M. G. LE BON. — LA CIVILISATION DES ARABES
mie de déterminer par le calcul la direction que prendrait un corps soumis seulement à l'action de trois aulres. Que serait donc le problème s'il s'agissait de milliers de corps?
Toutes les prétendues lois que l'on croit pouvoir tirer de l'élude de l'histoire ne sont en réalité que la constatation empirique de certains faits. On peut les comparer aux observalions également empiriques des statisticiens. Un million d'individus d'âge connu étant donnés, ils peuvent prédire avec certitude combien mourront à une époque déterminée et combien à une autre; combien de crimes seront commis et quels seront ces crimes. L'expérience du passé rend ces prédictions faciles. Remonter aux causes des faits observés serait entièrement impossible. Les facteurs déterminants sont beaucoup trop nombreux.
L'impossibilité de remonter bien loin dans l'enchaînement des causes qui détermine un phénomène social a inspiré un certain dédain des sciences historiques aux savants qui ont essayé de les approfondir. Un écrivain éminent, M. Renan, les qualifie de « petites sciences conjecturales qui se défont sans cesse après s'être faites, et qu'on négligera dans cent ans. On voit poimlre un âge où l'homme n'attachera plus beaucoup d'intérêt à son passé. Je crains fort, dit-il, que nos écrits de précision de l'Académie des inscriptions el belleslettres, destinés à donner quelque exactitude à l'histoire, ne pourrissent avant d'avoir été lus. »
Le même auteur considère que l'avenir est aux sciences physiques et naturelles qui nous donneront «le secret de l'être, du monde, de Dieu, comme on voudra l'appeler».
Chacun peut l'espérer sans doute ; mais rien jusqu'ici n'a justifié de telles espérances. Les sciences les plus positives ne nous ont rien dit encore de la raison première d'un seul phénomène. Ce n'est que la simplicité des relations qu'elles découvrent qui fait leur force apparente. Aussitôt qu'elles s'attaquent à des phénomènes un peu complexes, elles se perdent dans les conjectures. La science moderne commence à peine à balbutier une réponse aux questions que l'homme se pose chaque jour. Du berceau à la tombe, la nature a semé notre chemin d'insolubles problèmes. Les curiosités qu'elle nous met au cœur, elle ne les assouvit jamais. La science évoque des idées, bien plus qu'elle ne ré>out des problèmes ; et notre globe aura sans doute rejoint dans l'espace les vieux mondes refroidis, avant que le sphyux éternel ait répondu à un seul pourquoi.
11 ne faut donc pas s'illusionner sur la portée des sciences et leur demander ce qu'elles ne peuvent donner. Elles nous apprennent à déchiffrer un homme, un animal, une société ou une plante, à reconstituer le tableau fidèle d'une époque, à déterminer l'enchaînement des principaux événements historiques. N'exigeons pas davantage de l'historien.
La tâche est assez lourde, d'ailleurs, pour nécessiter tous ses soins. Les matériaux permettant de reconstituer le tableau d'une civilisation sont difficiles à réunir, plus difficiles encore à metlre en œuvre.
Ce n'est pas dans ces généalogies de souverains, dans ces récits de batailles et de conquêtes qui forment le fond de l'histoire classique que de tels matériaux doivent être cherchés. On les trouve surtout dans l'étude des langues, des arts, des littéral ures, des croyances, des institutions politiques ou sociales de chaque époque. Ces éléments divers d'une civilisation ne doivent pas être considérés comme le résultat du caprice des hommes, du hasard ou de la volonlé des dieux, mais bien comme l'expression des besoins, des idées, des sentiments des races où ils se sont manifestés. Une religion, une philosophie, une littérature, un art impliquent cerlains modes de sentir et de penser et n'en impliquent pas d'autres. Convenablement interprétées, les actions et les œuvres des hommes nous disent leurs pensées.
Elles nous disent leurs pensées et nous permettent de re-
constiiuer l'image d'une époque, mais ce tableau ne saurait suffire. Il faut encore expliquer sa formation. Le peuple que l'on étudie à un moment déterminé ne s'est pas formé d'un seul coup. Il est la résultante d'un long passé et des influences variées de milieu auquel il a été constamment soumis. C'est donc dans le passé d'une race qu'il faut chercher l'explication de son état actuel.
On pourrait donner le nom d'embryologie sociale à celte étude de la formation de divers éléments dont une société se compose. Elle est destinée à devenir la base la plus solide de l'histoire, de même que l'embryologie des êtres vivants est devenue aujourd'hui la base la plus sûre des sciences biologiques.
Eues vivants ou sociétés doivent toujours passer par une lente succession de formes inférieures avant d'atteindre des phases d'évolution supérieures. Ces formes disparues, l'histoire ne nous les révèle pas toujours. Bien des termes de la série sont actuellement perdus. L'observation permet cependant de reconstituer les plus essentiels. Comme les êtres vivants, touies les sociétés n'ont pas atteint les mêmes périodes de développement. Beaucoup n'ont pas dépassé ces étapes intermédiaires que l'Occident a fini par franchir et qui représentent l'image immobilisée du passe. Ou peut revoir en parcourant le globe — et c'est seulement ainsi qu'on peut les revoir — les principales périodes de l'histoire de l'humanité depuis les primitives époques de la pierre taillée jusqu'aux temps actuels. On peut arriver à reconstruire ainsi tout le passé d'un peuple, l'évolution des éléments dont sa civilisation se compose.
Bien des éléments divers : monuments, liitéralure, langues, institutions, croyances, etc., peuvent être utilisés pour reconstruire l'histoire d'une, civilisation el de sa formation. Il est rare que nous les possédions tous. Il suffit d'en posséder quelques-uns pour retrouver les aulres. Les mêmes méthodes qui permettent de reconstituer un animal avec quelques fragments de son squelette sont applicables à l'histoire. L'apparition de certains caractères implique toujours l'existence de cerlains autres.
Ces matériaux de reconstitution sont bien insuffisants parfois, au point de vue de la précision surtout. La science moderne en laissera de plus exacts à nos descendants. Il est aisé de prévoir que les historiens de l'avenir écriront des livres fort différents de ceux d'aujourd'hui. Dans les histoires de la civilisation du xxe siècle le texte sera réduit sans doute au titre de l'ouvrage et remplacé par des collections de photographies, de cartes et de courbes graphiques représentant les variations numériques de tous les phénomènes sociaux. Une grandeur quelconque, force, poids, durée, etc., peut toujours être exprimée par un chiffre ou par une ligne. Il n'est pas de phénomène psychologique ou social, si complexe qu'on le suppose, qui ne puisse être également considéré comme une valeur susceptible d'être numériquement traduite II suffit de le décomposer dans ses éléments essentiels pour lui trouver une mesure. La staiislique est assurément la moins avancée de toutes les sciences nouvelles en voie de formation ; ce qu'elle nous apprend déjà permet de pressentir cependant ce qu'elle pourra nous enseigner un jour. La production et la consommation d'un pays, sa richesse, ses besoins, les aptitudes physiques ou morales de la race qui l'habite, les variations de ses sentiments et de ses croyances, l'influence des divers facteurs pouvant agir sur elle, nous sont clairement révélés par les chiffres que les statisticiens réunissent aujourd'hui.
En attendant cette époque future où les dissertaiions historiques auront été remplacées par des photographies, des cartes et des courbes géométriques représentant l'état de tous les phénomènes sociaux et leurs changements, il faut s'efforcer de choisir parmi les documents que nous a laissés