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LAVOIS1ER ET LA SCIENCE MODERNE

l'Académie pansa qu'une édition faite aux frais de l'État aurait aux yeux du public une signification bien plus grande qu'une édition entreprise par la famille; elle demanda, si l'État se chargeait de la publication, que l'Académie fût mise en rapport avec la famille de Lavoisier pour rendre cette édition aussi parfaite que possible.

Les choses en restèrent là jusqu'en 1861, époque à laquelle M. Rouland, ministre de l'instruction publique, informa M. Dumas que les fonds nécessaires ayant été votés, il le chargeait de diriger l'édilion de l'ouvrage.

En 1862, parut le premier volume (tome II de la série) : il contient les mémoires les plus importants de Lavoisier sur la chimie et la physique ; il débute par une communication faite à l'Académie en 1770 et finit par un compte rendu d'expériences relatives à l'agriculture faites en 1788.

Le tome premier de la série, publié en I86/1, contient une réimpression de la troisième édition du Traité élémentaire de chimie de 1801 et de la seconde édition des Opuscules physiques et chimiques publiée aussi en 1801. A certains points de vue il est à regretter que l'on n'ait pas publié la première édition de ces ouvrages, car les éditions suivantes contiennent probablement quelques modifications au texte primitif.

Le tome 111, qui parut en 1865, est en grande partie consacré à des communications sur l'éclairage des villes, la construction des prisons et des hôpitaux, les ballons, le magnétisme animal et diverses questions de sciences appliquées.

Le tome IV, public en 1868, contient des mémoires divers.

Le tome V, qui terminera la série, sera publié plus tard.

On ne possède pas malheureusement une bonne biographie de Lavoisier. L'article de Cuvier dans la Biographie universelle (1819) est court, mais bien fait. 11 fut écrit vingtcinq ans après la mort de Lavoisier, par un homme qui L'avait connu.

Sur bien des points c'est le document le plus digne de foi que nous possédions; nous y renvoyons le lecteur.

Un beau portrait de Lavoisier, offert par sa famille, orne le premier volume des Œuvres; il est si expressif qu'il doit Cire ressemblant et nous pouvons nous faire une idée de l'homme en le regardant. A la merveilleuse intelligence de Lavoisier, s'ajoutait un cbarme personnel tout particulier : sa conversation était d'une puissance remarquable, il possédait une politesse exquise, des manières nobles; c'était un serviteur fidèle de l'État, un cœur droit, juste et généreux. D'une puissance extraordinaire de travail, peu d'hommes ont autant produit en un espacede temps aussi court.

Pour nous faire une idée juste de la grande révolution opérée dans la chimie par Lavoisier seul et apprécier l'influence qu'il exerça sur la science en général, nous allons passer en revue les idées qui régnaient avant lui sur la nature du feu et de la combustion et sur les changements des

métaux en chaux, opération considérée comme importante dès l'origine de la chimie. Ces idées, en apparence différentes, marchaientde concert, jusqu'au jour où elles se combinèrent dans la célèbre théorie du phlogistique.

Dans les temps les plus reculés, l'Inde et la Perse adoraient le soieil, source de lumière et de chaleur. Le feu devint ainsi le symbole de la divinité ; on le désigna sous le nom de « premier feu », d'où dérive le feu qui donne la vie, Zwcçipov Ttùp, d'où provient tout et qui est le principe de la vie.

Plus tard, certains philosophes grecs, Heraclite et Hippasus le Pythagoricien, placèrent le feu en tête des quatre éléments. Zenon déclara qu'il y avait deux espèces de feu , le feu pur, subtil et élémen taire, ai-oi^"»^ r. ù?, correspondant au feu qui donne la vie, d'après Zoroastre, et le feu artificiel qui exige une nourriture sous la forme de combustible. En d'autres termes, le premier représente la chaleur répandue dans tous les corps; le second, le feu ordinaire qui se manifeste par les phénomènes de lumière et de chaleur. Lucrèce s'inspirant, sans aucun doute, des idées d'Épicure regardait la foudre comme le feu élémentaire, plu* subtil, plus pénétrant, composé d'atomes plus petits que le eu terrestre ordinaire.

Le feu pur était désigné par les expressions de sublilis ignis, lenuis iynis, cœlestis ignis , opposé à feu terrestre, feu ordinaire.

D'après Sénèque, les Égyptiens divisaient chacun des éléments en masculin et féminin, actif et passif. Jgnem vocanl mascuium qua ardet flamma et feminam qua lucel innoxius tac lu. L'expression « élément » fut rarement employée seule par les Anciens. Les quatre éléments étaient regardés comme des types de classe plutôt que comme des entités solitaires, et dans l'expression feu on comprenait la lumière, la chaleur diffuse, inhérente à tous les corps, la flamme, les corps incandescents, l'éclair et toutes les manifestations visibles de l'électricité. En tant qu'élément, le feu fut quelquefois regardé comme la force s'exerçanl sur la matière pour lui donner la vie et le mouvement.

Ainsi, dès les premiers temps, alors que les sciences, sauf la géométrie et l'astronomie , étaient encore ignorées, ce fut une croyance commune à l'humanité entière, qu'il existait un feu subtil se répandant dans la nature, et que la combustion ordinaire était une forme grossière de ce feu associée aux corps capables de brûler.

Pendant le moyen âge la théorie des quatre éléments fut généralement, sinon universellement, acceptée. Les alchimistes, dans leur recherche de la pierre pbilosophale, furent amenés à étudier la matière avec un soin inconnu jusqu'alors ; ils la fondirent dans leur creuset, en firent la dissolution dans les acides, la transformèrent en vapeur et la condensèrent, la soumirent à l'amalgamation, à la combustion, à la rectification, à la calcination, à la sublimation, en un mot, à une multitude d'opérations qui révélèrent ses qualités cachées et firent connaître les secrets de la nature. Une théorie plus précise de la constitution des choses parut nécessaire et les alchimistes mirent alors en avant l'hypothèse du sel, du soufre et du mercure. Ceux-ci, comme les

M. RODWiLL. — LAVOISIER ET LA SCIENCE MODERNE.

quatre éléments d'autrefois, doivent être regardés comme des principes et non comme des corps, comme des àvoéXo-ja, sorte de types représentatifs des qualités.

Dans cette théorie, l'expression soufre désigne le principe de la combustibilité, l'élément feu et tout ce qui s'y rattache. Le mercure représente le principe volatil, y compris l'air et l'eau (gaz et liquides). Le sel est le principe solide qui désigne la terre et toutes les substances solides. Une expérience attribuée à Empédocle venait à l'appui de la théorie qui prétendait que tout est composé de terre, d'air, de feu et d'eau. En brûlant du bois, il démontrait la présence du feu visible, de la fumée ou air, de l'eau qui sortait des pores du bois, enfin des cendres ou terres qui restaient dans le foyer. Les chimistes interprétèrent l'expérience conformément à leur théorie. La partie combustible du bois devint le soufre, la partie volatile fut représentée par le mercure et les cendres par le sel.

En étudiant les idées anciennes sur la combustion, nous devons nous arrêter plus particulièrement sur l'élément soufre des chimistes d'autrefois. Ce corps a été longtemps associé avec l'élément feu et passait surtout pour être le principe de la combustibilité : le mot lui-même est dérivé de Sal et Ttûp. On l'appelait lapis ardens, on lui donnait la qualification de îtsirpuu.s'vov.

La colère de Dieu se manifestait par la destruction des villes ituoi xai 0uw. D'après les alchimistes, tout corps qui brûle contient un soufre spécial, et de la présence de ce soufre dépend la combustibilité du corps; ainsi le soufre du vin était l'alcool, le soufre du bois était le charbon, le terme sulfureux s'employait fréquemment pour combustible. Paracelse, au xvie siècle, avait observé qu'en faisant dissoudre le fer dans l'acide sulfurique il se produit un dégagement de gaz. Robert Boyle, au xvne siècle, ayant obtenu ce même gaz (l'hydrogène de nos jours), trouva qu'il était inflammable et le décrivit comme le soufre métallique de Mars, en d'autres termes, comme le principe gazeux inflammable du fer ou comme la vapeur d'un métal ayant la propriété de brûler.

Ceci indique bien le sens que l'on donnait au mot soufre. Les solides inflammables, les liquides et les gaz étaient tous désignés également par l'expression soufre. Bien des choses, obscures dans les vieux traités de chimie, nous paraîtront claires si nous nous rappelons la véritable signification des mots sel, soufre et mercure.

Voyons maintenant quelles étaient les idées des chimistes sur le feu et la chaleur. Épicure considérait la chaleur comme le résultat de molécules sphériques très petites, douées d'un mouvement très rapide, pénétrant dans les pores des substances les plus denses. Lucrèce croyait que la lumière et la chaleur étaient dues au mouvement rapide des molécules primaires.

Cardanus, au xvre siècle, parle fréquemment demolus caloris et de moins ignis. La flamme est Yaer accensus, le feu est la chaleur in immensum auclùs. Lord Bacon définit le feu comme étant le résultat de la réunion de la lumière et de la chaleur dans une substance quelconque, et la chaleur comme le mouvement violent des molécules les plus petites

des corps. Descartes voyait dans le feu le résultat des petites molécules douées d'un mouvement rapide et rotatoire par une soi-disant matériel cœlestis; cause de tout mouvement dans l'univers. Les molécules des soufres et des huiles sont particulièrement propres à recevoir le mouvement de la materia cœleslis, celle-ci a des points de ressemblance -avec l'atâvjp d'Aristote, milieu subtil, pénétrant partout et perpétuellement animé d'un mouvement vibratoire.

Les idées de Descartes sur le feu furent adoptées par Nicbolas Lemery, l'un des chimistes les plus éminents de son temps. Ses leçons, suivies par de nombreux élèves et avidement étudiées, ont beaucoup contribué à affranchir la chimie de toute la terminologie inintelligible des alchimistes. Son cours, publié en 1075, est un des livres de chimie qui ont eu le plus de succès ; on en fit plusieurs éditions et on le traduisit en latin, en espagnol, en allemand et en anglais. Un siècle plus tard, Lavoisier et les chimistes de son temps le citaient encore.

Lemery appelle la materia cœleslis de Descartes une matière subtile ; il affirme que l'acide nitrique contient un grand nombre de corpuscules ignés, ainsi qu'on peut le voir par la chaleur dégagée lorsqu'on le mêle à l'esprit-de-vin.

Nous avons indiqué comment se sont développées les idées scientifiques sur la nature du feu et de la combustion ; il nous reste à indiquer une série d'hypothèses vagues faites en dehors de toute expérience. Nous n'avons pas encore trouvé une théorie plausible de la combustion, il faut arriver à 1665 pour la rencontrer : encore ne fut-elle pas comprise à cette époque. Cette année-là, Robert Ilooke publia sa célèbre Micrographia qui contenait le compte rendu de plusieurs observations faites à l'aide du microscope récemment inventé. Dans un chapitre intitulé : Sur le charbon, ou végétaux brides, il développa une très belle théorie de la combustion, qui, traduite en langage moderne, diffère peu de la théorie que devait donner Lavoisier un siècle plus lard. Rien ne nous autorise à penser que Lavoisier l'ait connue.

Une théorie de la combustion établie sous une forme obscure, sans preuves expérimentales, sans déductions logiques, perdue dans un volume sur les observations microscopiques, n'était pas destinée à attirer l'attention. Mieux connue, plus appuyée sur des preuves expérimentales, elle eût pu changer la face de la science. La théorie du phlogistique n'aurait jamais été mise en avant; la découverte de l'oxygène et la démonstration de ses propriétés auraient été faites un siècle avant Priestley.

La théorie est exposée par Hooke en douze proposition* dont les plus importantes peuvent être ainsi résumées :

« 1° L'air est le dissolvant universel des corps sulfureux. »

Ce qui signifie dans notre langage moderne que, par l'action de l'air, les corps sulfureux, c'est-à-dire combustibles, peuvent être dissous ou transformés en substances gazeuses semblables et invisibles;

« 2" Cette action, l'air l'accomplit seulement lorsque le corps est suffisamment chauffé. »

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