‹ Collection d'objets d'art de M. Thiers, léguée au Musée du LouvreChapitre 3 sur 36 · TERRES CUITES DE LA RENAISSANCE ET DES TEMPS MODERNES · texte numérisé non relu

TERRES CUITES DE LA RENAISSANCE ET DES TEMPS MODERNES

33-34. — DEUX FIGURES D’ANGES en bas-relief et en terre cuite, se faisant pendants. Ils sont vêtus de longues robes, et ils se penchent l’un vers l’autre , les ailes éployées, comme s’ils tenaient les deux bouts d'une banderole ou d’un cartouche. — Hauteur, 0,381; largeur, 0,351.

Ces deux morceaux ne peuvent être attribués qu’à Verocchio; encore sont-ils supérieurs aux autres ouvrages connus de cet illustre maître. Ils ont dû être composés pour un tabernacle ou pour un tombeau, peut-être pour le tombeau de Selvaggia Tornabuoni, qui avait été élevé à Rome, dans l’église de la Minerve. Ce tombeau fut détruit, on ne sait pourquoi ni comment, à l’exception d’un bas-relief qui représente Selvaggia mourant dans les bras de ses amies, et qui se trouve aujourd’hui à Florence, au Musée national. Les deux anges dont nous parlons semblent avoir été faits pour tenir une inscription sur le sarcophage d’un mausolée, et ils sont d’autant plus précieux qu’ils sont les modèles sortis des mains du sculpteur, qu’ils ont été pétris pour la fonte, et qu’on y sent encore frémir le pouce du maître.

Dans ces figures admirables se retrouvent les hautes qualités de celui qui eut pour élève Léonard de Vinci, et aussi le défaut qu’il avait contracté

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dans la pratique de l’orfèvrerie, et qu'on lui a souvent reproché : le défaut de tourmenter ses draperies en y cassant des plis anguleux et multipliés

qui leur donnent un aspect métallique, dans l’orfèvrerie, où le métal demande

Ce défaut, qui n’en est pas un à briller, est commun à tous les

sculpteurs de la Renaissance qui ont commencé par être orfèvres. Les deux anges dont on voit ici la gravure n’en sont pas moins des figures d’un grand goût, pleines de mouvement, de sentiment et d’une grâce touchante. Par leur air de tête, par leurs lèvres doucement épanouies, par le très léger gonflement de leur paupière inférieure qui les fait sourire avec tendresse, par leur chevelure abondante et bouclée, elles sont «lignes de Léonard de Vinci lui-même, et quelques-uns de leurs traits rappellent

ses adorables figures d’anges dans la Vierge aux Rochers, du Louvre, et dans le Baptême de Jésus-Christ, qui est à l’Académie de Florence, et auquel Léonard a évidemment travaillé, bien que le tableau soit de son maître. A tout prendre, on aurait bien de la peine a rencontrer paimi les plus fameux artistes florentins des figures plus attachantes, plus vivantes, plus humainement divines, que celles de ces deux anges de Verocchio, qu’on dirait retouchés par Léonard.

gg DÉPOSITION DE CHOIX, bas-relief en terre cuite, composé d environ douze figures.

0n voit sur le devant le Christ mort, porté par deux disciples qui ont un genou en terre. Ces trois figures sont de haut relief, les autres vont diminuant de saillie sur plusieurs plans. Cadre-support en bois noir. — Hauteur, 0,342; largeur moyenne, 0,240.

Ee bas-relief appartenait à la duchesse de Berri depuis son second mariage avec le comte Luccliesi-Palli. A sa mort, survenue en 1865, les objets d’art qu’elle possédait furent vendus publiquement, et M. Tlners, représenté à la vente par M. Mannheim, acheta ce morceau, qui était le joyau de la collection vendue, et qui porte la griffe de Michel-Ange.

Quelques amateurs en ont mis en doute l’authenticité, tout en le déclarant d’une beauté rare, mais aucun n’a pu substituer une attribution plausible ni même vraisemblable à celle qui se présente ici d elle-même. D’autres personnes compétentes, entre autres des artistes qui ont long-

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temps vécu en Italie, n’ont jamais pu regarder ce bas-relief sans y reconnaître le cachet du grand maître. Pour mon compte, j’y retrouve tous les caractères de son génie, et d’abord l’expression d’un sentiment qui est inné en lui, et qui n’est jamais une mélancolie tendre, mais toujours une tristesse hautaine; ensuite, la liberté de la main autorisée par la profondeur du savoir, des mouvements contrastés et fiers, des airs de tête qui tous respirent la douleur ou la terreur, des coiffures qui ressemblent tantôt au capuchon monastique, tantôt à la capuche des matrones peintes dans les fresques de Filippo Lippi , capuche que Michel-Ange se plut à imiter dans ses peintures de la Sixtine. Parmi les figures du dernier plan, on en distingue une qui a les traits de Michel-Ange lui-même, son nez écrasé, ses pommettes saillantes et larges, son front rayé de soucis, son œil triste.

La Déposition de croix est un sujet qui a souvent occupé le génie de Michel-Ange , et cela se comprend parce qu’il y trouvait l’occasion de représenter un spectacle plein de figures émues, un spectacle tragique. Le groupe en marbre et en ronde bosse, rudement ébauché, qui est à Florence derrière le maître-autel de la cathédrale, présente quelques points de ressemblance avec les pensées de ce bas-relief , notamment la tête encapuchonnée qui domine tout le groupe, le bras du Llnist, soutenu sous l’aisselle et tombant de tout son poids. Plus je considèie ce morceau, plus je l’admire. La construction si savamment accusée des principales figures, leurs muscles prononcés, leurs attaches ressenties, les connaissances anatomiques montrées avec une certaine complaisance qui sera de l’ostentation chez les imitateurs, et qui n est encore dans le maître qu’un orgueil légitime, la prédominance des parties nues sur les parties drapées, la belle tête du jeune homme qui se retourne en an nie avec tant de fierté, tout cela est marqué au coin du sublime, tout cela m’affirme le nom de Michel-Ange, tout, dis-je, et jusqu’à ces plans multipliés qui trahissent le sculpteur-peintre concevant son bas-relief comme un tableau. J’ose dire enfin qu’aucune des maquettes du maître qui sont conservées à Florence, dans la Casa Buonarotti, et dont l’une est justement

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la petite ébauche d’une Déposition de croix, n’est supérieure ni même égale à ce bas-relief. Tel est mon sentiment.

36-37. — DEUX GROUPES en terre cuite se faisant pendants. L’un est modelé d’après la Belle Jardinière de Raphaël, l’autre d’après sa Vierge au Chardonneret. — Hauteur du premier, 0,227; du second, 0,225.

38. — MÉDAILLON ROND en terre émaillée, contenant un buste de jeune femme; ce buste est adhérent par le bas à un groupe de fruits, mais la tête se détache de plein relief sur un fond émaillé bleu; ouvrage de Luca délia Robbia. — Hauteur, 0,850; largeur, 0,750.

La grande renommée de Luca délia Robbia tient moins à ses sculptures qu’à son talent d’émailleur. Bien qu’il ait été un sculpteur excellent, il est célèbre surtout pour avoir eu l’idée de revêtir ses modèles en terre cuite d’une couche d’émail opaque, devant cacher le ton triste de l’argile et en même temps la protéger contre les injures de l’air. Sous le rapport de l’art pur, cette idée nous paraît malencontreuse, et nous l’avons dit avec franchise dans la Grammaire des Arts décoratifs. Sous l’empâtement de l’émail stannifère qui les recouvre, les figures charmantes de Luca délia Robbia ont dû perdre infailliblement les finesses de leur modelé, le délié de leurs profils, l’accent décisif des dernières touches, et conséquemment les délicatesses de l’expression qui en résulte. De plus, quoique leur revêtement d’émail les ait rendues plus solides, il leur a ôté les apparences de la solidité en rappelant une matière que nous regardons comme fragile. Enfin, l’opacité d’une couverte glacée, brillante et lisse, si peu semblable à la porosité de la chair, au tendre des tissus vivants, a refroidi l’œuvre du sculpteur, elle a séparé de nous ce qu’elle avait d’intime , ce qui portait la trace de ses émotions, l’empreinte de ses doigts, au point qu’elle est devenue, pour ainsi parler, impénétrable à nos sentiments comme à nos regards. Il semble en effet que l’espèce de courant magnétique qui doit s’établir entre le spectateur et l’œuvre d’art, et mettre notre âme ën communication avec celle de l’artiste, ne peut pas facilement se dégager d’une divinité en terre émaillée, d’une figure en faïence.

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Mais lorsque nous avons fait valoir ces observations, dont la justesse d’ailleurs n’a pas été controversée, il nous échappait que le statuaire émailleur avait eu la pensée généreuse de mettre la décoration sculpturale à la portée des plus pauvres communautés, des plus humbles demeures. En un pays comme l’Italie, où le peuple est naturellement dans le secret de l’art, où tout le monde veut avoir sa part des jouissances que procure le beau, c’était une bonne fortune que de posséder, sans avoir besoin d’être riche, des ouvrages d’art susceptibles de braver les intempéries, et d’être placés non seulement dans l’intérieur de l’église ou de la maison commune, mais au dehors, en plein air, de façon à décorer à peu de frais la place publique d’un simple village.

C’est en quoi l’inspiration de Luca délia Robbia fut heureuse, et nous avions eu le tort de ne pas tenir compte d’une considération qui aurait dû tempérer la rigueur de nos remarques esthétiques. Si, par les raisons que nous avons dites, l’art pur avait quelque chose à perdre dans son mariage avec la terre émaillée, qui est d’ailleurs la matière des ustensiles domestiques, des fourneaux vulgaires et des carreaux de pavement que l’on foule aux pieds , il faut reconnaître que ces désavantages sont compensés suffisamment par la facilité donnée au sculpteur de rendre ses modèles d’argile solides, inaltérables et populaires.

Le buste de jeune femme qui fait partie de la collection Thiers, ce buste qui se relève en ronde bosse sur un médaillon enguirlandé de fleurs, est d’autant plus précieux qu’au lieu de représenter une de ces madones tant et tant de fois répétées par Luca et par les artistes de sa famille, il représente le portrait d’une jeune personne à la mine souriante, à l’air fin et futé, d’une Florentine qui dut être élégante et svelte, à en juger par la longueur de son col souple et par l’ovale allongé de son joli masque.

39. — BUSTE DE FEMME, grandeur petite nature, terre cuite peinte; ouvrage italien du XVe siècle. — Hauteur, 0,390; largeur, 0,320.

Sans pouvoir l’affirmer positivement, j’estime que ce buste est de la

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main d’Andrea délia Robbia, neveu de Luca, qui a fait un certain nombre de terres cuites colorées sans couverte, c’est-à-dire non émaillées. On en voit à Florence, notamment au-dessus et au-dessous de la loge de l’hôpital San Paolo. Le style d’Andrea, qui se distingue surtout dans les figures de femmes par un type court et une certaine raideur dans les plis de sa draperie, se retrouve dans cette tête dont l’expression, remplie de douceur et de finesse, est celle d’une nature délicate et un peu souffrante.

40. — PETIT BUSTE, en terre cuite peinte, rehaussée d’or, clu duc d'Alençon, sur une tablette en bois avec pied en bois noir, portant une applique au nom du duc d’Alençon. — Hauteur, 0,113.

Le personnage ici représenté n’est pas celui qui mourut de honte pour s’être enfui à la bataille de Pavie; c’est un fils de Catherine de Médicis, un frère de Charles IX qui lui donna, en même temps que le comté du Perche, le duché d’Alençon. Son costume est de la fin du XVIe siècle et tout à fait semblable à celui du roi son frère. Le portrait paraît individuel et ressemblant ; il a été re verni.

41. PETIT GROUPE de deux enfants nus et couchés qui s’embrassent, terre cuite attribuée

à François Flamand; sur plinthe en bois noir. — Hauteur, 0,054; largeur, 0,164.

42. — PETIT GROUPE de deux enfants nus et couchés, jouant; il est également sur plinthe en bois noir. — Hauteur, 0,057; largeur, 0,133.

43. — TORSE D'UN SAINT SÉBASTIEN attribué au Puget; socle en bois. Ce torse est de la belle école française, et il est digne du Puget. — Hauteur, 0,292.

44. — FIGURINE DE MADELEINE en adoration, statuette de Clodion; sur socle en bois, à moulures dorées. — Hauteur, 0,202; largeur, 0,253.

Il serait difficile de trouver un ouvrage de Clodion plus librement touché, plus délicat, mieux senti. Tout ce qu’il mettait de morbidesse et d’esprit dans ses sujets licencieux, il l’a mis dans cette figure, en y exprimant, cette fois, non plus les lascivetés de l’amour sensuel, mais la tendresse d’une courtisane repentie et purifiée par l’amour divin. Les plis

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(le la draperie sont cassés finement avives arêtes; la tête est charmante dans sa douleur; les cheveux sont rendus par un badinage d’ébauchoir qui en fait toucher au doigt la moite souplesse, le soyeux. Eu égard au sentiment qui a guidé ici la main du sculpteur, ce morceau de Glodion est rare dans son œuvre. Il en est d’autant plus précieux.

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