‹ Collection d'objets d'art de M. Thiers, léguée au Musée du LouvreChapitre 14 sur 36 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

PEINTURES CHINOISES

Quelles que soient 1 habileté des peintres chinois, la délicatesse île leur dessin, la finesse et la splendeur de leur coloris, il nous répugne de leur appliquer le nom d’artistes, et nous sommes tenté de regarder leur art comme une industrie, de voir en eux des ouvriers patients, ingénieux, délicats, des ouvriers incomparables, si l'on veut, mais des ouvriers. 11 est bien vrai que leurs figures dessinées sur moelle ou sur papier de riz, de soie, de bambou, le disputeraient en tinesse à Holbein ; que leurs papillons, leurs bouquets de fleurs, feraient envie à Van Huysum et à Redouté; que leurs animaux, leurs oiseaux, leurs poissons, leurs scarabées, ont une vérité d’allure ou de vol, de pelage, de plumage ou d’écailles, que n’ont pas dépassée les Hollandais les plus illustres; il est bien vrai que leurs paysages sont la nature même; il est liieu vrai

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qu’ils possèdent une imagination extraordinaire, du goût pour le fantastique, une singulière aptitude à rendre avec une apparente fidélité des êtres chimériques; qu’ils sont, enfin, pleins de réalisme même dans la représentation de ce qui n’a jamais existé. Et cependant , nous les considérons, encore une fois, comme étant plutôt des artisans que des artistes. A quoi cela tient-il?

A ce que l’art ne saurait arriver à sa pleine floraison chez un peuple sceptique, matérialiste, positif, étranger, non pas à l’imaginaire, mais à l’idéal, c’est-à-dire à cette vérité supérieure, typique, qui est l’essence de la vérité réelle et qui est proprement l’art, compris dans sa plus haute acception. La pure imitation ne suffit pas à faire un artiste, si l’on donne à ce mot sa signification la plus élevée. Il lui faut une croyance religieuse ou, à défaut de cette croyance, une foi dans la beauté, et comme la beauté ne saurait être complète dans les créations individuelles telles que la nature nous les montre, l’artiste, ne pouvant l’imiter, doit la créer. En Chine, toute figure est chinoise, tandis que dans la véritable patrie de l’art, en Grèce, toute figure est humaine et d’une beauté assez générique pour devenir divine. Voilà pourquoi l’art ne saurait exister, en sa quintessence, chez un peuple incrédule, frivole et moqueur, qui n’a pour temples que des kiosques, et pour divinités que des magots. La vénération de l'artiste chinois n’est que de la curiosité, son observation semble toujours avoir le caractère de l’ironie. On dirait qu’il se moque tout le premier de ses pagodes grimaçantes, de ses poussahs ventrus, de sa mythologie qu’il fait cuire au four. En revanche, comme tous les peuples sensuels, le Chinois excelle dans le mariage des couleurs qui est la volupté des yeux, ses tissus sont délicieux à voir et à toucher, ses porcelaines sont décorées à ravir, ses bronzes ont des patines caressantes, et ses émaux des nuances enchanteresses. Aussi faut- il convenir que si le grand art, l’art, expressif, le style, sont lettre morte pour le Chinois, il n’a pas son pareil, si ce n’est, au Japon, dans les industries décoratives, telles que la céramique, la tapisserie, l’enluminure, la damasquine, le cloisonné, l’incrustation, la sculpture en bois et

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en ivoire, la fonte du bronze, la peinture des animaux remarquables par la richesse de leur coloration, tels que papillons, oiseaux, poissons, insectes, ou des choses admirables par le précieux des substances dont elles sont formées.

Les peintures chinoises que nous allons décrire sont la plupart d’une beauté rare et de premier choix.

269. — SUITE de seize peintures sur papier, représentant des papillons, des mouches, des araignées, des guêpes, des sauterelles, des cigales, des lézards et diverses espèces de coléoptères.

270. — SUITE de quinze peintures sur papier, représentant des poissons, des oiseaux, des papillons.

271. — SUITE de quinze peintures sur papier, représentant des fleurs, des papillons, des insectes.

272. — SUITE de quatorze dessins chinois lavés en couleurs sur papier, représentant des fleurs et des fruits.

273. — SUITE de vingt dessins lavés en couleurs sur papier, représentant des figures d’hommes et de femmes en riches costumes chinois.

274. — ALBUM grand in-folio, contenant, avec texte explicatif, des peintures recueillies par M. de Guignes. Dix personnages chinois en riches costumes. — Hauteur, 0,32; largeur, o,23.

275. — ALBUM contenant quarante-six dessins coloriés sur soie, représentant des sujets variés : animaux, figures, jeux d'enfants, oiseaux, papillons, paysages, marines. — Hauteur, 0,28; largeur, 0,22.

276. — ALBUM carré qui a de l’analogie avec le précédent. Il contient trente et une peintures sur soie, représentant de jolies vues prises dans la campagne. On y voit des constructions légères, des loges ou galeries à jour, au milieu d'un paysage toujours rocheux, des pièces d’eau traversées par des embarcations élégantes et, entre autres sujets, un jardin vu au clair de lune, et dans lequel on a dressé plusieurs tables éclairées par des lampes. Des personnages sont assis à ces tables, jouant, lisant ou prenant du thé. On y remarque aussi un verger planté de pêchers en fleurs, roses, légers et frais. Cet album est relié en étoffe. — Hauteur, 0,30; largeur, 0,30.

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277. — SUITE de vingt peintures indiennes, représentant des figures à mi-corps dans un cadre ovale enrichi de rinceaux d’or. — Hauteur, o ,17 ; largeur, 0,12.

2 78. — ALBUM de vingt et un dessins en couleurs, exécutés sur des feuilles d’arbre ayant à peu près la forme d’un cœur et toutes semblables. Chacun de ces dessins est la figure d’un anachorète dans sa solitude. Le fond du papier sur lequel semblent collées les feuilles d'arbre est d un bleu foncé. La reliure est en bois. — Hauteur, 0,24; largeur, 0,15.

C’est par la famille de Guignes, qui a longtemps habité la Chine, qu’ont été rapportés en France les dessins infiniment curieux, infiniment précieux, qui composent cet album. Je ne sais quel est l’arbre indigène dont les feuilles ont été aplaties dans le livre, comme elles le seraient dans un herbier, mais chaque feuille a été poncée et unie, de manière que, le parenchyme ayant disparu, il n’est resté que les nervures. A travers cette trame naturelle, l’œil aperçoit, au milieu d’une campagne, riante ou abrupte, les fameux philosophes de la Chine, vénérés comme des dieux. Celui-ci est plongé dans sa lecture; celui-là interrompt sa méditation pour prêter l’oreille à la chute d’un torrent ou au grondement d'un orage. L’un vit en compagnie d’un lion, comme saint Jérôme; l’autre est assisté d'une antilope qui le regarde fixement, comme si les bêtes du désert faisaient un effort pour s’élever jusqu’à la pensée de l’homme et prendre leur part des révélations qui s’échapperont de sa bouche.

Il y a dans cet album de quoi ouvrir pour la vie l’imagination d’un enfant, et Rousseau en tomberait d’accord, lui qui recommandait à son jeune élève la lecture de Robinson Crusoé. Mais quelle idée ingénue et singulière que celle de peindre ces solitaires et ces solitudes sur une feuille morte qui laisse transparaître toute la vie du paysage! Il semble que les feuilles se soient détachées une à une pour s’interposer comme une gaze entre les tableaux de 1 artiste et les regards du spectateur.

279. — ALBUM contenant douze dessins chinois en couleurs, de forme carrée et de la plus belle exécution, représentant des paysages, des maisons de campagne avec figures, et quelques sujets qui paraissent tirés de la mythologie chinoise. Reliure en étoffe. — Hauteur, 0,30; largeur, 0,30.

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280. — ALBUM de quarante dessins en couleurs, représentant diverses vues des palais et jardins de 1 impératrice En -Yuan -Ming -Yuan. — Hauteur, 0,22; largeur, 0,29.

Il y a plaisir à parcourir cet album lavé de couleurs brillantes et gaies et très varié, quoiqu’il représente des sites d’une même contrée. Ici, c’est une maison de campagne du harem impérial; là, c’est un jardin de mûriers attenant à un établissement pour l’éducation des vers à soie. Plus loin, c’est le jardin botanique de l’impératrice, mère de Kien-Long, qui fut un des plus célèbres empereurs de la Chine et le contemporain de Louis XVI. Viennent ensuite : le Lac des nénuphars, sur lequel est jeté un pont conduisant aux bains impériaux; Pile des immortels, la petite bibliothèque de campagne dans le jardin de l’empereur Young- Tching, le palais d’audience, le couvent du culte de Lao-Tseu, construit sur un promontoire et dominant le temple de ce philosophe divinisé; la maison des eunuques dans le jardin Yuan-Ming-Yuan; enfin, les bains du harem et le couvent de Java. Dans toutes ces vues, de l’aspect le plus pittoresque et le plus charmant, le pays est montagneux et boisé.

281. — ROULEAU chinois peint sur soie, représentant un haras et portant de longues inscriptions en gros caractères. Travail très ancien. — Longueur, 0,43 ; hauteur, 0,29.

M. Thiers s’est fait expliquer par M. Stanislas Julien et par d’autres sinologues, notamment par M. Callery, la plupart des inscriptions que portent ses chinoiseries. D’après leurs explications, que justifie d’ailleurs la signification des parties dessinées , le rouleau dont nous parlons développe l’histoire d’un empereur de la Chine qui s’occupa d’améliorer par des croisements la race de ses chevaux. Rien de plus naturel que le tableau du haras impérial; les étalons y sont peints à l’aquarelle dans les attitudes les plus variées et les plus vraies : celui-ci raclant le sol avec la pointe de son sabot, celui-là se grattant l’oreille, quelques-uns vus de croupe ou de face, dans les raccourcis les plus difficiles à saisir. Les tetes sont vivantes et nature, mais les jambes sont minces et les formes du corps un peu boudinées. On est averti cependant que ces défauts doivent tenir plutôt à la nature de l’animal dessiné qu’à

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l 'insuffisance du dessinateur. Plus loin, en allant de droite à gauche, comme l’on fait pour lire les écritures chinoises, on voit venir un amateur de distinction à qui le directeur du haras, assez simplement vêtu, montre ses écuries, et ces figures sont dessinées avec une sûreté, un aplomb et même une ampleur tout à fait remarquables. La peinture, du reste, doit en être très ancienne, car le papier a beaucoup jauni et les couleurs ont beaucoup pâli.

D’après ce que nous dit à nous l’interprète de l’ambassade, les chevaux peints dans ce rouleau sont huit étalons célèbres qui ont été chantés par un poète, célèbre aussi, Li-Thai-Po.

282. — LONG ROULEAU peint sur soie, sur lequel se déroule une marche de voyageurs. —

Long eur, 3,24; hauteur, 0,27.

Le voyage représenté dans cette peinture n’est autre que celui de Lao-Tseu à la recherche des idées indiennes. Le motif de ce voyage, comme l’observe M. Pauthier, dut être le même qui conduisit Pythagore dans l’Inde, et plus tard Platon en Égypte, c’est-à-dire l’amour de la sagesse, l’espérance de connaître des doctrines plus hautes, plus pures, plus propres à faire le bonheur de l’humanité.

Lao-Tseu est figuré dans un costume qui a beaucoup de rapport, chose singulière, avec celui des cardinaux romains, sauf que son chapeau et son habit ne sont pas d’un ton pourpre, mais d’une couleur bleue céleste. Le doux visage du philosophe respire la sainteté. Il est monté sur un buffle, tandis que les disciples et les gens qui l’accompagnent montent des mules ou des chevaux ou des onagres. Le paysage, coupé de ravins, hérissé de montagnes et de rochers, est d’une sauvagerie superbe. Lao-Tseu est censé franchir la frontière occidentale et toucher an territoire de l’Inde. Toutes les figures sont variées d’expression, très naïves de mouvement et délicatement rendues, soit qu’elles mènent leurs montures, soit qu’elles portent les bagages, les livres, les cages, les lanternes. Étant donné une peinture aussi ancienne que paraît l'être celle de ce rouleau, il serait difficile de trouver des animaux mieux

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saisis dans leurs allures, dans leur marche haletante, dans leur fatigue, mieux caractérisés dans leur physionomie. Quant à la nature qui encadre la marche de cette caravane philosophique, nos meilleurs paysagistes ne sauraient la rendre avec plus d’harmonie, eu égard à l’intensité des tons qui ont résisté à l’action du temps.

283. — GRAND ROULEAU CHINOIS, sur lequel est peinte une vue panoramique de sites variés qu'animent de nombreuses figures. — Longueur, 4,93; hauteur, 0,35.

Dans cette curieuse peinture se déroule la vie d’une famille chinoise à la campagne. L’existence y est égayée par tous les genres de divertissements : jeux de cerf-volant, jeux de billes, jeux de dames, et les collations en plein air, et les récits d’un conteur. Les animaux eux-mêmes semblent vivre en liesse : des singes s’amusent à sauter sur les arbres de branche en branche ; un cerf est venu paisiblement avec une biche goûter la douceur de sa reposée; d’autres cerfs sont apprivoisés au point d être employés comme porteurs de bagages ; une cigogne joue avec un enfant qui l’agace. En tel endroit, des tables de festin sont dressées sur l’herbe, assez bas pour qu’on y mange accroupi. Ailleurs, des femmes et des enfants écoutent les apologues d’un sage, ou bien se font donner une leçon de géographie. C’est comme qui dirait une peinture de l’âge d’or, tel que se l’imagine un Chinois; et toutes ces petites scènes se passent au milieu d’un paysage agreste, accidenté de chutes d’eau et arrosé parune rivière qui çà et là rebondit sur des rochers. La peinture étant fort ancienne et le papier ayant jauni, le ciel et l’eau, les nuages et les vagues, ont fini par être du même ton; mais l’effacement même des couleurs n’empêche pas que ce rouleau ne soit très intéressant à voir et à suivre dans toute sa longueur.

284. — PETIT ROULEAU peint sur papier, représentant la vue panoramique d’une ville très animée et très peuplée. — Longueur, 4,18; hauteur, 0,16.

L’inscription lue pour nous par l’interprète dit que cette vue de Pékin

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a été peinte par ordre de l’empereur Kia-King, qui a régné dans le siècle présent.

La ville qui est si finement peinte sur cette longue banderole est Pékin. C’est du moins une vue qui s’étend des environs du Palais d’été au Palais impérial de cette ville. Elle est décrite au pinceau avec ses remparts, ses maisons peintes en bleu ou en cinabre, ses toitures dorées, ses places couvertes de monde, ses promenades, ses jardins , ses kiosques, ses cafés, son canal Yu-ho, sillonné de barques et traversé par des buffles à la nage , ses ponts , ses arcs de triomphe , ses bouquets d'arbres , dont les uns ont jauni et d’autres ont tourné au bleu; ses boutiques basses et ses magasins avec leurs galeries. Il y en a pour des heures à regarder en détail cette population grouillante de piétons, de cavaliers, de dames en équipage , de porteurs de chaises , de saltimbanques , de porteurs d’eau, de mendiants, de mariniers et de soldats. Et l’extrême précision qu’on a mise à dessiner ces figurines, dont la grandeur moyenne est d’un centimètre, permet de se faire une idée de la population de Pékin, et de croire un instant qu’on a vu cette ville énorme, cette ville étrange, avant qu’elle fût prise par les Anglais assistés de nos troupes, et avant le sac du Palais d’été, où périrent tant de belles choses, sans parler de celles qui furent honteusement pillées !

285.- — GRAND ROULEAU peint sur papier de soie, représentant des monstres marins combattus par des divinités qui paraissent au service d’un empereur de la Chine. — Longueur, 6,43 ; hauteur, 0,53

L’empereur qu’on voit ici sur son char attelé de dragons est le célèbre Kien-Long, le plus sage de tous ceux qui ont gouverné la Chine. Une cour brillante lui fait cortège. Il va passer la revue de son empire, et il marche solennellement à la poursuite des vices , figurés par des animaux aquatiques nageant à la surface des eaux, sur une mer qui fuit dans la brume à perte de vue et qui est ondulée de vagues uniformes. Ce sont des monstres impossibles, des tortues à tête de chimère, d’affreux cachalots, des reptiles ailés et cornus, aux écailles jaunissantes, à la

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gueule enflammée. Ils symbolisent par leurs formes hideuses toutes les horreurs morales. Des dieux les poursuivent, qui sont eux-mêmes grimaçants et horribles. L’un a trois têtes, l’autre a une figure bestiale; ils ont des casques à plume rouge, des cottes de mailles de l’or le plus fin et des armes formidables, des harpons, des dards munis de crocs. Ici, un dieu armé d’une épée conduit au combat une sorte de renne par un anneau passé dans les narines de la bête; là, se débat un monstre sur lequel s’est jeté un singe qui va l’attacher avec une chaîne de fer. On voit passer dans cette fantastique peinture des néréides ailées, à queue de poisson, des serpents dragons qui semblent monter à l’assaut d’une ville perdue dans les nuages, une femme qui brûle de l’encens aux divinités protectrices, un combattant à sept têtes qui agite une cloche pour épouvanter les animaux aquatiques.

Les couleurs de ce magnifique tableau sont très riches, et pourtant sans violence; elles sont nuancées à l’infini, rehaussées d’or et d’argent, mais sans épaisseur, sans relief; elles forment une harmonie caressante et blonde, douce et opulente.

BRONZES CHINOIS ET JAPONAIS

Si les Japonais sont supérieurs aux Chinois dans la fabrication des laques, ils leur sont inférieurs en ce qui touche le bronze, et ce n’est guère <{ue par la beauté et le charme de leur patine que les bronzes japonais sont remarquables. Ingénieux à varier la composition de leurs alliages et la couleur des couvertes, les bronziers du Japon obtiennent les tons les plus fins. Une menue dose de plomb mêlée au cuivre et au zinc produit un bronze jaune sourd. Avec le cuivre, le plomb et l’étain, ils font un bronze vert, et avec les mêmes substances autrement dosées, un bronze presque noir. De légères additions d’or ou d’argent varient encore ces couleurs, qui dépendent aussi des produits chimiques employés dans le polissage du métal, tels que le soufre, le sulfate de cuivre, le sulfate de fer, le vert-de-gris, le vinaigre de prune, l’oxyde rouge de fer, le vernis1. C’est ainsi que le bronze japonais se colore de teintes gris tendre, vert brun, rouge vif, marron, et ces teintes ont une égalité, une solidité que n’ont pas toujours les patines de nos bronzes européens.

Il ne s’agit ici que des petits bronzes, de la sculpture familière qui

1. Le Japon à l Exposition universelle de 1878, publié aous la direction de la Commission impériale japonaise. Paris, 1878 ; deuxième partie.

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modèle, pour les besoins d’un luxe intime, des brûle-parfums ( tings ), des lagènes à la panse aplatie, semblables à la surallé persane, des vases de suspension, des braseros, des fioles minces, des cornets. Bien que les formes de ces objets soient en général empruntées de l’art chinois, elles ont au Japon plus de sveltesse, plus d’élégance, quelque chose d’original et d’avenant. Mais ce qui gâte bien souvent les bronzes japonais, du moins les bronzes modernes, c’est la surcharge des ornements, la multiplicité des reliefs qui se hérissent quelquefois en pointe , le trop peu de place laissé aux parties lisses qui seules font bien valoir la belle qualité du bronze et de sa patine , et ce manque de repos , qui est une faute de goût, est d’autant plus singulier que les Japonais ne commettent guère de pareilles fautes dans les autres branches de l’art décoratif.

Nous savons, du reste, par les rapports d’un voyageur digne de foi, que les bronzes du Japon se font dans de misérables échoppes et par des moyens tout primitifs. Ce voyageur est M. Georges Bousquet1. « Pénétrons, dit-il, au moment d’une coulée chez l’un des artistes les plus en renom , le vieux Obata. Dans une petite cuisine , un brasier contient les moules qui sèchent, tandis que le métal en fusion bouillonne dans le creuset, sur un fourneau en terre réfractaire, activé par un vieux soufflet à manche. Le vieil artisan, en costume de travail, se penche de temps à autre sur le fourneau, ajoutant tour à tour un peu de plomb, un peu de cuivre, un peu d’étain, car il fait son alliage d’instinct et sans règle fixe , tandis que l’un de ses fils manie le soufflet et que l’autre lui présente les outils dont il a besoin. On dirait un atelier d’alchimiste, et, pour compléter l’illusion, un entassement confus d’objets de toute sorte, d’outils, de creusets, de vieux débris, de moules brisés, de modèles préparés, et de temps à autre l’antique moitié d’Obata montrant sa tète de sorcière et s’agenouillant devant ses visiteurs pour leur présenter une tasse de thé.

I. Le Japon de nos jours et les Échelles de l’extrême Orient. Paris, Hachette, 1877. Tome second, page 189.

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« Presque tous les bronzes sont faits à cire perdue. Il faut voir la cire pétrie dans les doigts devenir en un clin d’œil un dragon, la gueule béante, la queue tordue, puis s’achever peu à peu sous le couteau. Quand le modèle, tourné, retourné, mis de côté, repris, modifié, est enfin terminé, on l’enduit d’une couche de terre glaise très humide, puis on applique la terre plus consistante qui prend exactement l’empreinte; et ce travail de modelé qui, après avoir été ébauché en un instant, n’a été achevé qu’au bout de plusieurs mois, qui ne peut être recommencé qu’avec des peines infinies, va être détruit en un clin d’œil. L’instant est solennel : on penche le bloc de terre glaise qui contient la précieuse cire au-dessus d’un brasier. Peu à peu la cire fond et tombe goutte à goutte; plus rien ne reste qu’une empreinte vide que va remplir le métal. C’est toujours un moment d’émotion que celui où commence à frémir le bronze en fusion. Il faut si peu de chose pour faire manquer la coulée : un peu trop d’humidité ferait éclater le moule ; un peu trop de chaleur ferait adhérer le métal.

« Les moules remplis sont à mesure couverts de terre afin de hâter le refroidissement. Le vieux Tubal-Caïn se repose un instant entouré de ses fils. Comment ne pas partager son anxiété? Si la cire n’avait pas fondu tout entière! s’il allait manquer une griffe au dragon ou une anse au vase ! si la glaise n’avait pas pris fidèlement l’empreinte ! si le bronze s’était boursouflé!... Mais non. Au bout de quelques minutes, le bronze est encore très chaud, mais solide. Obata peut démouler devant les curieux qu’il a convoqués : voici que le moule de terre tombe sous le marteau, et à sa place apparaît un vase. Ce n’est d’abord qu’un bloc noir et presque informe, mais encore quelques semaines de travail, et il sera débarrassé de ses scories, gratté, poli et devenu, après quelques retouches, définitivement immortel. »

On voit, par ce récit d’un témoin oculaire, que le sculpteur japonais est à lui-même son fondeur et son ciseleur; qu’il sait réparer son bronze après la coulée, en enlever les balèvres et les coutures, le polir enfin et le finir.

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Japonais ou chinois, les bronzes de la collection Thiers sont tons anciens, d’une qualité excellente, d’un beau choix, et ils proviennent des cabinets les plus renommés.

286. — BRULE-PARFUM en forme de canard; bronze chinois. — Hauteur, 0,27, avec le socle, auquel le canard est rivé.

L’imitation est la préoccupation constante et le suprême talent des artistes chinois. Il ne faut donc pas s’étonner qu’au lieu d’inventer des formes, ils les prennent souvent toutes faites, toutes dessinées par la nature, et ces formes, qui dans la céramique sont le plus souvent empruntées du règne végétal , le sont quelquefois du règne animal. Ce brûleparfum en forme de canard a ses analogues dans la porcelaine qu’on appelle figurative, parce que celle-là reproduit la figure d’un objet ou d’un être naturel, plante ou bête, fruit ou fleur.

Le canard lève la tête en ouvrant le bec. Sa courte queue se retrousse; ses ailes à leur extrémité se soulèvent. Ses plumes, dont quelques-unes se tournent en frisure, sont finement gravées par un burin délicat qui en a exprimé les barbes et barbules. Ces jolis détails précieusement rendus contrastent avec la partie antérieure de la bête, dont la poitrine et le cou restent lisses. Le socle, qui est du même bronze, de la même patine que l’animal, est hexagone et orné de godrons fouillés. Le corps du canard est partagé en deux par une coupure horizontale qui fait de la partie supérieure le couvercle du brûle-parfum.

287. — COUPE RONDE, décorée d’un vol de grues en haut relief; bronze japonais. — Hauteur, 0,17.

La grue est un emblème de longévité au Japon comme en Chine. Les artistes de ces pays en savent les formes par cœur. Ils dessinent les grues à merveille dans toutes les variantes de leur vol, dans tous les raccourcis imaginables, dans tous les mouvements, dans toutes les actions possibles, tantôt planant, tantôt fuyant à tire-d’aile, tantôt se précipitant

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sur une proie aérienne, tantôt s’épluchant, quelquefois immobiles et comme pensives.

Les grues qui décorent la coupe ici décrite sont au nombre de sept. Elles volent au milieu de nuages qui sont exprimés conventionnellement par une suite de formes bouclées, comme ils le sont d’ordinaire dans Part chinois et dans les ornements japonais. Chaque grue n’a qu’une aile en pleine saillie, et ces ailes forment les anses du vase, qui repose sur trois pieds modelés et fondus avec l’ensemble de la coupe. Ce morceau, d’une patine brune et chaude, un peu plus claire par places, est un des plus beaux de la collection.

288. — VASE OVOÏDE, d’un ton fauve, taché d'or, ayant deux dragons saillants autour du col; bronze chinois sur socle et contre-socle en bois sculpté. — Hauteur, 0,28.

Par sa forme primitive, le ton de sa patine et l’exécution de ses hauts reliefs, ce vase a un caractère archaïque et vénérable. Les taches qu’on y a jetées intentionnellement lui donnent l’apparence d’un objet qui fut en or et dont la surface métallique, effacée par le temps, n’a conservé que sur quelques points l’or qui la recouvrait. Cette salissure des siècles, véritable ou feinte, car elle fut peut-être imitée d’avance, il y a cinq ou six cents ans, prête un aspect vénérable à ce vase, qui rappelle les urnes des temps antiques, où l’on conservait la cendre des morts. Les dragons sculptés autour du col le sont largement, sans minutie aucune, sans autre menu détail qu’une imperceptible gravure exprimant le poil de la bête le long des vertèbres. Ces dragons n’ont que deux griffes.

289. — CORNET niellé d’argent; bronze chinois, sur socle en bois sculpté. La tige est entourée vers son milieu d’un anneau à quatre côtes saillantes, lesquelles reparaissent dans le culot du cornet. Les ornements niellés représentent des palmettes, alternativement hautes et basses. — Hauteur du bronze, 0,31; du socle, 0,07.

290. — PETIT BRULE-PARFUM en forme de fruit; bronze chinois, sur pied de bois sculpté à jour, forme rustique. La tige tourmentée à laquelle tient le fruit sert de couvercle à jour pour ouvrir le brûle-parfum; à cette tige est attaché un fruit en croissance. — Longueur, 0,12.

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Le fruit dont la forme a servi de motif à ce brûle-parfum est de la famille des cucurbitacées. C’est un fruit consacré, une courge. La patine est remarquable; elle est d’un jaune brun ou, pour dire mieux, d’une teinte marron clair. Ce bronze provient de la vente d’Aigremont, qui eut lieu en 1861.

2 91. — PETIT BRULE-PARFUM de forme sphérique surbaissée, à deux anses et à trois pieds. — • Hauteur, 0,1.”>.

Les deux anses adaptées au col de ce vase sont rectangulaires , légèrement recourbées en dehors, et percées de trous longs, ayant servi sans aucun doute à la suspension du brûle-parfum. La panse est ornée de motifs symétriques et alternés, assez semblables à des palmettes élargies, et une petite grecque est gravée au bord de l’embouchure et au culot.

292. — VASE à panse aplatie et h long col droit. Il est niellé d’or et d’argent. Le col est muni de deux anses rectangulaires à jour dont l’attache supérieure va se perdre dans la gueule d’une tète chimérique. — Hauteur, 0,22 ; diamètre de la pause, 0,116.

D’un style archaïque et d’une très belle qualité de métal, ce bronze ressemble à une bouteille persane à laquelle on aurait adapté deux anses, verticales dans leur longueur, horizontales dans leur petit côté. C’est un ouvrage précieux, d’un caractère grave et ferme, comme tous ceux qui offrent un parti de lignes droites. Ce morceau, qui me semble d’un travail chinois, est remarquable par une belle patine d’un jaune verdi.

293. PELICAN debout sur une feuille de nélumbo; bronze chinois. — Hauteur, 0,27.

L’oiseau est debout sur une patte, l’autre étant levée, les serres à demi ouvertes, comme si elle venait de lâcher une proie. Les ailes du palmipède sont ciselées avec soin. Chaque plume a ses barbes gravées dans le bronze et dont quelques-unes sont soulevées par le vent. L’aigrette est aussi artistement rendue. Les pattes ont toutes leurs articu-

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lations, toutes leurs rugosités, et la patine du bronze est charmante. L’ouvrage est ancien.

294. — CORNET à pans lobés, entouré de branches de fruits en haut relief; bronze chinois, sur socle en bois de fer sculpté à jour. — Hauteur du bronze, 0,27 ; du socle, 0,04.

Les fruits qui font saillie sur la tige de ce cornet élégant ressemblent à ceux du pistachier. L’évasement du cornet imite une corolle à six pétales séparés par des nervures saillantes.

295. — CORNET à cinq lobes, orné de branches et de tleurs en relief; bronze chinois, sur socle carré en bois de fer sculpté à jour. — Hauteur, 0,27 ; avec le socle, 0,55.

296. — CORNET à tige prismatique rectangulaire ornée d’un dragon; bronze chinois, sur socle carré en bois de fer sculpté à jour. — Hauteur, 0,27; avec le socle, 0,55.

La tige de ce cornet est épaissie vers son milieu par une haute bague sur laquelle on a ciselé un dragon à quatre griffes, de haut relief et doré. Ce dragon, d’un mouvement énergique et fier, affirme l’ancienneté du bronze, dont la forme angulaire a d’ailleurs quelque chose d’archaïque. A en juger par le fond presque noir de la patine, sur lequel se détache le dragon doré, on pourrait regarder ce bronze comme un de ceux qu’on appelle tonquin, mais que les connaisseurs rangent, dans la fabrication japonaise, sous le nom de soumets. « Le Tong-king, dit l’auteur du catalogue d’Aigremont (M. Albert Jacquemart), a pu sans doute, à l’époque de sa splendeur, fabriquer des ouvrages de ce genre; mais les anciens missionnaires, les voyageurs instruits, les historiens sérieux, indiquent sous son vrai nom de soumets le bronze japonais à fond noir, avec reliefs d’or ou d’argent. » On sait cependant que le dragon à quatre griffes est, en Chine, l’attribut des princes de troisième et de quatrième rang, et que le dragon à trois griffes est un des signes caractéristiques de la décoration japonaise; cela doit être pris en considération.

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