M. LABOULBÈNE. — L'ÉCOLE DE SALERNE
Trocta, nom commun à Salerne aux xic et xu° siècles, a écrit sur les maladies des femmes, sur les accouchements et de plus, sur les autres parties de l'art médical. Tous ses livres sont d'un galénisme irréprochable. Du reste, on trouve plus tard un grand nombre de femmes, telles que Constanza Calenda, au xve siècle, et encore Abella, Mercuriade,Rebecca, ayant écrit ou exercé la médecine, au sud de l'Italie. Vous voyez, messieurs, que ce n'est pas seulement de nos jours qu'il y a eu des étudiantes aspirant au diplôme et au titre doctoral en médecine.
Avant Constantin, nous trouvons aussi Jean Platcarius, qui a été le précepteur, à Salerne, d'Égide de Corbeil. Platearius était le mari de Trotula ; son fils, Jean II, est l'auteur d'une Pratique ou Practica. Je vous signale Cophon l'Ancien; Nicolas prapositus; Petronius, qui nous a laissé également une Praclica, dans laquelle on reconnaît quelques additions de matière médicale de l'Orient, mais venues probablement par les relations commerciales,
Constantin paraît ; c'est véritablement une figure étrange, curieuse, du xie siècle; il a été surnommé l'Africain, parce qu'il était né à Carihage. Voyageant pendant quarante ans, il parcourut, dit-on, l'Arabie, la Chaldée, la Perse, l'Inde, l'Ethiopie et l'Egypte. De retour dans sa patrie, au lieu d'être bien accueilli, il fut persécuté; accusé de magie, on voulut le faire mourir. 11 se sauva, puis se fixa en Italie, par nécessité ou par choix, et le duc Robert (Guiscard) le fit son secrétaire. Dégoûté de la cour, il abandonna sa charge, se retira vers 1086 au monastère de Monte-Cassino et se fit moine bénédictin. Dans la retraite, il écrivit de nombreux ouvrages, parus sous son nom, et qui sont des extraits ou de simples Iraductions faites sur l'arabe, principalement de Galien, d'Ali Abbas, dlsac, d'Ebn Eddjezzar, etc., portant les titres de Pantegni (comprenant le Meqalegni et le Microlegnï) ; de Viatique; de Traité des urines ; de Traité des lièvres ; de Livre de l'estomac; de Livre des yeux, etc.
Au moment où arrivait Constantin, le fonds latin était épuisé; une autre source d'instruclion allait surgir avec les Grecs, traduits en syriaque et en arabe. A celte époque, les Salernilains citaient les anciens qu'ils avaient connus par la traduction latine, et de plus, ils se citaient entre eux. Quand les traductions sur l'arabe paraissent, Galien, si puissant parmi les auteurs arabes, domine absolument, et avec Galien, Aristote, le philosophe de Stagyre.
Constantin n'est point original, il n'a presque rien écrit de lui-même. Ses ouvrages sont ordinairement des emprunts, pour ne pas dire des plagiats, trop souvent déguisés. Quel que soit le motif qui l'ait guidé, il prenait soin d'omettie ce qui pouvait rappeler une origine étrangère; il supprimait les noms propres ayant une tournure orientale; enfin quand il a traduit les œuvres d'autrui, il y mettait son nom, « afin, dit-il, que quelque voleur ne s'avise pas de lui dérober le fruit de son travail ». Son disciple, Jean Alilacius, nous a laissé une compilation sur les fièvres.
Après Constantin, vers 1100, nous trouvons Archimathams, laissant sous son nom deux ouvrages, l'un De l'instruction du médecin ou Sur la manière dont le médecin doit se comporter auprès des malades; l'autre, sous le titre Pratique. Le premier rappelle les Livres liippocratiques la Loi, Du médecin, Préceptes. Je vous engage à le lire pour savoir avec quel soin les Salernilains avaient souci de la bienséance médicale, des soins pour laguérison, des dangers moraux de la profession. La Practica est une sorte de clinique, rappelant les épidémies d'Ilippocrate.
Bartholomœus et Cophon le Jeune écrivent entre 1100 et 1120, puis Musandinus, postérieur de quelques années, puis encore Bernard le Provincial, de 1150 à 11G0. Nous arrivons au milieu du xii" siècle ; c'est alors que paraît le fameux poème didactique appelé Scola Salernilana, Plus mediciiiir, ou Regimen sanilatis, ou llegimen virile, poème qui a tant contribué à la réputation de l'École de Salerne.
Les origines de ce poème ou Regimen sont aussi obscures que celles de la célèbre institution médicale salernilaine; on ne peut dire avec certitude comment il s'est formé, ou quel en fut l'auteur. Il n'est pas de Jean de Milan, ni de Novoforo, ni d'Arnauld de Villeneuve ; ce dernier n'a jamais prétendu à autre chose qu'au rôle d'éditeur.
Je suis d'avis que le Regimen, tel que nous l'a transmis Arnauld de Villeneuve, est l'œuvre de médecins poètes ou rapsodes, une sorte de cycle poétique apparaissant vers le milieu du xie siècle et s'achevant au commencement du xvc. A tout moment, des interpolations y ont été faites; mais quel a été le premier fonds commun? Il est impossible de le dire. Tous les vers des auteurs salernilains antérieurs à l'édition d'Arnauld n'ont aucune date, aucun nom propre, aucun titre d'ouvrage; en d'autres termes, ils ont absolument la forme impersonnelle. Chacun a pu mettre la main à cette œuvre; elle est de tout le monde, sans appartenir réellement et en propre à personne. C'est un écho populaire et de bon sens en hygiène, avec quelque chose de précis, de naïf, agrémenté de tours heureux. Arnauld de Villeneuve est le plus ancien témoin de la rédaction primitive, qui depuis s'est accrue de toutes sortes d'additions, de mains et d'époques différentes. Le Regimen ou la Ftus medicinœ a-t-il été rédigé comme une consultation médicale adressée à un grand personnage du temps? Cela est fort douteux. N'est-il qu'une suite de phrases aphoristiquôes, primitivement isolées? Dans tous les cas, le caractère essentiel qu'on y trouve est dû Ire diététique, sans descriptions de maladies, sans thérapeutique spéciale. Ces dernières sont apocryphes ou surajoutées. Le texte d'Arnauld nous ramène à Ilippocrate et à Galien, a Dioscoride et à Pline. Il n'y a rien qui trahisse l'influence arabe, ce qui prouve une fois de plus que Constantin est loin d'être le vrai fondateur de l'École de Salerne.
De Ilenzi, à travers une foule de noms propres et d'ouvrages, a poursuivi l'histoire de l'École de Salerne jusqu'au milieu du xnr siècle. Alors paraît le chirurgien lluger, dont
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les écrits représentent bien la doctrine gréco-latine. C'est au milieu du xme siècle, que maître Gérard popularise par des traductions les livres arabes, et ces livres se substituent définitivement alors aux ouvrages gréco-latins.
Je tiens à vous parler des établissements de bienfaisance publique de Salerne où les hôpitaux s'étaient multipliés. Le premier dont il soit fait mention remonte à l'an 820. Ils deviennent très florissants et reçoivent des dotations considérables sous les premiers Angevins (1266-1380). Les hôpitaux et hospices étaient destinés par leurs fondateurs aux malades diversement atteints, aux pauvres et aux étrangers, ù'aufresaux enfants trouvés, aux femmes qui se retiraient du monde. Les Chevaliers de Jérusalem, les frères Célestins, les frères de la Croix, d'autres congrégations diverses dirigeaient les hôpitaux. On a dit que les croisades avaient beaucoup fait pour Salerne et même avaient contribué à sa fondation ; la vérité est que les croisés ont pu retirer bénéfice de sa situation exceptionnelle. Robert, fils de Guillaume le Conquérant, revenant de la Palestine, a débarqué à Salerne pour s'y faire guérir d'une plaie au bras, que les chirurgiens avaient mal soignée.
Frédéric II a favorisé Salerne en donnant une vive impulsion aux sciences et aux lettres, en réunissant les différentes écoles en une seule université. Ses règlements, d'une grande importance, fixaient le temps des études préliminaires, littéraires et philosophiques. La scolarité purement médicale était de cinq années, plus un an de stage chez un praticien expérimenté. La chirurgie faisait partie de la médecine, mais tout médecin devant exercer la chirurgie étudiait spécialement pendant une nouvelle année l'anatomie humaine. Nul ne pouvait exercer s'il n'avait été reçu dans la forme consacrée parles membres du Collège de Salerne. Les honoraires étaient tarifés, les pauvres toujours soignés gratuitement. Les droguistes {slalionarii) et les apothicaires (confcctionarii) étaient placés sous la surveillance des médecins, qui ne doivent jamais faire de marché avec eux, ni mettre des fonds dans leur entreprise, ni tenir d'officines pour leur propre compte.
Vous comprenez, messieurs, que grâce à une organisation si bien entendue, grâce à une antique renommée, les étrangers aient afflué à la célèbre École. Gilles de Corbeil a séjourné à Salerne au xiii" siècle; de plus, Vincent de fieauvais, dont les vastes encyclopédies sont connues sous le nom de Miroirs, met à profit les écrits des maîtres salernilains.
Salerne est à son apogée avec les règlements de Frédéric, mais la décadence est proche. Frédéric lui-même porte le plus terrible coup à l'École salernitaine, en créant à Naples un institut entièrement semblable et pourvu de grands privilèges. Sous la domination angevine, première et deuxième branches (1266-l/i35), Salerne compte encore, suivant de llenzi, plus de cent vingt médecins ; les praticiens environnant sont nombreux. Mais si l'école exerce encore de l'influence par son enseignement, Naples attire les faveurs des souverains, la foule s'y presse, et Salerne est peu à peu dé-
laissée. Les disputes commencent, on s'occupe plus de préséance que de science; sous les princes d'Aragon, de 1636 jusqu'au commencement du xvje siècle, la décadence est manifeste.
Les rivalités sans cesse renaissantes achèvent d'affaiblir Salerne; elle n'existait que de nom en 17/48, lorsque la Faculté de Paris consultait le Collège des médecins de Salerne, au sujet du différend élevé en France entre les médecins et les chirurgiens. Enfin, un décret du 29 novembre 1811 a détruit la vieille École, modèle de toutes les universités du moyen âge.
Je n'ai pas eu le bonheur de visiter Salerne, mais je me représente avec le poète :
Cette plage sonore où la mer de Sorrente Déroule ses flots bleus au pied de l'oranger...
Je crois voir ces rues autrefois animées par le mouvement de la science et de la pratique médicale, aujourd'hui presque désertes. C'est là que furent Petronius, Cophon, Bartholomœus, Musandinus et tant d'autres. C'est là qu'ont passé la savante Trolula et Constantin l'Africain. J'ai évoqué des noms sur le rivage, a dit Daremberg avec tristesse, et l'écho seul m'a répondu.
Mais, si on ne trouve plus aujoura'hui à Salerne l'École antique, le souvenir des maîtres est encore vivant, et leurs œuvres nous restent.
Les écrits des médecins arabes ont eu l'heureuse fortune d'être imprimés avant ceux des auteurs les plus anciens. Je tiens à vous faire apprécier le résultat auquel on arrive à cet égard. Depuis longtemps j'ai été frappé de la date rapprochée de la découverte de l'imprimerie, par rapport aux premières éditions arabes. A moins de plus amples renseignements, surtout pour les incunables, voici comment les livres des Arabes me paraissent avoir été publiés, le plus ordinairement en partie : Abulcasis (1471), Avicenne (1476), Razès (1481), Averroès (1482 ou 1484), Ali Abbas (1402).
Si maintenant vous prenez la date de la découverte de l'imprimerie, 1445 ; si vous vous rappelez que Celse a été imprimé pour la première fois en 1478, et devançait Galien paru en 1481, vous voyez que l'antériorité est pour Abulcasis et Avicenne, suivis par Celse. Quant à Galien, il a été imprimé la même année que Razès.
De nouvelles recherches confirmeront ou infirmeront cet aperçu.
J'ai fait disposer sur cette table, pour que vous en preniez connaissance, les belles éditions des médecins arabes que vous trouverez dans la bibliothèque de la Faculté.
Voici une série des maîtres salernitains, à commencer par Gariopontus. Haudry de lialzac, qui a compté les éditims de la 11 os medicinœ de 1474 à 1846 seulement, en mentionne