M. RODWELL. — LAVOISIER ET LA SCIENCE MODERNE
le monde. Lorsque l'hydrogène fut découvert en 17C6, les parlions de la théorie phlogistique, qui ne s'embarrassaient pas pour si peu, déclarèrent qu'on avait entin trouvé le véritable phlogistique: on pouvait le voir s'échapper en faisant dissoudre du fer dans l'acide sulfurique, il retransformait la chaux de ce métal en fer, lorsqu'on la mettait en contact avec ce dernier à la chaleur rouge. Voilà la théorie que toute l'Europe défendit contre Lavoisier ; et ni ses contemporains ni ses collègues ne la voulurent abandonner, malgré les preuves les plus évidentes.
L'enthousiasme extraordinaire que souleva cette théorie a toujours été pour nous un sujet d'étonnement. Priestley mourut en la défendant. Scheele, Cavendish et tous les chimistes d'Angleterre et d'Allemagne s'y attachèrent avec un entêtement extraordinaire.
Son renversement complet découragea à ce point les chimistes anglais, que plusieurs années après cette catastrophe la chimie ne fit plus l'objet des recherches scientifiques, (i Aussitôt après, en 1790, écrit le docteur Thomas Thomson, il y eut comme un interrègne dans la chimie en Angleterre : presque tous les vieux chimistes anglais avaient abandonné la science oujavaient dû battre en retraite devant les succès de leur adversaire. »
Toutefois, sachons rendre à la théorie du phlogistique ce qui lui est dû : elle n'était pas basée sur l'expérimentation, elle était illogique dans ses conclusions, mais ce fut la première théorie chimique qui embrassa une grande quantité de faits. Elle apporta une certaine méthode et un certain ordre dans le chaos de faits jusqu'alors isolés; elle conduisit à l'ordre et à la classification, enfin à l'introduction d'une manipulation plus exacte et plus élégante.
Celle théorie eut une influence considérable sur la chimie et une étonnante durée. Pendant vingt-huit ans, elle travailla à dégager une chose informe des brouillards qui enveloppaient encore la chimie; pendant trente-quatre ans, elle accrut sa force et son empire; pendant cinquante-quatre ans, elle domina ; et il fallut dix ans pour renverser ce fantôme. Il y u parmi nous des hommes qui ont pu entendre le bruit de sa chute. — Telle fut la théorie que Lavoisier, depuis 1772 jusqu'au jour de sa mort, combattit avec toutes les ressources de son étonnant génie.
Pour compléter notre étude sur les travaux de Lavoisier, il nous faut jeter un coup d'œil sur les idées relatives à la calcination des métaux qui avaient cours avant l'établissement de la théorie du phlogistique. Le terme chaux s'appliquait dans l'origine à la chaux vive seule; plus tard, on crut devoir l'appliquer à tout ce qui, en brûlant, se transforme en poudre.
Le chauffage des substances dans des creusets et dans des fourneaux était une opération fréquente en chimie ; le mot pyrotechnie s'appliquait autrefois à cette science. Lorsque certains métaux, tels que le plomb, l'étain et l'antimoine, restaient à l'état de fusion pendant un certain temps h l'air libre, on remarquait qu'ils perdaient leur teinte métallique ; ils finissaient par se transformer en poudre, c'est ce qu'on
appela des chaux métalliques. D'après Heber (vin" siècle), la calcination est la pulvérisation d'une chose par le feu, qui lui retire l'humidité nécessaire à sa consolidation; et cette définition fut acceptée jusqu'à l'époque où la théorie du phlogistique prit naissance. Suivant la théorie du sel, du soufre et du mercure des alchimistes , la calcination est le dégagement des principes de combustibilité et de volatilité; elle produit la terre, ou principe de solidité. Geber avait observé que les métaux augmentent de poids pendant la calcination. Cardanus (1551) avait trouvé que cet accroissement s'élevait pour le plomb à 1/30' du poids. Il imagina que le métal avait perdu sa chaleur céleste, ce qui n'était autre chose que le phlogistique sous un autre nom. Il supposa également que cette chaleur céleste rendait les corps plus légers : d'où la conclusion que, lorsqu'elle était chassée, le métal devait peser davantage.
Casalpinus attribua l'accroissement de poids à la suie du fourneau associée d'une façon quelconque avec le métal qu'il contenait.
En 1625, Hamerus Poppius, dans un chapitre de la Praxis chymiatrica de Jean Hartmann, intitulé De calcinalione antimonii per radios solares, prouva que cette manière de ! voir ne pouvait pas être exacte, car l'antimoine calciné dans une cornue en verre augmentait de poids comme s'il ' avait été calciné dans un fourneau. Qualre ans plus tard, en 1629, cette question fit également l'objet des recherches de Jean Itey, médecin à Bergerac. Le résultat de ses observations fut publié dans un livre devenu rare et qui a pour t titre Sur la recherche de la cause pour laquelle l'étain cl le I plomb augmentent de poids quand on les calcine. Rey attri- 1 huait l'augmentation de poids à l'absorption de l'air espaisst pendant l'opération de la calcination. Son raisonnement est très obscur et l'on a donné à son œuvre une valeur qu'elle n'a pas. A la vérité, son seul intérêt est le fait qu'elle établit. , Rey parait avoir cru que l'air pouvait être séparé en deu* parties, une lourde et l'autre légère, la première s'unissant à la chaux pendant la calcination et rendant les corps plus lourds qu'ils ne l'étaient auparavant. En calcinant une substance végétale ou animale, il n'y a pas accroissement de poids, car l'air espaissi qui a été absorbé pèse moins que la matière volatile dégagée par la chaleur. Dans le cas du métal, il y aura augmentation de poids.
Glauber croyait que l'accroissement de poids provenait de la chaleur condensée par le métal pendant la calcination.
Royle calcina de l'étain et du plomb dans des vases en verre clos et en induisit que le verre est perméable aux parties pondérables de la flamme; l'accroissement de poids est dû à l'absorption par la chaux des « corpuscules ignés ou flamme éteinte ».
Lemery attribua l'accroissement à l'absorption des corpuscules de feu. — Une des idées fondamentales de la théorie du phlogistique était que la calcination d'un métal est le dégagement de son phlogistique. Pour rendre à la chaux sa forme métallique, il fallait lui rendre le phlogistique qu'elle avait perdu. On savait que le mercure amené à son point d'éhullition à Tairlibre se transformait en chaux, qu'en élevant