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sur le tertre et point ne partaient de leur fort , car ils ne Pavaient mie en conseil ni en volonté ; dont moult ennuyait aux Français , pourtant que ils les véaient grandement en leur avantage , et aussi que le soleil commençait haut à monter, qui leur était un grand contraire , car il faisait malement chaud. Si le ressoignaient tous les plus sûrs; car encore n'avaient-ils troussé ni porté vin ni vitaille avéoques eux , qui rien leur vaulsist, fors aucuns seigneurs qui avaient petits flacons pleins de vin, qui tantôt furent vidés. Et point ne s'en étaient pourvus ni avisés du matin, pour ce qu'ils se cuidaient tantôt combattre que ils seraient là venus. Et non firent, ainsi qn'il apparut ; mais les détrièrent les Anglais et les Navarrais par soutiveté ce qu'ils purent ; ^ 6it plus deremontée ainoois qu'ils se missent ensemble pour combattre. Quand les seigneurs de France en virent le convine, ils se remirent ensemble par manière de conseil , à savoir comment ils se maintiendraient , et si on: les irait combattre ou non. A ce conseil n'étaient^-ils mie bien d'accord ; car les aucuns voulaient que on les allât requérir et combattre y comment ^ qu'il fût, et que c'était grand blâme pour eux quand tant y mettaient : là débattaient les aucuns mieux avisés ce conseil , et disaient que si on les allait combattre au parti où ils étaient , et ainsi arrêtés sur leur avantage, on se mettrait en très-grand péril; car des cinq ils auraient les trois. Finablement ils ne pouvaient être d'accord de eux aller coi^ battre. Bien véaient et considéraient les Navarrais la manière d'eux , et disaient : « Véez-les ci , ils viendront tantôt à nous pour nous combattre, et en sont en grand'volonté. » '
Là avait aucuns chevaliers et écuyers normands prisonniers, entre les Anglais et Navarrais , qui étaient recrus seloa leur foi; et les laissaient paisiblement leurs maîtres aller et chevaucher, pourtant qu'ils ne se pouvaient armer devers les Français. Si disaient ces prisonniers aux seigneurs de France ^ « Seigneurs , avisez-vous ; car si la journée d'huy se départ sans bataille, vos ennemis seront demain trop grandement reconfortés ; car on dit entre eux que messire Louis de Jïavarre y doit venir avec bien trois cents lances. » Si que ces paroles inclinèrent grandement les chevaliers et les écuyers de France à combattre, com-
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ment qu*il fût, les Navarrais, et en forent tous appareillés et aliatis par trois ou quatre fois. Mais toujours vainquaient les plus sages, et disaient : « Seigneurs, attendons encore un petit , et véons comment ils se maintiendront ; car ils sont bien si grands et si présompcieux que ils nous désirent autant à combattre que nous faisons eux. » Là en y avait plusieurs durement foulés et mal menés pour la grand'chaleur que il faisait ; car il était sur Theure de nonne : si avaient jeune tonte la matinée, et étaient armés, et férus du soleil parmi leurs armures qui étaient édiauffées. Si disaient bien lesdits Français: « Si nous allons combattre ni lasser contre cette montagne, au parti où nous sommes , nous serons perdus d'avantage; mais retrayonsnous mais-huy en nos logis , et demain aurons autre conseil. » Ainsi étaient-ils en diverses opinions.
Comment, par le conseil &e meiflire Bertran , les Français firent semblant de fuir; et comment rArcbiprôtre se partit de la bataille.— ( Chap. 170. )
Quand les chevaliers de France , qui ces gens, sur leur honneur, avaient à conduire et à gouverner, virent que les Navarrais et Anglais d*une sorte ne partiraient point de leuir fort, et que il était jà haute nonne, et si oyaient les paroles que les prisonniers français qui venaient de Tost des Navarrais leur disaient , et si véaient la greign^ur partie de leurs gens durement foulés et travaillés pour le chaud, si leur tournait à ^rrand'déplaisance; si se remirent ensemble et eurent autre cou* seil , par Tavis de messire Bertran du Guesclin qui était leur chef, et à qui ils obéissaient. « Seigneurs , dit-il , nous \éons que nos ennemis nous détrient à combattre; et sten ont grand* volonté , si comme je pense ; mais point ne descendront de leur fort , si ce n'est par un parti que je vous dirai. Nous ferons semblant de nous retraire et de non combattre mais-hui; aussi sont nps gens durement foulés et travaillés par le chaud; et ferons tous nos varlets , nos harnais et nos chevaux passer tout bellement et ordonnément outre ce pont, et retraire à nos Jogis; et toujours nous tiendrons sur aile et entre nos batailles en aguet ,
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pour voir comment ils se maintiendront : s.i ils nous désirent à combattre j il»descendront de leur montagne et nous viendroipt requerre tout au plein. Tantôt que nous verrons kur.cotivine, si ils le font ainsi , nous serons tous appareillés dé retourner sur eux; et ainsi les aurons^nous mieux à notre aise. » te conseil fut arrêté de tous, et le retinrent pour le meilleur eutr'eux. Adonc se retraist chacun sire entre ses gens et dessous ;sa banière ou pennon, ainsi comme il devait être; et puis sonnèrent leurs trompettes et firent grand semblant d*eux retraire , et commandèrent tous chevalier^ et écuyers et gens d'armes, leurs varlets et garçons , à passer le pont et mettre outre la rivière leurs harnais. Si en passèrent phisieurs en cet état , et presque ainsi que tous, et puis aucunes gens d'armes faintement. Quand messire Jean Juiel , qui était appert chevalier et vigoureux du« rement, et qui avait grand désir des Français combattre, aperçut la manière comfment ils se retrayaient , si dit au captai : u Sire, sire , descendons appertement; ne véez-vous pas comment les Français s'enfuient! • Donc répondit le captai, et dit : « Messire Jean , messire Jean, ne croyez jà que si vaillants hommes qu'ils sont s'enfuient ainsi ; ils ne le font fors que par malice et pour nous attraire. » Adonc s'avança messire Jean Juiel, qui moult en grand désir était de combattre, et dit à ceux de sa route , et en écriant Saint-George ! « Passez avant ! qui m'aime ^i me suive ! je m'en vais combattre. » Donc se bâta , son glaive en son poing, par-devant toutes les batailles, et ]à était avalé jus de la montagne , et une partie de ses gens , ainçois que le captai se partît. Quand le captai vit que c^était aeertes, et que Jean Juiel s'en allait combattre sans lui , si le tint à grand'présomption , et dit à ceux qui de lès lui étaient : « Allons , descendons la montagne appertement; messire Jean Juiel ne se combattra point sans moi. » Donc s'avancèrent toutes les gens du captai , et il premièrement , son.glaive en son poing. Quand les Français qui étaient en aguet le virent venu et descendu au plain , si furent tous réjouis, et dirent entr'eux : « Véez ci ce que « nous demandions huy tout le jour. » Adonc retournèrent-ils tous à un faix , en grand'volonté de recueillir leurs ennemis , et écrièrent d'une voix : Notre-Dame, Guescliu! Si s'adressèrent
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leurs bannières devers les Nayarrais , et commencèrent les batailles à assaillir de toutes parts, et tous à pied. £t véez ci venir monseigneur Jean Juief tout devant , le glaive au poing , qui courageusement vint assembler à la bataille des Bretons, desquels messire Bertran était chef; et Là fit maintes grands apl)ertises d*armes ; car il fut hardi chevalier durement.
Donc s'espardirent ces batailles, ces chevaliers et ces écuyers, sur ces plains; et commencèrent à lancer, à férir et à frapper de toutes armures , ainsi que ils les avaient à main , et à entrer l'un en l'autre par vasselage , et eux combattre de grand'volonté. Là criaient les Anglais et les Navarrais d'un lès : Saint-George, Navarre ! et les Français : Notre-Eiagjne , Guesclio ! Là furent moult bons chevaliers du côté des Français , premièrement messire Bertran du Guesclin , le jeune copnte d'Aucerre, le vicomte de Beaumont , messire Baudouin d'Ennequins , messire Louis de Châlons , le jeune sire de Beaujeu, messire Anthoine qui là leva bannière , messire Louis de Haveskerques , messire Oudard de Renty , messire Enguerran d'Eudin ; et, d'autre part, les Gascons qui avaient leur bataille et qui se combattaient tou à part eux ; premièrement, messire Aymonde Pommiers , messire Perducas de Labreth, monseigneur le soudich de l'Estrade, messire de Courton et plusieurs autres tous d'une sorte , et s'adressèrent ces Gascons à la bataille du captai et des Gascons : aussi ils avaient grand'volonté d'eux trouver. Là eut grand butin et dur poignis, et fait maintes grands appertiscs d'armes. Et pour ce que en armes on ne doit point mentir à son pouvoir, on me pourrait demander que l'Archiprêtre qui là était , un grand capitaine, était devenu, pour ce que je n'en fais nulle mention. Je vous en dirai la vérité. Si très-tôt que l'Archiprêtre vit rassemblement de la bataille, et que on se combattit, il se bouta hors des routes : mais il dit à ses gens et à celui qui portait sa bannière : « Je vous ordonne et commande, sur quant que vous vous pouvez mesfaîre envers j;noi, que vous demeurez et attendez fin de journée ; je me pars sans retourner, car je ne me puis huy combattre ni être armé contre aucun des chevaliers qui sont par delà ; et si on vous demande de moi, si en répondez ainsi à ceux qui en parleront. » Adonc se partit-il
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et un sien écuyer tant seulement, et repassa la rivière et laissa les autres convenir. Qncques Français ni Bretons ne sten donnèrent garde» pourtant que ils véaient ses gens et sa bannière jusques en la an de la besogne, et le cuidaient de lès eux avoir. Or vous parlerai de la bataille , comment elle fut persévérée , et des grands appertises d'armes qui y furent faites celle journée.
CUMnment le captai fut ravi et emporté de la bataille , voyans toutes ses gens, dont fortement furent courroucés. — ( Chap. f7< . )
Du commencement de la bataille , quand messire Jean Juiel fut descendu, et toutes geçs le suivaient du plus près qu'Us pouvaient, et mémement le captai et sa route, ils cuidèrent avoir la journée pour eux ^ ipais il en fut tout autrement. Quand lis virent que les Français étaient retournés par bonne ordonnance, ils cotinurent tantôt que ils s'étaient forfaits.: néanmoins, comme gensdegrand'emprise, ils ne s'ébabirent de rien , mais eurent bonne intention de tout recouvrer par bien combattre. Si reculèrent un petit et se remirent ensemble; et puis s'ouvrirent, et firent voie à leurs archers qui étaient derrière eux, pour traire. Quand les archers furent devant , si se étalèrent et commencèrent à traire de grand' manière; mais les Français étaient si fort armés et pavoises contre le trait, queonoques ils n*en furent grevés , si petit non , ni pour ce ne se laissèrent-ils point à combattre; mais entrèrent dedans les Navarrais et Anglais tous à pied, et iceux entre eux de grand' volonté. Là eut grand boutis des uns et des autres; et tollaient l'un l'autre, par force de bras et de lutter, leurs lances et leurs haches , et les armures dont ils se combattaient; et se prenaient et fiançaient prisonniers l'un l'autre; et se approchaient de si près que ils se combattaient main à main si vaillamment que nul ne pourrait mieux. Si pouvait bien croire que en telle presse et en tel péril il y avait des morts et des renversés grand'foison; car nul ne s'épargnait d'un côté ni d'autre. Et vous dis que les Français n'avaient que faire de dorniir ni de reposer sur leur bride, car ils avaient gens de grand fait et de hardie entreprise à la main : si convenait chacun acquitter loyaument à son pouvoir, et défendra
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son corps, et garder son pas, et prendre son avantage quand il venait à point; autreineot ils eussent été tous déconfits. Si vous dis pour vérité que les Picards et les Gascons y furent là très bonnes gens , et y firent plusieurs belles appertises d'armes.
Or vous veuil-je compter des trente qui étaient élus pour eux adresser au captai, et trop bien montés sur fleur de coursiers. Ceux qui n'entendaient à autre chose que à leur emprise , si comme chargés étaient, s'en vmrent tout serrés là où le captai était, qui se combattait moult vaillamment d'une hache, et donnait les coups si grands que nuln'q^it l'approcher ; et rompirent la presse, parmi l'aide des Gascons qui leur firent voie. Ces trente , qui étaient trop bien montés, ainsi que tous savez, et qui savaient quel chose ils devaient faire , ne Touidrent mie ressoigner la peine et le péril ; mais vinrent jusques au captai et reùvironnèrent ^ et s'arrêtèrent du tout sur lui , et le prirent et embrassèrent de fait entre eux par force , et puis vidèrent la place , et l'emportèrent en cel état. Et en ce lieu eut adonc grand débat et grand abattis et dur butin ; et se commencèrent toutes les batailles à converser celle part : car les gens du captai , quî semblaient bien forcenés, criaient : « Rescousse au captai! rescousse ! » Néanmoins, ce ne leur put rien valoir ni aider ; le captai en fut porté et ravi en la manière que je vous dis , et mis à sauveté. De quoi , à Theure que ce avint , on ne savait encore lesquels en auraient le mdlleur.
Comment le pennon du captai fut conquis; et comment les Navarrais et les Anglais furent tous morts ou pris. — ( Chap. f 72. )
En ce touillis et en ce grand butin et froissis , et que Navarrais et Anglais entendaient à suir la trace du captai qu'ils en véaient mener et porter devant eux, dont il semblait qu'ils fussent tous forcenés , messire Aymon de Pommiers , messire Petiton de Courton, monseigneur le soudich de l'Estrade et les gens le seigneur de Labreth d'une sorte, entendirent de grand'volonté à eux adresser au pemion du captai qui était en un buisson , et dont les Navarrais faisaient leur étendard. Là eut grand butin
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et forte bataille , car il était bien gardé et de bonnes gens; et par espécial , messire le bascle de Marueil et messire Geofifroy de Roussilion y étaient. Là eut faites maintes appertises d'armes, maintes prises et maintes resoousses, et maints hommes blessés et navrés , et renversés par terre. Toutefois les Navarrais qui là étaient de lès le buisson et le pennon du captai furent ouverts et reculés par force d'armes , et mort le bascle de Marueil et plusieurs autres, et pris messire Geoffroy de Rous sillon et fiancé prisonnier de monseigneur Aymon de Pommiers, et tous les autres qui là étaient ou morts ou pris , ou reculés si avant qu'il n*en était nulles nouvelles entour le buisson quand le pennon du captai fut pris, conquis et désciré et rué par terre. Pendant que les Gascons entendaient à ce faire, les Picards, les Français, les Bretons, les IVormands et les Bourguignons se combattaient d'autre part moult vaillamment ; et bien leur était besoin , car les Navarrais les avaient reculés ; et était demeuré mort entre eux le vicomte de Beaumont , dont ce fut dommage; car il était à ce jour jeune chevalier, et bien taillé de valoir encore grand'chose. Si l'avaient ses gens à grand mescbef porté hors de la presse arrière de la bataille, et là le gardaient. Je vous dis, si comme j'ai ouï recorder à ceux qui y furent d'un côté et d'autre , que on n'avait point vu la pareille bataille d'autelle quantité de gens être aussi bien combattue comme celle fut; car ^Is étaient tous à pied et main à main. Si s'entrelaçaient l'un dedans l'autre, et s'éprouvaient au bien combattre de tels armures qu'ils pouvaient, et par espécial de ces haches donnaient-ils si grands horions que tous s'étonnaient.
Là furent navrés et durement blessés messire Petîton de Courton et monseigneur le soudich de l'Estrade , et tellement que depuis pour la journée ne se purent aider. Messire Jean Juiel , par qui la bataille commença , et qui premier moult vaillamment avait assailli et envahi les Français, y fit ce jour maintes grands appertises d'armes , et ne daigna oncques reculer, et se combattit si vaillamment et si avant qu'il fut durement blessé en plusieurs lieux au corps et au chef, et fut pris et fiancé prisonnier d'un écuyer de Bretagne dessous monseigneur Bertran Duguesclin : adonc fut-il porté hors de la presse. Le
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sire de Beaujea , messire Louis de Ghâlons , les gens de FArchiprêtre avec grand'foison de bons chevaliers et écuyers de B<ftnrgogne, se combattaient vaillamment d'autre part; car une route de Navarrais et les gens monseigneur Jean Juiel leur étaient au devant. Et vous dis que les Français ne l'avaient point d'avantage, car ils trouvaient bien dures gens d'armes merveilleusement contre eux* Messire Bertranet ses Bretons se acquittèrent loyalement et bien se tinrent toujours ensemble , en aidant Tun l'autre. Et ce qui déconfit les Navarrais et Anglais, ce fut la prise du captai, qui fut pris dès le commencement, et le^ conquét de son pennon , où ses gens ne se purent rallier. Les Français obtinrent la place, mais il leur coûta grandement de leurs gens; et y furent morts le vicomte de Beaumont, si comme vous avez ouï; messire Baudoin d'Ennequins, maître des arbalétriers; messire Louis de Haveskerques , et plusieurs autres. Et des Navarrais morts un banneret de Navarre , qui s'appelait le sire de Saux, et grand'foison de ses gens de lès lui , et mort le bascle de Marueil , un appert dievalier durement , si comme dessus est dit; et aussi mourut ce jour prisonnier messire Jean Juiel. Si furent pris messire Guillaume de Gauville, messire de Saquenville, messire Geoffroy de Roussillon, messire Bertran du Franc^ et plusieurs autres : petit s'en sauvèrent , que tous ne fussent ou morts ou pris sur la place. Cette bataille fut en Normandie assez près de Coucherel, par un jeudi , le seizième jour de mai Tan de grâce mggglxiv.
Comment messire Bertran et les Français se partirent de Goacherd atout leurs prisonniers, et s'en vinrent à Bouen. — (Cbap. 173.)
' Après cette déconfiture, et que tous les morts étaient jà dévêtus, et que chacun entendait à ses prisonniers si il les avait , ou à lui metbre à point si blessé était, et que jà la greigneure partie des Français avait repassé le pont et la rivière, et se retrayaient à leurs logis , tout lassés et foulés , furent-ils en aventure d'avoir aucun meschef dont ils ne se donnaient de garde. Je vous dirai comment messire Guy de Gauville, fils à monseigneur Guillaume qui pris était sur la place , était parti de Couches , une gar-
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nison navarraise ; car il avait entendu que leurs gens se devaleif«, combattre , ainsi qu'ils firent , et durement se était hâté pour être à celle Journée , où à tout le moins il espérait que à lendemain on se combattrait. Si voulait être de lès le eaptal, comment qu'il fût et avait en sa route environ cinquante lances de bons compagnons, et tous bien montés.
Le dit messire Guy et sa route s'en vinrent tout brochant les grands galops jusques en la place où la bataille avait été. Les Français qui étaient derrière, qui nulle garde ne s'en donnaient de cette survenue, sentirent l'effroi des chetaux , si se boutèrent tantôt ensemble en écriant : « Retournez, retournez! veci les ennemis! » De cel effroi furent les plusieurs moult effrayés, et là fit messire Aymon de Pommiers à leurs gens un grand confort : encore était-il , et toute sa route , en la place. Sitôt comme il vit ces Navarrais approcher, il se retraist sur dextre et fit développer son pennon, et lever et mettre tout hmH sur un buisson par manière d'étendard, pour rassembler leurs gens. Quand messire Guy de Gauville , qui en hâte était adressé sur la place, en vit la manière , et reconnut le pennon monseigneur Aymon dé Pommiers, et ouït écrier. Notre Dame Guesclin! et n'aperçut nul de ceux, qu'il demandait, mais en véait grand'foison de morts gésir par terre, si connut tantôt que leurs gens avaient été déconfits, et que les Français avaient obtenu la place. Si fit tant seulement un poignis , sans faire nul semblant de combattre , et passa outre assez près de monseigneur Aymon de Pommiers , qui était tout appareillé de lui recueillir, s'il se fût trait avant ; et s'en r'alla son chemin ainsi comme il était venu : je crois bien que ce fut devers la garnison de Couches.
Or parlerons-nous des Français comment ils persévérèrent. La journée , ainsi que vous avez entendu , fut pour eux, et repassèrent le soir la rivière outre, et se retrairent à leurs logis, et se aisèrent de ce qu'ils avaient. Si fut l'Archiprétre durement demandé et déparlé quand on s'aperçut qu'il n'avait pas été à la bataille , et qu'il s'en était parti sans parler. Si l'excusèrent ses gens au mieux qu'ils purent. £t sachez que les trente qui le eaptal ravirent, ainsi que vous avez ouï , ne cessèrent oncques de chevaucher, si l'eurent amené au châtel de Vernon , et là dedans
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mis à sauveté. Quand ce vint à lendemain, les Fram^ais se délogèrent et troussèrent tout, et chevauchèrent pardevers Yemon pour venir en la cité dé Rouen ; et tant firent qu'ils y parvinrent. En la cité et au châtel de Rouen laissèrent-ils une partie de leurs prisonniers, et s'en retournèrent les plusieurs à Paris tous lies et tous joyeux ; car ils avaient eu une moult belle journée pour eux , et moult profitable nour le royaume de France.
Nous Ibodsdans une note de M. Dacier (1) : « Le récit de la bataille de Cocherel est peut-être un des meilleurs morceaux de Thistoire de Froissarf ; elle est décrite avec beaucoup de chaleur, et l'historien parait avoir été très-bien informé de toutes les circonstances de cet événement. On doit cependant observer que sa narration diffère en plusieurs points de celle du continuateur de Guillaume de Nangis et des auteurs qui out écrit la vie de du Guescliu. On trouve aussi dans ces ouvrages des détails que Froissart n'a point rapportés. Ces divers récits sont recueillis et combinés dans les Mémoires de Charles le Mauvais, 1. 1 , part. II, p. 26-54. »
Nou& croyons, comme M. Dacier, que Froissart a été très-bien informé de toutes les circonstances de cet événement ; mais , d'autre part , nous ne voudrions pas qu'on se fît illusion sur les différences qui existent entre les récits que Secousse a rassemblés. Ces différences ne portent que sur des détails d'un intérêt très-secondaire ; et le récit de Froissart^dans ses parties les plus essentielles, est celui de tous les autres chroniqueurs. Il y a , sur la bataille de Cocherel , un fond qui est commun à tous les écrivains du quatorzième siècle.
Nous citerons à l'appui de cette assertion quelques passages de la Chronique de Bertrand du Guesclin, récemment publiée par M. Charrière (2).
L'auteur de cette chronique rimée, le trouvère Cuvelier, est d'accord avec Froissart sur un point important : le captai de Buch a pris sur une colline une forte position. Les Français, dit-il ^
Ont véa du castal la banlère levée Lassus en la montaigne, bien prez de la ramée.
Plus loin : "^
Ou mont de Cocherel «ont veno It Englais :
Les baniëres monstralent par-dessus aux Français.
- Les Français, placés dans la vallée, ne peuvent attaquer l'ennemi sans un grand désavantage :
(I) Froissart; éd. Docter, p. 590. tlon des documents inédits relatifs à
iV Chrm.de BertrandduCuescUn,pn' l'Hist, de France, Paris, 1839; t. I> bliéc , par M. Cbarrière, dans la Collée- p. 157 et suiv.
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Li viicoiDS de Beaumont a dit ea général :
ce Sire Bertran, dit-U. tenons-ooiis en ce val,
« Et r^ardoni Bngtais et Testât communal : *
tt De monter contremont qous porralt venir mal ,
« Et amenrir forment Testât du sanc roial.
« — Nous ni monterons ]a, dit Bertran Tamiral,
tt Ains les attenderons à plé et sans cheval. »
Le trouvère , comme Froissart , attribue à du Guesclio ndée de la fuite simulée qui eotraina les ennemis au bas de la colline. Seulement, il nous apprend que le chef breton, avant de recourir à la ruse, fil dire an captai , par un héraut , que , s'il voulait descendre en plaine , les Français lui livreraient, pour le combat, une place à sa convenance. Le captai répondit au héraut par un discoors qui est résumé lout entier dans ce vers :
' Et si descenderai anssi quant me plaira.
Du Guesclin, suivant Cuvelier/ parla en ces termes aux chefe qui lenvironnaieut, |u>ur les engager à fuir :
M Seigneur, ce dit Bertran, oezque nous dirons : Je me suis avisez comment nous le ferons; Nous ferons tuit d'accort qu'es chevaux monterons . Et tout nostre hamaiz et ce que nous avons Ferons passer ceste eaue, que n'i arreaterons , Et ferons tons samblant que nous non s enfuions , Et 11 Anglais lassus qui verront nos façons Guideront plainemenl que nous nous enfuions £t que de grant paour de ci nous départons.
Aval descenderoQt, ainsi que nous cuidons.
Si descendent aval, si que nous le véons , A force de cheval, à eulx retournerons.
Banières desploéez et les dorez pennons.
Et soions trestous prêts , et role n'i faillons. Et c'on le die en Teure à tous les coropaignons, A tous les chevaliers et à tous les garçons.
Et J'ai Dieu en couvent que. s'ainsi le faisons, Que Je crois fermement nous les desconflronb ; A l'Archiprestre aussi ce fait-ci manderons. » Et cil ont respondu : « Ce conseil-ci est bons. Tout ainsi sera fait, et ainsi Totroyens. »
Dont ont fait assavoir à chascun ses façons . Tout ainsi c'on aprent aux enfants leurs leçons.
Dans le récit de Froissart, c'est Jean Jouël qui , malgré le captai, se précipite de la colline , et se met à la poursuite des Français. Dans la chronique de Cuvelier, c'est le captai qui , sans prendre conseil , abandonne sa forte position. Chez les deux auteurs, du Guesclin et les Français font volte-face. Alors les deux armées s'attaquent et se mêlent.
Il est évident que le trouvère, dans sa description, a donné carrière à son imagination. Toutefois , nous devons constater qu'il s'accorde avec Froissart sur les circonstances importantes de la bataille. Ainsi , chez l'un et chez l'autre, TArchiprètre s'éloigne de la mêlée; Jean Jouël, après avoir combattu vaillamment , est fait prisonnier, et meurt de ses
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blessui'es ; enfin lechefeunemi, Jean deGraiily , captai de Buch , tombe au pouvoir des Français.
Ce sont là les faits principaux de la bataille de Cochercl. Quant aux détails , diversement racontés, qui accompagnent ces faits dans Froissart, Cuvelier et les autres chroniqueurs, ils ne sont pas, comme nous l'avons dit plus haut , d'une extrême importance.
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