INSURRECTION DELA FLANDRE
JEAN HYONS, PIBIIIIB DUBOIS, PBAUÇOIS AGKBBMAN , PHILIPPE D'ABTBYBLDB.
Froissart a traité avec une sorte de prédilection Thistoire de la guerre que les Flamands insurgés, et principalement les Gantois, soutinrent contre le comte Louis de MAle et Philippe de Bourgogne. Nous extrairons de son récit, assurément l'un des plus dramatiques de ses chroniques, de longs fragments (1).
En 1379, la Flandre jouissait d*une paix profonde; et le pays, comme le dit Froissart , était si pUin et si rempli de biens, que merveilles xeraît à raconter et à considérer. Il y avait alors grande union entre le comte et les bourgeois. Louis de Mâle vivait aux dépens de ses bonnes villes, et il ne se souciait guère de les gouverner. « C'était , dit Meyer, un grand ami du luxe et de la dépense : il se livrait , outre mesure , aux plaisirs et à la volupté ; il se plaisait uniquement aux cavalcades, au jeu , aux chants, aux danses, aux exercices des mimes, et aux longs repas. Il s'ennuyait dans la société des hommes vieux et saçes; il avait dépensé pour ses plaisirs des sommes immenses. Trob fois la Flandre avait rempli sou trésor épuisé... (2). » Ici , néanmoins , il importe de conslaterun fait qui n'a pas été , suivant nous , assez remarqué : c'est que l'union dont nous avons parlé était, en grande partie, le résultat du système politique suivi par le comte dans ses alliances. Louis de Mâle n'était pas , comme quelques-uns de ses prédécesseurs , exclusivement /hançais. Il n'avait pas hésité , peu de temps avant la révolte de Gand , à se montrer ouvertement hostile au roi de France : il s'était déclaré pour les ennemis de Charles V ; il avait même insulté un de ses ambassadeurs. Les intérêts des Flamands n'étaient point du côté de la France»
(I) On a fait, en Belgique , plusieurs utiles. Nous ne voulons pas aire ici que
éditions (te l'Histoire des ducs de Bout' tontes ces notes appartiennent à M. Ga-
yogme, par M. de Barante. On a généra- chard : il a souvent réuni à sts propres
lement essayé, dans ces éditions, de observations celles des savants belges
compléter ou de rectifier, au bas des les pins estimés. 11 nous snflSra de citer,
pages , le récit de l'auteur français La parmi ces derniers , -M. de Reiffenberg. meilleure est celle de M. Gacbard(BmxeI- (2) Meyer, ^nn. Fland., liv. Xlll ,
les, I8:W ). Nous lui avons emprunté t> 170, r" toutes les note» qui pouvaient noi* être
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mais du côté de l'Angleterre, pays d'où leur venait la laine, et avec lequel ils faisaient un grand commerce : aussi la conduile du comte plaisait aux bourgeois. On le vit bienv quand Charles Y eut menacé Louis de Mi\e. Celui-ci se rendit à Gand , où il avait convoqué les députés de ses bonnes villes; et là , sur la ptace , il fit connaître à la multitude les lettres du roi de France: « Serez-vous de mon côté? »» leur dit-il. Ils répondirent tous d'une voix : « Monseigneur, oil; et ne savons aujourd'hui seigneur, quel qu'il soit, s'il vous voulait faire guerre, que vous ne tronvissiez dedans votre comté deux cent milfe hommes tout armés, et bien à point pour eux défendre (1). »
Ce fait, suivant nous , mérite attention, il explique pourquoi, pendant longtemps , les bourgeois , comme le dit Froissart , aimaient le comte moult de tes eux. Enfin il y eut rupture , et, par le fait de la révolte, Louis de Mâle se vit contraint de revenir aux alliances de ses prédécesseurs, notamment à celle du roi de France. Les bourgeois, de leur côté, comme nous le verrons, se tournèrent, dans leurs extrémités , du côté de l'Angleterre.
Comment le comte Louis de Flandre fit occire un bourgeois en Gand par Jean Lyon; comment Glsebrest Mabieu machina contre Jean Lyon, et émut les Gantois à porter les blancs chaperons , dont la guerre commença en Flandre. — (Gbron., liv. H , chap. 52. )
Quand les haines et tribulations vinrent premièremenf en Flandre , le pays était si plein et si rempli de biens , que merveilles serait à raconter et à considérer; et tenaient les gens des bonnes villes si grands états que merveilles était à regarder. £t devez savoir que toutes ces guerres et haines murent par orgueil et par envie que les bonnes villes de Flandre avaient Fune sur l'autre , ceux de Gand sur la ville de Bruges, et ceux d*e Bruges sur la ville de Gand , et ainsi les autres villes les unes sur les autres. Mais tant y avait de ressort que nulle guerre entre elles principaument ne se pouvait mouvoir ni élever, si leur sire le comte ne le consentait; car il était tant craint et tant amé que nul ne Posait courroucer. Aussi le comte, qui était sage et subtil , ressoignait si la guerre et le mautalent entre ses gens et lui, que oncques seigneur ne fit plus de lui. Et fut premièrement si froid et si dur à émouvoir la guerre, que nullement il ne s*y voulait bouter ; car bien sentait en ses imaginations que quand le différend serait entre lui et son pays, il en serait plus faible
(l)Cbroii, liv II, chap 46.
et moins douté de ses voisins. Encore ressoigpait-il la guerre pour un autre cas, quoique en la fin il iui eouYÎnt prendre, c'est à savoir grands destructions de mises et de corps et de chevance ; car en son temps il avait vécu et régné en grand*prospérité et en grand'paix et en autant de ses déduits que nul sire terrien pouvait avoir eu. Et ces guerres qui îui sourdirent sous la main commencèrent par si petite incidence, que au justement considérer, si sens et avis s'en fussent enseignés, il ne dût point avoir eu de guerre ; et peuvent dire et pourront, ceux qui cette matière liront ou lire feront, que ce fut œuvre du deable ; car vous savez et avez ouï dire aux sages que le deable subtile et attire nuit et jour à bouter guerre et haine là où il voit paix, et court au long , de petit en petit , pour voir comment il peut venir à ses ententes. Et ainsi fut-il et avmt en Flandre en ce temps , si comme vous pourrez clairement voir et connaître par les traités de l'ordonnance de la matière que s'ensuit.
En ce temps que le comte Louis de Flandre était en sa greigneur prospérité, il y avait un bourgeois à Gand qui s'appelait Jean Lyon (1), sage homme, subtil , hardi, cruel et entreprenant, et iïoid au besoin assez. Cil Jean fut si très bien du comte, comme il apparut, car le comte l'embesogna de faire occire un homme à Gand qui lui était contraire et déplaisant; et, au commandement du comte, couvertement Jean Lyon prit paroles et débat à lui, et l'occit. Le bourgeois ot grands plaintes de tous; et pour doutance de ce il s'en vint demeurer à Douay , et là fut près de trois ans, et tenait bon état et grand ; et tout payait le comté. Pour cette occision Jean Lyon en la ville de Gand perdit un jour tout ce qu'il y avait , et fut banni de la ville de Gand à cinquante ans et un jour. Depuis, le comte de Flandre exploita tant qu'il lui fît avoir paix à partie , et r'avoir la ville de Gand et la franchise, ce que on n'avait oneques mais vu ; dont plusieurs gens en Gand et en Flandre furent moult émerveillés : mais amsifut et avint. Avecques tout ce, le comte, pour le recouvrer en chevance et temr son état, le fit doyen des navieurs (2). Gel
(I) Les historiens ont écrit ce nom de certains anteors , I(ifoens ; le plot gêné • plasienrs manières : X^yon, Heinsiua y ralement adopté est /Tyon* . HuofM. Le véritable nom est, suivant (2) Les bateliers. >
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otece lui pouvait bien valoir mille livres Tan , à aller droiturièretnent avant. Cil Jean Lyon était si très bien du comte que nul mieux de lui.
En ce temps avait nn autre lignage à Gand.qne on appelait les Mahieux; et étaient cils sept frères, et les phis grands de tous les navieurs. Entre ces sept frères en y avait un qui s'appelait Gisebrest (1) Maliieu, riche homme et sage, et subtU et entreprenant grandement , trop plus que nuls de ses frères. Cil Gise* brest avait grand'envie sur ce Jean Lyon, oouvertement , de oe qu'il le véait si bien du comte de Flandre , et subtilait nuit ^ jour comme il le pourrait ôter de sa grâce. Plusieurs fois il ot en pensée que il le ferait occire par ses frères; mais il ne parosait, pour la doute du eomte; et tant subtila, visa et imagina, qu'il trouva le chemin. Et la cause pourquoi principalement ils S^entrehéaient, je le vous dirai, pour mieux venir à la fondation de ma matière.
Anciennement avait en la ville du Dan une guerre mortelle de deux riches hommes navieurs et de leurs lignages^ qui s'appelaient Tun sire Jean Piet et l'autre sire Jean Barde. Par cette guerre , d'amis étaient morts de eux dix-huit. Gisebrest Mahieu et ses frères étaient du lignage de Tun^ et Jean Lyon était de l'autre. Ces haines couvertes étaient ainsi de longtemps nourries entre celles deux parties , quoiqu'ils parlassent , bussent et mangeassent à la fois ensemble; et trop plus grand compte en faisait le lignage Mahieu que Jean Lyon ne faisait. Gisebrest , qui subtilait à détruire Jean Lyon sans coup férir, avisa un subtil tour. Et séjournait une fois le comte de Flandre à Gand : ^ Gisebrest s'en vint à l'un des plus prochains chambellans du comte, et s'acointa de lui, et lui dit : " Si monseigneur de Flandre voulait, il aurait tous les ans un grand profit sur les navieurs, dont il n'a maintenant rien; et ce profit les étrangers navieurs payeraient, voire mais Jean Lyon, qui doyen est et maître des navieurs, s'en voulsist loyaument acquitter. » Ce chambellan dit qu'il montrerait ce au comte, ainsi qu'il fit. Le comte , ainsi que plusieurs seigneurs par nature sont enclins à leur profit , et
(I) Ghysbrecht M«ycr l'appelle Ghiselbertus Maihias.
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ne regardent mie iovaument à la fin où les choses puent venir, fors à avoir la mise et la chevance, et ce les déçoit, respondit à son chambellan : « Faites-moi Gisebrest Mahieu venir, et nous orrons quelle chose il veut dire. » Cil le fit venir. Gisebrest parla auœmte, et lui remonstra plusieurs raisons raisonnables, ce semblait-il au comte; pourquoi le comte répondit : « Cest bon; ainsi soit, et on fasse venir Jean Lyon. » Si fut appelé en la chambre^ en la présence de Gisebrest, Jean Lyon, qui rien ne savait de cette matière. Quand le comte lui entama cette matière, il dit : « Jean, si vous voulez, nous aurons grand profit en cette chose. » Jean , qui était loyal , a cette ordonnance regarda que ce n'était pas une chose raisonnable; et si n*osait dire du contraire, et répondit ainsi : « Monseigneur, ce que vous demandez et que Gisebrest met avant, je ne le puis pas faire tout seul, car dur sera à Tesvoiturer aux notonniers. » — « Jean, répondit le comte, si vous vous en voulez loyaument acquitter, il sera fait. » — ^ « Monseigneur, répondit Jean , j'en ferai mon plein pouvoir. » Ainsi se départit leur parlement. Gisebrest Mahieu, qui tirait à mettre mal Jean Lyon du comte de Flandre , ni n'entendait à autre chose, s'en vint à ses frères tous su, et leur dit : « Il est heure mais que vous me veuilliez aider en cette besogne , ainsi que frères doivent aider l'un à l'autre , car c'est pour vous que je me combats; je déconfirai Jean Lyon sans coup férir, et le mettrai si mal du comte, qu'oncques n'en fut si bien que il en sera mal. Quoique je die ni montre en ce parlement, quand tous les navieurs seront venus et Jean I^yon fera sa demande, si la débatez , et je me feindrai ; et dirai et maintiendrai à monseigneur que, si Jean Lyon voulait soi loyaument en acquitter, cette ordonnance se ferait. Je connais bien monseigneur de tant que, ainçois qu'il n'en vienne à son entente, Jean Lyon perdra toute sa grâce, et lui ôtera son ofQce , et me sera donné ; et quand je l'aurai , vous l'accorderez. Nous sommes forts et puissans en cette ville; navieur nul ne nous contredira nos volontés ; et puis, de petit à petit, je mènerai tel Jean Lyon que il sera tout rué jus : ainsi serons-nous vengés subtilement et sans coup férir. » Tous ses frères s'y accordèrent. Le parlement vint : les navieurs furent tous appareillés; et la remontrèrent
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