SÉRIE. — REVUE SCIENTIFIQUE. — XXXVIII
A l'avenir, les mordus d'un certain nombre de pays auront plus de chances pour être vaccinés en temps utile, car des instituts Pasteur se sont déjà fondés un peu partout.
La Russie en possède 6 : 2 à Moscou (civil et militaire), 1 à Pétersbourg, 1 à Odessa, 1 à Samara, 1 à Varsovie.
Il y en a un à New-York, et un autre à Naples.
Il s'en fonde à Milan, à Turin et à Ruenos-Ayres.
Je ne suis pas en mesure de fournir les statistiques de chacun de ces établissements, mais leur existence seule atteste que les savants délégués par les gouvernements étrangers sont repartis convaincus, et que l'on a bien à tort accusé M. Pasteur de tenir sa méthode secrèle.
Mais, à défaut des statistiques des instituts étrangers, je puis fournir les résultats de la vaccination pour tous les étrangers qui ont été traités à Paris :
Total des décès au 1LT octobre.
Total des traités Pays. au 1er octobre.
Angleterre
Indes anglaises
Autricbe-IIongrie. . . .
Allemagne
Belgique
Espagne
Grèce
Hollande
Italie
Portugal
Russie
Roumanie
Turquie
Suisse
États-Unis
Brésil
* 1483 France et Algérie. . . . j ,qq
Résumé
Arrivée tardive.
Malgré le traitement.
( loups 8
( chiens 3
Cette simple énumération des pays qui nous ont envoyé leurs mordus dit éloquemment quel retentissement la découverte de notre éminent compatriote a eu dans le monde entier, et de quelle gloire elle a couvert notre pays. C'est par les services rendus à l'humanité, bien plus que par des victoires sanglantes, qu'une nation s'attire les sympathies des autres peuples et conquiert la véritable grandeur. Ce siècle aura vu deux grands tueurs d'hommes, Napoléon I™ et Rismarck ; l'œuvre du second sera aussi éphémère que celui du premier ; et la postérité, dédaignant ces génies malfaisants, personnifiera le v.ixr siècle dans trois hommes pacifiques, trois Français : Victor Hugo, Pasteur et Ferdinand de Lesseps.
El si vous voulez vous rendre compte de tout l'éclat que M. Pasteur vient de jeter sur la France, le meil-
M. É. CHADTfcMPS. — LA RAGE AU LABORATOIRE DE M. PASTEUR.
leur critérium que vous puissiez en avoir, c'est à coup sûr le silence systématique de nos bons voisins les Allemands.
Les Allemands semblent ne pas aimer M. Pasteur, qui, depuis plus de trente ans, lutte victorieusement contre eux sur le terrain scientifique. C'était autrefois Liebig, dont il renversait la tbéorie sur la fermentation, et c'était hier un micrographe prussien, dont je ne méconnais certes pas la grande valeur scientifique, M. Koch, à qui, à propos de la vaccination charbonneuse, il écrivait ces lignes, en 1883 :
« Vous, monsieur, qui êtes entré dans la science en 1876, seulement, après tous les grands noms que je viens de citer, vous pouvez avouer sans déroger que vous êtes un débiteur de la science française. »
« Le jour où vous voudrez être édifié sur ce point et sur tous les points qui précèdent, lui écrivait-il encore, je serai à votre disposition devant un congrès ou devant une commission dont vous pourrez même désigner les membres. » M. Koch, qui avait refusé, au congrès de Genève, le débat contradictoire que M. Pasteur était allé tout exprès lui offrir, refusa le défi, comme autrefois le savant Liebig avait déjà refusé un défi identique. Voilà la façon toute française dont procède avec ses contradicteurs notre éminent compatriote.
En 1868, cependant, l'Université de Bonn, voulant rendre hommage aux travaux de M. Pasteur et tenant à honneur de compter parmi ses membres le savant français, lui envoya le diplôme de docteur ; en janvier 1871, paralysé de tout le côté gauche, et immobilisé dans son fauteuil, à Arbois, dans le Jura, M. Pasteur, dont le fils, à peine âgé de dix-huit ans, élait parti comme volontaire, renvoya ce diplôme en le faisant suivre d'une lettre dans laquelle se lisaient toute sa douleur et toute sa fierté.
Le silence des Allemands, messieurs, contraste singulièrement avec la loyauté dont les savants anglais ont constamment fait preuve à l'égard de M. Pasteur. Il y a quelques semaines, au parlement anglais, le gouvernement, interrogé par sir John Lubbock, déclarait que le comité d'enquête envoyé à Paris pour y étudier la vaccination antirabique était revenu convaincu de l'efficacité du traitement, et rendait hommage à l'empressement qu'avait mis le savant français à instruire le comité d'enquête des moindres détails de la méthode.
Déjà, en 1874, Lister, le créateur de la chirurgie antiseptique, à qui nous devons de ne voir plus mourir qu'exceptionnellement les opérés et dont la méthode de traitement des plaies a rendu possibles les opérations les plus hardies et les plus invraisemblables, Lister, dis-je, écrivait à M. Pasteur les lignes suivantes : « J'aime à croire que vous pourrez lire avec quelque intérêt ce que j'ai écrit sur un organisme que vous avez le premier étudié dans voire mémoire sur la fermentation lactique Permettez-moi de saisir cette
occasion de vous adresser mes remerciements les plus cordiaux pour m'avoir, par vos brillantes recherches, démontre la vérité de la théorie des germes de putréfaction, et m'avoir ainsi donné le seul principe qui pût mener à bonne fin le système antiseptique. » Voilà, messieurs, un bel exemple de probité scientifique. En 1876, Tyndall écrivait à M. Pasteur : « Pour la première fois dans l'histoire de la science, nous avons le droit de nourrir l'espérance sûre et certaine que, relativement aux maladies épidémiques, la médecine sera bientôt délivrée de l'empirisme et placée sur des bases scientifiques réelles. Quand ce grand jour viendra, l'humanité, dans mon opinion, saura reconnaître que c'est à vous que sera due la plus large part de sa gratitude. »
En 1876, cependant, M. Pasteur n'avait encore abordé directement aucune des maladies de l'homme ni des animaux ; il n'avait encore étudié que celles du vin, de la bière, du vinaigre, des vers à soie; mais ses travaux sur les fermentations contenaient en germe la médecine de l'avenir : « Celui qui pourra sonder jusqu'au fond la nature des ferments et des fermentations, avait dit un jour un autre Anglais, le physicien Robert Boyle, sera sans doute beaucoup plus capable qu'un autre de donner une juste explication des divers phénomènes morbides, aussi bien des fièvres que des autres affections. Ces phénomènes ne seront peut-être jamais bien compris sans une connaissance approfondie de la théorie des fermentations. » Tyndall avait une opinion semblable, et c'est pourquoi il entrevoyait, dans un horizon lointain, des découvertes comme celle qui occupe en ce moment le monde entier et au sujet de laquelle nous sommes réunis ici.
Se plaçant au point de vue économique, un autre Anglais a fait une déclaration également digne de remarque : faisant allusion aux découvertes relatives au vin, à la bière, au vinaigre et aux vers à soie, ainsi qu'à la guérison du charbon des animaux des espèces bovine et ovine, du rouget des porcs et du choléra des poules par la vaccination à l'aide des virus atténués, le savant professeur Huxley écrit cette phrase :
« Les découvertes de M. Pasteur suffiraient, à elles seules, pour couvrir la rançon de guerre des cinq milliards payés à l'Allemagne par la France. » En effet, messieurs, voyez, pour les vers à soie seulement, à quels chiffres un calcul rapide nous conduirait. En 1865, la récolte des cocons était tombée à 4 millions de kilogrammes; c'était une perte 100 millions de francs; en vingt ans, c'eût été 2 milliards sans capitalisation ; mais si vous capitalisez l'annuité de 100 millions pendant vingt ans, vous atteignez un chiffre énorme. En découvrant la nature de la pébrine et de la flacherie, et en enseignant le moyen d'avoir des œufs non malades, M. Pasteur a donc donné plusieurs milliards à sou pays. Le professeur Huxley n'a pas dépassé la vérité. Messieurs, voilà bien des années que les témoignages