M. É. CHAUXEMPS. — LA RAGE AU LABORATOIRE DE M. PASTEUR
d'admiration arrivent à notre compatriote de tous les points du globe, mais M. Pasteur en a toujours éprouvé plus de joie pour l'honneur qui en rejaillissait sur la France que pour la gloire qui en résultait pour sa personne.
Un jour, le jour où, après plusieurs années de recherches persévérantes, il vient de découvrir le vaccin du charbon, M. Pasteur remonte de son laboratoire le visage triomphant : « Je ne me consolerais pas, dit-il en embrassant ses enfants et les larmes aux yeux, si une découverte comme celle que nous venons de faire, mes préparateurs et moi, n'était pas une découverte française. »
Les émotions ne manquent pas, vous le voyez, à cette vie tout entière passée dans un laboratoire ; mais une autre émotion, la plus grande et la plus poignante de toutes, lui était réservée pour le jour où, après avoir expérimentalement démontré sur les animaux la valeur de la vaccination antirabique, il se trouverait en présence de l'être humain.
M. Pasteur venait de montrer à une commission scientifique toute une meule de chiens qu'il avait rendus rél'ractaires à la rage-, on pouvait impunément les faire mordre à pleine gueule par des chiens enragés; et non seulement il avait pu, par les inoculations successives de ses vaccins gradués, prévenir l'effet des morsures et inoculations à venir; sa méthode ne lui avait de plus jamais fait défaut lorsqu'il l'avait appliquée à des chiens mordus à l'avance par d'autres chiens enragés. Ces expériences avaient eu dans le monde entier un immense retentissement, lorsque, le G juillet 1885, un enfant de neuf ans arrivait d'Alsace au laboratoire de la rue d'Ulm. Cet enfant avait été mordu deux jours auparavant par un chien enragé, qui lui avait fait ]k blessures; le médecin du pays, homme instruit qui connaissait les expériences dont nous venons de parler, avait conseillé à la famille de conduire l'enfant à M. Pasteur qui seul, devant la gravité d'un tel cas, lui semblait capable de donner un bon conseil. A l'arrivée du jeune Alsacien, l'émotion du grand savant est aussitôt extrême : il a foi dans l'efficacité de sa découverte; il a, de plus, démontré sur les animaux que son traitement est inoffensif. 11 est cependant très troublé à l'idée d'inoculer à cet enfant des vaccins qui ne sont pas autre chose que le virus même de la rage, et non pas un virus atténué, comme le sont les vaccins du charbon et du rouget, mais un virus exalté, qui tue en un petit nombre de jours.
Messieurs, vous avez pu voir, dans le cabinet de tous les médecins, ce tableau devenu classique qui représente André Vésale, le premier des anatoraistes qui ait porté le scalpel sur le cadavre humain, demandant pardon à Dieu d'oser loucher à sa créature; mais ce n'est plus en présence du cadavre de l'homme que se trouve aujourd'hui M. Pasteur, c'est en face de l'homme
lui-même, à qui il va inoculer le virus de la plus horrible de toutes les maladies.
MM. Vulpian et Grancher, tous les deux professeurs éminents de la Faculté de médecine, sont consultés, et, après avoir examiné les blessures du petit Meister, ils conseillent à M. Pasteur d'essayer sur cet enfant, qui est presque condamné, la méthode qui ne lui a jamais fait défaut pour les chiens. La première inoculation fut pratiquée, à huit heures et demie du soir, par le docteur Grancher.
« A mesure que le traitement louchait à sa fin, écrit un témoin de la vie quotidienne du savant, et que se succédaient les inoculations du virus le plus virulent, M. Pasteur était cruellement inquiet. Jours d'angoisses, nuits sans sommeil, brusques transitions des grandes espérances aux abattements effroyables, voilà de quoi la gloire est faite.
« Le 18 juillet, deux jours après la treizième et dernière inoculation, M. Pasteur, cédant aux instances de ceux qui l'entouraient, confia le petit Meister au docteur Grancher et consentit à prendre quelque repos loin de son laboratoire. Une hospitalité de famille l'attendait dans un coin paisible du Morvan. Mais, au milieu de ce calme profond, l'inquiétude le poursuivail affreusement. Les lettres et les dépêches rassurantes du docteur Grancher avaient beau se succéder, M. Pasteur avait toujours devant les yeux cette figure d'enfant qui lui apparaissait malade, mourant, mourant en pleine rage. »
Enfin, la preuve est faite, l'enfant est guéri. Le 26 octobre, M. Pasteur communiquait à l'Académie des sciences l'heureux résultat de cette tentative hardie. L'Académie applaudissait avec un enthousiasme patriotique : « Ce nouveau travail, dit M. Vulpian, met le sceau à la gloire de M. Pasteur et jette un éclat incomparable sur notre pays. »
Dans le récit que je viens de faire, je vous ai parle d'un virus exalté. Qu'est-ce donc qu'un virus? Je me garderai d'une définition abstraite, et je me bornerai à classer les maladies en deux groupes, les maladies microbiennes et celles qui ne le sont pas.
Par maladies microbiennes, nous entendons celles qui résultent de l'introduction et du développement dans notre organisme, ou celui des animaux, d'êtres infiniment petits, imperceptibles à l'œil nu. Tels sont le choléra, la tuberculose, le charbon, le rouget des porcs, le choléra des poules; telles sont certainement aussi la variole, la rougeole, la scarlatine, la diphtérie et, en général, toutes les maladies contagieuses.
La bactéridie charbonneuse, qui a la forme de petits bâtonnets, est l'un des plus gros des microbes que nous connaissions; il ne serait pas possible, sur une longueur d'un millimètre, d'en aligner, en les disposant côte à côle, plus de 500.
A côté d'elle, le bacille delà tuberculose est un nain; on en pourrait disposer, sur une longueur d'un milli-