‹ Collection de chroniques, mémoires et autres documents pour servir à lChapitre 18 sur 28 · LE CONSEIL DU ROI CHARLES V · texte numérisé non relu

LE CONSEIL DU ROI CHARLES V

Ici, peut-être, tout est de rinvention de Froissart. Cependant, le fragment qui va suivre mérite , suivant nous , une sérieuse attention : il reproduit y certainement , l'opinion des hommes éclairés du quinzième siècle sur la politique du règne de Charles Y.

Des consaiilx que le n>i de Prance tint en Paris sur la guerre aux Anglais. ^ (Liv.I,part.n,ch.S70. )

En ce temps était retourné à Paris le sire de Clisaon, car le roi Pavait mandé pour avoir collation , devant lui présent et tous ses frères, qui tous trois étaient à Paris et le connétable, sur Fétat des Anglais si on les combattrait ou non; car plusieurs barons et che?alier8 du royaume de France et consaulx des bonnes villes murmuraient l'un à Tautre, et disaient en public que c'était chose inconvéniente et grand vitupère pour les nobles du royaume de France, où tant a de barons, chevaliers et écuyers, et de quoi la puissance est si renommée, quand ils laissaient ainsi passer les Anglais à leur aise et point ne s'étaient combattus, et que de ce blâme ils étaient vitupérés par tout le monde.

Quand tous ces seigneurs les plus espéciaux du conseil du roi furent assemblés, ils se mirent en une chambre; et là ouvrit le roi sa parole sur Tétat dessus dit, et pria moult doucement que il en fût loyaument conseillé , et voult de chacun ouïr reutente autour, et quelle raison il y mettait du combattre ou

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non combattre. Premièrement, le connétable en fut prié du dire , et demandé qu'il en voulsist dire à son avis le meilleur qui en était à faire, pour tant que il avait été en de plus grosses besognes arrêtées contre les Anglais. Moult longuement s*excusa et n'en voulait répondre , si avaient les seijçneurs répondu et parlé qui là étaient , le duc d'Anjou, le duc de Berri, le duc de Bourgogne et le comte d' Alençon. Nonobstant ces excusances, il fue tant pressé qu'il le convint parler. Si parla par Tassentement d'eux tous , ainsi que bien sut dire au commencement de son langage , et dit au roi : « Sire , tous cils qui parolent de combattre les Anglais ne regardent mie le péril où ils en peuvent venir. Non que je die que ils ne soient combattus, mais je veuille que ce soit à notre iaivantage, ainsi que bien le savent faire quand il leur touche , et l'ont plusieurs fois eu à Poitiers » à Gréci , en Gascogne » en Bretagne , en Bourgogne , en France, en Picardie et en Normandie. Lesquelles victoires ont trop grandement adommagé votre royaume et les nobles qui y sont , et les ont tant enorgueillis que ils ne prisent autant nulle nation que la leur, par les grands rançons que ils ont prises et eues , de quoi ils sont enrichis et enhardis. Et veci mon compagnon , le seigneur de Qisson , qui plus naturellement en pourrait parler que je ne fasse ^ car il a été avec eux nourri d'enfance ; si connaît mieux leurs conditions et leurs manières que nul de nous': si le prie, si ce soit votre plaisir, cher sire, que il me veuille aider à parfoUmir ma parole. » Adonc regarda le roi sur le seigneur de Clisson, et lui pria doucement, en grand amour, pour mieux complaire à monseigneur Bertrand, que il en voulsist dire son entente. Le sire de Clisson ne fut mie ébahi de parler, et dit que il le ferait volontiers, et porta grand'couleur au connétable, en disant que il conseillait le roi moult loyaument, et tantôt mit la raison pourquoi: « A Dieu le veut, mes seigneurs! Anglais sont si grands d'eux-mêmes, et onteutant de belles journées, que il leur est avis que ils ne puissent perdre , et en bataille ce sont les plus confortés gens du monde ; car plus voient grand effusion de sang, soit des leurs ou leurs ennemis , tant sont-ils plus chauds et plus arrêtés de combattre; et disent que jà cette fortune ne mourra, tant que leur roi vive : si que, tout considéré, démon petit avis.

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je ne conseille pas que on les combatte , si ils ne sont pris à meschef, ainsi que on doit prendre son ennemi. Je regarde que les beso^es de France sont maintenant en grand ^t , et que ce que les Anglais y ont tenu par subtilement guerroyer, ils l'ont per* du. Donc, cher sire, si vous avez eu bon conseil et cru, si le créez encore. » — « Par ma foi, dit le roi, sire de Clisson, je n'en pense jà à issir ni à mettre ma chevalerie ni mon royatime en pé* ril d'être perdus pour un peu de plat pays; ^ de ci en avant je vous recharge , avec mon connétable, tout le fait de mon royaume , car votre opini(»i me semble bonne. Et vous, qu'en diriez-vous, mon frère d'Anjou? »•— « Par ma foi , répondit le duc d'Anjou » qui vous conseillerait autrement ne le ferait pas loyaument; nous guerroyerons toujours les Anglais, ainsi que nous avons commencé : quand ils nous cuideront trouver en une partie du royaume, nous serons à l'autre , et leur toldron» tovyours à notre avantage ce petit que ils y tiennent. Je pense si bien à ^exploiter , parmi l'aide de ces deux compagnons que je vois là, que es marches d'Aquitaine etdç la haute Gascogne, dedans brief terme, on pourra bien compter que ils y tiennent peu de chose. »

De ces paroles fut le roi tout réjoui , et d^neurèrent sur cel état à non combattre les Anglais, fors par la manière que Os eurent devisé.

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