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M. HERZEN. — L'INSTINCT ET LA RAISON

rationnelles, réfléchies, intelligentes fautant que celles de la plupart des hommes), fournis surtout par les mammifères supérieurs, et n'admettant absolument pas l'explication au moyen du déroulement d'un mécanisme réflexe, compliqué, mais invariable, comme celui de l'instinct. Voyez seulement les chapitres concernant le chat et le chien ; les faits surprenants qu'ils contiennent, ainsi que mes propres observations sur les animaux domestiques, me portent à croire que l'extension à tous les animaux de ce qui semble avoir lieu chez les hyménoptères n'est pas suffisamment justifiée.

De plus, vous passez complètement sous silence ceux des hyménoptères qui offrent justement des exemples d'une manière d'agir moins mécanique, ne se laissant pas expliquer par le jeu de l'automatisme instinctif et trahissant la coopération d'une faculté d'adapter les moyens aux fins, ainsi que de profiter des expériences faites — c'est-à-dire de s'instruire.

Enfin, je ne suis pas bien sûr qu'il soit impossible de trouver parmi vos propres observations des exemples qui ne sont pas, avec toute l'évidence désirable, de simples séries de mouvements immuables, pareils à ceux d'un chronomètre qui ne peut pas marquer une heure avant d'avoir marqué midi, ni revenir à midi à moins de faire tout le tour du cadran. Si la chose est suffisamment claire pour la nidification, pour l'approvisionnement des larves, etc., elle ne l'est point pour la chasse, par exemple, dans les cas où la proie est un adversaire dangereux et disposé à renverser les rôles; tant il est vrai que, dans votre description de la chasse du Pompile, vous vous laissez souvent entraîner à parler de lui comme d'un être qui réfléchit à ce qu'il fait, qui avance ou recule, agit ou s'abstient, suivant les conseils de sa raison.

Vous vous en apercevez vous-même et vous ajoutez ironiquement que vous admettriez volontiers le développement par la sélection des facultés du pompile si on vous expliquait pourquoi elle n'a pas développé celles de l'araignée qui se glisse bêtement prendre par le pompile. C'est comme si vous disiez: j'admettrai que la nageoire d'un cétacé est une extrémité antérieure modifiée, pourvu qu'on m'explique pourquoi l'aile d'un oiseau n'est pas une nageoire !

Que le darwinisme explique, oui ou non, l'origine, le développement et l'état actuel de l'instinct et de la raison, c'est une autre question : il se peut que sou explication soit insuffisante; mais si les darwinistes forcent quelquefois la main aux faits pour les plier à leur théorie, il me semble que la même chose vous est arrivée et que, ayant démontré - et cela d'une manière brillante et décisive — la succession invariable des actes instinctifs dans une foule de cas, vous n'avez pas toujours accorde leur pleine valeur aux cas qui pourraient ne pas rentrer dans l'invariabilité de cette succession. Or c'est justement cette variabilité adaplive qui est l'aube de la raison (ou son crépuscule, comme nous verrons tout a l'heure); elle est bien faible, elle est bien restreinte, ses opérations sont bien élémentaires — n'importe, elle y est, c'est là le fait essentiel. Que d'autres en possèdent encore moins, et d'autres encore point du tout, cela est fort

possible; mais ce n'est pas une raison de la nier là où nous en voyons des manifestations, quelque rudimentaires qu'elles soient.

A l'extrême opposé, est-ce que tous les hommes possèdent la raison au même degré? Est-ce que les races inférieures en ont autant que les supérieures? L'enfant en a-t-il autant que l'adulte, et le nouveau-né n'en est-il pas absolument dépourvu? Une différence et une gradation dans la dose et dans la qualité de la raison sont donc possibles, et le passage du plus au moins se fait par des nuances insaisissables; une gradation semblable ne pourrait-elle pas exister à l'état permanent chez les représentants des différents types zoologiques, de sorte que les uns fussent guidés uniquement par l'instinct, les autres par l'instinct aidé de la raison, quelquesuns peut-être presque uniquement par la raison? Dans ce cas, la conclusion générale la plus prudente, celle qui nous exposerait le moins à façonner les choses selon nos convictions personnelles, serait celle-ci :

« La prépondérance de l'instinct et celle de la raison semblent être, chez les différents animaux, en proportion inverse l'une de l'autre, à tel point que, dans certains cas, où l'une de ces deux facultés prédomine presque exclusivement, nous sommes portés à perdre l'autre de vue et à en nier l'existence. »

En effet, n'a-t-on pas l'habitude de nier l'instinct chez l'être raisonnable par excellence, chez l'homme? Et pourtant, à nous bien observer, n'en avons-nous pas de petites doses, — et quelquefois, hélas, de grosses? Que d'actions originairement instinctives, combien d'autres, qui d'abord exigeaient le concours de la raison, n'exécutons-nous pas à chaque instant, avec un automatisme digne d'un hyménoptère quelconque l Que de crimes qui sont dus à des « tendances perverses », que de carrières scientifiques, artistiques ou autres, qui sont le résultat d'irrésistibles dispositions innées !

Les manifestations de l'intelligence elle-même reposent sur une épaisse couche d'automatismes psychiques, et la réduction graduelle de nos acquisitions successives à un état de plus en plus automatique est la condition sine qua no/i de nos progrès. On dirait presque que la raison est un moyen d'arriver à l'instinct, véritable but et dernier terme du développement psychique des différents types d'organismes; l'instinct, tel que vous l'entendez, représenterait pour chaque être vivant la forme définitive, dans laquelle se serait cristallisé, à force de sélection, ce qui aurait commencé par être une espèce de tâtonnement, mobile et variable, c'est-à-dire une espèce de raison. Le type insecte, par exemple, après avoir épuisé toutes les ressources de sa primitive raison, serait arrivé à la fin de son développement, au non plan ultra que la nature lui impose par la forme même qu'elle lui a donnée, — tandis que le type vertébré, l'homme surtout, serait encore en travail de perfectionnement psychique. La raison ne serait alors que de l'instinct eu voie de formation, — et qui sait si l'homme lui-même n'atteindra pas, lui aussi, tôt ou tard, une limite qu'il ne lui sera pas donné de dépasser, et si alors son activité psychique ne se

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