LA CIVILISATION DES ARABES
le passé les plus précis. Avec les éléments que nous avons énumérés, on a en main tous les matériaux nécessaires pour présenter le tableau d'une civilisation et l'histoire de sa formation. Pour mettre ces matériaux en œuvre, il est indispensable d'aller étudier sur place les débris que cette civilisation a laissés. L'aspect des choses peut seul donner cette claire nolion du passé qu'aucun ouvrage ne saurait olfrir. Qu'il s'agisse de sciences naturelles ou sociales, on ne les apprend pas dans les livres.
C'est surtout quand il est question d'un peuple tel que les Arabes, dont les vestiges sont nombreux dans les pays où sa civilisaiion a fleuri, que l'élude des milieux est indispensable. Il n'y a d'ailleurs que les voyages qui puissent nous apprendre à nous soustraire au joug des opinions toutes faites, lourd héritage des traditions et des préjugés du passé.
Les débris qui nous restent de la civilisation des Arabes sont assez nombreux pour nous permettre de la reconstituer facilement dans ses parties les plus essentielles. Nous en avons ulilisé la plupart : œuvres scienlifiques, littéraires, artistiques et industrielles, institutions et croyances.
Parmi les éléments auxquels nous avons eu le plus volontiers recours, il faut mentionner surtout les œuvres plastiques. Sous leur forme tangible, elles parlent clairement à l'esprit. On y retrouve toujours l'expression fidèle des besoins, des sentiments, des temps où ils ont pris naissance. L'influence de la race et du milieu s'y fait nettement sentir. Dans les œuvres d'une époque, quelles que soient ces œuvres, on peut lire souvent cette époque tout entière. Une caverne de l'âge de pierre, un temple égyptien, une mosquée, une cathédrale, une gare de chemin de fer, le boudoir d'une femme à la mode, une hache de silex, une épôe à deux mains ou un canon de cinquante tonnes en disent beaucoup plus que des monceaux de dissertations.
11 n'y a qu'une façon de décrire les œuvres plastiques d'un peuple, c'est de les représenter. Des photographies du Parthénon, de l'Alhambra, de la Vénus de Milo, nous semblent préférables à la collection complète des livres que tous les auteurs du monde entier ont pu écrire sur eux.
C'est parce que nous étions pénétré de l'importance de tels documents pour évoquer dans l'esprit l'image fidèle des temps que l'on veut faire revivre, que nous nous sommes attaché à multiplier leurs reproductions. Mettre les œuvres elles-mêmes sous les yeux dispense en même temps de ces longues descriptions qui ne donnent aucune idée des choses qu'elles prétendent décrire. On a dit avec raison que cent pages de texte ne valent pas une bonne figure; on eût pu dire aussi bien cent volumes.
Lorsqu'il s'agit de formes à définir, les mots d'aucune langue ne sauraient suffire. C'est surtout quand il s'agit de l'Orient que les figures sont nécessaires. C'est parles yeux seulement qu'on peut connaître ses paysages, ses monuments, ses œuvres d'art, les races diverses qui l'animent. Le style le plus imagé ne donnera jamais une impression comparable à celle produite par la vue des choses, ou, à défaut des choses, par leur fidèle image.
Mais ces monuments, ces œuvres d'art, ces paysages, ces types de races, ces scènes de la vie intime, il faut aller les chercher bien loin, et, si on les veut fidèles, la photographie seule peut les donner. Des jours ajoutés à des jours ne permettraient pas à l'artiste le plus habile d'atteindre la perfection qu'elle réalise en quelques secondes.
Si l'on voulait se borner uniquement à la reproduction des monuments, un artiste, suffisamment habile, et pour lequel le temps serait un élément sans valeur, arriverait
peut-être à lutter avec la photographie. Pour ces mille scènes de la vie publique qui forment une grande partie de l'existence d'un peuple, la lutte n'est plus possible. La photographie instantanée est seule capable de reproduire fidèlement les objets en mouvement : une rue animée, un marché, un coursier lancé au galop, un cortège nuptial et tous les sujets analogues. C'est d'hier seulement que des méthodes nouvelles permettent d'y avoir recours.
Je puis m'exprimer librement à l'égard de documents semblables, puisque le soleil seul en est l'auteur. Que le savant qui dédaignerait les scènes pittoresques ainsi obtenues veuille bien réfléchir un instant et se demander s'il ne préférerait pas aux monlagr.es de livres que nous possédons sur les Grecs et les Romains une collection de photographies instantanées, où figureraient, avec leurs monuments, toutes les scènes de leur existence. Que de choses ces photographies nous apprendraient, et combien est minime en comparaison tout ce que les écrits nous apprennent !
Pour tout ce qui concerne la reproduction fidèle des monuments ou des êtres, le dessin a fait son temps : la photographie doit le remplacer. Dans les livres de sciences, d'histoire ou de voyages, elle est le seul procédé qui puisse être toléré aujourd'hui. Il peut être pénible sans doute de s'assujettir à transporter dans de lointains pays des appareils d'un maniement délicat; mais c'est une nécessité à laquelle tout voyageur, tout savant, désireux d'inspirer confiance, devra désormais se soumettre.
Celte opération essentielle, on ne doit jamais la confier à personne; car si la technique delà photographie est fort simple, le choix des choses à reproduire et les conditions dans lesquelles il faut les reproduire sont beaucoup moins faciles. Il suffit d'examiner le même paysage, le même monument, la même personne exécutés par des opérateurs différents, pour comprendre combien l'éclairage, le point de vue choisi, la perspective, etc., peuvent changer leur aspect. L'objectif a toujours été fidèle, mais la nature a changé. Le même monument, le même paysage, éclairés par un soleil d'hiver ou par la chaude lumière d'un beau jour d'été, n'est plus le même monument, le même paysage : du lever au coucher du soleil, il peut dans la même journée se transformer plusieurs fois. Être exact est une condition essentielle; mais reproduire les choses sous l'aspect où elles nous impressionnent le plus, ce qui est l'art tout entier, est également une condition fondamentale. La fidélité des contours ne saurait suffire à déterminer une impression analogue à celle produite par les objets eux-mêmes.
Comme principes généraux : nécessité des phénomènes historiques; étroite relation entre un phénomène quelconque et ceux qui l'ont précédé. Comme matériaux de reconstitution: documents empruntés uniquement au peuple étudié et reproduction exacte de ces documents; description physique et intellectuelle de la race, examen du milieu où elle a pris naissance, des facteurs divers auxquels elle a été soumise; analyse des éléments de la civilisation : institutions, croyances, œuvres scientifiques, littéraires, artistiques et industrielles, et histoire de la formation de chacun d'eux. Si le tableau d'ensemble créé avec ces matériaux donne au lecteur une claire image des temps qu'on cherche à faire revivre, le but proposé a été rempli.
On peut donc résumer de la façon suivante les méthodes qui semblent devoir être suivies aujourd'hui dans un ouvrage consacré à l'histoire d'une civilisation.
Gustave Le Rojc.
ASSOCIATION FRANÇAISE. — SECTION DE PÉDAGOGIE