‹ Collection de chroniques, mémoires et autres documents pour servir à lChapitre 2 sur 28 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

essentielle et la plus variable, ne perdait ni sa couleur ni son originalité.

Je ne dirai qu'un mot sur le choix des différents morceaux qui composent ce volume. J'ai souvent extrait de Tœuvre du chroniqueur de courts fragments et de petits détails ; mais, en général, j'ai préféré les longs récits. Je ne me suis pas aventuré au hasard au milieu de ces innombrables narrations de Froissart, qui toutes ont un charme singulier ; j'ai fait de très-grands efforts pour distinguer et comparer, en un mot , pour bien choisir.

J'ai ajouté au texte quelques notes. Je suis loin de méconnaître ce que, pour les premiers récits , je dois à M. Dacier. Toutefois, il sera facile de constater que presque toujours le travail de ces notes m'est propre, et que, là même où je me confie en un guide, je soumets ses remarques, si grande que soit son autorité, à une sévère révision.

On verra que chaque morceau est précédé d'une notice historique, sorte de résumé qui lie entre eux les divers r.V cits, et qui, Qutant que je l'ai pu, les éclaire et les explique. J'ai apporté le j^us grand soin dans la composition de ces notices, m*aidant, tout à la fois, des originaux et des livres modernes les plus estimés. Je me suis proposé un double but : j'ai voulu d'abord , en liant entre eux tous les fragments, faire connaître même les passages que^ n'avais pas transcrits, et donner, en quelque sorte, la Chronique de Froissart dans sou ensemble; ensuite j'ai essayé, en jetant de nombreux détails , soit dans mes résumés, soit dans mes notes, de présenter d'une manière suivie et complète» autant au moins que me le permettait la nature de ce recueil, l'histoire de France de 1325 à 1400 environ , c'est-à-dire dans la plus grande partie du quatorzième siècle.

hisù Froissart naquit à ValencienDeSy en 1333. Lui-même a donné la date de sa naissance. « En Tan de grâce 1390 , dit-il , j'avais d'âge cioqdante-sept ans (1). » Son père, qui était peintre en armoiries , le mit bien jeune à Técole pour qu'il étudiât et se fit prêtre. Froissart nous apprend, dans ses poésies, qu'il fut , comme tous les écoliers , souvent distrait et querelleur, et qu'il ne sut pas toujours rendre sa leçon sans varier (2). Faut-il induire de cet aveu , comme on l'a fait, que le chroniqueur étudia peu dans sa jeunesse? Nous ne le pensons pas. Doué d'une mémoire prodigieuse , il dut réparer aisément , au sein de l'école , le temps qu'il perdait, au dehors, dans de frivoles et passagères distractions ; et nous serions porté à croire, par maints passages ile ses œuvres , qu'il prit à la science de son temps à peu près tout ce qu'un homme en pouvait prendre. Ce qu'on peut affirmer seulement , c'est qu'il eut , dès son enfance , des goûts peu conformes à l'état qu'il voulait embrasser.

A douze ans, comme il le raconte , il ne souhaitait rien tant que

De voir danses et caroUes, D'ouïr ménestrels

et déjà il songeait à plaire aux dames. Il disait alors , avec une sorte d'impatience : « Quand viendra pour moi le temps où je pourrai aimer d'amour (3)? » Ce temps vint enfin, et il s'éprit d'une noble demoiselle. Ce premier amour ne s'affaiblit pas , même lorsqu'il y eut entre lui et celle qui occupait toutes ses pensées une barrière infranchis-

I) Cbroniques , Uv. lU , ch. 70. (3) L'£spinette amoareasc.

^2) L'Espinette amoureiue.

4 yiE DE FBOISSABT.

sable. Elle se maria , et lui se Gt prêtre. On a cm que cette passioD tenait une place aussi large dans l'imagination de Froissart que dans son cœur, n Cette demoiselle, dit un écriyain moderne, n'est-elle pas une dame de ses pensées, comme la Béatrix de Dante, comme la Laure de Pétrarque , lesquelles n'empêchèrent pas Dante de se marier et Pétrarque d'avoir des enfants, de même que la demoiselle de Fro jasart ne l'empêcha pas de laisser quelque peu de son coeur banal sur tous les grands chemins (1)? >»

Ce fut à l'âge de vingt ans que Froissart commença ses Chroniques. Il se borna d'abord à reproduire , pour les événements qui s'étaient accomplis de 1325 à 1:356 , les récits des autres chroniqueurs, et surtout la relation de monseigneur Jean le Bel, chanoine de Saint-Lambert de Liège. En 1361 , il présenta la première partie de son travail à la reine d'Angleterre Philippe de Hainaut. Jusqu'à la tin de sa vie il eut souvenir de cette noble dame ,

Car elle me fit et créa (2),.

dit-il; et il rappelle en plusieurs endroits, non sans une vive émotion, qu'elle l'avait accueilli gracieusement à ses débuts ; qu'elle l'avait encouragé par ses conseils et aidé de ses largesses.

A partir de cette époque commencèrent les voyages du chroniqueur. Nous nous bornerons ici à donner une sèche énumération des lieux où il s'arrêta popr voir, interroger et raconter. Il fit plusieurs fois le voyage d'Angleterre. Ce fut pendant son premier séjour, qui dura cinq ans, qu'il visita l'Ecosse. Il parcourut toutes les parties de la France. En 1366 , il était à Bordeaux. En 1367 , il accompagna jusqu'à Dax le prince de Galles, qui partait pour l'Espagne. Il devait revenir dans les provinces qui avoisinent les Pyrénées en 1388. Ce fut alors qu'il se rendit à la cour de Gaston de Foix , et vit Carcassonne , Orthez et Pamiers. En 1389 , il était à Avignon ; de là , en traversant le Lyonnais et le Bourbonnais, il courut en Auvergne, où il assista, à Riom, au mariage du duc de Berri avec Jeanne de Boulogne. Nous n'avons pas besoin de dire que Froissart connut la Flandre et tout le nord de la France et qu'il vint souvent à Paris. En 1394, il visita une der-

(I ) M. Nisard , HisMn de ta mtéra- (9) BalMoa 4e J«aèc«. iure française , 1. 1 , p. 76.

VIB DE FBOISSABT. 5

nière fois l'Angleterre, où ilresla trois mois à la cour du roi Richard. N'oublions pas le plus beau des voyages de Froissart : en 1368, il assista, à Milan , au mariage de Lionel , duc de Glarence , avec la fille de Galeas Viseonti. C'est là qu'il devait rencontrer Chaucer et Pétrarque, n parcourut alors la Savoie ; il vit Bologne , Ferrare , une grande partie de l'Italie, et il revint en Flandre par l'Allemagne.

Ce fut pendant ce perpétuel voyage que Frcôssart rassembla tous les matériaux de sa Chronique. Pendant la chevauchée, à table, le soir à l'heure des gais propo^, il interrogeait avec une avide curiosité ses compagnons de route ou ses nobles hôtes, et il recueillait précieusement, pour les écrire quelquefois sous la forme même de la con^ versation , les histoires qu'on lui racontait. U ne se souciait point des livres, et, comme on dirait aujourd'hui, des documents officiels i il lui suffisait, pour accepter un fait et pour l'affirmer, du témoignage des anciens chevaliers et écuyers qui avaient été en faits é^ armes , et qui prùprement en savaient parler. Aussi, il pénétrait dans toutes les cours et il entrait dans tous les châteaux: « au temps , dit-il , que j'ai travellé par le monde , j'ai vu deux cents hauts princes (1). »

Certains critiques ont cherché à se rendre compte du travail de Froissart; ils ont voulu savoir conunent le chroniqueur composait son œuvre. Nul ne l'a dit mieux que lui-même : «< Or, considérez, entre vous qw me lisez ou me lirez , ou m'avez lu , ou orrez lire , comment je puis avoir su ni rassemblé tant de faits desquels je traite et propose en tant de parties. Et, pour vous informer de la vérité, je commençai jeune, dès l'âge de vingt ans ; et si , suis venu au monde avec les faits et les aventures; et si, y ai toujours pris grand'plaisance plus que à autre chose; et si, m'a Dieu donné tant de grâces que je ai été bien de toutes les parties , et des hôtels des rois , et par espécial de l'hôtel du roi Edouard d'Angleterre et de la noble roine sa femme madame Philippe de Hainaut, roine d'Angleterre, dame d'Irlande et < d'Aquitaine, à laquelle en ma jeunesse je fus clerc, et la servais de beaux dits et traités amoureux : et , pour l'amour du service de la noble et vaillante dame à qui j'étais , tous autres seigneurs , rois ,

(I) Froifsart dit anssi : Car Dieu me la connaissance des hauts princes et ieidonna la gràee et le loisir de voir en gneurs tant en France comme en Anglemon temps la greigneure partie, et d'avoir terre* Chron. HI, ch. 70.

6 VIE DE FBOISSàfiT.

ducs, comles, barons et chevaliers , de quelque nation qu'ils fussent, me aimaient, oyaient et voyaient volontiers, et me faisaient grand profit. Ainsi, au titre de la bonne dame et à ses coutages et aux coulages des hauts seigneurs en mon temps , je cherchai la plus grand'partie de la chrétienté; et partout où je venais , je faisais en* quête aux anciens (^evaliers et écuyers qui avaient été en faits d'armes et qui proprement en savaient parler, et aussi à aucuns hérauts de crédence, pour vérifier et justifier toutes matières. Ainsi ai-je rassemblé la haute et noble histoire et matière , et le gentil comte de Blois dessus nommé y a rendu grand*peine (1) ; et tant comme je vivrai , par la grâce de Dieu je la continuerai ; car comme plus y suis et plus y laboure , et plus me plait ; car ainsi comme le gentil chevalier et écuyer qui aime les aimes , et en persévérant et continuant il s*y nourrit parfait, ainsi, en labourant et ouvrant sur cette matière, je m'habilite et délecte. (2). »

Si Froissart a fait ses Chroniques, s'il se plait à raconter les himorablés entreprises , nobles (wentures et faits d'armes , c'est pour que les preux aient exemple dteux encotirager en bien faisant. C'est là le seul but moral auquel il tende; tout, dans ses mille récits , est subordonné à cette maxime qu'il a placée au début de l'Épinette amoureuse :

Que toute Joie et toute hoDOurs YienDent et d'armes et d'amours.

Nous ne pouvons mieux faire ici , en terminant , que de citer les lignes suivantes de M. Nisard : « L'art do Froissart suffit si complètement à sa matière , qu'il a fait de la chronique comme un genre parfait en soi , qui 8^ devancé la venue de la littérature. Cette curiosité sans confusion , cette imagination facile et lieureuse , cet arrange* ment naturel et sans effort, sont les seules qualités du genre ; et Froissart les possède en perfection... (3)'Le récit, dans certains endroits de * ses Chroniques, n'a pas été surpassé; et celte partie de l'art, si diffi-

(1) Il s'agit de Guide Châtillon, comte noas, delà facilité naturelle de Froiade Bloia. Froissart l'appelle plus haut sari. Chez lui, comme ches tous les grands mon très-cher seigneur et mettre. Le éoriTains.cette facilité Ait certainement, chroniqueur s'était attaché à lui en 1384, en grande partie , le résultat du travail après la mort de Wenceslaâ, duc de Bra- et, si nous pouvons nous servir de ce bant. mot, le produit de l'art. On sait que Frois>

(2) Chroniques, IV , ch. t. sart a revu et retouché plus d'une fois

(3) On a beaucoup trop parlé, suivant sa Chronique.

VIE DE FBOISSART. 7

cile pour l'historien moderne , au milieu de tant de faits divers qu'il faut f à la fois , classer, raconter et juger , est l'habitude et comme le tour d'esprit naturel de ce chroniqueur. Depuis plus de cinq siècles que ces Chroniques ont été écrites, l'esprit français se reconnaît aux qualités de ces charmants récits , à cette clarté , à cette suite , à cette proportion , à cette absence d'exagération ^ à ces couleurs déjà mêlées et variées d'une main habile , et dont aucune n'éblouit. De même , la langue française se reconnadt à cette netteté de l'expression , à cette grâce du tour , à cette fermeté sans roideur , à cet éclat tempéré qui frappent le critique le moins suspect d'archaïsme , et que sentiraient ceux même qui veulent lire sans juger (1). »

A son retour d'Italie, Froissart avait été nommé curé de Lestines. Plus tard , comme il nous l'apprend , il devint trésorier et chanoine de Chimay et de UUe en Flandre, On croit qu'il passa les dernières années de sa vie dans la ville où il était né , à Valenciennes. 11 mourut vers 1400 , suivant M. de Barante (2) ; vers 1410 , suivant M. Buchon. Le savant éditeur de Froissart a recueilli sur ce fait des témoignages qui nous semblent incontestables, et nous n'hésitons pas à adopter son opinion.

(I) Hitt. de la Utiératvre françcase, rahtrt, an m«yeii âge, en France, en Ita-

1. 1, p. 83. — Parmi les Jugementa qui ont Ue , en Espagne et en Angleterre / 1 7« le-

été portés êur Froissart et son œuvre, çon t. II , p. 146-170; Paris, 1840. nous n*aTon« pas besoin de citer celui de (2) Biographie universelle , art. Frais

M. ViUemain. Voy. Tableau de la litté- sart.

DE

Là Déposition ët lâ mort d'édouard h, rm d'angleterre.

Froissait débute , dans ses Chroniques , par un récit très-dramatique. Avant de registrer et de mettre en peruétuellfi mémoire les honorables entreprises et nobles aventwes et faits a armes lesquels /ont avenus par Us guerres de France et d* Angleterre (1), il prépare, pour ainsi dire, et il explique, dans une sorte de préambule » les scènes historiques qui Tont se succéder sous les yeux des lecteurs , avec une merveilleuse variété. Aux règnes d'Edouard II et de Charles lY, dit le Bel, il rattache, par un tragique épisode, ceux d^Édouard III et de Philippe de Valois. Nous voulons parler ici des chapitres où le chroniqueur raconte , avec étendue , les infortunes , la déposition et la mort d'Edouard H , roi d'Angleterre.

Le pouvoir royal , en Angleterre, fut singulièrement amoindri le jour où Jean-sans-Terre signa la grande charte, à Runnymead. La royauté, comme on le sait , ne se releva point sous Henri III. Les statuts d'Oxford et la bataille de Lewes ne firent que l'abaisser davantage. La journée d'Evesham, où mourut le cher des barons révoltés, Simon de Montfort, comte de Leicester, n'anéantit pas les ennemis du pouvoir royaL Us survécurent à leur défeite , et ils attendirent. Edouard I*', il est %Tai , régna plus librement et plus paisiblement que son père et que son aïeul. Ses barons n'avaient pas oublié qu'il était le héros de la bataille d'Evesham, et que, grâce à son activité et à sa valeur, Henri III avait ressaisi sa couronne. D'ailleurs , quand il devint roi , sa récente expédition en Palestine lui avait acquis le respect et l'admiration de rEurone entière. Enfin , une chose encore le protégea pendant son règne : ce tut

(I) Cknm<9tt«< , prologue.

10 GHBOmQUBS

rheureux succès de ses entreprises, surtout dans le pays de GaHes et etf* Ecosse. Toy tefois , comme l'attestent les documents contemporains , Édoi.^rd I'** lui-même rencontra souvent, au sein de l'Angteterre, l'esprit {fopposition et de résistance.

Après sa mort ( 1307), les barons reparurent aussi remuants qu'à répoque où ils imposaient leur volonté à Jean-sans-Terre et à Henri III. Cette fois, au moins, la conduite d'Edouard U semblait légitimer leurs réclamations et leurs projets. Ils attaquèrent d'abord les conseillers du roi. Nous ne ferons pas ici l'histoire de Gaveston. Ils finirent par s'emparer de ce favori, qu'Edouard II avait tant aimé. Us le conduisirent d abord au chàfeau de Warwick, puis ils le décapitèrent ( 13 12 ) à Blacklowhill (auj. Gaversike). Le roi fut obligé de subir la loi de ses barons, qui, pendant un instant, gouvernèrent en son nom. Bientôt la confiance qu'il accorda à Hugh Spenser ( 1318-1321) devint l'occasion d'une nouvelle ligue. En 1322, on put croire qu'Edouard II avait vaincu et comprimé pour longtemps sa noblesse. Il s'empara de ceux qui , pour le combattre, s'étaient alliés an roi d'Ecosse, et il fit décapiter, à Pontefract, le comte de Lancastre (1) > le plus dangereux de ses ennemis , avec quatorzechevaliers et une foulé de bannerets. Cette sanglante exécution étouffa d'abord toute résistance; mais, en définitive, elle ne raffermit pas lé pouvoir royal. Il n'avait pas alors de son côté cette force secrète que donnent les sympathies populaires. Edouard I^*" avait toujours eu pour lui les masses , qui étaient fières de ses exploits. Le peuple ue parlait d'Edouard II que d'après les manifestes des barons pour rappeler ses prodigalités et la honteuse bataille de Bannock-Burn ( 1314 ), t|u'il avait per(hie contre les Écossais. Quand la noblesse ne put former contre le roi et les Spenser de grandes ligues à main armée , elle cons^ pira. Elle finit par trouver un puissant appui auprès de la reine Isabelle, qui vint en Frauce (31 mai 1325 ) , à la cour de son frère (iharles le Bel, pour préparer la révolution qui devait^enlever àson époux Edouard H là couronne et lar vie.

Comment grand'dissension mut entre les barons d'Angleterre et messire Huon le Despensier. — (Chapitres, Uvrel, partie I^ dans l'édition de M. Buchon. )

Or, raconte l'histoire que ce roi d'Aogleterre, père à ce gentil roi Edouard (2) sur qui notre matière est fondée, gouverna moult diversement son royaume, et fit moult de diverses merveilles en son pays, par le conseil et Tennort d'im mauvais chevalier monseigneur Huon, que on dit leDespensier(3), qui avait été nourri avec lui d'enfance. Et avait tant fait celui messire Hue que il et messire Hue son père étaient les [Hus grands barons d'Angleterre

(1) Thomas de Lancastre était petit- (2) Edouard 111. fils de Henri 111. (3) Uugh Spenser.

yGoode

DB FaOISSABT. 1 1

comme de richesse , et étaient toujours les plus grands maîtres du conseil du roi , et voulaient maistrier et surmonter tous lêp autres hauts barons d'Angleterre; par envie de quoi et pourl*^ ^i avinrent, depuis, au pays et à eux-mêmes moult de maux et de tourments. Car après la grand*déconfitured*Esturmelin (1), où le roi Robert Bruce, roi d'Escosse, décônflt ce roi d'Angleterre et tous ses barons , si comme vous avez ouï ci-devant, grand'envie et grand murmure monteplia au pays d'Angleterre entre les nobles barons et le conseil du roi , mémement encontre Hue le Despensier ; et lui mettaient sus que par son conseil ils avaient été déconfits , et que , pourtant que il était favorable au roi d'Esoosse, il avait tant conseillé et taiu le roi d'Angleterre en négligence , que les Eseots avaient reconquis la bonne cité de Berviéh, et ars quatre journées ou cinq, par deux fois, dedans leur pays, et, au dernier, eux tous détruits et déconfits. Et sur ce, les dits barons eurent ensemble plusieurs fois parlement pour aviser qu'ils en pourraient faire, desquels le comte Thomas de Laneastre, qui était oncle du roi (2) , était le plus grand et le principal. Or, se perçut le dit messire Hue le Despensier de cette oeuvre, et que on murmurait sur lui et sur son affaire. Si se douta trop fort que mal ne l'en prit; si y pourvéy tantôt de remède moult félonneux.

ONiMnent plusieurs barons d'Angleterre furent décolés , et comment la roine et son fils s'en affuirent en France. — (Chap. 6.)

Il , qui était si bien du roi et si prochain comme il voulait, et phis cru tout seul que tout le monde, s'en vint au roi, et lui dit que ces seigneurs avaient fait alliance encontre lui , et qu'ils le mettraient hors de son royaume s'il ne s'en gardait; et tant fit par son ennortement et son subtil malice et engin , que le roi fit à un jour prendre tous ces seigneurs à un parlement où ils étaient assemblés (3), et en fit décoler, sans délai et sans connaissance de

( I ) Esturmelin pour Stirling ; c'est la c'était le personnage le plas considéra-

l>ataille connoe sous le nom de bataille de ble de l'Angleterre. 11 possédait les cinq

HanBock-Burn. comtés de I^ncastre, de Lincoln , de

(2) Thomas de Laneastre , petit-fils de Leicester , de Salisbury et de Derby.

Henri 111 , n'était pas , comme le djt (3) Thomas de Laneastre ^t arrêté en

Froissart, oncle du roi. Après Edouard II, pleine révolte, au moment où, avec d'au-

yGooQle

cause , jusques à vingt-deux des plus grands barons, et tout premier le comte Thomas deLaocastre, qui moult était bon homme et saint, et fit depuis assez de beaux miracle^ au lieu où il fut décolé. Pour lequel fait le dit messire Hue acquit grand*haine de tout le pays, et espécialement de la roine d'Angleterre et du comte de Kent, qui étMt frère du roi d'Angleterre.

Encore ne cessa point atant le dit messire Hui de ennorter le roi de mal faire : car quand il aperçut qu'il était mai de la roine et du comte de Kent, il mit si grand discord entre Te roi et la roine par son malice, que le roine voulait point voir la roine, ni venir en lieu où elle fût, et dura ce discord assez longuement.. Et adonc fiit que on dit à la roine et au comte de Kent tout secrètement, pour les périls éloigner où ils étaient, qu'il leur pourrait bien mésavenir prochainement, si ils ne se gardaient; car le dit messire Hue leur pourchassait grand destourbier.

Adonc quand la reine et ledit comte de Kent ouïrent ces nouvelles, si se doutèrent, car ils sentaient le roi hâtif et de diverses manières et mauvaise condition, et leur ennemi si bien de lui comme il voulait. Si s'avisa la dame qu'elle se partirait tout coiemeut et vuideraitle royaume d'Angleterre , et s'en viendrait en France voir le roi Charles, son frère , qui encore vivait, et lui conterait ses mésaises, et emmènerait son jeune fils Edouard avec li voir le roi son oncle. Ainsi la dame (1 ) se pourvéy sagement, et prit voie de venir en pèlerinage à Saint-Thomas de Cantorbie, et elle s'en vint à VIncelsée, et là , de nuit, entra en une nef appareillée pour li et son fils (2) et le comte Aymon de Kent (3), et

tires teignears , H cherchait à joindre le« (2) Le fils dn roi d'Angleterre n'arrita

Écossais ses alliés. Nons avons dit plus en France que plasiears mois après sa

haat qu'il avait été décapité à Ponte- mère. Edouard U, en vertn dtt traité con-

fract, en 1322. dn par Isabelle, devait se rendre en

( I ) Isabelle ne se sanva pas clandestine- France , afin de faire homma ge à Charles

ment d'Angleterre , comme le dit Frois- le Bel pour la Gnienne. 11 vint à tkravres,

•art. Elle fut envoyée en France par on, prenant prétexte d'une maladie , il

Edouard U. Elle devait essayer de réta- suspendit son voyage. U transféra la pos-

blir la paix entre son époux et Charles session de la Quienne et du Ponthieu à

le Bel, qui était son ft-ère. U s'agissait de son fils Edouard, qui fkit dès lors autorisé

la Gnienne. Isabelle vint en France avec à faire hommage an roi de France. Le

une suite nombreuse ^mai 1325). Quel- jeune prince s'embarqua pour le conti-

ques historiens modernes ont supposé que nent le 14 septembre 1325.

l'idée d'envoyer Isabelle sur le continent (3) Le comte de Kent,firère du roi, se

avait été suggérée à Edouard par ses en- trouvait en France dès 1321 , pour les

nemis. * affaires de Gnienne.

DB FROISSABT. 13

messire Roger de Mortimer (1) ; et en une autre nef mirent leurs pourvéances , et eurent vent à souhait , et furent lendemain , devant prime, au havre de Boulogne.

Quand la roine Isabelle fut arrivée à Boulogne, ainsi comme vous oïez, et son fils, et le comte de Kent son serourge (6eatifrère) , le capitaine de la ville et Tabbé et les bourgeois vinrent contre li , et la fecueillirent moult liement, et la menèrent en la ville, et la logèrent en l'abbaye, et toute sa route; et y fiit deux jours. Au tiers jour elle s'en partit et se mit à voie , et tant chemina par ses journées que elle s'en vint à Pans. Le roi Charles, son frère, qui était informé de sa venue, envoya contre li des plus grands de son royaume qui adonc étaient de lès lui : monseigneur Robert d'Artois, monseigneur de Couci, monseigneur de Sully, et le seigneur de Roye et plusieurs autres, qui honorablement ramenèrent en la cité de Paris et devers le roi de France.

Gomment le roi de France reçut honorablement sa sœur la roiiie d'Angleterre, et comment elle lui conta la cause de sa venue. —( Chap. 7.)

Quand le roi vit sa sœur, que grand temps n'avait vu , et elle dut entrer en sa chambre, il vint contre elle, et la prit par la main , et la baisa, et dit : « Bien venez, ma belle sœur et mon beau neveu. » Lors les prit tous deux, et les mena avant. La dame, qui pas n'avait trop grand'joie , fors de ce qu'elle se trouvait de lès le roi son frère, s'était jà voulu agenouiller par trois ou par quatre fois au pied du roi son frère ; mais le roi ne lui souffrait , et la tenait toujours par la main droite , et lui demandait moult doucement de son état et de son affaire; et la dame lui en répondait très-sagement. Et tant furent les paroles menées qu'elle lui dit : « Monseigneur, ce nous va, moi et mon fils, votre beau neveu, assez petitement ; car le roi d'Angleterre, mon mari, m'a prise en trop grand'haine, et si ne sais pourquoi,

(I) Froiflsart se trompe également en ce qui l'envoya à la Toar. Il corrompit nn

qnieonceme Roger Mortimer. Cet homme, des offlciers de la prison, et s'ichappa

gai, avec Isabelle, devait Jouer un rôle an moyen d'une échelle de cordes. Des

si odieux , avait été l'un des adhérents chevaux l'attendaient sur le bord de la

de Thomas de Lancastre. n fut condamné Tamise. U s'éloigna en toute hftte, et ar-

à mort, à Pontefract ; mais, au moment de riva sur la côte du Hampshire , d'où il

l'exérution, il obtint sa grftee d'Edouard 11, passa en France ( açût 1323).

14 CH&ONIQUBS

et tout par rennortement d'un chevalier qui s'appelle Hue le Despensier. Ce chevalier a telleineot attrait mouseigneur à soi et à sa volonté, que tout ce qu'il veut dire et faire, il est; et jà ont comparé plusieurs hauts barons d'Angleterre et seigneurs sa mauvaiseté, car il en fit, sur un jour, prendre, et par le commandement du roi , sans droit et sans cause , déooler jusques à ^ngt-deux , et par espécial le bon comte Thomas de Lancastre ; de quoi , monseigneur , ce fut trop grand dommage , car il était prud'homme et loyal, et plein de bon conseil ; et n'est nul en Angleterre, tant soit noble ni de graud'affaire, qui l'ose courroucer ni dédire de tout ce qu'il veut faire. Atcc tout ce , il me fut dit en grande espécialité, d'un homme qui cuide assez savoir des conseils et traités du roi mon mari et du dit Hue le Despensier, que on avait grand'envie sur moi « et que si je demeurais au pays guères de temps , le roi « par mauvaise et fausse information, me ferait mourir ou languir à honte. Si ne Tai-je mie desservi , ni ne le voudrais faire nullement; car oncques envers lui je ne pensai ni ne fis chose qui fût à reprendre. £t quand je ouïs ces dures nouvelles et si périlleuses sur moi^ et sans raison , je m'avisai pour le mieux que je partirais d'Angleterre , et vous viendrais voir, et montrer féalement , comme à mon seigneur et beau frère, l'aventure et le péril où j'ai été. Aussi le comté de Kent , que là voyez , qui est frère du roi mon mari , est en autel (semblable) parti de haine comme je suis , et tout par i'émouvement et ennortement faux de ce Hue le Despensier. Si , m'en suis ci enfuie , comme femme égarée et déconseillée, devers vous pour avoir conseil et confort de ces besognes; car si Dieu premièrement et vous n'y remédiez , je ne me sais vers qui traire. »

Comment le noble roi Charles conforta sa scBur , et comment elle acquit Tamitié de plusieurs grands seigneurs qui lui promirent à la ramener en Angleterre. — (Chap.8.)

Quand le noble roi Charles de France eut ouï sa sœur ainsi lamenter , et qui de cœur et en pleurant lui montrait sa besogne, et pourquoi elle était venue en France , si en eut grand'pitié , et lui dit : « Al a belle sœur, apaisez- vous et vous confortez, car.

yGoode

DB FB019SAKT. t^

foi que Je dois à Dieu et à mooseigoeur sâint Deoys, j*y pourvoirai de remède. » Adonc la dame s'agenouilla , voulût ou non le roi, tout bas à terre, et lui dit : « Mon très-cher seigneur et beau frère , Dieu vous en veuille ouïr * » Lors la prit le roi entre ses bras, et la mena en une autre chambre plus avant, qui était toute parée et ordonnée pour li et pour le jeune Edouard son fils, et là la laissa.

Ainsi fut la noble roine d'Angleterre reçue et bien venue à ee premier jour du roi Charles de France son frère; et lui fit déli* vrer le roi , par la chambre aux deniers , tout ce qui à la reine était nécessaire pour li et son état.

Depuis ne demeura guères que, siir cet état que vous avez ouï , Charles le roi de France assembla plusieurs grands seigneurs et barons du royaume de France , pour avoir conseil et bon avis comment on ordonnerait de la besogne de la reine sa sœur, à qui il avait promis confort et aide; et tenir lui voulait. Dont fut ainsi conseillé au roi, et pour le mieux, que il laissât madame sa sœur acquérir et pourchasser amis et confortants au royaume de France , et se feigntt de cette emprise ; car d'émouvoir guerre au roi d'Angleterre , et de mettre en haine les deux royaumes, qui étaient en paix, ce n'était pas chose qui fdt appartenante; mais couvertement et secrètement l'aidât et confortât, tant d'orque d'argent, car c'est le métal par quoi on acquiert l'amour des g^tilshommes et des pauvres bacheliers. A ce conseil et avis s'accorda le roi , et le fit dire ainsi tout coiement à la roine d'Angleterre sa sœur par monseigneur Robert d'Artois, qui lors était Fun des plus grands de France.

Sur ce, la bonne roine, toute réjouie et confortée, persévéra et se pourvéy d'acquérir amis parmi le royaume de France. Les aucuns priait; aux autres promettait ou donnait or, argent ou joyaux; et tant, qu'il y eut moult de grands seigneurs et de jeunes chevaliers et écuyers qui tous lui accordèrent confort et aide etaUiance pour la ramener en Angleterre, et de force, malgré tous ses ennemis , pour l'honpeur du roi leur seigneur.

16 CHKONIQUBS

Comment les barons d'Angleterre maiidèrent secrètanent à la roine qu'elle s'en retournât, elle et son fils, en Angleterre, atoat nulle hommes d'arm^. — (Chap. 9.)

Or,iious parlerons de ce messire Hue un petit , et assez tôt re* tournerons et reviendrons à la roine. Quand cil messire Hue vit qu'il avait grand*partie fait de ses volontés , et mis à destruction les plus grands barons d'Angleterre, la reine et son ainsné fils déchassé hors d'Angleterre, et qu'il avait le roi si attrait à sa volonté que le roi ne lui contredisait nulle chose qu'il voulût dire ni faire, il , qui persévérait en sa grand'mauvaiseté , fit depuis tant de bonnes gens justicier, et mettre tant de gens à mort sans loi et sans jugement , pourtant qu'il les tenait pour suspects encontre lui, et fit tant de merveilles par son orgueil , que les barons qui demeurés étaient, et le remenant du pays, ne le purent plus porter; ains accordèrent ses ennemis mtre eux paisiblement, et firent secrètement savoir à la roine leur dame dessus dite, qui avait sa demeure à Paris par l'espace de trois ans (1), comme enchâssée et bannie du royaume d'Angleterre, si comme vous avez ouï , si elle pouvait trouver voie ou sens parquoi elle pût avoir aucune compagnie de gens d'armes , de mille armures de fer ou là environ , et elle voulût ramener son fils au n^aume d'Angleterre, ils se tairaient tantôt vers li, et obéi* raient à li comme à leur dame, et à son fils comme à leur sm« gneur : car ils ne pouvaient plus porter les desrois et les faits que le roi faisait au pays , par le conseil dudit messire Hue.

Ces lettres et ces nouvelles^ secrètes envoyées d'Angleterre montra la roine au roi Charles son frère> lequel lui répondit' adonc tout joyeusement : « Ma belle sœur. Dieu y ait part! de tant valent vos besognes mieux. .Or,remprenez hardiment, et priez de mes hommes jusques à la somme que vos aidants d'Angleterre vous ont signifiée; je consentirai ce voyage et leur ferai &ire délivrance d'or et d'argent , tant que ils vous serviront volontiers. »

(1*) Isabelle était arriTée en France aa née «n Angleterre an mois de septembre mois de mai 1325, et elle était retoor- de l'année sai?ante 1326.

DE ¥fiOISSABT. 17

Comment messire Hue le Despensier corrompit le roi de France et tout son conseil par dons , afin qu'il ne renvoyât la roine en Angleterre. — (Gbap. 40.)

Sur cela bonne dame avait jà prié inoult de chevaliers bacheliers et aventureux, qui lui promettaient que très-volontiers ils iraient ; et ordonnait la dame- tout secrètement son affaire et ses pourvéances : mais oneques si secrètement ne le put faire ni écrire aux barons d'Angleterre, que messire Hue le Despensier ne le sût. Lors se douta-t*il que par force le roi de France la renvoyât en Angleterre. Si s'avisa que par dons il attrairait si le roi de France et son conseil, qu'il n'aurait aucune volonté de la dame aider, ni de lui porter contraire. Adonc, envoya, par messages secrets et affaiitiés de ce faire , grand plenté d'or et d'argent et joyaux riches, et espécialement devers le roi et son plus privé conseil ; et fit tant, en bref terme, que le roi et tout sou conseil fiirent aussi froids d'aider à la dame comme ils en avaient été en grand désir ; et brisa le roi tout ce voyage , et défendit , sur peine de perdre le royaume, qu'il ne fût nul qui avec la roine d'Angleterre se mît à voie pour ii aider à remettre en Angleterre à main armée. Dont plusieurs chevaliers et bacheliers du dit royaume ea furent moult courroucés; et s'émerveillèrent entre eux pourquoi si soudainement le roi avait fait cette défense ; et en murmuraient les aucuns, et dirent bien que or et argent y étaient efiforoément accourus d'Angleterre, et que Français sont trop eonvoiteux.

Gwiiment le roi de France fltdireà sa sœur qu*eUe vuidât hors de son royaume. — (Chap. H.)

Encore vous dirai-je , si j'ai loisir , de quoi ce messire Hue le Despensier s'avisa. Quand il vit qu'il n'aurait garde du roi de France, ni de ce côté, pour embellir et fleurir sa mauvaiseté, et retraire la roine en Angleterre, et remettre en son danger et du roi son mari , il fit le roi d'Angleterre écrire au Saint-Père , eu suppliant assez affectueusement qu'il voulût écrire et mander au roi Charles de France qu'il lui voulût renvoyer sa femme; car il s'en voulait acquitter à Dieu et au monde, et que ce n'était pas sa coulpe qu'elle était partie de lui , car il ne lui voulait

18 CHBONIQUBS

que tout amour et bonne loyauté, telle qu'on doit tenir en mariage. Avec ces lettres, que le dit raessire Hue fit écrire par le roi d'Angleterre au pape et aux cardinaux, en lui écrivant ainsi comme vous avez ouï , et encore par plusieurs subtiles votes qui ci ne peuvent mie être toutes décrites , il envoya grand or et grand argent à plusieurs cardinaux et prélats, les4)lus secrets et les plus prochains du pape, et aussi messagers sages et avisés, et bien idoines et taillés de faire ce message; et mena tellement le pape par ses dons et par ses fallaces, qu'ils contournèrent du tout la roine d'Angleterre et condamnèrent en son tort, et mirent le roi d'Angleterre et son conseil à son droit; et écrivit le pape, par le conseil d'aucuns cardinaux qui étaient de l'accord du dessus dit Despensier , au roi Charles de France , que , sur peine d'excommuniement , il renvoyât sa sœur la roine Isabelle en Angleterre, devers sou mari le roi.

Ces lettres vues et apportées devers le roi de France, et par si espécial messager que par i'évéque de Xaintes en Poitou que le pape y envoyait en légation , le roi fut durement ému sur sa sœur, et dit qu'il ne la voulait plus soutenir à rencontre de l'Église, et fit dire à sa sœur, car jà de grand temps ne parlait-il point à li , qu'elle vuidât tôt et hâtivement son royaume; ou il l'en ferait vuider à honte.

Gomment la roine d'Angleterre se partit de nuit secrètement de Paris , elle et sa ruute » pour peur qu'eUe ne fût prise de son frère et renvoyée en An* glettrre, els*en alla en l*Empire. — (Chap. 42.)

Quand la roine ouït ces nouvelles , si fut plus déconfortée et ébahie que devant; car elle se voyait entre pieds, et toute arrière du confort et aide qu'elle cuidait avoir du roi Charles son frère. Si ne sut que dire ni quel conseil prendre;, car jà l'éloignaient ceux de France par le commandement du roi , et n'avait à aucuns conseil ni recours, fors à son cher cousin messire Robert d'Artois tant seulement. Mais cil secrètement la conseillait et confortait de ce qu'il pouvait, et non à vue; car autrement ne l'osait faire, pour le roi qui défense y avait mise, et en quel haine et malivolence la roine était enchue, dont moult lui ennuyait; et savait bien que , par mal et par envie , elle était ainsi dc-

os FHOISSART. t!)

chassée. Si était ce messire RoI>ert d'Artois si bien du rot qu'il voulait; mais il ne lui en osait parler, car il avait ouï dire au roi et jurer que, à celui qui lui en parlerait, quel qu'il fûl, il lui ôterait sa terre et le bannirait de son royaume. Si entendit-il secrètement que le roi était en volonté de faire prendre sa soeur, son fils , le comte de Kent et messire Roger de Morti mer, et de eux remettre es mains du roi d'Angleterre et du dit Despensier ; etainsi le vint-il dire de nuit à la roine d'Angleterre , et l'avisa du péril où elle était.

Adonc fut la dame moult ébabie, et requit tout en pleurant conseil à monseigneur Robert d'Artois quelle chose elle eu pourrait faire , ni où se traire à garant ni à conseil. « En nom Dieu , dit messire Robert, le royaume vous loué-je bien vuider, et traire i deversl'Ëmpire : là il y a plusieurs grands seigneurs qui bien ai- ^ der vous pourraient, et par espécial le comte Guillaume de Hainaut et messire Jean de Hainaut son frère. Ces deux sont^ grands seigneurs, prud'hommes et loyaux, craints et redoutés de leurs ennemis , aimés de leurs amis , et pourvus de grand sens: et de parfaite honneur, et crois bien que en eux vous trouverez^ toute adresse de bon conseil ; car autrement ils ne le voudraient ni sauraient faire. » t

La dame s'arrêta sur cet avis , et se reconforta un petit à la parole et prière monseigneur Robert d'Artois ; et fit appareiller toutes ses besognes, et payer et délivrer aux hôtes, le plus coyement et bellement qu'elle put ; et partit de Paris , et son jeune fils avec elle, et le comte de Renl et leur suite, et s'acheminè- . rent devers Hainaut. Et fit tant la roine d'Angleterre par ses ' jouroées qu'elle vint en Cambrésis. Quand elle se trouva en l'Empire, si fut un peu plus assurée que devant; et passa parmi Cambrésis ,«t entra en Ostrevaut et en Hainaut , et vint loger à Buignicourt (1), en l'hôtel d'un chevalier qui s'appelait le sire d'Anbrecioourt ; et la reçut adonc le chevalier et sa femme moult liement; et la tint toute aise selon soa état, et tant, que la roine d'Angleterre et son fils en aima depuis le chevalier et la dame à toujours, et les enfants qui d'eux naquirent, et les avança en plusieurs manières.

(i) VUlage voisin d'Axleax.

yGoode

Gomment roessire de Hainaut vint à Buignicourt à rencontre de la r6ine d'Angleterre. — (Cbap. 13.)

La venue de la roine d'Angleterre, qui descendait en Hainaut, était bien sçue en Thôtel du bon comte Guillaume de Hainaut, qui lors se tenait à Y alenciennes , et messire Jean de Hainaut son frère; et sçut le dit messire Jean Theure qu'elle vint en 1* hôtel monseigneur d'Aubrecicourt. Il , qui était moult honorable , jeune et désirant d*acquérir honneur et prix, monta erraument à cheval , et se partit à privée menée de Valenciennés, et vint ce soir à Buignicourt ; et fit à la roine d'Angleterre toute rhonneur et révérence qu'il put; car bien le savait fadre^

La dame , qui était moult triste et moult égarée , lui commença à conter, en pleurant moult piteusemcfkit, ses douleurs et ses mésavenues :, comment elle était déchassée d'Angleterre, et son fils, et venue en France sur l'espoir et fiance de son frère le roi ; et comment elle cuidait être pourvue de gens d'armes de France, par la bonne volonté et conseil de son frère, pour aller plus puissamment et emmener son fils en son royaume, si comme ses amis d'Angleterre lui avaient mandé; et comment son frère fut tellement conseillé depuis, comme vous avez ouï; et lui conta comment et à quel meschef elle était là affuie atout son fils, comme celle qui ne savait à qui ni en quel pays trouver confort ni soutenance.

Gomment messire Jean de Hainaut promit à la roine d'Angleterre qa*il ne loi fiauldra jnsques à mourir. — (Cbap. 14.)

Ft quand le gentil chevalier messire Jean de Hainaut eut ouï complatndre la roine si tendrement > et que toute fondait en larmes et en pleurs, si en eut grand' pitié; et commença a larmoyer, et dit ainsi à la dame : « Certes , dame , voyez ci votre chevalier qui ne vous fauldrait pour mourir, si tout le monde vous faillait ; ains ferai tout mon pouvoir de vous et de monseigneur votre fils conduire , et de vous et lui remettre en votre état en Angleterre, à l'aide de vos amis qui delà la mer sont, ainsi que vous dites; et je, et tous ceux que je pourrai prier, y mettrons les vies ; et aurons gens d'armes assez , s'il plaît à Dieu , sans le danger du roi de France. »

DK FAOlSSABr. 31

Et quand la dame Feut ouï parler une si haute parole et si réconfortant sçs besognes , elle qui séait , et messire Jean devant elle , se dressa en estant , et se voulut agenouiller, de la grand'joie qu'elle avait , pour Famour et grand'grâce que le vaillant chevalier lui offrait. Mais le gentil sire de Beaumont ùe Teut jamais SQuffert; ains se leva moult appertement, et prit la noble dame entre ses bras, et dit : « Ne plaise jà à Dieu que la roine d'Angleterre fasse ce , ni ait empensé de faire ; mais , dame , confortez-vous y et votre gentil fils aussi ; car je vous tiendrai ma promesse. Vous viendrez voir monseigneur mon frère et madame la comtesse de Hainaut et leurs beau)c enfants, qui vous recevront à grand'joie ; car je leur en aï jà ouï parler. » Et la dame lui octroie, et dit : « Sire, je trouve en vous plus de confort et d'amour qu'en tout le monde. Et de ce que vous me dites et offrez, cinq cent mille mercis. Si vous me voulez faire ce que vous me promettez par votre courtoisie, je demeurerai votre serve , et mon fils votre serf à toujours, et mettrons tout le royaume à votre abandon, et à bon droit. » .

Lors répondit le gentil chevalier messire Jean de Hainaut, qui était en la fleur de son âge : « Certes, ma très-chère dame, si je ne le voulais faire, je ne le vous promettrais mie ; mais je levons ai promis, si ne vous en fauldrai mie pour rien qui paisse avenir ; mieux aimerais à mourir. »

Après ce parlement, quand ainsi fut accordé, messire Jean de Hainaut prit congé pour ce soir à la roine et à son fils , et aux autres seigneurs d'Angleterre qui là étaient, et s'en revint à De* nain. Là, se hébergea en l'abbaye cette nuit, et lendemain, après messe et boire, monta à cheval et s'en revint devers la roine, qui à grand'joie le reçut; et jà avait dîné, et jà l'avait désiré; et était toute appareillée de monter quand messire Jean de Hainaut vint

Comment la roine d*An^leterre se partit de Buignicourt et 8*en alla à Valenciennesy où elle fût honorablement reçue du comte et de la comtesse de Hainaut. —CGbap. 15.)

Lors se partit la roine d'Angleterre du châtel de Buignicourt, et prit congé au chevalier et à la dame , et leur dit , en eux re-

P CHEOEfIQUES

meFciant: que de la bonne chère et liesse que léans on luia^ait faite, un temps viendrait que grandement lu! en souviendrait, et à son fils aussi.

Ainsi se partit la roine en la compagnie du gentil seigneur de Beau mont , qui liement et révéremment la mena à Yalenciennes. Et contre li vinrent moult de bourgeois de la ville bien parés -et ordonnés pour la honorablement recevoir. Ainsi lut-elle amenée de monseigneur Jean de Hainaut devers le comte Guillaume de Hainaut, qui la reçut à grand*joie; et aussi fit la comtesse ; et la fêtèrent de ce qu*ils purent, car bien le savaient faire.

Adonc avait le comte Guillaume quatre filles, Marguerite ^ Philippe, Jeanne et Isabelle, de quoi le jeune Edouard, qui fut puis roi d'Angleterre , s'adonnait le plus et s'inclinait de regard et d'amour sur Philippe que sur les autres ; et aussi la jeune fille le connaissait plus, et lui tenait plus grand'compagnie que nulles de ses sœurs. Ainsi l'ai-je depuis oui recorder à la bonne dame qui fut roine d'Angleterre, et de lès qui je demeurai et servis; mais ce fut trop tard pour moi : si me fit elle tant de bien que j'en suis tenu de prier à toujours mais pour elle.

Comment messire Jean de Hainaut fit sa semonce de gens d'armes pour la roine d'Angleterre remener en son royaume. — ( Chap. 1«.)

Ainsi madame d'Angleterre, la roine Isabelle de France^ trouva reconfort en monseigneur Jean de Hainaut , quand tout le monde lui faillit ; et demeura à Yalenciennes par l'espace de huit jours de lez le bon comte et madame la comtesse Jeanne de Valois; et endementres fit appareiller son œuvre et ses besognes. £t le dit messire Jean de Hainaut fit écrire lettres moult affectueusement aux chevaliers et aux compagnons de qui il se fiait le plus en Hainaut, en Brabant, et en Hasbain (1) , et leur -priait si aoertes qu'il pouvait à chacun, sur toutes amitiés, qu'ils vinssent avec lui en cette entreprise. Si en y eut grand plenté d'un pays et d'autres qui y allèrent pour l'amour de lui , et grand plenté qui n'y allèrent mie, combien qu'ils en fussent priés. £t mémement le dit messire Jean de Hainaut en fut durement

(I) retit pays delà Flandre, au nord de Liège.

DB FfiOISSABT. 23

repris de son propre frère et de son pfopre conseil , pourtant qu'il leur semblait que Temprise était si haute et si périlleuse , selon le discord et les grands haines qui étaient adonc entre les hauts barons et les communes d'Angleterre , et selon ce que les Anglais sont communément envieux sur. toutes étranges gens , quand ils sont à leur dessus , espécialement quand ils sont en leur pays , que chacun avait peur et doutance que le dit roessire Jean de Hainaut, ni nul de ses compagnons, pût jamais revenir. Mais, quoiqu'on lui blâmât ni déconseillât, le gentil chevalier ne s'en voulut oncques delaier; ainçois dit : « Qu'il n'avait qu'une mort à souffrir, qui était en la volonté Notre-Seigneur; mais il avait promis à celle gentille dame de» la conduire jusques en son royaume ; si ne lui en fauldrait pour mourir; et aussi cher avait-il prendre la mort avec celle noble dame, qui déchassée et déboutée était hors de son pays, si mourir y devait , comme autre part \ car tous chevaliers doivent aider à leur loyal pouvoir toutes dames et pucelles déchassées et déconfortées , à leur besoin , mémement quand ils en sont requis. »

Comment mesure Jean ae Hainaut prit congé de son frère , et se mit sur mer pour amener la roine et son fils en Angleterre. — (Ghap. 17. )

Ainsi était mû et encouragé messire Jean de Hainaut , et . faisait sa semonce et prière des Hainuyers être à Halle , et les Brabançons à être à Breda , et les Hasbaignons au mont Sainte- Gertrude; les Hollandais , dont il eut aucuns, à être à Dourdrech. Lors prit congé la roine d'Angleterre au comte de Hai* naut et à la comtesse , et les remercia grandement et doucement de l'honneur et de la fête et de la bonne chère et belle recueillie qu'ils lui avaient faite , et le baisa au partir, et la comtesse, et leurs beaux enfants.

Ainsi se partit la dame et son fils, et toute leur route, ac* compagnes de messire Jean de Hainaut , qui à grand deuil et moult ennuis avoit eu congé de monseigneur son frère , quoiqu'il se fût des premiers accordé et consenti à ce voyage ; mais finalement lui donna de bonne volonté. £t lui dit ainsi messire Jean,

24 GHROniQUES

par trop beau langage : « Monseigneur , je suis jeune et encore à faire; si crois que Dieu m'ait pourvu de cette emprise pour mon avancement; et, si Dieu m'aist, le courage m'en sied trop bien que nous en viendrons à notre dessus; car je cuide et crois de vérité que par pécbé, à tort et par envie, on a cette roine déchassée, et. sou fils, hors d'Angleterre. Si est aumône et gloire à Dieu et au monde de adresser et reconforter les déconfortés et déconseillés espécialement si noble et si haute dame comme celleci est, qui fut fille de roi, et est descendue de royale lignée, et sommes de son sang, et elle du nôtre. J'aurais plus cher à re* noncer à tout ce que j'ai vaillant ^ et aller servir Dieu outre mer * sans jamais retourner en ce pays, que la bonne dame fût partie de nous sans confort et aide. Si me laissez aller et donnez congé de bonne volonté, si ferez bien, et vous en saurai gré, et s'en exploiteront mieux mes besognes, au plaisir de Dieu , qui tout ce me veuille octroyer. »

Quand le bon comte de Hainaut eut ouï son frère, et aperçu le grand désir qu'il avait de faire ce voyage , qui à très-haute honneur lui pouvait tourner et à ses hoirs à toujours mais, et connut bien qu'il disait vérité , si en eut grand'joie , et lui dit : « Beau frère, jà à Dieu ne plaise que votre bon propos je vous brise ni ôte; et je vous donne congé au nom de Dieu. » Lors le baisa et lui estraingnit la main, en signe de très-grand amour.

Ainsi se partit messire Jean de Hainaut, et s'en vint ce jour gésir à Mons en Hainaut, aussi la roine d'Angleterre. Que vous élongerais-je la matière? Us firent tant par leurs journées qu'ils vinrent à Dourdrech en Hollande, où Tespécial mandement était fait. Là endroit se pourvurent de nefs, de vaisseaux grands et petits, ainsi qu'ils les purent trouver, et mirent dedans leurs chevaux, leurs harnais et leurs pourvéances, puis se commandèrent en la garde Notre-Seigneur, et se mirent en chemin par mer* Là étaient de chevaliers hainuyers avec monseigneur Jean de Hainaut : messire Henryd' Antoing , messire Michel de Ligne , le sire de Gommegnies, messire Perceval de Semeries , messire Robert Baillœil , messire Sance de Boussoy , le sire de Vertaing , le sire de Potelles , le sire de Villiers , le sire de Hénin , le sire de Sars, le sire de Bousies, le «ire d'Aubrecicourt, le sire

yGoode

*DE FBOISSÀRT. 35

d'Esturmel, messire Oulfart de Gbistelles et plusieurs autres chevaliers etécuyers, tous en grand désir de servir leur mattre

Comment la roine d'Angleterre et messire Jean de Hainaat et leurs gens , ' après grand'tempétes , arrivèrent en Angleterre. — ( Chap. 18.)

Quand ils furent départis du havre de Dourdrech , moult était bel le navie selon leur quantité , et bien ordonné , et le temps bel et assez moiste et attrempé; et gîrent à l'ancre cette première marée devant les digues de Hollande, sur le département de la terre. Lendemain, ils se désancrèrent, et sachèrent leurs singles à mont, et se mirent à chemin en côtoyant Zélande; et avaient entente de prendre terre à un port qu'ils avaient avisé; mais ils ne purent, car un grand tourment les prit en mèr qui les mit si hors de leur chemin , qu'ils ne surent, dedans deux jours , là où ils étaient. De quoi Dieu leur fit grand'grâce et leur envoya belle aventure ; car s'ils se fussent embattus en icelui port qu'ils avaient choisi , ou aucques près , ils étaient perdus davantage et chus es mains de leurs ennemis, qui bien savaient leur venue et les attendaient là endroit pour eux mettre à mort, et le jeune Edouard , et la roine ; mais Dieu ne le voulut mie consentir, et les fit, ainsi comme par droit miracle, détourner comme vous avez ouï.

Or, advint que, au chef de deux jours , ce tourment cessa , et aperçurent les mariniers terre en Angleterre. Si se traîrent cette part moult joyeux, et prirent terre sur le sablon et sur le droit rivage delà mer, sans havre et sans droit port (1). Si demeurèrent sur ce sablon par trois jours, à peu de pourvéance de vivres, en déchargeant leurs chevaux et leurs harnais ; et si ne savaient en quel endroit d'Angleterre ils étaient arrivés, ou en pouvoir d'amis , ou en pouvoir d'ennemis. Au quatrième jour , ils se mirent à voie , à l'aventure de Dieu et de saint George , comme ceux qui avaient eu toutes mésaises de faim et de froid par nuit , avec les grands peurs qu'ils avaienteuset avaient encore. Si chevau-

(I) La reine et ceaz qai l'accompagnaient abordèrent le 25 septembre , sur U cdte de Soffolk , à Orwell.

yGoode

36 GHRON^UBS •

chèrent tant ^ à mont et à val , d'une part et d'autre , qu'ils trouvèrent aucuns hainelets, et puis après si trouvèrent une grand'abbaye de noirs moines que on dame saint Aymon ( Edmond) , et s'y herbergèrent et rafraîchirent par trois jours.

Gomment les barons d'Angleterre allèrent à rencontre de la roine, et eurent conseU quMls iraient assiéger le roi et les Despensiers qoi étaient dedans Bristo. — (Ghap. 19.)

Adonc s'épandirent nouvelles par le pays , tant qu'elles vinrent à ceux à quel sûreté et mandement la dite dame était repassée. Si se appareillèrent le plus tôt qa'ils purent de venir vers son fils, qu'ils voulaient avoir à seigneur. Et le premier qui vint encontre lui , et plus grand confort donna à ceux qui étaient venus avec li, ce fut le comte Henry de Lancastre au-tort-col , qui fut frère au comte Thomas de Lancastre qui fut décolé, si comme vous avez ouï dessus , et fut père au duc de Lancastre qui fut si bon chevalier et si recx)mmandé , si comme vous pourrez ouïr en cette histoire, ainçois que vous venez à la conclusion. Ce comte Henry de Lancastre dessus dit vint à grand'compagnie de gens d'armes. Après , vinrent tant d'uns et d'autres , comtes , barons, chevaliers et écuyers atout gens d'armes, qu'il leur sembla bien qu'ils étaient hors de tous périls; et tous les jours leur croissaient gens d'armes ainsi qu'ils allaient avant. Si eurent conseil entre eux madame la roine et les barons , chevaliers et écuyers qui venus étaient encontre li , qu'ils iraient droit à Bristo atout leur pouvoir, là où le roi se tenait adonc (1) et les Despensiers, qui était bonne ville, grosse et riche et fortement fermée, séant sur un bon port de mer; et si y a un châtel trop durement fort, séant sur mer, qui flotte tout entour. Là endroit se tenait le roi, messire Hue le Despensier le père, qui était près de l'âge de quatre vingt et dix ans, messire Hue le Despensier le fils , maître conseiller du roi , qui tous les mauvais faits lui conseillait ; le comte d'Arondel , qui avait à femme la fille messire Hue le Despensier le jeune, et aussi plusieurs chevaliers

(I] Edouard II n'hait plus ù Bristol. Il s'était enfui avec le jeune Spenser; il et trouvait alors dans l'abbaye de Neath.

gl

DS FAOISSART. 27

etécuyers, qui repairsdent entour le roi et entour la cour, aiùsi que gens d'état repairent volontiers entour leur seigneur. Si se mit madame la reine et toute sa compagnie, messire Jean de Hainaut, ces comtes, ces barons d'Angleterre et leurs routes., au droit chemin poiir aller celle part; et par toutes les villes où ils entraient on leur faisait fête et honneur; et toujours leur venaient gens à dextre et à senestre de tous côtés ; et tant flrent par leurs journées qu'ils vinrent devant la dite ville de Bristo , et l'assiégèrent à droit siège fait.

Gomment ceux de Bristo se rendirent à la roine, et comment messire Hue le Despensier le Tienx et le comte d'Arondel forent amenés derant la roine. — (Ghap.20.)

Le roi et messire Hue le Despensier le fils se tenaient volontiers au château ; le vieux messire Hue le père et le comte d'Arondel se tenaient en la ville de Bristo , et plusieurs autres qui étaient de leur accord. Quand ces autres et ceux de la ville virent le pouvoir de la dame si grand et si efforcé , et presque toute Angleterre était de leur accord , et voyaient le péril et le dommage si apparent, ils eurent conseil qu'ils se rendraient , et la ville avec, sauves leurs vies, leurs membres et leur avoir. Si envoyèrent traiter et parlementer devers la roine et son conseil , qui ne s'y voulurent mie accorder ainsi , si elle ne pouvait faire du dit messire Hue et du comte d'Arondel sa volonté; car pour eux détruire était-elle là venue.

Quand ceux de la ville de Bristo virent qu'autrement ils ne pouvaient venir à paix ni sauver leurs biens ni leurs vies , au détroit ils s'y accordèrent et ouvrirent les portes ; si que madame la roine , messire Jean de Hainaut , et tous les barons , chevaliers et écuyers entrèrent dedans , et prirent leurs hôtels dedans la ville de Bristo ; et ceux qui ne s'y purent loger si se herfoergèrent dehors. Là furent pris le dit messire Hue le père et le comte d'Arondel, et amenés par devant la rome pour faire d'eux sa pure volonté. Et aussi lui furent amenés les siens autres enfants jeunes, Jean son fils et ses deux fillettes , qui furent là trouvées en la garde messire Hue. De quoi la dame eut grand'joie , quand elle vit ses enfants que vus n'avait de grand

28 CHBONIQUBS

temps ; et aussi eurent tous ceux de son côté qui point n*aimaient les Despensiers ; et si avaient grand'joie entre eux , selon ce que pouvaient avoir grand deuil le roi et messire Hue le Despensier le fils, qui étaient en ce fort château enclos, et qui voyaient le meschef si grand qui leur courait sus si appareniment; et voyaient tout le pays tourner avec la roine et son aiiisné fils, et dresser et émouvoir contre eux; dont ils eurent douleur et peur, et assez à penser, ce ne fait pas à demander.

Gominent messire Hae le Despensier le vieux et le comte d^ÂFondel furent mis à mort. — (Chap. 21 . )

Quand la roine et tous les barons et autres furent herbergés à leur aise, ils assiégèrent le château au plus près qu'ils purent; et puis fit la roine ramener messire Hue le Despensier le vieux et le comte d'Arondel devant son ainsné fils et devant tous les barons qui là étaient , et leur dit que elle et son fils leur feraient droit, loi et bon jugement, selon leurs œuvres. Adonc répondit messire Hue, et dit : « Ha ! madame. Dieu nous doint bon juge et bon jugement ! et si nous ne le pouvons avoir en ce siècle , si le nous doint en l'autre! » Adonc se leva messire Thomas Wage, bon chevalier, sage et courtois , qui était maréchal de Fost ; et leur raconta tous leurs faits par écrit , et tourna en droit sur un vieux chevalier qui là était, afin qu*ii rapportât , sur sa féauté, ce que à faire avait de telles personnes par jugement et de tels faits. Le chevalier se conseilla aux autres barons et chevaliers , et rapporta par pleine suite qu'ils avaient bien mort desservie, pour plusieurs horribles faits qu'ils avaient là en droit ouï raconter ; et les tenaient pour vrais et tous clairs hérites ; et avaient desservi , par la diversité de leursf faits, à être justiciés en trois manières; c'est à savoir : premier, être traînés; après, décolés ; après, pendus à un gibet. Tout eu telle manière qu'ils furent jugés , furentxils tantôt justiciés devant le château de Bristo , voyant le roi et le dit messire Hue le fils, et tous ceux de laiens, qui grand dépit en eurent; et put chacun savoir qu'ils étaient à grand

UB FfiOISSART.

mieschef de cœur. Cette justice fut faite Tan de grâce mgcg et xxYi , le jour Saint Denis , en octobre (1).

Commeiit le roi d'Angleterre et mesure Hae le jeane furent pris et devant la roine. — (Cbap. 22. ) '

Après ce que cette justice fut faite si, comme vous avez ouï, le roi et messire Uue le gespensier, qui se voyaient assiégés en telle angoisse et à tel meschef , et ne savaient nul confort qui leur pût là endroit venir d'aucune part , se mirent en une matinée entre eux deux , à peu de menée, en un petit bateau en mer par derrière le château, pour aller au royaume de Galles (2), s'ils pussent , comme ceux qui volontiers se fussent sauvés : mais Dieu ne le voulait mie souffrir ;^ car leur péché leur encombra. Si leur

(1) Ce fat plus tard , dans la seconde moitié dn mois. La reine n'était pas encore arrivée devant Bristol le 15 octobre.

(2) Il y a iei , et plasloin, dans le récit de Froissart , plu«ieiirs inexactitades.

Les foits rapportés par le chroniqueur paraissent exclasiyement paisés dans les traditions popolaires. Voici quelques détails, qui peuvent servira rectifier les erreurs de Froissart. — Edouard II , comme nous l'avons dit , était parvenu à se sauver de Bristol. II eut à lutter, il est vrai , contre les veùts quand il fut en mer; mais il aborda à Swansea.

C'est de là que, le 10 novembre 1326, il se réftogia an monastère de Neath. Il se cacha, en différents lieux, non loin de ee monastère et du château de Caerfilly.

Enfin, il fut livré par les indigènes à Henri, comte de I^ncastre, frère de Tho* mas, qui avait été décapité. Henri s^était déjà rendu maître dn chancelier Baldock et du jeune Spenser. Le roi fut enfermé dans le château de Kenilworth.

Ce ne fut que plus tard , après le couronnement de son fils , qu'il hit transféré successivement de Kenilworth à Corfe, à Bristol, et enfiu, le 4 avril 1327, à Berkiey. John Mal travers devait garder le prisonnier. On lui adjoignit (21 septembre ) Thomas, qui était possesseur du château de Berkiey. Ce dernier^ se trouvant retenu à son manoir de Bradiey par une maladie , deux de seê officiers, Thomas Goamey et William Ogie restèrent

seuls pour surveiller le roi. ÛEtgnés sans doute par Isabelle et Mortimer, Us profitèrent de l'absence de Berkiey, et tuèrent le prisonnier. « Une nuit , dit Lingard , qu'Edouard était sous leur surveillance, les habitants du château furent alarmés par des cris qui sortaient de son appartement. Le lendemain matin, les gentilshommes dn voisinage et les citoyens de Bristol furent invités à venir contempler son cadavre. Extérieurement il ne présentait aneune marque de violence , mais la contraction de» traits trahissait l'horrible agonie dans laquelle il avait expiré ; et le bruit courut qu'on l'avait fait mourir en lui introduisant un fer rouge dans les entrailles. On ne fit pas d'autre investigation ; et le cadavre fut enterré sans pompe dans l'église abbatiale de- Saint- Pierre de Glocester. »

Les derniers éditeurs de Froissart, dans leurs notes , et M. Sharon Turner ( ihe Uisioiy ofEnglandduringtke middle âges,' vol. Il, p. I6U; a» édit.,Lond., 1830) se sont principalement appuyés sur Moor pour raconter la mort (l*Kdouard II. Ils font de l'évéque de Hereford, Orleton, l'iostigaleur du meurtre ; et ils disent que . ce prélat envoya aux assassins la recommandation suivante, que l'on pouvait interpréter de deux manières : Edwardum occidére nolite timere bonum est. Des recherches étendues ont permb à Lingard de démentir cette tradition. Nous citerons, à ce propos, une note qui contient des renseignements précieux sur les meur-

Cil BORIQUES

avint grand^merveille; car ils furent onze jours tous pleins en ce batelet, et s'efforçaient de nager tant qu'ils pouvaient ; mais ils ne pouvaient si loin nager que tous les jours le vent qui leur était contraire , par la volonté de Dieu , les ramenait chacun jour une fois ou deux à moins de la quarte partie d'une lieue du dit château dont ils étaient partis. Au dernier, avint que messire Henry de Beaumont, (ils au vicomte de Beaumont en Angleterre, entra en une barge, et aussi avec lui aucuns compagiM>ns, et se fit nager devers eux ; et nagèrent tant et si fort que oncques les mariniers du roi ne purent tant fuir devant que finalement ils ne fussent atteints et pris atout leur batel , et ramenés en la ville de Bristo, et livrés à madame la roine et à son fils , comme prisonniers, qui moult en eurent grand'joie; et aussi eurent tous les autres , et à bonne cause ; car ils avaient accompli et achev.é leur désir à l'aide de Dieu , tout à leur plaisir.

Ainsi reconquit la dite roine le royaume d'Angleterre pour son aiûsné fils , sous le confort et conduit de monseigneur Jean de Hainaut et de sa compagnie ; parquoi il et ses compagnons qui en ce voyage furent avec lui furent tenus pour preux, pour

triera d'Edooard : « Moor attribue l'idée de la mort du roi à Orleton; mais l'accasation est probableiçent sans fondement ; car il était, depaia plusieurs mois, hors do royaume, en ambassade à la cour du pape (Rymer, |V, 276), où il fut privé de son évèché , mais oà il finit par obtenir, en remplacement, le siège de Worcester ( y#ngfrta saerOf 1 , 533). On a dit aussi , sur l'autorité de Moor , que les meurtriers réels étaient MaltruTers et Gonrney ; mais Maltravers , bien que condamné par le parlement, qui condamna les meurtriers, le fût pour un autre crime ; ce qui fsit présumer qu'il était innocent de celui*ci {Rotul. Pari., 11, 53). Selon le jugement de la chambre des pairs, en 1330, Mortimer commanda le meurtre ( il le confessa avant de mourir ) ; Gourney et Ogie le commirent. Mortimer subit la mort ; les deux autres s'étaient enfuis du royaume; mais on offk'it une récompense de 100 1 . pour l'arrestation de Gourney, ou de 100 marcs pour sa tète , et une autre récompense de 100 marcs pour l'arrestation d'Ogle, et de 40 1. pour sa tête. Ce que devint Ogle; Je l'ignore; Gournry s'enfuit en Espagne,

et fut arrêté par les magistrats de Bnrgos. A la requête du roi d'Angleterre, il fut interrogé par eux , en présence d'un envoyé anglais. Les révélations qu'il fit restèrent secrètes ; mais on peut supposer qu'elles compromettaient des personnes de haut rang ; car les messagers qui l'avaient en garde reçurent l'ordre de le décapiter en mer, lorsqu'ils seraient en route pour l'Angleterre (Rymer. IV , 488 et sqq). Quant à lord Berkley, il fut interrogé, à sa propre demande , devant un jury de chevaliers , et acquitté. Le roi, néanmoins, ordonna qu'il serait mis sous la garde de sir Ralph Néville jusqu'au prochain parlement pour avoir placé près de son père des officiers mal famés (i}o^ Pari., Il , 57 ). Mais , dans ce parlement, à la requête des lords , on le remit en liberté jusqu'à ce qu'on pftt savoir la vérité de Gourney , qui était toujours en vie, mais ' n'était pas encore arrivé d'Espagne. On peut croire . d'après ces mots , qu'OgIc mourut avant l'arrestation deGoorney. »

Lingard, Histoire d'Angleterre, trad.

M. Léon de WaUly, t. Il, p. 136.

DE FBOISSABT. 8|

raisoD de la haute entreprise que feite avaient ; car Ils ne furent , tous comptés quand ils entrèrent en mer à Dourdrech , si comme TOUS avez ouï , que trois cents armures de fer, qui firent si hardie entreprise pour Tamonr de la dite roine, comme d'entrer en nef et passer la mer à si peu de gens, pour conquérir tel royaume, comme est Angleterre, malgré le propre roi et tous ses aidants.

CommenC ^ roi fat mené en prison à Bercler , et baillé en garde an seignear de Bercler. — ( Chap. 23. )

Ainsi, comme vous avez ouï , fut cette haute et hardie emprise achevée ; et reconquit madame la roine Isabelle tout son État, par le confort et conduit de ce gentil chevalier monseigneur Jean de Hainaut et de ses compagnons , et mit à destruction ses ennemis ; et fut pris le roi même, par telle meschéance comme vous pouvez entendre ; dont tout le pays communément eut grand'joie , hors mis aucuns qui étaient de la faveur du dit messire Hue le Despensier.

Quand le roi et le dit messire Hue le Despensier furent amenés à Bristo par le dessus dit messire Henry de Beaumçnt , le rei fut envoyé , par le conseil de tous les barons et chevaliers , au château de Bercler , séant sur la grosse rivière de Saveme ; et fut recommandé au seigneur de Bercler qu*U en fh; bonne garde ; et il dit que si ferait-il; et fut ordonné à lui servir et garder bien et honnêtement , et gens d'état entour lui qui bien savaient que on devait faire; mais pointue le devaient laisser partir du "pourpris. Ainsi fiit-il enjoint et commandé ; et le dit messire Hue fut tantôt livré à messire Thomas Wage, maréchal de Tost. Après <;e, se partit la roine et tout son ost pour venir droit à Londres, qui est le chef d'Angleterre, et se mit en chemin. Ledit messire Thomas fit bien et fort lier messire Hue le Despensier sur le plus petit , maigre et chétif cheval qu'il put trouver, et lui fit faire et vêtir un tabar, et vêtir par dessus son habit le dit tabar semé de telles armes comme il soûlait porter; et le faisait ainsi mener par dérision après la route et le convoi de la roine , par toutes les villes où il devait passer, à trompes et à trompettes ,

yGooQle

82 CiillOXJQLHS

pour lui faire plus grand dépit, tant qu'ils vinrent à Hcrford, une bonne cité. Là fut ia roine moult révéremment reçue et à grand'solennlté, et toute la compagnie aussi; et tint la fête de la Toussaint moult grande et bien étoffée, pour Tamour de son fils et des seigneurs étrangers qui étaient avec lui (1).

Comment messire Hue le Despensier le jeune eut la tête tranchée et fut mis en quatre quartiers. — ( Ghap. 24. )

Quand la fête fut passée, le dit messire Hue, qui point n'était aimé là en droit, fut amené par devant la roine et tous les barons et chevaliers qui là étaient assemblés. Là lui furent recordés tous ses faits par écrit, qu*oncques ne dit rien à rencontre; si que là en droit fut jugé, par pleine suite des barons et chevaliers, à justicier, en tel manière comme vous orrez. Premièrement il fut traîné sur un bahut , à trompes et à trompettes, par toute la ville de Herford, de rue en rue, et puis fut amené en une grand* place en la ville, là où tout le peuple était assemblé : là endroit il fut lié sur une esselle haut, si que chacun, petit et grand, le pouvait voir ; et avait-on fait en la dite place un grand feu. Après lui fut le cœur tiré hors du ventre et jeté au feu , pap tant qu'il était faux de cœur et traître , et par son traître conseil et ennort le roi avait honni son royaume et mis à meschef, et avait fait décoler les plus grands barons d'Angleterre par lesquels le royaume devait être soutenu et défendu ; et après, il avait si ennorté le roi qu'il ne pouvait ni voulait voir la roine sa femme ni son ainsné fils qui devait être leur sire , ains les avait déchassés, pour doute de leurs corps, hors du royaume d'Angleterre. Après , quand le dit messire Hue fut ainsi atourné comme dit est, on lui coupa la tête, et fut envoyée en la cité de Londres ; et puis lut découpé en quatre quartiers, et furent tantôt envoyés es quatre meilleures cités d'Angleterre après Londres.

(I) Hogh Spenser ne fat arrêté avec le roi et Baldock que vers le milieu de novembre.

DB FBOISSÂBT. 3 S

Coamient la roine d'Angleterre fat honorablement reçue à Londres, et comment les compagnons meisire Jean de Uainaut s'en retournèrent en leur pays. — (Cbap. 25.)

Après cette justice faite , si comme vous avez ouï , la roiue et tous les se^neurs, et grand*foison des communes du pays , se mirent en chemin vers Londres ; et firent tant par leurs petites journées qu'ils y vinrent à grand'oompagnie ; et issirent contre la roine et son ainsné fils, qui devait être leur droit sire , communément tous ceux de Londres , grands et petits ; et leur firent grand*féte et grand'révérence, et à toute leur compagnie aussi; et donnèrent ceux de Londres grands dons à la dite roine et à ceux de sa suite où il leur semblait mieux employé. Quand ils furent ainsi reçus et si grandement fêtés , comme dit est, et ils eurent là séjourné environ quinze jours , les compagnons qui passés étaient avec monseigneur Jean de Hainaut eurent grand talent de retourner chacun en sa contrée ; car il leur semblait qu*ils avaient bien fût la besogne et acquis grand honneur, si comme ils avaient. Si prirent congé à madame la roine et aux seigneurs du pays. Madame la roine et les seigneurs leur prièrent assez de demeurer encore un petit de temps, pour voir qu'on voudrait faire du roi , qui en prison était ainsi que ouï avez ; mais ils avaient si grand désir de retourner chacun en sa mai* son, que prière n'y valut rien.

Quand la roine et son conseil virent ce , ils prièrent de rechef à monseigneur Jean de Uainaut qu'il voulût encore demeurer jusques après Noël , et qu'il détînt ses compagnons avec lui le plus qu'il en pourrait détenir. Le gentil chevalier ne voulut mie laisser à parfaire son service, et octroya courtoisement le demeurer jusques à la volonté de madame la roine : si détint de ses compagnons ce qu'il en put détenir; mais petit fut; car les autres ne voulurent aucunement demeurer, dont il fut moult courroucé. Toutefois , quand la roine et son conseil virent que ses compagnons ne voulaient demeurer pour nul prière , ils leur firent toute l'honneur et la révérence qu'ils purent ; et leur fit la roine donner grand argent pour leurs frais et pour leur service , et grands joyaux , et chacun selon son état , si^ grandement que t )us s'en tinrent pour contents ; et avec ce , elle leur fît rendre

34 CHBONIQDES

restiraation de leurs chevaux qu'ils voulurent laisser , si haut que chacun voulait estimer les siens , sans dire ni trop ni peu et sans débat; et tous furent payés en deniers appareillés. Si demeura le dit mansei^eur Jean de Hainaut à la prière de la roine, à petite compagnie de ses gens, entre les Anglais qui lui faisaient toujours toute llionneur et compagnie qu'ils pouvaient. Aussi fusaient les dames du pays, dont il avait grand'foison, comtesses et autres grands et gentils dames et pucelles, qui venues étaient accompagner madame la roine et venaient de jour en jour; car il leur semblait que le gentil chevalier Teût bien desservie, comme il avait.

Comment il fut ordonné en plein conseil qoe le roi qui était prisonnier n'était point digne de porter la couronne. — ( Chap. 26. )

Après ce que le plus des compagnons de Hainaut s'en furent partis et le sire de-6eaumont demeuré, la roine d'Angleterre donna congé aux gens de son pays que chacun rallât en sa maison et en leurs besc^nes , exceptés aucuns barons et chevaliers qu'elle détint pour la conseiller; et leur commanda que tous vinssent à Londres le jour de Noël (1) , à une grand'cour qu'elle voulait tenir ; et tous ceux qui se partirent lui enconvenancèrent, et encore plusieurs autres à qui la fête fot mandée*

Quand ce vint à Noël , elle tint une grand'cour, ainsi qu*elle l'avait dit ; et y vinrent tous les comtes , barons , chevaliers et nobles d'Angleterre , les prélats et conseils des bonnes villes. A cette fête et à cette assemblée fut ordonné , pourtant que le pays ne pouvait longuement demeurer sans seigneur, que on mettrait en écrit tous les faits et les œuvres que ^e roi , qui en prison était , avait faits par mauvais conseil , et tous ses usages et ses mauvais maintiens, et comment il avait gouverné son pays,

( I) Ia reine ne Tint à Londres qu'après Édonard 111. Vers le 20 , des dépotés se

Noël. Voici nn petit résumé qoi peat ser- rendirent auprès de l'ancien roi pour

tir a rectifier les erreurs contenues dans obtenir une abdication. Suivant certains

la dernière partie de ce récit. La sessio» récits , Edouard II céda de bonne grftce.

du parlement fut ouverte à Westminster Le 24 , rayénement du nouveau roi fut

le 7 Janvier 1327. Le 8, les memln^s proclamé. Edouard 111. fut couronné le

réunis déclarèrent qu'Edouard 11 avait l" février. Il avait quatorze ans en-

ressé de régner , et ils proclamèrent viron.

yGoode

DE FAOISSART. 36

par quoi on le pût lire en plein palais devant tout le peuple, et que les sages du pays pussent sur ce prendre bon avis et accord comment et par qui le pays serait gouverné de là en avant. Ainsi que ordonné fut , il fut fait; et quand tous les cas et les faits que le roi avait faits ^ consenti à faire, et tout son maintien et son usage , furent lus et bien entendus , les barons et dievaliers et tout le cmiseil du pays se trairent ensemble à conseil; et 8*accorda la plus saine partie, et mémemait les grands barons et nobles avec le conseil des bonnes villes, selon ce qu'ils avaient là oo! lire, et qu'ils savaient la plus graqd'partie de ses faits et de ses maintiens de certain et par pure vérité; et dirent que tel homme n'était mie digne de jamais porter couronne ni avoir nom de roi : mais ils s'accordèrent à ce que son ainsné fils, qui là était présent et était son droit hoir, fifit tantôt couronné au lien du p^, mm que il prit bon conseil et sage entour hii et féal, par quoi le royaume et le pays fût de là en avant mieux gcHivemé que été n'avait, et que le père fût bien gardé et honnêtement tenu, tant que vivre pourrait, selon son état.

Gorament le roi Edonard fut couronné, et comment il donna à mestire Jean de Hainaut quatre cents marcs d'esterlins de revenu. — ( Chap. 27. )

Ainsi que accordé fut parles plus hauts barons et par les conseils des bonnes villes, fut-il fait; et futadonc couronné de cou« ronne royale , dedans^ le palais de Westmoustier de lès Londres {fVestminsier) , le jeune roi Edouard, qui tant a été heureux et fortuné en armes. Ce fiit l'an de grâjce Notre Seigneur iicc€xxyi, le jour de Noël , et pouvait avoir adonc environ seize ans : il les eut à la Conversion saint Paul après. Et fut là très«grandement honoré et servi le gentil chevalier, messire Jeande Hainaut, de tous les princes et de tous les nobles et non nobles du pays; et là furent donnés grands joyaux et très-riches à tous les compagnons qui demeurés étaient de lès lui ; et demeura depuis , il et ses compagnons^ en grands fêtes et grands soûlas des seigneurs et des dames qui là étaient , jusques au jour des Trois-Rois , qu'il ouït dire que le roi de Behaigne^ le comte de Hainaut son frère, et grand'plenté de seigneurs de France, se' ordonnaient pour être

à Coudé sur Escant, à un tournoi qui là était crié. A donc ne voulut messire Jean de Halnaut plus demeurer, pour prière que ob lui sçût faire , pour le grand désir qu'il avait de venir à ce tournoi, et de voir son gentil frère le comte et les autres seigneurs qui là devaient être, et espécialement le plus noble et le plus gentil roi en largesse qui régnât en ce temps , le gentil roi Jean de Behaigne. Quand le jeune roi Edouard , madame la roinesa mère et lés barons qui là étaient virent qu'il ne voulait plus demeurer et que prière ny pouvait valoir, ils lui donnèrent congé m^ult ennuis. Si lui donna le jeune roi , par le conseil de madame sa mère, quatre cents marcs d'esterlins, un esterlin pour un denier, de rente héritablemênt, à tenir de lui en fief, et à payer chacun an en la ville de Bruges; et donna encore à Philippe de Chas* teaux, son mi^tre-écuyer etson souverain conseiller, cent marcs d'esterlins de rente, et ainsi à payer comme dit est; et lui fit avec ce délivrer grand'somme d'esterlins pour payer les frais de lui et de toute sa compagnie pour retourner en leur pays; et le fît conduire à grand'compagnie de chevaliers jusques à Douvres ; et lui fit appareiller et délivrer tout son passage; et les dames, même la comtesse de Garennes, qui était sœur au comte de Bar, et aucunes autres dames, lui donnèrent grand'foison de joyaux beaux et riches au départir.

Quand le dit messire Jean de fiainaut et sa compagnie furent venus à Douvres , ils montèrent tantôt en nefs pour passer outre, pour le désir qu'ils avaient de venir à temps et à point à ce tournoi qui devait être à Condé : et emmena avec lui quinze jeunes et preux chevaliers* d'Angleterre, pour être à ce tournoi avec lui et pour eux accointer des seigneurs et des chevaliers qui là devaient être. Si leur fit toute l'honneur et compagnie qu'il put ; ^ tournoyèrent deux fois celle saison à Condé.

Il îaat chercher plus loin , dans les Chroniques de Froissart * le dénoûment de ce long drame.

Le jeune roi d' Angletep'e, dit-il ( 1 ), se gouverna un grand tem ps, si comme vous avez ouïci-dessus raconter, par le conseil de ma-

(I) Chap. 60.

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