L. Simonin
CAUSERIE BIBLIOGRAPHIQUE
MM. de Quatrefages et Hamy ont eu l'heureuse inspiration, en ces derniers temps, de vouloir créer une bibliothèque ethnologique et de combler ainsi une lacune réellement regrettable dans le domaine des sciences naturelles.
Cette bibliothèque est une entreprise considérable à tous les points de vue, car non seulement elle doit comprendre une histoire générale des races humaines, mais encore de nombreuses monographies relatives à l'ethnologie particulière des races, qui ont joué, en dehors du monde classique, un rôle important dans l'histoire.
M. Lucien Biart a eu l'honneur d'en écrire le premier volume (1), et c'est bien à lui qu'il appartenait de nous faire connaître l'histoire de ce peuple, à peu près si généralement ignoré aujourd'hui, sauf peut-être de quelques rares savants, que ses descendants eux-mêmes ont oublié jusqu'à son nom; c'est bien à lui, dis-je, qui vécut près de vingt ans côte à côte avec ceux vers lesquels l'a toujours attiré, comme il le dit lui-même en terminant, une vive sympathie. Je veux parler du Mexique d'autrefois, du Mexique d'avant la conquête par les Espagnols, et des Aztèques, qui, parvenus au premier rang des nations de l'Amérique par leur civilisation et leur puissance, devaient, au commencement du xvi" siècle, tomber sous les coups de conquérants impitoyables, dont rame guerrière ne devait être satisfaite qu'après avoir réduit cette race si orgueilleuse, qu'elle prétendait descendre d'une race de géants, à une servitude « qui, moralement, dure encore ».
Le livre de M. Lucien Biart est donc entièrement consacré à
(I) Biblioi hèrjue ethnologique. — Les Aztèques, histoire, mœurs, coutumes, par Lucien Biart. — Un vol grand in-8", avec gravures, cartes et plans ; Paris, A. Hennuyer, 1885.
l'étude de la vaste contrée qui porta d'abord le nom d'Anahuac, avant de ir Mexique, car, dans l'ordre
chronologique, il faudrait placer d'abord les antiques otomi les ou Ontocas, d'où sortirent les Mazahuaset les Jonacès ou Méques. Viendraient ensuite les Mayos et leurs tribus, qui, d'après la tradition, auraient apparu dans le Yucatan vers l'an 793 avant l'ère chrétienne; puis maints autres peuples dont on ne sait guère que le nom, enfin les Aztèques.
Ce derniers sont loin d'appartenir à une race de petits microcéphales, comme les deux zambos de l'Amérique centrale, qu'un Barnum quelconque présentait sous ce nom il y a quelque vingt ans en Europe. Ils ne sont pas non plus des êtres sans raison, comme les ont qualifiés pendant longtemps les Espagnols, par suite d'idées préconçues. L'Aztèque, comme on le nommait autrefois, l'Indien, comme on le nomme aujourd'hui, par suite de la méprise de Colomb, qui crut aborder aux Indes, alors qu'il découvrait l'Amérique, est de taille moyenne, trapu, avec des membres bien proportionnés. Dolichocéphale, il a le front étroit, nous dit M. Lucien Biart, le nez camard, les yeux noirs, la bouche grande, les lèvres charnues et de couleur violacée. Ses dents, blanches, courtes, bien rangées, admirablement enchâssées dans des gencives roses, tombent rarement. Ses cheveux sont noirs, épais, rudes et ne blanchissent qu'exceptionnellement; sa barbe est rare. La couleur de sa peau est terne, cuivrée, etc. Les hommes sont plus laids que beaux. Les femmes, dont les traits ont plus de délicatesse, sont souvent jolies à l'heure de la puberté; mais leurs formes deviennent promptement massives. Les deux sexes ont un caractère commun : la petitesse des extrémités. Ajoutons que l'Aztèque ressuscite en ce moment, comme individualité, et se relève réellement de l'état d'infériorité morale et matérielle, où trois siècles de servitude l'ont plongé, courbé qu'il était resté depuis lors sous l'autorité des fils de ses anciens vainqueurs.
Les premiers chapitres du livre de M. Biart sont consacrés à une description rapide du pays, à une indication sommaire des peuples ou peuplades qni s'y sont succédé, à la chronologie de ses divers souverains, depuis Acamapictli jusqu'à Moteuczoma — d'aucuns disent Montezuma — et au vaillant Cuauhtématzin, bien connu, sous le nom de Guatimozin, par son héroïque réponse à l'un de ses lieutenants soumis comme lui au supplice du feu.
L'auteur, ensuite, s'appuyant sur le témoignage île ceux qui ont vu le Mexique dans sa splendeur, sur des travaux postérieurs à cette époque et sur les nombreux monuments indigènes que l'on retrouve encore, nous initie successivement aux pratiques religieuses du peuple qu'il veut faire revivre (mythologie aztèque, culte, sacrifices humains et autres), à son organisation politique, à ses institutions, à ses coutumes, à ses mœurs, à son industrie.
Comme tous les peuples primitifs, les premiers artisans aztèques se servirent de la pierre, de l'obsidienne, dout le plus célèbre gisement est le « cerro de las navajas », et dont ils obtenaient des lames ou autres objets, pour être travail-
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lés, soit par pression, soit par éclatement. C'est ainsi, avec de petites lancettes en obsidienne, que les médecins aztèques saignaient leurs malades — pratique fort en honneur alors — tandis que les gens du peuple pratiquaient souvent cette petite opération sur eux-mêmes, soit avec des épines d'agavé, soit avec celles du hérisson.
Et puisque nous parlons de l'art médical chez les Mexicains d'avant la conquête, nous ferons remarquer que l'antiseptie des plaies n'est pas née d'hier, qu'elle n'est pas de nos jours seulement, mais que, d'après l'auteur, le premier soin des médecins ou des chirurgiens du temps était d'appliquer sur toute blessure un pansement fermé, « de soustraire la partie malade aux influences de l'air en la couvrant de résine aromatique». C'est ainsi que les conquérants espagnols ont pu justement vanter la rapidité avec laquelle on obtenait ainsi la cicatrisation des blessures et des plaies.
Quant à l'agriculture, et c'est par là que nous voulons terminer l'ana yse du très intéressant volume de M. Biart, intéressant non seulement pour le curieux, pour l'homme instruit, mais encore pour le savant; quant à l'agriculture, nous voyons que, rendus ingénieux par la nécessité, les Aztèques inventèrent les îles flottantes par un procédé des plus simples. A l'aide de branches, de racines, de plantes aquatiques et d'autres matières légères, ils formaient un réseau suffisamment solide; puis, sur cette base, ils étendaient une couche d'herbes marines, qu'ils recouvraient de la fange du lac. Ces îlettes, comme les appelle l'auteur, affectent la forme d'un parallélogramme; elles ont ordinairement quarante-huit pieds de long sur dix-huit de largue et s'élèvent d'un pied environ au-dessus de l'eau; elles sont les premiers champs que possédèrent les Aztèques après la fondation de leur capitale, champs sur lesquels ils cultivaient le maïs, le piment et les légumes dont ils avaient besoin. Ces jardins mobiles, nommés cltiiiampas, se multiplièrent peu à peu, et bon nombre d'entre eux furent employés à la culture des fleurs et des plantes aromatiques.
Cet usage s'est perpétué, et aujourd'hui encore, ces îles flottantes, dont la terre n'a pas besoin de l'eau du ciel, existent, comme au temps de Moteuczoma, approvisionnant les localités voisines de Heurs, de fruits et de légumes.
Enfin, c'est par une excursion dans le domaine des beauxarts, que M. Lucien Biart termine son histoire des Aztèques, par la peinture et notamment la peinture idéographique avec ses belles couleurs empruntées au bois, aux feuilles et aux fleurs de végétaux, plus rarement au règne minéral ; par la musique, mais lesMexicains étaient très mauvais musiciens, tandis qu'ils excellaient dans l'art chorégraphique ; par la sculpture où, en dépit de l'imperfection des moyens — ils se servaient d'outils en pierre dure — ils arrivaient à produire des œuvres véritablement remarquables.
Bref, l'étude de ce peuple si curieux, si bizarre, si injustement dédaigné, pour lequel l'auteur professe la plus vive sympathie, est complète et l'édifice qu'il voulait élever à sa mémoire est aujourd'hui construit ; les matériaux étaient là, il est vrai, comme le dit M. Lucien Biart; mais encore fallait-il savoir les utiliser, les travailler, les joindre et les
assembler avec art, faire œuvre enfin d'architecte, et œuvre originale. Il y a pleinement réussi et si son livre nous laisse quelques regrets, c'est le trop petit nombre de planches ou de gravures dont il est illustré, toutes bien faites, du reste, ainsi que les deux cartes, d'après Clavigero et le plan de Ténochtitlan assiégé par Cortezen 1521.
La librairie F. Savy vient de publier la deuxième édition du Traité de géologie de M A. de Lapparent(I). On sait le grand et légitime succès de ce bel ouvrage. Pour la première fois depuis Beudant paraissait en France un livre étendu et très complet sur l'ensemble de la science géologique : auparavant l'exposition détaillée des différentes parties de cette science n'existait, pour ainsi dire, que sous la forme de fragments isolés dans les cours publics ou les mémoires des savants. De ces monographies éparses, M. de Lapparent a tenté la synthèse; le talent qu'il a déployé en la réalisant n'est plus à louer ; nous n'avons d'ailleurs à signaler ici que les particularités propres à la seconde édition de son ouvrage. C'est d'abord l'extension de plusieurs chapitres dont, par suite de découvertes récentes, l'importance s'est trouvée accrue depuis la publication de la première édition. De nombreuses figures représentant soit des fossiles, soit des coupes de terrains, ont aussi été ajoutées. Enfin, les hypothèses que le progrès de la science n'a point justifiées ont été l'objet de modifications importantes : c'est ainsi qu'à la théorie régnante de la formation de la houille l'auteur a substitué une explication plus conforme aux derniers travaux de MM. Crand'Eury et H. Fayol.
Des investigations de ces savants il résulte, en effet, que la houille n'a pu se former sur place, comme aujourd'hui la tourbe, dans des marécages ou des lagunes. M. Grand'Eury a fait voir que dans le plateau central la houille est un produit de flottage; les couches du combustible proviennent de détritus de végétaux aériens accumulés en strates horizontales par voie de transport. M. Fayol a montré que, dans les cas où la verticalité des troncs a été observée, cette position est le fait d'un redressement postérieur au dépôt.
Au sujet d'une autre question très controversée, celle des récifs coralliens, M. de Lapparent a exposé, à la suite de la théorie de l'affaissement soutenue par Darwin et Dana, les objections de Murray et d'Agassiz, objections sur lesquelles nous n'avons point à insister, puisqu'elles ont été de sa part l'objet d'un récent article dans cette Revue.
Parmi les améliorations de la seconde édition nous apprécions surtout les parties du livre consacrées à la variation de la géographie terrestre dans le cours des âges. Cette étude permet en effet au lecteur de se rendre compte des rapports qui existent actuellement entre la constitution du sol et la configuration des continents.
On voit avec quel soin M. de Lapparent s'est efforcé de tenir ses lecteurs au courant des derniers progrès de la science. D'un bout à l'autre de son ouvrage on sent cette
1 | Un vol. gr. in-S° de 1500 pages avec 670 gravures dans le texte.
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constante préoccupation d'indiquer la route déjà parcourue et celle qui se prépare pour l'avenir. Cette qualité n'est pas la seule qui recommande son livre à l'attention du philosophe ; malgré l'abondance des détails, nécessaires dans une œuvre de ce genre, l'auteur a réussi à mettre en pleine lumière les principes directeurs de la recherche, les grands faits qui dominent l'histoire géologique de la terre.
On sait l'agitation qui s'est produite en Angleterre vers 1SG2 à propos des colonies de la Grande-Bretagne. M. Golclwin Smith, professeur d'histoire à l'Université d'Orford, soutenait alors que ces colonies sont un fardeau inutile et même dangereux pour la métropole. Bien des fois depuis cette époque la même idée a été reprise par le parti radical et une fraction du parti libéral, au grand émoi de la grande majorité de la nation.
Tandis que la France s'est toujours efforcée de doter ses possessions d'outre-mer d'un régime libéral et parlementaire, tout au contraire la Grande-Bretagne s'est constamment appliquée à maintenir en état de servilité son immense empire colonial. C'est contre ce système despotique que protestent les libéraux d'outre-Manche. La plupart ne réclament sans doute qu'un adoucissement au régime actuel, dont ils dénoncent la barbarie; mais plusieurs, d'accord avec le parti radical, demandent avec instance l'abandon de Gibraltar, d'Helgoland et des îles Ioniennes, dont la possession excite, selon eux, l'animosité de l'Espagne, de l'Allemagne et de la Grèce contre l'Angleterre. Certains vont jusqu'à prétendre qu'il est de l'intérêt du royaume de restituer leur autonomie aux colonies australiennes.
On conçoit que la question passionne les esprits de nos voisins. En ces derniers temps surtout elle a suscité d'ardentes controverses, de violentes polémiques dans les journaux, de longues études dans les principales revues de la nation. M..J.-R. Seeley, professeur à l'Université de Cambridge, a fait à ce sujet deux séries de conférences qui ont eu, de l'autre côté du détroit, un immense retentissement. Publiées ensuite par l'auteur, commentées par toute la presse, elles ont obtenu sous la forme du livre un succès considérable.
Partant de ce principe que le but de l'histoire est avant tout la leçon que l'on doit en tirer pour le présent et l'avenir, l'auteur montre comment s'est constituée peu à peu la puissance coloniale de la Grande-Bretagne et dans quelle mesure cet accroissement à peu près continu de ses possessions lui a été profitable. Les conclusions sont la condamnation formelle, absolue, de l'école de Smith; mais là n'est qu'en partie, sans doute, le secret de la faveur avec laquelle son livre a été accueilli. De la première à la dernière page, l'éminent historien insiste sur la nécessité de ne point traiter les pays conquis comme des esclaves, et d'introduire dans l'administration des colonies le système représentatif, un régime libéral et parlementaire.
Son ouvrage n'intéresse pas seulement les Anglais. 11 est aussi rempli d'enseignement pour la France. Au moment où les questions de colonisation sont chez nous à l'ordre du
jour, il est utile de nous éclairer sur la façon dont nos voisins les comprennent. C'est pourquoi nous sommes heureux d'annoncer la publication d'une excellente traduction du livre de M. Seeley. On la doit à MM. J.-B. Baille et Alfred ftambaud (1). Ce dernier a joint à l'édition française une préface où il défend avec talent ce qu'actuellement on convient d'appeler la « politique colonial'
On connaît le succès qu'a obtenu en Italie, puis en France et en Belgique, le Manuel de microscopie clinique du professeur Bizzozero. Ce savant publie aujourd'hui, avec la collaboration de son traducteur français, M. Ch. Fiiikf.t, une édition considérablement augmentée de l'ouvrage primitif. Le nouveau livre (2) expose, aussi complètement que l'état actuel de la science le permet, la technique que le physiologiste et le médecin doivent suivre pour étudier au microscope les tissus sains ou pathologiques de l'économie.
D'importants chapitres sont consacrés à l'observation du sang, de la lymphe, des exsudats, du pus, de l'urine, du lait et autres liquides de l'organisme.
Une grande place est accordée à l'examen de la peau, des dents, de la salive et des parasites qu'on y rencontre chez le malade ou le sujet bien portant. Ces parasites sont l'objet d'une description très minutieuse. Toutes les questions à l'ordre du jour, relatives à l'examen des'erachats des bronches et de la muqueuse du poumon, sont traitées avec autant d'exactitude que de circonspection par les deux auteurs. On remarquera surtout les pages qu'ils ont consacrées aux caractères microscopiques de l'expectoration dans les principales maladies broncho-pulmonaires.
L'ouvrage se termine par une exposition très détaillée des méthodes usitées pour rechercher et diagnostiquer les microbes infectieux. Cette question, l'une des plus délicates de la physiologie actuelle, méritait quelque développement. Parmi les médecins qui discutent chaque jour sur la matière, combien peu, en effet, sont en état de fonder leur opinion sur des expériences bien faites!
A ces mérites, le livre de MM. Bizzozero et Firket joint celui de représenter très fidèlement, par la gravure, les éléments anatomiques, les parasites animaux ou végétaux, bactériens ou autres, dont la connaissance importe au microscopiste et au clinicien.
(1) J.-R. Seeley, l'Expansion de l'Angleterre, traduction française par MM. J.-B. Baille et Alfred Ilamlmud, avec préface et notes par Alfred Rambaud. — Paris, Armand Colin et C", 1885.
(2) G. Bizzozero et Ch. Firket, Manuel de microscopie clinique: 2e édition française avec 7 planches lithographiques et 103 gravures. — Bruxelles, A. Monceaux; Paris, Georges Carré.
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