M. HERZEN. — L'INSTINCT ET LA RAISON
cristallisera pas rie plus en pins dans une sphère, bien plus vasle que celle des autres animaux, mais tout au*si machinale et immuable?
Celte idée, bien plus facile à soutenir que celle de la transformation de l'instinct en raison, car elle est démontrée justement par l'a/rrét de développement de la vie psychique des animaux, ainsi que par le processus du développement psychique de l'homme; cette idée, dis-je, doit vous sourire; en effet, la supériorité de l'instinct n'est pas douteuse pour vous : il n'hésite pas, il va droit au but, il ne se trompe jamais, il est infaillible ! Et voilà pourquoi l'Eumène est incomparablement plus habile dans l'art de tuer que le plus habile desnucador de l'Amérique méridionale !
Maintenant, monsieur, je vous demande la permission de défendre en deux mots la science que je cultive, sa méthode et ses résultats. Je vous avoue que j'ai été consterné en voyant un naturaliste de votre mérite, expérimentateur passionné et scrupuleux, qui flétrit à plusieurs reprises la « science de cabinet » et qui insiste sur les règles d'une bonne expérimentation, lancer son anathème contre la physiologie, — et quel anathème! Non seulement les physiologistes sont faits d'un autre bois, mais leurs expériences ne conduisent pas à grand'chose.
D'un autre bois que qui? Que vous, qui faites des expériences comme eux, mais surtout sur des invertébrés, tandis qu'ils en font surtout sur des vertéhrés? Est-ce que la connaissance précise des fonctions des différents organes chez les mammifères n'est pas pour le moins aussi importante que celle des effets du venin de certaines arachnides, et de la manière dont certains hyménoptères tuent leurs victimes inoffensives? Y a-t-il un seul fait, quelque petit qu'il soit, qui n'ait son importance pour la science, pourvu qu'il soit, bien observé? Les faits bien observés ne sont-ils pas le seul apanage durable de la science, d'une bien aulre valeur que les éphémères théories que nous en tirons? Or, comme tous les faits ne se laissent pas facilement observer, et qu'il « convient de ne pas se fier aux observations fortuites, ni de compter sur un heureux hasard » — dans le genre de la fistule gastrique du fameux canadien de Beaumont — il faut bien « multiplier les observations, les contrôler l'une par l'autre, provoquer les faits, s'enquérir de ceux qui précèdent, s'informer de ceux qui suivent, démêler leur enchaînement » — puisque — « c'est alors seulement, et avec beaucoup de réserve, qu'il est permis d'émettre quelques vues dignes de foi ». Ce sont vos propres paroles, et c'est là précisément ce que fait la physiologie. Mais elle n'arrive pas à grand'chose, dites-vous. Et qu'appelez-vous grand'chose? Est-ce l'utilité pratique d'une science? Dans ce cas, je vous concéderai volontiers que jusqu'à présent la physiologie n'a pas eu beaucoup d'utilité, quoiqu'elle soit évidemment la seule base rationnelle de l'hygiène et de la médecine; mais à quoi cela tient-il? Uniquement à ce qu'on n'a pas assez et pas assez bien expérimenté, et qu'on sV>t trop facilement contenté de conclusions prématurées, de théories en l'air, de vues peu dignes de foi, qui ont été
renversées par des observations mieux faites, par des expériences plus nombreuses. Mais vous ne pouvez pas être de ceux qui évaluent une science à son utilité pratique, charnelle, pour aillai dire ; vous sentez trop vivement que toute science a une utilité bien supérieure, Diatonique ou spirituelle, en tant qu'elle nous fait connaître les lois de la nature. La physiologie est sous ce rapport sans nul doute au premier rang, puisqu'elle nous révèle peu à peu les lois d'un ordre de phénomènes dont nous sommes nous-mêmes de passagères manifestations, et cela seul suffirait, quand même nous ne fussions jamais en état d'en tirer des applications directes à notre bien-être matériel. Vous ne pouvez pas non plus nier les progrès immenses que la physiologie a faits dans les derniers cinquante ans; — ce serait fermer les yeux à l'évidence : comparez ce qu'elle était avant Magendie à ce qu'elle est après Claude Bernard, et dites en conscience si c'est « pas grand'chose ».
Qu'est-ce donc qui vous offusque en elle? De deux choses l'une : ou vous croyez qu'on ne peut expérimenter « sans sourciller » que sur les insectes — et alors, pour être conséquent, vous devez motiver cette singulière opinion en déclarant que vous les considérez comme insensibles ; mais vous êtes convaincu au contraire qu'ils sentent parfaitement, et alors de quel droit les torturez-vous? Ou bien vous croyez qu'on ne doit pas expérimenter sur des mammifères, même en « sourcillant », et alors vous devez convenir que ce privilège en leur faveur ne peut avoir qu'un seul motif : celui de les considérer comme doués d'une vie psychique tellement semblable à la nôtre, que nous commettons, en les sacrifiant, une espèce de fratricide; mais vous ne pouvez pas admettre ce motif, puisque vous niez la raison à la bete, et qu'à vos yeux, une machine instinctive est toujours une machine instinctive, qu'elle ait huit pattes, ou six, ou quatre seulement. Ce motif s'accorde, au contraire, parfaitement avec ma manière de voir, qui me conduit à abhorrer toutes les vivisections culinaires, industrielles et commerciales que l'homme pratique sur une vaste échelle, et à me demander comment l'intelligence créatrice dont vous louez la bonté a pu mettre une tuerie universelle comme condition absolue de la vie.
Oui, c'est la voix interne de la parenté qui nous unit au mammifère, qui éveille en nous une plus vive sympathie pour ses douleurs que pour celles d'une grenouille ou d'un insecte, et si, malgré cela, nous nous décidons à faire des expériences, c'est parce que nous croyons que les besoins de nuire cerveau (qui nous pousse à rechercher et à connaître aussi inexorablement, que l'instinct de l'Eumène le pousse à amasser des rires vivants et sentants, destinés à être sucés à mort par ses larves) ont autant de droit à être satisfaits que les besoins de notre ventre. Et que sont, après tout, les animaux sacrifiés par tous les physiologistes réunis ensemble, a côté de ceux qui tombent à demi paralysés sous le poignard d'un seul desnucador? Et que sont nos opérations à côté de l'atroce vivisection, pratiquées parles futurs Eumènes sur des milliers de chenilles vivantes?
Que demandez-vous donc de la physiologie? Qu'elle soit