LA MIMIQUE DE LA BOUCHE
l'habitude de baiser, en tant que signe d'anection et de tendresse, n'est en aucune façon commune à tous les peuples. Darwin dit à ce sujet : « Nous autres Européens, nous sommes si habitués à manifester l'affection par le baiser,qu'on pourrait supposer que c'est là un signe expressif inné dans l'espèce humaine. Il n'en est rien cependant, et Steele s'est trompé quand il a dit: « La nature fut son « auteur, et il naquit avec le premier amour. » Un habitant de la Terre de Feu, Jeemmy Button, m'a dit que le baiser est inconnu dans ce pays. Il est également inconnu chez les indigènes de la Nouvelle-Zélande, les Tahitiens, les Papous, les Australiens, les Somalis d'Afrique et les Esquimaux. Il est cependant probable qu'il résulte du plaisir qui naît du contact intime d'une personne aimée, et, dans diverses parties du monde, il est remplacé par certains gestes qui paraissent avoir la même origine. Dans la Nouvelle- Zélande et la Laponie, on se frotte le nez : ailleurs, on se frotte ou on se tape amicalement sur le bras, la poitrine, l'épigastre, ou bien encore on se frappe le visage avec les mains ou les pieds de son interlocuteur. L'habitude de souffler, en signe d'affection, sur diverses parties du corps, dérive peutêtre aussi du même principe. »
Le trait doucereux est l'expression mimique de dispositions et de sentiments très agréables, que l'usage de la langue qualifie de doux. Mais la vie ne provoquant de tels sentiments que par exception, on ne trouve que rarement ce trait développé physiognomoniquement; n'existant presque jamais chez des hommes, on le trouve parfois chez des femmes, comme conséquence d'un naturel doucereux affecté. Quand il est devenu constant sur un visage, il produit sur toute personne simple la même impression qu'une sensation constamment doucereuse du goût, c'est-à-dire une impression dégoûtante. Si l'on observe ce caractère physiognomonique fortement gravé dans un individu, l'on peut s'attendre à ce que, dans une conversation, il se serve souvent du mot doux et qu'il parle volontiers d'hommes doux, de douce musique, d'un doux amour, voire même de douleurs douces.
C. — Le Irait scrutateur. — Dans le muscle orbiculaire des paupières, les fibres centrales peuvent se contracter seules et indépendamment des fibres périphériques. Un fait analogue semble se produire également dans l'orbiculaire labial, et cet avancement scrutateur des lèvres est dû principalement à ce que les fibres périphériques se contractent plus fortement que les fibres centrales (1).
Lorsqu'on est sur le point de goûter un objet perceptible
(1) Toutefois, d'autres parties musculaires, placées derrière l'orbiculaire labial, entrent aussi en action. Henle (Ifanilb. d. Anatomie, I, m, 159) dit à ce 6ujet : « L'effilement de la bouche pour siffler, pour embrasser, pour prononcer les voyelles o et u, n'est tout d'abord pas le fait du sphincter de la bouche, mais des muscles incisifs des lèvres supérieure et inférieure et du releveur de l'aile du nez et de la lèvre supérieure, appuyés parfois du muscle canin et des fibres du triangulaire des lèvres, muscle qui s'insère par sa base à la face antérieure du maxillaire inférieur, près de son bord inférieur. Mais le sphincter a pour mission de tenir l'orifice buccal étroit ou fermé et de donner une certaine tension aux plis labiaux. »
au goût, du vin par exemple, on l'introduit entre les lèvres, que l'on avance en forme de museau ; on fait alors glisser avec prudence et lenteur le liquide sur la face supérieure de la langue, afin que l'impression de goût soit prolongée autant que possible et que l'on gagne ainsi du temps pour déguster l'objet sapide.
L'on observe la même expression du visage chez des hommes qui examinent la valeur ou l'insignifiance d'un objet, soit qu'il s'agisse en cela d'objets perceptibles par les sens, soit qu'il y soit question de représentations abstraites ou d'association d'idées; car toutes les représentations apparaissent à l'esprit comme des objets perceptibles par les sens. Le critique d'art qui considère un tableau, le médecin qui étudie le pouls de son malade, le juge qui pèse la déposition d'un témoin, le marchand qui suppute l'accepta-
Fig. 23 Trait scrutateur.
Fig. 24.
Trait scrutateur
avec rides verticales.
Fig. 25.
Trait scrutateur
avec rides horizontales.
bilité d'une proposition commerciale, — chacun se sent involontairement tenté d'avancer les lèvres, comme s'il était sur le point de goûter un mets, et cela d'autant plus facilement qu'il s'imagine être plus apte à porter un jugement. Au reste, cette expression trahit toujours un certain sentiment de sa propre valeur un sentiment de supériorité, car quiconque se tient pour autorisé et pour apte à porter un jugement définitif sur les hommes, les choses ou les événements, se sent en ce moment relevé par sa qualité de juge supérieur à l'objet sur lequel il est appelé à prononcer un jugement. C'est pourquoi le trait scrutateur est fréquemment aussi l'expression mimique de l'arrogance et de la présomption (fig. 23).
Combinaisons mimiques. — Si le trait scrutateur apparaît en même temps que des rides verticales, il faut présumer que, pendant que l'homme pèse et étudie les raisons pour et contre, quelque jugement qu'il doive prononcer, quelque décision qu'il doive prendre, il existe déjà de la mauvaise humeur et de la colère (fig. 24).
Le trait scrutateur est-il accompagné de rides horizontales, il s'ensuit que l'attention de l'homme est fixée au plus haut degré par les circonstances qu'il examine, qu'il les considère comme très importantes ou aussi comme très dé-
M. PIDERIT. — LA MIMIQUE DE LA BOICHE.
licates (fig. 25). C'est l'expression que nous offre une tète dans le tableau connu de llasenklever : la Dégustation du vin (fig. 26).
L'on trouve parfois le trait scrutateur chez des gourmets, chez des hommes dont toutes les pensées, toutes les aspirations sont tournées vers les joies de la table. Leur imagination se plongeant fréquemment dans les jouissances obte-
Fig. 26. — TC'te tiréo du tableau la Dégustation du vin, Je Hasenklever (trait scrutateur).
nues ou espérées, les lèvres s'avançant alors avec volupté, comme si elles goûtaient en réalité ce que la fantaisie leur présente, le trait scrutateur devient peu à peu physiognomonique chez ces hommes.
Cette forme de la bouche se développe aussi chez les hommes qui ont une haute idée de leur propre valeur et qui, dans cette croyance, se sentent appelés à juger de la valeur des autres, à apprécier les opinions et les conditions d'autrui et font très volontiers les importants.
D. — Le Irait pincé. — Lorsqu'on fait un effort corporel très violent; quand, par exemple, on cherche à mettre une botte trop étroite ou que l'on veut ouvrir de force une porte solidement fermée, non seulement on contracte les muscles des bras, mais on raidit en même temps le cou, on serre les dents et on presse les lèvres l'une contre l'autre. Il est de toute évidence que ces mouvements de muscles ne contribuent en rien à atteindre le but proposé; mais au moment où l'homme fait appel à toute sa force, à toute son énergie pour vaincre une difficulté au moyen d'un effort corporel, non seulement l'intensité de volonté se manifeste dans les muscles qui servent à produire l'effet voulu, mais encore, comme par une sorte de rayonnement, dans tout l'appareil musculaire du corps. Chaque muscle se contracte comme d'habitude, et, naturellement, la contraction des muscles plus faibles est neutralisée par celle des muscles plus forts. Ces mouvements simultanés, sans intention ni but, apparaissent avec le plus d'évidence dans les muscles faciaux, et notamment dans les muscles vigoureux de la mastication. Dans tous les mouvements violents ou difficiles, on a coutume, par la contraction de ces muscles, de presser la
mâchoire inférieure contre la mâchoire supérieure, comme si l'on voulait déchirer et casser un objet dur.
Le fait que nous avons signalé dans l'étude du trait amer, à savoir que le mouvement de la mâchoire était accompagné d'un mouvement analogue de la bouche, est constaté également avec le trait pincé. De même que, avec celui-là, on éloigne autant que possible, non seulement le maxillaire supérieur du maxillaire inférieur, mais encore la lèvre supérieure de la lèvre inférieure, de même, avec celui-ci, l'on presse non seulement la mâchoire inférieure contre la mâchoire supérieure, mais encore la lèvre inférieure contre la lèvre supérieure. A la suite de la contraction du muscle orbiculaire labial et des muscles incisifs, les lèvres sont fermées fortement et leurs rebords rouges sont repliés en dedans; mais, en même temps, la lèvre inférieure est énergiquement [tressée contre la lèvre supérieure, cette pression étant due aux deux releveurs du menton. Ces muscles se détachent du bord supérieur de la mâchoire inférieure, dans le voisinage des incisives médianes, et leurs fibres se dirigent de là vers le bas et en dehors, et se perdent dans la peau du menton. Ils relèvent le milieu de la moitié inférieure du muscle orbiculaire labial et pressent fortement la peau du menton contre les os; à la suite de ce mouvement, le milieu de la lèvre inférieure semble levé, et en même temps apparaissent deux plis ou renfoncements qui, commençant au milieu de la lèvre inférieure, se dirigent de là vers les deux côtés comme les côtés d'un triangle à angle obtus, en ligne droite vers le bas et en dehors. Ces deux plis sont très caractéristiques pour le trait pincé et
Pig. V7. — Trait placé.
correspondent au bord inférieur de l'orbiculaire labial tendu, tiré en haut dans son milieu (fig. 27).
Toutefois, cette e\pression mimique n'est pas seulement provoquée par des efforts corporels très intenses, mais elle l'est aussi par des efforts intellectuels très intenses, car toutes les représentations et tous les objets de notre pensée apparaissent à l'esprit comme des objets perceptibles par les sens.
Cependant, les efforts que l'on fait dans des travaux intellectuels, par exemple, dans des recherches scientifiques, seront rarement d'une nature assez passionnée pour amener une pression spasmodique des lèvres et des dents; mais ce fait se produit lorsqu'on se dispose à un combat intellectuel, lorsqu'on fait appel à toute la force de la volonté pour se défendre contre des influences étrangères et garder fermes ses propres convictions. Galilée, murmurant son célèbre : E pur si muove! ne peut se représenter que la bouche pressée et les dents serrées.
C'est dans la bouche fermée violemment avec la lèvre in-
M. PIDERIT. — LA MÏMIOIE DE LA BOUCHE.
férieure relevée que réside l'expression mimique de la ténacité, de l'entêtement, de l'opiniâtreté et de la persévérance. Celui qui est là, devant vous, pinçant les lèvres, a pris sa résolution, et c'est pourquoi la Bible dit aussi avec une profonde vérité {Proverbes de Sxomon, vi, 13) : « Et si l'homme malin, faux, se mord les livres, il fait le mal. »
Combinaison mimique. — Celui qui serre fortement les dents et les lèvres, et contracte en même temps la peau du
Fig. 28. — Trait pincé avec rides verticales.
front en rides verticales, montre qu'il est en colère et en même temps opiniâtrement résolu à combattre la cause de sa colère (fig. 28).
Celui qui tire en haut les sourcils en pinçant les lèvres fait ainsi reconnaître qu'il s'efforce de maintenir avec persévérance les impressions qui le déterminent à persister obstinément dans ses opinions et ses intentions (fig. 29).
Fig. 29. — Trait pincé avec rides horizontales.
11 est intéressant d'examiner l'expression compliquée qu'offre le tableau de J. Schrader : Grégoire VII, en exil à Salerne (fig. 30), d'après la gravure sur acier de A. Schultheis. La ténacité dans la bouche, la colère dans les rides verticales, l'attention tendue dans les rides horizontales, jointes à un regard caché, donnent à ce visage l'expression d'un homme dangereux, qui pense à la perfidie et à la vengeance.
Si, avec le trait pincé et les rides verticales, la bouche offre aussi l'expression de l'amertume, on voit que l'homme se trouve dans une disposition d'amertume, de résolution et de colère (fig. 31).
Enfin, il reste à indiquer ici les mouvements musculaires compliqués qui accompagnent l'affection d'une rage violente. Les mâchoires sont fortement pressées l'une contre
Fig. .10. — Trait piucé avec le regard caché, rides horizontales et verticales.
l'autre, comme expression d'une énergie prête au combat, d'une résolution provocante; la lèvre supérieure est tirée en haut ainsi que les ailes du nez (trait amer), à tel point qu'il est impossible de pincer en même temps les lèvres; et au-dessus de la lèvre inférieure pressée vers le haut, les dents brillantes de la mâchoire supérieure apparaissent (1). Alors, les narines sont d'habitude largement gonflées, car, dans l'état de rage, les mouvements de la respiration et du cœur sont précipités, et l'air inhalé et expiré violemment rencontrant un obstacle dans les dents serrées les unes contre les autres, l'on respire de préférence par le nez et on facilite le mouvement en gonflant les narines. Le front offre à la fois des rides horizontales comme signe d'une grande attention et des plis verticaux comme expression do la colère. Les globes oculaires apparaissent brillants, ils " lancent du feu»
Fig. 31. — - Trait pincé avec le trait amer et les rides verticales,
comme conséquence de l'excitation de l'esprit et, ou bien roulent sauvages dans les orbites, ou jettent un regard fixe et perçant (fig. 32).
(1) Darwin est d'avis que « cet acte est le veslijre d'une habitude acquise autrefois, lorsque nos ancêtres à demi humains se battaient à coups de dents, comme le font actuellement les gorilles et les oran»s ».