REVUE DU TEMPS
lévrier 1883.
Le mois de février se l'ait remarquer cette année par la persistance des hautes pressions sur la Russie et la Finlande pendant la majeure partie du mois.
A Paris, la pression a été plus élevée que de coutume, 7 <i 7 m '" , 4 au lieu de 703""", 0; la température assez douce, 5°,l au lieu de 3",9. La pluie a été normale, 29""", 5 en lt> jours.
Le mois de février peut se partager en 4 périodes.
Le 1er, un minimum barométrique occupe la France, une partie de la Méditerranée et se rattache par les lies Britanniques aux basses pressions du large; des pressions assez élevées (705; occupent la Russie et s'étendent jusqu'à la Finlande.
Le 2, le minimum s'est rattaché à un centre plus important (730) venu dans la nuit par le sud de l'Irlande et dont le centre se trouve près de la nier d'Irlande; cette dépression amène des gros temps sur nos côtes.
Le 3, la dépression (A) s'éloigne vers la Norvège.
Le 4, emmence la première période du mois, caractérisée par la présence des hautes pressions sur l'Europe centrale et sur la France; la pluie cesse et la température s'abaisse. Le 5, le centre du maximum barométrique se trouve auprès de Nancy, quelques gelées se produisent le matin et le thermomètre descend à — 1°,0 au parc
Saint-Maur. Les 0 et 7, les hautes pressions se retirent sur la Suède et la Norvège, puis sur la Russie; les basses pressions océaniennes se rapprochent de nous et la température se relève.
Le 8, commence la deuxième période du mois, caractérisée par la présence des hautes pressions sur la Russie s'avançant sur l'Europe centrale et la Baltique, et des basses pressions près des côtes ouest de l'Europe.
Ce type très caractéristique coïncide avec la présence de froids très vifs sur la Russie avec des températures douces sur l'Angleterre, la
Carte indiquant les trajectoires des principaux contres des basses pressions en février 1883.
France et les Pays-Bas. En effet, tandis que les vents continentaux ou les calmes régnent sur l'est, les vents marins souillent sur nos régions.
Cette situation se maintient sans grandes modifications jusqu'au 17; les dépressions assez profondes se montrent sur l'Irlande, mais aucune d'elles ne traverse le nord de l'Europe.
La différence de température entre nos côtes et la Russie est très marquée, le 14 en particulier ; tandis qu'on observait 9°,4 à Brest, le thermomètre était à — 22°, 8 à Moscou.
Troisième période. A partir du 17, la pression remonte sur les Iles britanniques elles hautes pressions de l'Océan prennent de l'importance tandis que celles de la Russie se retirent vers l'Asie. Pendant ce temps le nord de l'Europe est envahi par les basses pressions.
Le 22, la transformation est complète; l'ouest de l'Europe est occupé par un maximum barométrique qui s'étend à l'Europe centrale. C'est alors le commencement de la quatrième période qui conserve ce même caractère jusqu'à la fin du mois.
Quelques gelées nocturnes se produisent eu France sous l'influence du rayonnement les 24 et 27.
Léon Teissehenc de Bort.
CHRONIQUE
CHRONIQUE
E,c percement tic l'isthme de Floride (l).
Les Américains ne veulent pas rester en arrière des autres nations dans l'ouvrage à la mode, le percement des isthmes; seulement ils en oui trouvé un sur leur propre territoire. Il vient de se constituer une compagnie pour creuser nu canal maritime du polie du Mexique à. l'Atlantique au point d'attache de la péninsule de Floride. Cela ne peui pas proprement s'appeler un isthme, vu qu'il n'y a pas étranglement de la. terre ferme entre deux bras de mer. 11 n'y a pas de doute que, les questions de coût et technique étant favorablement résolues, le commerce des ports du gol e gagnerait beaucoup à éviter le passage, dangereux entre tous, eu eau. il de Floride, avec son courant furieux, ses bancs de corail et de sable, ses coups do vent terribles et ses calmes plus redoutables encore pour les voiliers. La chambre de commerce de New-York prétend que la valeur des marchandises qui passe actuellement par cette \..ieestle triple de celle qui franchit le canal de Suez, et elle évalue à vingt-cinq millions de lianes le montant annuel des avaries et, naufrages dans le détroit. Mais nous ne serions pas éionnés qu'il y eut à retrancher du premier chiffre et à- ajouter au second.
La section de la presqu'île de Floride n'est pas une œuvre très compliquer,; mais, outre le volume des déblais à opérer, elle a bien ses difficultés. Lue des plus dures, dans le sens matériel du mm. est celle des bancs de coquilles d'huîtres qui barrent l'entrée de toutes les criques et rivières sur la, cote occidentale; le granit, n'est pas plus résistant à la mine et à l'acier.
La péninsule, qui est longue de six cents kilomètres environ, du nord au sud, et large de deux cents de l'ouest à l'est, est un des plus curieux pays au point de vue de la formation et, de l'apparence. Pour le dire tout de suite, il ne s'agit pas de fleurs auxquelles son nom ferait penser; elle a été baptisée ainsi, suivant la mode espagnole, par Ponce de Léon, qui la découvrit le jour de Pâques fleuries en 1512. Toute cette proéminence du continent est formée par une série d'arcs parallèles de coteaux, émergés successivement, ainsi que tout le littoral d'alluvion, à partir de la baie Cbesapeake. Chacun de ces bourrelets recourbés s'élève au-dessus de la mer d'une hauteur de quelques mètres seulement, qui va en décroissant en se dirigeant vers le sud. Le sommet est de sable sec et couvert de forêts de pins, avec un maigre taillis sous bois, où domine un palmier nain du genre Chamœrops. Là où la pente insensible descend suffisamment pour que les racines aient accès à l'eau sous-jacente croissent les chênes Terts, l'admirable arbre caractéristique des États du Sud; il v eu a plus de dix espèces, mais toutes acquièrent, île grandes dimensions et portent sous leurs branches une chevelure de fleurs roses; les massifs sont entremêlés de grands magnolias et, de plantes grimpantes. Là où le sol atteint le niveau inondé, commencent les cèdres et les grands cyprès chauves qu'on exploite malheureusement a outrance, et que rien ne pourra remplacer dans ces fondrières.
En même temps qu'elles s'abaissent, les courbes saillantes de corail s'éloignent les unes des autres, et les dernières laissent entre elles d'immenses espaces où la forêt, fait place a la prairie, mais à la prairie navigable, pour ainsi dire, toujours couverte de trois ou quatre pieds d'eau et parsemée d'îlots boisés, ce qu'un appelle les cveiglades. Le bétail y paît dans un bain perpétuel, sachant trouver sous ses pieds le réseau de sentiers solides, moitié naturels, moitié artificiels, que les Indiens Séminoles parcouraient pour se rendre de l'une à l'autre de ces buttes où ils avaient construit leurs petits édifices circulaires en blocs de corail. C'est dans ces bennes inextricables qu'ils ont échappe pendant des siècles aux colons espagnols, et qu'ils ont fini par être traques par les Américains après l'achat de la Floride en 1819. Le roman et la poésie se sent emparés de celte lutte suprême et ont célébré le courage et la constance d'Océola, le chef qui capitula le dernier en 18i'.2.
Le pourtour de la péninsule, en arrière des bancs de corail et
(1) Cette notice est extraite d'une correspondance envoyée d'Amérique au journal le. Soleil. Nous nous permettons à ce propos de rappeler qu'en 1830, M. P.-S. Girard, membre de l'Institut, bisaïeul du directeur de celle Revue, a, sur le même sujet, fait une publication qu'on lirait encore avec beaucoup de profil aujourd'hui: Rapport fait o la Société de géographie sur un canal projeté à travers lu Floride pour joindre l'Océan uu golfe du Mexique (avec une carte) (28e livraison, 3e année du Journal du Génie civil (10 juillet lK.tOi.
d'huîtres, est marqué par un faible bourrelet de, sahle et de rase, couvert d'une végétation impénétrable. Depuis la reconnaissance des ceies, on n'a pas remarqué d'extension ultérieure des bancs de coraux. Les animalcules qui les construisent se sont arrêtés au bord du vrai canal de Floride, dont la profondeur est trop grande et le courant, trop puissant peur eux.
L'émersion des bancs concentrii ues a été suivie de faibles érosions superficielles qui ont servi de lit aux rivières, étranges rivières qui ne coulent pas, nu qui coulent si peu que ce n'est pas la peine d'en parler; l'eau qui en sort à leur embouchure est plutôt expulsée par la pression de celle qui suit qu'entraînée par la pente. La plus considérable, le Saint-John, a un cours de 300 kilomètres du sud au nord, parallèlement a l'Atlantique, dans laquelle elle débouche en faisant un crochet brusque à Jacksonville, la capitale. La source n'est que de trois .ni quatre mètres plus , levée que la mer. C'est plutôt un lac qu'un fleuve, s'élargissant et se rétrécissant, suivant le faible relief de ses bords. Bordées par tout d'arbres magnifiques, ses eaux rouges de saie étaient, il y a une douzaine d'années encore, couvertes par endroits d'oiseaux aquatiques, grues, flamants, hérons, palmipèdes; soir et matin les passages étroits étaient traversés à la nage par h troupi aux de cerfs, allant de leurs pâtures à leurs abris; les arbres morts, couverts de plantes parasites, allaient a la dérive; d'autres objets flottants se mettaient en m uvement aussitôt qu'un bateau approebait; c'étaient les alligators se chauffant au soleil. A présent tout cela est bien changé. Les bourgades, étant entourées devergers, d'orangers et d'allées de magnolias, ont un air aussi peu américain que possible; c'est encore joli, mais c'est civilisé; adieu les crocodiles et les tortues, les d ims et les oiseaux d'eau; en revanche, force bateaux à vapeur, scieries à vapeur, usines à sucre à vapeur, presses à coton a vapeur.
C'est l'embouchure du Saint-John qui doit servir d'amorce au canal projeté. Moyennant la création de grandes jetées extérieures, on y arrivera; mais la traversée du dos le plus élevé du pays à travers le roc corallien, la canalisation, de l'autre côté, delà rivière Suwenee, qui n'est qu'un fossé sans profondeur, puis le débouché en plein golfe du Mexique, justement célèbre comme une mauvaise mer, voilà desditticultès dont l'aplanissenient vaudra une renommée méritée à l'ingénieur qui y réussira.