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LA CIVILISATION DES ARABES

illustre dont la voix soumit un peuple indocile, qu'aucun conquérant n'avait pu dompter, au nom duquel furent renversés les plus puissants empires, et qui du fond de son tombeau lient encore des millions d'hommes sous sa loi.

La science moderne les qualifie d'aliénés, ces grands fondateurs de religions et d'empires; et, au point de vue de la vérité pure, elle a raison. 11 faut les vénérer pourlant. L'âme d'une époque, le génie d'une race, sont incarnés en eux. Oes générations d'ancêtres perdues dans le sommeil des siècles parlent par leur voix. Ces créateurs d'idéals n'enfantent sans doute que des fantômes, mais ces fantômes redoutés nous ont fait ce que nous sommes et sans eux aucune civilisation n'aurait pu naître. L'histoire n'est que le récit des événements accomplis par l'homme pour créer un idéal quelconque, l'adorer ou le détruire.

La civilisation des Arabes fut créée par un peuple à demi barbare. Sorti des déserts de l'Arabie, il renversa la puissance séculaire des Perses, des Grecs et des Romains, fonda un immense empire qui s'étendit de l'Inde jusqu'à l'Espagne, et produisit ces œuvres merveilleuses dont les débris frappent d'admiration et d'étonnement.

Quels facteurs présiJèrent à la naissance et au développement de celle civilisation et de cet empire? Quelles furent les causes de sa grandeur et de sa décadence? Les raisons données par les historiens sont en vérité trop faibles pour soutenir l'examen. Une méthode d'analyse ne pouvait Cire mieux jugée qu'en l'appliquant à un tel peuple.

C'est de l'Orient que l'Occident est né, et c'est encore à l'Orient qu'il faut aller demander la clef des événements passés. Sur cette terre merveilleuse, les arts, les langues et la plupart des grandes religions se sont manifestés. Les hommes n'y sont pas ce qu'ils sont ailleurs. Idées, pensées et sentiments sont autres. Les transformations y sont maintenant si lentes qu'on peut en le parcourant remonter toute la chaîne des âges. Artistes, savants et poètes y reviendront toujours. Que de l'ois, assis à l'ombre d'un palmier ou du pylône de quelque temple, nie suis-je plongé dans de longues rêveries pleines de claires visions des âges disparus! On s'assoupit légèrement, et sur un fond lumineux s'élèvent bientôt des villes étranges dont les tours crénelées, les palais féeriques, les temples, les minarets scintillent sous un soleil d'or, et que parcourent des caravanes de nomades, des foules d'Asiatiques vêtus de couleurs éclatantes, des troupes d'esclaves à la peau bronzée, des femmes voilées. Elles sont mortes aujourd'hui pour la plupart, ces grandes cités du passé : iNinive, Damas, Jérusalem, Athènes, Grenade, Memphis et la Ihèbes aux cent portes. Les palais de l'Asie, les temples de l'Egypte sont maintenant en ruines. Les dieux de la Iiabylonie, de la Syrie, de la Chaldée, des rives du Nil ne sont plus que des souvenirs. Mais que de choses dans ces ruines, quel monde d'idées dans ces souvenirs ! Que de secrets â demander a toutes ces races diverses qui se succèdent des colonnes d'Hercule aux plateaux fertiles de la vieille Asie, des plages verdoyantes de la mer Egée aux sables brûlants de l'Ethiopie !

On rapporte bien des enseignements de ces contrées lointaines; on y perd aussi bien des croyances. Leur étude nous montre combien est profond l'abîme qui sépare les hommes, et à quel point sont chimériques nos idées de civilisation et de fraternité universelle, combien les vérités et les principes qui semblent les plus absolus peuvent changer d'un pays à l'autre.

11 y a donc bien des questions à résoudre dans l'histoire des Arabes, et plus d'une leçon à retenir. Ce peuple est un de ceux qui personnifient le mieux ces races de l'Orient, si différentes de celles de l'Occident. L'Europe les connaît bien peu encore ; elle doit apprendre à les connaître, car l'heure ■ approche où ses destinées dépendront beaucoup des leurs.

Le contraste entre l'Orient et l'Occident est aujourd'hui trop grand, pour qu'on puisse jamais espérer de faire accepter à l'un les idées et les façons de penser de l'autre. Nos vieilles sociétés subissent des transformations profondes; les rapides progrès des sciences et de l'industrie ont bouleversé toutes nos conditions physiques et morales d'existence. Antagonisme violent dans le corps social; malaise général qui nous conduit sans cesse à changer nos institutions pour remédier aux maux que ces changements mêmes engendrent ; défaut de concordance entre les sentiments anciens et les croyances nouvelles; deslruction des idées sur lesquelles avaient vécu les anciens âges. Tel aujourd'hui est l'Occident. Famille, propriété, religion, morale, croyances, tout change ou va changer. Les principes dont nous avions vécu jusqu'ici, les recherches modernes les remettent en question. Ce qui sortira de la science nouvelle nul ne pourrait le dire. Les foules s'enthousiasment maintenant pour quelques théories très simples, constituées surtout par un ensemble de négations radicales; mais les conséquences de ces négations, elles ne les entrevoient pas encore. Des divinités nouvelles ont remplacé les anciens dieux. La science actuelle essaye de les défendre : qui pourrait dire qu'elle les défendra demain ?

L'Orient offre un spectacle tout autre. Au lieu de nos divisions et de notre vie fiévreuse, il présente le tableau de la tranquillité et du repos. Ces peuples, qui forment par leur nombre la plus importante portion du genre humain, sont arrivés depuis longtemps à celte résignation tranquille qui est au moins l'image du bonheur. Ces sociétés antiques ont une solidité qu'ont perdue les noires. Les croyances que nous n'avons plus, elles les ont encore. La famille, qui tend à se dissocier si profondément chez nous, y conserve sa stabilité séculaire. Les principes qui ont perdu toute influence sur nous ont conservé toute leur puissance sur eux. Religion, famille, institutions, autorité de la tradition et de la coutume, toutes ces bases fondamentales des sociétés anciennes si profondément sapées en Occident, ont gardé tout leur prestige en Orient. Le problème redoutable d'avoir à les remplacer, les peuples de l'Orient n'ont pas à y songer.

La notion de cause qui domine aujourd'hui l'étude des faits scientifiques domine également celle des faits historiques. Les méthodes d'investigation applicables aux uns le sont également aux autres.

Un phénomène social doit être étudié comme un phénomène physique ou chimique quelconque. Il est soumis à certaines iois, ou, si ou le préfère, à certaines hiérarchies de nécessités. L'homme s'agite, des forces supérieures le mènent : Nature, Providence, Fatalité ou Destin, il n'importe. Nous sommes saisis de la naissance jusqu'à la mort dans un engrenage de forces bienfaisantes ou nuisibles, irrésistibles toujours. Noire suprême effort est d'arriver â connaître quelques conditions de leurs manifestations.

L'histoire de l'humanité peut être considérée comme une trame immense dont toutes les parties se tiennent et dont les premières mailles remontent aux plus lointaines origines de notre planète. Un phénomène historique quelconque est toujours le résultat d'une longue série de phénomènes antérieurs. Le présent est fils du passé et porte l'avenir en germe. Dans les événemi nts actuels, une intelligence suffisante pourrait lire l'infinie succession des choses.

Mais une intelligence semblable n'apparaîtra sans doute jamais. Alors même que nous connaîtrions la totalité des facteurs qui ont enfanté le présent et les forces respectives de chacun d'eux, il serait absolument impossible de les soumettre à l'analyse. 11 est au-dessus des efforts de l'astrouo-

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