‹ Collection de chroniques, mémoires et autres documents pour servir à lChapitre 20 sur 28 · MORT DU ROI CHARLES V · texte numérisé non relu

MORT DU ROI CHARLES V

Cliristine de Pisan , comme on le verra ailleurs dans cette collection, a donné sur la maladie et la mort de Charles Y des détails que Ton ne trouve pas dans les chroniques de Froissart (i). Sans disserter ici sur deux récits qui , après tout , ne sont pas inconciliables , nous nous bornerons à constater un fait : c'est que les savants ont préféré quelquefois le témoignage du chroniqueur à celui de Christine de Pisan.

Comment le roi Charles de France aperçât sa fin à prochain terme, et comme il ordonna du royaume avant sa mort. — ( Liv. II, cfaap. 70. )

Votis savez comment le roi Charles de France , qoi se tenait à Pans , traitait secrètement devers les bonnes villes de Bretagne , afin qu'elles ne se voulsissent mie ouvrir , ni recueillir les Anglais ; et là où ils le feraient ils se forferaient trop grandement , et serait ce forfait impardonnable. Ceux de Nantes lui mandèrent secrètement qu'il n'en fût en nulle doute, car aussi ne feraienMls , quelque semblant ni quelque traité qu'ils eussent envers leur seigneur : mais ils voulaient , si les Anglais approchaient, que on leur envoyât gens d'armes pour tenir la ville et les bonnes gens contre leurs ennemis. Et de ce fisdre était le roi de France en grand'volonté , et l'avait rechargé à son conseil. De tous ces traités était ainsi que tout maître et souverain messire Jean de Bueil, de par le duc d'Anjou , qui se tenait à Angers. Le duc de Bourgogne se tenait en la cité du Mans ; et là, environ es forts et es châteaux , se tenaient les seigneurs , le duc de Bourbon , le duc de Bar, le sire de Coucy , le comte d'Eu, le duc de Lorraine, et tant de gens que ils étaient plus de six

(I) Clkrictine de PiMui , D*t faits et bonnes mœurs du sage ni Chartes ^ t roMcme partie, chap. 71 .

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mille hommes d'armes ; et disaient bien entre eux que , voulsist ou non le roi ^ ils combattraient les Anglais ainçois qu'ils eussent passé la rivière de Sartre, qui départ le Maine et Anjou. Kn ce temps prit une maladie au roi de France , dont il principaument, ettous ceux qui l'aimaient, furent moult ébahis et déconfortés ; car on n*y véait point de retour ni de remède que il ne lui convenist dedans briefs jours passer outre et mourir. Et bien en avait il même la connaissance, aussi avaient ses cirurgiens et médecins; et vous dirai comment et pourquoi. Vérité fut , selon la famé qui courait , que le roi de Navarre , du temps qu'il se tenait en Normandie et que le roi de France était duc de Normandie, il le voult faire empoisonner; et reçut le roi de France le venin; et fut si avant mené que tous les cheveux de la tête lui churent , et tous les ongles des pieds et des mains , et devint aussi sec qu'un bâton , et n'y trouvait-on point de remède. Son oncle, l'empereur de Rome, ouït parler de sa maladie; si lui envoya tantôt et sans délai un maître médecin qu'il avait de lès lui ; le meilleur maître et le plusgrand en science qui fût en ce temps au monde, ni que on sçût ni connût; et bien le véait-on par ses œuvres. Quand ce maître médecin fut venu en France de lès le roi , qui lors était duc de Normandie, et il ot la connaissance de sa maladie, il dit qu'il était empoisonné^ et en grand péril de mort. Si fit adonc en ce temps, de celui qui puis fut le roi de France , la plus belle cure dont on pût ouïr parler ; car il amortit tout ou en partie le venin qu'il avait pris et reçu^, et lui fit recouvrer cheveux et ongles et santé , et le remit en point et en force d'homme , parmi ce que, tout petit à petit, le venin lui issait et coulait par une petite fistule qu'il avait au bras. Et à son département , car on ne le put retenir en France, il donna une recette dont ou userait tant qu'il vivrait. Et bien dit au roi de France et à ceux qui de lès lui étaient : « Si très-tôt que cette petite fistule laira le couler et séchera , vous mourrez sans point de remède , mais vous arez quinze jours au plus de loisir pour vous aviser et penser à Tâme. » Bien avait le roi de France retenu toutes ces paroles ; et porta cette fistule vingt-trois ans , laquelle chose par maintes fois l'avait moult ébahi. Et les gens au monde pour la sauté où il avait plus de fiance, c'était en bons

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maîtres médecins ; et ces médecins le reconfortai^t et réjouissaient moult souvent Y et lui disaient que , avecques les bonnes recettes qu'ils avaient, ils le feraient tant vivre par nature que bien devrait suffire. De ces paroles se contentait et contenta le roi moult d'années, et vivait en joie à la fois sur leur fiance. Avecques tout ce, d'autres maladies était le roi durement grevé et blessé, et parespécial du mal des dents : de cernai avait-il si grand grief que merveilles était. £t bien sentait le roi par ses maladies que il ne pouvait longuement vivre ; et la chose du monde , sur la fin de son temps et terme, qui plus le reconfortait et réjouissait , ce était que Dieu lui avait donné trois beaux enfans vivants, deux fils et unefiUe, Charles , Louis, et Catherine. Si que quand cette fistule commençaà sécher et non couler , les doutes de la mort lui commencèrent à approcher. Si ordonna , comme sage homme et vaillant qu'il était > toutes ses besognes , et manda ses trois frères es quels il avait greigneur fiance , le duc de Berry , le duc de Bourgogne et le duc de Bourbon; et laissa derrière son second fr^re, le duc d'Anjou , pourtant qu'il le sentait trop convoiteux. Et dit le roi aux trois dessus dits : « Mes beaux frères y par l'ordonnance de nature, je sens bien et connais que je ne puis longuement vivre: si vous recommande et rencharge Charles , mon fils ; et en usez ainsi comme bons oncles doivent user de leur neveu , et vous en acquittez loyaument ; et le couronnez à roi au plus tôt après ma mort que vous pourrez, et le conseillez en tous ses affaires loyaument; car toute ma fiance en gît en vous. Et l'enfant est jeune et de léger esprit, si aura mestier qu'il soit mené et gouverné de bonne doctrine ; et lui enseignez ou faites enseigner tous les points et les états royaux qu'il doit, et devra tenir , et le mariez en lieu si haut que le royaume en vaille mieux. J'ai eu longtemps un maître astronomien qui disait et affirmait que dans sa jeunesse il aurait moult faire, et istrait de grands périls et de grands aventures; pourquoi, sur ces termes, j'ai eu plusieurs imaginations et ai moult pensé comment ce pourrait être, si cène vient et naît de la partie de Flandre; car. Dieu merci, les besognes de notre royaume sont en bon point. Le duc de Bretagne est un cauteleux homme, et divers, et a toujours eu le courage plus anglais que français ; pou-

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quoi tenez les nobles de Bretagne et les bonnes villes en amour, et par ce point vous lui briserez ses ententes. Je me loe des Bretons, car ils m^ont toujours servi loyauraeut, et aidé à garder et défendre mon royaume contre mes ennemis. Et faites le seigneur de Cliçon connétable ; car, tout considéré , je n'y vois nul plus propice de lui. Enquérez pour le mariage de Charles , mon fils , en Allemagne , par quoi les alliances soient plus fortes : vous avez entendu comment notre adversaire s^y veut et s*y doit marier; c'est pour avoir plus d'alliances. De ces aides du royaume de France dont les povres gens sont tant travaillés et grevés, usez-en en votre conscience, et les ôtez au plus tôt que vous pourrez ; car ce sont choses, quoique je les aie soutenues, qui moult me grèvent et poisent en couraige : mais les grands guerres et les grands affaires que nous avons eues à tous lès pour la cause de ce , pour avoir la mise , m'y ont fait entendre. »

Plusieurs paroles telles et autres , lesquelles je ne pus pas toutes ouïr ni savoir, remontra le roi Charles de France à ses frères , présent Charles dauphin , son fils , et le duc d'Anjou absent. Car bien voulait le roi de France que les autres s'ensoignassent en chef des besognes de France, et le duc d'Anjou son frère en fût absenté ; car il le doutait merveilleusement, et eonvoiteux le sentait; si ressoignait ce péril. Mais quoique le -roi de France l'absentât au lit de la mort et éloignât des besognes de France, le duc d'Anjou ne s'en absenta ni éloigna pas trop ; car il avait messagers toujours allants et venants soigneusement entre Angers et Pans , qui lui rapportaient la certaineté du roi; et avait le duc d'Anjou gens^secrétaires du roi, par lesquels de jour en jour il savait tout son état. Et au derrain jour que le roi de France trépassa de ce siècle (1), il était à Paris asses près de sa chambre : et y entendit pour lui , ainsi que temprement vous orrez recorder.

(I /Charles V ne moorat pat à Paris « de Vincennes, 1« 16 septembre 1380, à eomme le dit Froissart , mais aa château r&ge de quarante-six ans. <te Beauté- sur- Marne , à une demi-lieue

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