‹ Collection d'articles, de rapports et de lettresChapitre 290 sur 354 · MM. 1E3DÉ ET GILLES DE LA TOURETTE. — SŒUR JEANNE DES ANGES · texte numérisé non relu

MM. 1E3DÉ ET GILLES DE LA TOURETTE. — SŒUR JEANNE DES ANGES

de la ramener auprès d'eux. Mais Jeanne de Belcier, par amour-propre, témoigna la ferme volonté de se faire religieuse et, le s septembre 1623, elle prononça des vœux perpétuels.

A partir de ce moment, ses compagnes ne tardèrent pas à s'apercevoir de ses nombreux défauts. A la fois fantasque, vaniteuse et dissimulée, elle devint un sujet de grave pré. occupation pour la communauté. Aussi se voyait-elle adresser chaque jour les plus sérieuses remontrances. Ni prières ni menaces ne purent la toucher et avoir raison de son caractère intraitable; leur seul résultat fut de la dégoûter du couvent et de lui suggérer l'intention de le quitter. Or sa famille était riche, le couvent pauvre; pour la garder avec elles, ses compagnes cédèrent à toutes ses fantaisies. Alors seulement, elle consentit à rester. Toutefois, quand il fut question d'aller installer à Loudun une maison nouvelle, l'impérieux besoin de changement et de nouveauté, qui faisait le fond de son caractère, reparut tout à coup, et elle intrigua si bien, qu'elle fut une des huit fondatrices désignées.

Une fois à Loudun, sœur Jeanne étonna toutes ses compagnes; elle fut soumise, respectueuse et môme dévote. Jamais on ne l'avait vue ainsi : la métamorphose était complète. Elle se montra aux petits soins pour la supérieure, l'accabla de prévenances et de flatteries, et fit en sorte qu'elle dissipa les préventions légitimes qu'elle avait inspirées jusque-là.

Son unique préoccupation était de devenir supérieure du couvent; elle y visait sans cesse, mettant avec une rare ténacité tout en œuvre pour y parvenir. Elle n'attendit pas longtemps. La mère prieure ne resta qu'une année à Loudun et, avant son départ, elle désigna, pour la remplacer, la sœur Jeanne des Anges, qui l'avait si bien circonvenue.

Une fois revêtue de l'autorité supérieure, Jeanne des Anges retomba vite clans ses anciennes habitudes, se débarrassa de toute contrainte et donna libre carrière à toutes ses fantaisies. Elle employait beaucoup de temps à l'intrigue et fort peu à l'oraison. Autant elle s'était montrée humble et soumise pendant une année, autant elle fut désormais orgueilleuse et insupportable, au désespoir de ses compagnes. Elle passait des journées entières au parloir, afin de se tenir au courant des nouvelles du dehors ; elle accueillait avec le plus vif plaisir tous les bruits, toutes les médisances qui couraient par la ville. Personne à Loudun n'était mieux renseigné qu'elle. Ses mémoires, d'ailleurs, nous fournissent d'intéressants détails sur ses occupations et il est facile de deviner sa pensée sous les réticences.

Or, à cette époque, un homme accaparait à lui seul toute l'attention publique, c'était le curé de Saint-Pierre-du- Marché, Urbain Grandier. Orgueilleux, caustique, sensuel, mais doué d'une étonnante supériorité intellectuelle et d'une éloquence persuasive, ce personnage régentait et subjuguait la vieille cité loudunaise.

Élève brillant des Jésuites au collège de Bordeaux, très poussé par ses maîtres, Grandier avait été, à vingt-sept ans, pourvu de la principale cure de Loudun, et, peu de temps

après, du titre de chanoine prébende dans l'église collégiale de Sainte-Croix. D'un extérieur des plus séduisants, grand, bien luit (un portrait du temps nous le montre parfait cavalier, selon la mode d'alors, avec une fine moustache relevée sur la lèvre et la pointe au menton, comme le Richelieu de Philippe de Champaigne), Grandier, avec de pareils avantages, ne pouvait manquer d'être partout gracieusement accueilli. Les femmes surtout se montrèrent empressées. De complexion galante, le curé de Saint-Pierre se chargea do mettre à profit un pareil engouement. Il ne s'adressa pas on vain aux veuves inconsolables et aux femmes mariées mal satisfaites : la chronique rapporte qu'il les eut toutes à discrétion et que les vieilles et les laides purent seules se vanter de n'avoir pas capitulé. Il s'attaqua même aux filles et non pas des moins huppées. 11 séduisit Philippe Trincant, la fille du procureur du roi ; puis, quand une grossesse par trop compromettante eut fait prendre fin à cette scandaleuse liaison, il jeta les yeux sur la fille d'un conseiller du roi, la belle Madeleine de Brou. Celle-ci, toutefois, ne se rendit qu'après promesse de mariage. Ce fut pour elle que Grandier composa ce fameux traité du Célibat des prêtres, œuvre nouvelle et hardie, où éclate malheureusement en plus d'une page la doctrine des restrictions mentales que lui avaient inculquée ses maîtres, les Jésuites.

Au scandale qu'une telle vie causerait aujourd'hui dans une petite ville de province, on devine l'effarouchement de la Loudun catholique d'il y a deux siècles. C'est à qui jettera la pierre au curé et non sans raisons. Maris jaloux, pères offensés, femmes délaissées, matrones qui se sont vainement offertes, tout ce monde s'agite et cancane. Qu'on ajoute l'envie des prêtres du pays, moins courus et moins prébendes, la haine des moines auxquels Grandier a pris leurs pénitentes, les sarcasmes dont il a criblé en chaire les Capucins, les Carmes et les Cordeliers, les scènes de pugilat dans l'église comme au bon temps de la Ligue, et l'on comprendra aisément qu'une personnalité aussi bruyante n'ait pu échapper à la curiosité malsaine de Jeanne des Anges.

Comme toutes les autres, elle dut subir le charme qu'exerçait sur la population féminine de Loudun le nom magique de Grandier. A tout prix, elle voulut voir et connaître le fascinateur. Son imagination exaltée lui suggéra des pensées indignes d'une religieuse, et, comme elle était loin d'avoir des sentiments pieux, elle ne chercha point à combattre une passion naissante qui, dès lors, prit de jour en jour plus d'empire sur elle. Une occasion allait enfin lui permettre d'être mise en relation avec Grandier. Elle résolut de ne pas la laisser échapper.

Quand les Ursulines étaient venues s'établir à Loudun, elles avaient dû, pour se soumettre à une règle commune à tous les couvents, choisir un directeur de conscience. Le frère de leur propriétaire, le prieur Moussaut, se mit à leur disposition et offrit à la supérieure de confesser les sœurs et de dire chaque jour la messe dans le monastère.

C'était un homme d'un grand âge, accablé d'infirmités et, par conséquent, peu propre à diriger ces jeunes religieuses. Il n'exerça aucune influence sur l'esprit de M"18 de Belcier,

Page 1