‹ Collection de chroniques, mémoires et autres documents pour servir à lChapitre 3 sur 28 · BB FR0ISS4RT · texte numérisé non relu

BB FR0ISS4RT

dame sa mère , du comte de Kent son oncle, et de monseigneur Roger de Mortlmer. Au dernier, envie qui oncques ne mourut, commença à naître entre le comte de Kent dessus dit et le seigneur de Mortimer, et monta puis Fenvie si haut, que le sire de Moctimer informa et ennorta tant le jeune roi, par le consentemem de madame sa mère, et lui firent entendant que ledit comte de Kent le voulait empoisonner, et le ferait mourir temprement , s*ii ne s'en gardait, pour avoir son royaume , comme le plus prochain après lui par succession ; car le jeune, frère du roi, qu'on appelait monseigneur Jean de Eitem, était nouvellement trépassé (1). Le jeune roi, qui croyait légèrement ce dont on l'informait , ainsi que jeunes seigneurs tels , a-t-on vu souvent , croient légèrement ce dont ceux qui les doivent conseiller les informent, et plutôt en mal qu'en bien , fit assez tôt après ce son dit oncle le comte de Kent prendre, et le fit décoler publiquement, que oncques il n'en put venir à excusanoe. De quoi tous ceux du pays , grands et petits^ nobles et non nobles, furent durement troublés et courroucés, et eurent depuis ce durement contre cœur le seigneur de Mortimer; et bien pensaient que, par son conseil et par son pourchaset par fausse induction, avait ainsi été mené et traité le gentil comte de Kent, que ils tenaient tous pour prud'homme et pour loyal; ni oncques après ce le sire de Mortimer ne fût tant aimé comme il avait été paravant. Ne demeura mie depuis guères que grand'fame issit hors sur la mère du roi d'Angleterre, ne sais mie si voir était, qu'elle était enceinte ; et en encoulpait-on plus de ce fait le seigneur de Mortimer que nul autre. Si commença fortement cette esclandre à multiplier, tant que le jeune roi en fut informé sufiQsamment. Et avec tout ce, il fut informé que par fausse induction et par envie du seigneur de Mortimer, faite plus par trahison que par raison , il avait fait mettre à mort son oncle le comte de Kent , que tous ceux du pays tenaient et avaient toujours tenu pour prud'homme et pour loyal. Donc, si le jeune roi fut triste et courroucé, ne fait mie à demander. Si fît tantôt prendre le seigneur de Mortimer, et le fit mener à Londres , pardevant grand'foison

(I) Jean d'Eltham ne mourut que longtemps après le eomte de Kent.

PBOISSABT. ^

38 CHBONIQCBS

des barons et des nobles de son royaume; et fit eont^ par uu sien chevalier tous les faits du seigneur de Mortimer, ainsi que escribre et enregistrer -les avait fait; et quand ils furent tous dits et contés , le dit roi d'Angleterre demanda à tous, par manière de conseil et de jugement, quelle chose en était bon de faire. Le jugement en fut as^z tôt rendu ; car chacun en était jà, par renommée et par juste information, tout avisé et informé. Si en répondirent au roi, et dirent qu*il devait mourir en telle manière comme messire Huele Despensier avait Mi et été justicié. A ce jugement n'eut aucune dilation desouffirance ni de merci. Si fut tantôt traîné par la cité de Londres sur un bahut, puis lié sur une essdle emmy la place, et puis fut le ventre ouvert, et le coeur trait hors, pour ce qu'il en avait fait et pensé la tra* bison, et jçté au dit feu, et aussi toutes ses entrailles, et puis fut écartelé et envoyé es quatre maîtres cités d'Angleterre, et la tête demeura à Londres. Ainsi finit ledit messire Roger de Mortimer. Dieu lui pardomt tous ses forfaits!

Tantôt après cette justice faite, le roi d'Angleterre, par le conseil de ses hommes , fit madame sa mère enfermer en un beau château; et lui bailla dames et damoiselles et chambrières et gens assez pour la garder, servir et tenir compagnie, et chevaliers et écuyers d'honneur, ainsi comme à si haute dame qu'elle était appartenait, et lui assigna et délivra grand'tenre et graiid*revenue, pour elle suffisamment gouverner, selon son noble état, tout le cours de sa vie; et là dite revenue au plus près de celui châtel qu'il put par raison : mais il ne voulut mie souf&ir ni consentir qu'elle allât hors, ni se montrât nulle part, fors en aucuns lieux ébatants et moult plaisants qui étaient devant la porte du châtel , et qui rép<»idaient à la maison. Si usa ladite dame sa vie là assez bellement, et la venait voir deux ou trois fois l'an le jeune roi Edouard, son fils.

Ces dernien évéaemenis se rapportent à raniiée 1330. Ce fut alors , eomme le dit le chroniqueur, qu*Édouard III s*aperçut enfin de Tétat de dépendance où le tenait le favori de sa mère , et qu'il résolut de s'affranchir. Il se rappelait sans doute avec une profonde tristesse les événenents qui: l'avaient fait roi. Il ne-pouvait accorder l'impunité à Morti-

yGoode

Dl »B<HSSABT. 89

mer sans prendre une part dans le crilne commis au chÀteau de BerUey, et sans s*avouer parricide. Pendant la session d'un parlement qui se tenait à Nottingfaam ( octobre 1330 ) , le jeune roi , aidé par Montaigu et quelques serviteurs fidèles , arracha Mortimer de Tappartement d'Isabelle, et remmena, sous bonne garde, à Westminster. Ce fut là que le hvoTÏ fut jugé, et condanmé à è\re pendu (novembre ). Isabelle ne fut « pas traitée par son fils avec les éganis dont parle Froissart. Une lettre de Jean XXII nous porterait à croire ^ue le roi eut un instant l'idée de soumettre sa mère à un jugement public. Le pape le supplia de ne point donner ce grand scandale à la chrétienté. « Mon fils, lui disait-il , je te prie, par la miséricorde du Christ , de sauver rhonneur de ta mère , et , si elle a failli, de ne point divulguer sa honte. » Edouard, comme on le sait , écarta Isabelle de sa personne, et la relégua dans le manoir de Risings, où eUe vécut encore vingt-sept années dans l'obscurité.

JACQUES lyARTEVELDE.

Nous ne chercherons pas à énumérer les causes et à raconter les premiers événements de la guerre si longue qui , dans le quatorzième siècle , commença entre la France et TAngleterre. Nous nous bornerons ici à donner quelques éclaircissements qui s'appliquent exclusivement au récit qui va suivre.

Au moment où Edouard III prit la résolution de combattre Philippe de Valois, il songea à se faire sur le continent, et dans le voisinage de VAngleterre , de nombreuses et fortes alliances. Il jeta les yeux sur le Hatnaut, la Flandre, et les pays qui avoisinaieut le Rhin. Bientôt il sut par ses ambassadeurs q\ie les ducs de Brabant et de Gueidre , lestcomtes de Hainaut et de Zélande , le margrave de Juliers , l'archevêque de Cologne et le sire de Fauquemont avaient promis de Tassbter dans ses entreprises, et de le suivre contre le roi de France. Mais Edouard trouva des alliés plus puissants encore.

Les habitants des riches et populeuses cités de la Flandre devaient alors se rapprocher de l'Angleterre pour deux causes : d'abord , depuis Philippe le Bel, ils n'avaient cessé de regarder le roi de France comme j 'ennemi déclaré de leurs franchises et de leurs privilèges ; et, à l'époque où nous sommes arrivés (1337), ils lui allribuaient la mauvaise administration et les dédains de leur comte Louis. D'autre part, les intérêts de leur industrie et de leur commerce reposaient presque entièrement sur lés bonnes relations qu'ils entretenaieut avec les marchands anglais. C'était en Angleterre qu'ils achetaient la laine emplovée dans leurs innombrables ateliers à la fabrication de certaines étoffes très-renommées alors, et recherchées en tout pays. Les ambassadeurs d'Edouard exploitèrent habilement les dispositions des villes flamandes. Plusieurs d'entre eux se rendirent à Ypres et à Bruges, pour gagner les magistrats et les habitants; et l'évéque de Lincoln se transporta à Gand pour traiter avec le capitaine de la corporation des brasseurs, Jacques d'Artevelde, qui était alors l'homme le plus puissant de la Flandre.

DE FBOISSÂBT. 41

QNnment Jaquemart d*ArteveUe échut si en la grâce des Plaraands , que tout quant que il faisait, nul ne lui contredisait •— C Chron., liv. I, part. I, clia^>.

En ce temps avait graDd'disseQsion entre le comte Louis de Flandre et les Flamands ; car ils ne voulaient point obéir à lui, ni à peine s*osait-il tenir en Flandre, fors à grand péril. Et avait adonc à Gand un homme qui av^it été brasseur de miel (1); celui était entré en si grand* fortune et en si grand* grâce à tous les Flamands , que c*était tout fait et bien fait quant qu*il voulait deviser et commander par tout Flandre, de Tun des côtés jusques à Fautre ; et n*y avait aucun , comme grand qu*il fïlt, qui de riçn osât trépasser son commandement, ni contredire. Il avait toujours après lui, allant aval la ville de Gand, soixante ou quatre-vingts varlets armés , entre lesquels il en y avait deux ou trois qui savaient aucuns de ses secrets ; et quand il eiicontrait un homme qu'il béait ou qu*il avait en soupçon , il était tantôt tué; car il avait commandé à ses secrets varlets et dit: « Sitôt que Rencontrerai un homme et je vous fais un tel signe, si le tuez sans déport, comme grand , ni comme haut qu'il soit, sans attendre autre parole. 9 Ainsi avenait souvent ; et en fit en cette manière plusieurs grands maîtres tuer : par quoi il était si douté que nul n'osait parler contre chose qu'il voulût faire, ni à peine penser de le contredire. Et tantôt que ces soixante varlets l'avaient reconduit en son hôtel , chacun allait dîner en sa maison ; et sitôt après dtner ils revenaient devant son hôtel , et béaient en la rue , jusques adonc qu'il voulait aller aval la rue, jouer et ébattre parmi la ville; et ainsi le conduisaient jusques au souper. Et sachez que chacun de ces soudoyés avait chacun jour quatre compagnons ou gros de Flandre pour ses frais et pour ses gages ; et les faisait bien payer de semaine en semaine. Et aussi avait-il, par toutes les villes de Flandre et les châtelleries, serments et soudoyés à ses gages , pour faire tous ses commandements,

(I) Qoelqoes fradits accasenticiFrois- dans la ville où ils résidaient de plas de

sart d'inexactitade : soiTaut eux, d'Ar- sécurité, et pour participer, en accep-

tetelde n'avait pas été brasseur ; U ap- tant quelques eharges, à tous les privi-

partenaif à la classe des poorters, c'est- léges de la commune , s'engageaient or-

à-dire desboargeois trés-riclies, qui n'é- dinairement dans une corporation. Jac-

talent point gens de métier. Us ajoutent qucs d'Artevelde avait choisi celle des

néanmoins que les pooriers , pour jouir brasseurs.

43 CHRONIQVBft

et épier s*il avait nulle part personne qui fât rebelle à lui , ni qui dit ou informât aucun contre ses volontés. Et sitôt qull en savait ancun en une ville, il ne cessait jamais tant qu'il l'eût banni ou fait tuer sans déport; jà dl ne s'en pût garder. Et méraement tous les plus puissants de Flandre, chevaliers, éeuyers, et les bourgeoi^des bonnes villes, qu il pensait qui fussent favorables au comte de Flandre en aucune manière, il les bannissait de Flandre, et levait la moitié de kurs revenues, et laissait l'autre moitié pour le douaire et le gouvernement de leurs femmes et de leurs feufaots. Et ceux qui étaient ainsi bannis , desquels il était grand' foison, se tenaient à SaintOmer le plus , et les appelait-ou les avolés et les outre-avolés. Brièvement à parler , il n'y eut (moques en Flandre, ni en autre pays, due, comte, prince ni autre, qui pût avoir un pays si à sa volonté comme cil l'eut longuement; et était appelé Jaquemart Artevelle. Il faisait lever les rentes , les tonnieux, les vinages, les droitures, et toutes les revenues que le comte devait avoir et qui à lui appartenaient , quelque part que ce fût parmi Flandre, et toutes les maletôtes. Si les dépendait à sa volonté, et en donnait sans rendre aucun compte; et quand il voulait dire que argent lui fadlait, on l'en croyait ; et croire l'en convenait, car nul n'osait dire encontre, pour doute de perdre la vie : et quand il en voulait emprunter de aucuns boui^eois sur son payement, il n'était nul qui lui osât escondire à prêter.

Or,veuillé-je raconter et retourner aux messages d'Angleterre.

Comment les seigneara d* Angleterre firent alliance avec les Flamands par dumier et |>ar promettre, et espécialement avec Jaquemart d'Artevelle.— (Chap.66.)

Ces seigneurs d'Augleterre qui étaient encore par deçà la mer, et étaient si honorablen^ent àValencieunes comme vous avez ouï, se pensèrent entre eux que ce serait grand confort pour leur seigneurie roi, selon ce qu'ils voulaient entreprendre, s'ils pouvaient avoir l'accord des Flamaods , qui adonc étaient mal du roi de France et du comte leur seigneur. Si s'en conseillèrent au comte de Uainaut, q»!i leur dit que voireinent serait-ce le plus grand

DB feOISSARt. 43

eonfortqu^Uspusscsit avoir; maisilnepouvaitvoir qu'ils y pussent profiter si peu non , si ils n^avaient premièrement acquis la grâce et la Êiveur de ce Jaquemart d*Artevelle. Us dirent que ils en feraient leur pouvoir temprement.

Assez t6t a|Hrès oe ils partirent de Yalenciennes , et s'en allèrent vers Flûidre, et se partirent » ne sais en trois ou en quatre routes , et s'en allèrent partie à Bruges, partie à Ypre et la plus grand' partie à Gand , et tous dépensant si largement qu'il semblait que argent leur plût des nues. Et queraient accord partout, et promettaient aux uns et aux autres là où on les eonseiUait , et où ils cuidaient mieux employer, pour parvenir à leur entente. Toute voie Févéque de lincolle et sa compagnie , qui allèrent à Gand , firent tant , par beau parler et autrement, qu'ils eurent Taccord et l'amitié de Jaquemart d'Artevelle, et grand' grâce en la ville, et mémement d'un vaillant chevalier ancien qui demeurait à Gand et y était durement amé, et l'appelait«on monseigneur le Courtrisien (l);et était obcvaliar banneret , et le tenait-on pour le plus preux chevalier de Flandre pour le temps et le plut vaillant homme, et qui le plus hardiment avait desservi ses seigneurs. Ce sire Courtrisien compagnait et honorait durement ces seigneurs d^Angleterre , ainsi comme vaillants hommes doivent toujours honorer étranges chevaliers à leur pouvoir; mais il en eut au dernier mauvais loyer, car il fut accusé de cet honneur qu'il faisait aux Anglais contre l'honneur du roi de France : si que le roi commanda très étroitement au comte de Flandre qu'il fit tant, comment qu'il fût, qu'il eût le dessus dit chevalier, et que, si cher qu'il Taimait, lui f!t couper la tête. Le comte, qui n'osait trépasser le commandement du roi , fit tant , je ne sais comment ce fut, que le sire Courtrisien vint là où le comte le manda. Si fut tantôt pris et tantôt décelé ; de quoi moult de gens furent grandement dolens de pitié ; car il était mpult bien aimé et honoré au pays ; et en surent au comte mouit mal gré.

Tant exploitèrent ces seigneurs d'Angleterre en Flandre, que ce Jaquemart d'Artevelle mit plusieurs foi» le conseil des bonnes

(I) Son nom était Zeyer ou Zeghcr.

gl

villes ensemble , pour parler de la besogne que ces seigneurs d'Angleterre queraient , et des franchises et amitiés qu'ils leur offraient de par le roi d'Angleterre leur seigneur , sans qui terre et accord ils ne se peuvent bonnement ni longuement cltevir. Et tant parlementèrent ensemble, qu'ils furent d'accord , en telle manière qu'il plaisait bien à tout le conseil de Flandre que le roi anglais et toutes ses gens pouvaient bien venir et aller, à gens d'armes et autrement , par toute Flandre , ainsi qu'il lui plairait : mais ils étaient si forment obligés envers le roi de France, qu'ils ne le pourraient grever, ni entrer en son royaume , qu'ils ne fussent atteints d'une si grand' somme de florins que à grand' malaise en pourraient-ils Oner ; et leur prièrent que ce leur voulût suffire jusques à une autre fois. Ces réponses et ces exploits suffirent adonc assez à ces seigneurs ; puis s'en re* vinrent arrière à Valenciennes à grand* joie. Souvent envoyaient leurs messages devers leur seigneur, et lui signifiaient ce qu'ils avaient besogné ; etle roi leur envoyait grand or et grand ar« gent pour payer leurs frais et départir à cesseic^neors d'Allemagne , qui ne convoitaient autre chose.

Comment aucuns chevaliers et écuyers flamands étaient en lile de Gagant , qui gardaient oouvertement le passage contre les Anglais. — (Chap. 67.)

De toutes ces devises et ordonnances , ainsi comme elles se portaient et étendaient, et des conforts et des alliances que le roi anglais acquérait par deçà la mer , tant en l'Empire comme ailleurs , était le roi Philippe tout informé, et eût volontiers vu que le comte de Flandre se fût tenu en son pays , et eût attrait ses gens à son accord : mais ce Jaquemart d'Artevelle avait jà si surmonté toutes manières de gens en Flandre , que nul n'osait contredire à* son opinion. Mémement le comte leur sire ne s'osait clairement tenir en Flandre, son pays; et avait envoyé madame f^a femme et Louis son fils en France, pour doute des Flamands. Avec ce se tenaient en l'île de Gagant (1) aucuns chevaliers et écuyers de Flandre en garnison, dont messire Ducres de Hal*

0; C'est nie de Kadsand.

lewyn et messire Jean de Rhodcis et les enfants de l'Estrief étaient capitaines et souverains, et là gardaient le passage contre les Anglais, et faisaient guerre couvertement: dont les chevaliers d'Angleterre qui se tenaient en Hainaut étaient tous informés que, si ils s'en rallaient par là en leur pays , ils seraient rencontrés ; parquoi ils n'étaient mie bienassur. Nonobstant ce, chevauchaient eux et allaient à leur volonté parmi le pays de Flandre et par les bonnes villes ; mais c'était sur le confort de Jaquemart d'Artevelle, qui lès portait et honorait en toutes manières , ce qu'il pouvait

Edouard III vint enfin sur le continent avec une armée ; et la guerre commença (1339). Les Anglais et leurs alliés se bornèrent, dans leur première expédition, à ravager quelques cant<)ns de k frontière. Nul ne rendit alors de plus grands services à Edouard que le bourgeois Jacques d*Artcvelde. Il unit par un traité, comme nous l'apprend Meyer, les villes du Brabant à celles de Flandre. C'était pour les donner les unes et les autres au roi d'Angleterre. Celui-ci, qui connaissait la prodigieuse influence d'Artevelde, le traitait avec la plus grande distinction. Il lui faisait part de ses projets , et, au milieu de ces villes flamandes, si promptes à s'émouvoir et à changer, il s'abandounait volontiers à ses conseils.

Comment le roi d'Angleterre tint un grand parlement à Braxelie»; et de la requête qu'il y fit aux Flamands. — { Chap. 95.)

Or,parlerons-nous un petit dcî roi apglais , et comment il persévéra en avant. Depuis qu'il fut parti de la Flamengerie et revenu en Brabant {après sa première expédition) il s'en vint droit à Bruxelles : là le reconvoyèrent le duc de Guéries, le marquis de Juliers, le marquis de Brankebourch , le comte de Mons, messire Jean de Hainaut , le sire de Fauquemont et tous les barons de l'Empire , qui s'étaient alliés à lui; car ils voulaient aviser l'un contre l'autre comment ils se maintiendraient de cette guerre où ils s'étaient boutés. Et pour avoir certaine expédition , ils ordonnèrent un grand parlement à être en la dite ville de Bruxelles ; et y fut prié et mandé Jacques d'Artevelle , lequel y vint liement et en grand arroy , et amena avec lui tous les conseils des villes de Flandre. A ce parlement qui fut à Bruxelles etit plusieurs paroles

46 GHBONIQU/S

dites et devisées ; et me semble, à ce qui m'en fat recordé» que le roi anglais fut si conseillé de ses amis de TËmpire, qu'il fit une requête à ceux de Flandre qu'ils lui voulussent aider à parmaintenir sa guerre, et défier le roi de France, et aller avec lui partout où il les voudrait mener; et, si ils voulaient il leur aiderait à recouvrer Lille, Douay et Béthune.€ette parole enlendirent les Flamands volontiers; mais de la requête que le roi leur faisait demandèren^ils à avoir conseil entre eux tant seulement , et tantôt répondre. Le roi lenr accorda. Si se conseillèrent à grand loisir; et quand Us se furent conseillés, ils répondirent et dirent : « Cher sire, autrefois nous avez-vous fait telles requêtes ; et sachez voirement que si nbus le pouvions nullement faire, par notre honneur et notre foi garder, nous le ferions; mais nous sommes obligés, par foi et serment, et sur deux millions de florins à la chambre du pape, que nous ne pouvons émouvoir guerre au roi de Franco, quiconque le soit, sans être encourus en cette somme, et écheoir en sentence d'excommuniement ; mais si vous voulez fiadre une diose que nous vous dirons, vous y pouverriez bien de remède et de conseQ, c'est que vous veuilliez encharger les armes de France et équarteler d'Angleterre , et vous appeler roi de France; et nous vous tiendrons pour droit roi de France , et obéirons à vous comme au roi de France , et vous demanderons quittance de notre foi ; et vous la nous donnerez comme roi de France : par ainsi serons-nous absous et dispensés, et irons partout là où voudrez et ordonnerez. «

Commeiit le roi d'Angleterre enchargea lea armes et le nom de roi de France par renoorteinent des Flamands. — (Chap. 96. )

Quand leroi anglais eut ouï ce point et la requête des Flamands, il eut besoin d'avoir bon conseil et sûr avis , car pesant lui était de prendre le nom et les armes de ce dont il n'avait encore rien conquis ; et ne savait quelle chose l'en aviendrait , ni si oonquerre le pourrait. Et, d'autre part, il refusait envi le confort et aide des Flamands, qui plus le pouvaient aider à sa besogne que tout le remenant du siècle. Si se conseilla ledit roiau duc de Brabant, au duc de Guéries, au marquis de Jnliers , à messire Jean de Hai-

yGoode

DE FROISSABT. 47

naut , à messire Robert d'Artois, et à ses plus secrets et espéciaux amis : si que finalement tout pesé, le bien contre le mal, il répondit auifFIamands, par llnformation des seigneurs dessusdits : que si ils lui voulaient jurer et sceller qu'ils lui aideraient à parmaintenir sa guerre, il emprendrait tout ce de bonne volonté, ^ aussi il leur aiderait à ravoir Lille , Douay et Béthune. Et ils répondirent : « Oil. » Donc fut pris et assigné un certain jour à être à Gand. Lequel jour se tint ; et y fut le roi d'Angleterre et la plus grand' partie des seigneurs de l'Empire dessus nommés, alliés avec lui ; et là furent tous. les conseils de Flandre généralement et espécialement. Là furent toutes les paroles au devant dites relatées et proposées, entendues, accordées, écrites et scellées; et enchargea le roi d'Angleterre les armes de France, et les équartela d'Angleterre, et en prit en avant le nom de roi de France.

Cétait Jacques d*Arlevelde ^iii, dans ces deux grandes réunions de Bruxelles et de Gand, avait dirigé à son gré les députés des villes de Flandre.

Peu de temps après, quand la guerre eut recommencé sur la frontière (1340), il ne se contenta plus de négocier et de parler ; il piit les armes, et marcha pour secourir le château de Thun-1'Évéqne. «« Et là, dit Froissart (1), nnt en l'aide du comte de Hainaut^ et à sa prière, Jao quemart £ ArtevelU à plus de soixante mi/le Flamands, tous Sien ar^ mes ^ et se logèrent puissamment à l'encontre des Français,

Edouard III, qui était allé en Angleterre , trouva, à son retour sur le oonliBenl, la flotte du roi de France qui voulut s^opposer à son débarquement : il remporta sur elle la victoire de l'Ecluse, et revint triomphant vers ses alliés. Ici nous retrouvons Artevelde.

Quand cette victoire , ainsi que dessus est dit, fut avenue au roi anglais, il demeura toute ceUe nuit, qui fut la veille de Saint- Jean-Baptiste (2), sur mer en ses naves devant FEsduse, en grand bruit et grand noise de trompes et de nacaires , tabours , cornets, et de toutes manières de menestrandies , tellement qu'on n'y ouït pas Dieu tonnant ; et là le vinrent voir ceux de Flandre qui étaient informés de sa venue. Si demanda ledit roi nouvelles aux bour-

Chftp. 1 18. Baptiste qoe le roi d'Angleterre gagna

Ce Ait le jour même de la Saint-Jean- U bataille de l' Écloee.

yGoode-

4S GHaONIQU£S

geois de Bruges de Jaquemart d*Artevelle; et dis répcmdirent qu'il était à une semonce du comte de Hainaut contre le duc de Normandie, à plus de soixante mille Flamands. Quand «e vint à lendemain , le jour de Saint- Jean , le roi et toutes ses gens prirent port et terre , et se mit le roi tout à pied , et grand' foison de sa chevalerie, et s'en vinrent en tel état en pèlerinage à Notre-Dame d'Ardeubourch. Là, ouït messe le roi et dîna, et puis monta à cheval, et vint celui jour à Gand , où madame la roine sa femme était, qui le reçut à grand' joie; et toutes les gens du roi et tout leur harnais vinrent cette part depuis petit à petit.

Le roi d'Angleterre avait écrit et signifié sa venue aux seigneurs qui encore étaient à Thun-l'Évéque , devant les Français. Si très tôt qu'ils surent qu'il était arrivé , et qu'il avait déconfit les Normands , ils se délogèrent , et donna ledit comte de fiainaut , à quel prière et mandement ils étaient venus , à toutes manières de gens congé , excepté les corps des seigneurs : mais ceux amena-t-il à Yalenciennes; et les fêta et honora grandement, par espécial le duc de Brabant et Jaquemart d'Artevelle. Et là prêcha ledit d*Artevelle emmy le marché^ devant tous les seigneurs et ceux qui le purent ouïr, et montra de quel droit le roi d'Angleterre avait eu la chalange de France, et aussi quelle puissance les trois pays avaient, c*est à savoir, Flandre, Hainaut et Brabant, quand ils étaient d'un accord et d'une alliance ensemble; et fit tant adonc par ses paroles et son grand sens, que toutes manières de gens qui l'ouïrent et entendirent dirent qu'il avait grandement bien parlé, et par grand* expérience; et en fut de tous moult loué et prisé ; et dirent qu'il était bien digne de gouverner et exercer la comté de Flandre.

Après ces choses faites et devisées , les seigneurs se partirent là l'un de l'autre , et prirent un bref jour d*être ensemble à Gand de-lès le roi d'Angleterre : ce fut le huitième jour après. Et vinrent vers le roi anglais , qui les reçut à grand' chère , et les fêta moult liement ; et aussi fit la roine d'Angleterre , Philippe de Hainaut, qui nouvellement était relevée d'un fils qui s'appelait Jean , et fut depuis duc de Lancastre , de par madame Blanche sa femme, fille au duc de Lancastre, si comme vous orrez recorder avant en l'histoire. Adonc fut pris et assigné certain jour

yGoode

DE FBOTSSART. 49

de parlement à étreà Vilvort tous les sdgneurs et leurs conseils, et les conseils des bonnes villes de leur pays. Si se partirent du roi d'Angleterre et s'en r'alla chacun en son lieu , attendant que le terme devait venir pour être# Vilvort , si comme dessus est dit (t). "^

On vit paraître , à Tassembléç qui avait été convoquée, Jacquemart ttÂrtevelle et grand' foison if autres seigneurs, et de toutes les bonnes viiiesde Flandre, et de Bradant et de Hainaut, trois ou quatre vaillants bourgeois de clmeune, par manière de conseil {2). Ce fut alors que fut décidé le siège de Tournay. Artevelde s'y rendit à plus de soixante mille Flamands , sans ceux d Y près, de Popringhe , de Cassel et de la chdtellenie de Berglte (3). Pendant le siège, un corps de Flamands, qui s'était détaché pour attaquer Saint-Omer, perdit dix-huit cents hommes. Cet échec jeta la consternation parmi les bourgeois qui étaient devant Tournay. La nuit même qui suivit le jour Où ils apprirent la défaite de leurs compagnons, ils se levèrent dans un accès de terreut panique, abattirent tentes et pavillons, troussèrent tout sur leurs chariots , et se sauvèrent dans le plus grand désordre. Quelque temps après, le rqi de France et le roi d'Angleterre ayant fait une trêve, le siège de Tournay fut levé ( septembre 1340).

Jacques d' Artevelde conserva encore cinq ans ce que Froissart appelle, avec raison, sa royauté de Flandre; mais enfin il tomba. « Avec toute sa popularité, dit M. Michelet, ce roi de Flandre n'était au-fond que le chef des grosses villes , le défenseur de leur monopole : elles interdisaient aux petites la fabrication de la laine. Une révolte eut lieu à ce sujet dans l'une de ces dernières. Artevelde la réprima, et tua un homme de sa main. Dans l'enceinte même de Gand , les deux corps des drapi«rs se faisaieht la guerre. Les foulons exigeaient des tisseurs on fabricants de draps une augmentation de salaire. Ceux-ci la refusant , ils se livrèrent un furieux combat.... Artevelde, qui ne se iîait ni aux uns ni aux autres, voulait sortir de sa dangereuse position, céder ce qu'il ne pouvait garder, ou régner encore sous un maître qui aurait besoin de lai, et qui le soutiendrait. De rappeler les Français , il n'y avait pas à y songer. Il appelait donc l'Anglais; il courait à Ypres et à Bruges pour négocier, haranguer. Pendant m temps, Gand lui échappa (4). » Yotci comment Froissart a raconté la révolution qui enleva à Jacques d'Artevelie le pouvoir et la vie.

(1) Chap. 123. (.4) Histoire de Frame. t. lU, p. 318 —

(2J Chap. 125. Voy. aussi Sismoodi, Uist. des Français ,

(3) Cfcap. 127. t. X , p. 258 et saiv.

£lO CHBONIQUBS

Comment le roi d'Angleterre Tint à rEsdose et amena avec loi son 61s le prince d(^ Galles, en intention de le faire seigneur de Flandre, par le con* senteroent de Jacques d'Arlerelle. — { Chap. 247. )

En ce temps régnait enc^ an pays de Flandre , et en grand* prospérité et puissance , ce bourgeois de Gand, Jacques d'Artevelle ; et était si bien du roi d* Angleterre qu'il voulait ; car il lui promettait qu'il le ferait seigneur et héritier de Flandre , et en revêtirait son fils le prince de Galles , et ferait de la comté de Flandre une duché. De quoi , sur cette entente , le roi d'Angleterre était en cette saison , environ la Saint-Jean-Bap* tiste , Tan mil trois cent quarante-cinq , v«iu à l'Ëscluse à grand' foison de baronnie et de chevalerie d'Angleterre, et avait là amené le jeune prince de Galles , son fils, sur les promesses de ce d'Artevelle. Si se tenait le dit roi et toute sa navie au havre de l'Esduse, et aussi son tinel ; et là le venaient voir et visiter ses amis de Flandre. Et là eut [dusieurs parlements entre le roi d'Angleterre et d'Artevelle d'une part, et les consaulx des bonnes villes d*autre, sur l'état dessus dit ; dont ceux du pays n'étaient mie bien d'accord au roi , ni à Artevelle , qui prêchait sa querelle de déshériter le comte Louis, leur naturel seigneur, et son jeune fils Louis , et hériter le fils du roi d'Angleterre ; cette chose n'eussent-ils faite jamais. Donc, au dernier parlement qui avait été à TEsciuse, dedans la navie du roi d'Angleterre que on appelait Katherine , qui était si grande et si grosse que merveilles était à regarder , ils avaient répondu d'un commun accord , et dit ainsi : « Cher sire, vous nous requérez d'une chose moult pesant , et qui au temps avenir, pourrait trop toucher le pays de Flandre et nos hoirs. Voir est que nous ne savons aujourd'hui au monde seigneur de qui nous^ aimerions tant le profit et l'avancement, que nous ferions de vous : mais cette chose nous ne pouvons pas faire de nous tant seulement , si toute la communauté de Flandre entièrement ne s'y accorde. Si se retraira chacun devers sa ville, et remontrerons cette besogne généralement aux hommes de notre ville ; et où la plus saine partie se voudra accorder, nous l'accorderons aussi : et serons ci arrière dedans un mois , et vous répondrons si à point, que vous en serez bien content. » Le roi d'Angleterre et d'Artevelle n'en purent adonc avoir d'au-

OK FROISSART. g\

tre réponse ; et Teussent bieii.yoalu aroir plus bref , s'ils eussent pu ; mais nennin. Si répondit le roi : « A la bonne heure. » Ainsi se départit ce parlement , et retournèrent les consaulx des bonnes villes en leurs lieux. Or demeura Jacques d'Artevelle encore nn petit de lès le roi d'Angleterre , pour cause de ce que le roi se découvrait à lui fiablement de ses besognes ; et lui promettait tondis et assurait qu'il le ferait venir à sonrentente. Mais non fit, si comme vous orrez avant recorder ; car il se déçut quand il demeura derrière; et qu'il ne vint à Gand aussitôt que les bourgeois qui a?aient été envoyés à l'Ëscluse à parlement , de par tout le corps de la ville.

Comment cen de Gand eurent en grand' indignation Jaquemart d*ArteveUe, et comment ib le mirent à mort — (Ghap. 248.)

Quand le conseil de Gand fut retourné arrière , en r«^l>sence d'Artevelle, ils firent assembler au msnrché grands et petits; et là démontra le plus sage d'eux tous , par avis , sur quel état le parlement avait été à l'Ëscluse, et quelle chose le roi d'Angleterre requérait , par l'aide et information d'Artevelle. Dont commencèrent toutes gens à murmurer sur lui ; et ne leur vint mie Inen à plaisir cette requête ; et dirent qu^, s*il plaisait à Dieu , ils ne serai^it jà sçus ni trouvés en telle déloyauté que de vouloir déshériter leur naturel seigneur , pour hériter un étranger ; et se partirent tous du marché , ainsi comme tous mal contents et engrand' haine sur d'Artevelle. Or, regardez comment les choses aviennent : car si il fût là aussi ïÂen pi^mièrement venu comme il aUa à Bruges et à Ypres remontrer et prédier la querelle du roi d* Angleterre , il leur eût tant dit d'une chose et d'autres , qu*ils se fuss^iit tous accordés à son opinion , ainsi que ceux des dessus dites villes étaient : mais il s'afSait tant en sa puissance et prospérité et grandeur, que il y pensait bien à retourner assez à temps. Quand ileut fait son tour , il revint à Gand et entra en la ville , ainsi comme à heure de midi. Ceux de la ville , qui bien savaient sa revenue , étaient assemblés sur la rue par où il devait chevaucher en son hôtel. Sitôt qu'ils le virent, ils commen-

gi

cèrent à murmurer et à bouter trois têtes eu un chaperon , et dirent : « Voici celui qui est trop grand maître et qui veut ordonner de la comté de Flandre à sa volonté ; ce ne fait mie à souffrir. » Encore , avec tout ce , on avait semé paroles parmi la ville que le grand trésor de Flandre , que Jaquemart d'Artevelle avait assemblé , par Tespace de neuf ans et plus qu'il ctvait e.u legouvemementdeFlandre— car des rentes du comté il n'allouait nulles , mais les mettait et avait mises toudis arrière en dépôt , et tenait son état, et avait tenu le terme dessus dit sus Tamende des forfaitures de Flandre tant seulement, ^ que ce grand trésor, où il avait deniers sans nombre , il avait envoyé secrètement en Angleterre. Ce fut une chose qui moult engrlgnit et enflamriia ceux de Gand.

Ainsi que Jacques d'Artevelle chevauchait par la rue, il se aperçut tantôt qu'il y avait aucune chose de nouvel contre lui; car ceux qui se soûlaient incliner et ôter leurs chaperons contre lui lui tournaient l'épaule , et rentraient en leurs maisons. Si se commença à douter ; et sitôt qu'il fut descendu en son hôtel , il fit fermer et barrer portes, et huis, et fenêtres. A peine eurent ses varlets ce fait, quand la rue où il demeurait fut toute couverte, devant et derrière, de gens, espécialement de menues gens de métier.

Là fut son hôtel environné et assailli devant et derrière, et rompu par force. Bien est voir que ceux de dedans se défendirent moult longuement, et en atterrèrent et blessèrent plusieurs ; mais finalement ils ne purent durer, car ils étaient * assaiUis si roide que presque les trois parts de la ville étaient à cet assaut. Quand Jacques d' Artevelle vit l'effort , et comment il était appressé, il vint à une fenêtre sur la rue, et se commença à humilier et dire, par trop beau langage et à nu chef : « Bonnes gens , que vous faut ? Qui vous meut ? Pourquoi êtes- vous si troublés sur moi ? En quelle manière vous puis-je avoir courroucés? Dites-le-moi , et je l'amenderai pleinement à votre volonté. » Donc répondirent-ils, à une voix, ceux qui o^ï l'avaient : « Nous voulons avoir compte du grand trésor de Flandre , que vous avez dévoyé sans titre de raison. » Doue répondit Artevelle moult doucement : « Certes , seigneurs , au

DE FBOISSART. 55

trésor de Flaoclre ne pris-je oncquea deuier. Or,vous retrayez bellement en vos maisons, je vous en prie, et revenez demain au matin ; et je serai si pourvu de vous faire et rendre bon <îompte, que par raison il vous devra suffire. » Donc répondirent-ils d'une voix : « INennin, nennin, nous le voulons tantôt avoir; vous ne nous échapperez mie ainsi : nous savons de vérité que vous l'avez vidé de pieça , et envoyé en Angleterre , sans notre sçus , pour laquelle cause il vous faut mourir, v Quand Artevelle ouït ce mot, il joignit ses mains et commença à pleurer moiilt tendrement , et dit : « Seigneurs , tel que je suis vous m'avez fait ; et me jurâtes jadis que contre tous hon>mes vous me défendriez et garderiez; et maintenant vous me voulez occire , et sans raison. Faire le pouvez, si vous voulez ; car je ne suis que un seul homme contre vous tous, à point de défense. Avisez pour Dieu, et retournez au temps passé. Si considérez les grâces et les grands courtoisies que jadis vous ai faites. Vous me voulez rendre petit gueiredon des grands biens que au temps passé je vous ai faits. Ne savez-vous comment toute marchandise était périe en ce pays ? Je la vous recouvrai. En après , je vous ai gouvernés en si grand'paix , que vous avez eu , du temps de mon gouvernement, toutes choses à volonté, blés, laines, avoir, et toutes marchandises , dont vous êtes recouvrés et en bon point. » Adonc commencèrent eux à crier tous à une voix : « Descendez , et ne nous sermonnez plus de si haut, car nous voulons avoir comgte et raison tantôt du grand trésor de Flandre que vous avez gouverné trop longuement , sans rendre compte ; ce qu'il n'appartient mie à nul officier qu'il reçoive les biens d'un seigneur et d'un pays , sans rendre compte. » Quand Artevelle vit que point ne se refrederaient ni refréneraient , il reclouit la fenêtre , et s'avisa qu'il viderait par derrière , et s'en irait en une église qui joignait près de son hôtel. Mais son hôtel était jà rompu et effondré par derrière , et y avait plus de quatre cents personnes qui tous tiraient à l'avoir. Fmablement il fut pris entre eux, et là occis sans merci; et lui donna le coup de la mort un tellier qui s'appelait Thomas Denis (4). Ainsi fina .

(I) U est aussi appelle , daiu d^antres histoires , Gérard Denis.

.51 GBBOIfTQUES

Artevdle , qui en soq temps fut si grand maître en Flandre : povres gens Famontèrent premièrement, et méchai^sgens le tuèrent en la parfin.

Ces nouvelles s'épandirent tantét en plusieurs lieux. Si fut plaint d*aueuns, et plusieurs en furent bien lies. Âdonc se tenait Je comte Louis à Tenremonde : si fut moult joyeux quand il ouït dire que Jacques d'ArtevelIe était occis ; car il lui avait été trop contraire en toutes ses besognes. Nonobstant ce, ne s*osa-t-iI encore affier sur ceux de Flandre pour revenir en la ville de Gand.

DB f E0I8SÀBT. 65

Page 1