‹ Collection de chroniques, mémoires et autres documents pour servir à lChapitre 9 sur 28 · BATAILLE DE POITIERS · texte numérisé non relu

BATAILLE DE POITIERS

Après la prisç de Calais, le pape dément VI s'offrit comme médiateur à Philippe de Valois et à Edouard III, et il amena les deux rois (28 septembre 1347 ) à signer une trêve qui s'éiendait non-seulement à la France et à l'Angleterre , mais encore à 4a Flandre , à l'Ecosse ei à la Bretagne (1). Cette trêve, jusqu'en l'année tSôô , fut renouvelée plusieurs fois. Cependant les différents pays. que nous avons nommés étaient séparés par des intérêts si divers , et'déjà par tant de haine, que la paix entre eux ne pouvait être sincère et durable. La trêve fut souvent violée. Dans la nuit du 31 décembre au 1^** janvier 1350, Geoffrot de Cbamy, qui commandait pour Philippe de Valois à Sainl-Omer, essaya , mais en vain , de reprendre Calais par trahison.

Eu 1351, on put croire que la guerre allait recommencer entre la France et l'Angleterre. Au commencement du mois d'août , le roi Jean , qui, depuis un an , avait succédé à Philippe de Valois, son père, se dirigea avec une armée vers les provinces du midi. On se battit pendant un mois environ. Les Anglais firent de nombreux^prisonniers, et les Français s'emparèrent de Saint-Jean-d'Angely. Après celte campagne, des commissaires délégués par Edouard III et par le roi Jean signèreut , le 11 septembre, une nouvelle trêve.

Eu 1352, il y eut encore, entre les Français et les Anglais, des combats partiels en Bretagne; et, au nord , sous les murs de Guines.

En 1354 , on essaya, mais en vain, d'amener les rois de France et d'Angleterre à siguer une paix définitive. Edouard avait alors sur le continent un précieux auxiliaire : c'était Charles le Mauvais , roi de Navarre. Celui-ci avait promis aux Anglais de leur ouvrir la Normandie. En 1355, Edouard III se mit en mer, et s'approcha des côtes de France. Mais tandis que les vents contraires le retenaient à Guernesey^ Jean traita à Valognes avec Charles le Mauvais , et le contraignit à abandonner les Anglais, Edouard III prit enfui le parti de se diriger vers Calais. C'est de là qu'il fit une courte expédition sur la frontière du nord, tandis que le prince de Galles, son fils, qu'il avait envoyé à Bordeaux, parcourait le Languedoc dans tous les sens, pillant et ravageant , et s'avançait jusqu'aux portes d'Avignon.

(1) Froituart (Ht. I, chap. 323) a cette trêve. On peat aifément les corrieoamis plutican erreurs en parlant de ger. Voy. Rymer, t. V, p. 588.

100 GHBONIQUES

En 1356 , au moment où le roi Jean s'emparait des fiefs de Charles le Mauvais, et poursuivait à outrance, dans la Normandie, les partisans du roi de Navarre et du comte dUarcourt, il apprit que le prince de Galles avait quitté Bordeaux et s'était remis en campagne. Il voulut cette fois s*opposer lui-même aux ravages des Anglais.

Ters la un du mois d*août, il se rendit à Chartres, où devait se réunir la noblesse de son royaume. En effet, le prince de Galles, accompagné de deux mille hommes d'armes et de six mille archers, s'avançait vers la Loire. Après avoir franchi la Garonne et la Dordogue , il avait dévasté le Périgord, l'Auvergne et le Limousin, puis il était entré dans le Berri; il avait attaqué Bourges et brûlé ses faubourgs; après avoir échoué devant Issoudun, il s'était emparé de Yierzon. Là, on vint lui dire que Jean réunissait à Chartres une nombreuse armée. Cette nouvelle ne l'effraya pas , etM se dirigea vers Romorantin. Cependant le roi de France se transportait à Blois, puis à Amboise; il traversait l'Indre à Loches ( 13 septembre ) , la Creuse à la Haie en Tuuraine , et la Vienne au pont de Chauvigny. Il croyait poursuivre les Anglais, et il marchait en toute hâte sur Poitiers. Le prince de Galles , de son côté, après s'être rendu maître du château de Romorantin, commença à craindre pour ses communications, et il se disposa à revenir à Boraeaux. Comme il savait que ses forces étaient de beaucoup inférieures à celles du roi Jean, il ne voulut point chercher et risquer une bataille, et il se dirigea , à son tour, vers Poitiers, avec une sorte de préci-

Eilation. Il croyait avoir devancé les Français. Le 1 7 du mois de septemre, un engagement entre deux troupes de chevaliers lui fit connaître sa véritable position. Les Françal*; lui avaient coupé la retraite. C'est ici que nous prenons le récit de Froissait.

Comment les coureurs du prince se férirenten la queue <!le Tost des Français ^ et comment le roi de France fit ses gens loger, et aussi le prince les siens. — ( Cbron., Uv. I, part II, chap. 29. >

Quand le prince de Galles et son conseil entendirent que le roi Jean de France et ses batailles étaient devant eux et avaient, le vendredi, passé au pont à Chauvigny, et que nullement ils ne se pouvaient partir du pays sans y être combattus, si se recueillirent et rassemblèrent ce samedi sur les champs , et fut adonc commandé de par le prince que nui , sur la tête , ne courût ni chevauchât sans commandement devant les bannières des maréchaux. Ce ban fut tenu ; et chevauchèrent les Anglais ce samedi , dès rheure de prime jusques à vespres, et tant qu'ils vinrent à deux petites lieues de Poitiers. Adonc furent ordonnés pour courir et savoir où les Français tenaient les champs^ te

DB FBOISSART. 101

captai de Buch , messire Aymemon de Pommiers , messire Betremieu de Bruhes et messire Eustache d'Aubrecicourt. Et se partirent ces chevaliers atout deux cents armures de fer , tous bien montés sur fleur de coursiers , et chevauchèrent si avant d'une part et d'autre, que ils virent clairement la grosse bataille du roi, et étaient tous les champs couverts de gensd*armes. Et ne se pur^t abstenir qu'ils ne vinssent férir et courre en la queue des Français ; et en ruèrent aucuns par terre et fiancèrent pris(mniers , et tant que l'ost se commença grandement à estourmir. Et en vinrent les nouvelles au roi de France, ainsi qu'il devait entrer en la cité de PoitieM.

Quand le roi entendit la vérité, que ses ennemis, que tant désirait à trouver , étaient derrière et non devant , si en fut grandement réjoui ; et retourna tout à un faix, et fit retourner toutes manières de gens bien avant sur leschamps, et eux là loger. Si fut ce samedi moult tard ainçois qu'ils fossent tous logés. Lei coureurs du prince revinrent devers lui, et lui recordèrent une partie du convenant des Français , et lui dirent bien qu'ils étaient malement grand'gent. De cenefut le prince nullement effrayé, et dit : « Dieu y ait part ! Or nous faut avoir avis et conseil comment nous les combattrons à notre avantage. » Cette nuit, se logèrent les Anglais assez en fort lieu , entre haies , vignes et buissons , et fut leur ost bien gardé et esguetté ; et aussi fut celui des Français.

Comment le roi de France commanda que chacun se Iraist sur les champs ; et comment il envoya quatre chevaliers ci-après nommés pour savoir le convenant des Anglais. — ( Chap. 30. )

Quand vint le dimanche (1) au matin, le roi de France, qui grand désir avait de combattre les Anglais, fit en son pavillon chanter messe moult solennellement devant lui, et s*acommunia, et ses quatre fils.

Après la messe , se trairent devers lui les plus grands et les plus prochains de son lignage, le duc d'Orléans son frère , le duc de *

(1) 18 septembre.

gl

102 CHROMQUfiS

Bourgogue , le comte de Poutiiieu , messire Jacques de BourboB , le duc d* Athènes, connétable de France , le comte d*£u , le comte de Tancarville , le comte de Sarrebruche, le comte de Dampmartin , le comte de Ventadour, et plusieurs autres grands barons de France et des terres voisines, tels que messire Jean de Clermont , messire Amoul d'Andiehen^ maréchal de France , Je sire de Saint-Yenant , messire Jean de Landas , messire Eustache de Ribeumont , le sire de Fiennes , messire Godefroy de Chargny , le sire de Chastillon , le sire de Sully , le sire de Neelle, messire Robert de Duras, et moult d'autres qui y furent appelés. Là furent en conseil un grané temps , à savoir conunent ils se maintiendraient. Si fut adonc ordonné que toutes gens se traissent sur les champs, et chacun seigneur développât sa bannière et mît avant, au nom de Dieu et de saint Denis , et que on se mit en ordonnance de bataille , ainsi que pour tantôt combattre. Ce conseil et avis plut grandement au roi de Franc» : si sonnèrent les trompettes parmi Fost. Adoncques s'armèrent toutes gens, et montèrent à cheval , et vinrent sur les champs là où les bannières du roi ventilaient et étaient arrêtées, et par espécial Toriflambe que messire Godefroy de Chargny portait. Là put-on voir grand'noblesse de belles armures , de riches armoiries, de bannières , de pennons , de belle chevalerie et éeuyerie; car là était toute la fleur de France; ni nul chevalier et écuyer n'était demeuré à l'hôtel , si il ne voulait être déshonoré.

Là furent ordomiées, par l'avis du connétable de France et des maréchaux, trois grosses batailles : en chacune avait seize mille hommes, dont tous étaient passés et montrés pour hommes d'armes. Si gouvernait la première le duc d'Orléans, à trente-six bannières et deux tant de pennons ; la seconde , le duc de Normandie , et ses deux frères messire Louis et messire Jean ; la tierce devait gouverner le roi de France. Si pouvez et devez bien crohre que en sa bataille avait grand'foison de bonne chevalerie et noble.

Lntrementes que ces batailles s'ordonnaient et mettaient en arroy, le roi de France appela messire Eustache de Ribeumont, messire Jean de Landas, messire Guichard de Beaujeu et messire Guichard d'Angle, et leur dit : « Chevauchez avant

DB FfiOISSART. 103

plus près du convenant des Anglais , et avisez et regardez justement leur arroi, et comment ils sont^et par quelle manière nous les pourrons combattre, soit à pied ou à cheval. » Et cils répondirrat : « Sire , volontiers. »

Adoneques se partirent les quatre chevaliers dessus nommés du roi, et chevauchèrent avant , et si près des Anglais qu'ils conçurent et imaginèrent une partie d^leur convenant. Et eu rapportèrent la vérité au roi , qui les attendait sur les champs , monté sur un grand blanc coursier ; et regardait de fois à autre ses g^is , et louait Dieu de ce qu'il en véait si graod'foison , et disait tout en haut : « Entre vous , quand vous êtes à Paris , à Chartres, à Rouen, ou à Orléans , vous menacez les Anglais , et TOUS souhaitez le bassinet en la tête devant eux : or y êtes vous, je vous les montre ; si leur veuiUiez montrer vos mautalens et contrevenger les ennuis et les dépits qu'ils vous ont faits ; car sans faute nous les combattrons. » Et cils qui l'avaient entendu répondaient : « Dieu y ait part! tout ce verrons-nous volontiers. »

Comment les quatre chevaliers dessus dits rapportèrent le convenant de» Anglau au roi de France. — ( Chap. 31. )

En ces paroles que le roi de France disait et montrait à ses gens pour eux encourager , vinrent les quatre chevaliers dessus nom mes , et fendirent la presse et s'arrêtèrent devant le roi. Là étaien t le connétable de France et les deux maréchaux , et grand'foison de bonne chevalerie , tous venus et arrêtés pour savoir comment on se combattrait. Le roi demanda aux dessusdits tout haut : « Seigneurs, quelles nouvelles? » — « Sire , bonnes ; si aurez , js'il platt à Dieu , une bonne journée sur vos ennemis. » — « Telle Fespérons-nous à avoir , par la grâce de Dieu , répondit le roi. Or nous dites la manière 'de leur convenant, et comment nous les pourrons combattre. « Adonc , répondit messlre Eustache de Ribeumont pour tous , si comme je fus informé ; car ils lui en avaient prié et chargé , et dit ainsi : « Sire , nous avons vu et considéré les Anglais ; si peuvent être par estimation deux mille hommes d'armes , quatre mille archers et

quinze cents brigands. » — « Et comment gisent-ils^ » clit le roi ?» — « Sire, répondit messire Eustaehe, ils sont en très- fort lieu , et ne pouvons voir ni imaginer qu'ils aient que une bataille ; mais trop bellement et trop sagement Tont-ils ordonnée ; et ont pris le long d'un chemin fortifié malement de haies et de buissons, et ont vêtu celle baie d'une part et d'autre de leurs archers; tel* lement que on ne peut entrer ni chevaucher en leur chemin fors que parmi eux. Si convient-il aller celle voie, si on les veut combattre. En celle haie n'a que une seule entrée et issue, où espoir quatre hommes d'armes, ainsi que au chemin, pourraient chevaucher de front. Au coron d'icelle haie , entre vignes et espinettes où on ne peut aller ni chevaucher , sont leurs gens d'armes , tous à pied ; et ont mis les gens d'armes tout devant eux leurs archers en manière d'une hersé : dont c'est trop sagement ouvré, ce nous semble ; car qui voudra on pourra venir par fait d'armes jusques à eux , il n'y entrera nullement , fors que parn^i ces archers qui ne seront mie légers à déconfire.»

Adone parla le roi , et dit : « Messire Eustache , et comment y conseillez-vous à aller ? » Donc répondit le chevalier, et dit : « Sire, tout à pied, excepté trois cents armures de fer des vôtres, tous des plus apperts et hardis^ durs et forts, et entreprenants de votre ost , et bien montés sur fleur de coursiers , pour dérompre et ouvrir ces archers , et puis vos batailles et gens d'armes vilement suivre tous à pied , et venir sur ces gens d'armes main à main, et eux combattre de grand'volonté. Cest tout le conseil que de mon avis je puis donner ni imaginer; et qui mieux y scet , si le die. » Ce conseil et avis plut grandement au roi de France, et dit que ainsi serait-il fait.

Adoncques , par le commandement du roi , sur cet arrêt , se départirent les deux maréchaux ,et chevauchèrent de bataille en bataille , et trièrent et élurent et dessevrèrent à leur avis , par droite élection, jusques à trois cents chevaliers et écuyers , les plus roides et plus apperts de tout l'ost, et chacun d'eux monté sur fleur de coursiers et armé de toutes pièces. Et tantôt après fut ordonnée la bataille des Allemands ; et devaient demeurer à dieval pour conforter les maréchaux , dont le comte de Sarrebrueho, le comte de Nido (Nidau), le comte Jean de Nasço (Nassau i*)^

gl

DB froissabt; 105

étaient meneurs et conâuiseurs. Là était et fut le roi Jean de Fran* ce, armé lui vingtième de sesparemens ; et avait recommandé son ainsné fils en la garde du seigneur de Saint-Venant , de monseigneur de Landas et de messire Thibaut de Yodenày; et ses autres trois fils puisnés, Louis, Jean et Philippe , en la garde d'autres bons chevaliers et écuyers ; et portait la souveraine bannière du roi messire Geoffroy de Chargny , pour le plus prud'homme de tous les autres et le plus vaillant ; et était messire Regnault de Cervolle, dit Archiprétre, armé des armures du jeune comte d'Alençon.

Comment le cardinal 4e Pierregort se mit en grand'peine d^accorder le roi de France et le prince de Galles. — ( Chap . 32 . )

Quand les batailles du roi furent ordonnées et appareillées , et chacun sire dessous sa bannière et entre ses gens , et savait aussi chacun quelle chose il devait faire, on fit commandement de par le roi que chacun allât à pied , excepté ceux qui ordonnés étaient avec les maréchaux pour ouvrir et fendre les archers ; et que tous ceux qui lances avaient, les retaillassent au volume de cinq pieds, par quoi on s'en pût mieux aider , et que tous aussi ôtassent leurs éperons. Cette ordonnance fut tenue ; car elle sembla à tout homme belle et bonne.

Ainsi que ils devaient approcher, et étaient, par semblant, en grapd' volonté de requerre leurs ennemis , vint le cardinal de Pierregort férant et battant devant le roi ; et s'était parti moult . matin de Poitiers ; et s'inclina devant le roi moult bas , en cause d'humilité , et lui pria à jointes mains , pour si haut seigneur que Dieu est, qu'il se voulût abstenir et affréner un petit tant qu'il eût parlé à lui. Le roi de France, qui était assez descendant à toutes voies de raison, lui accorda, et dit : « Volontiers : que vous plaît-il à dire? » . — « Très-cher sire, dit le cardinal , vous avez ci toute la fleur de la chevalerie de votre royaume assemblée contre une poignée de gens que les Anglais sont au regard de vous; et si vous les pouvez avoir, et qu'ils se mettent en votre merci sans bataille, il vous serait plus honorable et profitable à avoir par cette manière , que d'aventurer si noble chevalerie et si grand' que

gi

10G CHBOr^IQUES

VOUS avez ci : si vous prie , au nom de Dieu et d'humilité , que je puisse chevaueher devers le prince, et lui montrer eu quel danger vous le tenez. » Encore lui accorda le roi, et lui dit : « Sire, il nous plalt bien , mais retournez tantôt. » A ces paroles se partit le cardinal du roi de Fraoce, et s*en viot moult hâtivement devers le prince ; qui était entre ses gens tout à pied , au fort d'une vigne, tout conforté par semblant d'attendre la puis-" sance du roi de France. Sitôt que le cardinal fut venu , il descendit à terre , et ^e traist devers le prince , qui moult bénignement le recueillit ; et lui dit le cardinal , quand il l'eut salué et incliné : « Certes, beau fils , si vous aviez justement considéré et Imaginé la puissance du roi de France , vous me laisseriez convenir de vous accorder envers lui, si je pouvais.» Donc répondit le prince , qui était lors un jeune homme, et dit : « Sire , l'honneur de moi sauve et de mes gens , je voudrais bien encheoir en toutes voies de raison. » Adoncques répondit le cardinal : « Beau fils , vous dites bien , et je vous accorderai si je puis; car ce serait grand'pitié si tant de Ixmnes gens qui ci sont , et que vous êtes d'un côté et d'autre , venaient ensemble par bataille ; trop y pourrait grand meschef avenir. »

A ces mots se partit le cardinal du prince , sans plus rien dire; et s'en revmt arrière devers le roi de France, et commença à entamer traités d'accord, et à mettre paroles ayant, et à dire au roi , pour lui mieux atraire à son intention : « Sire , vous ne vous avez que faire de trop hâter pour eux combattre ; car ils sont tous vôtres sans coup férir, ni ils ne vous peuvent fuir, ni échapper, ni éloigner : si vous prie que huy tant seulement, et demain jusques à soleil levant, vous leur accordez répit et souffrance. »

Adoncques commença le roi de France à muser un petit , et ne voulut mie ce répit accorder à la première prière du cardinal, ni à la seconde; car une partie de ceux de son conseil ne s'y consentaient point , et par espécial messire Ëustache de Ribenmont et messire Jean de Landas , qui étaient moult secrets du roi. Mais le dit cardinal, qui s'en ensonniait en es* pèce de bien, pria tant et prêcha le roi de France, que il se . consentit, et donna et accorda le répit à durer le dimanche tout U jour et lendemain jusques à soleil levant ; et le rapporta aÎLSi

DE FROISSABT. t07

le dit fardiual inoult vitement au prince et à ses gens , qui n'tn furent mie courroucTés , pourtant que toudis s'efforçaient eux d'avis et d'ordonnance.

Adonc fit le roi de France tendre sur les champs, au propre lieu où il avait le répit accordé , un pavillon de vermeil samis moult cointeet moult riche; et donna congé à toutes gens de retraire chacun en son logis, excepté la bataille du connétable et des^ maréchaux. Si. étaient, de-lès le roi, ses enfants et les plus grands de son lignage, h qui il prenait conseil de ses besognes.

Ainsi ce dimanche toute jour chevaucha et travailla le cardinal de Tun à l'autre; et les eût volontiers accordés si il eût pu ; mais il trouvait le roi de France et son conseil si froids qu'ils ne voulaient aucunement descendre à accord , si ils n'avaient des cinq les quatre , et que le princa et ses gens se rendissent simplement , ce que ils ne eussent jamais fait. Si y eut offres et paroles plusieurs, et de divers propos mis avant. Et me fut dit jadis des gens dudit cardinal de Pierregort , qui là furent ptésents, et qui bien en cuidaient savoir aucune chose , que le prince offrait à rendre au roi de France tout ce que conquis avait en ce voyage, villes et châteaux, et quitter tous prisonniers que il et ses gens avaient pris, et jurer à soi non armer contre le royaume de France sept ans tout entiers. Mais le roi de France et son conseil n'en voulurent rien faire ; et furent longuement sur cet état : que le prince et cent chevaliers des siens se venissent mettre en la prison du roi de France , autrement on ne les voulait' mie laisser passer; lequel traité le prince de Galles et son conseil n'eussent jamais accordé.

Comment meflsire Itaû (|e Clermont, maréchal de France , et meâsire .rean Chandos eurent grosses paroles ensemble. — ( Chap. 33. )

Entrementes que le cardinal de Pierregort portait les paroles et chevauchait de l'un à Tautre , en nom de bien , et que le répit durait , étaient aucuns jeunes clievaliers bachelereux et amoureux , tant de la partie des Français comme des Anglais , qui chevauchèrent ce jour en costîant les batailles ; les Français

108 CRRONIQUBS

poui^ aviser et imaginer le convenant des Anglais; et les chevaliers d'Angleterre celai des Français, ainsi que en telles besognes telles choses aviennent. Donc il avint queinessire Jean Chandos, qui était preux chevalier, gentil et noble de cœur, et de sens Imaginatif, avait ce jour chevatiché et costiésur aile durement la bataille du roi de France, et avait pris grand' plaisance au regarder, pourtant qu'il y véait si grand'foison de noble chevalerie friquement armée et appareillée; et disait et devisait en soi-même : « Ne plaise jà à Dieu que nous partions sans combattre! car si nous sommes prison déconfits de si belles gens d'armes et de si grand foison comme j'en vois contre nous, nous n'y devrons avoir point de blâme ; et si la journée était pour nous , et que fortune Je veuille consentir, nous serons les plus honorés gens du monde. »

Tout en telle manière que messire Jean Chandos avait chevauché et considéré une partie du convenant des Français , en était avenu à l'un des maréchaux de France , messire Jean de Clermont; et tant chevauchèrent ces deux chevaliers, qu'ils se trouvèrent et encontrèrent d'aventure; et là eut grosses paroles et reproches moult félonnesses entre eux. Je vous dirai pourquoi. Ces deux chevaliers, qui étaient jeunes et amoureux, on le peut et doit-on ainsi entendre , portaient chacun une même devise d'une bleue dame, ouvrée de bordure au ray d'un soleil, sur le senestre bras; et toujours était dessus leurs plus hauts vêtements , en quelque état qu'ils fussent. Si ne plut mie adonc à messire Jean de Clermont ce qu'il vît porter sa devise à messire Jean Chandos; et s'arrêta tout coi devant lui, et lui dit : « Chandos, aussi vous désirais-je à voir età encontrer : depuis quand avez- vous empris à porter ma devise? » — « Et vous la mienne ? ce répondit messire Jean Chandos. Car autant bien est-elle mienne comme vôtre. » — « Je vous le nie, dit messire Jean de Germont ; et si la souffrance ne fût entre les nôtres et les vôtres, je le vous montrasse tantôt que vous n'avez nulle cause de la porter. 5 — « Ha ! ce répondit niessire Jean Chandos , demain , au matin, vous me trouverez tout appareillé du défendre, et de prouver par fait d'armes que ^ussi bien est-elle mienne comme .vôtre. » A ces paroles ils passèrent outre ; et dit

gl

DB FROTSSÀBT. 109

encore messire Jean de Clermont , en ramponnant plus avant messire Jean Chandos : •« Chandost Chandos! ce sont bien des pompes de vous Anglais, qui ne savent aviser rien de nouvel; maïs quant qu'ils voient leur est beL »

Il n^ eut adoncques plus dit ni plus fait : chacun s'en retourna devers ses gens^ et demeura la chose en cet état.

Comment les Anglais firent fossoyer et haier leurs archers; et comment 1« cardinal de Pierregort prit congé du roi de France et du prince de Galles. — ( Chap. 54. )

Vous avez bien ouï conter ci-dessus comment le cardinal de Pierregort se mit en peine ^ ce dimanche tout le jour, de chevaucher de l'un à l'autre pour accorder ces deux seigneurs , le roi de France et le prince de Galles : mais il n'en put à chef venir, et furent basses vespres quand il se partit et rentra en Poitiers.

Ce dimanche se tinrent les Français tout le jour sur les champs, et au soir ils se trairent en leur logis , et se aisèrent de ce qu'ils eurent. Us avaient bien de quoi, vivres et pourvéances, assez largement; et les Anglais en avaient grand' deffaute. C'était la chose qui plus les ébahissait; car ils ne savaient où ni quel part aller fourrager, si fort leur était le pas clos; ni ils ne pouvaient partir de là sans le danger des Français. Au voir dire , ils ne ressoignaient point tant la bataille comme ils faisaient ce que on ne les tenist en cel état , ainsi comme pour assiégés et affomés.

Le dimanche tout le jour, entendirent eux parfaitement à leur besogne , et le passèrent au plus bel qu'ils purent, et firent fossoyer et haier leurs archers autour d'eux , pour être plus forts. Quand vint le lundi au matin , le prince et ses gens furent tous tantôt appareillés et mis en ordonnance , ainsi comme devant, sans eux desroyer ni effrayer; et en telle manière firent les Français. Environ soleil levant, ce lundi matin, revint le dit cardinal de Pierregort en Tost de l'un et de Tautre , et les cuida par son prêchement accorder : mais il ne put ; et lui fut dit ireusement des Français que il retournât à Poitiers , ou là où il lui

FUOISSABT. 10

gl

110 GHAONIQUBS

plairait , et que plus ne portât aucunes paroles de traité ni d'aceord; car il lui en pourrait bien mal prendre. Le cardinal, qui s*en ensonniait en espèce de bien, ne se voult pas bouter en péril, mais prit congé du roi de France; car il vit bien qu*il se travaillait en vain ; et s'en vint au départir devers le prince , et lui dit : « Beau fils, faites ce que vous pourrez; il vous faut combattre; ni je ne puis trouver nulle grâce d'accord ni de paix devers le roi de France. » Cette dernière parole enfélonnit et encouragea grandement le cœur du prince, et répondit : « C'est bien Tintention de nous et des nôtres ; et Dieu veuille aider le droit! »

Ainsi se partit le cardinal du prince, et retourna à Poitiers. En sa compagnie avait aucuns apperts écuyers et hommes d'armes qui étaient plus favorables au roi que au prince. Quand ils vi* rent que on se combattrait , ils se emblèrent de leur maître et se boutèrent en la route des Français, et firent leur souverain du châtelain Ki'Amposte , qui était pour le temps de l'hôtel dudit cardinal , et vaillant homme d'armes durement. Et de ce ne se aperçut point le cardinal , ni n'en sut hen jusques à ce qu'il fût revenu à Poitiers ; car si il l'eût su , il ne l'eût aucunement souffert, pourtant qu'il avait été traiteur de apaiser , si il eût pu , l'une partie et l'autre.

Or parlerons un petit de l'ordonnance des Anglais, aussi bien qu'avons fait de celle des Français.

Comment le prince ordonna ses gens pour combattre, et ci s'ensuivent les noms des vaillants seigneurs et chevaliers qui de-lès lui étaient. — (Chap.35.)

L'ordonnance du prince de Galles était auques telle comme les quatre chevaliers de France dessus nommés rapportèrent en certaineté au roi , fors tant que depuis ils avaient ordonné aucuns apperts chevaliers pour demeurer à.chevalcontre la bataille des maréchaux de France ; et avaient encore , sur leur dextre côté, sur une montagne qui n'était pas trop roide à monter, ordonné trois cents hommes à cheval et autant d'archers tous à cheval , pour costier à la couverte toute cette montagne, et venir

gl

DB FB0I8SART. fil

autour sur aile férir en la bataille du duc de Normandie , qui était en sa bataille à pied desspus celle montagne. Tout ce était qu'ils avaient fait de nouvel. Et se tenait le prince et sa grosse bataille au fond de ces vignes , tous armés , leurs chevaux assez près d'eux pour tantôt monter, si il était besoin; et étaient fortiOés et encfos, au plus faible lès , de leur charroi et de tout leur harnais : si ne les pouvait-on approcher de ce côté.

Or vous vueil-je nommer des plus renommés chevaliers d'Angleterre et de Gascogne qui étaient là adonc de-lès le prince de Galles. Premièrement, le comte de Warvich , le comte de Suffolch, maréchal de l'ost; le comte de Sallebrin (Salisbury) et le comte d'Oskesufforch (Oxford) ; messire Jean Chandos , mess ire Richard de Stanford , messire Regnault de Cobehen (Cobham ) , messire Edouard seigneur Despenser (Spenser) , messire Jacques d' Audelée (Audley) , et messire Pierre son frère , le seigneur de Bercler (Berkley) , le seigneur de Basset , messire Guillaume Fitz-Warine, le seigneur de la Ware, le seigneur de Manne, le seigneur de Villebi (Willoughby), messire Bertdcmy de Bruwes , le seigneur de Felleton , messire Richard de Pennebruge , messire Etienne de Consentou , le seigneur de Braseton , et plusieurs autres : Gascons , le seigneur de Labret , le seigneur de Pommiers , messire Helie et messire Aymond de Pommiers, le seigneur de Languerën, messire Jean de Grailly, captai de Buch , messire Jean de Chaumont , le seigneur de l'Ësparre, le seigneur de Mucidan, le seigneur deCurton, le seigneur de Rozem , le seigneur de Condom , le seigneur de Montferrant , le seigneur de Landuras, monseigneur le Souldich de l'Estrade, et aussi des autres, que je ne puis mie tous nommer : Hainuyers , messire Ëustached'Aubrecicourt et messire Jean de Ghistelles; et deux autres bons chevaliers étrangers , messire Daniel Pasele etDeuis de^orbeke.

Si vous dis pour vérité que le prince de Galles avait là avec lui droite fleur de chevalerie, combien qu'ils ne fussent pas grand*foison; car ils n'étaient, à tout compter, pas plus haut de huit mille hommes ; et les Français étaient bien cinquante mille combattants , dont il y avait ni us de trois mille chevaliers.

112 CHBOTÏIQDES

Gomment le prince de Gadles reconforta sagement ses gens, et comment messire Jacques d'Audelée requit au prince qu'il ccnpnençât la bataille, lequelluiaccorda.— (Chap. 36. ) ' ^

Quand ce jeune homme, le prinee de Galles, vit que combattre le convenait, et que le cardinal de Pierregort sans rien exploiter s'en r'allait, et que le roi de France, son adversaire, moult peu les prisait et armait , si se reconforta en soi-même , et reconforta moult sagement ses gens , et leur dit : a Beaux seigneurs, si nous sommes un petit contre la puissance de nos ennemis , si ne nous en ébahissons mie pour ce, car la vertu ni la victoire ne gît mie en grand peuple , mais là où Dieu la veut envoyer. Si il avient ainsi que la journée soit pour nous , nous serons les plus honorés dû monde; si nous sommes morts, j'ai encore monseigneur mon père et deux beaux-firères, et aussi vous avez de bons amis, qui nous contrevengeront : si vous prie que vous vouliez huy entendre à bien combattre ; car s'il plaît à Dieu et à saint George, vous me verrez huy bon chevalier. » De ces paroles et de plusieurs autres belles raisons que le prince démontra ce jour à ses gens , et fit démontrer par ses maréchaux , étaient-ils tous confortés.

De-lès le prince, pour le garder et conseiller, était messire Jean Gbandos ; ni oncques le jour ne s'en partit , pour chose qui lui avint. Aussi s'y était tenu un grand temps messire Jacques d'Audelée , par lequel conseil, le dimanche, tout le jour, la plus grand'partie de l'ordonnance de leurs batailles était faite; car il était sage et vaillant chevalier durement , et bien le montra ce jour que on se combattit, si comme je vous dirai. Messire Jacques d'Audelée tenait en vœu, grand temps avait passé, que si il se trouvait jamais en besogne , là où le roi d'Angleterre ou l'un de ses enfants fût et bataille adressât, que ce serait le premier assaillant et le mieux combattant de son côté ^ ou il demeurerait en la peine. Adonc, quand il vit que on se combattrait et que le prince de Galles , fils ainsné du roi , était là , si en fut tout réjoui, pourtant qu'il se voulait acquitter à son loyal pouvoir de accomplir son vœu; et s'en vint devers le prince, et lui dit : « Monseigneur, j'ai toujours servi loyaument monseigneur votre père et vous aussi, et ferai tant comme je vivrai. Cher

DE FROISSABT. fl8

sire, je le vous montre pourtant que jadis je vouai que la première besogne où le roi votre père ou l'un de ses fils serait , je serais le premier assaillant et combattant; si vous prie chèrement , en guerdon des services que je fis oncques au roi votre père et à vous aussi, que vous me donnez congé que de vous, à mon honneur, je me puisse partir, et mettre en état d'accomplir mon vœu\ »

Le prince, qui considéra la bonté du chevalier et la grand'volonté qu'il avait de requerre ses ennemis, lui accorda liement, et lui dit : « Messire Jacques, Dieu vous doint huy grâce et pouvoir d'être le meilleur des autres ! » Adonc lui bailla-t-il sa main , et se partit ledit chevalier du prince ; et se mit au premier front de toutes les batailles, accompagné tant seulement de quatre moult vaillants écuyers qu'il avait priés et retenus pour son corps garder et conduire; et s'en vint tout devant le dit chevalier combattre et envahir la bataille des maréchaux de France ; et assembla à monseigneur Amoul d'Andrehen et à sa route , et là fit-il merveilles d'armes , si comme vous orrez recorder en l^état de la bataille.

D'autre part aussi, messire Eustache d'Aubrecicourt, qui, à ce jour, était jeune bachelier, et en grand désir d'acquérir grâce et prix en armes, mit et rendit grand' peine qu'il fût des premiers assaillants : si le fut, ou auques près, à l'heure que messire Jacques d'Audelée s'avança premier de requerre ses ennemis ; mais il en chéy à niessire Eustache , ainsi que je vous dirai.

Vous avez ci-dessus assez ouï recorder, en l'ordonnance des batailles aux Français , que les Allemands qui costiaient les maréchaux demeurèrent tous à cheval. Messire Eustache d'Aubrecicourt, qui était à cheval, baissa son glaive et embrassa sa targe, et iérït cheval des éperons, et vint entre les batailles. Adonc un chevalier d'Allemaigne qui s'appelait et nommait messire Louis de Recombes, et portait un écu d'argent à cinq roses de gueules (et messire Eustache d'hermine à deux hamèdes de gueules), vit venir messire Eustache, si issit de son conroi de la route du comte Jean de Nasço dessous qui il était , et baissa son glaive , et s'en vint adresser audit messire Eustache. Si se consuirent de plein eslai et se portèrent par terre ; et fut le che-

Jo.

valier allemand navré en Tépaule : si ne se releva mie sitôt que messire Ëustache fit. Quand messire Eustache fut levé, il prit son glaive et s'en vint sur le chevalier qui là gisait, en grand'volonté de le requerre et assaillir : mais il n'en eut mie le loisir, car ils vinrent sur lui cinq hommes d'armes allemands qui le portèrent par terre. I.à fut-il tellement pressé et point aidé de ses gens , que il fut pris et emmené prisonnier entre les gens du dit comte Jean de Nasço, qui n'en firent adonc nul compte; et ne sais si ils lui firent jurer prison; mais ils le lièrent sur un char avecques leur harnais.

Assez tôt après la prise d'Eustache d'Aubrecicourt , se commença le estour de toutes parts; et jà était approchée et commencée la bataille des maréchaux ; et chevauchèrent avant ceux qui devaient rompre la bataille des archers , et entrèrent tous à cheval au chemin où la grosse iiaie et épaisse était de deux côtés. Sitôt que ces gens d'armes furent là embattus , archers commencèrent à traire à exploit, et à mettre main en œuvre à deux côtés de la haie, et à verser chevaux , et à enfiler tout dedans de ces longues sajettes barbues. Ces chevaux , qui traits étaient , et qui les fers de ces longues sajettes sentaient et ressoignaient , ne voulaient avant aller, et se tournaient l'un de travers, l'autre de côté, ou ils chéaient et trébuchaient dessous leurs maîtres , qui ne se pouvaient aider ni relever ; ni oncqiies la dite bataille des maréchaux ne put approcher la bataille du prince. Il y eut bien aucuns chevaliers et écuyer^ bien montés , qui par force de chevaux passèrent outre et rompirent la haye , et cuidèrent approcher la bataille du prince ; roats^ils ne purent.

Messire Jacques d'Audelée , en la garde de ses quatre écuyers et l'épée en la main , si comme dessus est dit, était au premier front de cette bataille , et trop en sus de tous les autres , et là faisait merveilles d'armes; et s'en vint par grand' vaillance combattre sous la bannière de monseigneur Arnoul d'Andrehen , maréchal de France , un mouh: hardi et vaillant chevalier ; et se combattirent grand temps ensemble. Et là fut durement navré ledit messire Arnoul ; car la bataille des maréchaux fut tantôt toute déroutée Bt déconfite par le trait des archers, si comme cidessus est dit , avec l'aide des hommes d'armes qui se boutaient

gl

DE FBOÏSSABT. 1 (5

entre eux quand ils étaient abattus , et les prenaient et occiai^t à volonté. Là fut pris messire Arnoul d'Andrehen\ mais ce fut d'autres gens que de messire Jacques d'Audelée , ni des quatre écuyers, qui de-lès lui étaient; car oncques le dit chevalier ne prit prisonnier la journée , ni entendit à prendre, mais toujours à combattre et à aller avant sur^es ennemis.

Gomment messire Jean deClermont, maréchal de France^ fut occis, et commcu t ceux de la bataille du duc de Normandie s'enfuirent. — ( Chap. 37. )

D'autre part, messire Jean de Clermont, maréchal de France et moult vaillant et gentil chevalier, se combattait dessous sa bannière , et y fit assez d'armes tant qu il put durer; mais il fut abattu, ni oncques puis ne se put relever, ni venir à rançon. Là fut-il mort et occis en servant son seigneur. Et voulurent bien maintenir et dire les aucuns que ce fut pour les paroles qu'il avait eues, la journée devant, à messire Jean Chandos. A peine vit oncques homme avenir en peu d'heures si grand meschef sur gens d*armes et bons combattants, que il avint sur la bataille des maréchaux de France; car ils fondaient l'un sur l'autre, et ne pouvaient aller avant. Ceux qui derrière étaient et qui le meschef véaient, et qui avant passer ne pouvaient , reculaient et venaient sur la bataille du duc de Normandie , qui était grand' et espaisse pardevant : mais tôt fut éc^aircie et despaissie par derrière, quand ils entendirent que les maréchaux étaient déconfits; et montèrent à cheval le plus, et s'en partirent; car il descendit une route d'Anglais d'une montagne , en costiant les batailles, tous montés à cheval, et grand'foison d'archers aussi devant eux , et s'en vinrent férir sur aile sur la bataille du duc de Normandie. Au voir dire, les archers d'Angleterre portèrent très-grand avantage à leurs gens , et trop ébahirent les Français, car ils traiaient si ouniement et si épaissement, que les Français ne savaient de quel côté entendre qu'ils ne fussent atteints du trait ; et toujours se avançaient les Anglais , et petit à petit conquéraient terre.

yGoode

Comment le prince de Galles, quand il Tit la bataille da dac de Normandie branler, commanda à ses gens chevaucher avant. -> (Chap. 58.)

Quand les gens d'armes virent que cette première bataille était déconfite, et que la bataille du duc de Normandie branlait 3t se commençait à ouvrir, si leur vint et recrut force , haleine et courage trop grossement; et montèrent erraument tous à cheval qu'ils avaient ordonnés et pourvus à demeurer de- lès eux. Quand ils furent tous montés et bien en hâte, ils se remirent tous ensemble et commencèrent à écrier à haute voix , pour plus ébahir leurs ennemis : « Saint George! Guyenne! » Là, dit messire Jean Chandos au prince un grand mot et honorable : « Sire,. sire, chevauchez avant! la journée est vôtre; Dieu sera huy en votre main; adressons nous devers votre adversaire le rôî de France, car celle part git tout le fort de la besogne. Bien sçais que par vaillance il ne fuira point; si nous demeurera, s'U plaît à Dieu et à saint George , mais qu'il soit combattu ; et vous dites or-ains que huy on vçus verrait bon chevalier. » Ces paroles évertuèrent si le prince, qu'il dit tout en haut : « Jean, allons, allons; vous ne me verrez mais huy retourner, mais toujours chevaucher avant. » Adoncques dit-il à sa bannière : « Chevauchez avant, bannière, au nom de Dieu et de saint George ! » £t le chevalier qui la portait fit le commandement du prince. Là fut la presse et l'enchas grand et périlleux ; et maints hommes y finrent renversés. Si sachez que qui était chu il ne se pouvait relever, si il n'était trop bien aidé.

Ainsi que le prince et sa bannière chevauchait en entrant en ses ennemis, et que ses gens le suivaient, il regarda sur destre de-lès un petit buisson : si vit messire Robert de Duras, qui là gisait mort, et sa bannière de-lès lui, qui était de France au sautoir de gueules, et bien dix ou douze des siens à l'enviroo. Si commanda à deux de ses écuyers et à trois archers : n Mettez le corps de ce chevalier sur une targe , et le portez à Poitiers; si le présentez de par moi au cardinal do Pierregort, et dites-lui que je le salue à ces enseignes. » Les dessusdits varlets du prince firent tantôt et sans délai ce qu'il leur commanda.

Or vous dirai qui mut le prince à ce faire : les aucuns pourraient dire qu'il le fit par manière de dérision. On avait jà in-

DB FBOTSSART. 117

formé le prince que les gens du cardinal de Pierregort étaient demeurés sur les champs et eux armés contre lui, ce qui n'était mie appartenant ni droit fait d'armes : car gens d'Ëglise qui , pour bien, et sur traité de paix, vont et travellent de Tun à l'autre , ne se doivent point armer ni combattre pour l'un ni pour l'autre, par raison ; et pourtant que cils l'avaient fait, en était le prince courroucé sur {e cardinal, et lui envoya voiremcnt son neveu messire Robert de Duras , si comme ci-dessus est contenu. Et voulait au châtelain d'Amposte , qui là fut pris , faire trancher la tête ; et l'eût fait sans faute en son ire , pourtant qu'il était de la famille dudit cardinal , si n'eût été messire Jean Ghandos, qui le refréna par douces paroles, et lui dit : « Monseigneur, souffrez-vous et entendez à pli^s grand'chose que cette n'est ; espoir excusera le cardinal de Pierregort si bellement ses gens, que vous en serez tout content; » Ainsi passa le prince outre , et commanda que le dit châtelain fût bien gardé.

Comment le duc de Normandie et ses deax fcères se partirent de la bataille; et comment messire Jean de Landas et messire lliibautde Vodenay retournèrent à la bataille — (Chap. 39. )

Ainsi que la bataille des maréchaux fut toute perdue et découle sans recouvrer, et que celle du duc de Normandie se commença à dérompre et à ouvrir, et les plusieurs de ceux qui y étaient , et qui par raison combattre se devaient, se prirent à monter à cheval , à fuir et eux sauver, s'avancèrent Anglais qui là étaient tous montés, et s'adressèrent premièrement vers la bataille du duc d'Athènes , connétable de France. Là eut grand froissis et grand boutis , et maints hommes renversés par terre ; là écriaient les aucuns chevaliers et écuyers de France qui par troupeaux se combattaient : Montjoye ! saint Denis î et les Anglais : Saint George ! Guyenne ! Là était grandement prouesse remontrée ; car il n'y avait si petit qui ne vaulsist un homme d'armes. Et eurent adonc le prince et ses gens d'encontre la bataille des Allemands du comte de Sarbruche , du comte de I9asço et du comte de Nido et de leurs gens; mais ils ne du-

gi

fis GHE0N1QUES

rèreut mie grandement; ainçois furent eux reboutés et mis en

Là étaient archers d'Angleterre vîtes et légers de traire ouniement et si épaissement que nul ne se osait ni pouvait mettre en leur trait : si blessèrent et occirent de cette rencontre maints hommes qui ne purent Venir à rançon ni à merci. Là furent pris , assez en bon convenant , les trois comtes dessus nommés , et morts et pris maints chevaliers et écuyers de leur route. En ce poignis et recullis fiit rescous messire Eustache d'Aubrecicourt par ses gens qui le queraient , et qui prisonnier entre les Allemands le sentaient; et y rendit messire Jean de Ghistelle grand'peine ; et fut ledit messire Eustache remis à cheval. Depuis fit ce jour maintes appertises d'armes, et prit et fiança de bons prisonniers , dont il eut au temps avenir grand'finance, et qui moult lui aidèrent à avancer.

Quand la bataille du duc de Normandie , si comme je vous ai dit,%vit approcher si fortement les batailles du prince, qui jà avaient déconfit les maréchaux et les Allemands, et étaient entrés en chasse , si en fut la plus grand' partie tout ébahie , et entendirent les aucuns et presque tous à sauver, et les enfants du roi aussi, le duc de Normandie, le comte de Poitiers , le comte de Touraine, qui étaient pour ce temps moult jeunes et de petit avis : si cru—, rent légèrement ceux qui les gouvernaient (1). Toutefois messire Guichard d'Angle et messire Jean de Saintré , qui étaient de-lès le comte de Poitiers , ne voulurent mie retourner ni fuir, mais se boutèrent au plus fort de la bataille. Ainsi se partirent ,

(I) Le cootinaatear de Gnillaame de près les Grandes Chroniques, lorsque la

Nangis dit, en parlant de la prise du roi défaite des Français fut consommée , on

Jean et de Philippe, son Jeune fils : Çitod fit retirer de la mêlée le Dauphin et wê

vident primogenittu ejtu Karolus , dux frères (t. VI, p. 33 et 34). Ces mots, on fit

Normania , cum omnibus suis qui seeum retirer semblant dire qne les princes ne

in armis aderant , dimisit pralium et songeaient guère à leur sftretè. Et , en

récessif, et alU duo/rafres sui simiUter, effet, une curieuse lettre du comte d'Ar-

videlicetdux andegavensis et cornes pic- magnac, dont un fragment a été publié

tavensiSfilii régis, — M. Géraud, le der- par M. Lacabane (Dict. de la conversa-

nier et sarant éditeur de Guillaume de tion^ art. Charles F ), prouve qu'ils s'é-

Nangis , dit , à propos de ce passage : loignèrent du champ de bataille par or-

<c Ce futdonc seulement après la prise du dre exprès du roi Jean. » Voy. l'édition

roi et ta perte de la bataille que le duc de la Ckromkq^ de GuUlau$ne de NangiSy

de Normandie se retira, et non, comme publiée par M. Géraud pour la Société

le fait entendre Froissart, au commen- de l'histoire de France, t. Il, p. 240. cernent ou au milieu de l'action. I>'a-

DB FBOISSABT. » 119

par conseil, les trois enfants du roi, et avec eux plus de huit ceuts lances saines et entières, qui oncques n'approchèrent leurs en* nemis ; et prirent le chemin de Châuvigny.

Quand messire Jean de Landas , messire Thibaut de Vodenay , qui étaient maîtres et gouverneurs du duc Charles de Normandie, avecques le seigneur de Saint-Venant, eurent chevauché environ une grosse lieue en la compagnie dudit duc, ils prirent congé de lui , et prièrent au seigneur de Saint-Venant qtie point ne le voulsist laisser, mais mener à sauveté, et qu'il y acquerrait autant d'honneur à garder son corps , comme s'il demeurait en la bataille; mais les dessus dits voulaient retourner et venir de-lès le roi et eh sa bataille : et il leur répondit que ainsi fef aitil à son pouvoir. Ainsi retournèrent les deux chevaliers, et encontrèrent le duc d'Orléans et sa grosse bataille toute saine et toute entière , qui étaient partis et venus par derrière la bataille du roi. Bien est voir que plusieurs bons chevaliers et écuyers , quoique leurs seigneurs se partissent, ne se voulaient mie partir, mais eussent eu plus cher à mourir que il leur fdt reproché fuite.

Gomment le roi de France fit toutes ses gens aller à pied , lequel se combattait très-vaiilammrat comme bon chevalier ; et aussi faisaient ses gens. — (Ch^.40.)

Vous avez ci-dessus en cette histoire bien ouï parler de k bataille de Grécy , et comment fortune fut moult merveilleuse pour les Français : aussi à la bataille de Poitiers elle fut très-merveilleuse, diverse et très-félonnesse pour eux , et pareille à celle de Grécy , car les Français étaient bien de gens d*armes sept contre un. Or regardez si ce ne fut mie grand'infortuneté pour eux , quand ils ne purent obtenir la place contre leurs ennemis. Mais au voir dire , la bataille de Poitiers fut trop mieux combattue que celle de Grécy; et eurent toutes manières de gens d'armes mieux loisir d'aviser et considérer leurs ennemis, qu'ils n'eurent à Grécy; car la dite bataille de Grécy commença au vespre tout tard , sans arroi et sans ordonnance , et cette de Poitiers matin à heure de prime , et assez par bon

tâO • CHAONIQUES

convenant, si heur y eût été pour les Français. Et y avinrent trop plus de beaux et de grands faits d*armes sans comparaison qu'ils ne firent à Crécy , cotnbien que tant de grands chefis de pays n'y furent mie morts, comme ilâ furent à Crécy. Et se acquittèrent si loyalement envers leur seigneur tous ceux qui demeurèrent à Poitiers morts ou pris, que encore en sont les hoirs à honorer, et les vaillants hommes qui se combattirent à recomnbandèr. Ni on ne peut pas dire ni présumer que le roi Jean de France s'effrayât oncques de choses qu'il vit ni ouït dire; mais demeura et fut toujours bon chevalier et bien combattant , et ne montra pas semblant de fuir ni de reculer quand il dit à ses hommes : « A pied, à pied ! » et fit descendre tous ceux qui à cheval étaient, et il même se mita pied devant tous les siens, une hache de guerre en ses mains, et fit passer avant ses bannières au nom de Dieu et de saint Denis , dont messire Geoffroy de Chargoy portait la souveraine; et aussi par bon convenant la grosse bataille du roi s'en vint assembler aux Anglais. Là eut grand hutiii fier et crueux , et donnés et reçus maints horions de haches , d'épées et d'autres bâtons de guerre. Si assemblèrent le roi de France et messire Philippe son maiosné fils à la bataille des maréchaux d'Angleterre, le comte de Warvich et le comte de Suffolch ; et aussi y avait-il là des Gascons monseigneur le captai de Buch , le seigneur de Pommiers , messire Aymeri de Tarse , le seigneur de Mucidaiï , le seigneur de Longueren, le souldich de l'Estrade.

Bien avait sentiment et connaissance le roi de France que ses gens étaient en péril ; car il véait ses batailles ouvrir et branler, et bannières et pennons trébucher et reculer, et par la force de leurs ennemis reboutés : mais par fait d'armes il les cuida bien toutes recouvrer. Là criaient les Français : Montjoye ! saint Denis ! et les Anglais : Saint-George ! Guyenne ! Si revinrent ces deux chevaliers tout à temps qui laissé avaient la route du duc de Normandie , messire Jean de Landas et messire Thibaut de Vodenay : si se mirent tantôt à pied en la bataille du roi , et se combattirent depuis moult vaillamment. D'autre part se combattaient le duc d'Athènes , connétable de France , et ses gens ; et un petit plus dessus , le duc de Bourbon ,

gi

D£ FBOISSART, 121

avironné de bons chevaliers de son pays de Bourbonnais et de Picardie. D'autre lès , sur côtière, étaient les Poitevins , le sire de Pons, le sire de Partenay, le sire de Poiane, le sire de Tonnay-Boutonne, le sire de Surgères, messire Jean de Saintré, messire Guichard d* Angle , le sire d'Argenton , le sire de Liniéres , le sire de Montendre et plusieurs autres , le vicomte de Rochechouart et le vicomte d'Ausnay. Là était chevalerie démontrée et toute appertise d'armes faite ; car créez fermement que toute fleiir de chevalerie était d'une part et d'autre.

Là se combattirent vaillamment niessire Guichard de Beaujeu , le sire de Ghâteau-Villain , et plusieurs bons chevaliers et écuyers de Bourgogne. D'autre part , étaient le comte de Ventadour et de Montpensier, messire Jacques de Bourbon, en grand arroi, et aussi messire Jean d'Artois , et messire Jacques son frère, et messire Regnault de Cervoles, dit Archiprétre, armé pour le jeune comte d' Alençon.

Si y avait aussi d'Auvergne plusieurs grands barons et bons chevaliers , tels comme le seigneur de Mercueil (Mercœur?) , le seigneur de la Tour, le seigneur de Ghalençon, messire Guillaume de Montagu , le seigneur de Rochefort, le seigneur d'Apehier et le seigneur d'Apchon ; et de Limosin , le seigneur de Malval, le seigneur de Moreil , et le seigneur de Pierrebufière; et de Picardie , messire Guillaume de Neelle , messire Raoul de Rayneval, messire Geoffroy de Saint-Dizier, le seigneur de Helly , le seigneur de Monsault , le seigneur de Hangest , et plusieurs autres.

Encore en la bataille dudit roi était le comte de Douglas d'Ecosse , et se combattit un espace assez vaillamment ; mais quand il vit que la déconfiture se contournait du tout sur les Français^ il se partit et se sauva au mieux qu'il put; car nullement il n'eût voulu être pris ni échu es mains des Anglais ; mais eût eu plus cher à être occis sur la place , car pour certain il ne fût jamais venu à rançon.

122 GHBONIQUBS

Comment mettke Jacques d' Andelée en fïit mené de la batadlle moult navré ; et comment messire Jean Ghandos eiihorte le prince de chevaucher avants— CChap.4l.)

On De vous peut mie de tous parler, dire ni recorder : « Cil fit bien et dl fit mieux; » car trop y faudrait de paroles : non pourquant d'armes on ne se doit mie légèrement départir ni passer; mais il y eut là moult de bons chevaliers et écuyers d'un côté et d'autre, et bien le montrèrent; car ceux qui y furent morts et pris de la partie du roi de France ne daignèrent ohcques fuir, mais demeurèrent vaillamment^ de-lès leur seigneur, et hardiment se combattirent.

D'autre part , on vit chevaliers d'Angleterre et de Gascogne eux aventurer si très-hardiment, et si ordonnément chevaucher et requérir leurs ennemis, que merveilles serait à penser, et leurs corps au combattre abandonner ; et ne l'eurent mie davantage ; mais leur convmt moult de peines endurer et souf&ir ainçois qu'ils pussent en la bataille du roi entrer. Là étaient delès le prince et à son frein messire Jean Chandos , messiie Pierre d'Audelée, frère de messire Jacques d'Audelée, de qui nous avons parlé ci-dessus , qui fut des premiers assaillants , ainsi qu'il avait voué , et lequel avait jà tant fait d'armes par l'aide de ses quatre écuyers , que on le doit bien tenir et recommander pour preux; car il toudis, comme bon chevalier, était evXré au plus fort des batailles , et combattu si vaillamment que il y fut durement navré au corps, au chef et au visage; et tant que haleine et force lui purent durer, il se combattit et alla toujours devant , et tant que il fut moult essaigié. Adonc sur la fin de la bataille le prirent les quatre écuyers qui le gardaient , et l'amenèrent moult faiblement et fort navré au dehors des batailles , de-lès uoe haye , pour lui un petit refroidir et éventer; et le désarmèrent le plus doucement qu'ils purent, et entendirent à ses plaies bander et lier et recoudre les plus périlleuses.

Or reviendrons au prince de Galles, qui chevauchait avant, en combattant et occiant ses ennemis; de-lès lui messire Jean Chandos , par lequel conseil il ouvra et persévéra la journée ; et le gentil chevalier s'en acquitta si loyaunient , que oncques

DB PfiOISSABT. 123

il, n^entendit ce jour à prendre prisonnier ; mais disait en outre au prince : « Sire, chevauchez avant! Dieu est en votre main, la journée est vôtre. » Le prince , qui tendait à toute perfection d'honneur, chevauchait avant , sa bannière devant lui , et réconfortait ses gens là où il les véait ouvrir et branler, et y fut très-bon chevalier.

CoBunent le duc de Bourbon , le duc d'Athènes et plusieurs autres barons et chevaliers furent morts, et aussi plusieurs pris. — (Ghap. 42.)

Ce lundi fut la bataille des Anglais et des Français ,. assez près de Poitiers , moult dure et moult forte ; et y fut le roi Jean de France de son côté moult bon chevalier ; et si la quarte partie de ses gens l'eussent ressemblé , la journée eût été pour eux; mais il n'en avint mie ainsi. Toutefois les ducs , les comtes, les barons et les chevaliers etécuyers qui demeurèrent se acquittèrent à leur pouvoir bien et loyaument, et se combattirent tant que ils furent tous morts ou pris ; peu s'en sauvèrent de ceux qui descendirent à pied jus de leurs chevaux sur le sablon, de-lès le roi leur seigneur. Là furent occis, dont ce fîit pitié et dommage, le gentil duc de Bourbon qui s'appelait messire Pierre , et assez près de lui messire Guichard de Beaujeu et messire Jean de Landas ; et pris et durement navré F Archiprétre , messire Thibaut de Yodenay et messire Baudouin d'£nnequin ; morts, le duc d'Athènes connétable de France, et l'évéque de Châlons en Champagne; et d'autre part, pris le comte de Waudemont et de Joinville , et le comte de Ventadour, et cil de Vendôme; et ocds, un petit plus dessus, messire Guillaume de Neelle et messire Eustache de Ribeumont; et d'Auvergne^ le shrede la Tour, et messire Guillaume de Montagu; et pris, messire Louis de Maleval , le sire de Pierrebufïière , et le sire de Seregnac; et en celle empainte furent plus de deux cents chevaliers morts et pris.

D'autre part, se combattaient aucuns bons chevaliers de I^ormandie à une route d'Anglais; et là furent morts messire Grimouton de Chambli et monseigneur leBaudrain de la Heuse, et plusieurs autres qui étaient déroutés et se combattaient par

gi

troupeaux et par compagnies , ainsi que ils se trouvaient et recueillaient. Et tondis cheTauchait le prince et s'adressait vers la bataille du roi ; et la plus grand'partie des siens entendait à Êsiire la besogne à son profit et au mieux qu'ils pouvaient ; car tous ne pouvaient mie être ^semble. Si y eut ce jour faites maintes appertises d'armes, qui toutes ne vinrent mie à connaissance; car on ne peut pas tout voir ni savoir, ni les plus preux et les plus bardis aviser ni concevoir. Si en veuil parler au plus justement que je pourrai , selon ce que j'en fus depuis informé par les chevaliers et écuyers qui furent d'une part et d'autre.

Comment le sire de Renti ,«n fayant de la bataitte, prit vu chevalier anglais qui^ le poursuivait; et comment un écnyer de Picardie, par tel parti , prit le sire de Berder. — ( Chap. 43. )

Entre ces batailles et ces rencontres, et les chasses et les poursuites qui furent ce jour sur les champs, enchéy à messire Oudart de Renty ainsi que je vous dirai. Messire Oudart était parti de la bataille, car il véait bien qu'elle était perdue sans recouvrer : si ne se voult mie mettre au danger des Anglais là où il le put amender, et s'était jà bien éloigné d'une lieue. Si l'avait un chevalier d'Angleterre poursuivi une espace , la lance au poing, et écriait à la fois à messire Oudart : « Chevalier, retournez , car c'est grand'honte de ainsi fuir. » Messire Oudart, qui se sentait chassé, se vei^ogna et se arrêta tout coi, et mit l'épée en fautre, et dit à soi-même qu'il attendrait le chevalier d'Angleterre. Le chevalier anglais cuida venir dessus messire Oudart, et asseoir son glaive sur sa targe; mais il faillit^ car messire Oudart se détourna contre le coup, et ne faillit pas à asséner le chevalier anglais , mais le férit tellement de son épée en passant sur sou bassinet, qu'il l'étonna tout et l'abbatit jus à terre de son cheval , et se tint là tout coi une espace sans relever. Adonc mit pied à terre messire Oudart, et vint sur le chevalier qui là gisait, et lui appuya son épée sur la poitrine, et lui dit vraiment qu'il l'occirait s'il ne se rendait à lui et lui fiançait prison , rekcous ou non resceus. Le chevalier anglais ne se vit pas adoncques au dessus de la besogne, et se rendit audit messire

gi

DB FROISSÀBT. 125

Oudart pour son prisonnier, et s'en alla avecques hii, et depuis le rançonna bien et grandement.

Encore entre les batailles et au fort de la chasse avint une aussi belle aventure et plus grande à un écuyer de Picardie qui s'appelait Jean d'Ellenes, appert homme d'armes et sage et courtois durement. Il s'était ce jour combattu assez vaillamment en la bataille du roi ; si avait vu et conçu la déconfiture et la grand'pestillence qui y courait : et lui était si bien avenu que son page lui avait amené son coursier frais et nouveau, qui lui fit grand bien. Adonc était sur les champs le sire de Bercler, un jeune et appert chevalier, et qui ce jour avait levé bannière : si vit le convenant de Jean d'Ellenes , et issit très-appertement des conrois après lui, monté aussi sur fleur de coursier ; et pour faire plus grand'vaillance d'armes , il se sépara de sa troupe et voulut le dit Jean suivir tout seul , si comme il fit. Et cbevau* chèrent hors de toutes batailles moult loin , sans çux approcher, Jean d'Ellenes devant et le sire de Bercler après , qui mettait grand'peine à l'aconsuir. L'intention de Técuyer français était bien telle qu'il retournerait voirement , mais qu'il eût amené le chevalier encore un petit plus avant Et chevauchèrent , ainsi que par haleine de coursier, plus d'une grosse lieue , et éloignérent bien autant et plus toutes les batailles. Le sire de Bercler écriait à la fois à Jean d'Ellenes : « Retournez, retournez, homme d'armes ! ce n'est pas honneur ni prouesse de ainsi fuir. » Quand Fécuyer vit son tour et que temps fut, il tourna moult aigrement sur le chevalier, tout à un faix , l'épée au poing, et la mit dessous son bras en manière de glaive , et s'en vint en cel état sur le seigneur de Bercler, qui oncques ne le voult refuser, mais prit son épée qui était de Bordeaux , bonne et l^ère et roide assez , et l'empoigna par les bans , et levant la main pour jeter en passant à l'écuyer, et l'escouy , et laissa aller. Jean d'Ellenes , qui vit l'épée en volant venir sur lui , se détourna ; et perdit par celle voye l'Anglais son coup au dit écuyer. Mais Jean ne perdit point le sien ; mais atteignit en passant le chevalier au bras , tellement qu'il lui fit voler l'épée aux champs. Quand le sire de Bercler vit qu'il n'avait point d'épée et l'écuyer avait la sienne, si saillit jus de son coursier, et s'en vint

126 CHBONIQOES

^toutle petit pas là où son épée était : mais il n*y put oncques si tôt venir, que Jean d'EUenes ne le hâtât; et jeta par. avis si roidement son épée au dit chevalier qui était à terre , et l'atteignit dedans les cuissiens tellement, que Tépée, qui étoit roide et bien acérée de fort bras et de grand' volonté , entra es cuissiens et s'^^ cousit tout parmi les cuisses jusques aux hanches. De ce coup chéy le chevalier, qui fut durement navré et qui aider ne se pouvait. Quand Téouyer le vit en cel état, si descendit moult appertement de son coursier, et vint à Tépée du chevalier qui gisait à terre, et la prit; et puis tout le pas s'en vint sur le chevalier, et lui demanda s'il se voulait rendre , rescous ou non rescous. Le chevalier lui demanda son nom. Il dit : « On m'appelle Jean * d^Uenes ; et vous eonunent? » — « Certes , compain, répondit le chevalier, on m'appelle Thomas , et suis sire de Bercler, un moult beau châtel séant sur la rivière de Saveme , en la marche de Galles. » — « Sire de Bercler, dit l'éeuyer, vous serez mon prisonnier, si comme je vous ai dit , et je vous mettrai à sauveté et entendrai à vous guérir; car il me semble que vous êtes durement navré. » Le sire de Bercler répondit : « Je le vous accorde ainsi , voirement suis-je votre prisonnier, car vous m'avez loyaument conquis. » Là lui créanta-t-il sa foi que, rescous ou non rescous, il serait son prisonnier. Adonc traist Jean l'épée hors des cuissiens du chevalier : si demeura la plaie toute ouverte; mais Jean la banda et fit bien et bel au mieux qu'il put , et fit tant qu'il le remit sur son coursier, et l'emmena ce jour sur son coursier tout le pas jusques à Chasteauleraut ; et là séjourna-t-il plus de quinze jours, pour l'amour de lui, et le fit médeciner ; et quand il eut un peu mieux , il le mit en une litière et le fit amener tout souef en son hôtel en Picardie. Là fut-il plus d'un an , et tant qu'il fut bien guéri : mais il demeura affolé; et quand il partit, il paya six mille nobles; et devint le dit écuyer chevalier, pour le grand profit qu'il eut de son prisonnier, le seigneur de Bercler. Or, reviendrons- nous à la bataille de Poitiers.

DE FBOISSART. 127

Cooiment il y eot granâ'occiskm des Français (^vant la porte de Poitiers; et comment le roi Jean Tut pris. — (Cliap. 44. )

Ainsi aviennent souvent les fortunes en armes et en amours, plus heureuse9 et plus merveilleuses que on ne les pourrait ni oserait penser et souhaiter, tant en batailles et en rencontres , comme par follement chasser. Au voir dire, cette bataille qui fut assez près de Poitiers , es champs de Beauvoir et de Maupertuis, fut moult grande et moult périlleuse; et y purent bien avenir plusieurs grandes aventures et beaux faits d'armes qui ne vmrent mie tous à connaissance. Cette bataille fut très-bien combattue, bien poursuie et bien chevauchée pour les Anglais; et y souffrirent les combattants d'un côté et d'autre moult de peines. Là fit le roi Jean de sa main merveilles d'armes , et tenait la hache dont trop bien se défendait et combattait.

A la presse rompre et ouvrir furent pris assez près de lui le comte de Tancarville et messire Jacques de Bourbon , pour le temps comte de Ponthieu, et messire Jean d'Artois comte d'Eu ; et, d'autre part, un petit plus en sus, dessous le pennon dyi captai , messire Charles d'Artois et moult d'autres chevaliers. La chasse de la déconfiture dura jusques aux portes de Poitiers , et là eut grand'occision et grand abatis de gens d'armes et de chevaux ; car ceux de Poitiers refermèrent leurs portes , et ne laissaient nuliui entrer dedans : pourtant y eut-il sur la chaussée et devant la porte si grand' horribleté de gens occire, navrer et abattre, que merveilles serait à penser; et se rendaient les Français de si loin qu'ils pouvaient voir un Anglais ; et y eut là plusieurs Anglais, archers et autres, qui avaient quatre, cinq ou six prisonniers ; ni on n'ouït oncques de telle meschéance parler, comme il avint là sur eux.

Le sire de Pons, un grand baron de Poitou, fut là occis, et moult d'autres chevaliers et écuyers ; et pris le vicomte de Rochechouart, le sire de Poiane, et le sirë de Partenay; et de Xaintonge, le siredeMontendre; et pris messire Jean de Saintré , et tant battu que oncques puis n'eut santé ; si le tenait-on pour le meilleur et plus vaillant chevalier de France ; et laissé pour mort entre les morts, messire Guichard d'Angle, qui trop vaillamment se combattit celle journée.

gi

128 CHBONIQUBS

Là se combattit vailiainQient et assez près du roi messire Oeoffroy de Ghargny ; et était toute la presse et la huée sur lui , pourtant qu'il portait la souveraine bannière du roi ; et il même avait sa bannière sur les champs, qui était de gueules à trois écussons d'argent. Tant y survinrent Anglais et Gascons de toutes parts, que par force ils ouvrirent et rompirent la presse de la bataille du roi de France; et furent les Français si entouillés entre leurs ennemis, qu'il y avait bien, en tel lieu était et telle fois fut, cinq hommes d'armes sur un gentilhomme.

Là fut pris messire Baudouin d'Ennequin de messire Berthelemien de Bruhes; et fut occis messire Geoffroy de Ghargny, la bannière de France entre ses mains ; et pris le comte de Dampmartin de monseigneur Begnault de Gobehen. Là eut adoneques trop grand'presse et trop grand boutis sur le roi Jean , pour la convoitise de le prendre ; et le criaient ceuit qui le connaissaient, et qui le plus près de lui étaient : « Rendez-vous, rendez-vous! autrement vous êtes mort. » Là avait un chevalier de la nation de Saint-Omer, que on appelait monseigneur Denis de Mortbeque, et avait depuis cinq ans servi les Anglais, pour tant que il avait de sa jeunesse forfait lé royaume de France par guerre d'amis et d'un homicide qu'il avait fait à Saint-Omer, et était retenu du roi d'Angleterre aux sols et aux gages. Si chéy adoneques si bien à point au dit chevalier, que il était de-lès le roi de France et le plus prochain qui y fut , quand on tirait ainsi à le prendre : si se avance en la presse, à la force des bras et du corps , car il était grand et fort , et dit au roi , en bon Français, où le roi se arrêta plus que à autres : « Sire, sire , rendez-vous. » Le roi , qui se vit en dur parti et trop efforcé de ses ennemis, et aussi que la défense ne lui valait rien , demanda, en regardant le chevalier : « A qui me rendrai-je.^ à qui? Où est mon cousin le prince de Galles? Si je le véais, je parlerais. » — « Sire, répondit messire Denis, il n'est pas ci ; mais rendez-vous à moi , je vous mènerai devers lui. » — « Qui êtes-vous ? » dit le roi. « Sire , je suis Denis de Mortbeque , un chevalier d'Artois; mais je sers le roi d'Angleterre, pour ce que je ne puis au royaume de France demeurer, et que je y ai tout forfait le mien. » Adoncques répondit le roi de France, si comme je fus depuis informé , ou dut

gi

DE FBOISjBABT. 129

répondre : « Et je me rends à vous. » Et hii bailla son destre gant. Le cheyalier le prit, qui en eut grand'joie. Là eut grand'presse et grand tins entour le roi ; car chacun s*efforçaitde dire : « Je Tai pris , je l'ai pris. » Et ne pouvait le roi aller avant , ni messire Philippe soA mainsné fils.

Or lairons un petit à parler de ce touillement qui était sur le roi de France , et parlerons du prince de Galles et de la bataille.

Comment il y eut grand débat entre les Anglais et les Gascons sur la prise do roi Jean, et comment le prince envoya ses maréchaux pour savoir où il était.— (Chap. 43.)

Le prince de Galles, qui durement était hardi et courageux, le bassinet en la tête était comme un lion fel et crueux , et qui ce Jour avait pris grand' plaisance à combattre et à enchâsser ses ennemis, sur la fin de la bataille était durement échauffé; si que messire Jean Ghandos , qui toujours fut de-lès lui , ni oncques ce jour ne le laissa , lui dit : « Sire , c'est bon que vous vous arrêtez ci , et mettez votre bannière haut sur ce buisson ; si se retrairont vos gens qui sont durement épars; car. Dieu merci, la journée est vôtre , et je ne vois mais nulles bannières ni nuls pennons français ni conroi entre eux qui se puisse rejoindre; et si vous rafraîchirez un petit, car je vous vois moult échauffé. » A l'ordonnance de monseigneur Jean Ghandos s'accorda le prince, et fit sa bannière mettre sur un haut buisson, pour toutes gens recueillir, et corner ses ménestrels , et ôta son bassinet.

Tantôt furent ses chevaliers appareillés, ceux du corps et ceux de la chambre ; et tendit-on illecques un petit vermeil pavillon, où le prince entra ; et lui apporta-t-on à boire, et aux seigneurs qui étaient de-lès lui. Et toujours multipliaient-ils ; car ils revenaient de la chasse : si se arrêtaient là ou environ , et s'embesognaient entour leurs prisonniers.

Sitôt que les maréchaux tous deux revinrent, le comte de Warvich et le comte de Suffolch , le (grince leur demanda si ils savaient nulles nouvelles du roi de France. Ils répondirent : « Sire, nennil, bien certaines ; nous créons bien ainsi que il est mort ou pris ; car point n'est parti des batailles. » Adoncques le

130 GHaONIQUBS

prince dit en grand'bâte au comte de Warvieh et à monseigneur Regnault de Gobehen : « Je tous prie, partez de ci, et chevauchez si avant que à votre retour vous m'en sachiez à dire la vérité. B Ces deux seigneurs tantôt de rechef montèrent à cheval et se partirent du prince , et montèrent sur un tertre pour voir entour eux : si aperçurent une grand'flotte de gens d'armes tous à [Hed, et qui venaient moult lentement. Là était le roi de France en grand péril ; car Anglais et Gascons en étaient maîtres, et l'avaient jà toUu à monseigneur Denis de Mortbeque et moult éloigné de lui, et disaient les plus forts : « Je l'ai pris, je l'ai pris. » Toutesfois le roi de France, qui sentait l'envie que ils avaient entre eux sur lui , pour eschiver le péril , leur dit : « Seigneurs , seigneurs , moiez-moi courtoisement , et mon fils aussi , devers le prince mon cousin , et ne vous notez plus ensemble de ma prise, car je suis sire, et grand assez pour chacun de vous faire riche. » Ces paroles et autres que le roi lors leur dit , les saoula un petit ; mais néanmoins toujours recommençait leur riote, et n'allaient pied avant de terre que ils ne notassent. Les deux barons dessus nommés, quand ils virent celle foule et ces gens d'armes ainsi ensemble, s'avisèrent que ils se trairaient celle part : si férirent coursiers des éperons et vinrent jusques là, et demandèrent : « Qu'est-ce là ? qu'est-ce là ?» Il leur fut dit : « C'est le roi de France qui est pris, et le veulent avoir plus de dix cheva« liers et écuyers. » Adoncques, sans plus parler, les deux bar(»is rompirent, à force de chevaux , la presse , et firent toutes manières de gens aller arrière , et leur commandèrent , de par le prince et sur la tête, que tous se traïssent arrière et que nul ne l'approchât , si il n'y était ordonné et requis. Lors se partirent toutes gens qui n'osèrent ce commandement briser, et se tirèrent bien arrière du roi et des deux barons , qui tantôt descendirent à terre et inclinèrent le roi tout bas; lequel roi fut moult lie de leur venue; car ils le délivrèrent de grand danger.

Or vous parlerons un petit encore de l'ordonnance du prince qui était dedans son pavillon, et quelle chose il fit en attendant les chevaliers dessus nommés.

DE FBOISSABT. 181

GontfHeBt le prince donna à messire Jaccfiies d'Aodelée cinq cents marcs d'argent de revenue; et comment le roi de France fut présenté au prince. — (Chap. 46. )

Si très-tôt que le comte de Warvich et messire Regnault de Gobelien se furent partis du prince, si comme ci- dessus est contenu, le^prinoe demanda aux chevaliers qui entour lui étaient : a De messire James d'Audelée est-il nul qui en sache rien? » — « Oil, sire, répondirent aucuns chevaliers qui là étaient et qui vu Pavaient ; il est moult navré, et est couché en une litière assez près de ci. » — « Par ma foi , dit le prince, de sa navrure sîiis-je moult durement courroucé : mais je le verrais moult volontiers. Or sache-t-on , je vous prie , si il pourrait souffrir le apporter ci ? et si il ne peut , je Tirai voir, » Et y envoya deux chevaliers pour faire ce message. « Grands mercis, dit messire James, à monseigneur le prince, quand il lui plaît à souvenir d'un si petit bachelier que je suis. ». Adoncques appela-t-il de ses varlets jusques à huit, et se fit porter en sa litière là où le prince était. Quand le prince vit monseigneur James, si se abaissa sur lui , et lui fit grand'chère, et le reçut doucement, et lui dit ainsi : « Messire James, je vous dois bien honorer, car par votre vaillance et prouesse avez- vous huy acquis la grâce et la renommée de nous tous ; et y êtes tenu par certaine science pour le plus preux. » — « Monseigneur, répondit messhre James, vous pouvez dire ce qu'il vous plaît : je voudrais bien qu'il fût ainsi ; et si je me suis avancé pour vous servir et accomplir un vœu que je avais fait, on ne le me doit pas tourner à prouesse, mais à outrage. »

Adoncques répondit le prince, et dit : « Messire James , je et tous les autres vous tenons pour le meilleur de notre côté; et pour votre grâce accroître et que vous ayez mieux pour vous étoffer et suivir les armes , je vous retiens à toujours mais pour mon chevalier, à cinq cents marcs de revenue par an , dont je vous assignerai bien sur mon héritage en Angleterre. » — « Sire, répondit messire James, Dieu me doint desservir les grands biens que vous me faites. »

A ces paroles prit-il congé au prince , car il était moult faible ; et le rapportèrent ses varlets arrière en son logis. Il ne pouvait mie encore être guère éloigné , quand le comte de Warvich et

132 CHEOIfIQUBS

messire Regoault de Gobehen entrèrent au pavillon du prinee, et lui firent présent du roi de France ; lequel présent le dit prince dut bien recevoir à grand et à noble. £t aussi fit-il vraiment , et s'inclina tout bas contre le roi de France, et le reçut comme roi, bien et sagement, ainsi que bien le savait faire; et fit là apporter le vin et les épices; et en donna il même au roi, en signe de très-grand amour.

Ci dit qnans grans seignears il y eût pris avec le roi Jean , et combien il y en eut de morts ; et comment les Anglais fêtèrent leurs prisonniers. — (diap.

Ainsi fut cette bataille déconfite que vous avez ouïe, qui fut es champs de Maupertuis, à deux lieues de la cité de Poitiers (1), le dix-neuvième jour du mois de septembre Tan de grâce Notre- Seigneur mil trois cent cinquante-six. Si commença environ petite prime, et fut toute passée à nonne, mais encore n'étaient point tous les Anglais qui chassé avaient retournés de leur chasse et remis ensemble : pour ce avait fait mettre le prince sa bannière sur un buisson , pour ses gens recueillir et rallier, amsi qu'ils firent : mais ils Âirent toutes basses vêpres ainçois que tous fussent revenus de leur chasse. Et fut là morte, si comme on recordait, toute la fleur de la chevalerie de France; de quoi le noble royaume de France fut durement affaibli; et en grand'misère et tribulation eschéy, ainsi que vous orrez ci-après recorder.

Avec le roi et son jeune fils, monseigneur Philippe, eut pris dix-sept comtes, sans les barons, les chevaliers et les écuyers; et y furent morts entre cinq cents et sept cents hommes d'ar* mes, et six mille hommes, que uns , que autres (2).

Quand ils furent tous en partie retournés de la chasse , et re-^ venus devers le prince qui les attendait sur les champs , si comme

(1) La déconvertede ce champ de ba- mes d'armes prisonniers ; .et qne , sans

taille fut faite en 1743. Ce n'est pas k Compter leê comtes, vicomtes, banne-

BeaoToir, au sud de Poitiers, mais à rets, etc., trois mille hommes ftirent teéa

Beaomont. au nord de cette ville, que se dans lapoursoite. Les Français laissèrent,

troare le champ de Maopertnis. en outre, huit niUe hommes d'ajmee

3 Un antre chronifoenr dit qu'il y eut sur le champ de bataille. !.«s Anglais n*«n

treize comtes, un archevêque, soiiante-six perdirent qne dix- neuf cents , et quinze

barons et bannerets, et deux mille hom* cents archers.

DB FBOISSABT. 13S

VOUS avez ouï reoorder, si trouvèrent deux tant de prisonniers qu'ils n'étaient de gens. Si eurent conseil l'un par l'autre , pour la grand'charge qu'ils en avaient , qu'ils en rançonneraient sur les champs le plus » ainsi qu'ils firent. Et trouvèrent les chevaliers etlesécuyers prisonniers , les Anglais et les Gascons moult courtois ; et en y eut ce propre jour mis à finance grand'foison , ou reçus simplement sur leur foi à retourner dedans le Noël ensuivant à Bordeaux , sur Gironde, ou là rapporter les payements.

Quand ils furent ainsi que tous rassemblés, si se retrait chacun en son logis, tout joignant où la bataille avait été. Si se dé* sarmèrent les aucuns , et non pas tous ; et firent désarmer leurs prisonniers ; et les honorèrent tant qu'ils purent chacun les siens ; catr ceux qu'ils prenaient prisonniers en la bataille étaient leurs , et les pouvaient quitter et rançonner à leur volonté.

Si pouvait chacun penser et savoir que tous ceux qui là furent en cette fortunée bataille avec le prince de Galles furent riches d'honneur et d'avoir, tant parmi les rançons des prisonniers , comme parmi le gain d'or et d'argent qui là fut trouvé , tant en vaisselle et en ceintures d'or et d'argent et riches joyaux , en malles farcies de ceintures riches et pesantes , et de bons manteaux. D'armures , de harnais et de bassinets ne faisaient-ils nul compte ; car les Français étaient là venus très-richement et si étoffément que mieux ne pouvaient , comme ceux qui cuidaient bien avoir la journée pour eux.

Or, vous parlerons un petit comment messire James d'Audelée ouvra des cmq cents marcs d'argent que le prince de Galles lui donna, si comme il est contenu ci-dessus.

Comment messire Jacqaes d'Audelée donna ses cinq cents inarcs d'argent de revenue, que le prince lui avait donnés, à ses quatre écuyers. — (Ch. 48. )

Quand messire James d'Audelée fut arrière rapporté en sa litière en son logis , et il eut grandement remercié le prince du don que donné lui avait , il n'eut guères reposé en sa loge , quand il manda messire Pierre d'Audolée sou frère, messire Berthelemy de Brues , messire Etienne de Cousenton , le seigneur de Villeby et monseigneur Raoul de Ferrières : ceux étaient de son

134 GHaONIQUES

sang et de son lignage. Si très-tôt que ils furent venus et en la présence de lui , il t^e avança de parler au mieux qu'il put ; car il était durement faible, pour les navrures qu'il avait, et fit venir avant les quatre écuyers qu'il avait^us pour son corps, la journée , et dit ainsi aux chevaliers qui là étaient : « Seigneurs , il a plu à monseigneur le prince qu'il m'a donné cinq cents mares de revenue par an et en héritage, pour le^quel don je lui ai encore fait petit service ; et puis faire de mon corps tant seulement. Il est vérité que vecy quatre écuyers qui m'ont toujours loyaument servi , et par espécial à la journée d'huy. Ce que j'ai d'honneur, c'est par leur emprise et leur hardiment ; pour quoi, en la présence de vous qui êtes de mon lignage , je leur veux maintenant rémunérer les grands et agréables services qu'ils m'ont faits. C'est mon intention que je leur donne et résigne en leurs mains le don et les cinq cents marcs que monseigneur le prince m'a donnés et accordés , en telle forme et manière que donnés les m'a ; et m'en déshérite et les en hérite purement et franchement , sans nul rappel. »

Adonc regardèrent les chevaliers qui là étaient l'un l'autre , et dirent entre eux : « H vient à monseigneur James de grand'vaillance de faire tel don. » Si lui répondirent tous à une voix : « Sire, Dieu y ait part! ainsi le témoignerons là où ils voudront. » Et se partirent atant de lui ; et s'en allèrent les aucuns devers le prince , qui devait donner à souper au roi de France et à son fils , et à la plus grand'partie des comtes et des barons qui prisonniers étaient; et tout de leurs pourvéances , car les Français en avaient fait amener après eux grand'foison , et elles étaient aux Anglais et aux Gascons faillies , et plusieurs en y avait entre eux qui n'avaient goûté de pain, trois jours étaient passés.

Comment le prince de Galles donna à souper aa roi et aux grands barons de France, et les servit moult bumblement. — (Chap. 49 .)

Quand ce vint au soir, le princa de Galles donna à souper au roi de France et à monseigneur Philippe son fils , à monseigneur Jacques de Bourbon , et à la plus grand'partie des comtes et des barons de France qui prisonniers étaient. Et assit le

DE rBOISSi.BT. 195

prince le roi de France et son fils monseigneur Philippe , monseigneur Jacques de Bourbon , monseigneur Jean d'Artois , le^ comte de Tancarville , le comte d'Estampes , le comte de Dampmartin , le seigneur 'de Joinville et le seigneur de Partenay, à une table moult haute et bien couverte , et tous les autres barons et chevaliers aux autres tables. Et servait toujours le prince au-devant de la table du roi , et par toutes les autres tables , si humblement comme il pouvait. Ni oncques ne se voult seoir à la table du roi , pour prière que le roi sçût faire; ains disait toujours qu'il n'était mie encore si suffisant qu'il appartenist de lui seoir à la table d'un si haut prince et de si vaillant homme que le corps de lui était , et que montré avait à la journée. Et toujours s'agenouillait par-devant le roi , et disait bien : « Cher «re, ne veuillez mie faire simple chère, pour tant si Dieu n'a voulu consentir huy votre vouloir; car certainement monseigneur mon père vous fera toute l'honneur et amitié qu'il pourra , et s'accordera à vous si raisonnablement, que vous demeurerez bons amis ensemble à toujours. Et m'est avis que vous avez grand'raison de Vous esliescer, combien que la besogne ne soit tournée à votre gré ; car vous avez aujourd'hui conquis le haut nom de prouesse , et avez passé tous les mieux faisants de votre côté. Je ne le dis mie, cher sire , sachez, pour vous lober ; car tous ceux de notre partie, et qui ont vu les uns et les autres, se sont par pleine science à ce accordés , et vous en donnent le prix et le chapelet, si vous le voulez porter. »

A ce point comment chacun à murmurer ; et disaient entre eux , Français et Anglais , que noblement et à point le prince avait parlé. Si le prisaient durement; et disaient conununément que en lui avaient et auraient encore gentil seigneur, si il pouvait longuement durer et vivre, et en telle fortune persévérer.

Le lendemain , Tannée anglaise se mit en marche avec ses innombrables prisonniers. Elle se dirigea vers Poitiers. Le prince de Galles croyait sans doule surprendre la ville; mais il fut trompé. Chevaliers et bourgeois s'étaient armés, et faisaient bonne garde aux portes et- sur les tours. « Les Anglais , dit Froissarl , passèrent outre sans point approcher; car lis étaient si chargés d'or et a argent , de Joyaux et de bons prison'

1S6 CHBONIQUES

HÎers, que ils n'avaient mie loisir ni conseil d^astaillir à leur retour nulle forteresse ; mais leur semblait un grand exploit, si ils pouvaient le roi de France et leur conquêts mettre à sauveté en la cité de Bordeaux. Si allaient-ils à petites journées , ni ils ne se pâmaient fort exploiter pour la cause des pesants sommiers et du erand charroi qu'ils menaient; et ne c/te^minaient point tous les Jours plus de quatre ou six lieues, et se logeaient de haute heure. Et chevauchaient tous ensemble sans eux dérouter, excepté la bataille des maréchaux , le comte de ÎFarvich et le comte de Suffolch, qui allaient devant, à cinq cents armures , pour ouvrir les pas et courir le pays. Mais ils ne trouvaient nul arrêt de nul coté, ni nulle rencontre; car tout le pays était si effraré, pour la grand* déconfiture qui avait été à Poitiers, et tocçision et la prise des nobles du royaume de France, et de la prise du roi, leur seigneur, que nul ne mettait ordonnance, ni arroi en soi, pour aller au-devant ; mais se tenaient toutes gens d'armes cois, et gardaient leurs forteresses. » Ce fut ainsi que Tannée anglaise s^aTança lentement vers la Gironde, qu'elle traversa à Blaye. Le prince de Galles entra enfin à Bordeaux , où il se logea avec le roi de France , son prisonnier, dans Tabbaye de Saint- André (1).

' (I)Le contiaoatear de Gninaame de sart, a donné, d'après Robert d'ATes%

Nantis, Thomas Walsingham, Robert bnry, \% liste des prfncipaox seigneurs

d' Avesbary , Knyghtoa , Matteo Villani , taés on pris à la bataille de Poitiers. Noos

etc., ont parlé de la bataille de Poitiers; signalerons aussi on docnment carieoz

mais pal d'entre enz ne saurait ètrecom- qui se trouve dans les notes de M. Bn-

paré à Froissart pour les détails , la pré- chon. Il est emprunté à Y Arehceologia

cisiun et l'art. Le récit de notre chroni- hritannica{i. 1, p. 213). C'est une lettre

quenr, que rien ne dément, a été accepté du prince de Galles sur la bataille de

et sui-vi, sans parler des auteurs des deux Poitiers : elle est datée du 20 octobre 1 366,

derniers siècles, parles historiens mo- et adressée à l'éTèque de Worcester.

dernes les pins éminents , MM. Lingard, M. Sharon Turner ( History of England

Sharon Turner, Sismondi, Michelet, etc. during the tniddle ages; 3* édit., t. Il»

M. Dacier, dans son étUtion de Frois- p. 220) en a publié on fragment.

DB FBOISSABT. 137

Page 1