étaient pas encor exterminés d'Italie quand le traité fut conclu.

L'empereur accorde donc à Clément VII Ravenne, Cervia , Modène , Reggio , le laifle en liberté de pourfuive lès prétentions fur Ferrare, lui promet de donner la Tofcane à Alexandre de Médicis. Ce traité fi avantageux pour le pape eft ratifié à Barcelone.

Immédiatement après il s'accomode aufli avec François I; il en coûte deux millions d'écus d'or à ce roi pour racheter fes enfants, & cinq cents mille écus que François doit encor payer à Henri VIII pour le dédit auauel Charles-Quint s'était fournis en n'époufant pas fa coufine Marie.

Ce n'était certainement pas à François I à payer les dédits de Charles-Qumt ; mais il était vaincu ; il falait racheter fes enfants. Deux millions cinq cents mille écus d'or appauvriflaient à la vérité la France , mais ne valaient pas la Bourgogne que

le

Charles-Quint. tfi

le roi gardait. Dailleurs on s'accomoda avec le roi d'Angleterre, qui n'eut jamais l'argent du dédit.

Alors la France appauvrie ne paraît point à craindre : l'Italie attend les ordres de l'empereur $ les Vénitiens temporifent; l'Allemagne craint les 'Turcs, & difpute fur la religion.

Ferdinand affemble la dicte de Spire, où les luthénens prennent le nom de proteftants, parce que la Saxe, la Hefle , le Lunebourg, Anhalt, quatorze villes impériales, protestent contre l'édit de t erdinand , & appellent au futur concile.

Ferdinand lailfe croire & faire aux proteftants tout ce qu'ils veulent. Il le falait bien. Soliman qui n'avait point de difputes de religion à appaifer , voulait toujours donner la couronne de Hongrie à ce Jean Zapoli , vaivode de Tranfilvanie , concurrent de Ferdinand ; & ce royaume devait être tributaire «ics Turcs.

Soliman fubjugue toute la Hongrie , pénètre dans l'Autriche , emporte Altembourg d'affaut , met le hége devant Vienne le 26 Septembre. Mais Vienne eft toujours l'écueil des Turci^ C'eft le fort de la maifon de $a\ière de défendre dans ces périls la maifon d'Autriche. Vienne fut défendue par Philippe le belliqueux , frère de l'électeur Palatin , dernier éle&eur de la première branche palatine. Soliman au bout de trente jours levé le liège. Mais il donne l'inveftiture de la Hongrie à Jean Zapoli, & refte maître de la Hongrie.

Enfin Charles quittait alors l'Eipagne, & était arrivé à Gènes, oui n'eft plus aux Français , & qui attend fon fort de lui. Il déclare Gènes libre , & fief de l'empire } il va en triomphe de ville en ville pendant que les Turcs afliégeaient Vienne. Le pape Clément VII l'attend à Bologne. Charles vient d'abord recevoir à genoux la bénédiction de celui qu'il avait retenu captif, & dont il avait défolé l'état. Après avoir été aux pieds du pape en catholique , il reçoit en empereur François Sforze oui vient fe mettre aux fiens , & lui demander pardon. Il lui donne l'inveftiture du Milanais pour cent mille ducats d'or comptant , & cinq cents mille payables en dix années -y il lui fait époufer fa nièce , fille du tyran Chriftiern. Enfuite il fe fait couronner dans Bologne par le pape. Il reçoit de lui trois couronnes , celle d'Allemagne , celle de Lombardie , & Annales de l'Empire» Z Z

362 Charles-Quint.

Timpériale , à l'exemple de Frédéric III. Le pape en lui donnant le fceptre , lui dit : Empereur notre fils , prene{ ce fceptre pour régner fur les peuples de t empire , auxquels nous & les électeurs nous vous avons jugé disne de commander. 'Il lui dit , en lui donnant le globe \ ce globe repréfente le monde que vous devet gouverner avec vertu , religion , & fermeté. La cérémonie du lobe rappeilait l'image de l'ancien empire Romain , maître e la meilleure partie du monde connu , & convenait en

rlque"forte à Charles-Quint, Souverain del'Efpagne, de l'Italie, l'Allemagne & de l'Amérique.

Charles baife les pieds du pape pendant la mefle , mais il n'y eut point de mule à conduire. L'empereur & le pape mangent dans la même falle , chacun feul à Ta table.

Il promet fa bâtarde Marguerite à Alexandre de Médicis neveu du pape , avec la Tolcane pour dot.

Par ces arrangements & par ces concevions , il eft évident que Charles-Quint n'afpirait point à être roi du continent chrétien comme le fut Charlemagne : il afpirait à en être le principal perfonnage , à y avoir' la première influence, à retenir le droit de fuzeraineté fur l'Italie. S'il eût voulu tout avoir pour lui feul , il aurait épuifé fon royaume d'Efpasne d'hommes & d'argent pour venir s'établir dans Rome , « gouverner la Lombardie comme une de fes provinces. Il ne le fit pas ; car voulant trop avoir pour lui, il aurait eu trop à craindre.

Les Tofcans voyant leur liberté facrifiée à l'union de l'empereur & du pape , ont le courage de la défendre contre l'un & l'autre. Mais leur courage eft inutile contre la force. Florence afliégée fe rend à compofition.

Alexandre de Médicis eft reconnu fouverain, & il fe reconnaît vaflal de l'empire.

Charles-Quint difpofe des principautés en juge & en maître; il rend Modène & Reggio au duc de Ferrare , malgré les prières du pape. Il érige Mantoue en duché, C'eft dans ce tems qu'il donne Malte aux chevaliers de St. Jean qui avaient perdu Rhodes. La donation eft du 24 Mars. Il leur fit ce prélent comme roi d'Efpagne, & non comme empereur. U fe

Charles-Quint. 365

vengeait autant qu'il le pouvait des Turcs, en leur oppofant ce boulevard , qu'ils n'ont jamais pu détruire.

Après avoir ainfi donné des états , il va effayer de donner la paix à l'Allemagne ; mais les querelles de religion furent plus difficiles à concilier que les intérêts des princes.

Confeffion d'Augsbourg , qui a fervi de règle aux proteftants , & de ralliement à leur parti. Cette diète d'Augsbourg commence le 20 Juin. Les proteftants préfentent leur confeffion de foi en latin & en allemand le 26.

Strasbourg, Memmingen, Lindau & Confiance, préfentent la leur féparement, & on la nomme la confejjion des quatre villes. Elles étaient luthériennes comme les autres, & différaient feulement en quelques points.

Zuingle envoie aufTi fa confeffion , quoique ni lui ni le cantoa de Berne ne fuflent ni luthériens ni impériaux.

On difpute beaucoup. L'empereur donne un décret le 22 Septembre, par lequel il enjoint aux proteftants de ne plus rien innover , de laifler une pleine liberté dans leurs états à la religion catholique, & de fe préparer à préfenter leurs griefs au concile qu'il compte convoauer dans fix mois.

Les quatre villes s'allient avec les trois cantons, Berne, Zurich & Bâle, qui doivent leur fournir des troupes en cas qu'on veuille gêner leur liberté.

La diète fait le procès au grand-maître de l'ordre teutonique Albert de Brandebourg , qui devenu luthérien , comme on l'a vu, s'était emparé de la Pruffe ducale, & en avait chaffé les chevaliers catholiques. Il eft mis au ban de l'empire, & n'en garde pas moins la Pruflê.

La diète fixe la chambre impériale dans la ville de Spire. C'eft par-là qu'elle finit ; & l'empereur en indique une autre à Cologne pour y faire élire fon frère Ferdinand roi des Romains.

Ferdinand eft élu le 5 Janvier par tous les élefte\ys, excepté par celui de Saxe , Jean le confiant , qui s'y oppofe inutilement.

Alors les princes proteftants & les députés des viUes luthériennes s'unilTent dans Smalcade, ville du pays de Hefle. La ligue eft fignée au mois de Mars pour leur défenfe commune. Le zele pour leur religion , & furtout la crainte de vok

l'empire éleétif , devenir une monarchie héréditaire , furent les motifs de cette ligue entre Jean duc de Saxe , Philippe landgrave de Hefle , le duc de Virtembere , le prince d Anhalt , fe comte de Mansièld , & les villes de leur communion.

François I , qui faifait brûler les luthériens chez lui , s'unit avec ceux d'Allemagne , & s'engage à leur donner de prompts fecours. L'empereur alors négocie avec eux. On ne poumut que les anabapriltes , qui s'étaient établis dans la Moravie. Leur nouvel apôtre Hutter qui allait faire partout des profélytes , eft pris dans le Tirol , oc brûlé dans Infpruck.

Ce Hutter ne prêchait point la fédition & le carnage , comme la plupart de fes predécefleurs. C'était un homme entêté de la (implicité des premiers tems ; il ne voulait pas même que fes difciples portaient des armes. Il prêchait la réforme & l'égalité, & c'eft pourquoi il fut brûlé.

Philippe landgrave de Hefle , prince qui méritait plus de

{Niiffance & plus de fortune , entreprend le premier de réunir es fe&es féparées de la communion romaine ; projet qu'on a tenté depuis inutilement, & qui eût pu épargner beaucoup de fang à l'Europe. Martin Bucer fut chargé au nom des facramentaires de fe concilier avec les luthériens. Mais Luther & Mélan&on furent inflexibles , & montrèrent en cela bien plus d'opiniâtreté que de politique.

Les princes & les villes avaient deux objets : leur religion, & la réduction de la puiflance impériale dans des bornes étroites; fans ce dernier article il n'y eut point eu de guerre civile; Les proteftants s'obftinaient à ne vouloir point reconnaître Ferdinand pour roi des Romains.

L'empereur inquiété par les proteftants & menacé par les Turcs , étouffe pour quelque tems les troubles naiflants , en accordant dans la dicte de Nuremberg au mois de Juin , tout ce que les proteftants demandent , abolition de toutes procédures contr'eux , liberté entière jufqu'à la tenue d'un concile > il lauTe même le droit de Ferdinand (on frère indécis»

Charles-Quint,

On ne pouvait fe relâcher davantage. C'était aux Turcs que les luthériens devaient cette indulgence.

La condefcendance de Charles arrima les proteftants à faire au delà de leur devoir. Us lui fourniflent une armée contre Soliman , ils donnent cent cinquante mille florins pardelà les fubiides ordinaires. Le pape de ion côté fait un effort , il fournit fix mille hommes & quatre cents mille écus. Charles fait venir des troupes de Flandre & de Naples. On voit une armée compofée de plus de cent mille hommes , de nations différentes dans leurs moeurs , dans leur langage , dans leur culte , animées du même efprit , marcher contre l'ennemi commun. Le comte palatin Philippe détruit un corps de Turcs qui s'était avancé jufqu à Gratz en Stirie. On coupe les vivres à la grande armée de Soliman crui eft obligé de retourner à Conftantinople. Soliman maigre la grande réputation , parut avoir mal conduit cette campagne, fl fit à la vérité beaucoup de mal, il emmena près de deux cents mille efclaves. Mais c'était faire la guerre en tartare, & non en grand capitaine.

L'empereur & fon frère , après le départ des Turcs , congédient leur armée. La plus grande partie était auxiliaire & feulement pour le danger prélent. Il ne relia que peu de troupes fous le drapeau. Tout le faifait alors par fécoufTes : point de fonds afTures pour entretenir longtems de grandes forces, peu de defleins longtems fuivis. Tout corulftait à profiter du moment» Charles-Quint alors fit la guerre qu'on faifait pour lui depuis fi longtems , car il n'avait juiques là vu que le liège de la petite ville de Mouzon en 1 5 1 1 $ & n'ayant eu depuis que du bonheur, il voulut y joindre la. gloire..

Il retourne en Efpagne par l'Italie , laiflant au roi des Romains lbn frère le loin de contenir les prorcltants.

A peine eft-il en Efpagne que fa tante Catherine d'Aragon eft répudiée par le roi d'Angleterre , & fon mariage déclaré: nul par l'archevêque de Cantorben Cranmer. Clément VII ,, qui craignait! toujours' Charles-Quint ,.ne peut fe difpenlèr d'excommunier Henri VIIL

Le Milanais tenait toujours au cœur de François L Ce prince

^66 Charles-Quint,

voyant crue Charles eft paifible, qu'il n'a prefque plus de troupes dans la Lombardie , que François Sforze duc de Milan eft fans enfants , effaie de le détacher de l'empereur. Il lui envoie un miniftre fecret , Milanais de nation , nommé Maraviglia , avec ordre de ne point prendre de caractère , quoiqu'il ait des lettres de créance.

Le fujet de la commiflion de cet homme eft pénétré. Sforze, pour fe difculper auprès de l'empereur, fufcite une querelle à Maraviglia. Un homme eft tué dans le tumulte , & Sforze fait trancher la tête au miniftre du roi de France qui ne peut s'en venger.

Tout ce que peut faire François I pour fe reffentir de tant d'humiliations & de fanglants outrages , c'eft d'aider en fecret le duc de Virtemberg Ulric à rentrer dans fon duché & à fecouer le joug de la maifon d'Autriche. Ce prince proteftant attendait fon rétablifleraent de la ligue de Smalcadc & 'du fecours de la France.

Les princes de la ligue eurent aflez d'autorité pour faire décider dans une diète à Nuremberg , que Ferdinand roi des Romains rendrait le duché de Virtemberg dont il s'était emparé. La diète en cela fe conformait aux ioix. Le duc avait un fils , qui au moins ne devait point être puni des fautes de fon pere ; Ulric n'avait point été coupable de trahifon envers l'empire, & par conféquent fes états ne devaient point être enlevés à fa poftérité.

Ferdinand promit de fe conformer au recez de l'empire, n'en fit rien. Philippe , landgrave de Heffe , furnomme alors à bon droit le magnanime , prend les intérêts du duc de Virtemierg ; il va en France emprunter du roi cent mille écus d'or, levé une armée de quinze mille hommes, & rend le Virtemberg à fon prince.

Ferdinand y envoie des troupes , commandées par ce même comte palatin Philippe le belliqueux , vainqueur des Turcs.

Philippe de Heffe le magnanime bat Philippe le belliqueux. Alors le roi des Romains entre en composition.

Le duc Ulriç fut rétabli, mais- le 4uché de Virtemberg fut

CHÀRLE5*Q\7l!ït. 36?

déclaré fief mafculin de l'archiduché d'Autriche ; & comme tel, il doit retourner, au défaut d'héritiers mâles, à la maifon archiducale.

C'elt dans cette année crue Henri VIII fe fouftrait à la communion romaine , & fe déclare chef de l'églife anglicane. Cette révolution fe fit fans le moindre trouble. Il n'en était pas de même en Allemagne. La religion y faifait répandre clu fang dans la Veftphalie.

Les facramentaires font d'abord les plus forts à Munfter , & en chaflent l'évêque Valdec les anabapriftes fuccedent aux facramentaires & s'emparent de la ville. Cette fefte s'étendait alors dans la Frife & dans la Hollande. Un tailleur de Leide nommé Jean , va au fecours de fes frères avec une troupe de prophètes & d'aflaflins -, il fe fait proclamer roi & couronner folemnellement à Munfter le 14 Juin.

L'évêque Valdec a /liège la ville , aidé des troupes de Cologne & de Cleves : les anabaptfftes le comparent à Holoferne , & fe croient le peuple de Dieu. Une femme veut imiter Judith , & fort de la ville dans la même intention } mais au lieu de rentrer dans fa Bethulie avec la tête de l'évêque, elle eft pendue dans le camp.

Charles en Efpagne fe mêlait peu alors des affaires du corps germanique , qui n'était pour lui qu'une fource continuelle d'in^ quiétude fans aucun avantage ; il cherche la gloire d'un autre côté. Trop peu fort en Allemagne pour aller porter la guerre; à Soliman, il veut fe venger des Turcs fur le fameux amiral Chéredin Barberoufïe , qui venait de s'emparer de Tunis & d'en chaffer le roi Muleiaflem. L'Africain détrôné était venu lui pn> pofer de fe rendre fon tributaire. Il pafle en Afrique au mois d'Avril avec environ vingt-cinq mille nommes , deux cents vaiffeaux de tranfport & cent quinze galères. Le pape Paul III lui avait accordé le dixième des revenus ecclé/iafriques dans tous les états de la maifon d'Autriche , & c'était beaucoup. Il avait joint neuf galères à la flotte Efpagnole. Charles en perfonne vS combattre l'armée de Chéredin , très fupérieure à la tienne en nombre , mais mal difriplinée.

368 Charles-Quint.

Plufîeurs hiftoriens rapportent que Charles avant la bataille i

dit à Tes généraux : Les nejjles mûrijfent avec la paille , mais la paille de notre lenteur fait pourir & non pas mûrir les neffles de la valeur de nos foldats. Les princes ne s'expriment point ainfi. Jl faut les faire parler dignement , ou plutôt il ne faut jamais leur taire dire ce qu'ils n'ont point dit. Prefque toutes les haranges font des fictions mêlées à l'hiftoire. '

Charles remporte une victoire complette, & rétablit Muleiaffem qui lui cède la Goulette avec dix milles d'étendue à la ronde , & fe déciare lui & fes fucceffeurs vaflal des rois d'Efpagne , fe foumettant à payer un tribut de vingt mille écus tous les ans.

Charles retourne vainqueur en Sicile & à Naples , menant avec lui tous les efclaves chrétiens qu'il a délivrés. Il leur donne à tous libéralement de quoi retourner dans leur patrie. Ce furent autant de bouches qui publièrent partout fes louanges , jamais il ne jouit d'un fi beau triomphe.

Dans ce haut degré de gloire, ayant repoufle Soliman, donné un roi à Tunis , réduit François I à n'ofer paraître en Italie , il prefle Paul 111 d'aûembler un concile. Les plaies faites à l'églife romaine augmentaient tous les jours.

Calvin commence à dominer dans Genève : la feéte à laquelle il eut le crédit de donner fon nom , fe répandait en France ; & il était à craindre pour l'églife romaine, qu'il ne lui reliât que les états de la maifon d'Autriche & la Pologne.

Cependant le duc de Milan , François Sforze , meurt fans enfants. Charles-Quint s'empare du duché comme d'un fief qui lui eft dévolu. Sa puiffance, fes richefles en augmentent, les volontés font des loix dans toute l'Italie -, il y eft bien plus maître qu'en Allemagne.

Il célèbre dans Naples le mariage de fa fille 'naturelle Marguerite, avec Alexandre de Médicis, le crée duc de Tofcane* ces cérémonies fe font au milieu des plus brûlantes fêtes , qui augmentent encor l'affection des peuples.

François I ne perd point de vue le Milanais, ce tombeau des Français. Il en demande l'inveftiture au moins pour fon

fécond

Charles-Quint, 369

fécond fils Henri. L'empereur ne donne que des paroles vagues. 11 pouvait refufer nettement.

La maifon de Savoie longtems attachée à la maifon de France, ne l'était plus } tout était à l'empereur : il n'y a point de pnnce dans l'Europe qui n'ait des prétentions à la charge de îés voifins ; le roi de France en avait fur le comté de Nice & fur le marquifat de Saluées. Le roi y envoie une armée , qui s'empare de prefque tous les états du duc de Savoie dès qu'elle fe montre : ils n'étaient pas alors ce qu'ils font aujourd'hui

Le vrai moyen pour avoir & pour garder le Milanais , eût été de garder le Piémont , de le fortifier. La France maîtrefTe des Alpes, l'eût été tôt ou tard de la Lombardie.

Le duc de Savoie va à Naples implorer la protection de l'empereur. Ce prince fi puùTant n'avait point alors une grande armée en Italie. Ce n'était alors l'ufage d'en avoir que pour le befoin préfent \ mais il met d'abord les Vénitiens dans fon parti y il y met jusqu'aux SuuTes , oui rappellent leurs troupes de l'armée Françaile ; il augmente bientôt fes forces j il va à Rome en grand appareil II y entre en triomphe, mais non pas en maître , ainii qu'il eût pu y entrer auparavant. Il va au confiftoire , & y prend place fur un fiége plus bas que celui du St. pere. un eô étonné d'y entendre un empereur romain victorieux plaider fa caufe devant le pape ; il y proy Jionce une harangue contre François 1 , comme Ciceron ën prononçait contre Antoine. Mais ce que Ciceron ne faifak pas , il propofe de fe battre en duel avec le roi de France. Il y avait dans tout cela un mélange des mœurs de l'amie quité avec l'eiprit romanefque. Après avoir parlé du duel , il parle du concile.

Le pape Paul III publie la bulle de convocation.

Le roi de France avait envoyé affez de troupes pour s'emparer des états du duc de Savoie alors prefque fàns défenfe* mais non affez pour réfîfter à l'armée formidable que l'empereur eut bientôt , & qu'il conduifait avec une foule de grands nommes formés par des victoires en Italie , en Hongrie , en Flandre, en Afrique.

Charles reprend tout le Piémont excepté Turin. Il entre ert Annales de t Empire* A a a

Charles-Quint.

Provence avec une armée de cinquante mille hommes. Une flotte de cent quarante vaifleaux, commandée par Doria, borde les côtes. Toute la Provence excepté Marfeille eft conquife & ravagée ; il pouvait alors faire valoir les anciens droits de l'empire fur la Provence, fur le Dauphiné, fur l'ancien royaume d'Arks. Il preffe la France à l'autre bout en Picardie par une armée d'Allemands qui , fous le comte de Reux , prend Guife & s'avance encore plus loin.

François I au milieu de ces défaftres perd fon dauphin François , qui meurt à Lyon d'une pleuréfie. Vingt auteurs prétendent que l'empereur le fit empoifonner. Il n'y a guère de calomnie plus abfurde & plus méprifable. L'empereur craignait-il ce jeune prince qui n'avait jamais combattu ? que gagnait-il à fa mort ? quel crime bas & honteux avait -il commis , qui pût le faire foupçonner ? on prétend qu'on trouva des poifons dans la canette de Montécuculi, domeftique du dauphin , venu en France avec Catherine de Médicis. Ces poifons prétendus étaient des diftillations chvmiques.

Montécuculi fut écartelé fous prétexte qu'il était chymifte 9 & que le dauphin était mopt. On lui demanda à la queftion s'il avait jamais entretenu l'empereur. Il répondit que lui ayant été préfenté une fois par Antoine de Levé, ce prince lui avait demandé quel ordre le roi de France tenait dans fes repas. Etait-ce là une raifon pour foupçonner Charles- Quint d'un crime Ci abominable & d inutile ? Le fupplice de Montécuculi , ou plutôt Montécuculo , eft au rang des condamnations jnjuftes qui ont déshonoré la France. Il faut la mettre avec celles d'Enguerant de Marigni , de Samblaneur , d'Anne du Bourg > d'Auguftin de Thou , du maréchal de Marillac , de h maréchale d'Ancre & de tant d'autres qui rempliraient un volume. L'hiftoire doit au moins fervir à rendre les juges plus circonfpe&s & plus humains.

L'invanon de la Provence eft funefte aux Français , fans itre fruftueufe pour l'empereur : il ne peut prendre Marfeille. Les maladies detruifent une oartie de fon armée. Il s'en retourne à Gènes fur fa flotte. Son autre armée eft obligée d'évacuer la Picardie. La France toujours prête d'être .accablée féfifte toujours. Les mêmes caufes qui avaient fait perdre le

Charles-Quiht. yji

royaume de Naples à François I , font perdre la Provence k Charles-Quint. Des entreprises lointaines réufliffent rarement.

L'empereur retourne en Efpagne, laiflant l'Italie foumife, la Franche affaiblie , & l'Allemagne toujours dans le trouble.

Les anabaptiftes continuent leurs ravages dans la Frife , dans la Hollande , dans la Veftphalie. Cela s'appellait combattre Us combats du Seigneur. Ils vont au fecours de leur prophète roi Jean de Leide -, ils font défaits par George Shenk , gouverneur de Frife. La ville de Munfter eft pnfe. Jean de Leide & les principaux complices font promenés dans une cage. On les brûle après les avoir déchirés avec des tenailles ardentes. Le parti des lutneriens fe fortifie ; les animofités s'augmentent , la ligue de Smalcade ne produit point encor de guerre civile.

Charles en Efpagne n'eft pas tranquille ; il faut foutenir cette guerre légèrement commencée par François I, & que ce prince rejetait fur l'empereur.

Le parlement de Paris fait ajourner l'empereur , le déclare vaflai rebelle , & privé des comtés de Flandre , d'Artois & de Charolois. Cet arrêt eût été bon après avoir conquis ces provinces. Il n'eft que ridicule après toutes les défaites & toutes les pertes de François I. Les troupes impériales , malgré cet arrêt , avancent en Picardie. François I va en perfonne afliéger Hefdin dans l'Artois , mais il eft repris } on donne de petits combats dont le fuccès eft indécis.

François I voulait frapper un plus grand coup. U hazardait ta chrétienté pour fe venger de l'empereur. Il s'était engagé avec Soliman à defeendre dans le Milanais avec une grande armée , tandis que les Turcs tomberaient fur le royaume de Naples & fur l'Autriche.

Soliman tint fa parole , mais François I ne fut pas affez fort pour tenir la fienne. Le fameux capitan pacha Chéredm , defcend avec une partie de fes galères dans la Pouille , l'autre aborde vers Otrante : il ravage ces pays, & fait feize mille efclaves chrétiens. Ce Chéredin , vice-roi d'Alger , eft le même que les auteurs nomment Barheroujfe. Ce fobriquet avait été

37i Charles - Q. u i n t.

donné à fon frère , conquérant d'une partie des côtes de la Barbarie , mort en 1 5 1 9.

Soliman s'avance en Hongrie. Le roi des Romains Ferdinand marche au devant des Turcs entre Bude & Belgrade. Une fanglante bataille fe donne , dans laquelle Ferdinand prend la fuite , après avoir perdu vingt-quatre mille hommes. On croirait l'Italie & l'Autriche au pouvoir des Ottomans, & François L maître de la Lombardie j mais non. Barberouffe qui ne voit point venir François I dans le Milanais, s'en retourne à Conftanrinople avec fon butin & fes efclaves. L'Autriche eft mife en sûreté. L'empereur avait retiré fes troupes de l'Artois & de la Picardie. Ses deux fœurs , l'une Marie de Hongrie , gouvernante des Pays-Bas , l'autre Eléonore de Portugal , femme de François I, ayant ménagé une trêve fur ces frontières, l'empereur avait confenti à cette trêve pour avoir de nouvelles troupes à oppofer aux Turcs & à François I , afin de pouvoir pafler en liberté en Italie.

Déjà le dauphin Henri était dans le Piémont , les Français étaient les maîtres de prefque toutes les villes } le marquis del Vafto, que les Français appellent Duguaft , défendaient le refte. Alors on conclut une trêve de quelques mois dans ces pays. C'était ne pas faire la guerre férieufement , après de fi grands & de fi dangereux projets. Celui qui perdit le pkis à cette paix & à cette trêve , fut le duc de Savoie , dépouillé par fes ennemis & par fes amis ; car les Impériaux & les Français; retinrent prefque toutes fes places.

La trêve fe prolonge pour dix années, entre Charles-Quint & François 1,8: aux dépens du duc de Savoie.

Soliman mécontent de fon allié , ne pourfuit point fa victoire. Tout fe fait à demi dans cette guerre.

Charles ayant paffé en Italie pour conclure la trêve , marie <â bâtarde Marguerite, veuve d'Alexandre de Médicis , à O&avio Farnèfe, petit -fils d'un bâtard de Paul III, duc de Parme , de Plaifance & de Caftro. Ces duchés étaient un ancien héritage de la comteflè Mathilde ; elle, les avait donnés à l'égUfe , & non pas aux bâtards des papes. On a vu qui

avaient été annexés depuis au duché de Milan. Le pape Jules 11 les incorpora à l'état eccléfiaftique , Paul III les en détacha & en revêtit fon fils. L'empereur en prétendait bien la fuzeraineté, mais il aima mieux ravorifer le pape que de fe brouiller avec lui. C'était hazarder beaucoup pour un pape de faire fon bâtard fouverain , à la face de l'Europe indignée , dont la moitié avait déjà quitté la religion romaine avec horreur. Mais les princes infultent toujours à l'opinion publique , jufqu'à ce que cette opinion publique les accable.

Après toutes ces grandes levées de boucliers , François I qui était fur les frontières du Piémont , s'en retourne. Charles- Quint fait voile pour PEfpagne , & voit François I à Aiguemortes avec la même familiarité que fi ce prince n'eût été Jamais fon prifonnier, qu'ils ne fe fuffent jamais donné de démentis, point appellés en duel, que le roi de France n'eût point fait venir les Turcs, & qu'il n'eût point fouffert que Charles-Quint eût été traité d'empoifonnemv

Charles-Quint apprend en Efpagne que la ville de Gand, lieu de fa naiflance , foutient fes privilèges jufqu'à la révolte. Chaciue ville des Pays-Bas avait des droits -, on n'a jamais rien tiré de ce florifTant pays par des importions arbitraires : les états fourniflaient aux fouverains des dons gratuits dans le befoin; & la ville de Gand avait de tems immémorial la prérogative d'impofer elle-même fa contribution. Les états de Flandre ayant accordé douze cents mille florins à la gouvernante des Pays-Bas, en répartirent quatre cents mille fur les Gantois. Ils s'y oppoferent , ils montrèrent leurs privilèges. La gouvernante fait arrêter les principaux bourgeois. La ville fe fouleve , prend les armes ; c'était une des plus riches & des plus grandes de l'Europe : elle veut fe donner au roi de France comme à fon feigneur fuzerain } mais le roi qui fe flattait toujours de l'efpérance d'obtenir de l'empereur l'inveftiture du Milanais pour un de fes fils , fe fait un mérite auprès de lui de refufer tes Gantois. Qu'arrive-t-il ? François I n'eut ni Gand , ni Milan. Il fut toujours dupe de Charles-Quint , & fon inférieur er* tout, excepté en valeur*

374 ChaHles-Quint,

L'empereur prend alors le parti de demander paflage par la France pour aller punir la révolte de Gand. Le dauphin & le duc d'Orléans vont le recevoir à Bayonne. François I va au devant de lui à Châtellerault. Il entre dans Paris le i Janvier ; le parlement & tous les corps viennent le complimenter hors de la ville : on lui porte les clefs , les prifonmers font délivrés en fon nom » il préude au parlement & il fait un chevalier. On avait trouvé mauvais , dit-on , cet aéte d'autorité dans Sigifmond } on le trouva bon dans Charles- Quint. Créer un chevalier alors , c'était feulement déclarer un homme noble, ou ajouter à fa nobleife un titre honorable & inutile.

La chevalerie avait été en grand honneur dans l'Europe. Mais elle n'avait jamais été qu'un nom qu'on avait donné infenfiblement aux feigneurs de fief diftingués par les armes. Peu-à-peu ces feigneurs de fief avaient fait de la chevalerie une efpece d'ordre imaginaire compofé de cérémonies religieufes, de vertu & de débauche. Mais jamais ce titre de chevalier n'entra clans la conftitution d'aucun état. On ne connut jamais que les loix féodales. Un feigneur de fief reçu chevalier pouvait être plus confidéré qu'un autre dans quelques châteaux j mais ce n'était pas comme chevalier qu'il entrait aux diètes de l'empire, aux états de France, aux las cônes d'Efpagne , au parlement d'Angleterre \ c'était comme baron , comte , marquis ou duc. Les feigneurs bannerets dans les armées avaient été appelles chevaliers ; mais ce n'était pas en qualité de chevaliers qu'ils avaient des bannières ; de même qu'ils n'avaient point des châteaux & des terres , en qualité de preux : mais on les appellait preux parce qu'ils étaient fuppolés faire des proueffes.

En général ce qu'on a appelle la chevalerie , appartient beaucoup plus au roman quà rhiftoire. Et ce n'était guère qu'une momerie honorable. Charles-Quint n'aurait pas pu créer en France un bailli de village , parce que c'eft un emploi réel. Il donna le vain titre de chevalier , & l'effet le plus réel de cette cérémonie fut de déclarer noble un homme qui ne l'était pas. Cette noblefle ne fut reconnue en France que par çourtoifie , par refpeft pour l'empereur. Mais ce qui eft de }a plus grande vaifemblance , c'elt que Chatles-Quint voulut faire croire cme les, empereurs avaient çe droit dans tous les.

états. Sigifmond avait fait un chevalier en France , Charles voulut en faire un au/IL On ne pouvait refufer cette prérogative à un empereur à qui on donnait celle de délivrer les prifonniers.

Ceux qui ont imaginé qu'on délibéra fi on retiendrait Charles prifonnier, l'ont dit fans aucune preuve. François I fe ferait couvert d'opprobre s'il eût retenu par une baffe perfidie celui dont il avait été le captif par le fort des armes. 11 y a des crimes d'état que l'ufage autorife. Il y en a d'autres que l'ufage, & furtout la chevalerie de ce tems-là n'autorifait pas. On tient que le roi lui fit feulement promettre de donner le Milanais au duc d'Orléans , frère du aauphin Henri , & qu'il fe contenta d'une parole vague ; il fe piqua dans cette occalîon d'avoir plus de générofité que de politique.

Charles entre dans Gand avec deux mille cavaliers & fix mille fantaffins qu'il avait fait venir. Les Gantois pouvaient mettre , dit-on , quatre-vingt mille hommes en armes , & ne fe défendirent pas.

Le 1 2 Mai on fait pendre vingt-quatre bourgeois de Gand , on ôte à la ville fes privilèges , on jette les fondements d'une citadelle , & les citoyens (ont condamnés à payer trois cents mille ducats pour la bâtir , & neuf mille par an pour l'entretien de la garnifon. Jamais on ne fit mieux valoir la loi du plus fort. La ville de Gand avait été impunie , quand elle verfa le fang des miniftres de Marie de Bourgogne aux yeux de cette princeffe. Elle fut accablée quand elle voulut foutenîr de véritables droits.

François I envoie à Bruxelles fa femme Eléonore folliciter l'inveftiture du Milanais -, & pour la faciliter , non feulement il renonce à l'alliance des Turcs, mais il fait une ligue offeniîve contr'eux avec le pape. Le deffein de l'empereur était de lui faire perdre fon allié & de ne lui point donner le Milanais.

En Allemagne , la religion luthérienne & la ligue de Smalcade prennent de nouvelles forces par la mort de George de Saxe, puûTant prince fouverain de la Miwie & de la Thuringe,

C'était un catholique très zélé , & fon frère Henri qui continua fa branche était un luthérien déterminé. George par fon teftament déshérite fon frère & fes neveux , en cas qu'ils ne retournent point à la religion de leurs pères , & donne fes états à la maifon d'Autriche. C'était un cas tout nouveau. Il n'y avait point de loi dans l'empire qui privât un prince de fes états pour caufe de religion. L'électeur de Saxe Jean-Fréderic, & le magnanime landgrave de Heffe , gendre de George , confervent la fucceffion à l'héritier naturel , en lui fournihant des troupes contre fes fujets catholiques. Luther vient les prêcher, & tout le pays eft bientôt auffi luthérien que la Saxe & la Hefle.

Le luthéranifme fe fignale en permettant la polygamie. La femme du landgrave , fille de George , indulgente pour fon mari , à qui elle ne pouvait plaire , lui permit d'en avoir une féconde. Le landgrave amoureux de Marguerite de Saal , fille d'un gentilhomme de Saxe, demande à Luther, à Melanclon & à Buccer , s'il peut en confcience avoir deux femmes , & fi la loi de la nature peut s'accorder avec la loi chrétienne. Les trois apôtres embarrafles lui en donnent fecrettement la permiffion par écrit. Tous les maris pouvaient en faire autant, puis qu'en fait de confcience il n'y a pas plus de privilège pour un landgrave que pour un autre homme. Mais cet exemple n'a pas été fuivi ; la difficulté d'avoir deux femmes chez foi étant plus grande que le dégoût d'en avoir une feule.

L'empereur fait les efforts pour diffiper la ligue de Smalcade ; il ne peut en détacher qu'Albert de Brandebourg , furnommé l'Alcibiade. On tient des affemblées & des conférences entre les catholiques & les proteftants , dont l'effet ordinaire eft de ne pouvoir s'accorder.

Le 18 Juillet, l'empereur publie à Ratisbonne ce qu'on appelle un Intérim , un Inhalt ; c'eft un édit par lequel chacun reliera dans fa croyance en attendant mieux , fans troubler perfonne.

Cet Intérim était néceflàire pour lever des troupes contre Jes Turcs, On a déjà remarqué qu'alors on ne formait de grandes

armées

Charles-Quint. 377

armées que dans le befoin. On a vu que Soliman avait été le protecteur de Jean Zapoli , qui avait toujours difputé la couronne de Hongrie à Ferdinand. Cette protection avait été le prétexte des invafions des Turcs. Jean était mortv, & Soliman îèryait de tuteur à fon fils.

L'armée impériale afliege le jeune pupille de Soliman dans Bude j mais les Turcs viennent à Ion lecours , & défont làns reflburce l'armée chrétienne.

Le fultan laffé enfin de fe battre & de vaincre tant de fois pour des chrétiens , prend la Hongrie pour prix de fes victoires , & laùTe la Tranfilvanie au jeune prince , qui félon lui ne pouvait avoir par droit d'héritage un royaume électif comme la Hongrie.

Le roi des Romains Ferdinand offre alors de fe rendre tributaire de Soliman , s'il veut lui fendre ce royaume. Le fultan lui répond qu'il faut qu'il renonce à la Hongrie , & qu'il lui faffe nommage de l'Autriche.

'< Les chofes refient en cet état j & tandis que Soliman , dont l'armée eft diminuée par la contagion , retourne à Conftantinople , Charles va en Italie. Il s y prépare à aller anaquer Alger , au lieu d'aller enlever la Hongrie aux Turcs. C'était être plus foigneux de la gloire de l'Efpagne que de celle de l'empire. Maître de Tunis & d'Alger, il eût rangé toute la Barbarie fous la domination efpagnole, & l'Allemagne fe ferait défendue contre Soliman comme elle aurait pu. Il débarque fur la côte d'Alger le 23 Octobre, avec autant de monde àpeu-près qu'il en avait quand il prit Tunis j mais , une tempête turieufe ayant fubmergé quinze galères & quatre-vingt-fix vaiffeaux , & fes troupes fur terre étant aflaillies par les orages & par les Maures , Charles eft obligé de fe rembarquer fur les oâtiments qui reftaient , & arrive à Carthaeène au mois de Novembre avec les débris de fa flotte & de fes -troupes. Sa réputation en fouffrit. On accufa fon entreprife de témérité j mais s'il eût réufli comme à Tunis , on l'eût, appellé le vengeur de l'Europe- Le fameux Fernand Cortez, triomphateur de tant d'états en Amérique , avait afïïfté en foldat volontaire à l'entreprife d'Alger, il y vit quelle eft la différence d'un petit Annales de l'Empire, B b b

378 Charles-Quint.

nombre cThommes qui fait fe défendre & des multitudes qui fe laùTent égorger.

On ne voit pas pourquoi Soliman demeure oifif après fes. conquêtes ; mais on voit pourquoi l'Allemagne les lui laiffe. C'eft que les princes catholiques s'unifient contre les princes protcltants ; c'elt que la Lgue de Smalcade fait la guerre au duc de Brunfvick catholique, qu'elle le chafle de ion pays, & rançonne tous les ecclêiïaftiques. C'eft enfin que le roi de France , fatigué des refus de l'inveftiture du Milanais , préparait contre l'empereur les plus fortes ligues & les plus grands armements.

L'empire & la vie de Charles-Quint ne font qu'un continuel orage. Le fultan , le pape , Vernie , la moitié de l'Allemagne , la France lui font prefque toujours oppofés, & fouvent à la fois : l'Angleterre tantôt le féconde , tantôt le traverfe. Jamais empereur ne fut plus craint & n'eut plus à craindre.

François I envoyait un ambaûadeur à Conftantinople , & un autre à Venife en même tèms. Celui qui allait vers Soliman était un Navarrois nommé Rincone, l'autre était Frcgofe, Génois. Tous deux embarqués fur le Pô font affaifinés par ordre du gouverneur de Milan. Ce meurtre reflemble parfaitement à celui du colonel Saint-Clair aifaifiné de nos jours en revenant de Conftantinople en Suède -, ces deux événements furent les caufes ou les prétextes de guerres fanglantes. Charles-Quint défavoua l'aiTaflinat des deux ambaiTadeurs du roi de France. Il les regardait à la vérité comme des hommes nés fes fujets & devenus infidèles. Mais il eft bien mieux prouvé que tout homme eft né avec le droit naturel de fe choifir une patrie , qu'il n'eft prouvé qu'un prince a le droit d'aflafliner fes fujets. Si c'était une des prérogatives de la royauté, elle lui ferait trop funefte. Charles en défavouant l'attentat commis en fon nom , avouait en effet que ce n'était qu'un crime honteux.

La politique & la vengeance prenaient également les armements de François I.

Il envoie le dauphin dans le RoufRllon avec une armée de trente mille hommes , & fon autre fils le duc d'Orléans avec un pareil nombre dans le Luxembourg.

Le. duc de Gèves héritier de la Guefire envahie par Charles^

Charles-Quint. 379

Quint , était avec le comte de Mansfeld dans l'armée du duc d'Orléans.

Le roi de France avait encor une armée dans le Piémont.

L'empereur eft étonné de trouver tant de reffources .& de forces dans la France , à laquelle il avait porté de û grands coups. La guerre fe fait à armes égales & fans avantage décidé de part ni d'autre. Ceft au milk u de cette guerre qu'on afTemble le concile de Trente. Les Impériaux y arrivent le 1$ Janvier. Les proteftants refufent de s'y rendre , & le concile eft fufpendu.

Tranfaftion du duc de Lorraine avec le corps germanique dans la diète de Nuremberg le 16 Août. Son duché eft reconnu fouyeraineté libre & indépendante , à la charge de payer à la chambre impériale les deux tiers de la taxe d'un électeur.

Cependant on publie la nouvelle ligue conclue entre Charles- - Quint & Henri Vlil contre François I ; c'eft ainfi que les princes fe brouillent & fe réunifient. Ce même Henri VIII que Charles avait fait excommunier pour avoir répudié fa tante , s'allie avec celui qu'on croyait fon ennemi irréconciliable, Charles va d'abord attaquer la Gueldre, & s'empare de tout ce pays appartenant au duc de Clèves allié de François I. Le duc de Clèves vient lui demander pardon à genoux. L'empereur le fait renoncer à la fouveraineté de Gueldre , & lui donne l'inveftiture de Clèves & de Juliers*

Il prend Cambrai alors libre, que l'empire & la France fe . difputaient. Tandis que Charles fe ligue avec le roi d'Angleterre pour accabler la France , François I appelle les Turcs une féconde fois. Chéredin , cet amiral des Turcs , vient à Marfeille avec fes galères ; il va affiéger Nice avec le comte d'Arîguien ; ils prennent la ville , mais le château eft fecouru par les impériaux , & Chéredin fe retire à Toulon : la dcfcente des Turcs ne fut mémorable que parce qu'ils étaient aimés au nom du roi très chrétien.

Dans le tems que Charles - Quint fait la guerre à la France , en Picardie , en Piémont & dans le Rouflillon , qu'il négocie

Bbb 2

3$o Charles-Quint.

avec le pape & avec les proteftants , qu'il preffe l'Allemagne de fe mettre en fureté contre les invafîons des Turcs, il a encor une guerre avec le Dannemarck.

. Chnftiern II retenu en priibn par ceux qui avaient été autrefois fes fujets , avait fait Charles - Quint héritier de Tes trois royaumes , qu'il n'avait point , & qui étaient éle&ifs. Guftave Vafa régnait paisiblement en Suède. Le duc de Holftein avait été élu roi de Dannemarck en 1536. C'eft ce roi de Dannemarck Chriftiern III qui attaquait l'empereur en Hollande avec une flotte de quarante vaifTeaux ; mais la paix eft bientôt faite. Ce Chriftiern III renouvelle avec fes frères Jean & Adolphe , l'ancien traité qui regardait les duchés de Holftein & de Slefvich. Jean & Adolphe , & leurs defeendants devaient pofleder ces duchés en commun avec les rois de Dannemarck.

Alors Charles aflemble une grande diète à Spire , où fe trouvent Ferdinand fon frère , tous les électeurs , tous les princes catholiques & proteftants. Charles-Quint & Ferdinand y demandent du fecours contre les Turcs , & contre le roi de France. On y donne à François I les noms de renégat , de barbare , & d" ennemi de DlEU.

Le roi de France veut envoyer des ambafladeurs à cette grande diète. Il dépêche un héraut d'armes pour demander un paffe-port. On met fon héraut en prifon.

La diète donne des fubfides &-acs troupes ; maïs ces fubfides ne font que pour fix mois , & les troupes ne fe montent qu'à quatre mille gendarmes , & vingt mille hommes de pied : faible fecours pour un prince , qui n'aurait pas eu de grands états héréditaires.

L'empereur ne put obtenir ce fecours , qu'en fe relâchant beaucoup en faveur des luthériens. Ils gagnent un point bien important en obtenant dans cette diète, que la chambre impériale de Spire fera compofée , moitié de luthériens & moitié de catholiques. Le pape s'en plaignit beaucoup , mais inutilement (a). .

(a) Le. P. Sarre auteur d'une grande \de CÂarlet-Quint ces parole* : Le pape eft tifioirt de /.' Allemagne , met dont la boutht I bienheureux que les prince» de la ligue, dit

Charles-Quint. 381

Le vieil amiral Barberoufle qui avait pafle l'hiver à Toulon ' & à Marièille , va encor ravager les cotes d'Italie -, & ramené fes galères chargées de butin & d'efclaves à Conftantinople , où il termine une carrière qui fut longtems fatale à la chrétienté. Il était tnfte que le roi nommé très chrétien n'eût jamais eu d'amiral redoutable à fon lervice qu'un mahométan barbare, qu'il foudoyât des Turcs en Italie , tandis qu'on aflemblait un concile , & qu'il fît brûler à petit tcu des k.chériens dans Paris , en payant des luthériens en Allemagne. \

François 1 jouit d'un fuccès moins odieux & plus honorable par la bataille de Cérifoles , que le comte d'Ânguien gagne dans le Piémont le 1 1 Avril fur le marquis del Vaito , fameux général de l'empereur ; mais cette victoire fut encor plus inutile que tous les fuccès paflagers de Louis XII & de Charles VIII. Elle ne peut conduire les Français dans le Milanais , & l'empereur pénètre jufqu'à Soiflbns & menace Paris.

Henri VIII de fon côté eft en Picardie. La France malgré la viftoire de Cérifoles, eft plus en danger que jamais. Cependant par un de ces myfteres que l'hiftoire ne peut guère expliquer , François I fait une paix avantageufe. A quoi peuton l'attribuer qu'aux défiances que l'empereur & le roi d'Angleterre avaient l'un de l'autre ? Cette paix eft conclue à Crépi Te 18 Septembre. Le traité porte que lê duc d'Orléans , fécond fils du roi de France > époufera une fille de l'empereur ou du roi des Romains, & qu'il aura le Milanais, ou les Pays-Bas. Cette alternative eft étrange. Quand on promet une province

Smakade ne m'aient pas propofé de me faire proteftant \ car s'il* l'avaient voulu je se fais pas ce que j'aurais fait. On fait qut c'efl la réponfi de l'empereur Jofipk , quand le pape Clément XI fi plaignit a lui de fis condefeendances pour Charles XII. Le P. Barre ne s'efl pas contenté d'imputer à Charles-Quint cedifiours qu'il ne tint jamais ; mais d a dans fin hifloirt inféré un très grand nombre de faits &de di/cours prit mût pour mot dt r hifloirt de Charles XII. Il en * copié plus dt dtux cents pages. Il n'eflpas.

impojfihle d la rigueur qu'on ait dit fi» fait dans le douzième, treizième 6> quatorzième Jîécleprêcijèmtnt Us mimes chofis qut dans le dixhuitième. Mais cela n'efl pas bien vraifimblable. On a été obligé dt faire cette note parce que des journalises ayant vu dans ctlbe d'Allemagne tant de traits ah filament fim~ blab'.ts , ont accu/é Vhiflotien de Charles Xïl de plagiat , ne faifant pas réflexion que etc hiftorien avait écrit plus de quinze ans avant l'autre.

ou une autre, il eft clair qu'on ne donnera aucune des deux. Chartes en donnant le Milanais , ne donnait qu'un fief de l'empire ; mais en cédant les Pays-Bas , il dépouillait fon fils de lbn héritage.

Pour le roi d'Angleterre fes conquêtes fe bornèrent à la ville de Boulogne ; & la France fut fauvée contre toute attente.

On fait enfin l'ouverture du concile de Trente au mois d'Avril. Les proteftants déclarent qu'ils ne reconnaiffaient point ce concile. Commencement de la guerre civile.

Henri, duc de Brunfvick , dépouillé de fes états , comme on l'a vu, par la ligue de Smalcade , y rentre avec le fecours de l'archevêque de Brème fon frère. Il y met tout à feu& à fang.

Philippe, ce fameux landgrave de Heffe, & Maurice de Saxe, neveu de George, réduifent Henri de Brunfvick aux dernières extrémités. 11 fe rend à diferétion à ces princes, marchant tête nue avec fon fils Viétor entre les troupes des vainqueurs. Charles approuve & félicite ces vainqueurs dangereux. Il les ménageait encor.

Tandis que le concile commence , Paul III , avec le confentement de l'empereur , donne folemnellement l'inveftiture de Parme & Plailance à fon fils ainé Pierre-Louis-Farnèfe , dont le fils Oétave avait déjà époufé la bâtarde de Charles- Quint, veuve d'Alexandre de Médicis. Ce couronnement du bâtard d'un pape fiifait un beau contraire avec un concile convoqué pour réformer l'églife.

L'élccleur Palatin prit ce tems pour renoncer à la communion romaine. C'était alors l'intérêr de tous les princes d'Allemagne de fecouer le joug de l'églife romaine. Ils rentraient dans les Jbiens prodigués par leurs ancêtres au clergé & aux moines. Luther meurt bientôt après à lilèbe le 18 Février 1 545 , à compter félon l'ancien calendrier. Il avait eu la fatisfa£Hon de fouftraire la moitié de l'Europe à l'églife romaine $ & il mettait cette gloire au defTus de celle des conquérants.

La mort du duc d'Orléans , qui devait époufer une fille de

Charles-Quint. 383

l'empereur, & avoir les Pays-Bas ou le Milanais, rire Charles- Quint d'un grand embarras. Il en avait aflcz d'autres : les princes proteitants de la ligue de Smalcade avaient en effet divifé l'Allemagne en deux parties. Dans l'une, il n'avait guère que le nom d'empereur , dans l'autre on ne combattait pas ouvertement fon autorité ; mais on ne la refpeétait pas autant qu'on eut fait , fi elle n'eût pas été prefque anéantie chez les princes proteitants.

Ces princes lignaient leur crédit en ménageant la paix entre les rois de France & d'Angleterre. Ils envoient des amDaflâdeurs dans ces deux royaumes t cette paix fe conclut -f & Henri VIII favorife la ligue de Smalcade.

Le luthéranifme avait fait tant de progrès, que 1 électeur de Cologne Herman de Neuvid, tout archevêcrue qu'il était, l'introduuait dans fes états, & n'attendait que le moment de pouvoir fe fécularifcr lui & fon électorat. Paul III l'excommunie & le prive de fon archevêché. Un pape peut excommunier qui il veut j mais il n'eft pas fi aifé de dépouiller un prince de l'empire : il faut que l'Allemagne y confente. Le pape ordonne en vain qu'on ne reconnaiffe plus qu'Adolphe de Scnavembourg coadjuteur de l'archevêque, mais non coadjuteur de 1'éleéteur. Charles-Quint reconnaît toujours l'électeur Herman de Neuvid , & le menace , afin qu'il ne donne point de fecours aux princes de la ligue de Smalcade : mais l'année fuivante Hermon fut enfin dépoié, & Schavembourg eut fon électoral

La guerre civile avait déjà commencé par l'avanture de Henri de Brunfvick, prilbnnier chez le landgrave de Hefle. Albert de Brandebourg , margrave de Culmbach , fe joint à Jean de Brunfvick neveu du prifonnier, pour le délivrer & le venger. L'empereur les encourage & les aide fous main. Ce n'eft point là le grand empereur Charles-Quint , ce n'eft qu'un; prince faible qui fe plie aux conjonctures.

Alors les princes & les villes de la lieue mettent leurs troupes en campagne. Charles ne pouvant plus diffimuler, commence par obtenir de Paul III environ dix mille hommes d'infanterie & cinq cents chevaux légers pour fix mois , avec deux cents mille écus romains , & une bulle pour lever la moitié de*

384 Charles-Quint.

revenus d'une année des bénéfices d'Efpagne , & pour aliéner les biens des monafteres jufqu'à la Comme de cinq cents mille écus. Il n'ofait demander les mêmes conceflions fur les églifes d'Allemagne. Les luthériens étaient trop voifins , & quelques églifes euffent mieux aime fe fécularifer que de payer, i Les proteftants font déjà maîtres des partages du Tirol -, ils s'étendent dc-là jufqu'au Danube. L'élecleur de Saxe , Jean- Fréderic , Philippe landgrave de HefTe , marchent par la Franconie. Philippe , prince de la maifon de Brunfvick & fes quatre fils , trois princes d'Anhalt , George de Virtemberg frère du duc Ulric , font dans cette armée ; on y voix les comtes d'Oldembourg , de Mansfeld , d'Oettingcn , de Henneberg , de Furftemberg , beaucoup d'autres feigneurs immédiats à la tête de leurs foldats. Les villes d'Ulm, de Strasbourg, de Norlingue, d'Augsbourg , y ont envoyé leurs troupes. Il y a huit régiments des cantons proteftants Suifles. L'armée était de plus de loixante mille hommes de pied , & de quinze mille chevaux.

L'empereur qui n'avait que peu de troupes , agit cependant en maître , en mettant Pélefteur de Saxe au ban de l'empire le 18 Juillet dans Ratisbonne. Bientôt il a une armée ca—

Îmble de foutenir cet arrêt. Les dix mille Italiens envoyés par e pape arrivent. Six mille Efpagnols de fes vieux régiments du Milanais & de Naples fe joignent à fes Allemands. Mais il falait qu'il armât trois nations , & il n'avait pas encor une armée égale à celle de la ligue, qui venait d'être renforcée par la gendarmerie de l'électeur palatin.

Les deftinées des princes & des états font tellement le jouet de ce qu'on appelle la fortune , que le falut de l'empereur vint d'un prince proteftant. Le prince Maurice de Saxe , marquis de Mifnie & de Thuringe , coufin de l'életteur de Saxe, gendre du landgrave de Hefle, le même à qui ce landgrave & l'éle&eur de Saxe avaient confervé fes états , & dont Téleéteur avait été le tuteur, oublia ce qu'il devait à fes proches, & fe ren^ea du parti de l'empereur. Ce qui eft finculier , c'eft ou'il était comme eux proteftant très zélé ; mais il difait que la religion n'a rien de commun avec la poétique.

j£e Maurice aflêmbla dix mille fantaffins & trois mille

chevaux,

Charles-Quint. 385

chevaux , fit une diverfion dans la Saxe , défit les troupes que l'électeur Jean-Fréderic-Henri y envoya , & fut la première caufe du malheur des alliés. Le roi de France leur envoya deux cents mille écus j c'était affez pour entretenir la dilcorde , & non affcz pour rendre leur parti vainqueur.

L'empereur gagne du terrain de jour en jour. La plupart des villes de- Tranconie fe rendent , & paient de grofles taxes.

L'électeur palatin , l'un des princes de la ligue , vient demander pardon à Charles , & fc jette à fes genoux. Prefque tout le pays jufqu'à Heffe-Ceflel eft fournis.

Le pape Paul III retire alors les troupes qui n'avaient dû fervir que fix mois. Il craint de trop fecourir l'empereur, même contre des proteftants. Charles n'eft que médiocrement affaibli de cette perte. La mort du roi d'Angleterre Henri VIII arrivée le 18 Janvier, & la maladie qui conduifait dans le même tems François I à fa fin , le délivraient des deux protecteurs de la ligue de Smalcade.

Charles réulîît aifément à détacher le vieux duc de Virtemberg de la ligue. Il était alors li irrité contre les révoltes dont la religion eft la caufe ou le prétexte , qu'il voulut établir à Naples l'inquifition , dès longtems reçue en Efpagne. Mais il y eut une fi violente fédition, que ce tribunal fut aboli aufh-tôt qu'établi. L'empereur aima mieux tirer quelque argent des Napolitains pour l'aider à domter la lieue de Smalcade , que de s'obftiner à taire recevoir l'inquilition dont il ne tirait rien.

La ligue femblait prefque détruite par la foumi/fion du Palarinat & du Virteraberg. Mais elle prend de nouvelles forces par la jon&ion des citoyens de Prague & de plufïeurs cantons de la Bohême, qui fe révoltent contre Ferdinand leur fouverain , & qui vont lecourir les confédérés. Le margrave deCulmbach, Albert de Brandebourg , furnommé l'Alcibiade, dont on a déjà parlé , eft à la vérité pour l'empereur } mais fes troupes font défaites , & il eft pris par l'électeur de Saxe.

Pour compenfer cette perte , l'électeur de Brandebourg , Annalts de l'Empire* Ccc

386 Charles-Quint.

Jean le févere , tout luthérien qu'il eft , prend les armes ert faveur du chef de l'empire , & donne du iècours à Ferdinand contre les Bohémiens.

Tout était en confufion vers l'Elbe , & on n'entendait parler que de combats & de pillages. Enfin l'empereur paffe l'Elbe avec une forte armée vers Muiberg. Son frère l'accompagnait avec fis enfants Maximilien & Fcrdmand , & le duc d'Albe était fon principal général.

On attaque l'armée de Jcan-Frédcric-Henri , duc électeur de Saxe , Ci célèbre par fon malheur. Cette bataille de Muiberg

Eres de l'Elbe , fut déciiivc. On dit qu'il n'y eut que quarante ommes de tués du côté de l'empereur : ce qui eft bien difficile à croire. L'éle&eur de Saxe bleflé , elt pnfonnier avec le )eune prince Ernclr. de Brunfvick. Charles fait condamner le 1 2 Mai l'éleéteur de Saxe par le confeil de guerre à perdre la tête. Le févere duc d'Albe préfidait à ce tribunal. Le fecretaire du confeil fignifie le même jour la fentence à l'éle&eur, qui fe mit à jouer aux échecs avec le prince Ernell de Brunfvick.

Le duc Maurice qui devait avoir fon éleftorat, voulut encor avoir la gloire aifée de demander fa grâce. Charles accorde la vie à l'éleveur , à condition qu'il renoncera pour lui & fes enfants à la dignité électorale en faveur de Maurice. On lui lailfa la ville de Gotha & fes dépendances ; mais on en démolit la fortereffe. C'eft de lui que defeendent les ducs de Gotha & de Veimar. Le duc Maurice s'engagea à lui faire une penfion de cinquante mille écus d'or , & à lut en donner cent mille une fois payés , pour acquitter fes dettes. Tous les prifonniers cru'il avait faits , & furtout Albert de Brandebourg & Henri de Brunfvick , furent relâchés ; mais l'éleéteur n'en demeura pas moins prifonnier de Charles.

Sa femme Sibille , feeur du duc de Clèves , vint inutilement fe jeter aux pieds de l'empereur , & lui demander en larmesla liberté de fon mari. '

Les alliés de l'éle&eur fe difliperent bientôt. Le landgrave de Heffe ne penfa plus qu'à iè foumettre. On lui impofa pour condition, de venir embrafler les genoux de l'empereur, de

Charles-Quint. 387

rafer toutes fes forterefles, à la réferve de Caffel ou de Zigenheim , en payant cent cinquante mille écus d'or.

Lé riouvel électeur Maurice de Saxe , & l'éleéteur de Brdndc bourg , promirent par écrit au landgrave qu'on ne ferait aucune entrepriie fur fa liberté. Ils s'en rendirent cautions , 6V confentirent d'être appellés en juihee par lui, ou par fes enfants, & à fouffrir eux-mêmes le traitement que l'empereur lui ferait contre la foi promife.

Le landgrave, fur ces aflurances, confentit à tout. Granvelle, évêque d'Arras , depuis cardinal , rédigea les conditions que Philippe fignà. On a toujours affuré que le prélat trompa ce malheureux prince , lequel avait expreffément ftipulé qu'en venant demander grâce à l'empereur , il ne relierait pas en prifon. Granvelle ccriyit qu'il ne relierait pas toujours en prifon. Il ne falait qu'un v à la place d'une n pour faire cette étrange différence en langue allemande. Le traité devait porter nicht mit eniger gefangifs , & Granvelle écrivit eviger.

Le landgrave n'y prit pas garde en rehfant l'a&e. U crut voir ce qui devait y être ; & dans cette confiance , il alla fe , jeter aux genoux de Charles-Quint. En effet, il parait indubitable qu'il ne ferait pas forti de chez lui pour aller recevoir fa grâce , s'il avait cru qu'on le mettrait en prifon. II fut arrêté quand il croyait s'en retourner en fureté , & conduit longtems à la fuite de l'empereur.

Le vainqueur fe faifit ae toute l'artillerie de Féle£teur de Saxe Jean-Fréderic , du landgrave de HeiTe , & même du duc de Virtemberg. U confifqua les biens de plusieurs chefs du parti } il impola des taxes fur ceux qu'il avait vaincus , ôc n'en exempta pas les villes qui l'avaient fervi On prétend qu'il en retira feize cents mille écus d'or.

Le roi des Romains Ferdinand punit de fon côré les Bohémiens. On ôta aux citoyens de Prague leurs privilèges & leurs armes. PLuiieurs furent condamnés à mort , d'autres à une prifon perpétuelb. Les taxes & les confifcations furent immenfes. Elles entrent toujours dans la vengeance des fouverains.

Le concile de Trente s'était diiperfé pendant ces troubles. Le pape voulait le transférer à Bologne.

L'empereur avait vaincu la ligue, mais non pas la religion

388 Charles-Quint.

proteftante. Ceux de cette communion demandent dans la diète d'Augsbourg , que les théologiens protertants aient voix délibérative dans le concile.

L'empereur était plus mécontent du pape que des théologiens proteftants. Il ne lui pardonnait pas d'avoir rappcllé les troupes de l'églile dans le plus fort de la guerre de Sinalcade. Il lui fit fentir Ion indignation au fujet de Parme & de Plaifance. Il avait fouffert que le St. pere en donnât l'invtftiture à fort bâtard dans le tems qu'il le voulait ménager j mais quand il en fut mécontent , il fe reflbuvint que Parme & Plaifance avaient été une dépendance du Milanais , & que c'était à l'empereur feul à en donner l'inveftiture. Paul III de fon côté alarmé de la puiflance de Charles-Quint , négociait contre lui avec Henri H & les Vénitiens.

Dans ces circonftances , le fils du pape, odieux à toute FIralie par fes crimes, eft afTafliné par des conjurés. L'empereur alors s'empare de Plaifance , qu'il ôte à fon propre gendre , malgré fa tendrelTe de pere pour Marguerite fa fille.

L'empereur brouillé avec le pape , en ménageait davantage les protestants. Ils avaient toujours voulu que le concile fe tînt dans une ville d'Allemagne. Paul III venait de le transférer à Bologne. C'était encor un nouveau fujet de querelle > qui envenimait celle de Plaifance. D'un côté le pape menaça 1 empereur de l'excommunication, s'il ne reftituait cette ville? & par-là , il donnait trop de prife fur lui aux proteftants , qui relevaient comme il faut le ridicule de ces armes fpiriruelles , employées par un pape en faveur de fes fils ; de 1 autre côté Charles-Quint fe faifait en quelque manière chef de la religion en Allemagne.

Il publie dans la diète d'Augsbourg le 1*5 Mai le grand Intérim. C'eft un formulaire de foi & de difcipline. Les dogmes en étaient catholiques ; on y permettait feulement la communion fous les deux efpeces aux laïques , & le mariage aux prêtres. Plufieurs cérémonies indifférentes y étaient facrifiées aux luthériens , pour les engager à recevoir des chofes cni'oa difait plus efTentielles.

Charles-Quint. 389

Ce tempérament était raifonnable } c'eft pourquoi il ne contenta perlonne. Les efprits étaient trop aigris ; l'églife romaine & les luthériens fe plaignirent, & Charles - Quint vit qu'il eft plus aifé de gagner des batailles que de gouverner les opinions. Maurice le nouvel électeur de Saxe voulut en vain, pour lui complaire, faire recevoir le nouveau formulaire dans les états ; les miniftres protestants furent plus forts que lui. L'élc&eur de Brandebourg , l'électeur Palatin acceptent l'Intérim, Le landgrave de Heffe s'y foumet pour obtenir Ùl liberté, qu'il n'obtient pourtant pas.

L'ancien électeur de Saxe Jean-Fréderic, tout prifonnier qu'il eft , refufe de le figner. Quelques autres princes , & plusieurs villes proteftantes fuivent fon exemple. Et partout le cri des théologiens s'élève contre la paix que l'Intérim leur préfentait.

L'empereur fe contente de menacer ; & comme il en veut alors plus au pape qu'aux luthériens, il fait décréter par la diète , que le concile reviendra à Trente , & fe charge du foin de l'y faire transférer.

On met dans cette diète les Pays-Bas fous la protection du corps germanique. On les déclare exempts des taxes que les états doivent à l'empire, & de la jurifdiction de la chambre impériale , tout compris qu'ils étaient dans le dixième cercle. Ils ne font obligés à rendre aucun fervice à l'empire , excepté dans les guerres contre les Turcs ; alors ils doivent contribuer autant que trois électeurs. Ce règlement eft foufcrit par Charles- Quint le z6 Juin»

Les habitants du Valais font mis au ban de l'empire pour n'avoir pas payé les taxes j ils en font exempts aujourd'hui qu'ils ont fu devenir libres.

La ville de Confiance ne reçoit V Intérim qu'après avoir été mife au ban de l'empire*

La ville de Strasbourg obtient que Y Intérim ne foit que pour les églifes catholiques Se fon diftrict , & que le lutheranifme y foit profefle en liberté.

Chrirtiern III, roi de Dannemarck, reçoit par Ces ambafladeurs l'inveftiture du duché de Holftein, en commun avec fes frères , Jean & Adolphe*

390 Charles-Quint.

Maximilien fils de Ferdinand, époufc Marie fa coufine , fille de l'empereur. Le mariage fe fait à Valladolid les derniers jours de Septembre : & Maximilien & Mane font conjointement régents d'Efpagne ; mais c'elt toujours le confeil d'Elpagne nommé par Charles-Quint, qui gouverne.

L'empereur retiré dans Bruxelles fait prêter hommage à fon fils aine Philippe , par les provinces de Flandre , de Hainaut & d'Artois.

Le concile de Trente reftait toujours divifé. Quelques prélats attachés à l'empereur , étaient a Trente. Le pape en avait affemblé d'autres à Bologne. On craignait un fchiirne. Le pape craignait encor plus, que la maifon de Bentivoglio déjpofledée de Pologne par Jules II, n'y rentrât avec la protection de l'empereur. Il diflbud fon concile de Bologne.

Oclave Farnèfe , gendre de Charles-Quint , & petit-fils de Paul III, a également à fe plaindre de fon beau-pere & de fon

trand-pere. Le beau-pere lui retenait Plaifance , parce qu'il était rouillé avec le pape j & fon grand-pere lui retenait Parme parce qu'il était brouillé avec l'empereur. Il veut fe (àifîr au moins de Parme , &: n'y réuilit pas. On prétend que le pape mourut des chagrins que lui caufaicnt fa famille & l'empereur ; mais on devait ajouter qu'il avait plus de quatre-vingt & un ans.

Les Turcs n'inquiètent point l'empire } Soliman était vers l'Euphrate. Les Perfans fauvaient l'Autriche , mais les Turcs refiaient toujours maîtres de la plus grande partie de la Hongrie.

Henri II , roi de France , parailîait tranquille. Le nouveau pape Jules III était embarrafié fur l'affaire du concile , & fur celle de Plaifance. L'empereur l'était davantage de fon Intérim , qui caufait toujours des troubles en Allemagne. Quand on voit des hommes aufii peu fcrupuleux que Paul III, Jules III & Charles-Quint , décider de la religion , que peuvent penfer les peuples ?

La ville de Maedebourg très puifTante , était en guerre contre le duc de Meckelbourg , 6c était liguée avec la ville

de Brème. L'empereur condamne les deux villes , & charge le nouvel électeur de Saxe Maurice de réduire Magdebourg -y mais il l'irritait en lui marquant cette confiance. Maurice juftifiait fon ambition qui avait dépouillé Ibn tuteur & fon parent , de leleclorat de Saxe , par les loix qui l'avaient attaché au chef de l'empire ; mais il croyait fon honneur perdu par la prifon du landgrave de Heflfe fon beau-pere , retenu toujours captif malgré la garantie , & malgré celle de l'élecreur de Brandebourg. Ces deux princes prenaient continuellement l'empereur de dégager leur parole. Charles prend le fingulier parti d'annuller leur promcfTe. Le landgrave tente de s'évader. Il en coûte la tête à quelques-uns de les domeftiques.

L'éle&eur Maurice indigné contre Charles-Quint, n'eft pas fort empreffé à combattre pour un empereur dont la puiffance fe fait fentir fi defooriquement à tous les princes : il ne fait nul effort contre. Magdebourg. Il laifia tranquillement les alfiégeants battre le duc de Meckelbourg , & le prendre

{>rifonnier ; & l'empereur fe repentit de lui avoir donné l'éeftorar. Il n'avait que trop de raifon de fe repentir. Maurice fongeait à fe faire cn$f du parti proteftant , à mettre non feulement Magdebourg dans les intérêts , mais au (fi les autres villes , & a le fervir de fon nouveau pouvoir pour balancer celui de l'empereur. Déjà il négociait liir ces principes avec Henri II , & un nouvel orage le préparait dans l'empire.

Charles-Quint qu'on croyait au comble de la puiflance, était dans le plus grand embarras. Le parti proteftant ne pouvait ni lui être attaché, ni être détruit. L affaire de Parme & de Plaifance , dont le roi de France commençait à fe mêler , lui faifait envifager une guerre prochaine. Les Turcs étaient toujours en Hongrie. Tous les efprits étaient révoltés dans la Bohême contre Ion frère Ferdinand.

Charles imagine de donner un nouveau poids à Ion autorité,, en engageant fon frère à céder à fon fils Philippe le titre de roi des Romains, & la fucceffion à l'empire. La tendreffe paternelle pouvait fuggérer ce deffein ; mais il eft lur que l'autorité impériale avait befbin d'un chef , qui maître de L'EaV

pagne & du nouveau monde, aurait affez de puiflance pour contenir à la fois les ennemis & les princes de l'empire. 11 eft fur aufli que les princes auraient vu par-là leurs prérogatives bien hazardées, & qu'ils fe feraient difficilement prêtes aux vues de l'empereur. Elles ne fervirent qu'à indigner Ferdinand, & à brouiller les deux frères.

Charles rompt ouvertement avec Ferdinand , demande fa dépofition aux électeurs, & leurs fuffrages en faveur de l'on fils. Il ne recueille de toute cette entrepniè que le chagrin d'un refus , & de voir les éle&eurs du Palatinat , de Saxe , & de Brandebourg s'oppofer ouvertement à les dedans plus dangereux que fages.

L'éleÉteur Maurice entre enfin dans Magdebourg par capitulation ; mais il foumet cette ville' pour lui-même , quoiqu'il fa prenne au nom de l'empereur. La même ambition qui l'avait porté à recevoir l'éleétorat de Saxe des mains de Charles-Quint, le porte à s'unir contre lui avec Joachim électeur de Brandebourg , Frédéric comte Palatin , Chnltophe duc de Virtemberg, Erneft marquis de Bade-Dourlach, & plufieurs autres princes. t

Cette ligue fut plus dangereufe que celle de Smalcade. Le roi de France Henri II , jeune & entreprenant , s'unit avec tous ces princes. Il devait fournir deux cents quarante mille écus pour les trois premiers mois de la guerre , & foixante mille pour chaque mois fuivant , il fe rend maître de Cambrai, Metz, Toul & Verdun, pour les garder comme vicaire du St. Empire » titre fingulier qu'il prenait alors comme un prétexte, comme fi c'en était un.

Le roi de France s'était déjà fervi du prétexte de Parme, pour porter la guerre en Italie. Il ne paramait pas dans l'ordre des chofes, que ce fut lui qui dût protéger Oérave Famèfe, contre l'empereur fon beau-pere -, mais il était naturel que Henri II tâchât par toutes fortes de voies de rentrer dans le duché de Milan, l'objet des prétentions de fes prédécefîeurs.

Henri s'unifiait aufli avec les Turcs félon le plan de François I: & l'amiral Dragut , non moins redoutable que ce Chéredin furnommé Barberoufle , avait fait une defeente en Sicile , où fi avait pillé la ville d'Agoufta,

L'armée

Charles-Quint. 393

L'armée de Soliman s'avançait en même tems par la Hongrie. Charles- Quint alors n'avait plus pour lui que le pape Jules M, & il s'uniffait avec lui contre Octave Farnefe ion gendre, quoique dans le fond l'empereur & le pape euffent des droits ce des intérêts différents, l'un & l'autre prétendant être fuzerains de Parme & de Plaifance.

Les Français portaient a uni la guerre en Piémont , & dans le Montferrat. Il s'agiffait donc de réfiiler à la fois à une armée formidable de Turcs en Hongrie , à la moitié de l'Allemagne liguée & déjà en armes, & à un roi de France, jeune, riche & bien fervi , impatient de fe fignaler & de réparer les malheurs de fon préaéceflêur.

L'intérêt & le danger raccomoderent alors Charles & Ferdinand. On a d'abord en Hongrie quelques fuccès contre les Turcs.

Ferdinand fut affez heureux dans ce tems -là même pour acquérir la Tranfilvanie. La veuve de Jean Zapoli reine de Hongrie , qui n'avait plus que le nom de reine , gouvernait la Tranfîlvanie au nom de fon fils Etienne Sigifmond , fous la

ÊroteéHon des Turcs j protection tyrannique dont elle était iffe. Martinuiîus évêque de Varadin , depuis cardinal , porta la reine à céder la Tranfîlvanie à Ferdinand pour quelques terres en Siléfie, comme Opelen & Ratibor. Jamais reine ne fit un fi mauvais marché. Maranufîus eft déclaré par Ferdinand, Vaivode de Tranfîlvanie. Ce cardinal la gouverne au nom de ce prince avec autorité & avec courage. Il fe met lui-même à la tête des Tranfilvains contre les Turcs. Il aide les impériaux à les repouffer ; mais Ferdinand étant entré en défiance de lui , le fait aflafliner par Palavicini dans le château de Vintz.

Le pape lié alors avec l'empereur , n'ofe pas d'abord demander raifon de cet affaflinat j mais il excommunia Ferdinand Tannée fuivante. L'excommunication ne fit ni bruit, ni effet. C'eft ce qu'on a fouvent appellé brutum fulmen. C'était pourtant une occafion où les hommes qui parlent au nom de la Divinité, femblent en droit de s'élever en fon nom contre AnnaUs de l'Empire. D d d

394 Charles-Quint.

les fouverains qui abufent à cet excès de leur pouvoir. Mais il faut que ceux qui jugent les rois foient irrépréhensibles.

L'eleéteur Maurice de Saxe levé le mafque, & publie par un manifefte qu'il s'eft allié avec le roi de France pour la liberté de ce même Jean-Fréderic ci-devant éle&eur, que luimême avait dépolTédé j pour celle du landgrave de Heffe, & pour le foutien de la religion.

L'eleéteur de Brandebourg Joachim fe joint à lui. Guillaume fils du landgrave de Heffe prifonnier , Henri-Othon électeur Palatin , Albert de Meckelbourg font en armes avant que l'empereur ait affemblé des troupes.

Maurice & les confédérés marchent vers les défilés du Tirol, & chaffent le peu d'impériaux qui les gardaient. L'empereur & fon frère Ferdinand fur le point d être pris , font obligés de fuir en défordre. Charles menait toujours avec lui fon prifonnier , l'ancien électeur de Saxe. Il lui offre fa liberté. Il eft difficile de rendre raifon pourquoi ce prince ne voulut pas l'accepter. La véritable raifon peut-être , c'eft que l'empereur ne la lui offrit pas.

Cependant le roi de France s'était faifi de Toul , de Verdun & de Metz dès le commencement du mois d'Avril II prend Haguenau & Viffembourg. De - là il tourne vers le pays de Luxembourg, & s'empare de plufieurs villes.

L'empereur pour comble de diigraces apprend dans ùl fuite que le pape l'a abandonné , & s <eft déclaré neutre entre lui & la France. Ceft aiors que fon frère Ferdinand rut excommunié pour avoir fait affaffiner le cardinal Martinufius. II eût été plus beau au par>e de ne pas attendre que fes cenfures ne paruffent que l'effet ô*e fa politique.

Au milieu de tous ces troubles , les pères du concile fe retirent de Trente, & le concile eft encor fufpendu.

Dans ce tems funefte toute l'Allemagne eft en proie aux ravages. Albert de Brandebourg pille toutes les comman~ deries de l'ordre teutonique 4 les terres de Bamberg > de Nu-

Charles-Quint. 395

remberg , de Vurtzbourg, & pluiîeurs vUIes de Suabe. Les confédérés mettent à feu & à fang les états de l'électeur de Mayence, Vorms , Spire ; & aûïegent Francfort.

Cependant l'empereur retiré dans Paflau , & ayant raflemblé une armée après tant de difgraces , amené les confédérés à un traité. La paix eft conclue le 12 Août. Il accorde par cette paix célèbre de Paflau une amniftie générale à tous ceux qui ont porté les armes contre lui depuis l'année 1546. Non feulement les proteftants obtiennent le libre exercice de la religion ; mais ils font admis dans la chambre impériale , dont on les avait exclus après la victoire de Mulberg. Il y a fujet de s'étonner qu'on ne rende pas une liberté entière au landgrave de Hefle par ce traité i qu'il foit confiné dans le fort de Rh infeld jufqu'à ce qu'il donne des aflurances de fa fidélité ; &

3u'il ne foit. rien ftipulé pour Jean-Fréderic , l'ancien électeur e Saxe.

L'empereur cependant rendit bientôt après la liberté à ce malheureux prince, & le renvoya dan» les états de Thuringe qui lui reliaient.

L'heureux Maurice de Saxe ayant fait triompher fa religion , & ayant humilié l'empereur , jouit encor de la gloire de le défendre. Il conduit feize mille hommes en Hongrie ; mais Ferdinand , malgré ce fecours , ne peut relier en pofleflion de la haute Hongrie, qu'en fouffeant que les états le foumettent à payer un tribut annuel de vingt mille écus d'or à Soliman.

Cette année eft funefte à Charles -Quint. Les troupes de France font dans le Piémont , dans le Montferrat , dans Parme. U était à craindre que de plus grandes forces n'entraffent dans le Milanais , ou dans le royaume de Naples. Dragut infeftait les côtes de l'Italie ; & l'Europe voyait toujours les troupes du roi très chrétien jointes avec les Turcs contre les chrétiens, tandis qu'on ne cefîàit de brûler des proteftants en France par arrêt des tribunaux nommés parlements.

Les finances de Charles étaient épuifées malgré les taxes impofées en Allemagne après fa vi&oire de Mulberg , & malgré les tréfors du Mexique. La vafte étendue de les états , fes voyages , fes guerres abfbrbaient tout : il emprunte deux cents

396 Charles-Quint.

mille écus d'or au duc de Florence Cofme de Médicis , & lui donne la fouveraineté de Piombino , & de l'ifle d'Elbe. Aidé de ce fecours , il fe foutient du moins en Italie , & il va alfiéger Metz avec une puiffante armée.

Albert de Brandebourg , le feul des princes proteftants qui était encor en armes contre lui , abandonne la France , dont il a reçu de l'argent, & fert fous Charles-Quint au fiege de Metz. Le fameux François duc de Guife , qui défendait Meta, avec l'élite de la noblefle françaife , l'oblige de lever le liège le i6 Décembre , au bout de foixante-cinq jours. Charles y perdit plus du tiers de fon armée.

Charles lè venge du malheur qu'il a eflùyé devant Metz, en envoyant les comtes de Lalain & de Reux alfiéger Térouane. La ville eft prife & rafée.

Philibert-Emanuel, prince de Piémont, depuis duc de Savoie , qui devient bientôt un des plus grands généraux de ce fiecle , cil mis à la tête de l'armée de l'empereur. Il prend Hefdin» qui eft rafé comme Térouane. Mais le duc d'Arfcot qui commandait un corps confidérable , fe laifle battre, & la fortune de Charles eft encor arrêtée*

Les affaires en Italie relient dans la même firuation. L'Allemagne n'eft pas tranquille. L'inquiet Albert de Brandebourg , qu'on nommait l'Alcibiade , tou ouïs à la tête d'un corps de troupes, les fait fubfifter de pillage. Il ravage les terres de Henri de Brunfvick , & même de l'éleôeur Maurice de Saxe.

L'éleéteur Maurice lui livre bataille auprès de Hildesheim au mois de Juillet ; il la gagne, mais il y eft tué. Ce prince n'avait que trente-deux ans , mais il avait acquis la réputation d'un grand capitaine & d'un grand politique. Son frère Augufte lui fuccede.

Albert l'Alcibiade fait encor la guerre civile. La chambre impériale lui fait fon procès. Il n'en continue pas moins fes, ravages : mais enfin manquant d'argent & de troupes , il fe réfugie en France. L'empereur pour mieux fouienir cette grande

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puiiïànce , qui avait reçu tant d'accroiffement & tant de diminution , arrête le mariage de fon fils Philippe avec Marie reme d'Angleterre , fille de Henri VIII & de Catherine d'Aragon.

Quoique le parlement d'Angleterre ajoutât aux claufes du contrat de mariage , que l'alliance entre les Français & les Anglais fubfifterait ; Charles n'en efpérait pas moins , & avec rail on , que cette alliance ferait bientôt rompue. C'était en effet armer l'Angleterre contre la France , que de lui donner fon fils pour roi \ & fi Marie avait eu des enfants , la maifon d'Autriche voyait fous fes loix tous les états de l'Europe, depuis la mer Baltique , excepté la France.

Charles cède à fon fils Philippe le royaume de Naples & de Sicile , avant que ce prince s'embarque pour l'Angleterre , où il arrive au mois de Juillet , & eft couronné roi , conjointement avec Marie fon époufe , comme depuis le roi Guillaume l'a été avec une autre Marie , mais non pas avec le pouvoir qu'à eu Guillaume.

Cependant la guerre dure toujours entre Charles-Quint & Henri II fur les frontières de la France & en Italie, avec des fuccès divers & toujours balancés.

Les troupes de France étaient toujours dans le Piémont & dans le Monrferrat , mais en petit nombre. L'empereur n'avait pas de grandes forces dans le Milanais. Il femblait qu'on fut épuifé des deux côtés.

Le duc de Florence, Cofme , armait pour l'empereur. Sienne qui craignait de tomber un jour au pouvoir des Florentins, comme il lui eft arrivé , était protégée par les Français. Mede* quino T marquis de Marignan , général de l'armée du duc de Florence , remporte une viftoire fur quelques troupes de France & fin* leurs alliés le 1 Août. C'eft en mémoire de cette victoire , que Cofme inftitua l'ordre de St. Etienne r parce que c'était le jour de St. Etienne que la bataille avait été gagnée

Charles-Quint.

Ernèft 4 comte de Mansfeld , gouverneur de Luxembourg , eft prêt de reprendre, par les artifices d'un cordeher, la viSe de Metz que l'empereur n'avait pu réduire avec cinquante mille hommes. Ce cordelier nommé Léonard , gardien du couvent , qui avait été confeflèur du duc de Guife , & qu'on refpe&ait dans la ville , faifait entrer tous les jours de vieux foldats, Allemands , Efpagnols & Italiens déguifés en cordeliers , fous prétexte d'un chapitre général qui devait fe tenir.

Un chartreux découvre le complot. On arrête le père Léonard , qu'on trouva mort le lendemain. Son corps fut porté au gibet , & on fe contenta de faire affilier dix-huit cordeliers à la potence. Tant d'exemples du danger d'avoir des moines , n'ont pu encor les faire abolir.

L'ancienne politique des papes fe renouvelle fous Paul IV, de la maifon de Caraffe. Cette politique eft , comme on a vu dans le cours de cet ouvrage, d'empêcher l'empereur d'être trop puuTant en Italie.

Paul IV ne fonge point au concile de Trente, mais à faire la guerre dans le royaume de Naples, & dans le Milanais avec le fecours de la France , pour donner , s'il le peut , des principautés à les neveux. Il s'engage à joindre dix mille nommes aux nouvelles troupes que Henri II doit envoyer.

La guerre allait donc devenir plus vive que jamais. Charles voyoit qu'il n'aurait pas un moment de repos dans fa vie, La goutte le tourmentait. Le fardeau de tant q'aflàires devenait

Eefant. Il avait joué longtems le plus grand rôle dans l'Europe, voulut finir par une aaion plus finguliere que tout ce qu'il avait fait dans fa vie , par abdiquer toutes fes couronnes & l'empire.

Tandis ou'il fe préparait à renoncer à tant d'états pour s'enfevelir dans un monaftere , il affurait la liberté des proteftants dans la diète d'Augsbourg i il leur abandonnait les biens eccléfiaftiques dont ils s'étaient emparés ; on changeait en leur faveur la formule du ferment des confeillers de la chambre impériale -f on ne devait plus jurer par les faints 7 mais

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feulement par les évangiles. Le vainqueur de Mulberg cédait ainfi à la néceffité \ & prêt d'aller vivre en moine , il agiflait en philofophe.

Le 14 Novembre il affemble les états à Bruxelles , & remet les Pays-Bas à fon fils Philippe : le 10 Janvier fuivant il lui cède l'Efpagne & le nouveau monde , & toutes fes provinces héréditaires.

Il pardonne à Oétave Farnèfe fon gendre ; il lui rend Plaifance & le Novarois, & Te prépare à -céder Pempire à fon frère le roi des Romains.

Tout le dégoûtait. Les Turcs étaient toujours maîtres de las Hongrie jufqu à Bude , & inquiétaient le relie. Les Tranfilvains fouftraient impatiemment le joug- Le proteitantifme pénétrait dans les états autrichiens $ & l'empereur avait réfolu depuis longtems de dérober à tant de foins une vieillefTe prématurée & infirme , & un efprit détrompé de toutes les Ululions ; il ne voulait pas montrer lur le trône fa décadence.

Ne pouvant donc céder l'empire à fon fils , il le cède à fon frère ; il demande préalablement l'agrément du St. Siège r lui qui n'avait pas certainement demandé cet agrément pour être élu empereur.

Paul IV abufe de la foumiflion de Charles-Quint^ & le réfute» Ce pontife était à la fois très fetisfait de le vpjr quitter l'empire, & de le chagriaer.

Charles-Quint, fàn*. confuUe* le pape davantage , envoie de Bruxelles fon abdication le ij Septembre 1556, la trentefixieme année de fon empire.

Le prince d'Orange porte la couronne & le fceptre impérial à Ferdinand. Charles s'embarque aulfi-tôt pour l'Efpagne , & va fe retirer dans l'Eitramadoure , au monaltere de St. Juft T de l'ordre des hiéronimites. La commune opinion eft qu'il fe repentit -, opinion fondée feulement fur la raibleffe humaine ,, qui croit importable de quitter fans regret ce que tout le inonde envie avec fureur. Charles oublia abfolument le théâtre

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où il avait joué un 11 grand perfonnage , & le monde qu'il avait troublé , parce qu'il Tentait bien dans fon afTaibliffement , qu'il ne pouvait le troubler davantage.

Paul IV engage les électeurs eccléfiaftiques à ne point admettre la démiflion de Charles-Quint , & à ne point reconnaître Ferdinand. Son intérêt était de mettre la divilion dans l'empire , pour avoir plus de pouvoir en Italie. En effet , tous les aétes ae l'empire furent promulgués au nom de Charles- Quint jufqu'à l'année de fa mort \ fait auffi important que véritable , & qu'aucun hiftorien n'a rapporté.

Fin de la première partie.

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