ASSASSINAT D'YVAIÎÏ^^ DE GALLES
Ed i284> les habitants du paj^s de Galles, qui , pendant tant de siècles , avaient lutté , avec une invincible constance , d*abord contre les Saxons , ensuite contre les Normands , pour sauver leur indépendance , furent obligés de céder à la force, et de se soumettre à Edouard I'% roi d'Angleterre. Lewellyn , fils de Griffith, leur chef national, était mort. Les soldats étrangers avaient gravi leurs montagnes les plus inaccessibles , et pris sur le territoire envahi des positions qui rendaient la résistance impossible. Tous les Gallois pourtant ne se résignèrent poini à vivre sous la domination des Anglo-Normands. « Beaucoup d'hommes , forcés parla conquête à s'expatrier, dit M. Augustin Thierry , passèrent en France ; ils y furent bien accueillis , et l'émigration continua durant
tout le quatorzième siècle Le plus considérable de ceux qui via*
rent, sous le règne de Philippe VI, fut un jeune homme appelé Owen^ que le roi retint près de lui, et fit élever barmi les pages de sa chambre. Cet Owen était de la famille de Lewdlyn , selon toutes les vraisemblances, son petit-neveu, fieut-étre son petit-fils ; et les Français, qui le regardaient comme l'héritier légitime ae la principauté de Galles, lui donnaient le nom d'Evain ou Tvain de Galles (1). *» Il se battit brave • ment pour la France contre les Anglais : il commandait, sous Charles Y, une compagnie, d'hommes d'armes, qui tout entière se composait de Gallois expatriés. Yvain ne cessait de reporter ses pensées vers le pays (]ui l'avait vu naître, et, comme l'attesteut des documents contemporains, il voulait reprendre aux étrangers l'héritage de ses pères. Il révélait hautement ce projet ; et ce fut , sans doute , ce qui le perdit. Les Anglais , pour se débarrasser de cet ennemi , qu'ils croyaient dangereux , le urent assassiner en 1378, au moment où il assiégeait Mortagne pour le roi de France.
(I) Htêtoire de la confie de l'Angleterre pmr les Normands , t. IV, p. 100 . einqaième édition. /
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Gomment Tvain de Galles , tenant le siège devant Mortaigne , fut par un sien senriteor ocdset mordry en trahison. — ( Liv. II , chap. 30. )
Yvain àfi Galles avait durement étreint ceux de Mortaigne en Poitou (1 ), dont le souldich de TEstradeétait capitaine, et les avait assiégés en quatre lieux et par quatre bastides : la première des bastides séait sur le bout d*une roche devant le châtel , droit sur le bord de la rivière de Garonne , par où devant il convenait toutes nefs passer allant de Garonne en la mer , et de la mer rentrant en Garonne; et là en cette bastide Yvain de Galles était. La seconde bastîdQ était entre l'eau et le châtèl , bas en un pré, et devant une potenœ dont nul ne pouvait issir ni partir , si il ne voulait être perdu. La tierce bastide était à l'autre lès du châtel. La quatrième bastide était en l'église de Saint-Léger, à demi lieue près du fort. Ces bastides et ces sièges avaient tellement contraint ceux de Mort»gne, par là être longuement, car le siège dura près d'un an et decni, que ils n'avaient de quoi vivre, ni chausses, ni souliers au pied ; et si ne leur apparaît confort ni secours de nul côté, de quoi ils étaient tous ébahis. Ce siège étant devant Mortaigne y issit hors du royaume d'Angleterre et de la marche de Galles unécuyer gallois : peu fiit-il gentilhomme, et bien le montra , car oncques gentil cœur ne pensa ni pe fit trahison, et se appelait Jacques Lambe. A son département il fut fondé sur maie entente ; et veulent les aucuns dire, en Angleterre même , que à son département il fut chargé et informé d'aucuns chevaliers d'Angleterre de faire la trahison et mauvaiseté que il fit, car Yvain de Galles était grandement haï en Angleterre et en Gascogne pour la cause du captai de Buch que il prit, et aida à prendre et ruer jus devant Soubise en Poitou : de laquelle prise on ne le put ravoir, ni pour échange du comte de Saint-Pol, ni pour autre, ni pour or, ni pour argent que on en sut ofifrir ; et le convint mourir par mélancolie en la tour du Temple à Paris, dont grandement déplaisait à ses amis.
Ce Jacques Lambe en ce temps arriva en Bretagne , et fit tant par son exploit que il vint en Poitou ; et partout passait, car il se
(I) I.a ville Mortagnc dont il s'agit ici u'est point en Poitou, mais en Saintonge.
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disait être des gens à cet Yvain de Galles, pourtant que il parlait assez bon français et savait gallois. Et disait que il venait de la terre de Galles pour parler à Yvain. De ce il était légèrement cru, et fut des gentils hommes du pays , pour Tamour et bonneur de Yvain, aoonvoyé jusques à Mortaigne, où le si^ se tenait, et là laissé. Adonc se trait sagement ce Jacques Lambe devers Yvain, quand il vit que heure fut, et se agenouilla devant lui, et lui dit en son langage que il était yssu hors de Galles pour lui voir et servir. Yvain, qui nul mal n'y pensait, le crut légèrement et lui sut grand gré; et lui dit tantôt qucson service il voulait bien avoir; et puis lui demanda des nouvelles du pays. 11 en dit assez , fussait vraies ou non vraies ; et lui fit acroire que toute la terre de Galles le désirait moult à ravoir à seigneur. Cette parole énamoura moult Yvain de ce Jacques, car chacun par droit revient volontiers au sien ; et en fit tantôt son chambellan. Ce Jacques de plus en plus s*accointa si bien de Yvain de Galles, que Yvain n'avait en nul si grand'fianoe comme il avait en lui. Tant s'énamoura Yvain de Jacques et tant le crut que il lui en meschéy , dont ce fut dommage; car il était grand et haut gentilhomme et vaillant aux armes , et fut jadis fils d'un prince qui avait été &ï Galles (1), lequel le roi Edouard d'Angleterre avait fait mourir et décoller. La cause pourquoi, je la ignore; et avait le roi d'Angleterre saisi toute la pnnçauté de Galles , appartenant au dit Yvain , lequel en sa jeunesse s*en vint en France et remontra ses besognes au roi Philippe de France, qui volontiers y- entendit et le retint de lès lui ; et fut , tant que il véquit , des enfamts de sa chambre, avecques ses neveux d'Alençon et autres. Et aussi fit le roi Jean; et s'arma toudis du temps du roi Jean, et fut à la bataille de Poitiers ; mais pas n'y fut pris ; mieux ou autant lui vaulsist là être mort. Et quand la paix fut faite entre le roi de France et le roi d'Angleterre, il s'en alla en Lombardie, et là continua ses armes. Et quand la guerre fut renouvelée , il retourna en France, et s'y comporta si bien qu'il était grandement alosé et moult aimé du roi de France et de tous les seigneurs.
(1) Les faits qae Froissart rappelle et non à celai d' Edouard 111 , comme 1« letappartienneotav règne d'Édoaard P', chroniquenr semble le croire.
Or parlerons de sa fin , dont je parle envis , fors tant que pour savoir au temps avenir que il devint.
Yvain de Galles avait un usage, lui étant au siège devant Mortaigne, que volontiers au matin quand il était levé, mais que il fit bel, il s'en venait devant le ebâtel seoir sus une tronche qui là avait été du temps passé amenée pour ouvrer au x^hâtel ; et là se faisait pigner et galooner le chef une longue espace, en regardant le châtel ^ le pays d'environ; et n*était en nulle doute de nul côté. Et par usage nul n'dlait là aveeques lui si soigneusement que ce Jacques Lambe. Et moult souvent lui avenait que il se parvestait et appareUlait là de tous points. Et quand on voulait parler à lui ou besogner, on le venait là querre. Avint que le derrain jour que il y vint, ce fut assez matin, et faisait bel et dair, et avait fût toute la nuit si chaud que il n'avait pu dormir. Tout déboutonné , en une simple cote et sa chemise, affublé d'un mantel, il s'en vint là et se assit. Toutes gens en son logis dcmnaient, ni on n'y faisait point de gait, car ils tenaient ainsi comme pour conquis le châtel de Mortaigne. Quand Tvain fut assis sur cette tronche de bois que nous appelons souche en fiançais, il dit à Jacques Lambe : « Allez-moi quérir mon pigne ; je me veuille ci un petit rafraîchir. » — « Monseigneur , dit*il , volontiers. » En allant quérir ce pigne et en ('emportant, le diable alla entrer au corps de ce Jacques ; avec ce pigne il apporta une^ petite courte darde espaignole à un large fer , pour accomplir sa mauvalsété. Si très-tot que il fut venu devant son maître , sans rien dire il Tentoise et avise, et lui lance cette darde au corps, qu'il avait tout nu, et lui passa outre, et tant qu'il chut tout mort. Quand il eut ce fiadt , il lui laisse la darde au corps et se part , et se trait tout le pas à la couverte devers le châtd , et fit tant que il vint à la barrière. Si fut mis eus et recueilli des gardes, car il s'en fitoonnaissable, et fut amené devant le souldich de l'Estrade. « Sire , dit-il au souldich , je vous ai de Tun des plus grands ennemis que vous eussiez délivré. » — « De qui ? » dit le soudich. « De Yvain de Galles , » répondit Jacques. « Et comment? » dit le souldich. « Par telle voie, » répondit Jacques. Adonc lui rédta de point en point toute
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rhistoire , ainsi que vous a?ez ouï. Quabd le souldich L'eut entendu, si crola la tête et le regarda fellement, et dit : « Tu Tas murdry ! et saches certainement , tout considéré f que si je ne véois notre très-grand profit en ce foiit, je te fairais trancher la tête, et jeter corps et tête dedans les fossés ; mais puisqu'il est fait, Û ne se peut défaire, mais c'est dommage du gentilhomme quand il est ainsi mort; et plus y aurons de blâme que de louange. »
Ainsi alla de la fin Yvain de Galles , et fut occis par grand mésavenue et trahison, dont ceux de l'ost furent durement courroucés quand ils le surent, et aussi toutes manières de bonnes gens, et par espédale le roi Charles de France; tit moult le plaignit, mais amender ne le put. Si fut Yvain de Galles ensepveli en l'église de Saint-Léger, où on avait fait une bastide, à demi lieue près du châtel de Mortaigne; et là furent tous Tes gentilshommes de l'ost à son obsèque, qui lui fut faite moult révéremment. Pour ce ne 'se défit mie le siège de devant Mortagne, car il y avait de bons chevaliers et écuyers bretons , poitevins et français, qui jamais ne s'en fussent partis , si puisfiancé n'y mettait rem^e ; et furent en plus grand'volonté que devant de conquérir le fort , pour eux contrevenger de la mort Yvain de Galles leur bon capitaine. Et se tinrent là , en ce parti que ils étaient ordonnés , sans faire nuls assauts; car Men savaient qu'ils les avaient si attreints de vivres que de nul côté ne leur pouvaient venir, ni autres pourvéances ; dont ils demeuraient en grand danger.
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