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M. MATHIAS DUVAL

LE DEVELOPPEMENT DE L'OEIL

podes, comme du reste tout l'ensemble de l'œil à ce stade embryonnaire du céphalopode reproduit exactement les dispositions du globe oculaire des gastéropodes. Nous trouvons donc ici encore, comme chez les vertébrés, et quelque différents que soient les types morphologiques, la confirmation

Fig. 113. — Troisième phase du développement do l'œil d'un céphalopode.

de l'hypothèse du parallélisme complet entre le développement ontogénique et l'évolution phylogénique de l'organe.

Pour passer; de la disposition embryonnaire représentée par la figure 113, à l'état définitif donné par la figure 110, le pas à franchir est si simple, que la comparaison des deux figures suffira à en donner la clef. Qu'en effet le tissu conjonctif ambiant s'insinue entre 1'épiderme proprement dit et son dérivé rétinien ; que le feuillet épidermique antérieur de cette lame donne naissance à une production culiculaire sous forme de segment de sphère, le cristallin antérieur étant ainsi produit, nous nous trouverons en présence du globe oculaire tel qu'on l'observe sur le céphalopode adulte. Nous n'avons pas à nous arrêter ici sur la formation de certaines parties accessoires qui se développent sous forme de replis des téguments externes disposés en avant de l'œil proprement dit et lui constituent des membranes protectrices plus ou moins complexes, désignées sous les noms d'iris et de paupières, par comparaison avec les parties analogues de l'œil des vertébrés.

Les deux séries d'études qui précèdent, chez les vertébrés et chez les mollusques, nous paraissent suffisantes pour établir la démonstration que nous avions en vue. Ce n'est pas à dire que cette démonstration ne puisse emprunter encore de nouveaux éléments à l'étude de l'œil des articulés en général et des insectes en particulier. Là, pour le dire seulement en passant, nous trouverions encore à l'œil une origine externe ou épidermique; seulement, au lieu que les éléments excitables à la lumière se disposent en cupule, puis en sphère creuse, avec formation d'un seul gros cristallin, nous verrions ces éléments épidermiques demeurer en place, sur la même ligne que les parties voisines du tégument, en se disposant en une série de petits segments oculaires placés côte à côte, et à chacun desquels correspondrait une formation cuticulaire jouant le rôle de cristallin. Nous aurions en un mot les yeux composés ou yeux à facettes des insectes. La composition et le développement embryologique de ces yeux a été, dans ces derniers temps, l'objet de recherches

intéressantes, dont malheureusement nous ne pouvons ici rappeler les résultats que par les quelques indications concises et schématiques qui précèdent (1).

Chez les articulés, si le temps nous permettait de poursuivre cette étude, nous verrions que la formation d'organes de la vision n'est pas nécessairement limitée à la région de la tête, mais peut se faire également sur toutes les parties du corps, sur les segments de la région postérieure ou même sur les segments des membres.

Mais, en nous en tenant aux deux exemples que nous avons développés, nous avons deux points particuliers qui demandent encore notre attention.

Le premier est relatif à l'origine épidermique de ce que nous avons appelé les yeux de provenance extérieure, et à l'origine de ceux que nous avons appelés de provenance intérieure ou nerveuse, ou, plus précisément encore, cérébrale. Cette différence d'origine est-elle si profonde qu'elle le paraît à priori'? A cette question les connaissances aujourd'hui classiques en embryologie/répondent nettement par la négative. C'est qu'en effet l'axe nerveux central est formé lui-même aux dépens de l'ectoderme (ou épiderme) dont il représente d'abord une simple dépression longitudinale (la gouttière nerveuse primitive, gouttière médullaire) qui se ferme en canal (canal médullaire ou encéphalo-rnedullaire). Dans tous les cas la rétine a donc, comme toutes les autres parties des organes des sens, une origine ectodermique, directe chez les invertébrés, indirecte chez les vertébrés, puisque chez ces derniers elle provient de l'ectoderme par l'intermédiaire des éléments du canal médullaire. 11 était en tout cas intéressant, au point de vue transformiste où nous sommes ici placés, de constater que l'origine ectodermique directe ou immédiate se présente dans les embranchements inférieurs du règne" animal, et l'origine ectodermique indirecte ou médiate dans l'embranchement des vertébrés. Si, en commençant l'étude des vertébrés, nous avons parlé des vers, et de l'excitabilité à la lumière que présentent leurs ganglions cérébroïdes, n'oublions pas qu'aujourd'hui les auteurs les plus versés dans l'embryologie comparée s'accordent à voir dans les vers la forme invertébrée qui a pu être l'origine des vertébrés primitifs, à squelette représenté simplement par une corde dorsale.

Le second point qu'il serait fâcheux de passer sous silence, quoique le temps ne nous permette pas de lui consacrer les développements voulus, est la question de ce que devient l'œil chez les types de vertébrés qui, par le fait même de leurs conditions d'existence, n'ont que peu ou pas à faire usage de cet organe. Ceci se rattache à la grande question des organes rudimentaires, c'est-à-dire des organes qui, bien développés dans l'ensemble d'une classe, d'une famille ou d'un genre, se montrent réduits à un rudiment méconnaissable chez quelques espèces de ce genre. L'œil présente des exemples de ce genre, chez toutes les espèces qui habitent des cavernes sombres ; ainsi chez certains crustacés dont les yeux sont

(i Voy< . . .nu, mu, i.i le m, ni, m e d< l'histologie desinsectes. Paris, 1883.

M. Vialtanes, Recherches suA

LA GEOGRAPHIE AU CONGRÈS DE BORDEAUX

pédoncules et mobiles, comme ceux des homards et des langoustes, l'œil a disparu; mais le pédoncule persiste, comme un moignon inutile. Semblables cas sont nombreux chez les insectes habitant loin de la lumière, comme aussi chez les cœcilies et les protées, parmi les amphibies qui vivent dans les eaux souterraines; de même chez un grand nombre de vertébrés à habitudes souterraines, comme chez la taupe, les chrysochloris, parmi les insectivores, les spalax, les ctenomys, parmi les rongeurs, etc., les globes oculaires sont réduits à une forme élémentaire, et, cachés sous la peau, ils se présentent comme arrêtés à l'une des périodes primitives de développement embryonnaire et comme impropres à l'acte de la vision.

En présence de ces organes rudimentaires, les partisans des causes finales ne sauraient fournir une réponse satisfaisante à la question qui se pose fatalement. Pourquoi un œil rudimentaire à des êtres qui ne sauraient en faire usage? Pourquoi, si tout organe est fait pour une tin préconçue, un organe qui évidemment n'a pas d'utilité pour l'individu qui le porte? Le fait essentiel qui doit dicter la réponse à cette question, c'est que cet organe existe avec son plein développement et ses fonctions chez les espèces immédiatement voisines, mais qui vivent dans des conditions où elles peuvent faire usage. L'existence du rudiment d'organe chez les premières espèces est évidemment en rapport avec celle de l'organe complet chu/ les secondes. C'est pourquoi les partisans des causes finales, les naturalistes téléologiques expliquaient la présence des organes rudimentaires et inutiles en les considérant comme une preuve de l'unité de plan suivie par le Créateur, qui, par amour de la symétrie dans l'ensemble, aurait fait ce que font les architectes en disposant des fenêtres sans ouverture pour faire pendant aux véritables fenêtres, en répétant sur les ailes d'un édifice les motifs principaux de la décoration de la façade. Au contraire, le transformisme ne voit dans ces organes rudimentaires que la conséquence du défaut d'usage amenant l'atrophie, et, par hérédité, l'arrêt de développement. 11 admet que si les aptitudes de survivance que crée l'usage d'un organe en amène, par le mécanisme de la sélection, le développement et le perfectionnement, son inutilité, dans les circonstances où il ne peut servir et devient indifférent à la sélection, en amène fatalement l'état rudimentaire. Entre ces deux explications, dont l'une peut présenter tout a\i plus une valeur littéraire, dont l'autre se contente d'être scientifique, c'est-à-dire de tenir compte des rapports des êtres avec leur milieu, il n'est plus possible d'hésiter aujourd'hui, et si le transformisme explique la déchéance d'un organe, il est évident qu'il rend aussi bien compte de son perfectionnement dans la série animale, surtout lorsque, comme nous venons de le voir et le répéterons une dernière fois, le développement ontogénique révélé par l'embryologie se montre semblable à l'évolution phylogénique supposée d'après les enseignements de l'anatomie comparée.

Nous bornerons là ces considérations : je pense qu'elles suffiront pour faire ressortir la force des démonstrations que les faits embryologiques viennent donner à l'hypothèse trans-

formiste. Voir venir les choses est le plus sûr moyen de pé nétrer leur véritable nature et d'éliminer aussi de leur explication toute intervention du surnaturel et du merveilleux. C'est ainsi que l'hypothèse transformiste a déjà, pour bon nombre des problèmes que l'ait surgir l'étude des organismes vivants, perdu le caractère d'hypothèse probable pour prendre celui de vérité scientifiquement démontrée.

Mathias Du val.

CONGRES SCIENTIFIQUES La géographie au congrès de Bordeaux.

Les Sociétés de géographie en France. — M. Foncin : L'éducation géographique. -- M- Bonnaid : L'Australie. — M. G. Ronaud : L'enseignemenl 4 ta io. -- .M. Lemirc : La Nouvelle-Calédonie.

Chaque année se tient en France un congrès national de géographie, ainsi dénommé par opposition au congrès international qui s'est îe;iu à Anvers en 1871, à Paris en 1875, à Venise en 1881. Ce sont les membres des Sociétés françaises de géographie qui se réunissent tantôt dans une ville, tantôt dans une autre, laquelle nécessairement est elle-même le siège d'une Société de géographie locale.

Cette année, la réunion devait avoir lieu à Bordeaux. Or c'était de Bordeaux que le mouvement était parti ; c'était dans cette ville, en effet, que s'était créée la première Société de géographie départementale ou régionale. La Société de géographie commerciale de Bordeaux, sous l'impulsion infatigable et énergique de son ancien secrétaire général M. Foncin, alors professeur à la Faculté de Bordeaux, atteignit à un haut degré de prospérité. A l'instar de la société mère, il se forma autour d'elle une foule de satellites dans des localités avoisinantes, comme Bergerac, Agen, Coulras, Rochefort, Tarbes, Mont-de-Marsan, Blaye, Périgueux, etc.

Cette création fut suivie, peu de temps après la tenue du grand congrès international des Tuileries, de la formation d'un certain nombre d'autres sociétés régionales. Ce fut la Société de géographie de l'Est, à Nancy, avec ses satellites d'Épinal et de Remiremont ; la Société de Rouen ; la Société de Lyon; la Société de Marseille; la Société de Douai, avec ses nombreux satellites de Lille, Valenciennes, Laon, Arras, Amiens, Saint-Ûmer, Dunkerque, Calais, Boulogne-sur- Mer, etc. Rochefort et Lille se sont séparées des sociétés mères et ont voulu avoir leur existence propre. Ajoutons à la liste les Sociétés de la Rochelle, de Nantes, de Lorient, de Brest, de Montpellier et de Toulouse.

C'est une fort heureuse innovation que cette formation de nombreuses sociétés de géographie. Sans doute, il n'y a pas en France une étoffe suffisante pour alimenter de travaux importants les séances et les bulletins de toutes ces sociétés. Néanmoins elles seules pourront fournir à la science sur chaque région les éléments de renseignements dont elle a un incessant besoin. En outre, elles sauront parfaire l'éducation de la France à l'égard de ses intérêts extérieurs; elles contribueront à y former une opinion publique, éclairée et

LA GÉOGRAPHIE AU CONGRÈS DE BORDEAUX

assez forte pour pouvoir donner à notre machine gouvernementale l'impulsion nécessaire en cette matière.

Le congrès de Bordeaux a été un véritable succès pour la Société de géographie de cette ville, non par le nombre, — car les habitants de Bordeaux, en dehors des organisateurs, se sont abstenus d'y prendre part — mais par l'éclat des discussions.

L'honneur en revient pour une bonne part au discoursprogramme que M. Foncin a prononcé à l'ouverture du congrès comme vice-président d'honneur et comme inspecteur général de l'instruction publique.

Après les compliments d'usage à l'adresse du président d'honneur absent, M. de Lesseps, et des promoteurs du congrès, M. Foncin commença à examiner quels sont les principes qui doivent présider à la formation des sociétés de géographie. « Elles doivent être un terrain neutre et ouvert. » C'est, en effet, la première condition de succès et de prospérité. Elles doivent vulgariser et elles sont, mieuxqu'aucune autre institution, à même de le faire, en raison des dix mille adhérents qu'elles comptent en France. »

En effet, comme nous le disions dernièrement à Calais et à Boulogne-sur-Mer, les sociétés de géographie ont une grande tâche à remplir. La géographie est la connaissance pratique la plus essentielle à généraliser dans l'armée, dans le commerce ou dans l'industrie. Bien posséder sa langue française, savoir l'anglais et l'allemand ou l'espagnol, bien connaître sa géographie physique, politique et commerciale, ainsi que l'économie politique, savoir compter rapidement et dessiner proprement, tels sont les éléments indispensables de l'éducation de tout fonctionnaire, de tout militaire, de tout commerçant et de tout industriel Pour quelques fonctions spéciales, les mathématiques plus ou moins détaillées sont en outre nécessaires; mais cela ne concerne déjà plus qu'une exception dans la société. Rentrent encore davantage dans l'exception ceux qui doivent posséder le grec et le latin. Enfin, pour tous, l'histoire, les notions scientifiques très élémentaires, la musique, les arts, l'enseignement civique forment un fond d'éducation générale qui s'impose dans un pays démocratique. Mais, à la grande rigueur, on peut s'en passer, tandis qu'on ne peut se passer des éléments indiqués ci-dessus.

La concurrence commerciale et industrielle n'est pas possible, si l'on ne sait point quels sont les pays où l'on peut vendre ou acheter. L'art militaire est impraticable, si l'on ne possède sa géographie à fond. Répandre la géographie est donc un devoir patriotique, car la connaissance de la géographie fait partie des instruments de combat dont on ne peut se passer tant dans le commerce, l'industrie et l'agriculture que dans l'armée et la marine.

M. Foncin a exprimé le désir de voir les sociétés de géographie se grouper par régions. Ceci serait bon en principe, mais peu pratique, chaque ville désirant conserver son autonomie. Elle fait des sacrifices et entend se réserver le profit de son initiative propre. En outre, des villes, comme Calais, Boulogne, Dunkerque, ont des intérêts propres qui ne seront jamais bien servis que par elles-mêmes. Ces intérêts disparaîtraient dans le groupement régional, et du même coup s'amortirait l'effort fait pour leur donner une existence. Les habitants d'une ville consentiront à payer pour avoir une so-

ciété à eux, siégeant au milieu d'eux ; ils ne consentiront pas à en faire autant pour une société ayant son siège dans une autre localité. Le groupement régional nous paraît donc devoir être abandonné comme absolument contraire au développement de l'initiative locale ; mais il est de l'intérêt de ces sociétés de multiplier leurs relations réciproques.

M. Foncin a proposé de créer un pouvoir fédéral, avec un organe fédéral hebdomadaire pour donner le compte rendu des séances. Ce serait là une chose fâcheuse et inacceptable. 11 y a d'excellents bulletins de sociétés et il y en a de médiocres. Ce bulletin officiel serait d'un ennui mortel et sans valeur scientifique, en raison des précautions excessives qu'on aurait à s'imposer pour ménager un si grand nombre d'intérêts contradictoires groupés ensemble.

M. Foncin a rappelé les encouragements accordés par les sociétés aux élèves des écoles, des collèges et des lycées et surtout aux maîtres, ce qui est bien plus efficace, bien plus équitable, bien plus mérité. C'est, en effet, sur les professeurs, sur les instituteurs qu'il faut agir; ce sont les méthodes exactes, précises, fructueuses, qu'il faut récompenser. On doit stimuler le zèle, le désir de donner un enseignement qui soit au courant de toutes les principales découvertes, des remaniements territoriaux, des changements de forme de gouvernement, etc. Cela se rencontre si rarement, qu'il faut le récompenser sérieusement.

« Les sociétés de géographie doivent nous rendre les colons qui nous manquent. Et pourquoi nous manquent-ils? L'inconnu seul effraye. Faisons connaître nos colonies; rouvrons les voies de la mer fermées depuis si longtemps. Renouons des relations amicales avec les membres épars de notre race. Partageons-nous ce travail fécond de dissiper les préjugés, de secouer l'initiative individuelle qui dort, de rattacher des liens rompus par l'absence, l'indifférence et l'oubli. Vous, sociétés du nord et de l'ouest, tournez vos regards vers Québec, New-York, la Nouvelle-Orléans, San-Francisco, Haïti. Dites aux paysans de la Normandie inquiets sur le sort de leur héritage que chaque vide fait par l'émigrant est une, place naturelle pour un nouveau-né. Dites au producteur que chaque résidant français à l'étranger est l'embryon d'un marché ouvert aux produits français. Vous, sociétés du sudouest, suivez des yeux la ligne que parcourent vos paquebots du Sénégal, du Brésil et de la Plata, que je regrette seulement de ne point voir doubler le cap llorn. Vous, sociétés du midi et de l'ouest, enseignez aux montagnards des Pyrénées, des Cévennes, des Alpes, du Jura, la route de l'Afrique du nord; arrêtez votre attention sur le Levant, l'extrême Orient et toutes leurs dépendances, de la Syrie à Maurice et d'Obok à Yokohama. Vous, Nancy, et bientôt, sans doute, vous, Belfort, l'une héritière de l'Alsace, l'autre de la Lorraine, veillez ; tenez-nous au courant des progrès accomplis, des plans conçus, dans le domaine de la géographie, par ceux qu'il nous importe de ne jamais perdre de vue.

« Mais tous nos efforts seront vains si les mères françaises ne sont pas avec nous, si elles ne consentent pas à donner à leurs fils une éducation virile. Puissent-elles comprendre que le mouvement et l'indépendance sont nécessaires à certains tempéraments qui se corrompent seulement par une surabondance de force !

«Puissent-elles s'apercevoir que le désœuvrement est plus dangereux que beaucoup de dangers, souvent chimériques, en pays éloigné ! Puissent-elles raisonner leur amour, mesurer tout ce qu'il contient quelquefois d'égoïsme inconscient I •

LA GÉOGRAPHIE AU CONGRÈS DE BORDEAUX

Puissent-elles enfin s'habituer à des vues d'avenir et consentir héroïquement à se séparer quelque temps de leurs enfants pour les retrouver plus tard, les embrasser, les admirer dans leur robuste floraison de jeunes hommes grandis en plein vent, endurcis par la lutte, confiants dans leur fortune, leur droiture et leur expérience. Mesdames, notre victoire est entre vos mains. »

Le programme du congrès comportait trois espèces de réunions :•

1° Les séances de sections qui devaient avoir lieu le matin et pour lesquelles avait été préparé un ordre du jour superbe. Il y avait là un admirable ensemble, de questions à discuter. Seulement il ne s'est point trouvé dans le congrès un ensemble de personnes assez érudites, assez adonnées aux études scientifiques proprement dites, pour oser l'aborder. Les membres de ce congrès sont, en effet, en majorité des amateurs qui aiment la géographie, qui s'y intéressent, mais qui ne peuvent guère, le plus souvent, prendre part à des discussions, faute d'une préparation suffisante.

'2" Les séances générales qui devaient se tenir l'aprèsmidi.

3° Les conférences qui devaient avoir lieu le soir.

Les premières n'eurent pas lieu. C'était l'œuvre la plus efficace et la plus utile du congrès qui se trouva supprimée du coup. 11 n'y eut que des séances générales le matin et l'aprèsmidi, et des conférences le soir.

Les conférences furent inaugurées par M. Bonnard, délégué du gouvernement de la Nouvelle-Galles du Sud, qui parla de l'Australie.

Après un hommage convaincu rendu au grand Français, au perceur^ d'isthmes, M. Ferdinand de Lesseps, au sujet de l'initiative qu'il a prise pour le percement de l'isthme de Panama, qui abrégera de beaucoup la route de l'Australie, le conférencier a décrit à grands traits l'origine de la colonisation australienne. Il s'est élevé avec beaucoup de force contre le préjugé qui présente ce continent comme un repaire de bandits.

Passant ensuite à la description de chacun des gouvernements de cette partie du monde, M. Bonnard parla tout d'abord de l'Australie occidentale. Cette province est encore une « colonie de la couronne », c'est-à-dire qu'elle est soumise aux lois et régie par les fonctionnaires de la métropole. Les habitants se livrent avec succès à l'élève des bestiaux et principalement des chevaux; les pêcheries de perles donnent au gouvernement des revenus considérables. La population n'est que de 30 000 âmes.

L'AusIralie méridionale s'étend sur un territoire considérable, riche en blé et en mines. Cette colonie se gouverne elle-même, et sa capitale, Adélaïde, est l'une des plus belles cités australiennes. Sa population est de 300 000 habitants.

La colonie de Victoria n'est pas moins prospère; elle jouit, comme sa voisine, du self-govemment , et sa capitale, Melbourne, est une véritable cité européenne, renommée pour ses monuments et ses musées.

Le conférencier a parlé ensuite de la Nouvelle-Galles du Sud, une des plus grandes colonies de l'Australie. Son commerce et sa production sont considérables. Le conférencier, . après une description détaillée de la capitale de la colonie,

Sydney, et des principales villes, a cité quelques chiffres. La colonie possède 36 millions de moutons, et la production de ses districts vinicoles atteint déjà des chiffres relativement élevés pour une population qui ne compte pas plus de 750 000 habitants.

Dans une séance ultérieure, le conférencier a rappelé ce qu'il avait déjà dit au sujet des diverses colonies de l'Australie, de leur commerce, de leurs mœurs. Adélaïde, la ville célèbre par ses nombreuses églises; Melbourne, si renommée, et qui s'intitule la première ville de l'Australie, ont défilé devant les yeux du public, grâce aux projections à la lumière électrique, dirigées par M. .1. Schrader père, vice-président de la Société de géographie commerciale de Bordeaux, toujours si dévoué à tout ce qui touche à la géographie et à l'intérêt public.

Le climat de la Nouvelle-Galles du Sud est excellent, et la mortalité y est bien au-dessous de celle des pays d'Europe.

La ville de Sydney, capitale de la Nouvelle-Galles du Sud, est admirablement située; son port est un des plus beaux du monde, et des quais très vastes et très commodes permettent d'y recevoir facilement un grand nombre de navires. La situation de ce port est unique, et M. Bonnard s'étendit longuement sur les avantages qui résultent de cette situation exceptionnelle, décrivant la rade, semblable à un beau lac, et le faubourg Pyrmont, habité par les ouvriers.

M. Bonnard fournit ensuite quelques détails sur l'instruction publique. Le chiffre d'impôts payé, par tête d'habitant de cette colonie, pour l'instruction est bien plus élevé que le chiffre payé en France. L'instruction secondaire et primaire est donnée sur les bases les plus larges et les plus généreuses.

La science n'est pas négligée, car le musée de Sydney est considérable, et ses collections s'accroissent tous les jours.

L'intérieur du pays est très pittoresque. On y trouve un grand nombre de ravins, de torrents, de montagnes abruptes, de pics escarpés, de cascades, de sites sauvages, de forêts impénétrables, de fougères arborescentes.

A la suite de M. Bonnard, on a traversé, sur le chemin de fer en zigzags, la fameuse chaîne des montagnes Bleues, poui arriver dans la ville de Bathurst. 11 parait que cette ville, qui ne compte que 0000 habitants, est célèbre par un goût très vif pour les conférences et les travaux littéraires. C'est le centre d'un district extrêmement riche.

De Bathurst, nous revenons au bord de la mer, dans la seconde ville de la colonie, Ntwcastle. Les riches gisements houillers qui existent dans cette partie de la Nouvelle-Galles du Sud lui ont valu son nom, en souvenir d'une des plus importantes cités de l'Angleterre.

C'est le port de l'Australie le plus fréquenté par les navires français, qui y viennent chercher du charbon, pour le transporter dans les ports de Chine, du Japon et de la côte du Pacifique, Il n'y a pas à craindre un épuisement prochain des mines de houille, car des calculs très exacts ont établi qu'elles pourraient encore fournir du charbon pendant vingt siècles, à raison de 1 200 000 tonnes par jour.

Après M. Bonnard est venu le tour de M. Georges Renaud, qui parlait de l'enseignement de la géographie.

M. Renaud est de ceux qui, depuis une dizaine d'années, ont considéré comme un patriotique devoir de pousser aux

LÀ GÉOGRAPHIE AU CONGRÈS DE BORDEAUX

réformes parle relèvement de l'enseignement géographique. Mais, ces réformes, il les veut pratiques; il veut qu'elles aient un but défini, utile, et qu'elles soient dirigées surtout dans un intérêt commercial, industriel et militaire.

Abordant les diverses branches de l'enseignement, il constate que partout les cours suivis ne donnent que des résultats médiocres, bien que, depuis quelques années, on ait fait des efforts louables pour relever le niveau des études géographiques,

Examinons d'abord ce qui concerne l'enseignement primaire. Eh bien, dans renseignement primaire, on a surchargé les programmes, et l'on n'a pas consacré suffisamment d'heures à leur bonne exécution, de sorte que les enfants arrivent à la fin de leurs études avec des débris de connaissances seulement et sans aucune vue d'ensemble. Certaines personnes ont préconisé la méthode topographique. Mais elles ne se rendent pas bien compte peut-être que l'enfant, à cet âge, n'a pas les habitudes d'esprit nécessaires pour la comprendre. Ce n'est guère qu'à la tin de ses études, à la longue, une fois l'expérience venue, qu'on peut le mener avec quelque fruit sur le terrain et lui faire tracer des croquis tout à fait élémentaires et grossiers. Les programmes nouveaux imposent à l'instituteur de conduire ses élèves en excursion et, pour cela, ils lui donnent une heure. Dans une heure, que faire? La difficulté est insurmontable; ce qui est possible, c'est, de distance en distance, une excursion scolaire de plusieurs heures, au cours de laquelle le maître donne à ses élèves des notions de géographie mêlées d'un peu de botanique, de géologie et de topographie. Voilà ce qui est pratique. En résumé, pour l'enseignement primaire, l'orateur estime qu'il convient d'être fort modeste dans son programme et de demander peu à l'enfant, mais de le lui bien enseigner.

Avant de passer à l'enseignement secondaire, il s'arrête un instant sur un enseignement dont on ne parle guère en France et qui, depuis longtemps, est mis en pratique aux États- Unis. C'est l'enseignement primaire supérieur. Celui-là s'applique aux enfants qui se destinent à l'industrie, à l'agriculture et au commerce. Bien dirigé, il rendra de très grands services avec le temps, et c'est là que les études de géographie et de topographie devront être sérieusement développées.

Quant à l'enseignement secondaire, il est, au point de vue de la géographie, évidemment fort en arrière, pour les résultats qu'on doit en attendre. Trop peu d'heures y sont consacrées à l'étude de cette science. 11 faut qu'on introduise dans les cours des nolious plus sûres, plus exactes, mieux établies; et, pour cela, il est urgent de dresser un corps de professeurs qui enseignent la géographie pour ellemême.

Ln France, en effet, on n'est guère géographe que par circonstance. On est ingénieur, on est botaniste, on est économiste très volontiers; mais on n'est géographe que de seconde main. 11 faut donc arriver à créer cette race des géographes proprement dits, dont le nombre est aujourd'hui trop restreint. Quand autrefois il existait un corps d'ingénieurs géographes, il y avait là des hommes qui faisaient de la géographie leur spécialité et leur carrière. Ce n'est qu'en transformant notre enseignement secondaire et en abordant de front les réformes de l'enseignement supérieur que nous parviendrons à régénérer cette branche des connaissances scientifiques.

Ueste l'enseignement supérieur. Or, dans cette branche, la géographie a été classée jusqu'ici comme un exercice litté-

raire. Elle consiste principalement dans l'étude, dans le récit d'explorations. Quant à la géographie scientifique, reposant sur des bases rationnelles, elle est à peu près ignorée. Depuis quelques années, les efforts des novateurs sont parvenus à obtenir, dans les Facultés, la séparation de l'enseignement de l'histoire de celui de la géographie. C'est déjà un grand progrès.

Mais cette concession ne suffit pas. Tant que la géographie sera enseignée dans les Facultés des lettres, il n'existera pas d'enseignement géographique scientifique. Or, cette géographie, il faut la faire sortir de terre. Ce qu'a demandé l'orateur, c'est que l'enseignement de cette science se rattache aux Facultés des sciences, ou, du moins, qu'on dédouble l'enseignement géographique. 11 y aurait des chaires de géographie historique dans les Facultés des lettres; il y aurait des chaires de géographie physique, mathématique, politique, économique, dans les Facultés des sciences. Ce dédoublement seul introduira dans l'enseignement géographique cet' esprit d'exactitude, de précision, de rigueur, sans lequel il ne saurait exister. Seul, il permettra à cette science, résultante des mathématiques, des sciences physiques et des sciences naturelles, de reprendre son vrai caractère, un caractère essentiellement positif et pratique.

« A rencontre de la majorité, a dit M. Renaud en terminant, il n'est pas surpris du peu de goût que les Français témoignent pour les voyages. La faute en est à la défectuosité de l'enseignement géographique.

« Si, au lieu de se borner à apprendre à la jeunesse, en fait de géographie, des abstractions, des mots et des sons, on lui faisait voir les choses, on lui montrait leur forme, on l'entretenait des productions des divers pays, de leurs richesses naturelles ou créées, etc., il serait possible d'obtenir enfin une génération curieuse, avide de connaître, désireuse de parcourir le monde, qui s'élancerait au dehors faire entendre notre langue et étendre notre influence morale et civilisatrice. C'est dans ce sens-là qu'il faut faire converger tous les efforts. »

Le but des études géographiques doit être de contribuer au relèvement du niveau commercial, industriel et militaire de notre pays.

La troisième conférence a été celle de M. Lemire sur la Nouvelle-Calédonie.

Nul mieux que M. Lemire ne pouvait parler de ces contrées de l'extrême Orient, grâce à l'autorité que donnent un séjour de plus de huit années et des travaux aussi nombreux qu'estimés, entre autres un Itinéraire à pied de la Nouvelle- Calédonie. La première partie de la conférence de M. Lemire a été consacrée à étudier avec beaucoup de soin le commerce que fait la France en général, et Bordeaux en particulier, avec la Nouvelle-Calédonie et les îles avoisinantes.

Ce commerce va croissant et, lorsque cette partie de notre domaine colonial sera mieux connue, lorsque de nouvelles voies rapides, en préparation actuellement (1), fonctionneront; lorsque surtout nous pourrons diriger sur ces îles un courant d'émigration, nous pourrons dire que, si nous n'avons pas une Australie, nous possédons au moins un territoire que

(1) La ligne de Marseille en Australie, ouverte depuis la liu de décembre dernier.

LA VACCINATION CHARBONNEUSE

l'Australie elle-même serait prête à nous acheter très cher, si nous voulions le vendre.

L'île des Pins et la Nouvelle-Calédonie furent découvertes le h septembre 1776 par l'illustre Cook. Cette dernière île a une circonférence de onze cents kilomètres environ. La prise de possession n'en a eu lieu pourtant que le 24 septembre 1853, et encore il s'en est fallu de peu que l'Angleterre ne nous enlevât cet archipel.

La Nouvelle-Calédonie jouit d'une température très favorable pour les Européens ; la chaleur n'y est que de 20° à 30" en été, et de 15° en moyenne en hiver. Les montagnes qui la recouvrent de tous côtés, les larges et profondes vallées qui sillonnent l'île, la font ressembler à l'Ecosse, ce qui explique pourquoi Cook, frappé de cette similitude, lui donna le nom de [Nouvelle-Calédonie.

La main-d'œuvre dans la colonie est malheureusement assez chère; c'est fâcheux; car, sur une étendue de I million 600 000 hectares de terre, 400 000 hectares sont cultivables, dont 200 000 sont occupés actuellement, et dont 100 000 sont l'objet de demandes de concessions. Les condamnés ne fournissent point le travail que l'on était en droit d'attendre d'eux, et l'on est obligé d'avoir recours aux naturels des Nouvelles- Hébrides.

Les conditions imposées pour l'obtention des terres sont cependant bien faciles. Les terres sont attribuées aux éniigrants moyennant des prix modiques , et chaque enfant légitime, légitimé ou reconnu, a droit, à sa naissance, à trois hectares de bonne terre.

Le pays est éminemment propre à l'élevage des bestiaux : bœufs, moutons, chevaux. La culture du mais et des légumes est très productive. Le caféier et le tabac réussissent parfaitement et sont à l'abri des ravages causés par les sauterelles.

La faune de la Nouvelle-Calédonie est très pauvre, et il y a lieu de s'en féliciter : on n'y trouve qu'une seule espèce de serpents.

La population civile est de 2500 personnes. Les fonctionnaires et les militaires sont au nombre de 1000; les condamnés dépassent le chiffre de 10 000. On compte 35 000 indigènes.

Un élément dangereux, dont il faut tenir compte, ce sont les condamnés libérés, qui, après avoir fini leur temps, restent à vie dans la colonie. Leur nombre s'élève à 600 par an. Il y a là une situation dont il y a lieu de se préoccuper, et M. Lemire insiste sur ce sujet.

M. Lemire a étudié ensuite les conséquences pouvant résulter de cet état de choses, qui ne répond pas à ce que l'on attendait, c'est-à-dire à des effets moralisateurs, comme ceux obtenus par les Anglais en Australie.

Le mouvement commercial de l'île a été, en 1881, de 9 millions 750 000 francs. La principale industrie de la Nouvelle-Calédonie consiste dans l'exploitation des mines. Le cuivre, l'or, le chrome, le cobalt, le nickel, l'antimoine, la houille, existent en amas considérables. Les mines de cuivre sont très riches et contribueront dans une large mesure à la prospérité de la colonie. Les gisements aurifères sont moins riches; cependant les tentatives abandonnées depuis quelques années paraissent devoir être reprises.

Mais la véritable richesse minérale de la Nouvelle-Calédonie, c'est le nickel. Les gisements de ce minerai, que l'on exporte à Marseille et à Bordeaux, couvrent une superticie de plus de /i000 hectares.

Les communications postales et télégraphiques sont largement assurées actuellement.

M. Lemire a donné ensuite de nombreux détails sur le budget de la colonie, sur la ville de Nouméa, sur les écoles qui sont au nombre de quarante-cinq pour l'île entière.

Parlant ensuite des aborigènes de la Nouvelle-Calédonie, des Canaques, M. Lemire a communiqué à la réunion des détails très intéressants sur les mœurs, les coutumes et les usages de ces indigènes.

De nombreuses projections représentant différents types de Canaques de la Nouvelle-Calédonie et des îles Loyalty, des armes, des ustensiles divers, accompagnaient les explications fournies par le conférencier.

Nous passons de nombreux et curieux détails de mœurs, des anecdotes fort intéressantes et fort bien dites par M. Lemire. Les détails sur les fêtes des indigènes, leurs réunions, leurs croyances religieuses, l'anthropophagie et le labou/ — cette interdiction qui frappe les hommes ou les objets, — le mode de sépulture, les mariages, le langage, la numération, la monnaie, les maladies, l'alimentation, n'ont pas été une des parties les moins pittoresques et les moins humoristiques de la conférence de M. Lemire. Le conférencier a passé très légèrement sur le récit des événements causés par la dernière insurrection canaque de 1878.

Ce soulèvement, d'après lui, a été causé par l'accroissement de la colonisation et la dépossession de leurs territoires, qu'ont eu à subir certaines tribus. M. Lemire s'empresse d'affirmer qu'aucun soulèvement n'est plus à redouter. « Il faut que la France prenne possession des Nouvelles- Hébrides, dit le conférencier, car des Français y sont actuellement établis. Ces îles fournissent des travailleurs à la Nouvelle-Calédonie, et les habitants des Nouvelles-Hébrides sont de mœurs douces. N'y a-t-il pas, d'ailleurs, un intérêt supérieur pour la France à s'emparer de cet archipel, qui nous servira à recueillir les nouveaux condamnés, les récidivistes que l'on parle d'expulser de chez nous? En même temps, nous ne serons pas supplantés par les Allemands ou les Anglais, qui ne demandent qu'à s'y fixer. »

{A suivre.)

PHYSIOLOGIE La vaccination charbonneuse.

LETTRE DES PROFESSEURS DE l'ÉCOLE ROYALE SUPÉRIEURE DE MÉDECINE VÉTÉRINAIRE DE TURIN A M. PASTEUR

Turin, 30 avril 1SS3.

Nous ne répondons qu'aujourd'hui à la lettre que Votre Seigneurie nous a adressée, en date du 9 avril 1883, mais dont le contenu avait déjà été plus ou moins divulgué par les journaux, parce que, comme vous l'écrivit M. le directeur de l'école de Turin, à la date du 16 avril, il fallait attendre le retour à Turin de l'un d'entre nous, intéressé dans la controverse autant que ses collègues, et se trouvant loin de notre ville pour cause d'une mission officielle.

Le différend qui a surgi entre Votre Seigneurie et les soussignés, relativement à l'interprétation des résultats obtenus dans l'expérience publique de contrôle, faite par nous,

LA VACCINATION CHARBONNEUSE

le 23 mars 1882, roule sur un point particulier, qu'il ne faut point perdre de vue, et que, par conséquent, nous croyons devoir rappeler ici, avant de nous occuper, d'une manière catégorique, du défi qui nous a été envoyé par Voire Seigneurie dans la lellre précitée.

Le 23 mars 1882, nous prîmes directement du sang du cœur, ouvert à l'instant même, d'un animal de race ovine, mort depuis plus de 2/i heures, pour cause de charbon, charbon que nous avions produit en lui par l'injection du sang d'un animal de race bovine mort victime du charbon sponlané, et nous l'inoculâmes à quatre animaux de race ovine, un bouc, deux solipèdes et deux animaux de race bovine, qui avaient été régulièrement vaccinés, à deux reprises, les 9 et 22 février 1882, avec du vaccin qui nous avait été envoyé par M. Boutroux, en observant rigoureusement les inslruclions relatives à l'opération dite de la vaccination charbonneuse, données par Votre Seigneurie. Nous employâmes, pour l'expérience de contrôle, le sang de l'animal de race ovine, bien qu'il fût mort depuis plus de vingt-quatre heures, parce que le cours et les symptômes de la maladie, observés sur lui, de même que les lésions macroscopiques de son cadavre et les altérations microscopiques de son sang n'attestaient que l'existence, en lui, du charbon (sang de rate).

Le résultat de l'injection de ce sang charbonneux fut que les quatre individus de race ovine, de même que le bouc, moururent dans les quarante-huit heures, et que les deux solipèdes survécurent à l'épreuve, ainsi que les deux individus de race bovine, ce qui revient à dire que ce sang charbonneux fit périr les animaux vaccinés dans !a proportion de 5/9. Et ce résultat ne différa pas beaucoup de ceux qu'obtinrent, dans deux expériences, les professeurs Gotti et Rivolla sur des animaux de race ovine vaccinés par eux, animaux qu'ils virent périr pour cause de charbon, dans la proportion exacte des 2/3, à la suite de l'injection de sang charbonneux récent et d'un virus violent [virus forte). Ajoutons que, dans l'expérience de contrôle faite par nous, les individus de race ovine avaient été tués uniquement par le charbon. Ce fait fut constaté aux points de vue chimique, anatomo-pathologique, macroscopique et microscopique, non seulement par nous, mais encore par d'autres personnes (par des médecins et des vétérinaires), qui suivirent la marche de l'expérience.

Rappelons que le sang de ce même individu de race ovine, mort depuis plus de vingt-quatre heures, dans la journée du 23 mars 1882, a été inoculé à cinq individus de race ovine, deux solipèdes et deux individus de race bovine non vaccinés, et que tous les cinq individus de race ovine moururent à la suite de cette injection par cause du charbon sans mélange; un des solipèdes et un des individus de race bovine mouru. rent aussi. Si donc nouscomparonsles résultats obtenus par l'inoculation de ce même sang charbonneux à un nombre égal d'animaux tant vaccinés que non vaccinés, nous constaterons une différence en faveur de la vaccination; car, tandis que les animaux vaccinés moururent dans la proporlion de 5/9, les non vaccinés moururent dans la proporlion plus forte de 7/9. Donc, en raisonnant logiquement et en admettant comme fondée l'opinion de Votre Seigneurie en ce qui concerne les propriétés septiquesdu sang par nous employé, nous devrions conclure que la vaccination peut, elle aussi, préserver de la septicémie.

Votre Seigneurie, à la date du 16 avril 1882, écrivait à M. le directeur de 1 École de Turin que, dans ladite saison, un mouton mort par suite de l'infection charbonneuse puro

est, après vingt-quatre heures, déjà charbonneux et septique, et que le sang contient tout à la fois la bacléridie charbonneuse et le \ibrion septique; mais probablement Votre Seigneurie, ce jour-là, ne se rappelait pas avoir affirmé à l'Académie de médecine de Paris, dans la séance du 17 juillet 1877, que « le sang du cœur ne sera nullement virulent, quoiqu'il soit extrait d'un animal déjà putride et virulent dans plusieurs parties étendues de son corps. Le microscope ne signalera pas davantage dans ce sang la présence des vibrions sepliques. »

L'enseignement que Voire Seigneurie nous a donné d'une manière si explicite nous a rendus, pour la plupart, sûrs de l'exactitude des observations faites par nous. C'est pour cela que nous avons cherché l'explication de l'insuccès relatif, mais non absolu, suivant les expressions mêmes de Votre Seigneurie, dans l'énergie insuffisante du vaccin, qui nous avait été .envoyé par M. Boutroux, chargé par vous de l'envoi des tubes de vaccin. Nous avons été bien autorisés à nous demander comment nous pourrions nous convaincre plus lard, quand Voire Seigneurie lit la déclaration suivante, dans la séance du 8 juin 1882 de la Société centrale de médecine vétérinaire de Paris : « Au retour des vacances de 1881, on se servait du même vaccin, qui paraissait n'avoir pas dû se modifier. Mais l'expérience nous démontra que ce vaccin s'était affaibli ; malheureusement il n'a pas été possible de s'en apercevoir immédiatement. Les vaccinations de décembre, janvier, février, et enfin celles du commencement de mars ont été insuffisantes.»

Nous rappelons cette déclaration, ainsi que l'aveu fait par Votre Seigneurie dans la séance du 17 juillet 1877 de l'Académie de médecine de Paris, que « pendant quatre mois nous n'avons pas réussi à obtenir un sang vraiment septique, c'est-à-dire que, dans aucun cas, la putréfaction étant abandonnée au hasard, sans ensemencement direct, le vibrion septique ne prit jamais naissance, au moins dans un état de pureté relative, suffisante pour rendre le sang virulent ». Aussi lorsque nous comparons votre conduite envers nous à celle que vous avez tenue à l'égard d'autres expérimentateurs, qui, lors des expériences de contrôle faites sur des animaux vaccinés avec le vaccin de 1881, obtinrent des résultats peu différents des noires, nous avons bien raison d'être fort surpris de la différence que nous constatons. Nous relevons ce.fait, non pour nous en plaindre, mais uniquement pour mettre en évidence la logique de Votre Seigneurie et dans le but de prouver une fois de plus que nous avions raison de qualifier d'arbitraire l'assertion de Votre Seigneurie formulée, le 8 juin 1882, au sein de la Société centrale de médecine vétérinaire de Paris.

Votre Seigneurie, dans sa lellre du 9 avril 1883, nous propose de se rendre à Turin pour nous démontrer que le sang des moulons morts par l'effet de l'inoculation de sang charbonneux sera d'abord uniquement charbonneux, et, dès le lendemain, deviendra tout à la lois septique et charbonneux.

Quant à nous, avant d'accepter ou de refuser le défi lancé contre nous par Voire Seigneurie, nous croyons qu'il faut absolument, dans le but d'éviter les malentendus et les disputes futures relatives à l'interprétation des faits à constater, que Votre Seigneurie nous fasse connaître d'abord et par écrit :

1° Quels caractères microscopiques précis aura, suivant Votre Seigneurie, le sang des moutons pris directement dans le cœur, quand il sera tout à la fois septique et charbon-

LA VACCINATION CHARBONNEUSE

neux. Quant à nous, dans le sang des moutons que nous avons analysé, le 23 mars 1882, pour l'injection de contrôle, nous n'avons pas trouvé, dans les animaux morts ù ki suite de l'injection, les caractères microscopiques qui sont, généralement indiqués par les personnes qui s'occupent d'études médicales relatives à la septicémie.

2" Quels seront, d'après vous, le genre et le cours de la maladie? Quelles seront les altérations macroscopiques et microscopiques que l'on devra rencontrer chez les individus ovins et bovins que l'on rendra malades et même tués par l'injection du sang? Car il faudrait faire aussi cette expérience pour compléter celle qui a été proposée par Voire Seigneurie.

Nous n'en doutons pas, Votre Seigneurie trouvera certainement courtoise et opporlune notre première demande ; elle voudra bien se dire que l'on a admis l'existence de septicémies différentes les unes des autres, et que, relativement à quelques formes de cette maladie, des expérimentateurs, illustres aussi, ont fait quelques bévues, sans même excepter Votre Seigneurie, comme l'ont prouvé les discussions scientifiques qui, dans ces derniers temps, ont eu lieu à propos de cette question

Nous sommes portés à croire que Votre Seigneurie accueillera de bonne grâce notre deuxième proposition comme elle fera pour la première. Au reste, si l'on ne procédait pas à l'inoculation du sang, vous nous indiqueriez comme septiques et charbonneux d'autres animaux tels que les ovins et les bovins; mais, dans ce cas, on ne pourrait pas avoir la preuve expérimentale que ce serait pour opérer en qualité d'agent d'infection septique plutôt qu'en qualité d'agent de l'infection charbonneuse. Toutefois une expérience de ce genre nous semble avoir une importance capitale pour la solution de la question qui nous occupe, et cela d'autant plus que nous n'ignorons pas que, dans de telles conditions du sang, suivant les affirmations formelles de Votre Seigneurie, exprimées lors de sa communication faile à l'Académie de médecine de Paris le 17 juillet 1877, il résulterait « le nondéveloppement de la bactéridie charbonneuse, quand elle est associée à d'autres organismes aérobies ou anaérobies, peu importe, puisque les uns et les autres peuvent soustraire l'oxygène ». Effectivement Votre Seigneurie, en inoculant du sang de cheval ou de vache, renfermant à la fois « les bactéridies charbonneuses et les vibrions de putréfaction », a causé la mort « sans bactéridies ».

Nous ne sommes pas de l'avis de Votre Seigneurie, dans cette question de pathologie, non seulement parce que nos observations précises, faites dans l'expérience du 23 mars 1882, ont éveillé en nous les convictions que nous avons exprimées à plusieurs reprises, mais encore parce que ces convictions ont pour base beaucoup d'expériences faites par nous avec du sang septique, charbonneux ou non, et que, en temps opportun, nous ferons connaître au public. Enfin, nous prions Votre Seigneurie de croire que nous faisons des vœux ardents pour le triomphe de votre découverte, et, par conséquent, nous désirons que, dans tous les cas, vous puissiez vous rendre compte de vos insuccès, tant masqués qu'avoués, arrivés aussi à vos plus ardents et plus sympathiques apôtres, parmi lesquels nous nous plaisons à mentionner le professeur Edouard Perroncito, qui a découvert un vaccin anthracifère national italien, propre spécialement à guérir les animaux de race bovine, et qui vaut bien mieux [gran hinga miglioni) que le remède préparé par Voire SeN

gneurie. Le vaccin de M. Perroncito, quand il ne tue pas, produit un préservatif parfait, grâce à une vaccination unique; il guérit aussi les bovins déjà en proie à un charbon grave, comme on peut s'en assurer d'après la communication faite par le professeur précité, le 3 décembre 1883, à l'Académie royale des Lincei. Une communication identique fut faite au congrès médical de Modène, au dire de la Gazelle de Plaisance, qui cite les paroles suivantes du professeur Perroncito :

« Une centaine de bœufs, dont l'un était gravement malade, avaient été vaccinés par mon liquide; quarante et un avec le faible vaccin Pasteur; quinze animaux ne furent pas vaccinés. Parmi les premiers, il n'y eut pas un seul insuccès, et aucun ne contracta ultérieurement le charbon; parmi les seconds, il y en eut qui moururent du charbon; d'ailleurs, les bœufs non vaccinés furent tous atteints du charbon. »

La Commission, Vallada, Bassi, Brusasco, Longo, A. VlNUTA, Uemarchi.

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