MORT D'ETIENNE MARCEL
La bataille de Poitiers et la prise du roi Jean causèrent dans toutes les parties de la France un immense désordre. Nous n^essayerons point de reproduire ici, k Taide du chroniqueur, toutes les luttes , les violences et les profondes misères qui suivirent cet événement funeste (1). Nous n'emprunterons à Froi&sart, sur ces temps malheureux, qu'un seul chapitre. C'est celui où il raconte la mort d'Etienne Marcel, le prévôt des marchands.
~ Le dimanche 23 mars 1358, Charles, dauphin, duc de Normandie et régent du royaume , poussé à bout par Taudace toujours croissante des bourgeois de Paris , sort de cette ville , bien résolu à a'y rentrer qu'après avoir obtenu une éclatante réparation. Trois mois après, il vient l'assiéger à la tête d'une armée nombreuse. Le prévôt des marchands, Etienne Marcel, chef de la faction populaire, cherche à faire lever le siège ; mais c'est en vain qu'il attaque les avant-postes de l'armée du Dauphin ; réduit bientôt à l'alternative d'implorer la clémence de ce prince ou de livrer Paris au roi de Navarre , il se décide pour ce dernier parti. D'abord , il introduit dans la ville un nombre coasidérable d'Anglais, soiis prétexte de mieux en assurer la défense. Ce
{>remier acte de trahison ne lui réussit pas ; car une rixe s'étant élevée , e 21 juillet, entre quelques bourgeois et les mercenaires étrangers , trente-quatre de ces derniers sont lues, et un plus grand nombre jetés dans les prisons du Louvre. Le lendemain, les Parisiens, exaspérés , forcent le prévôt et le roi de Navarre à marcher à leur tète contre un autre parti d'Anglais qui occupaient Saint^Denis et Saint-Cloud , et commettaient toutes sortes de brigandages; mais, soit terreur paniqiie, soit plutôt trahison des chefs, la déroute se met bientôt parmi ces bourgeois mal disciplinés, dont plus de six cents tombent sous le fer de l'ennemi. Le roi de Navarre, n'osant pas retourner à Paris, se retire à
(I) Nons renvoyons eenx qui voadndent 3* ifolume éet O r do ima ncêt, Les recherconnaître à fond cette période si drama- cbes de Secousse snr les èrénements qui tiqne de notre tûstoire , anx savants tra* s'accomplirent à l'époque dont nous parvaax de Secousse. Noos ftiisons allaûon Ions ont été d'un grand secours à tous «nx Mémoires pour servir à l'histoire de ceux qui » depuis loi jusqu'à nous , ont Charles le Mauvais et à la préface du «écrit sur l'itistoire do France.
138 CHBOniQUES
Saint-Denis; qnant à Marcel, au lieu des applaudissements auxquels il était accoutumé, il n*entend, à sa rentrée dans la ville, que des plaintes et des murmures...
« Le vendredi 27 juillet ,. Marcel augmente encore cette exaspération en délivrant de force les Anglais détenus dans les prisons du Louvre, et en les renvoyant au roi de Navarre. Ce coup d'aulorité ne laisse plus aucun doute au\ bourgeois bien intentionnés sur ses coapables projets , et c'est évidemment ici qu'il faut placer la première pensée du soulèvement doni l'exécution eut lieu quatre jours après. Les premiers symptômes en sont clairemeiit indiqués par les réflexions dont les chroniques de Saint-Denis accompagnent la délivrance des prisonniers^ anglais : « Si en était le peuple de Paris fortement ému en cœur contre le dit prévôt des marchands et contre les autres gouverneurs ; mais il n'y avait homme qui osât commencer la riote. »
« Marcel, sentant le danger de sa position, et réduit à abandonner une autorité qu'il ne peut plus défendre, promet au roi de Navarre de lui livrer Paris. Dans la nuit du 31 juillet au i" août , les Anglais et les Navarrais doivent trouver la porte de la bastille Saint-Antoine ouverte, entrer dans la ville , et faire main basse sur tous les partisans du régent , dont les maisons seront désignées par une marque particulière : mais quelques bourgeois ont pénétré les desseins du prévôt ; ils épient ses démarches; et Marcel, attaqué au moment on il arrive à la porte Saint-Antoiiïe ponr introduire l'ennemi, est massacré avec plusieurs de ses complices (1). »»
Comment le prévôt des marchands et ses alliés avaient proposé de courir et détruire Paris; et comment le dit prévôt fut mis à mort; e( comment le duc de Normandie vint à Paris. — { Liv. I, part. U, chap. 75. )
Le prévôt des marchands de Paris et ceux de son alliance et accord avaient souvent entre eux plusieurs secrets conseils pour savoir comment ils se pourraient maintenir; car ils ne pouvaient trouver par nul moyen merci ni remède au due de Nonnandie; dont ce les ébahissait plus que autre chose. Si regardèrent fînablement que mieux valait qu'ils demeurassent en vie et en bonne prospérité du leur et de leurs amis, que ce qu'ils fussent détruits ; car mieux leur valait à occire que être occis. Si s'arrêtèrent du
(1) Noos emiNTuntons ce résaraé k one cier, et , après lui , M. Bachon , ont em-
savante dissertation insérée par M. La- pronté aux manuscrits nne manvaise le-
cabane dans la Bibliothèqrie de l'École çon. M. Lacabane a rétabli le texte qoi
des Chartes, i. ly p. 70. Dans cette dis- appartient vraiment à Froissart; c'est
sertation , l'aatenr prouve que, relative- celtri que nous suivons, ment à la mort d'ihienne Marcel. M. l)a-
DE FBOTSSA.RT. 139
tout sur cel état, et traitèrent secrètement devers ces Anglais qui guerroyaient ceux de Paris ; et se porta certain traité et accord entre les parties, que le prévôt des marchands et ceux de sa secte devaient être tous prêts et ordonnés entre la porte Saint- Honoré et la porte Saint- Antoine , tellement que , heure de minuit, Anglais et Navarrais devaient tous d^une sorte y venir, si pourvus que pour courir et détruire Paris , et les devaient trouver toutes ouvertes ; et ne devaient les dits coureurs déporter homme ni femme, de quelque état qu'ils fussent, mais tout mettre à répée, excepté aucuns que les ennemis devaient connaître par les signes qui seraient mis à leurs huis et fenêtres.
Cette propre nuit que ce devait avenir, inspira Dieu et éveilla aucuns des bourgeois de Paris qui étaient de Faccort et avaient toujours été du duc de Normandie , desquels Jean Maillart et Simon Maillart , son frère, se faisaient chefs; et furent ceux par inspiration divine, ainsi le doit-on supposer, informés que Paris devait être courue et détruite. Tantôt ils s'armèrent et firent ar^^ mer tous ceux de leur côté, et révélèrent secrètement ces nouvelles en plusieurs lieux pour avoir plus de confortans ; et s'en vinrent Jean et Simon Maillart pourvus d'armures et de bons compagnons bien avisés , pour savoir quelle chose ils devaient faire un petit devant minuit à la porte Saint- Antoine , et trouvèrent le dit prévôt des marchands , les clefs de la porte en ses mains. Le premier parler que Jean Maillart lui dit, ce fut que il lui demanda par son nom : « Etienne, Etienne, que faites- vous ci à cette heure? » Le prévôt lui répondit : « Jean, à vous qu'en monte de savoir.' Je suis ci pour prendre garde de la ville dont j'ai le gouvernement. » — « Par Dieu, répondit Jean Maillart, il ne va mie ainsi ; mais n'êtes ci à cette heure pour nul bien ; et je vous montre, dit-il à ceux qui étaient de-lès lui , comment il tient les clefs des portes en ses mains pour trahir la ville. » T^e prévôt des marchands s'avança, et dit : « Vous mentez. » — « Par Dieu,réponditJeanMaillart,traître, mais vous, vous mentez; » et tantôt férit à lui, et dit à ses gens : « A la mort, à la mort tout homme de son côté ; car ils sont traîtres. » Là eut grand hutin et dur : et s'en fût volontiers le prévôt des marchands fui, s'il eût pu ; mais il fut si hâté qu'il ne put , car Jean Maillart le férit d'une
gl
140 GHBONIQUES
hache sur la tête et l'abattit à terre , quoique ce fdt son compère, Di ne se partit de lui jusqu'à ce qu'il fût occis et six de ceux qui là étaient, et le demeurant pris et envoyé en prison; et puis commencèrent à estourmir et à éveiller les gens parmi les rues de Paris. Si s'en vinrent Jean Maillart et ceux de son accord parmi la piorte Saint-Honoré, et trouvèrent gens de la sorte dudit prévôt. Si les encoulpèrent de trahison ; ni excusation qu'ils fissent ne leur valut rien. Là en y eut plusieurs pris et envoyés en divers lieux en prison , et ceux qui ne se laissaient prendre étaient occis sans merci. Celle propre nuit on en prit plus de soixante en leur maison , qui furent tous encoulpés de trahison et du fait de quoi le dit prévôt était mort : car ceux qui pris étaient confessèrent tout le meschef. Lendemain au matin , ce Jean Maillart fit assembler la plus grand'partie de la communauté de Paris au marché es halles ; et quand ils furent tous venus, il monta sur un échafaud, et puis remontra généralement pour quelle raison il avait occis le prévôt des marchands, et en quel forfait il l'avait trouvé; et recorda bellement et sagement, de point en point , toute l'avenue du prévôt et de ses alliés, et comment, en celle propre nuit, la cité de Paris devait être courue et détruite, si Dieu par sa grâce n> eût mis remède, qui les éveilla et les avait inspirés de connaître celle trahison. Quand le peuple, qui présent était , ouït ces nouvelles, il fut moult ébahi du péril où il avait été; et en louaient les plusieurs Dieu, à jointes mains, de la grâce que faite leur avait. Là furent jugés à mort, par le conseil des prud'hommes de Paris et par certaine science, tous ceux qui avaient été de la secte du prévôt des marchands. Si furent tous exécutés en divers tourments de mort. Les choses faites et accomplies , Jean Maillart qui grandement était en la grâce et amour deia communauté de Paris, et aucuns prudes hommes avecques lui, envoyèrent Simoa Maillart et deux mattres de parlement, maître Etienne Alphonse et maître Jean Pastourelle , devers le duc de Normandie, qui se tenait à Charenton. Ceux lui recordèrent pleinement et véritablement l'avenue de Paris et la mort du dit prévôt et de ses alliés , dont le dit (Juc fut moult réjoui ; et prièrent les dessus dits au duc qu'il voulsit venir à Paris pour aider à conseiller la
DB FfiOISSÀAT. 141
ville en avant; car tous ses adversaires étaient morts. Le duc répondit que ce ferait-ii volontiers; et se partit du pont de Charenton messire Arnoud d*Andrehen et le seigneur de Roye et aucuns chevaliers en sa compagnie, et s'en vint dedans la bonne ville de Paris , où il fut recueilli de toutes gens à grand'joie , et descendit adonc au Louvre. Là était Jean Maillart de-lès lui , qui grandement était en sa grâce et en son amour ; et à voir dire, il avait bien acquis , si comme vous avez ouï ci-dessus recorder. Assez tôt après , manda le duc de Normandie la duchesse sa femme , les dames et les damoiselles qui se tenaient et avaient ^té toute la saison à Meaux en Brie. Si vinrent à Paris ; et descendit la duchesse en Thôtel du duc^ que on dit à Saint-Pol , où il était retrait , et là se tinrent un grand temps.
«( La carrière de cet homme , dit M. Michelet en parlant de Marcel ( Hist. de Fr,, t. III , p. 417 ), fui courte et terrible, cruellement mêlée de bien et de mal. En 1356, il sauvé Paris; il le met en défense. De concert avec Robert le Coq , il dicte au Dauphin la fameuse ordonnance de 1357. Cette réforme du royaume par rinfluence d'une commune ne peut se faire que par des moyens violents. Marcel est poussé de proche en proche à une foule d'actes irréguliers et funestes. Il tire de prison Charles le Mauvais, pour l'opposer au Dauphin; mais il se trouve avoir donné un chef aux bandits. Il met la main sur le Dauphin; il lui tue ses conseillers, les ennemis du roi de Navan*e... .... Cette tache sanglante, dont la mémoire d'Etienne Marcel est restée souillée , ne peut nous faire oublier que notre vieille charte est en parlie son ouvrage. Il dut périr comme ami du Navarrais, dont le succès eût démembré la France, comme représentant de Paris contre le royaume, comme dernière figure de l'étroit patriotisme communal : il a péri comme tel; mais, dans l'ordonnance de 1357» il vit et vivra. Cette ordonnance est le premier acte politique de la France , comme la Jaccjuerie est le
Fremier élan du peuple des campagnes. lies réformes indiquées dans ordonnance furent presque toutes accomplies par nos rois. La Jacquerie , commencée contre les nobles , continua contre l'Anglais. »
142 CHRONIQUBS