‹ Collection d'articles, de rapports et de lettresChapitre 147 sur 354 · M. GILLES DE LA TOURETTE · texte numérisé non relu

M. GILLES DE LA TOURETTE

THEOPHRASTE RENAUDOT.

de ce que la ville de Lille a été le berceau de toutes ces découvertes inattendues.

C'est, en effet, pendant qu'il était doyen de la Faculté des sciences de Lille, que M. Pasteur a commencé, dans le modeste laboratoire de cette Faculté, ses premières recherches sur la fermentation alcoolique qui ont été le point de départ de ses travaux sur les aulres fermentations et le rôle des organismes inférieurs dans les maladies contagieuses. Aussi je crois être l'interprète de la Société des sciences, de tous les industriels de notre région, qui profitent tous les jours des découvertes de Pasteur, de Iojs les hommes éclairés et instruits de notre ville qui suivent avec intérêt ces travaux qui sont la gloire de notre pays, en demandant à l'administration municipale de conserver dans notre ville le souvenir de l'origine de ces découvertes, en donnant à la rue qui longe le laboratoire de chimie de la Faculté des sciences, la rue des Fleurs, le nom de rue Pasteur. Espérons que l'administration municipale de Paris, suivant noire exemple, voudra, en changeant le nom de la rue d'Ulm, réunir dans trois rues voisines les noms des trois savants français qui ont, grâce à la méthode expérimentale, fait peut-être les découvertes les plus remarquables de notre siècle, Gay-Lussac, Claude Bernard, Pasteur.

Aujourd'hui, toutes les sciences, même peut-être les mathématiques, se servent de la méthode expérimentale; c'est grâce à elle que la philosophie ou plutôt la psychologie a trouvé sa véritable voie et qu'elle est devenue, en réalité, une des parlies de la physiologie du système nerveux, et non la.moins intéressante. Mais à côté de l'usage vient rapidement l'abus. Si les sciences d'observation arrivent à la découverte des lois de la nature par le seul emploi de la méthode expérimentale, c'est par l'induction qu'elles peuvent ensuite remonter des faits particuliers aux causes secondes et par l'hypothèse aux causes premières. Là se trouve le côté incertain de ces sciences. Que de faits inexplicables, que d'obscurités nous rencontrons de tous côtés, quand nous voulons pénétrer jusqu'à l'essence de la matière ! S'il en est ainsi dans l'étude des substances minérales, combien ces obscurités ne sont-elles pas plus grandes, quand nous abordons les problèmes de la vie, du développement et de la reproduction des êtres organisés 1 En outre, toutes nos conclusions sont forcément limitées dans l'espace et le temps, et c'est faire un usage abusif de la méthode, que de prétendre passer sûrement par le moyen de l'induction du fini à l'infini. Aussi devons-nous reconnaître qu'il y a une limite aux connaissances que nous pouvons acquérir dans l'étude de la nature ; c'est fausser l'instrument que d'affirmer plus que l'expérimentation, aidée d'une induction juste et convenable, peut nous faire découvrir ; et, en définitive, nous sommes toujours ramenés à dire sur le fond de toutes choses, comme Montaigne, que sais-je?

Terqueh.

VARIÉTÉS

Un essai de Faculté libre au xvne siècle : Théophraste Renaudot.

Il serait intéressant d'écrire l'histoire des obstacles que les savants eux-mêmes ont mis en France, dans les siècles passés, à la dissémination de la science et surtout à la création de nouveaux foyers scientifiques. Il serait intéressant de réunir les faits et de montrer combien, dans toutes les branches de l'enseignement, les corps scientifiques constitués ont déployé d'énergie pour garder intacts leurs monopoles et avec quelle opiniâtreté ils se sont efforcés de ruiner l'enseignement libre, sans s'inquiéter de savoir si la science avait quelque chose à gagner à cet absolutisme. Qu'on se rappelle les difficultés que le Collège de France eut à surmonter lors de sa fondation, qu'on se souvienne de Pierre Ramus vaincu par les universitaires et massacré à la Saint-Barthélémy.

Pendant toute cette période qui s'étend de la Renaissance à la fin du xviie siècle, toutes ces luttes ont une caractéristique, la défense du corps enseignant contre l'Étal luimême, ce qui peut sembler bizarre aujourd'hui que le ministre de l'instruction publique est le grand maître de l'Université.

De toutes ces révoltes, il n'en est pas de plus complète et certainement de plus mal connue, que celle que tenta, pendant le règne de Louis XIII, un homme de haute valeur, Théophraste Renaudot (t), soutenu par l'amitié d'un puissant ministre, Richelieu. 11 ne s'agit plus seulement, dans la circonstance, de créer un enseignement original en dehors de l'Université toute-puissante, la force même des faits conduit le novateur à annihiler l'une des branches de celle-ci, la Faculté de médecine enrobée dans le syllogisme d'Aristote, pour lui substituer une Faculté d'État dont l'enseignement aurait été expérimental.

Au commencement du xvite siècle, la Faculté de médecine de Paris, s'appuyant sur un passé glorieux, restait stationnaire et s'agitait dans de stériles discussions que Molière allait bienlôt stigmatiser dans son Malade imaginaire. Fanatique des idées humorales, rompue pour les soutenir à toutes les finesses de la scolastique, elle abandonnait entièrement la véritable méthode scientifique représente à son plus simple degré en médecine parla clinique. Les anciens avaient tout vu ; mais, s'il est vrai qu'llippocrate restait le maître incontesté, Galien, son commentateur bien plutôt que son disciple, était le maître incontestable. Imbue du Mayister dixil, elle était forcément amenée à nier le progrès ; la science médicale tout entière étant représentée par l'œuvre galénique. Et pourtant la science marchait et marchait à grands pas;

(1) Cet article est extrait d'un livre : Tluopltraste Renaudot, que nous venons de publier (in-8°, Pion et Cie) et dans lequel nous avons donné tous les développements qu'elles comportaient au* autres inventions do Renaudot : la Gazette, les Bureaux d'Auresse, les Monts de Piété, etc.

M. GILLES DE LA TOURETTE. — THÉOPHRASTE RENAUDOT

Harvey, en 1622, se rendait à jamais illustre en donnant la véritable formule de la circulation ; Aselli montrait les lymphatiques, dont Pecquet, en 1649, découvrait le réservoir. Que faire, que dire contre ces découvertes qui étaient autant de traits de génie? Les accepter, c'était déclarer que Galien avait pu se tromper : cela était-il admissible? Évidemment non. Et non seulement il ne fallait pas les admettre, mais encore il fallait les combattre.

A la même époque, une École rivale, la Faculté de Mon'pellier, brillait encore d'un vif éclat. Siégeant dans une ville qui, par sa belle situation, attirait tous les étudiants des rives méditerranéennes, depuis longtemps elle avait, par sa proximité, ressenti l'influence de l'École de Salerne, de même que les Arabes lui avaient porté avant la Renaissance les premiers manuscrits des auteurs grecs. Elle avait des aspirations libérales et cherchait par l'étude de la chimie à rejeter le dogmatisme pour revenir à l'expérimentation. Ces aspirations s'étaient accentuées au moment de la Réforme, et Montpellier s'était vite peuplé de protestants. Alors que la Faculté de Paris rejetait de son sein Jean de Gorris, le fils d'un de ses doyens, qui n'avait pas voulu jurer sur le Christ et l'Évangile d'assister aux messes de l'École, Montpellier accueillait avec empressement les étudiants de la religion réformée.

Ces considérations religieuses durent pousser un jeune étudiant protestant, Théophraste Renaudot, né à Loudun en 1586, à venir demander à Montpellier l'instruction médisale. En 1606, il y prenait son grade de docteur; mais, « sachant que l'aage est nécessaire pour authoriser un médecin », il alla ensuite visiter l'Italie et les pays voisins, « pour y recueillir ce qu'il trouveroit de meilleur en l'art de médecine »; enfin, il se rendit à Paris étudier la chirurgie au collège de Saint-Côme. Lorsqu'il eut complété son éducation médicale, Renaudot revint à Loudun, sa ville natale, désireux d'exercer la médecine parmi ses compatriotes. Préparé par des études sérieuses, partisan des remèdes chimiques alors nouveaux, mais qu'il savait appliquer avec discernement, il se vit bientôt entouré de la célébrité qui, cette fois, faisait honneur au vrai mérite.

S'adonnant sans cesse à la science, publiant, malgré les soucis d'une nombreuse clientèle, des ouvrages médicaux importants, il attira bientôt l'attention du P. Joseph qui, alors tout-puissant, réformait les couvents du Poitou et avait établi son quartier général dans la capitale du Loudunais. Celui-ci ne tarda pas à le présenter à Richelieu, qui séjournait à cette époque dans son prieuré de Coufray, près Loudun, et dès lors le médecin de Montpellier comptait deux protecteurs aussi dévoués qu'influents.

Lorsque Renaudot était allé étudier la chirurgie à Paris, il avait été frappé par l'intensité de la misère publique : il avait vu d'anciens soldats, transformés en mendiants, encombrer les rues de la capitale et demander la charité à main armée. De suite avait germé dans son esprit éminemment pratique une idée humanitaire : sortir les misérables de la misère par le travail, ce qui n'était pas facile à une époque où chaque corporation toute-puissante formait une

sorte de coterie, ne laissant aucune place à l'initiative individuelle. A l'instigation du P. Joseph, il s'était, après l'assassinat de Henri IV (1610), rendu à la cour, avait été nommé médecin et conseiller ordinaire du nouveau monarque, et, après avoir exposé les théories qu'il voulait mettre en pratique pour le soulagement des malheureux, avait, en 1612, obtenu un brevet qui lui conférait le droit de « mettre en pratique et eslablir toutes les inventions et moyens par lui recouverts pour l'employ des pauvres valides et traitement des invalides et malades, et généralement tout ce qui sera utile et convenable au règlement desdits pauvres, avec défences à tous autres qu'à ceux qui auront pouvoir exprès de luy, d'imiter, altérer ou contrefaire sesdites inventions en tout ou partie ». Ces injonctions n'avaient pas, du reste, empêché le prévôt de Paris de s'opposer à l'exécution du brevet, et, ce ne fut qu'en 1625, après l'avènement de Richelieu, que Renaudot, déjà nommé commissaire général des pauvres (1618), put croire le moment favorable pour se rendre à Paris. Il quitta Loudun, emportant les regrets de tous, et, dès son arrivée, songea à remplir le mandat qui lui avait été confié.

En 1630, il fondait les Bureaux d'Adresse ou de Benconlre, représentant la publicité commerciale d'aujourd'hui, et y adjoignait bientôt les Ventes à grâce, troques et rachats qui, par une série do. transformations, devenaient les Monts de Piété. Nous n'insisterons pas ici sur ces diverses créations, pas plus que sur la fondation de notre premier journal, la Gazette (1631) ; nous n'en retiendrons que le côté médical, car Renaudot, resté médecin, et médecin justement apprécia, posait en les instituant, peut-être d'une façon inconsciente, les premières bases de l'enseignement qu'il allait bientôt essayer d'établir.

L'article xxi de l'Inventaire du Bureau d'adresse était ainsi conçu : « Les pauvres artizans et autres menues gens malades qui, faute d'une saignée ou de quelqu'autre léger remède, encourent souvent de longues et périlleuses maladies qui réduisent souvent leur famille à l'Hostel-Dieu, trouveront icy l'adresse de médecins, chirurgiens et apothicaires, qui sans doute ne voudront pas céder à d'autres l'honneur de consulter, soigner et préparer gratuitement quelques remèdes à ces pauvres gens qu'on leur adressera; mais, au contraire, se trouvera une aussi grande émulation entre ceux-ci à exercer cette charité qu'en leurs autres actions, qui leur fera envoyer leurs noms au Bureau pour estre employez à ce bon œuvre, comme ils en sont icy priés. »

L'appel de Renaudot fut entendu : chirurgiens et apothicaires vinrent se l'aire inscrire au Bureau d'adresse, car, sans cesse en lutte avec la Faculté de médecine, qui prétendait les tenir en tutelle, ils trouvaient là une excellente occasion de faire acte d'indépendance. Il en fut de même des médecins des Facultés provinciales et en particulier de la Faculté de Montpellier, auxquels l'Feole de médecine ne reconnaissait pas le droit d'exercer dans Paris et qui, groupés autour de Renaudot, se sentaient assurés de la protection de Richelieu qui favorisait de plus en plus le médecin de Loudun.

Celui-ci résolut dès lors d'utiliser tous ces éléments intel-

ik

M. GILLES DE LA TODRETTE. — THÉOPHRASTE RENAUDOT

ectuels; aussi l'ondait-il clans ce but (1631) les Conférences du Bureau d'adresse, sorte d'Académie au petit pied, qui ne tardèrent pas à avoir un retentissement tel qu'il se vit bientôt forcé de les rendre publiques (1633) et d'en publier les comples rendus. Tout esprit pédantesque était banni de la discussion qui, à l'inverse de ce qui se passait alors dans les écoles, avait lieu en français. Dès le début on s'éiait interdit de traiter certains sujets qui, par leur nature, n'auraient pu amener entre les conférenciers des froissements toujours regrettables. « L'innocence de cet exercice, dit Renaudot, est surtout remarquable; car la médisance n'en est pas seulement bannie, mais, de peur d'irriter les esprits aisez à eschauffer sur le fait de la religion, on renvoyé eti Sorbonne tout ce qui la concerne. Les mystères des affaires d'Estat tenans aussi de la nature des choses divines, desquelles ceux-là parlent le mieux qui parlent le moins, nous en faisons le renvoy au Conseil d'où elles procèdent. Tout le reste se présente icy à vous pour servir d'une spacieuse carrière à vos esprits. »

N'est-ce pas parler d'or, et Renaudot n'était-il pas dans le vrai en voulantbannir, de réunions exclusivement consacrées à la science, les questions de religion et de politique, toujours si irritantes?

Ces conférences étaient établies sur des bases essentiellement libérales; chacun était libre de proposer des questions, dont deux, choisies par l'assemblée, étaient discutées à huitaine. Libres et respectées étaient également les opinions de chacun « pour ce que, sinon hors la loy divine et celle du Prince, une authorité ne doit point faire de force sur des âmes libres... Possible quelques-uns eussent désiré qu'on n'eust point lai.-sé avancer d'opinion contraire à celle de l'Eschole. Mais cela semble répugner à la liberté de nostre raisonnement qui perdroit son nom s'il demeuroit entièrement captivé sous la férule d'une authorité magistrale à laquelle l'humeur de nostre nation s'accomode encore moins qu'aucune autre. Et l'expérience journalière nous fait voir qu'il n'y a rien de plus ennemy de la science que d'empêcher la recherche de la vérité qui paroist principalement en l'opposition des contraires. »

Parmi les nombreux conférenciers accourus à l'appel de Renaudot, il y avait un nombre considérable de médecins des Facultés provinciales, de chirurgiens et d'apothicaires qui déjà exerçaient gratuitement leur ministère au Bureau d'adresse, rendez-vous des malheureux. Renaudot comprit bien vite le parti qu'il pouvait tirer de toutes ces bonnes volontés et bientôt il créait « les Fourneaux », laboratoire dans lequel allaient se préparer les remèdes chimiques que la Faculté interdisait aux apothicaires de confectionner dans leurs officines, et il régularisait les conseils isolés donnés jusque-là aux malheureux, en instituant les Consultations charitables pour les malades, qu'il faisait sanctionner par lettres patentes du roi, obtenues le 2 septembre 1640.

Résumons leur mode de fonctionnement : le mardi de chaque semaine et plus tard tous les jours, dans la grande salle du Bureau d'adresse, rue de la Calandre, siégeaient une quinzaine de médecins amis de Renaudot, « divisés en plu-

sieurs tables ». Les malades se présentaient devant eux : si le cas était simple, un médecin suffisait ; si le cas était difficile, les docteurs se réunissaient, donnaient leur avis réciproque, el, après avoir discuté, remettaient au patient une consultation écrite. Les apothicaires présents exécutaient l'ordonnance et délivraient les médicaments; les chirurgiens pratiquaient la partie manuelle de l'ordonnance.

Les malades qui venaient consulter n'étaient pas tous dans la même situation de fortune : les uns étaient riches ; à cet effet, dans la salle du Bureau était déposée une boëte où ceux qui le désiraient pouvaient déposer leur obole qui servait à payer les médicaments des nécessiteux. Donnait qui voulait: quant à ceux qui, non seulement n'étaient pas assez riches pour faire l'aumône, mais encore ne pouvaient même pas payer leurs médicaments, ils recevaient ceux-ci gratis et certainement avec eux quelques secours pécuniaires lorsque les libéralités des riches le permettaient.

Tout se passait dans le meilleur ordre : comme aujourd'hui, chaque consultant recevait à son entrée un numéro d'ordre, et chacun, riche ou pauvre, n'était examiné que lorsque son tour était arrivé.

Les consultations charitables eurent un immenss retentissement : on s'y rendit de toutes parts. L'après-midi du mardi devint insuffisante et les médecins consultants durent se tenir en permanence dans la grande salle du Bureau d'adresse : bientôt enfin, ces médecins allèrent en ville soigner gratuitement les malheureux.

Nous savons déjà que les mendiants ne venaient pas seuls demander des consultations et qu'il se rendait également au Bureau d'adresse des personnes relativement riches dont les aumônes servaient à fournir des médicaments aux nécessiteux. Parmi celles-ci il s'en trouvait que leur situation, que leur position vis-à-vis de l'École de médecine et de l'Université empêchaient d'appeler Renaudot en consultation. Lorsque sa nouvelle institution commença à fonctionner régulièrement et eut reçu une consécration officielle, ces personnes, ou d'autres qui étaient absentes de Paris, « envoyèrent consulter sur un mémoire contenant le récit de leur mal et des remèdes qui leuravoient été administrés, sans dire leur nom qui ne sert de rien à la guérison des maladies ».

Avec son sens pratique habituel, Renaudot comprit vite qu'il pouvait y avoir pour lui, dans ces consultations à distance, un nouveau moyen de dissémination des doctrines dont il s'était fait le propagateur : et bientôt, paraissait un petit livre, d'ailleurs fort modeste, intitulé : lu Présence des absens, ou facile moyen de rendre présent au médecin l'cstal d'un malade absent; dressé par les docteurs en médecine consultans charitablement à Paris pour les pauvres malades. Ce petit livre, dont il n'existe qu'un unique exemplaire que personne n'a encore songé à analyser, bien que, « dressé par les docteurs consultans charitablement », est écrit tout entier de la main de Renaudot, qui s'y montre clinicien consommé. C'est, pour l'époque, un traité presque complet de diagnostic de la plus grande valeur. 11 s'adressait surtout aux chirurgiens et apothicaires qui exerçaient dans les campagnes et qui, on se servant des précepte» qu'il conte-

M. GILLES DE LA TOURETTE. — THÉOPHRASTE RENAUDOT

nait, pouvaient dresser un mémoire circonstancié sur la maladie de leur client et envoyer ce mémoire au Bureau d'adresse, d'où il leur était répondu. On comprend que cet intermédiaire pouvait être précieux à une époque où les moyens de transport étaient difficiles et dangereux pour les malades, et les médecins qui exerçaient à la campagne étaient fort peu instruits.

Ce petit livre devenait du reste un vade-meciim, un aidemémoire. En se guidant sur lui, dit Renaudot, « ils n'oublieront aucune circonstance requise à l'entente et parfaite connoissance de leur malade».

A la fin du volume se trouvaient de petits livrets représentant nos feuilles d'observations médicales actuelles dont on pouvait se servir dans les circonstances suivantes :

« Les médecins qui traitent des malades de conséquence et dont il importera de tesmoigner de temps en temps, voire plusieurs fois le jour de l'estat de leur maladie, y trouveront aussi un notable soulagement de leur mémoire et un grand abrégé. Car ayans autant de livrets comme ils voudront remarquer de temps divers, ils pourront arrester en chacun de ces livres Testât présent de leur malade... »

De plus, ce livre est orné de schémas sur lesquels, au moyen de quelques combinaisons ingénieuses très clairement indiquées, on devait arriver assez bien à représenter les maladies tant médicales que chirurgicales dont la figuration exacte pouvait être importante au point de vue du diagnostic.

La renommée de Renaudot devenait universelle, les malades venaient le consulter de tous les points du royaume et le Bureau d'adresse était si fréquenté que les marchands ambulants s'installaient dans les rues avoisinantes et débitaient leurs marchandises à cette clientèle d'un genre particulier.

Montrer aux nombreux élèves, qui n'avaient pas tardé à suivre les consultations charitables, les cas intéressants qui pouvaient se présenter était bien ; mais il eût éié encore mieux et surtout plus profitable de pouvoir garder à domicile ces mêmes malades, la plupart besogneux, afin de 1. s traiter et d'observer soigneusement leur maladie. Aussi Renaudot se mettait-il en instance près du roi pour obtenir, dans le quartier le plus populeux de Paris, le faubourg Saint- Antoine, un emplacement sur lequel il aurait élevé, à ses frais, l'Hostel des Consultations charitables. Si, dès cette époque, Renaudot avait songe à établir une École libre, il possédait donc :

Un corps professoral, par les médecins, chirurgiens et apothicaires qui suivaient ses conférences;

Un laboratoire, par ses fourneaux;

Une clinique, par ses consultations charitables;

Un hôpital — en espérance — qui aurait pu devenir le siège de l'enseignement projeté.

Pendant que Renaudot créait ses conférences, instituait ses fourneaux, fondait ses consultations charitables et demandait un emplacement pour bâtir un hôpital, quelle était l'attitude de la Faculté de médecins de Paris? Jusqu'en 1638,

U< i.oudun watt vécu en Aiiei bortno tntellli"

avec ses docteurs, consultant avec eux et faisant inscrire sur ses registres, en qualité d'étudiants, ses deux fils Isaac et Eusèbe, élevés dans la religion catholique. Mais lorsque la Faculté eut vu ses élèves déserter son enseignement pour accourir en foule aux conférences du Bureau d'adresse, lorsqu'elle eut compris que sanctionner par le silence l'établissement des fourneaux pour la préparation des remèdes chimiques,c'était sanctionner la médecine nouvelle, elle décréta qu'il fallait intenter un procès à l'imposteur qui croyait aux bons effets de l'opium et de l'antimoine et se montrait partisan de la circulation sanguine. Cependant, n'osant pas encore s'attaquer directement au père qu'elle savait si bien protégé par Richelieu, elle retourna sa colère contre les enfants, et, lorsqu'on 1638 ceux-ci présentèrent leur supplique, pour obtenir le premier grade, le baccalauréat, elle les força à signer par-devant notaire une déclaration dans laquelle ils s'engageaient à répudier toutes les œuvres paternelles. Encouragée par ce premier succès, qui lui avait été facilité par le désir que Renaudot avait de vivre en bonne intelligence avec elle, et, incapable de se contenir plus longtemps après l'autorisation des fourneaux par le roi (2 sept. 1640), s'appuyant en outre sur ce que les lettres d'autorisation n'avaient pas été vérifiées par le parlement, elle assigna Renaudot (23 octobre 1640) devant le lieutenant civil « pour se voir faire défense d'exercer la profession de médecine et de donner ou faire donner chez lui aucun avis aux malades, ni de tenir aucuns fourneaux ». En sa qualité d'officier du roi, Renaudot avait, par divers arrêts, fait retenir toutes ses causes par le conseil privé ; aussi, le 30 du même mois, demandait-il à son tour « qu'il plust à Sa Majesté le maintenir en la jouissance des concessions et privilèges à luy octroyez par Elle ».

La tactique de la Faculté va consister désormais, retenonsle, à faire attribuer la connaissance du procès au Chàtelet, dont les appels vont devant le parlement, son allié contre le pouvoir royal et l'ennemi de Richelieu.

Le roi avait à peine reçu la supplique du gazetier, que, le jour même de sa réception (30 octobre), en son conseil privé tenu à Paris, il ordonna que la requête de Renaudot serait signifiée aux doyen et docteurs de la Faculté de médecine « et cependant surseoiront toutes poursuites par-devant le prévost de Paris et ailleurs jusques à ce que autrement par Sa Majesté en ait esté ordonné », ce qui n'empêcha pas du reste le prévôt de Paris de rendre, le 6 novembre, un jugement qui défendait à Renaudot de « faire aucune assemblée chez lui pour les pauvres et d'exercer la médecine à Paris ».

La situation pouvait donc ainsi se résumer au commencement du décanatde Guillaume du Val (novembre 1640) ; d'une [art, la Faculté de Paris était victorieuse devant le prévôt de Paris dont les appels allaient au parlement qui certainement lui donnerait gain de cause; de l'autre, elle voyait son procès perdu, puisque le roi retenait la cause et ordonnait de surseoir à toute poursuite jusqu'à ce que son conseil en eût autrement ordonné.

Le péril était grand : la Faculté ne recula pas, sachant qu'il y allait pout-âtra de non existence.

M. GILLES DE LA TOURETTE. — THÉOPHRASTE RENAUDOT

Renaudot avait mis les consultations charitable/: sous la protection de M. de Noyers, secrétaire d'État; la Faculté, usant de la même tactique, résolut d'intéresser ce dernier à sa cause.

Le 8 décembre I6Z1O, le doyen, Guillaume du Val, accompagné de Simon Bazin, doyen sortant, et du censeur René Chartier, se rendit chez M. de Noyers qui avait voix délibérative au conseil du roi, qui, comme on le sait, était juge souverain de la cause pendante. Ce magistrat dut se trouver fort embarrassé devant cette démarche des docteurs; il s'en tira par un trait d'esprit. Il promit au doyen « de se faire l'avocat de l'École devant le cardinal qui certainement, ajoulat-il, était fort disposé à prendre en main les intérêts de celle-ci ». Comme la Faculté comptait peu sur de semblables protecteurs, elle envoya une dépulalion vers Bouvard, premier médecin de Louis XIII, qui promit de s'employer pour elle. Mais, en attendant le gain d'une cause qui semblait désespérée, elle résolut tout d'abord de se venger à nouveau sur les fils du malheureux gazetier. Ceux-ci, déjà licenciés, aspiraient au bonnet doctoral. La Faculté décréta (décembre I6A0) « qu'en raison du grave préjudice causé par leur père, ils ne seraient pas admis aux actes publics de l'École ni au doctorat », et, le 26 janvier 1641, elle ordonna que « cet arrêt leur seroit signifié par huissier afin qu'ils n'eussent pas à se présenter ».

On se rappelle qu'en 1638 elle avait déjà exigé, par acte notarié, leur renonciation à toutes les œuvres paternelles, s'engageant en revanche à leur laisser l'accès libre au grade de docteur.

Renaudot fut indigné en voyant la Faculté elle-même rompre le traité qu'elle avait dicté; il s'en fut trouver Richelieu, son protecteur, qui s'intéressait d'autant plus au litige qu'il avait pris Eusèbe pour son médecin ordinaire. Le cardinal résolut d'arranger le différend. Il envoya son premier médecin, le l'oitevin Cytois, offrir au doyen Guillaume du Val la composition du procès, en même temps qu'à son instigation Renaudot se rendait lui-même chez ce dernier et « le prioit de lui permettre de rentrer en grâce avec l'École, lui demandant de l'associer au conseil des autres docteurs pour le soulagement des pauvres malades ».

Guillaume du Val désirait avant tout la paix et la tranquillité : il se trouva lort embarrassé devant cette double démarche de conciliation et n'osa pas prendre sur lui de trancher la question. Il assembla son conseil, composé de dix membres, spécialement institué pour l'assister dans cette lutte, et lui demanda ce qu'il était bon de faire. Les docteurs qui le composaient ne furent nullement d'accord : les uns, se fondant sur l'intervention et le désir du redoutable cardinal, voulaient qu'on arrêtât toute poursuite; les autres étaient partisans de résister à outrance. Au milieu d'une discussion des plus orageuses, Jean Merlet, l'un des conseillers, proposa de s'en rapporter aux comices généraux, qui devaient avoir lieu le 27 février 16ûl : son avis prévalut.

D'autre part, les négociations que Bouvard avaient entreprises n'avaient pas abouti; et, le 21 mars, il engageait le doyen à temporiser. Richelieu avait pensé aplanir toutes les

difticultés en envoyant son médecin vers le doyen et en engageant Renaudot lui-même à s'entendre avec Guillaume du Val. Voyant les détours que prenait la Faculté pour éluder ses propositions, il résolut d'en finir. Le li mai 16M, il fit mander le doyen. Après une entrevue des plus cordiales, dans laquelle Richelieu s'était déclaré le protecteur de la Faculté, et Guillaume du Val, le respectueux obligé de Richelieu, le brave doyen s'en revint enchanté de l'accueil que lui avait fait le cardinal, et, dans ces dispositions bienveillantes, porta l'affaire pendante devant les comices réunis le 17 mai, trois jours après l'entrevue. Mais Guillaume du Val vit échouer toutes ses tentatives de conciliation, et les docteurs présents décrétèrent « qu'on poursuivroit le procès intenté à Renaudot, le calomniateur de la Faculté, et que celle-ci feroitles frais d'impression d'un mémoire où seroit démontrée l'illégitimité des consultations charitables ». Peu de temps après, paraisrait un libellé signé de Riolan, dans lequel les injures étaient tellement prodiguées au médecin de Loudun et à ses partisans, que Richelieu, faisant acte d'autorité, défendit d'écrire à nouveau sur ce sujet. On pourra juger, parl'extrai tsuivant, du point où en étaient les esprits et de la façon dont étaient traités les médecins du Bureau d'adresse :

« Nous voyons ces charlatans, soubz prétexte de la médecine, impunément voiler la bourse et bien souvent tuer les pauvres malades par leurs remèdes; ce qui est pis, c'est que la plupart de ces gens là meinent une vie débordée, fréquentent les bordels pour faire gagner du mal aux uns et aux autres et s'acquérir de la pratique, et aux femmes et aux filles leur donner des poudres et breuvages abortifs pour vuider leurs ventres. Nous nous en sommes plains aux magistrats, mais nos remonstrances n'ont point été reçues. 11 y a là un repaire de brigands où le beau nez de Renaudot a son aise

L'auteur de ce pamphlet que nous nous abstiendrons de qualifier n'était pas du reste Riolan, bien qu'il en fût officiellement le père ; nous avons des preuves incontestables qu'il avait été écrit tout entier par le trop célèbre Guy Patin, l'un des conseillers du doyen, homme néfaste, qui devait tour à tour traîner dans la boue, Van llelmont, Pecquet, Ambroise Paré, et, par sa haine contre Renaudot, empêchez toute négociation d'aboutir. Cet acharnement était fort regrettable, car il est certain que, si la Faculté avait voulu faire quelques concessions, Renaudot et ses docteurs eussent pu vivre en bonne intelligence, au grand profit de la science et du soulagement de la misère publique. Hu reste, le maître du Bureau d'adresse ne songeait peut-être pas encore à cette époque à élever une École rivale; ce qui le prouverait, c'est qu'il ne tardait pas à faire, à l'instigation de Richelieu, une nouvelle tentative de conciliation. Le l.'i juin, — c'est le doyen lui-même qui parle, — • le doyen convoqua les docteurs aux comices solennels pour délibérer sur les propositions de Th. Renaudot qui, presque repentant et cherchant, ainsi qu'il étoit visible, la grâce et l'amitié des docteurs de la Faculté, et, fortement recommande par le cardinal, demandoit avec instance et en suppliant que les docteurs de l'École voulussent bien l'honorer d'exercer la médecine en sa com-

M. GILLES DE LA TODRETTE. — THÉOPHRASTE RENAUDOT

pagnic et de consulter avec lui les pauvres et les riches lorsque l'occasion s'en présenteroit.

« Renaudot, ajoute Guillaume du Val, avoit formulé et présenté au doyen, qui les avoit revêtues de son sceau et soumises à plusieurs docteurs, de grandes compositions qui dévoient donner entière satisfaction à l'École. » Malgré les tentatives de conciliation du doyen, les comices répondirent à cette nouvelle demande d'accommodation « qu'il étoit impossible d'accorder à Renaudot ce qu'il demandoit ; que, s'il avoit d'autres propositions à l'aire, il eût à les formuler, et qu'elles seroient discutées par les comices qui seroient appelés à donner leur avis à ce sujet ».

Le roi n'attendait que le résultat de cette délibération : le li juillet, son conseil rendait un arrêt qui condamnait l'Ecole sur tous les points et consacrait ainsi l'œuvre de Renaudot,

On comprend avec quelle joie cette sentence dut être accueillie au Bureau d'Adresse : c'était l'aurore du triomphe de la nouvelle école, et, pour que tous ceux qui s'intéressaient aux consultations charitables et autres dépendances du Bureau connussent les péripéties du procès et son heureuse terminaison, Renaudot réunit les divers arrêts obtenus dans un petit factum qu'il fit partout distribuer et qui se terminait par une nouvelle invitation aux malades de venir à ses consultations. De plus, après ses tentatives de conciliation sans cesse repoussées par l'École, le médecin de Loudun pensa qu'il n'avait plus de concessions à faire et qu'il pouvait aller directement au but qu'il se proposait désormais. Le décret royal autorisait implicitement les médecins étrangers, ses collègues, à exercer la médecine à Paris ; dès lors, certain de ne pas se voir privé du corps enseignant qu'il s'exerçait depuis longtemps à former, il se mit en instance auprès du roi pour obtenir un terrain sur lequel s'élèverait l'Hôtel des consultations charitables. Et d'avance, il était sûr que les élèves ne lui manqueraient pas; il avait pu s'en assurer en voyant les nombreux étudiants qui venaient assister à ses consultations et suivre l'enseignement de ses conférences.

L'année 1641 s'acheva sur ces entrefaites; le triomphe de Renaudot s'aecentuant de plus en plus, devant les espérances, qui n'allaient pas tarder à se réaliser, d'obtenir la concession demandée pour la construction d'un hôpital.

La l'acuité, en présence du coup qui la frappait, était un moment, restée interdite ; niiiis elle ne tarda pas à reprendre courage, et, à la demande de son ennemi triomphant, elle opposait, le 1er février 16/i2, une nouvelle requeste dans laquelle elle demandait encore, l'abolition de tous les privilèges accordés au gazetier.

En temps ordinaire et devant l'arrêt formel du conseil privé elle se fut tenue coi; mais Richelieu venait de quitter Paris et elle espérait peut-être obtenir gain de cause en son absence. En tout cas, elle n'avait rien perdu en agissant ainsi, et elle devait tout tenter pour sauvegarder son existence sérieusement menacée. Richelieu, en effet, avait laissé Paris pour accompagner dans le midi Louis XIII qui allait conquérir la Cerdagne et le Roussillon ; mais, de près comme de loin, il veillait sur Renaudot pour lequel il avait la plus vive

affection. Du reste, pour prouver tout l'intérêt qu'il porlait au père, il s'était adjoint, comme médecin ordinaire, son fils Eusèbe, qu'il avait emmené avec lui faire campagne.

Eusèbe, de même que son frère Isaac, était licencié depuis deux ans ; mais, bien qu'en droit d'exercer la médecine par son diplôme même de licencié, il désirait vivement «gagner le bonnet doctoral ». Comme les licenciés de sa promotion se présentaient à cette époque et qu'il ne voulait pas perdre le bénéflce de son rang de réception, Richelieu écrivit directement d'Agde, à Guillaume du Val, le 13 mars 1642, une letlre dans laquelle il demandait « que suivant l'ordre des statuts, qui ne veulent pas que l'on perde le rang de sa licence, lorsqu'on est employé pour le service du roy, comme son médecin Eusèbe estoit dans un voïage, le lieu luy fust conservé, laissant passer ceux qui sont après luy, sans préjudice au lieu qu'il a devant eux ». Le seul désir exprimé par le cardinal, plus encore que les bonnes raisons sur lesquelles celui-ci s'appuyait dans sa lettre, fit que les docteurs réunis chargèrent le doyen d'écrire à Richelieu qu'il serait obtempéré à sa demande. A la même époque, Isaac suppliait également pour ses vespêries : après la lettre de Richelieu, il était difticile de ne pas faire droit à sa supplique. La Faculté était fort perplexe : une circonstance inattendue, beaucoup plus qu'inespérée, allait la tirer d'embarras et lui permettre d'espérer ou de différer.

Richelieu, dont les forces s'étaient usées dans un travail surhumain, venait de tomber gravement malade. Justement effrayé des progrès du mal, son médecin Citoys écrivit au doyen pour le prier de vouloir bien examiner le cas et lui transmettre son avis éclairé ainsi que celui de ses illustres collègues. Guillaume du Val réunit ses docteurs qui émirent un avis défavorable. Il y en eut même qui avancèrent que le cardinal mourrait à la mauvaise lune de novembre, et le doyen qui transcrivit cetle consultation sur son registre ajouta en marge : prava proynosis. C'est pourquoi, saisissant un prétexte qui n'était même pas futile, la Faculté décréta immédiatement qu'on ajournerait l'examen d'Isaac Renaudot (10 mai lGi'2). Celui-ci réclama et fit si bien, que le 6 septembre il obtenait un arrêt du parlement qui ordonnait que son frère et lui seraient pourvus dans quinzaine du bonnet doctoral, « sinon et à faulte de ce faire, ledict temps passé, le présent arrest leur serviroitde litre doctoral ». La Faculté se borna à enregistrer cet arrêt, de telle façon qu'il lui était possible, si le bon vent venait de nouveau à souffler de son côté, de refuser d'admettre à ses séances les deux frères qui n'avaient pas reçu more solilo leur diplôme de ses mains. Aussi Richelieu, qui, très souffrant, venait de rentrer à Paris s'interposait-il de nouveau et mandait le doyen qui, à la suite de l'entrevue, fit décréter par les docteurs « qu'on admettroit les deux frères en L.'ràee de son Kminence ». Bientôt après (4 décembre 1642), le cardinal mourait laissant Renaudot aux prises avec ses ennemis, qu'il avait contraints au silence. Aussi, alors que celui-ci enregistrait avec douleur dans sa Gazette la perte du grand ministre, son ami, le nouveau doyen, Michel de la Vigne, avec un esprit bien différent, transcrivant sur ses registres les symptômes qui

M. GILLES DE LA TOURETTE. — THFOPHRASTE RENAUDOT

avaient précédé la mort du cardinal, se félicitait-il de ce que le temps était devenu meilleur et plus libre [minus coactum). Louis XIII, il est vrai, protégeait ouvertement le gazelier dont il était l'un des collaborateurs les plus fidèles; mais on pouvait espérer que, faible comme on le connaissait, il se laisserait circonvenir à son égard. C'est pourquoi, en même temps qu'elle biffait par un décret l'arrêt du parlement rendu en faveur des fils, la Faculté déclarait qu'il fallait intenter un procès au père (9 janvier 16i3) qui venait d'obtenir un emplacement pour bâtir son Iloslel des consultations charitables.

Nous avons vu que les efforts de Renaudot avaient abouti à l'aire retenir, en toute circonstance, par le conseil du roi, les procès qui lui pourrait survenir. Tous les efforts de l'École vont désormais tendre encore à faire porterie débat devant le parlement, son allié.

La Faculté, non contente de l'appui de Bouvard et sentant le moment propice depuis la mort de Richelieu, résolut de faire une grande manifestation et d'intéresser l'Université tout entière à sa cause. Où s'arrêterait le maître du Bureau d'adresse? disaient partout les docteurs ; après avoir ruiné la Faculté de médecine, ne songerait-il pas à s'attaquer aux autres Facultés ?

Le 2 avril, Michel de la Vigne, le doyen, se rendit solennellement aux comices qui se tenaient à la Sorbonne et demanda à l'Université de prendre fait et cause pour l'École de médecine dans la lutte qu'elle entreprenait contre Théo phraste Renaudot qui, par ordonnance royale, voulait bâtir une nouvelle École à la porte Saint-Antoine. Du reste, ajoutat-il, «messieurs delà ville de Paris, qui ont des droits sur la portion du rempart que ce misérable veut démolir pour y bâtir, ainsi que madame la duchesse d'Uzès, qui a des propriétés limitrophes, ont déjà mis opposition à ce sacrilège ».

Soutenir la Faculté de médecine, c'était montrer combien serait mal venu quiconque oserait toucher aux prérogatives universitaires ; aussi le recteur et les trois autres Facultés se joignirent-ils aux docteurs pour adresser au conseil du roi, qui seul était juge des procès de Renaudot, une supplique tendant à déférer la cause au préfet de police, dont les appels allaient en parlement.

Sur ces entrefaites, par une sorte de fatalilé, disparaissait le dernier appui, bien fragile, il est vrai, du malheureux Renaudot : le 1U mai 1GZ|3 Louis XIII mourait, et Anne d'Autriche avait trop besoin du parlement pour soutenir le gazetier. Dès lors, les événements vont se précipiter : assailli de tous côtés, celui-ci va faire face à l'orage avec le désespoir d'un honnête homme à la vie duquel on attente, mais il sera forcé de succomber sous le poids des calomnies qui vont s'accumuler contre lui.

Son ennemi mortel est désormais chargé de conduire les affaires extérieures de l'École, Guy Patin est censeur, et il espère bien se servir du triomphe qu'il compte obtenir, comme d'un marchepied pour arriver au décanat qu'il ambitionne, C'est un homme de ressource», que n'embarrasse en nucune façon le besoin de dire lu vérité i il est de plu*

l'ami intime de Lamoignon et de toute la magistrature ; c'est désormais un duel à mort entre ces deux hommes, dont l'un représente la science ancienne avec son absolutisme, l'autre la science nouvelle, le progrès que ne borne aucun horizon.

Le moment était critique : c'en était fait de Renaudot et de son œuvre lentement édifiée si la reine obtempérait à la demande de la Faculté de médecine et le renvoyait devant le prévôt de Paris et le parlement. Afin de vaincre les derniers scrupules d'Anne d'Autriche vis-à-vis d'un homme dont elle avait plusieurs fois encouragé les entreprises charitables, l'École eut recours à une arme qui ne manque jamais son but : la calomnie.

A la veille d'intervenir dans la guerre de Trente ans, Richelieu qui désirait avant tout avoir le calme à l'intérieur et ne voulait pas permettre à la reine et aux princes de se faire les amis des Espagnols que l'on allait combattre, Richelieu, disons-nous, avait, dans la Gazette du k juin 1633, fait insérer un article, dans lequel Anne d'Autriche était indirectement avertie que Louis XIII n'hésiterait pas à la répudier, si elle continuait à fomenter des troubles en dedans et en dehors du royaume.

Ce fut cet article qu'exhumèrent les docteurs de la Faculté qui allèrent partout incriminant le gazetier « d'avoir été coupable envers le roy défunt, en l'accusant d'avoir voulu favoriser le luthérianisme ; envers l'héritier de la couronne à cette époque, en le soupçonnant de grands crimes, et, enfin, vi>-à-vis de la reine qu'il accusoit d'avoir commis des méfaits capables d'entraîner sa répudiation».

11 est fort probable que celle-ci dut prêter à ces calomnies une oreille d'autant plus favorable qu'elle se savait plus coupable, ayant nettement favorisé les ennemis de l'Etat, les Espagnols, et ayant eu vis-à-vis de Louis XIII, en qualité d'épouse, des torts presque aussi considérables que ceux de son royal époux qui affichait sans vergogne ses maîtresses à la cour.

Aussi laissa-t-elle faire si elle n'ordonna pas, et, avant que Renaudot eût pu se disculper, le 7 août 1643, son conseil rendait un arrêt par lequel il renvoyait » les doyen et docteurs en médecine de la Faculté de Paris, leurs procès et différentes circonstances dépendantes, par-devant le prévost de Pdris, pour estre règles et faict droict, ainsi qu'il appartiendra par raison ».

A partir de ce moment, Renaudot ne dut plus se faire illusion sur le sort qui l'attendait ; mais, ne voulant pas rester sous le coup des calomnies que l'on avait accumulées contre lui, il adressa une Requeste à ta Koyne, dans laquelle il se défendit avec toute la conscience indignée d'un honni le homme. Il eut beau démontrer que l'article avait été composé par le défunt cardinal, et qu'en l'enregistrant, sa plume n'avait été que greffère, «t qu'il n'en estoit pas plus responsable que d'un curé qui le liroit à son prosne, huissier ou trompette qui le publieroit », rien ne put le sauver, et, le 9 décembre 16/u>, le prévôt de Paris rendait un arrêt par lequel il était défendu « au sieur Renaudot et à ses adhérents et adjoints, soy disans médecins, d'exercer cy après la mév, m fuira aucunes conférences, consultations, ny as»i

REVUE DE THÉRAPEUTIQUE

semblées dedans le Bureau d'adresse ou aultres lieux de celte ville et faulxbourgs, ni de traicter ou panser aucuns malades soubz quelque prétexte que ce soit, à peine contre les contrevenants de cinq cents livres d'amende, au payement desquelles il sera contraint, et, en cas d'assemblée, permettons aux sieurs demandeurs de faire transporter le premier com iiissaire de la cour de céans en la maison où elle se fera, pour contraindre les contrevenants au payement de la susdite amende, le tout nonobstant opposition ou appellation quelconque, pour lesquelles ne sera différé, et sans préjudice d'icelles. »

Ce jugement était exécutoire de suite et la Faculté ne manqua pas de profiter de la disposition qui l'autorisait à en surveiller elle-même l'exécution.

Le 19 décembre, et, de nouveau, le mardi 22 du même mois, le doyen prit avec lui neuf ou dix docteurs, et, accompagné du commissaire de la cour qu'il avait fait mander à cet effet, gagna la maison de la rue de la Calandre. Il chargea le commissaire de faire une relation des choses trouvées dans cette maison quœsluosa cl nundinaloria, d'en dresser procès-verbal et de consigner dans celui-ci les réponses qui, certainement, ne furent autres que des protestations indignées contre cette violation de domicile de Renaudot et de trois ou quatre autres docteurs exotiques qui s'y trouvèrent.

Renaudot ne pouvait ainsi succomber sans épuiser au moins tous les moyens que lui fournissait la loi pour faire casser cet arrêt. Il s'adressa de nouveau au conseil, qui si longtemps lui avait été favorable; mais celui-ci, désireux désormais de plaire à la reine, resta muet, et le premier jour de mars I6Z1/1, le parlement confirmai l la sentence duChâtelel. Le dernier acte de ce drame avait eu un immense retentissement ; la Faculté de Montpellier était intervenue directement en faveur de Renaudot, son docteur, contre l'Université de Paris intervenant en faveur de la Faculté de médecine, et le peuple, assemblé avait témoigné par son attitude combien il chérissait le malheureux philanthrope. Mais rien n'avait pu empêcher la ruine de l'infortuné gazetitr, qui, le cœur ulcéré, voyait, aussitôt après sa chute, la Faculté, sa rivale, s'assimiler sa meilleure création, celle qui lui tenait le plus au cœur, les consultations charitables, et pensait avec tristesse à l'avenir de ses fils en entendant Guy Patin s'écrier dans la joie du triomphe : « Le pauvre diable est bien humilié, il voudroit seulement bien que nous eussions pardonne à ses fils en leur donnant le bonnet après lequel ils attendent depuis quatre ans et attendront encore. »

G, Gilles de la Tourette.

REVUE DE THÉRAPEUTIQUE

I. Do la caféine. — II. Quinine, quinidine, cinchonine, cinchonidine, cinchonamine. — III. Du Hoàng-nàn. - IV. Traitement de la goutte par l'eau froide. — V. Emploi des solutions concentrées des cathartiques salins dans l'hydropisie. — VI. Extirpation do la vésicule biliaire. — VII. Traitement des loupes par les injections d'éther. — VIII. In-pirations ou inhalations médicamenteuses on antirnicrobienuos. — IX. Du maté. — X. Action du salicylate de soude sur l'utérus. — XI. Traitement do l'érysipèle par le Irichlorophénol. — XII. Emploi de la glycérine dans le traitement des processus fébriles aigus. — XIII. Des injections sous-cutanées d'iodure de potassium. — XIV. Des milieux hypodermiques. — XV. Traitement de la pneumonie croupeuse par les bains froids. — XVI. Des bains tièdes prolongés dans la pneumonie et la fièvre typhoïde. — XVII Traitement de la diarrhée par l'extrait de fève de Calabar. — XV11I. Traitement de l'ascite par la faradisation de l'abdomen. — XIX. Usages de l'eau chloroformée. — XX. Transfusion du sang par injections hypodermiques. — XXI. Résection de l'intestin dans deux cas d'anus contre nature. — XXII. Influence de la chaleur sur lo virus du chancre simple. — XXIII. Action physiologique de la lutidine du goudron de houille. — XXIV. Aconits et acooitine.

I. Ou café et de la caféine. — Sous l'inspiration de M. Sevestre, M. E. Leblo.nl vient de faire une étude sérieuse sur la caféine, avec expériences dirigées par MM. Laborde et Franck.

La caféine agit sur le système nerveux en produisant uni» influence motrice exagérée, qui ne paraît pas dépendre d'une plus grande excitabilité réflexe, puisque la sensibilité disparaît au moment où les convulsions acquièrent toute leur intensité: elles tirent leur origine de la moelle épinière.

La caféine, en diminuant la sensibilité et en provoquant une légère somnolence, porte son action sur l'encéphale. 11 en résulte une double action sur le système nerveux, une exagération du pouvoir excito-moteur de la moelle, et une atténuation de la faculté sensorielle cérébrale. La caféine semble, en outre, exagérer les sécrétions salivaire et lacrymale.

Quant au système musculaire, la caféine augmente d'abord l'excitabilité directe et l'excitabilité indirecte, provoque une contraction transitoire, puis du tétanos, et enfin une diminution et une perte de l'excitabilité.

Sur le cœur, elle détermine constamment une diminution de fréquence des battements : cette action serait surtout musculaire. La caféine produit encore une augmentation de pression sanguine, due à un resserrement des vaisseaux périphériques. Une amplitude plus grande du pouls dénote une plus forte impulsion cardiaque, et un moindre retard du pouls sur le cœur indique l'élévation de pression et la transmission plus rapide des ondes. Tous ces faits prouvent que l'énergie des battements du cœur est augmentée.

L'expérimentation et la clinique semblent prouver que la caféine diminue la chaleur animale, partant, qu'elle possède une action hypolhermique.

Quant à l'action sur la nutrition, l'auteur conclut que, pris à doses modérées, le café ne modifie en rien l'excrétion de l'urée, tandis que, pris en quantiié immodérée, il augmente la dénutrition. Le café n'est donc pas un aliment.

M. Leblond rapporte plusieurs observations de maladies du cœur dans lesquelles la caféine a déterminé de la diurèse et une augmentation dans la foi ce du pouls, qui diminue da fréquente. Da 14 une amélioration dan» l'état des ma-

REVUE DE THÉRAPEUTIQUE

lades. Il considère la caféine comme devant être préférée au Convallaria maudis.

L'action diurélique s'est produite mfme dans les cas de néphrite parenchymateuse avec dyspnée.

Le café et la caféine peuvent être utiles dans la fièvre typhoïde en faisant baisser la température, en relevant et en régularisant le pouls. M. Huchard pense que la caféine rend des services dans les fièvres typhoïdes à formes rénale, cardiaque et adynamique.

Enfin, l'infusion de café, en stimulant les fibres de l'intestin, pourrait produire de bons effets dans les hernies étranglées. Plusieurs exemples semblent le prouver.

La caféine, à dose médicamenteuse, possède quelques inconvénients. Elle produit des vertiges, des maux de tête, de l'agitation, rarement de véritables convulsions, quelquefois du malaise, des nausées et des douleurs d'estomac. Aussi estil sage de donner d'abord des doses faibles que l'on augmente progressivement, de manière à pouvoir la supprimer au premier symptôme d'intoxication.

II. — M. La borde et son élève M. Jules Simon ont étudié le mode d'action de plusieurs substances extraites des quinquinas: la quinine, la quinidine, la cinchonine, la cinchonidine et la cinchonamine.

Grâce à la méthode expérimentale, les observateurs précédents ont conslaté que ces alcaloïdes, bien que possédant la môme composition chimique et provenant de la même espèce botanique, avaient une action différente sur l'organisme vivant. Ce fait, ajouté à. beaucoup d'autres, démontre l'importance majeure de l'étude expérimentale en thérapeutique.

En premier lieu, la quinirie et le sulfate de quinine produisent, à dose physiologique, l'incoordination motrice, le tremblement et le collapsus paralytique.

En second lieu, la cinchonine, la cinchonidine et la quinidine déterminent des phénomènes convulsifs comme accidents primitifs.

Cette différenciation d'action des deux groupes d'alcaloïdes a permis à M. Laborde de dévoiler la falsification du sulfate de quinine mélangé avec les alcaloïdes du second groupe. Dans ce dernier cas, l'animal intoxiqué par le prétendu sulfale de quinine pur à dose moyenne présente des convulsions que le sulfate de quinine seul ne produit pas.

Action sur le cœur. — Les tracés cardiograpbiques des auteurs montrent un accroissement de l'impulsion du cœur, dix minutes après l'injection de quinine, avec une diminution de la fréquence et une régularisation des battements du cœur. Si l'on ajoute une nouvelle dose de quinine, on voit apparaître de l'ataxie et de l'épuisement cardiaque.

Il est donc légitime de conclure que l'emploi de la quinine seule à dose massive, dans certains cas pathologiques, par exemple, dans la fièvre typhoïde, peut favoriser le développement d'accidents graves, la mort subite par syncope cardiaque ou respiratoire, les causes prédisposantes étant la myocardite, l'élimination rénale insuffisante et les affections organiques du cœur,

La cinchonine et la quinidine produisent un ralentissement progressif des contractions cardiaques en même temps que des intermittences et des phénomènes d'arrêt (1). Si donc on donne au malade atteint de fièvre typhoïde une dose massive d'un mélange de quinine, de cinchonine et de quinidine, on peut prévoir que le danger de mort subite sera rendu encore plus imminent.

III. — A propos de hoang-nan, substance végétale employée au Tonkin contre la rage, la morsure des serpents et la lèpre, M. Barthélémy, de Nantes, a fait, sur le traitement de la rage, un travail qui se divise en trois parties. D'abord le traitement immédiat qui consiste à cautériser profondément la morsure; en second lieu, il faut empêcher le développement des parasites et calmer et soutenir le système nerveux.

Le hoàng-nàn, associé ou non au sulfure d'arsenic, remplirait ces deux indications. A défaut du hoàng-nàn, l'arsenic, le mercure, pourraient rendre des services comme parasiticides.

Enfin la troisième partie du traitement est celle qui a trait aux phénomènes nerveux rabiques de la dernière période. Ici encore la plante du Tonkin serait ulile, mais elle devrait être administrée à haute dose et en injections hypodermiques pour que son action fût plus rapide.

IV. — M. Ki'ster, dans le Berliner klinische Wochenschrift, a étudié sur lui-même l'action de l'eau froide sur la goulte.

Atteint de la goulte depuis quelque temps et ayant employé le salicylate, les bains chauds, etc., sans autre résultat qu'un état stationnaire dans son affection, il résolut de changer de système. Tous les jours, hiver comme été, il prit une douche froide en se frictionnant avec une servietle mouillée. En même temps, il coucha dans une chambre froide en laissant une fenêtre ouverte, de façon à permettre à l'air froid d'entrer, même pendant l'hiver.

Par ce moyen il est devenu moins sensible à l'action du froid, n'a. plus ressenti les maux de gorge ni les douleurs rhumatismales auxquels il était précédemment sujet. Il a vu également disparaître ses attaques de goutte.

Le docteur Kuster attribue ce résultat à l'action de l'eau froide, d'autant plus que, l'ayant employée chez plusieurs de ses malades, il a obtenu des effets beaucoup plus favorables qu'avec la médication ordinaire et les bains chauds.

V. — M. Mathieu Hay vient de faire des expériences au point de vue de l'action que les solutions salines purgatives concentrées exercent sur l'intestin suivant que celui-ci contient ou ne contient pas de liquides. Dans le premier cas, ou encore lorsqu'on administre une solution saline diluée,

(1) Dans les cas où l'on expérimente sur l'animal avec la quinine et la cinchonine mélangées, les eiïets toxiques, c'est-à-dire les phénomènes d'arrêt, surviennent avec une plus g/ande rapidité que dans le cas où la quinine est administrée seule.

RF.VUE DE THÉRAPEUTIQUE

on n'observe pas de concentration sanguine abondante; mais, dans le second cas, c'est-à-dire quand on fait prendre une solution très concentrée d'un sel purgatif, le lube digestif étant à peu près vide, on voit très rapidement le chiffre des globules sanguins s'élever de 5 000000 à 6700 000 par suite d'une grande soustraction de sérum. Cette concentration n'est que passagère, car, au bout de trois à quatre heures on voit le chiffre des globules revenir à la normale; le sang a extrait pour ainsi dire des tissus voisins les liquides qui y sont contenus pour se reconstituer. L'auteur a de plus observé que plusieurs heures après l'absorption de solutions de sels purgatifs, qu'elles soient concentrées ou non, on voyait une concentration sanguine secondaire moins marquée que la première qui serait due à l'action diurétique de la substance absorbée.

De ces faits découle naturellement l'indication des purgatifs salins en solution concentrée dans les cas d'ascite et d'anasarque rebelle à tous les autres moyens thérapeutiques. Leur double action purgative et diurétique montre leur grande utilité. Le sulfate de magnésie qui est extrêmement soluble peut être employé avec avantage; il en est de même des lartrates alcalins et du sel de Seignette; le sulfate de soude est moins soluble.

VI. — M. Langenducr a rapporté au douzième congrès des chirurgiens allemands l'histoire de trois malades auxquels il a extirpé la vésicule biliaire. Une pareille opération était rendue nécessaire, d'une part, par la présence de calculs nombreux dans la vésicule qui était elle-même épaissie et enflammée et, d'autre part, par les douleurs vives et continuelles ressenties par les malades. La vésicule biliaire étant mise à nu, M. Langenbuck commence par la d Hacher; puis il lie le canal cyslique; les trois opérations qu'il a faites ont été suivies d'un plein succès, et il a toujours noté une guèrison rapide et durable.

Vil. — M. Marcel Lermoye.z, dans le Bulletin général de thérapeutique, rappelle que depuis quelque temps déjà on a préconisé contre les kystes en général les injections interstitielles de liquides caustiques et il constate que jusqu'à ce jour on n'avait pas songé à utiliser cette médication contre les loupes lorsque M. Vidal imagina de les guérir en y injectant de l'éther. Son procédé consiste à introduire tous les deux jours environ cinq à dix gouttes d'éther dans la tumeur à l'aide d'une seringue de Pravaz, en ayant soin de dissocier un peu la matière sébacée avec l'aiguille de l'instrument. Au bout d'une huitaine de jours on incise la tumeur ; il s'en écoule d'abord du pus et du liquide séreux, puis on voit la matière du kyste et ses parois elles-mêmes s'éliminer peu à peu; lorsque les derniers débris ont entièrement disparu, la peau en se retractant ne tarde pas à former une légère cicatrice. La guèrison est complète après un temps qui varie de quinze à vingt jours suivant le volume de la tumeur. Ces injections sont absolument inotlensives et n'occasionnent aucune douleur. M. Lermoyez termine son travail par l'observation d'un malade du service de M. Vidal qui était por-

teur depuis cinq ans d'une loupe extrêmement volumineuse et qui, quoique alcoolique, guérit en un mois sans aucun accident grâce à dix injections d'éther.

VIII. — M. Sandbas a lu à l'Académie de médecine un mémoire sur les inhalations médicamenteuses dans le traitement des maladies des voies respiratoires. 11 résulte de ses expériences que les substances inhalées (essence de térébentine, goudron, acide phénique, benzine, chloroforme, élher, hydrogène sulfuré, etc.), agissent localement et sont absorbées; il en résulte une action générale sur tous les tissus de l'économie.

L'auteur se sert d'un simple biberon dont le bouchon est percé de deux trous : à l'un est adapté un tube qui plonge dans le liquide médicamenteux, à l'autre un tube plus petit ne plongeant pas; le malade fait des inspirations par ce dernier tube et reçoit dans ses poumons un air chargé de vapeurs médicamenteuses, grâce au barbotagequi s'est effectué dans le liquide du flacon. M. Sandras a trouvé que les inspirations d'eaux distillées émollientes chaudes étaient utiles dans les inflammations aiguës des voies respiratoires; les inhalations d'essence de térébenthine ou de goudron sont utiles dans les bronchites et les laryngites chroniques; dans la phtisie, dont la nature parasitaire est pour ainsi dire démontrée, on peut à l'aide d'inspirations d'essence de térébenthine, de teintures balsamiques ou d'autres substances parasiticides, modifier le milieu et le rendre ainsi peu favorable au développement des bacilles. Enfin, dans les cas d'asthme et de coqueluche, l'auteur recommande les inhalations d'éther ou de chloroforme, et il conseille, si l'on a affaire à un croup, des inspirations d'acide phénique, de créosote ou de teintures alcooliques résineuses.

IX. — Le maté, dont les infusions de feuilles et des extrémités des tiges sont très en usage parmi les populations du Rio de la Plata, contient un grand nombre de substances dont les principales sont la caféine, des essences et des principes résineux. M. Epery, qui a étudié les effets de cette plante sur lui-même et sur des chiens, a observé que, sous son influence, on voit d'abord diminuer la quantité d'urée excrétée, puis, après une administration longtemps prolongée, l'élimination de l'urée augmenter; en même temps on note une certaine faiblesse. En outre, le maté, par ses essences, surexcite le système musculaire et le système nerveux : il peut être utile lorsqu'il s'agit de lutter contre la fatigue et les excès de travail musculaire; grâce à sa caféine il est diurétique et ralentit les battements du cœur. Quoi qu'il en soit, l'auteur ne pense pas que cette substance puisse être très utile en thérapeutique, eu égard à sa composition complexe et à ses etl'ets multiples.

X. — On sait que le salicylate de soude a une certaine tendance à déterminer des congestions viscérales. M. Balette, dans sa thèse, publie plusieurs observations démontrant que cette substance jouit de propriétés ménorrhagiques réelles, peut activer et même provoquer l'apparition des règles, sur-

REVUE DE THÉRAPEUTIQUE

tout dans les cas de dysménorrhée d'origine arthritique. Quant à l'action aborlive du salicylate de soude, les expériences de l'auteur sur des cobayes sont restées sans résultat à ce point de vue; il existe cependant quelques observations d'avortemenl à la suite ds son administration à hautes doses. Comme on n'a pu trouver dans ces cas aucune autre étiologie, on est bien obligé d'attribuer l'accident à l'action du salicylate.

XI. — M. Youbinski, à la suite des travaux du docteur Dianine sur les propriétés antiseptiques du trichlorophénol, a songé à employer ce corps contre l'érysipèie. Dans quatre cas d'érysipèle, dont trois spontanés et un traumatique, observés à l'hôpital Alexandre de Saint-Pétersbourg et traités par le trichlorophénol en solution dans la glycérine, l'auteur a obtenu d'excellents résultats. Sous l'influence de badigeonnages répétés deux fois par jour sur la région érysipélateuse, il a vu la tuméfaction de la peau diminuer d'une manière rapide et la tendance à l'envahissement s'arrêter lorsqu'on avait soin d'appliquer l'agent thérapeutique non seulement sur les parties atteintes, mais encore sur les régions voisines.

XII. — M. Semmola pense que les médications antipyrétiques par l'acide phénique, la digitale, etc., dans les affections fébriles aiguës ne rendent aucun service et sont plutôt nuisibles; l'alcool lui-même, en raison de son action irritante sur le cœur, sur le cerveau et sur le tube digestif, serait également employé à tort. La glycérine, suivant l'auteur, répondrait aux indications d'un véritable aliment d'épargne. L'expérience montre en effet que l'urée diminue de près d'un tiers chez les individus auxquels on fait prendre 30 grammes de glycérine par jour, tandis que ce principe remonte à la normale dès qu'on cesse l'administration du médicament.

Xin. — Dans les cas de syphilis buccale où il est difficile d'introduire l'iodure de potassium par la bouche, ou encore, lorsqu'on a besoin d'une absorption très rapide, les injections sous-culanées de ce sel peuvent rendre de véritables services. M. Gilles de laTourette conseille (Proyrès médical, 1883) d'administrer par la voie hypodermique des solutions concentrées d'iodure de potassium. Celles-ci, lorsqu'elles sont neutres et qu'elles sont injectées profondément dans les tissus, ne laissent généralement à leur suite aucune complication locale ; une sensation de cuisson au moment de la piqûre serait le seul inconvénient de ce mode d'administration.

XIV. — M. Luton (Archives générales de médecine) divise les injections sous-cutanées en deux grandes classes, suivant qu'il les faut faire dans des milieux alcalins ou qu'on doit les pratiquer dans des milieux acides. Le milieu alcalin, c'est-à-dire celui qui existe dans le tissu cellulaire souscutané, est bon pour les sels neutres; quant au milieu acide, celui qu'on rencontre dans les muscles, il est éminemment

favorable à l'absorption des sels acides, des sels d'alcaloïdes et de certains sels métalliques. Les sels de mercure, par exemple, sont difficilement absorbés par la voie hypodermique ordinaire et déterminent même dans ce cas des inflammations locales ; mais, lorsqu'on a soin de faire l'injection dans le tissu musculaire, l'absorption est complète, et on voit rarement survenir des accidents locaux.

XV. — M. Kissei.eff a fait une étude comparative de l'influence des bains froids sur la marche de la pneumonie croupeuse. Sur kh malades atteints de cette affection, il en a traité 23 par l'eau froide et le sulfate de quinine, tandis qu'aux 21 qui restaient il n'a donné que du sulfate de quinine. Il a noté : 1° que la mortalité avait été moindre chez les malades traités par les bains froids; 2° que, dans les deux groupes de malades, les tracés de la température, du pouls et de la respiration étaient restés à peu près les mêmes; mais que cependant dans le premier groupe il y avait eu pendant quelques heures chaque jour une diminution dans l'intensité de la fièvre; 3° que la défervescence paraissait se produire plus tôt chez les premiers malades, et que chez eux les complications évoluaient plus favorablement en même temps que la convalescence était moins longue. Enfin les douleurs, l'insomnie et les symptômes cérébraux auraient été notablement amendés par les bains froids.

XVI. — M. Bozzoï.o a employé avec succès dans la pneumonie les bains tièdés de 30 à 32°, prolongés pendant deux ou trois heures. 11 a observé presque toujours à la suite de leur administration un abaissement de la température, variant de 0°ti à 1°6, suivant la durée plus ou moins longue du bain. La diminution calorique obtenue de cette manière persiste plus longtemps qu'après les bains froids et dure, dans certains cas, jusqu'à vingt-quatre heures. Dans soixante et un cas de pneumonies observés par l'auteur, la mortalité a été beaucoup moins élevée chez les malades traités par les bains tièdes que chez ceux qui ont suivi d'autres médications. Les bains tièdes n'ont pas comme les bains froids une action stimulante sur les appareils nerveux et circulatoire : aussi ces derniers doivent-ils leur être préférés dans le traitement de la fièvre typhoïde où il est souvent nécessaire de faire intervenir une pareille action.

XVII. — M. Wilh. Maschka a employé contre la diarrhée l'extrait de fève de Calabar ; malgré quelques insuccès, il lui a trouvé une grande supériorité sur l'opium. L'extrait de fève de Calabar serait très efficace dans le traitement des diarrhées nerveuses ou émotives et de celles qui sont dues à un catarrhe intestinal aigu. Son administration serait moins dangereuse, principalement chez les enfants, que celle des opiacés et même que celle de l'extrait de noix vomique qui jouit de propriétés analogues.

XVIII. — M. A. Skibnewski a essayé contre l'ascite les courants induits appliques sur l'abdomen. Dans sa première observation, il s'agit d'une petite tille de neuf ans atteinte

REVUE DE THÉRAPEUTIQUE

d'ascite. L'ascite, traitée pendant dix jours par la digitale, avait plutôt augmenté. Au bout de trois semaines de l'aradisation de l'abdomen, l'ascite avait presque complètement disparu, et la quantité d'urine s'était élevée de 500 à 1000 centimètres cubes. Une récidive survenue au bout d'un mois et demi fut traitée de nouveau par la digitale, à laquelle on associa Y Adonis ver nalis, mais sans aucun résultat; la faradisation seule de l'abdomen, pratiquée régulièrement pendant un mois, amena une amélioration très notable. Dans une seconde observation, un jeune homme de dix-sept ans, atteint d'ascite consécutive à une maladie infectieuse et à une hypertrophie de la rate, fut soumis d'emblée à la faradisation; après un mois de ce traitement, l'ascite avait complètement disparu, la rate avait diminué et la quantité d'urine était revenue à la normale. Ces deux exemples montrent l'utilité de la faradisation dans certains cas d'ascite, môme lorsque d'autres médications, celle par la digitale, par exemple, n'ont donné aucun résultat.

XIX. — M. de Beurmann a publié, dans le Bulletin général de thérapeutique, une note sur les usages de l'eau chloroformée.

Cette eau, que l'on obtient en agitant pendant une heure dans un flacon trois parties d'eau pour une de chloroforme, et en décantant ce dernier en excès, est un mélange très stable et qui peut être conservé longtemps sans altérations.

Comme topique, le professeur Lasègue a insisté sur son utilité pour modérer les douleurs d'origine dentaire. A l'intérieur, pure ou même additionnée de son poids d'eau, elle rend de grands services dans les affections stomacales douloureuses (dilatation, lésions organiques, etc.); elle peut remplacer avantageusement les excipients dans les potions calmantes de toute nature et dans un grand nombre d'autres préparations. Enfin elle permet, en masquant la saveur nauséeuse de la gomme-gutte, d'administrer pendant longtemps cet hydragogue énergique qui ne peut être toléré que peu de jours avec les autres excipients.

XX. — Le docteur A. Pai.adini a obtenu, dans un cas de métrorhagie grave, un excellent résultat de l'injection souscutanée de sang. 11 s'agissait d'une femme de quarante-huit ans, très affaiblie par des métrorhagies continuelles, et qui, au moment où le médecin fut appelé, perdait une quantité considérable de sang, avec syncopes excessives et vomissements incessants.

M. Paladini songea d'abord à faire une injection de sang dans le péritoine; mais, craignant les dangers d'une pareille opération, il fit, en deux fois, dans le tissu cellulaire abdominal, à l'aide d'un trocart et d'une seringue ordinaire, une injection de 130 grammes de sang.

Cette injection qui, à part une légère ecchymose, ne fut suivie d'aucun accident, amena rapidement une grande amélioration. Les hémorrhagies, les nausées, les syncopes, cessèrent rapidement, et, au bout de quinze jours, la malade était guérie. {Gazzelta med., 25 août 1883, et Bull. ijén. de thér.j 30 septembre 1883.)

XXI. — M. Julliaru, dans deux cas d'anus contre nature consécutifs à des hernies étranglées, pratiqua la résection de l'intestin et obtint deux guérisons. (Rev. méd. de la Suisse romande.)

Pour cela, faisant une grande incision dans la région abdominale, il dégage de toute adhérence les portions d'intestin situées au-dessus et au-dessous de la tumeur, les attire au dehors et les résèque en même temps que le mésentère. 11 réunit ensuite les orifices sectionnés à l'aide de sutures au catgut, rentre l'anse réséquée dans la cavité abdominale, et, après avoir suturé le péritoine et la peau au catgut, fait un pansement antiseptique. Il a soin de maintenir le malade à la diète pendant une huitaine de jours. A la suite de ces deux opérations faites, l'une chez une femme de soixantetrois ans, l'autre chez un homme de quarante ans, l'auteur a obtenu, au bout de huit à neuf jours, une guérison complète et sans aucun accident.

XXII. — M. Albert (de Lyon), s 'inspirant des recherches de Chauveau, qui a montré que certains virus sont atténués ou même détruits par une température de A2° à 43°, a recherché l'influence de la chaleur sur les virus du chancre simple et en a communiqué les résultats à l'Académie de médecine.

Le liquide de ce chancre, placé dans des tubes chauffés à /|2°, perd sa virulence en quelques heures. S'il n'est soumis qu'à une température de 37° ou 38°, il faut dix-huit heures pour arriver au même résultat, c'est-à-dire à l'impossibilité d'inoculer le liquide virulent.

11 résulte de ces faits une indication thérapeutique qui paraît nette. C'est l'application de la chaleur au traitement des ulcérations chancreuses simples. Aussi M. Aubert conseillet- il les irrigations chaudes, les grands bains chauds, ou plutôt les bains de siège qui peuvent être assez longtemps supportés à une température de /i2° ou 43o.

XXIII. — MM. UEchsner de Coninck et Pi.net ont étudié l'action physiologique de la lutidine du goudron de houille. Ce corps, qui a l'aspect d'un liquide incolore et limpide, est soluble dans l'eau et doué d'une odeur acre et pénétrante. Injecté à des grenouilles, il abolit les propriétés du système nerveux en agissant d'abord i-ur le cerveau, puis sur la moelle, et enfin sur les nerfs, dont l'excito-motricité n'est atteinte que lorsque la dose est suffisamment élevée. De plus, sous l'influence d'une dose forte, on note l'arrêt du cœur en diastole.

Des expériences faites sur des animaux plus élevés (cobayes, lapin, chien) donnent à peu près les mêmes résultats : engourdissement, abolition du mouvement, diminution considérable des réflexes, arrêt de la respiration, arrêt du cœur en diastole, mort. L'autopsie chez ces derniers animaux a montré que presque tous les organes (foie, reins, poumons, cerveau, méninges) étaient fortement congestionnés.

Page 1