M. PASTEDR. — L'ATTÉNUATION DE LA RAGE
conduire au matérialisme ou tout au moins au monisme. Il fut probablement arrêté dans cette voie par ses convictions religieuses. 11 admit que l'homme diffère essentiellement des animaux et qu'il prend son rang dans un monde supérieur à toute la nature... «L'homme est libre. Ce fait de la liberté humaine que nous constatons directement par la conscience que nous avons de nous-mêmes étant admis, il s'ensuit nécessairement que l'organisme humain renferme une force qui se dislingue de toutes les forces de la nature par sa liberté. Car une combinaison de forces non libres, quelque compliquée qu'elle soit, ne peut engendrer une liberté réelle (1). »
Déjà, lors de la publication de la théorie cellulaire, il avait déclaré très positivement que nous sommes obligés d'admettre chez l'homme un principe immatériel, ayant la conscience de lui-même et agissant librement pour atteindre des buts qu'il se pose à lui-même. Ces idées, il les exposa ultérieurement dans un petit traité d'anatomie populaire qu'il publia dans l'Encyclopédie nationale de Jamar et dans une communication faite à l'Académie des sciences de Belgique en 1870, à la suite d'une interpellation de d'Omalius d'Halloy. Il se proposait de leur donner un jour d'importants développements.
Depuis de longues années Schvvann réunissait les matériaux d'un grand travail philosophique dans lequel la théorie cellulaire prenait les proportions d'une théorie générale des organismes. Sa Theoria, comme il l'appelait familièrement, devait, en partant d'une définition de l'atome, remonter à toutes les manifestations de la vie. Les phénomènes psychologiques aussi bien que les dogmes de la religion catholique y avaient leur place marquée. Une œuvre de cette portée due à la plume d'un penseur tel que Schwann aurait certes présenté un haut intérêt. Malheureusement la mort le surprit au moment où il venait d'en commencer la rédaction définitive. Ses héritiers n'ont retrouvé dans ses papiers qu'un cahier de 72 feuillets de manuscrit terminé. 11 porte pour titre : L'homme considéré au point de vue ■physiologique tel qu'il est et tel qu'il devrait être.
Nous avons déjà dit que Schwann était profondément religieux. Cependant le jour où des ecclésiastiques peu scrupuleux abusèrent de son nom pour donner plus d'autorité au fameux miracle de Louise Lateau, la stigmatisée de Dois d'Haine, son honnêteté se révolta. Il protesta immédiate, ment contre la falsification de ses paroles (Gazette de Liège du 8 avril 1809). Malheureusement on ne tint aucun comple de sa protestation et l'on continua à affirmer, contrairement à la vérité, que Schwann avait par ses expériences sur Louise Lateau, le 20 mars 1809, constaté scientifiquement l'existence du miracle.
Quelques années plus tard, Virchow, qui ignorait la protestation de Schwann, prit ce dernier directement à partie dans un discours sur les miracles prononcé a Breslau lors du congrès des naturalistes allemands (18 septembre 187/i) et l'invita publiquement à s'expliquer au sujet du miracle de l'.oïs
. (1) Bull. Acail- des sciences de Belgique, 1870.
d'Haine. Schwann se décida alors à publier en détails l'histoire de son intervention et de ses démêlés avec le chanoine Respilleux et le vicaire général de Tournay Ponceaux. Il protesta avec indignation contre la fraude dont on voulait le rendre complice.
Cet incident l'affecta profondément. Ce fut, peut-on dire, le seul déboire sérieux qu'il ait rencontré dans sa longue carrière de savant.
En effet, Schwann était né sous une heureuse étoile. Il lui fut donné de satisfaire les aspirations d'un esprit élevé et de vivre dans les régions sereines de la science pure, au-dessus de la foule vouée aux préoccupations matérielles de l'existence. Il eut le bonheur de soulever un coin du voile qui nous cache le mystère de la vie et de frayer ainsi à la pensée humaine des voies entièrement nouvelles. Plus heureux que tant d'autres, il jouit du privilège de voir ses idées acceptées par ses contemporains et d'assister de son vivant pour ainsi dire à sa propre apothéose.
Sa gloire est plus pure que celle des conquérants et des dominateurs d'empire, car les lauriers qui ceignent son front n'ont coûté aucune larme. C'est pour la vérité qu'il a lutté et triomphé. La postérité reconnaissante inscrira son nom parmi les bienfaiteurs de l'humanité et lui accordera une récompense digne de ses travaux : l'immortalité.
LÉON FnEDEBICQ.
PHYSIOLOGIE L'atténuation de la rage (1).
Le grand fait de la virulence variable de certains virus et la préservation d'une virulence par une autre de moindre intensité est aujourd'hui non seulement acquis à la science, mais encore entré dans le domaine de la pratique. Dans une telle direction d'études, on comprend tout l'intérêt qu'offre bi recherche de méthodes d'atténuation appropriées à de nouveaux virus.
J'apporte aujourd'hui un progrès dans ce sens relatif à la rage.
I. — Si l'on passe du chien au singe et ultérieurement de singe à singe, la virulence du virus rabique s'affaiblit à chaque passage. Lorsque la virulence a été diminuée par ces passages de singe à singe, si le virus est ensuite reporté sur le chien, sur le lapin, sur le cobaye, il reste encore atténué. En d'autres termes, la virulence ne revient pas de primesaut à la virulence du chien à rage des rues.
L'atténuation, dans ces conditions, peut être amenée facilement par un petit nombre de passages de singe à singe, jusqu'au point de ne jamais donner la rage au chien par des
(1) Communication faite à l'Académie des sciences, dans la séance du 19 mai 1884, par M. Pasteur avec la collaboration de MAI. Chamberlain! et Houx.
M. G. SÉE. — L'INOCULATION DE LA PHTISIE
inoculations hypodermiques. L'inoculation par la trépanation, méthode si infaillible pour la communication de la rage, peut môme ne produire aucun résultat en créant néanmoins, pour l'animal, un état réfractaire à la rage.
II. — La virulence du virus rabique s'exalte quand on passe de lapin à lapin, de cobaye à cobaye. Lorsque la virulence est exaltée et fixée au maximum sur le lapin, elle passe exaltée sur le chien et elle s'y montre beaucoup plus intense que la virulence du virus rabique du chien à rage des rues. Cette virulence est telle, dans ces conditions, que le virus qui la possède, inoculé dans le système sanguin du chien, lui donne constamment une rage mortelle.
III. — Quoique la virulence rabique s'exalte dans son passage de lapin à lapin, ou de cobaye à cobaye, il faut plusieurs passages par le corps de ces animaux pour qu'elle récupère son état de virulence maximum, quand elle a été diminuée d'abord chez le singe. De même, la virulence du chien « rage des rues, qui, comme je viens de le dire, n'est pas de virulence maxima à beaucoup près, exige, quand elle est portée sur le lapin, plusieurs passages par des individus de cette espèce, avant d'atteindre son maximum.
Une application raisonnée des résultats que je viens de faire connaître permet d'arriver aisément à rendre les chiens réfractaires à la rage. On comprend, en effet, que l'expérimentateur puisse avoir à sa disposition des virus rabiques atténués de diverses forces; les uns, non mortels, préservent l'économie des effets de virus plus actifs et ceux-ci de virus mortels.
Prenons un exemple : on extrait le virus rabique d'un lapin mort par trépanation à la suite d'une durée d'incubation qui dépasse deplusieurs jours l'incubation la plus courte chez le lapin. Celle-ci est invariablement comprise entre sept à huit jours à la suite de l'inoculation, par trépanation, du virus le plus virulent. Le virus du lapin à plus longue incubation est inoculé, toujours par trépanation, à un second lapin; le virus de celui-ci à un troisième. A chaque fois, ces virus, qui deviennent de plus en plus forts, sont inoculés à un chien. Ce dernier se trouve être ensuite capable de supporter un virus mortel. Il devient entièrement réfractaire à la rage, soit par inoculation intraveineuse, soit par trépanalion du virus de chien à rage des rues.
Par des inoculations de sang d'animaux rabiques, dans des conditions déterminées, je suis arrivé à simplifier beaucoup les opérations de la vaccination et à procurer au chien l'état réfractaire le plus décidé. Je ferai connaître bientôt l'ensemble des expériences sur ce point.
11 y aurait un intérêt considérable, présentement et jusqu'à l'époque éloignée de l'extinction de la rage par la vaccination, à pouvoir supprimer le développement de celte affection à la suite de morsures par des chiens enragés. Sur ce point les premières tentatives que j'ai entreprises me donnent les plus grandes espérances de succès. Grâce à la durée d'incubation de la rage à la suite de morsures, j'ai tout lieu de croire quel'on peut sûrement déterminer l'état réfractaire des sujets avant que la maladie mortelle éclate à la suite de la morsure.
Les premières expériences sont très favorables à cette manière de voir, mais il faut en multiplier les preuves à l'infini sur des espèces animales diverses, avant que la thérapeutique humaine ait la hardiesse de tenter sur l'homme cette prophylaxie.
On comprendra que, malgré la confiance que m'inspirent mes nombreuses expériences poursuivies depuis quatre années, ce n'est pas sans quelque appréhension que je publie aujourd'hui des faits qui ne tendent à rien moins qu'à une prophylaxie possible de la rage. Si j'avais eu à ma disposition des moyens matériels suffisants, j'aurais été heureux de ne faire celte communication qu'après avoir sollicité, de l'obligeance de quelques-uns de mes confrères de l'Académie des sciences et de l'Académie de médecine, le contrôle des conclusions que je viens de faire'connaitre.
C'est pour obéir à ces scrupules et à ces mobiles que j'ai pris la liberté d'écrire ces jours derniers à M. Fallières, ministre de l'instruction publique, en le priant de vouloir bien nommer une commission à laquelle je soumettrais mes chiens réfractaires à la rage.
L'expérience maîtresse, que je tenterais en premier lieu, consisterait à extraire de mes chenils 20 chiens réfractaires à la rage qu'on placerait en comparaison avec 20 chiens devant servir de témoins. On ferait mordre par des chiens enragés successivement ces 40 chiens. Si les faits que j'ai annoncés sont exacts, les 20 chiens considérés par moi comme réfractaires résisteront tous, pendant que les 20 témoins prendront la rage.
Une seconde expérience, non moins décisive, aurait pour objet 40 chiens dont 20 vaccinés devant la commission et 20 non vaccinés. Les ZiO chiens seront ensuite trépanés par le virus de chien à rage des rues. Les 20 chiens vaccinés résisteront. Les 20 autres mourront tous de la rage, soit paralytique, soit furieuse.
Pasteuh,
do l'Institut.
MEDECINE L'inoculation de la phtisie bacillaire.
La causalité vraie, directe, efficace, du processus tuberculeux se résume en un seul mot : le bacille.
L'histologie laissa sans réponse la question de la nature du tubercule et ne sut ni établir les caractères précis de la gangue inflammatoire pérituberculeuse, ni distinguer le tubercule véritable de ces produits communs inllammatoires qu'on appelle aujourd'hui des pseudo-nodules. Il fallut l'énergique intervention de la pathologie expérimentale pour mettre fin à ces discussions byzantines sur les rapports du tubercule avec les phlegmasies. Elle va démontrer péremptoirement que les phlegmasies dites pérituberculeuses sont toutes du domaine et de la nature mOme de la phtisie; elle prouvera en outre que le nodule tuberculeux, malgré sa
M. G. SÉE. — L'INOCULATION DE LA PHTISIE
frappante ressemblance avec le faux tubercule, présente une propriété inaliénable et en même'temps caractéristique, c'est la transmissibilité, c'est l'inoculabilité après deux ou trois générations, par cultures successives. Comment la palhologie expérimentale a-t-elle procédé pour arriver à ces résultats décisifs? Elle a tout simplement reproduit la maladie tout entière et sous toutes ces formes. Pour atteindre ce but, on a introduit dans l'organisme des animaux supérieurs, par leurs diverses voies d'absorption, de la matière tuberculeuse, ou plutôt le parasite qui en détermine la virulence.
Les procédés d'expérimentation consistent précisément à faire pénétrer la substance tuberculeuse : 1" par une insertion du virus sous la peau, dans les séreuses, dans la chambre antérieure de l'œil ; 2° par l'usage artificiel et forcé d'aliments provenant des tissus de l'homme phtisique ou bien des animaux tuberculeux. Parmi ces aliments, celui qui nous intéresse le plus, c'est le lait provenant de vaches tuberculeuses, ou atteintes de la maladie appelée pommelière; 3» le troisième procédé d'absorption expérimentale consiste à faire respirer l'air contaminé et expiré par les malades, ou bien encore l'air qui a passé sur les produits tuberculeux, entre autres sur les crachats desséchés et réduits en poussière. Nous n'avons en vue, en ce moment, que la tuberculose inoculée qui est jusqu'ici heureusement tout expérimentale, les faits de tuberculose contractée par inoculation n'étant pas démontrés chez l'homme.
La tuberculose a été inoculée il y a près de vingt ans par Villemin ; c'est à lui qu'appartient, malgré quelques essais antérieurs très imparfaits, la gloire d'avoir su, par voie d'inoculation, produire la maladie chez les animaux, montrer ainsi tout le processus morbide et en prouver la spécificité, la virulence.
Concluions de l'expérimentation. — Plusieurs conditions sont nécessaires, indispensables pour le succès de l'opération, et c'est pourles avoir méconnues ou négligées à dessein, qu'on a si longtemps abouti à des déceptions multiples, à des suspicions injustifiables. 1° Les matières à inoculer doivent être non seulement tuberculeuses, mais bacillifères et indemnes de tout microphyte septique; 2° l'animal mis en expérience ne doit pas être réfractaire à la tuberculose; 3° l'inoculation doit être pratiquée sur des organes ou tissus qui ne soient pas trop inflammables.
I. — Matières bacillifères. — On a discuté s'il faut, pour l'uréculature, se servir de préférence de la granulation miliaire, ou du tubercule, ou de la matière caséeuse, ou de la soi-disant pneumonie caséeuse, qu'on avait d'abord soupçonnée d'inefficacité. On réussit avec ces divers produits qui sont tous phtisiogènes parce qu'ils contiennent tous le bacille; sans cet agent qui est la virulence même, toute tentative d'inoculation serait vaine; c'est pourquoi l'on peut aussi bien injecter la matière dite scrofuleuse des os, des glandes, le tubercule des organes génitaux ; c'est pourquoi aussi il suffit de savoir quels sont les tissus, ou les liquides qui sont bacillifères, pour les utiliser; or il est démontré que le bacille occupe dans les tubercules, quelle qu'en soit l'origine locale ou générale, les parties en voie de ramollissement, et dans les
nodules eux-mêmes, la partie centrale du néoplasme, les cellules géantes. Parmi les liquides , il ne faut jamais compter sur le sang, les urines, les matières excrétées; ce sont les sécrétions pathologiques des muqueuses, le muco-pus des produits d'expectoration qui possèdent le maximum de virulence.
Matières bacillifères fraîches. — A l'exception des crachats qui conservent leur virulence pendant des mois, les matières dont on fait choix doivent être fraîches ; aussi les débris tuberculeux de l'homme, à cause des autopsies tardives, ne sauraient servir; on ne peut mettre en usage que les crachats. Les animaux naturellement ou artificiellement tuberculeux ne doivent et ne peuvent fournir les substances inoculables que s'ils viennent d'être sacrifiés. Les matières putrides donnent lieu, ou bien à une septicémie putride, ou ne produisent rien. Ces précautions que Villemin recommandait à cet égard, sans pouvoir les justifier, ont une raison d'être, tirée de la biologie des microphytes; nous avons appris deux faits considérables; au contact des matières en putréfaction, les microbes bacillaires perdent souvent leur pouvoir virulent, c'est ce qui explique l'insuccès des inoculations par les matières mixtes; d'une autre part, les injections de matières putrides tuent les animaux par septicémie et font échouer la tuberculose.
II, Animaux tuberculisables ou réfractaires. — Le choix d£s animaux à tuberculiser présente aussi une véritable importance ; on sait aujourd'hui quels sont les animaux qui prennent habituellement la phtisie et en meurent, quels sont ceux qui sont réfractaires. Le cobaye s'infecte facilement et s'injecte encore mieux. Le lapin est la victime prédestinée de la bacillose contractée spontanément par contagion, ou communiquée par le physiologiste. On lui a même reproché d'avoir des phtisies de complaisance, mais il a été évidemment calomnié ; Lebert n'a pas constaté chez cet animal si docile de tubercules spontanés, et Haymond, sur 300 autopsies de lapins parisiens, a très souvent vu des kystes vermineux; mais cinq fois seulement du tubercule. Pour les chiens, qui sont rarement tuberculeux, les inoculations n'ont pas moins réussi entre les mains de Bollinger et de Klebs ; le chat, aussi peu phtisique que le chien, a été traité avec succès par MM. Chauveau et Toussaint. Enfin, si, à l'exemple de Krishaber et Dieulafoy, on choisit l'animal, dont la constitution physiologique et morbide se rapproche le plus de la nôtre, c'est-à-dire le singe, on arrive facilement à le tuberculiser, au milieu de l'état de santé le plus parfait.
Développement de la tuberculose inoculée.
I. Effets tuberculisants des inoculations. — L'inoculation se pratique dans le tissu cellulaire sous-cutané, dans le péritoine, ou dans la chambre antérieure de l'œil. Cette dernière méthode est la plus nette et la plus sûre. L'inoculation s'opère au moyen d'une lancette fine chargée d'un fragment tuberculeux presque microscopique, ou d'une seringue de Pravaz remplie d'une dilution de matière tuberculeuse ou de crachats. Voici ce qu'on observe, et ces données s'appliquent
M. G. SÉE. — L'INOCULATION DE LA PHTISIE
également au péritoine, où toutefois l'infection se fait plus rapidement.
Tuberculose locale. — Quelques jours après l'inoculation, il se produit au point opéré un trouble local, qui ne porte en rien sur la santé générale.
Tuberculose généralisée. — Puis, au bout d'un temps variable, l'animal s'affaiblit, tombe dans le marasme et succombe après une diarrhée colliquative comme les phtisiques. A l'autopsie, on constate en effet, outre le tubercule local, déjà devenu caséeux, de petites granulations miliaires autour du point inoculé, l'engorgement tuberculeux des ganglions, et des granulations plus ou moins caséiflées dans les poumons, l'intestin, le foie, la rate, les reins, et la séreuse péritonéale; c'est la tuberculose générale.
Inoculabilité des tubercules artificiels. — La tuberculose ainsi produite est bien la vraie, la bacillaire, car elle peut s'inoculer facilement aux animaux de la même espèce ou même d'espèces diverses, et avec certitude pendant plusieurs générations ou séries successives.
II. — Contre-épreuves et objections. — On a dénié à toute cette expérimentation son véritable caractère ; on a objecté la nature banale de ces produits, en disant qu'il ne s'agit là que de simples nodules inflammatoires, dont les apparences rappellent bien les nodules tuberculeux, mais dont le mode de production n'a rien de spécifique.
Effets des substa7ices inertes. — En effet, au lieu de matière tuberculeuse ou caséeuse, on a introduit par comparaison , des corps inertes, de la charpie, du papier brouillard, ou des fragments de cancer, dans le péritoine. — On a injecté dans les veines, du pus d'un abcès, de la poudre de lycopode, et dans tous ces cas on aurait obtenu, outre les granulations locales, des altérations tuberculoïdes généralisées. — L'insertion sous-cutanée produit les mômes effets. On voit, en introduisant un liquide irritant comme l'huile de croton, ou une poudre irritante, dans le tissu cellulaire, se produire un processus anatomique du même genre que le tubercule; on peut même voir ce liquide apparaître dans les cellules géantes qui se développent dans ces nœuds inflammatoires; on peut enfin, en se servant d'un liquide coloré, le retrouver dans les cellules géantes (1).
Il semble donc que le tubercule n'agit pas comme un virus, qu'il ne constitue qu'un irritant ordinaire, et que le néoplasme qui en résulte ressemble à tous les tuberculoïdes qu'on obtient par les corps étrangers irritants; au point de vue anatomique, cela est incontestable; mais si l'on considère les propriétés pathologiques de ces produits, il n'en est plus de môme.
Effets spécifiques des substances tuberculeuses. — Les expériences ingénieuses de M.Toussaint et surtout de M. II. Martin ont résolu définitivement la difficulté : « La matière tuberculeuse, dit cet habile physiologiste, détermine après incubation la formation d'un tubercule local auquel succède une tuberculose généralisée. » Si l'on inocule, au contraire, la matière extraite des nodules qui proviennent de l'injection
(1) Arch. do Virchow, 1883. Emile Marchand.
de corps étrangers, elle ne donne jamais une tuberculose générale ; elle perd môme dès le deuxième terme de la série la propriété de déterminer une inflammation locale. — C'est donc la série des inoculabilités qui caractérise le vrai tubercule; la spécificité du tubercule est ainsi démontrée, malgré sa similitude anatomique avec les irritations vulgaires; que les nodules tuberculeux présentent les caractères d'une lésion inflammatoire, cela importe peu; ils ont leurs propriétés pathognomoniques au point de vue de leur origine et de leur reproduction sériale.
De la tuberculose inoculée dans l'œil.
Nous avons là un mode de démonstration irréfutable, car on peut suivre pas à pas tous les effets du bacille tuberculeux sur les divers tissus de l'œil.
C'est M. Cohnheim qui a eu l'ingénieuse idée d'introduire la matière tuberculeuse dans la chambre antérieure de l'œil. Les récentes expériences de Baumgarten intitulées : de la démonstration de la valeur pathogénique des bacilles tuberculeux par riiisloloijie, ne laissent plus de doute sur l'invasion du virus, la marche progressive des bacilles dans les milieux de l'œil : on y voit pour ainsi dire le bacille opérer insidieusement. On introduit la substance tuberculo-bacillaire dans la chambre antérieure de l'œil ; dans les quatre premiers jours, il ne se manifeste aucune altération, aucun changement dans les tissus de l'œil; mais chaque jour on voit les bacilles se multiplier sur place. A partir du cinquième jour on constate que les bacilles se répandent, en augmentant de nombre, en dehors du fragment tuberculeux, pour occuper la cornée et l'iris; or c'est dans les points où ils abondent, et autour d'eux, que se produisent des cellules nouvelles épilhélioules, d'abord en petite quantité, puis en nombre de plus en plus marqué jusqu'à formation du nodule tuberculeux. — La dimension du tubercule et sa richesse en cellules épithélioïdes correspondent toujours à la quantité des bacilles.
Des faits du môme ordre s'observent dans les reins qui se chargent de bacilles ; les parasites s'accumulent dans les glomérules, alors môme que le tissu rénal est encore complètement intact.
Il est à noter que ces expériences ont été pratiquées sur les lapins, qui constituent le terrain de culture le plus favorable pour les bacilles; chez cet animal le tubercule prospère et progresse toujours. Il n'en est pas de même chez le chien, qui est peu sujet à la tuberculose ; il résiste si bien que la tuberculose inoculée reste ordinairement locale et s'arrôte (Fricdlander).
Bacilles inoculés.
Puisque le tubercule est soupçonné d'indifférentisme et déchu de sa virulence, il s'agit de faire subir au bacille luimôme l'épreuve directe de l'inoculation. Dans ce but, Koch a pris toutes les précautions pour mettre ses expériences à l'abri de tout reproche.
M. G. SÉE. — L'INOCULATION DE LA PHTISIE
Implantation des bacilles dans l'œil, le "péritoine, le samj.
Les bacilles ont été cultivés sur du sérum de sang coagulé, recueillis ensuite avec des fils de platine passés au feu, de façon que le liquide de culture fût exempt de toute trace de sang, de tout autre microphyte, et se composât exclusivement de bacilles. — Les bacilles étaient extraits tantôt de la matière tuberculose de l'homme, c'est-à-dire du poumon atteint de granulation ou de pneumonie caséeuse, tantôt du poumon du singe ou de la matière perlée, ou du lupus ; l'inoculation se pratiquait sous forme d'injection dans la chambre antérieure, à travers la cornée. Or, dans tous les cas, quel que fût l'animal opéré, on observa les mûmes phénomènes que par l'inoculation de substance tuberculeuse; par un liquide pauvre en bacille, il se produit lentement sur l'iris un nodule, qui infecte peu à peu les glandes lymphatiques, qu'on voit se caséifler; de là le processus morbide passe'par le sang pour se propager aux autres organes; — lorsque le liquide de culture est riche en bacilles, le tissu d'implantation et le système lymphatique sont rapidement franchis, et de nombreux nodules apparaissent dans les poumons, la rate, etc., comme si les bacilles avaient été injectés dans le sang. Ne peut-on pas s'expliquer par ces différences dans la marche de l'invasion bacillaire, pourquoi certains tubercules s'arrêtent et se limitent définitivement, pourquoi dans d'autres cas l'invasion est générale et foudroyante?
Injection bacillaire dans le péritoine. — Ici s'observent les mûmes effets, selon la quantité de bacilles implantés; lorsqu'on opère sur des animaux réfractaires ou peu sujets à la tuberculose, comme les chiens, les rats, les souris blanches, ils ne meurent qu'après plusieurs mois, présentant alors une éruption très abondante de tubercules dans les viscères du bas-ventre, très peu dans les poumons.
Ces faits, qui sont irréfutables, démontrent même la supériorité de l'infection bacillaire sur l'infection tuberculeuse; voici une preuve de plus; des rats furent nourris pendant plusieurs mois avec des substances tuberculeuses sans éprouver d'effets appréciables; les inoculations tuberculeuses échouèrent également; lorsqu'on pratiqua l'injection dans le péritoine du bacille cultivé, il s'ensuivit une éruption considérable de tubercules.
Injection bacillaire dans les veines. — Quand on injecte un liquide très pur et exempt de particules solides dans le sang lui-même, on produit une tuberculose miliaire, plus rapide et plus étendue que celle qui se développe spontanément.