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Jean Lyon et Gisebrest Mahieu la volonté du comte , et de ce nouvel estatut que il voulait élever sur le navie du Lis (1) et de TEscaut; laquelle chose sembla à tous trop dure et trop nouvelle : et espécialement les six frères Gisebrest Mahieu , tous six d*une opinion et d'une sieutte, étaient plus durs et plus contraints que tous les autres. Dont Jean Lyon, qui était le sou^ verain d*iceux , et qui les voulait à son loyal pouvoir à franchises anciennes tenir, en était tout lie, et cuidait que ce fdt pour lui , et ce était contre lui du tout.
Jean Lyon rapporta au comte la réponse des navieurs, et lui dit : « Monseigneur, c'est une chose qui nullement ne se peut faire , et dont un plus grand mal pourrait avenir : laissez les choses en leur état ancien , et ne faites rien de nouvel. » Cette réponse ne plut mie bien au comte ; car il véait que, cela élevé dont il était informé, il pouvait tous les ans avoir six ou sept mille florins de profit. Si se tint adoncques , et pour ce n'en pensa-t-il mie moins; et fît soigneusement poursuir par paroles et traités ces navieurs , lesquels Jean Lyon trouvait trop rebelles. D'autre part, Gisebrest Mahieu venait au comte et à son conseil, et disait que Jean Lyon s'acquittait trop mollement en celle besogne, et que s'il avait son office il ferait tant à tous les navieurs que le comte de Flandre aurait héritablement ce profit. Le comte , qui ne véait mie bien clair, car la convoitise de la chevance l'aveuglait, ot conseil, et de lui-même il ôta Jean Lyon de son office, et y mit Gisebrest Mahieu. Quand Gisebrest fut doyen des navieurs, il tourna tous ses frères à sa volonté, et fit venir le comte à son entente et à ce profit; dont il n'était mie le mieux ami de la greigneur partie des navieurs; mais il les convenait souffrir, car les sept frères étaient trop grands avecques l'aide du comte : si les convenait taire et souffrir. Ainsi vint par subtile voie Gisebrest Mahieu en la grâce et amour du comte , et Jean Lyon en fut du tout privé et ôté. Et donnait Gisebrest Mahieu aux gens du comte, aux chambellans et officiers, grands dons et beaux joyaux, par quoi il avait l'amour de eux ; et aussi au comte , dont il l'aveuglait tout. Et tous ces
(T la Ly».
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dons et présens faisait-il payer aux navieurs , dont les plusieurs ne s'en contentaient mie trop bien ; mais ils n*osaient mot sonner. Jean Lyon , qui était tout hors de la grâce et de Tamour du comte , se triait en sa maison , et vivait du sien , et souffrait tout bellement tout ce que on lui fsdsait ; car Gisebrest Mahieu , qui doyen était des navieurs, et qui ce Jean haiait couvertement, lui retranchait au tiers ou au quart les profits qu'il dût avoir de sa uavie. Jean souf&ait tout et ne sonnait mot , et se dissimulât sagement, et feignait de prendre en gré tout ee que on lui ùl* sait. De quoi Pierre du Bois, qui était un de ses variets, s'émerveillait grandement et le remontrait à son maître , comment il pouvait souffrir les torts que on lui fedsait. Et Jean Lyon ré* pondit : « Or, tout coi; il est heure de taire, et si est heure de parler. »
Gisebrest avait un frère que on appelait Estiennart , subtil homme €t avisé durement ; et disait à ses frères et sortissait bien tout ce qui leur avint : « Certes, seigneurs, Jean Lyon se souffre maintenant et abaisse la tête bien bas; mais il fait tout par sens et par malice, car encore nous honnira-t-il tous, et nous mettra plus bas que nous ne sommes maintenant haut. Mais je conseillerais une chose, que, entrementes que nous sommes en la grâce de monseigneur le comte , et il en est tout hors , que nous Focdons : je l'ocdrâ trop aise si j'en suis chargé, et ainsi serons* Qous hors de périls, et trop légèrement chevirons-nous de la qiort de lui. » Sies autres frères nullement ne le voulaient consentir, et disaient que il ne leur ûdsait nul mal , et que point on ne devait homme occire , s'il ne Ta trop grandement desservi. Si demeura la chose en cette balance un temps, et tant que le déable, qui oneques ne dort, réveilla ceux de Bruges à faire fossés pour avoir l'aisement de la rivière du Lis; et en avaient le comte assez de leur accord (1) ; et envoyèrent grand'quantité de pionniers et de gens d'armes pour eux garder. En devant , es autres années , l'avaient-ils ainsi fait ; mais ceux de Gand par puissance leur avaient toujours brisé leur propos. Ces nouvelles vinrent a
(1) Le comte, Toalant montrer «a de conduire directement les eaax de la bienyeillance aux Brogeois, leur accorda Lyi , de Deyose à Brugea. la permission de creuser un canal , afin
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Gand, que de rechef ceux de Bruge» faisaient efforcémeut fossés pour avoir le cours de la rivière du Lis , qui leur était trop grandement à leur préjudice. Si commencèrent à murmurer raoult de gens parmi la ville de Gand, et espécialement les navieurs, à qui la chose touchait trop malement, que on ne devait mie à c«ux de Bruges souffrir de fbssoyer ainsi à rencontre de la rivière pour avoir le cours de Feau et le fil, dont leur ville serait défaite. Et disaient encore les aucuns tout coiement : « Or, Dieu garde Jean Lyon! Si il fût notre doyen, la besognene se portât pas ainsi ; ceux de Bruges ne fussent si osés de venir si avant sur nous. » Jean Lyon était bien informé de ces besognes ; et se comment un petit à réveiller, et dit en soi-même : « Tai dormi un temps; mais il appert à petit d'affaire que je me réveillerai, et mettrai un tel trouble entre celle ville et le comte, qu'il coûtera cent mille vies. » Cette chose de ces fossoyeurs commença à augmenter et enflamber. Et avint que une femme qui venait de pèlerinage de Notre-Dame de Boulogne, toute lassée et échauffée , s'assit enmy le marché , là où il avait le plus de gens, et fit grandement Tesbaïe. On lui demanda dont elle venait. Elle répondit : « De Boulogne; si ai vu et trouvé sur mon chemin le plus grand meschef que oncques avint à la bonne ville de Gand , car ils sont plus de cinq cents pionniers qui ouvrent nuit et jour audevant du Lis , et auront tantôt la rivière, si on ne leur débat. » Les paroles de la femme furent bien ouïes et entendues , et recordées en plusieurs lieux en la ville. Adonc s'émurent ceux de Gand , et dirent que ce ne faisait mie à soutenir ni à consentir. Si se traïrent les plusieurs devers Jean Lyon, et lui demandèrent conseil de celle chose , et comment on en pourrait user. Quand Jean Lyon se vit appelé de ceulx de Gand , dont il désirait à avoir la grâce et l'amour, si en fut grandement réjoui; mais nul semblant de sa joie il ne fit, car il n'était pas encore heure tant que la chose i^t mieux entouillée ; et se fit prier et requerre trop durement ainçois qu'il voulsist rien dire ni montrer. Et quand il parla , il dit : « Seigneurs, si vous voulez cette chose aventurer et mettre sus, il faut que en la ville de Gand un ancien usage, qui jadis y fut, soit recouvré et renouvelé : c'est que les blancs chaperons soient remis avant,
et ces blancs chaperons aient un chef auquel ils puissent tous retraire et eux rallier. » Cette parole fut moult volontiers ouïe et entendue; et dirent tous d'une voix : « Nous te voulons; or, avant aux blancs chaperons! » Là furent faits les blancs chaperons, donnés et délivrés plus de cinq cents , et tous à compagnons qui trop plus cher aimaient la guerre que la paix ; car ils n'avaient rien que perdre. Et fut Jean Lyon élu à être chef de ces blancs chaperons, lequel office il reçut assez lieraent, pour soi venger de ses ennemis , et pour entroubler la ville de Gand contre ceux dé Bruges et le comte son seigneur. Et fut ordonné pour aller contre ces pionniers fossoyeurs de Bruges comme souverain capitaine, et le doyen des blancs chaperons en sa compagnie. Ces deux avecques leurs gens avaient plus cher guerre que paix.
Quand Gisebrest Mahieu et ses frères virent la contenance de ces blancs chaperons, si ne furent pas trop réjouis; et dit Estiennart , Tun des frères : « Je le vous disais bien, certes; cil « Jean Lyon nous déconfira. Mieux vaulsist que on m'eût cru , « et laissé convenir de Toccire , que ce qu'il fût en Tétat où il est et « où il viendra ; ettout par ces blancs chaperons qu'il a remis sus. » — « Nennil, dit Gisebrest; mais que j'aie parlé à monseigneur, « on les mettra tous jus. Je veuil bien qu'ils fassent leur emprise « d'aller encontre ces pionniers de Bruges pour le profit de notre « ville; car, au voir dire, notre ville serait autrement perdue. »
Jean Lyon et sa route et tous les blancs chaperons se partirent de Gand , en volonté et en propos de tous occire ces pionniers fosseurs, et ceux qui les gardaient. Les nouvelles vinrent à ces fosseurs et à leurs gardes que les Gantois venaient là moult efforcément; si se doutèrent de tout perdre, et laissèrent leur ouvrage , et se retraïrent à Bruges tout effrayés , ni oncques puis ne s'enhardirent de fossoyer. Quand Jean Lyon et les blancs chaperons virent qu'ils n'y avaient nullui trouvé , si furent tout courroucés , et se retraïrent à Gand. Pour ce ne cessèrent-ils mie de leur office ; mais allaient les blancs chaperons tout avisans parmi la ville. Et les tenait Jean Lyon en tel état , et disait à aucuns tout secrètement: « Tenez- vous tout aises, buvez et « mangez, et ne vous effrayez de chose que vous despendiez : tel
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R payera temprement votre écot, qui Dé vous donrait pas maïute- « uaatuD dîner. »
Ce terme pendaut et cette méaie semaioe que Jean Lyon et les blaocs chaperoDS furent mis sus pour trouver les picmniers fosseurs de Bruges, étai^t venues nouvelles à Gand et requêtes pour ceux qui des franchises de Gand se voulaient aider , en disant à ceux qui la loi maintenaient pour la siôson : « Seigûeurs, on tient prisonnier à Erclo, ci, de lès nous, qui est en la franchise de Gand , en la prison du comte , un nôtre bourgeois , et avons sommé le baillif de monseigneur de Flandre; mais il dit que il ne le rendra point. Ainsi se dérompeat petit à petit et affaiblissent vos franchises y qui du temps passé ont été si hautes > si nobles et si prisées, et avecques ce si bien tenues et gardées , que nul ne les osait prendre ni briser , uon plus les nobles chevaliers que les autres ; et s*en tenaient les plus nobles chevaliers de Flandre à bien parés fuand ils étaient bourgeois de Gand. » Ceux de la loi répondirent à ceux de ia partie du bourgeois que on tenait en prison : « Nous eu écrirons volontiers devers le baillif de Gand, et lui manderons que il le nous envoyé ; car voirement son office ne s'étend pas si avant que il puist tenir notre bourgeois en la prison au comte , au préjudice de la ville. » Si comme ils le dirent ils le firent , et rescripsirent au baillif pour ravoir leur prisonnier qui était à Erclo. Le baillif fut tantôt consdllé de répondre^ et dit : « Que nous av<ms de paroles pour un navieur! Dites, ce dit le baillif qui s'appelait Roger d'Auterme (1) , à ceux de Gand que si c'était un plus riche faom dix fois que il ne soit, si ne sera-t-41 jamais hors de notre prison , si monsâgneur de Flandre ne le commande. J'ai bien puissaucede l'arrêter, mais je n'ai nulle puissance de le délivrer. » Les paroles et réponses de Roger d'Auterme furent ainsi recordées à ceux de Gand , dont ils fîirent moult courroucés ; et dirent qu'il avait orgueilleusement répondu. Pour telles rép(mses et pour telles incidences que pour des fosseurs de Bru-
(I) Meyer, l'appelle en latin, Rogeriut bailU , à OliTÎer Vander Stcenbrugghen , Duternius; et Ondegherst, Roger van et que son véritable nom était ttoger 0%lirenivk. M. Gachard dit qu'il avait d'Onterive. tuccédé, en 1374, dans la charge de
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ges, gui fossoyer voutairat sur l'héritage de ceux de Ga&d, et pour tels choses semblables dont on voulait de force blesser les franchises de Oand , souffraient les riches hommes et les sages de Gand à courir parmi la ville et sur le pays de Gand cette pendaille et ribaudaille que on nommait les blancs chaperons, pour être plus craints et renommés; car il besogne bien en un lignage qu'il y en ait des fols et des outrageai, pour sent^ir , quand besoin est, les paisibles.
Continent Ie« Oaittoiscondarent d'envoyer devers le comte remontrer leurs affaires. Comment le comte leur accorda ce qu^ils demandaient, et comment les blancs chaperons ne furent point mi8jii8.-^(Cbap. 53).
Les nouvelles de oestui navieur bourgeois de Gand que on te* nait en la prison du comte à Ërclo , que le baillif ne voulait pas rendre , s^épandirent parmi la ville de Gand , et en commencèrent plusieurs gens à murmurer et à dire que ce ne faisait mie à souf* f rir , et que, par être trop mol, les franchises de Gand se pourraient perdre, qui étaient si très nobles. Jean Lyon , qui ne tendait que à une chose , c'était de entouiller tellement la ville de Gand envers le seigneur que on ne la pût ni sçût estouiller sans trop grand dommage , n'était mie courroucé de telles avenues ; mais voulsist bien que tous les jours il en advenist trente. Si boutait paroles décote et semait couvertement aval la ville, et disait : (i Oncques , puis que offices furent achetés en une ville, les juri* dictions ne furent pleinement gardées. » Et mettait ces paroles avant pour Gisebrest Mahieu \ et voulait dire que il avait acheté l'office des rivières et du naviage $ car il avait bouté la navie en une nouvelle dette qui était grandement contre la franchise de Gand et les privilèges anciens : car le comte reoeirait tous les <ins trois ou quatre mille francs, hors de la coutume ancienne; dont les marchands et les navieurs anciens se plaignaient grandement« Et ressoignaient à venir à Gand ceux de Valenciennes , de Douay , de Lille , de Béthune et de Tournay ; et était une chose pourquoi ceux de Gand, voire la ville, pourrait être perdue; car petite petit on leur toldrait leurs franchises ; et si n'y avait homme qui osât parler. Gisebrest Mahieu et le doveu des
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menus métiers , qui était de son alliance , oyaient tous les jours de tefles paroles à leurs oreilles , et les reconnaissaient qu'elles venadent de Jean Ly<m ; mais ils n*y pouvaient ni osaient remédier; car Jean Lyon avait jà tant semé de blancs chaperons aval la ville, et donné aux compagnons hardis et outrageux , que on ne l'osait assaillir. Et aussi Jean Lyon n'allait mie seul par la ville; car quand il issait de sa maison, il avait du moins deux ou trois cents blancs chaperons autour de lui, et aussi il n'allait point aval la ville, si trop grand besoin n'était; et il fesait très grandement prier pour avoir son conseil. Des incidences et avenues qui avenaient à Gand et au dehors, contre les franchises de la ville, était Jean Lyon bien joyeux; et quand il était en con* seil , où il remontrait une parole en général au peuple , il parlait si belle rhétorique et par si grand art, que ceux qui l'oyaient étaient tout réjouis de son langage, et disaient communément et d'une voix, de quant que il disait : « Il dit voir. » Bien disait Jean Lyon, par grand' prudence : « Je ne dis mie que nous affaiblissions ni amendrissions l'héritage de monseigneur de Flandre ; et si faire le voulions si ne pourrions-nous y car raison ni justice ne le pourraient souffrir; ni aussi que nousquerrons ne cautelions nulle incidence par quoi nous soyons mal de lui , ni en son indi* goation ; car on doit toujours être bien de son seigneur : et monseigneur de Flandre est notre bon seigneur et un moult hjnut prince, cremu et renommé, qui nous a toujours tenus en grand'* paix et en grand'prospérité; lesquelles choses nous devons bien reconnaître. £t en devons plus souffrir, et tenus y sommes, que ce que il nous eût guerriés, travaillés , ni hériés pour avoir le nôtre. Et si, en présent, il est forconseillé et informé contre nous et les franchises de la bonne ville de Gand , et que ceux de Bruges soient mieux en sa grâce que nous ne soyons , ainsi comme il appert par les fosseurs, lui étant à Bruges, qui sont venus briser sur notre héritage et toUir notre rivière , dont notre bonne ville de Gand serait détruite et perdue, et qu'il veut faire faire , si comme renommée court , un chastel à Dousc, à rencontre de nous, pour nous mettre en danger et en faiblesse, et que ceux de Bruges lui promettent et ont promis du temps passé, cela savons-nous tout clairement, que si ils avaient l'ai*
semeot et le cours de la rivière du Lis , ils lui donneraient , par an, dix ou douze mille francs : je dis et conseille que la bonne ville de Gand envoie par devers lui sages hommes , bien avisés et endoctrinés de parler, qui bien lui remontreront hardiment et par avis toutes choses , tant du bourgeois de Gand qui est en prison à Erclo , que son baillif ne veut rendre , que autres cb(»es avenues dont la bonne ville de Gand ne se contente mie bioi^ et incidences qui tous les jours s'en peuvent avenir; et, eeseho* ses ouïes , lui dient que il ne pense mie ni ses consaulx qua nous soyons si morts que, si b^oin est, nous ne puissions, s( nous voulons , résister. Et les réponses ouïes , la bonne ville dé Gand aura avis de punir le mesfait sur ceux qui seront trouvés coupables envers 11. »
Quand Jean Lyon ot remontré celle parole en la place qu*on dit au marché des vendredis , chacun dit : « Il dit bien. » Ad<me se retrait chacun en sa maison. A ces paroles que Jean Lyon avait remontrées, cil GisebrestMahieu n'avait point été; car jà doutait-il les blancs chaperons : mais Estiennart son frère y avait été, qui toujours sortissait le temps avenir. Si dit, quand il fut revenu : « Je vous disais bien , et ai toujours dit : Par Dieu ! Jean Lyon nous détruira tous. A maie heure fut quand vous ne me laissâtes convenir ; car si je l'eusse occis , j'en fusse trop légèrement venu au-dessus. Or, n'est-il pas en notre puissance que nous le puissions ni osions grever ni nuire; il est plus fort en la ville que le conite n'y est, sans nulle comparaison. » Gisebrest répondit, et dit : « Tais-toi , sotereaulx. Quand je voudrai bien acertes , avec la puissance de monseigneur, tous Içs blancs chaperons seront rués jus ; et tels les portent maintenant, qui temprement n'auront que faire de chaperons. »
Or, furent enchargés, endittés et ordonnés, pour aller en messagerie devers le comte, aucuns sages et notables hommes de la ville de Gand ; et me semble que Gisebrest Mahieu, doyen des navieurs , fut im de ceux qui forent élus de y aller, pourtant qu'il était bien du comte; et ce bout lui donna Jean Lyon tant par cautèle , afin que, s'ils rapportaient rien de contraire contre la ville et les franchises de Gand , il en fût plus demandé que les autres. Ils se partirent , et trouvèrent le comte à Mâle. Je ne
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sais mie comment il les reçut , ou bellement ou laidement ; mais finablement ils exploitèrent si bien , que le comte leur accorda toutes leurs requêtes : du bourgeois prisonnier que on tenait à Erdo rendre à ceux de Gand ; de vouloir tenir toutes les franchises de Gand sans nul briser ni corrompre; de défendre à ceux de Bruges que plus ne s'enhardissent de fosser sur Théritage de Gand. Et ot là en convenant , pour mieux con;iplaire à ceux de Gand , de remplir ce que fosse avaient ; et se partirent les Gantois sur cel état amiablement du comte , et retournèrent à Gand , et recordèrent tout ce qu'ils avaient trouvé au comte leur seigneur, et comment il voulait tenir toutes les franchises, sans nulle enfreindre ni briser; mais il requérait par douceur ,que ces blancs chaperons fussent mis jus.
En ces paroles les gens du comte ramenèrent le prisonnier de Erclo, et le rendirent par la voie de rétablissement, ainsi que ordonné était, à la ville de Gand; dont on ot grand'joie. A ces réponses faire était Jean Lyon et le doyen des blancs chaperons , et dix ou douze des plus notables de leurs routes. Et quand ils orent oui que le comte requérait que les blancs chaperons fussent mis jus , si se turent; mais Jean Lyon parla , et dit : « Bonnes gens de Gand qui ci êtes , vous savez et avez vu et véez maintenant si blancs chaperons ne vous gardent mieux vos franchises et f émettent sus que les vermeils ni les noirs, ni les chaperons d'autre couleur. Bien est qui on craint. Soyez tous sûrs et dites que je Tai dit : sitôt que les blancs chaperons seront jus, par Tordonnance que monseigneur les veut abattre, je ne donrai de vos franchises trois deniers. » Celle parole aveugla si le peuple, que tous partirent sans mot dire; mais la greigneur partie, en r'alant en leurs maisons, disait : « Il dit voir ; laissons le convenir : encore n'avons-nous vu en lui que tout bien et profit pour notre ville. » Si demeura ja chose en cel état; et Jean Lyon fut en plus grand créméur ide sa vie que devant, et imagina tantôt l'affaire ainsi qu'il advint; car bien véait que Gisebrest Mahicu avait en ce voyage brassé aucune chose contre lui au comte et contre ses compagnons , pourtant que le comte avait fait si aimables réponses. Si contrepença sur les penseurs, et ordonna secrètement à tous
yGoode
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les capitaines des blancs chaperons, aux centaniers et ckiqaanteniers et décenrers , et leur dit : « Dites à vos gens que ils soient toujours nuit et jour pourvus et sur leurs gardes; et si très tôt que ils sentiront ni verront nul émouvement , que ils se traient tous devers moi : encore vaut-il mieux que nous ocdons que fussions occis , puisque nous avons mis les choses si avant. » Tout ainsi comme il l'ordonna ils le firent ; et se tint chacun . sur sa garde.
Corament Roger d'Auterme, baillif de Oand, fut occi* eo Gand par Jean Lyon et ses cora|iagnons, la bannière du comte en sa main. — ( Chap. 54. )
Depuis ne demeura guères de temps que le baillif de Gand , • Roger d'Auterme, vint à Gand , à bien deux cents chef aux ; et ce ordonna pour faire ce que commandé lui était , et que ordonné était entre le comte et Gisebrest Mahieu et ses frères. Le bailiif, atout ces deux cents hommiesque amenés avait, s'en vint tout fendant les rues, la bannière du comte en sa main, jusques au marché des denrées , et là s'arrêta et mit la bannière devant lui. Tantôt se traîrent devers lui Gisebrest Mahieu et ses frères , et le doyen des petits métiers. Il était ordonné que ces gens d'armes devaient aller de fait en la maison Jean Lyon, et le devaient prendre , et aussi le doyen des blancs chaperons et six ou sept de leur sorte des plus notables , et les devaient amener au cbastel de Gand, et là tantôt couper les têtes. Jean Lyon, qui n'en pensait mie moins, et qui tout avisé était de celle affaire , et qui avait ses guettes et ses écoutes semés aval la ville, sçut la venue dudit baillif : il vît bien que c'était tout acertes ; aussi firent tous ceux qui blancs chaperons portaient , et que la journée assise était pour eux. Eux tous pourvus de leur fait et sur leur garde , se recueillirrat, et vinrent ensemble devers l'hôtel Jean Lyon, qui les attendait devant sa maison; et là venaient ci dix, ci vingt; et à fait que ils venaient ils se rangeaient sur la rue. Quand ils furent assemblés, ils furent bien quatre cents. Jean Lyon se partit plus fier qu'un lion , et dit -. « Allons , allons sur les traîtres qui veulent la bonne ville de Gand trahir ; je pensais bien que toutes ces douces paroles
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qoe Gisebrest Mahleo nous rapporta Tautre jour, ce ii*était que deoevanoe et destruction pour nous; mais je leur ferai comparer. » Adonc 6*en vint-il et sa route le grand pas ; et toujours lui croissaient gens ; car tels n'avaient mie encore blancs chaporons , qui se boutèrent par faveur en sa compagnie , et criaient en venant : « Trahi ! trahi! » Et vinrent au tour par une étroite rue au marché des denrées , où le baillif de Gand , qui repré* sentait la personne du comte était , devant lui la bannière du oomte , les bannières des navieurs et la bannière des menus métiers. Aussi , très tôt que Gisebrest Mahieu et ses frères virent ^trer au marché Jean Lyon et les blancs chaperons, ils laissèrent le baillif et se déroutèrent, et s'enfuirent chacun qui mieux mieux, Tun çà, Tautre là, et les plusieurs des autres aussi ; ni nul ne tint arrm ni ordonnioice , fors ceux que le baillif .avait ordonnés et amenés en sa compagnie. Assez tôt après que Jean Lyon fut venu sur la place , le doyen des blancs chaperons et une grosse route d'eux |e traîrent vers le baillif, et sans sonner mot il fut pris et atterré ; et là fut présentement oceis (1 ) , et la bannière du comte ruée par terre et toute despecée ; ni oncques à homme qui là fut ils n'atouchèrent , fors que ^seulement au baillif; et puis se remirent de lès Jean Lyon tous ensemble. Quand les gens du comte virent leur capitaine, le baillif, à terre et mort , et la bannière du comte toute descirée , ils furent tout ébahis , et ainsi que gens déconfits tantôt s'enfuirent et s'épandirent , et montèrent sur leurs chevaux au plus appertement qu'Us pur^t, et vidèrent la ville de Gand et prindrent les champs.
Vous devez savoir que les enfants sire Jean Mahieu , Gisebrest Mahieu et ses frères , qui se sentaient forfaits envers Jean Lyon et ennemis à lui et aux blancs chaperons, ne furent mie Ûen assurés en leurs maisons ; mais se départirent au plus tôt qu'ils porent , les uns par devant , les autres par derrière ; et vidèrent la ville de Gand , et laissèrent femmes et enfants et héritages , et se traîrent au plus tôt qu'ils porent par devers le comte de Flandre , auquel ils recordèrent celle aventure et de son baillif
(I) SniTaat Mejrer, le baiUi de Gand Ait toé Ie5 Mptemfere 1379
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qui mort était , et sa bannière toute deseirée. De ces nouvelles fut le comte durement courroucé , et à bonne cause , car on lui avait fait trop dépit. £t dit adoncques et jura que' il serait si grandement amendé , ainçois que jamais il rentrât à Gand^, ni que ils eussent paix à lui, que toutes les autres villes y prendraient exemple. Si demeurèrent les enfants Mahieu de lès lui ; et Jean Lyon et les blancs chaperons persévérèrent en leur outrage.
Quand Roger d* Auterme fiit ocds , ainsi que vous savez , et tous les autres furent éparpillés , et que nul ne se montrait contre les blancs chaperons pour icontrevenger , Jean Lyon, qui tendait à courre les Mahieux, car il les haîait à mort, dit tout haut : « Avant aux traîtres mauvais , lesMahieux, qui voulaient aujourd'hui détruire les franchises de la bonne ville de Gand ! » Ainsi s*en allaient-ils tout criant parmi les rues jusques à leurs maisons ; mais nuls n'en y trouvèrent , car ils étaient jà partis. Si furent-ils quis et tracés dedans leurs bôtels, de rue en rue, et de chambre en chambre. Et quand J^n Lyon vit que nul n'en trouvait, si faX mouli courroucé : adone abandonna-t-il le leur à tous ceux de sa compagnie. Là furent toutes leurs maisons pillées etrobées, ni oncques rien n'y demeura, et toutes abattues et portées par terre , ainsi que si ils fussent traistres à tout le corps de la ville. Quand ils orent tout ce fait , ils se retraïrent en leurs maisons ; ni oncques puis ne trouvèrent éehevm ni officier de par le comte, ni on la ville , qui leur dît : « C'est mal fait! » et aussi pourl'heure on n'eât osé ; car les blancs chaperons étaient jà si multipliés en la ville , que nul ne les osait courroucer. Et allaient parmi les rues à grand'route; et nul ne se mettait audevant d'eux ; et disait-on en plusieurs lieux en la ville , et dehors aussi , qu'ils avaient alliances à aucuns échevins et riches hommes de lignage en la ville de Gand. Et ce fait bien à croire ; car de commencement tels ribaudailles que ils étaient n'eussent osé entreprendre d'avoir occis si haut homme , la bannière du comte en sa main , en faisant son office, comme Roger d'Auterme, baillif de Gand ^' si ils n'eussent eu des coadjuteurs et souteneurs en leur emprise. Et depuis , comme je vous dirai en suivant, ils multipUèr^nttant et furent si forts en la ville, que
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ils n'orent que faire de nulle aide que de la leur; ni on ne lés eût osé dédire ni courroucer de cbose que ils voulsissent entreprendre ni faire. Roger d'Auterme des Frères Mineurs fut pris et levé de terre, et apporté en leur église, et là ensepveli.
Comment douze hommes de Gand furent envoyés deters le comte pour ra>paiser et pour mettre la ville en son amour, et comment Jean Lyon, pour toujours empirer la besogne, fut cause de rober et bouter le feu en la maison du comte, nommée Andreheo. — ( Gbap. 55. )
Quand cette chose fut advenue > plusieurs bonnes gens de la ville de Gand , les sages et les riches hommes , en furent courroucés ; et commencèrent à parler et à murmurer ensemble, et à dire que on avait fait un trop grand outrage quand on avait ainsi occis le baillif du comte, en faisant son office,* et que leur sire en serait si courroucé que on ne venrait jamais à paix, et que ces méchants gens avaient bouté la ville en grand péril de être encore toute détruite , si Dieu n'y pourvéait de remède. Nonobstant toutes ces paroles, il ne était nul qui en voulsist faire fait ni osât, pour lever ni prendre amende, ni corriger ceux qui celle outrage avaient fait. Jean de la Faucille , qui pour ce temps, en la ville de Gand, était un moult renommé homme et sage , quand il vit que la chose était allée si avant que on avait si outrageusement occis le baillif de la ville pour le comte , sentit bien que les choses venraient à mal ; et , afin qu'il n'en fût souspeçonné du comte ni de la ville, il se partit de la ville de Gand au plus coiement qu'il pot, et. s'en vint en une moult belle maison qu'il avait au dehors de Gand. Et là se tint, et fit dire qu'il était déshaitié ; ni nul parlait à lui fors que ses gens. Mais tous les jours il oyait nouvelles de Gand ; car encore y avait-il la greigneur partie du sien, sa femme, ses enfants et ses amis. Ainsi se dissimula-t-il grand temps.
Les bonnes gens de Gand , les riches et notables hommes qui avaient là-dedans leurs femmes , leurs enfants , leurs marchandises , leurs héritages dedans et dehors, et qui avaient appris à vivre honorablement et sans danger , n'étaient mie aises
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dec€ qu'ils véaieDt les choses en cel état, et se sentaient trop grandemeiit forfaits envers leor iseigneur. Si regardèrent aitr'eux qu'il convenait à ce pourvoir derenoède, et amender le forfait ores ou autrefois , et eux metlze en la m^rd du comte ; et valait mieux tôt que tard. Si orent conseil et parlèrent ensemble à savoir comment ils en pourraient user au profit et à rbonneur de eux et de la ville de Gand. A ce conseil et parlement furent appelés Jean Lyon et tes capitaines des blancs chaperons; autrement on ne les eût point osé faire. Là, ot plusieurs paroles retournées et plusieurs propos avisés : finaèlement le conseil se porta tout d'un accord , d'une voix et d*une^lliance, que on élirait au cmiseil douze hommes notables et sages , lesquels iraient devers le c6mte, et lui requerraient merci et pardon de la mort de son baillif que on avait ainsi tué; et si parmi tant on pouvait vmiir à paix , il serait bon ; mais que tous fussent en la paix, et que jamais rien n'en fût demandé. Ce conseil fut tenu et accordé , et les bourgeois âus qui en ce voyage devaient aller. Toujours disait Jean Lyon : « Il fait bon être bien de son seigneur. » Mais il voulait tout le contraire, et le pensait; et bien disait en lui-même que la chose n'était mie là encore où il la mettrait Ce conseil s'épardit; ks douze bourgeois partirent, et chevauch^ent tant qu'ils vinrent à Mâle de lès la ville de Bruges; et là trouvèrent-ils le comte, lequel trouvèrent, à l'approchor, félon et cruel, et durement courroucé sur ceux de Gand. Ces douze bourgeois firent durement les piteux envers le comte , et lui prièrrat à jointes mains qu'il voulsist avoir pitié d'eux. Et excusaientde la mort de son baillif toute la loi ( 1 ) et les hommes notables de la viUe, et lui disaient : « Cher sire, accordez- vous tellement que nous reportions paix en la ville de Gand qui tant vous aime; et nous vous promettons que, au temps avenir, cet outrage sera si grandement amendé sur ceux qui l'ont fait et ému à faire, que vous vous en contenterez, et que à toutes autres bonnes villes sera exemple. » Tant prièrent et supplièrent le comte , et de si graud'affection ces douze bourgeois de Gand, que ledit comte se refréna grandem^t de son haïr, avecques les
(1) Le corps mabicipal.
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bons moyens qu'ils orent; et fut la chose en td parti que toute accordée et ordonnée sur l'article, de la paix ; et pardonnait le comte ses mautaléns à ceux de Gand, parmi une amende qui devait être tiaite, quand autrra nouvelles vinrent, lesquelles je vous recorderai.
Jean Lyon , qui était demeuré à Gand et pensait tout le contraire de ce qu'il avait dit en parlement : « que on devait toujours être bien de sou seigneur , » savait tout de certain qulil avait jà tant courroucé le comte que jamais n'en viendrait à paix ; et s'il y venait piur voie de dissimulation , lûen savait qu'il en mourrait. Si avait plus cher à UmK parbonnir, puisque commencé l'avait , que de être en péril ni aventure de mort tous les jours. Je vous dirai qu'il fit. Ce terme pendant que le conseil de la ville de Gand était devers le comte, il s'avisa qu'il courroucerait le comte si acertes , que ceux qui étaient de lès lui allés, pour la paix avoir, ne rapporteraient nul traité de paix. 11 prit tous ceux dont il était souverain, les blancs chaperons, et , de tous les métiers de Gand , lesquels il avait le mieux de sou accord, et vint à ses ententes par soubtive voie. £t dit, quand ils furent tous assemblés : « Seigneurs, vous savez comment nous avons courroucé nionseigneur de Flandre , et sur quel état nous avons envoyé devers lui. Nous ne savons que nos gens rappprteront, ou paix ou guerre; car il n'est mie léger à appaisi^, et si a de lès lui qui bien l'émouvera en courroux : c'est à savoir Gisebrest Mahieu et ses frères ; c'est cent contre un que nous vinssions à paix. Il serait bon que nous regardissions en nous-mêmes, si nous avons guerre, de quoi nous nous aiderons , et comment aussi nous sommes armés-, et entre vous , doyens et dixeniers de tels métiers et tels, regardez à vos gens, et si en faites demain venir sur les champs une quantité, si verrez comment ils sont habillés , et ce fait bon aviser ainçois que on soit surpris. Tout ce ne coûtera rien; et si en serons plus crémus. » Tous répondirent : « Vous dites bien. »
Ce conseil fiit tenu. Le lendemain ils vinrent tous par la porte de Bruges, et se tra!rent sur les champs en un beau plain au dehors de Gand , ainsi comme au quart d'une lieue , à rencontré d'un trop bel hôtel et chastel que le comte de Flandre
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avait au dehors de Gand, que on disait AiidreheD(l). Quand ils furent là tous venus, Jean Lyon les regarda moult volontiers, car ils étaient bien dix mille, et tous biea armés. Si leur dit : «( Véez-ci belle compagnie. » Quand il ot la été un espace et allé tout autour , il leur dit : « Je voudrais que nous allissions voir rhôtel de monseigneur, puisque nous sommes si près; on m*a dit qu'il le fait trop grandement pourvoir : si pourrait être un grand préjudice à la bonne ville de Gand. » Si lui accordèrent tous, et vinrent à Andrehen, qui adoncques était sans garde et sans défense. Si entrèrent, et commencèrent à chercher dessous et dessus. Ces blancs chaperons et la ribaudaille qui dedans entrèrent Teurent tantôt dépouillé et pris , et levé tout ce que ils y trouvèrent. Si y avait4l dedans de bons joyaux et de riches; car le comte en faisait sa garderobe. Jean Lyon fit semblant qu'il en fût moult courroucé, mais nonobstant, ainsi comme il apparut, nonitait; car quand ils furent partis du dit diastel et retraits sur les champs , ils regardèrent derrière eux et virent qu'il ardait tout, «t que le feu y était bouté en plus de vingt lieux; et n'était mie en puissance de gens que ils le pussent éteindre; et aussi ils n'en étaient mie en volonté. Donc, demanda Jean Lyon, qui fit moult l'émerveillé : « Et d'où vient ce feu en l'hôtel de monseigneur ? » On lui répondit : « Il vient d'aventure. » — « Or , dit-il , on ne le peut amender; encore vaut-il mieux que l'aventure l'ait ars que nous. Et aussi , tout considéré, ce nous était un moult périlleux voisin. Monseigneur en pût avoir fait une garnison qui nous eût porté grand dommage. » T^s autres répondirent tous : « Vous dites voir : » et puis retournèrent en la ville de Gand, et n'y eut plus rien fait pour la journée : mais elle fut grande assez et maie, car elle coûta depuis deux cent mille vies; et fut une des choses principaument dont le comte de Flandre s'enféionna le plus. Et pour ce le fit Jean Lyon , qui ne voulait à nulle paix venir; car bien savait que, quelque traité ni quelque paix qu'il y eût, il y mettrait" la vie. Ce chastel de Andrehen avait bien coûté au comte de Flandre, à faire ouvrer et édifier, deux cent
\\) Le château de Wondelghem , Soiv&nt Meyer et M. Gachard.
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mille francs , et Taimait sur tous ses hôtels. Les bonnes gens de Gand , qui désiraient à avoir paix, furent de cette avsnue durement courroucés ; mais amender ne le purent , ni nul semblant n'en osèrent faire; car les blancs chaperons disaient que le cbast^ si était ars par meschéance, et non autrement.
Gomment les messagers gantois retoarnèrentà Gand. Comment ceux de Gand et ceux de Bruges promirent ensemble, et la mort de Jean Lyon. — (Cbap. 56.)
I..es nouvelles vinrent au comte de Flandre qui se tenait à Mâle, et hii fut dit : « Sire, vous ne savez; votre belle maison de Andrehen , qui tant vous a coûté à faire et que tant aimiez, est arse. »— « Arse! » dit le comte, qui fut de ces nouvelles moult courroucé. « Si m'aist Dieu, sire, voire. » — « Et comment? »—« De feu de meschéance, comme on dit.» — «t Ha ! dit le comte , c'est fait ? n'aura jamais paix en Flandre tant que Jean Lyon vive. Il le m'a fait ardoir couvertement ; mais ce lui ferai cher comparer. » Adonc fit-il venir les bour^ geois de Gand devant lui, et leur dit : « Maies gens , vous me priez de paix Tépée en la main. Je vous avais accordé toutes vos requêtes ainsi que vous vouliez; et vos gens m'ont ars l'hôtel au monde que je aimais le mieux. Ne leur semblait-il pas que ils m'eussent fait des dépits assez, quand ils m'avaient occis mon baillif faisant son office , et desciré ma bannière et foulé aux pieds? Sachez que, si ce ne fût pour mon honneur et que je vous ai donné sauf-conduit , je vous fisse à tous trancher les têtes. Partez de ma présence , et dites bien à vos maies gens et orgueilleux de Gand que jamais paix ils n'auront , ni à nul traité je n'entendrai , tant que j'en aurai desquels que je voudrai ; et tous les ferai déooler , ni nul ne sera pris à merci. »
Ces bourgeois , qui étaient moult ébahis et moult courroucés de ces nouvelles , comme ceux qui nulle coulpe n'y avaient , se commencèrent à eux excuser, et les bonnes gens de Gand ; mais excusance n'y valait rien ; car le comte était si courroucé qu'il n'en voulait nulle ouïr. On les fit partir de la présence du comte , et montèrent à cheval » et retournèrent à Gand , et
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recoréèrent comment ils avaient bi^ exploité et fussent venus à paix et à appointement envers le comte , si ce diable de chaste! n'eût été ars. Outre, le comte les menaçait grandement, et leur mandait qoe jamais paix n*auraient, si en aurait le comte tant à sa volonté que bien lui suffirait. Les bonnes gens de la ville véaient bien que les choses allaient mal, et que les blancs chaperons avaient tout honni ; mais il n'y avait si hardi qui en osât parler. Le comte de Flandre se partit de Mâle , et s'en vint , lui et tous les gens de son hôtel , à Lille, et là se logea ; et manda là tous les chevaliers de Flandre et les gentilshommes qui de lui tenaient, pour avoir conseil comment il se pourrait maintenir de ses besognes et contrevenger de ceux de Gand , qui lui avaient fait tant de dépits. Tous les gentilshommes du Flandre lui jurèrent à être bons et loyaux, ainsi que on doit être à son souverain seigneur, sans nul moyen. De ce Alt le comte grandement réjoui : si envoya gens par tous ses chastels, à Tenremonde , à Riplemonde, à Alost, à Gavre, à Audenarde; et partout fit grands garnisons.
Or fiit trop grandement réjoui Jean Lyon, quand il vit que le comte de Flandre voulait ouvrer acertes, et qu'il était si enfellonni contre ceux de Gand qu'ils ne pourraient venir à paix, et qu'il avait par ses subtils arts boutée lar ville de Gand si avant dans la guerre, qu'il convenait, voulsissent ou non, quMls guerroyassent. Adonc dit-il tout haut : « Seigneurs , vous véez et entendez comment notre sire le comte de Flandre se pourvoit contre nous, et ne nous veut recueillir à paix : si loue et conseille , pour le mieux , que , ainçois que nous soyons plus grevés ni oppressés, nous sachions lesquels de Flandre demeureront de lès nous. Je réponds pour ceux de Grantmont qu'ils ne nous feront nul contraire, mais seront volontiers de lès nous; aussi seront ceux de Gourtray; car c'est en notre chastellenie , et si est Gourtray notre chambre. Mais véez là ceux de Bruges qui sont grands et orgueilleux , et pat eux toute cette félonnie est émue ; si est bon que nous allons devers eux , si forts que bellement ou laidement ils soient de notre accord. » Chacun répondit : « Il est bon. » Adonc furent ordonnés par paroisses tous ceux qui iraient en cette légation ; si s'ordonnèrent et
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pourvéirent, et tout par montre, ainsi que à eux appartenait; et se partirent de Gand entre neuf et dix mille hommes, et emmenèrent grand charroi et grands pourvéances ; et vinrent ce premier jour gésir à Douse. A lendemain, ils approchèrent Bruges à une petite lieue près. Adonc sç rangèrent-ils tous sur les champs et se mirent en ordonnance de bataille , et leur conroi derrière eux. Là furent ordonnés, de par Jean Lyon , aucuns doyens des métiers, et leur dit : « Allez- vous-en à Bruges , et4eur dites que , je et ceux de la bonne ville de Gand , venons ici, non pour guerroyer ni eux grever, si ils ne veuillent, au cas que ils nous ouvriront débonnairement les portes; et nous rapporterez s'ils nous voudront être amis ou ennemis; et sur ce aurons avis. » Cils se partirent de la route qui ordonnés y turent; et s'en vinrent aux bailles de Bruges, et les trouvèrent fermées et bien gardées. Ils parlèrent aux gardes, et leur remontrèrent ce pourquoi ils étaient là venus. Les gardes répondirent que volontiers ils en iraient parler au brugemaistre et aux jurés qui là les avaientétablis, ainsi qu'ils tirent. Le brugemaistre et les jurés répondirent et dirent : « Ditesleur que nous en aurons avis et conseil ! » Ils retournèrent , et tirent cette réponse. Adonc se départirent des bailles les commis de Jean Lyon, et retournèrent vers leurs gens, qui toujours tout bellement approchaient Bruges. Quand Jean Lyon ot ouï la réponse, si dit : « Avant! allons de fait à Bruges; si nous attendons que ils soient conseillés, Àous n'y entrerons point, fors à peine; si vaut mieux que nous les assaillons avant qu'ils se conseillent, par quoi soudainement ils soient surpris. » Cil propos fut tenu; et vinrent les Gantois jusques aux barrières de Bruges et aux fossés , Jean Lyon tout premier , monté sur un cheval morel ; et mit tantôt pied à terre y et prit sa hache en sa main. Quand cils qui gardaient le pas, qui n'étaient pas si forts adonc , virent la les Gantois venus en convenant pour assaillir , si furent tout effrayés ; et s'en allèrent les aucuns par les grands rues jusques au marché, en criant : « Véezles-ci , véez-les-ci les Gantois! or tôt aux défenses ! ils sont jà devant nous et devant nos portes. » Ceux de Bruges qui s'assemblaient au marché pour eux conseiller furent tout effrayés ; et
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n'eurent les grft&ds maîtres nul loisir de parler ensemble , ni de ordonner nulles de leurs besognes; et voulaient Ta grdgneur partie de la communauté que tantôt on leur all^ ouvrir les portes. Il convint que ce conseil fût cru et tenu, autrement la chose eût mal allé sur les riches hommes de la ville. Et s'en vinrent le brugemaistre et tous les échevins, et moult d'autres, à 1» porte où les Gantois étaient, qui trop grand'^aparance d'assaillir faisaient. Le brugemaistre et les seigneurs de Bruges , qui l'avaient à gouverner pour ce jour, firent ouvrir le guichet, et vinrent aux bailles parlementer à Jean Lyon. En ce parlement ils furent si bien d'accord, que par un grand amour on leur ouvrit les bailles et la porte , et entrèrent tous dedans. Et chevauchait Jean Lyon de lès le brugemaistre, qui bien semblait et se montrait être hardi et courageux hom ; et toutes ses gens armés au clair le suivaient par derrière. Et fut adonc trèsbelle chose d'eux voir entrer par ordonnance en Bruges ; et s'en vinrent ens ou marché. Ainsi comme ils venaient, ils s'ordonnaient et rangeaien|; sur la place , et tenait Jean Lyon un blanc bâton en sa main .
Entre ceux de Gand et de Bruges furent là faites alliances , et jurées et enconvenancées, qu'ils devaient toujours demeurer l'un de lès Tautre, ainsi comme bons amis et voisins ; et les pouvaient ceux de Gand semondre, mander et mener avecques eux partout où ils voudraient aller. AsseÈ tôt après que les Gantois furent venus et rangés sur le marché , Jean Lyon et aucuns capitaines de ces gens montèrent haut en la halle, et là fit-on un ban de par la bonne ville de Gand et un commandement : que chacun se trait bellement à l'hôtel et doucement, et se désarmât et ne fît noise ni butin, sur la tête à perdre ; et que chacun^ selon celle ordonnanee , fit son enseigne en son hôtel , et que nul ne se logeât l'un sur l'autre, ni ne fit noise au loger, parquoi tençon ni estrif pussent mouvoir, sur peine de la tête ; etquenul ne prît rien de l'autre que il ne payât tantôt et^ans délai , et tout sur la tête. Ce ban.fait, on en fit un autre de par la ville de Bruges, que chacun et chacune reçut bellement et doucement en ses hôtels les l>onnes gens de Gand, et que on leur administrât vivres et pourvéances selon le fuer commun de la ville , ni nulle chose nen fût
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renchérie ; ni que nul n'émût noise ni débat, ni émouvement quelconque ; et toutes celles choses sur la tête. Adonc se retrait chacun en son hôtel. Et furent en cel état ceux de Gand en la ville de Bruges moult amiablement deu^ jours; et se obligèrent et allièrent l'un à Tautre moult grandement. Ces obligations prises et faites, escriptes et scellées , au tiers jour ceux de Gand se partirent, et s'en allèrent devers la ville du Dan, où on leur ouvrit les portes tantôt et sans délai ; et y furent les Gantois recueillis moult courtoisement, et y séjournèrent deux jours. En ce séjour moult soudainement prit à Jean Lyon une maladie dont il ûit tout enflé; et propre la nuit que la maladie le prit, il avait soupe en grand revel avecques damoiselles de la ville , parquoi les aucuns veulent dire et maintenir qu'il fiit empoisonné. De cela je ne sais rien , ni je n'en voudrais parler trop avant ; mais je sais bien que, à lendemain que la maladie le prit la nuit, il fut mis en une litière et apporté à Ardembourch. Il ne put aller plus avant, et là mourut, dont ceux de Gand furent moult courroucés et trop grandement desbaretés.
Xa mort de Jean Hyons causa une grande douleur aux Gantois , comme nous rapprend Froissart; mais elle ne les abaUit pas. Ils élurent alors quatre capitaines , parmi lesquels se trouvaient Jean Pruneel , que, diaprés Froissart , on appelle Pruniaux , et Pierre Dubois ou Vanden Bossche : ils se mirent en campagne^ et bientôt ils entrèrent dans les villes de Courtrai, dé Thourout et d'Tpres, qu'ils mirent dans leur parti. Enfin , ils vinrent assiéger Audenarde , au nombre de soixante mille hommes, s'il faut en croire les contemporains. La place serait tombée en leur pouvoir, si le comte, effrayé de la puissance et des succès des Gantois, n'eut pris la résolution de traiter. Marguerite d'Artois et Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, qui devait hériter de la Flandre, s'employèrent' activement à conclure la paix : elle fut faite et signée, au nom des bourgeois, par Jean Pruneel. Le comte accorda une amnistie générale, et s'engagea, en signe de réconciliation sincère , à venir habiter sa bonne ville de Gand (1).
(I) Un savant professeor de Gand, Le peuple l'appela la paix à deux vi^ M. I^ens , dit que cette paix fat concloe sages. ▼ers l'oetaTe de la Saint-Martin 1379.
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Gomment le comté Louis de Flandre alla à Gand. Comment il s^y conduisit. Des termes que on lui tint. Commentil s*en partit» et comment les Gantois pensèrent à leur affaire. — (Cbap. 60. )
Vous savez que quand la paix fut accordée entre le comte de Flandre et ceux de Gand , par le moyen du duc de Bourgogne , dont il acquit grand'grâce de tout le pays , l'intention et la plaisance très-grande de ceux de Gand était que le comte de Flandre venrait demeurer à Gand et tenir son hôtel. Aussi, le comte était bien conseillé du prévôt de Harlebeque et de tous ses plus prochains de ce faire, pour nourrir plus grand amour entre ceux de Gand et lui. Le comte se tenait à Bruges et point ne venait à Gand , dont ils étaient émerveillés , voire les bonnes gens , les riches et les sages, qui ne demandaient que paix ; mais les pandailles et les blancs chaperons, et ceux qui ne convoitaient que les butins et l'avantage , n'avaient cure de sa venue ; car bien savaient que, si il venait tout coiment et sagement, ils seraient corrigés des maux que ils avaient faits. Nonobstant , quoiqu'ils fussent en celle doute , ceux qui gouvernaient la loi et le conseil et les bonnes gens voulaient outrément qu'il y vînt, et que on Tallât querre; et leur semblait qu'ils n'avaient point de stable tii ferme paix, si le comte ne venait à Gand. Et furent ordonnés vingt-quatre hommes notables pour aller à Bruges le quérir, et remontrer la grand'affection que ceux de Gand avaient à lui. Et se départirent de Gand moult honorablement, ainsi comme on doit aller vers son seigneur ; et leur fut dit : « Ne retournez jamais en la ville de Gand , si vous ne nous ramenez monseigneur le comte ; car vous trouveriez les portes closes. >»
Surcel état se mirent en chemin ces bourgeois de Gand, et chevauchèrent vers Douse. Entre Douse et Bruges ils entendirent que le comte venait; de ce furent-ils moult réjouis. Ainsi qu'une lieue après , qu'ils eurent encontre des officiers du comte qui chevauchaient devant pour administrer leurs offices , ils regardèrent, et virent sur les champs le comte et sa route. Quand ces bourgeois l'approchèrent , ils se traïrent tous sur les champs et se ouvrirent en deux parties , et passèrent le comte et ses chevaliers tout parmi eux. Ces bourgeois , si comme le comte passait
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à Tendroit d'eux, s^inclinèrent moult bas, et firent au comte et à ses geus , à leur pouvoir, grand'révérence. Le comte chevaucha tout outre, sans eux regarder, et mit un petit sa main à son * ehapel ; ni oncques sur tout le chemin il ne fit semblant de parier à eux. Et chevauchèrent amsi le comte, d'une part, les Gantois, d'autre, tantqu'ils vinrent à Douse et là s'arrêtèrent ; car le comte y devait dîner, ainsi qu'il fit ; et les Gantois prirent hôtels pour eux, et dînèrent aussi.
Quand ce vint après dîner ces Gantois se traïrent moult bellement en bon arroi devers le comte leur seigneur , et s'agenouillèrent tous devant lui ; car le comte séait sur un siège : et là lui représentèrent moult humblement l'affection et le service de la ville de Gand , et lui remontrèrent comment par grand amour ceux de Gand , qui tant le désiraient à ravoir de lès eux, les avaient là envoyés : « Et au partir , monseigneur , ils nous dirent que nous n'avions que faire deretourner à Gand, si nous ne vous amenions en notre compagnie. » Le comte , qui trop bien entendit toutes leurs paroles , se tint un espace tout coi ; et quand il parla , il dit : « Je crois bien qu'il soit tout ainsi que vous dites , et que les plusieurs de ceux de Gand me désirent à ravoir; mais je me merveille de ce qu'il ne leur souvient mie ni n'a voulu souvenir du temps passé, à ce qu'ils m'ont montré, comment je leur ai été propice, eourtoiset dâ>onnaire en toutes leurs requêtes, et ai souffert à bouter hors de mon pays mes gentilshommes , quand ils se plaignaient d'eux, pour garder leur loi et leur justice. J'ai ouvertes trop de fois mes prisons, pour eux rendre leurs bourgeois, quand ils le me requéraient : je les ai aimés, portés et honorés plus que nuls de mon pays , et ils m'ont fait le contraire , et occis mon baiUif en faisant son office, et détruites les maisons de mes gens, bannis et enchâssés mes officiers, ars l'hôtel au monde que j'amais le mieux, efforcées mes villes et mises à leur entente, occis mes chevaliers en la ville dTpre , et fait tant de maléfices contre moi et ma seigneurie, que je suis tout tenu du recorder , et vouldrais que il ne m'en souvînt jamais ; mais si fera , veuille ou non. » — « Ha, monseigneur! répondirent ceux de Gand , ne regardez jamais à cela, vous nous avez tout pardonné. » » « C'est voir, dit le comte; je ne vueil point pour nulles paroles que je
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die, au temps avenir que vous en vailiiez moins; mais je vous le remontre pour les grands cruautés et féionnies que j*ai trouvées en ceux de Gand. »
Adonc s'apaisa le comte et se leva, et les fit lever, et dit au seigneur de Ramseflies , qui était de lès lui : « Faites apporter le vin. » On l'apporta : si burent ceux de Gand et puis se partirent, et se retraïrent en leurs hôtels , et furent là toute la nuit; car le comte y demeura aussi ; et lendemain tous ensemble ils chevauchèrent vers Gand.
Quand ceux de Gand entendirent que leursire le comte venait^ si furent moult réjouis; et vinrent à rencontre de lui à pied et à dieval ; et ceux qui rencontraient s'inclinaient tout bas à rencontre de lui , et lui faisaient toute l'honneur et révérence qu'ils pouvaient. Il passait outre sans parler , et les inclinait moult petit de chef. Ainsi, s'en vint-il jusques en son hôtel, que on dit à la Poterne ; et là dîna : et lui furent faits de par la ville maints présents ; et là le vinrent voir les jurés de la ville , ce fut raison , et se humilièrent moult envers lui. Là leur requit le comte et dit que en bonne paix ne devait avoir que paix ; mais il voulait que les blancs chaperons fussent rués jus , et que la mort de son baillif lui fût amendée; car il en était requis de son lignage. ^ « Monseigneur , répondirent les jurés, c'est bien notre entente; et nous vous prions que de votre grand' humilité vous veuilliez demain venir en la place, et montrer débonnairement votre entente nu peuple ; et quand ils vous verront , ils seront si réjouis qu'ils feront tout ce que vous voudrez. » Le comte leur accorda. Ce soir sourent trop grand'foison de gens aval la ville que le comte serait à huit heures au marché des vendredis , et que là il prêcherait. Les bonnes gens en furent tout réjouis, mais les fols et les outrageux n'en tinrent ni ne firent nul compte, et disaient qu'ils étaient . tout prêches, et que bien savaient quelle chose ils avaient à faire. Jean Pruniaux, Rasse de Harselle (1), Pierre du Bois et Jean fioulle , capitaines des blancs chaperons , se doutèrent que ce ne fût sur leur charge ; et parlementèrent ensemble'et mandèrent aucuns de leurs gens , tous les plus outrageux et pieurs de leur
(1) Rasse de Lie de Kercke , seigneur d*Àadenarde, suivant M. de Reiffende Herzcele, dans l'arrondissement berg.
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compagnie , et leur dirent : « Entendez ; tenez-vous mes-hui et demain tous pourvus de vos armures ; ni pour chose que on vous die n'eu ôtez point vos chaperons , et soyez tous au marché des vendredis à sept heures : mais ne faites nulle émeute , si on ne commence premièrement sur vous ; et dites ainsi à vos gens , ou leur faites à savoir par qui que vous vourez. » Ils répondirent : « Volontiers. » Ainsi fut fait. Le matin à sept heures, ils vinrent tous au marché des vendredis , ainsi que ordonné leur fut , et ne se mirent mie tous ensemble , mais dix ou douze ensemble se tenaient tous en un mont , et là étaient entre eux leurs capitaines. Le comte vint au majrché tout à cheval , accompagné de ses chevaliers et écuyers , et des jurés de la ville ; et là était Jean de la Faucille de lès lui, et bien quarante des plus riches et des plus notables delà ville. Le comte , en fendant le marché , jetait communément ses yeux sur ses blancs chaperons qui se mettaient en sa présence, et ne véait autres ^ens, ce lui était avis, que blancs chaperons. Si en fut tout mélancolieux , et descendit de son cheval ; et aussi firent tous les autres ; et monta haut à une fenêtre et s'appuya là; et avait Fen étendu un drap vermeil devant lui. Là commença le comte à parler moult sagement. Tous se turent quand il parla. Là leur remontra-t-il de point en point Famour et Taffection que il avait envers eux avant que ils Feussent courroucé. Là leur remontra-t-il comment un sire devait être ai mé, craint, servi, honoré et obéi de ses hommes, petits et grands, et comment ils avaient fait le contraire ; et aussi comment il les avait tonus, gardés et défendus contre tout homme ; et comment il les avait tenus en paix et eu profit et en toutes prospérités depuis qu'il était sur terre , et ouvert les passages de mer , qui leur étaient tous clos , en son joyeux avènement. Et leur remontra plusieurs points raisonnables , que les sages entendaient, et concevaient bien clairement que de tout il disait vérité. Plusieurs l'oyaient volontiers, et les aucuns non, qui ne demandaient que guerre et avoir noi.se. Quand il ot là été une heure et plus , et que il leur ot remontrées toutes ses intentions bellement et doucement, en la fin il dit que il voulait demeurer leur bon seigneur en la forme et manière qu'il avait été auparavant , et leur pardonnait rancunes , hames et mautalens qu'il avait eus, à eux et aussi maléfices
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faits, ni plus n'en voulait ouïr nouvelles , et les voulait tenir en droit et en seigneurie, ainsi que toujours avait fait ; mais il leur priait que rien ils ne fissent de nouvel , et les blancs chaperons fussent mis jus. A toutes ces paroles on se taisait, tout aussi coi que s*ii n'y eût eu nullui ; mais quand il parla des blancs chaperons, on commença à murmurer, et bien s'aperçut que c'était pour celle cause. Adonc leur pria-t-il qu'ils setraïssent tout bellement et en paix vers leurs maisons. Adonc se partit du marché, et toutes ses gens, et se traïrent en leurs hôtels. Mais je TOUS dis que les blancs chaperons furent ceux qui premiers vmrent au marché et qui darreniers s'en partirent; et quand le comte passa parmi eux, ils sourirent et moult fellement le regardèrent, ce lui sembla, et ne le daignèrent oncques incliner, dont il fut moult mélancolieux ; et dit depuis à ses chevaliers , quand it fut retrait à son hôtel, à la Poterne : « Je ne venrai pas aisément à mon entente de ces blancs chaperons ; ce sont maies gens et fort mal conseillés. Le cuer me dit que la chose n'est pas encore où elle sera : à ce que je puis apercevoir^ elle est bien taillée que moult de maux en naissent encore. Pour tout perdre, je ne les pourrais voir ni souffrir en leur orgueil et en leur mauvaiseté. »
Ainsi fut le comte de Flandre, à Gand, celle semaine, quatre jours ou cinq , et puis s'en partit tellement que oncques puis n'y retourna ; et s'en vint à Lille , et là s'ordonna pour hiverner. A son département de Gand , à peine prit-il congé à nullui ; et s'en partit par mautalent], dont les plusieurs de la ville se contentèrent mal ; et disaient qu'il ne leur ferait jamais bien , ni jamais ne l'aimeraient, ni lui aussi eux parfaitement, ainsi que ils avaient fait autrefois ; et que Gisebrest Mahieu et ses frères et le doyen des menus métiers le honnissaient et le forconseillaient(l), de ce que si soudainement etsans amour il était parti de Gand. Jean Pruniaux , Rassede Harselle , Pierre du Bois, Jean BouUe et les capitaines des mauvais, étaient tous lies de ce ; et semaient paroles , et faisaient semer par aval la ville, que mais que l'été revenist^ le comte ou ses gens briseraient la paix , et
(I) Loi donnaient de maarais conseils.
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que on a«Bit bon mestier que on fât sur sa garde, et pourvu de blés , d*avoines , de çbairs , de sel , et de toutes autres pourvéances ; car ils ne Téaient en leur paix nul sûr état. Si se pourvéi* rent ceux du Gand grandement de toutes choses à eux appartenant ; dont le comte , qtii en fut informé, avait grand'mervéille , ni de qui ils se doutaient. Au voir dire et considérer, on se peut, de ces paroles que je dis et ai dites en devant , émerveiller comment ceux de Gand se dissimulaient et étaient dissimulés très le commencement. Les riches , les sages et les notables hommes de la ville ne se pouvaient mie excuser que , au commencement de ces haines , s*ils voulsissent bien acertes , ils n'y eussent mis remède; car quand Jean Lyon commença les blancs chaperons à mettre avant, ils l'eussent bi^ débattu s'ils voulsissent, et envoyé contre les fossoyeurs de Bruges autres gens qui eussent aussi bien exploité que les blancs chaperons. Mais ils les souffraient , pourtant qu'ils ne voulaient mie être nommés ni renommés , et se voulaient bouter hors de la presse ; et tout ce ils faisaient et consentaient : dont chèrement depuis le comparèrent tous les plus riches et les plus sages.
Tant laissèrent ces folles gens convenir que ils furent seignorés par eux , ni ils n'osaient plus parler de ce qu'ils voulsissent dire ou faire. La raison que ceux de Gand y mettaient était ; car ils disaient que pour Jean Lyon ni pour Gisebrest Mahieu ^ pour les lignages ni pour leurs guerres et envies, ils ne se fussent jamais enseignés ni boutés si avant en la guerre , fors que pour garder leurs franchises, tant de bourgeoisies que d'autres choses. Et quoique en guerre, en haine et en mautalent ils fussent l'un contre l'autre, si voulaient-ils être tout un au besoin pour garder et défendre les franchises et bourgeoisies de Gand , ainsi comme depuis ils le montrèrent ; car ils furent , leur guerre durant qui dura sept ans , si bien d'accord que oncques n'eurent entre eux estrif dedans la ville , et ce fut ce qui les soutint et garda plus que autre chose dedans et dehors. Ils étaient si en unité que point de différend il n'y avait; mais mettaient avant or et argent, joyaux et chevance ; et qui plus en avait, il abandonnait , ainsi comme vous orez recorder ensuivant en l'histoire.
Comment messire Olivier d'Aaterme et autres découpèrent ai^puns bour* geois de Gand, et comment Jean Pruniaux et les blancs chaperons prirent Âudenarde et y abattirent deux portes. — ( Cbap. 61. )
Ne demeura depuis guères de temps que le comte de Flandre fut parti de Gand et revenu à Lille , que messire Olivier d*Auterme, cousin germain à Roger d'Auterme , que ceux de Gand avaient occis , envoya défier la ville de Gand pour la mort de son cousin ; et aussi firent messire Philippe de Mamines , le Gallois de Weldures et plusieurs autres. £t toutes ces défiances faites, ils trouvèrent environ quarante navires de Gand, qui étaient aux bourgeois de Gand, quiles amenaient par la rivière de TEscautà Gand, pleines de blés. Si se contrevengèrent sur ces navieurs de la mort de leur cousin , et les découpèrent trop vilainement , et leur crevèrent les yeux, et les renvoyèrent à Gand , ainsi affolés et meshaignés : lequel dépit ceux de Gand tinrent à grand. Les jurés qui étaient en la loi pour ce temps , auxquels ces plaintes vinrent , furent tous courroucés , et ne sçurent bonnement que dire ni qui encoulper, fors que les faiseurs. Murmuration monta aval la ville ; et disaient la greigneur partie de ceux de Gand que le comte de Flandre avait ce fait faire , ni à peine l'osait nul homme de bien excuser. Sitôt que Jean Pruniaux entendit ces nouvelles, il qui était pour le temps capitaine des blancs chaperons et le plus grand maître, sans sonner mot ni parler aux jurés de la ville , ne sais s'il en parla aux capitaines ses compagnons , je crois bien que oil , il prf t la greigneur partie des blancs chaperons, et encore assez de poursuivants entalentés de mal faire, et se départit sur un soir de Gand, et s'en vint bouter en la ville d 'A udenarde. Quand il y entra premièrement, il n'y avait ni garde ni guet ; car on ne se doutait de nuUui ; et se saisit de la porte ; et puis y entrèrent toutes ses gens , et étaient plus de cinq cents. Quand ce vint au matin, il mit ouvriers en œuvre, maçons, charpentiers et autres gens qu'il avait tout appareillés à son commandement, et pour mal faire. Si ne cessa, siot fait abattre deux portes et les tours et les murs, et renverser es fossés, au lès devers Gand. Or, regardez comment ceux de Gand se pouvaient excuser que ils ne consentissent ce forfait; car ils âirent en Audenarde , abattant portes, tours et murs , plus d'un mois. S'ils
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eussent demandé leurs gens sitôt qu'ils en sçurcnt les nouvelles, on les eût pu excuser; mais nennil, ainçois clignèrent-ils leurs yeux et le souffrirent , tant que les nouvelles vinrent au comte, qui se tenait à Lille , comment Jean Pruniaux larrecineusenftnt était venu de nuit en Audenarde^ et avait fait abattre deux des portes , les tours et les murs. De ces nouvelles fut le comte moult courroucé, et bien y avait cause, et dit : « Ha, les maudites gens ! le déable les tient ; je n*aurai jamais paix tant que ceux de Gand soient en puissance. » Adoncques envoya-t-il devers eux aucuns de son conseil, en eux remontrant le grand outrage que ils avaient fait ; et que ce n'était mie gens que on dût croire en nulle paix, quand la paix que le duc de Bourgogne à grand'pelne leur avait fait avoir avaient-ils enfreinte et brisée. Les maieurs et les jurés de la ville de Gand s'excusèrent , et répondirent que , leur grâce sauve , ils ne pensèrent oncques à briser la paix , ni volonté n'en eurent; et que si Jean Pruniaux avait fait un outrage de soi-même , la ville de Gand ne le voulait mie avouer ni soutenir; et s'en excusaient loyaument et pleinement. « Mais le comte a consenti, et sont issus de son hôtel ceux ou aucuns qui ont fait si grand outrage, qu'ils ont mis à mort, mes baignés et affolés nos bourgeois , qui est un grand inconvénient à tout le corps de la ville. » — « Donc, dites- vous, seigneurs, répliquèrent les commissaires du comte, que vous vous êtes contrevengés. » — d Nennil , dirent les jurés , nous ne disons pas que ce que Jean Pruniaux a fait en Audenarde que ce soit contrevengeance;car, parles traités de la paix, nous pouvons montrer et prouver, si nous voulons, et de ce nous en prendrons en témoignage monseigneur de Bourgogne , que Audenarde était à abattre à nous, et à mettre au point où elle est , toutes fois que nous voulions; et, à la prière de monseigneur de Bourgogne, nous le mimes en souffrance. » — « Donc , répondirent les commissaires du comte , ainsi appert par vos paroles que vous l'avez fait faire , ni vous ne vous en pouvez excuser. Puisque vous sentiez que Jean Pruniaux était allé en Audenarde , où il entra la main armée, larrecineusement et en bonne paix , et abattait portes et murs et renversait dedans les fosses , vous lui (lussiez être allés au-devant , et lui avoir défendu qu'il n'eiU
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point fait tel outrage , tant que vous eussiez remontré vos plaintes au comte ; et si de la navrure ou blessure de vos bourgeois il ne vous eût fait adresse, vous vous dussiez être traits devers monseigneur de Bourgogne , qui les traités de la pak mena , et lui remontrer votre- affaire : ainsi eussiez-vous embelli votre querelle; mais nennil. t>res et autrefois, ce vous mande monseigneur de Flandre, lui avez-vous fait des dépits, et le priez Fépée en la main , et êtes de plaider saisis : ce scet Dieu qui tout voit et connaît, et qui un jour en prendra si crueuse vengeance sur vous, que tout le monde en parlera. » Atant se départirent-ils des maieurs et des jurés de la ville de Gand , et issirent après dîner, et s'en retournèr^t par Gourtrai à Lille , et recordèrent au comte comment ils avaient besogné, et les excttsances que ceux de Gand mettaient en ces besognes.
Comment il appert qae les Gantois étaient cause diceUe guerre. Comment Audenarde fut rendue au comte , et comment messire Olivier d*Auterroe et autres furent bannis de Flandre, et Jean Pruniaux aussi. — ( Chap. 62. )
On se peut bien émerveiller , qui oit parler et traiter de celle matière, des propos étrangers et merveilleux que on y trouve et voit, qui tous les lit et bien les entend. Les aucuns en donnent le droit de la guerre , qui fut en ce temps si grande et si cruelle en Flandre, à ceux de Gand, et dient qu'ils eurent juste cause de guerroyer ; mais il me semble que jusques ici non eurent , ni je ne puis apercevoir ni entendre que le comte n'eût toujours plus aimé la paix que la guerre , réservé la hauteur de lui et son honneur. Ne leur renvoya->t*il mie le bourgeois de Gand, qui était en sa prison à Ercio? Si m'aist Dieu ! si fit , et ils lui occirent son bailli. Encore de rechef il leur pardonna cel outrage pour eux tenir en paix, et sur ce ils émurent un jour toute Flandre sur lui , et occirent ea la ville d'Ypre , voir ceux d' Ypre , mémement cinq de ses chevaliers ; et vinrent assaillir Audenarde et assiéger, et se mirent en peine de l'avoir et détruire ; et encore en vinrent-ils à chef et à paix; et ne voulaient amender la mort de Roger d'Auterme , dont ses lignages l'avaient plusieurs fois remontré au comte de Flandre; et si ils ont coutrevengé la
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mort de leur cousin sur aucuas navieurs , par lesquels premièrement toutes ces haines étaient émues et élevées , convenait-il , pour ce, que la ville d*Audenarde en fût abattue? Il m*est avis , et si fait-il à plusieurs, que nennil. Encore avait le comte assez à souldre à ceux de Gand , ce disaient-ils; et voulaient qu'il leur fdt amendé ce que on avait fait aux navieurs , aiuçois qu'ils rendissent Audenarde.
Le comte, qui se tenait à Lille et son conseil de lès lui, était courroucé de ce que les Gantois tenaient Audenarde, et ne le savait comment r'a voir; et se repentait trop fort, quelque paix qu'il eût jurée ni donnée aux Gantois , qu'il ne l'avait toudis fait garder. Si escripsit souvent à ceux de Gand ; et leur mandait que on la lui rendît, ou il leur ferait guerre si cruelle, que à toujours ils s'en sentiraient. Ceux de Gand nullement ne voulaient avouer ce fait ; car ils eussent la paix brisée. Finablement , aucunes bonnes gens de Gand et riches hommes , qui ne voulaient que bien et paix , allèrent tant au-devant de ces besognes , tels que Jean de la Faucille , sire Gisebrest de Gruthe , sire Simon Bette et plusieurs autres , que , le douzième jour de mars , ceux qui étaient en la ville d'Audenarde s'en partirent ; et fut rendue aux gens du comte , parmi ce que , pour apaiser le comte , Jean Pruniaux était banni de Gand et de Flandre. Pour ce, était-il devisé en son bannissement , qu'il était allé prendre Audenarde sans le sçu de ceux de Gand ; et étaient bannis de la comté de Flandre , à toujours et sans rappel, messire Philippe de Mamines, messire Olivier d'Auterme , le Gallois de Weldures , le Bâtard de Windingues, et tous ceux qui avaient été à découper les navieurs bourgeois de Gand , et ^rmi ces bannissements s'appaisaient Tune partie et l'autre. Si aidèrent tous Flandre , et vinrent , c'est à savoir : Pruniaux, demeurer à Atb^n Brabant, qui sied en la comté de Hainaut ; messire Philippe de Mamines vint à Valenciennes. Mais quand ceux de Gand le sçurent , ils exploitèrent tant devers le prévôt et jurés de Valenciennes qu'ils en firent partir le chevalier. Et était pour ce temps prévôt Jean Patris , qui bellement et doucement en fit partir le chevalier, et issir de la ville de son bon gré; et s'en vint demeurer à Warluin de lès Douai; et là se tint tant que il eut autres nouvelles.
Et les autres chevaliers et écuyers vidèrent Flandre, et allèrent en Brabant ou ailleurs tant aussi qu'ils ouïrent autres nouvielles.
Comment Jean Praniaux fut décollé à Lille. Gomment les Gantois ardirent autour de Gand. Gomment ils sommèrent aucuns chevaliers de service, et comment ils cuidèrent assiéger Lille. — ( Chap. 65 ).
Sitôt que le comte de Flandre fut revenu en la possession d* Audenarde, il manda ouvriers à force , et la fit réparer de portes , de tours et murs plus fort que devant , et relever tous les fossés. Tout ce savaient bien les Gantois que le comte y faisait ouvrer ; mais nul semblant n*en faisaient, car ils ne voulaient point être repris de enfreindre la paix. Et disaient les fols et les outrageux : « Laissons-les ouvrer; si Audenarde était ores d'acier, si ne pourrait-elle durer contre noQs quand nous voudrons.» Et quoiqu'il y eût adonc paix en Flandre, le comte était en souspeçon toujours de ceux de Gand ; car tous les jours on lui rapportait dures nouvelles ; et à ceux de Gand , aussi du comte , et n'étaient mie bien assurés. Jean de la Faucille s'en vint demeu* rer à Nazaret , une très-belle maison et assez fort lieu que il avait à une grand'lieue de Gand , et là fit son attrait tout bellement ; et venait peu à Gand , et se dissimulait ce qu'il pouvait, et ne voulait point être aux consaulx de Gand , par quoi il n'en fût demandé du comte. Aussi du comte il se mettait arrière ce qu'il pouvait pour tenir ceux de Gand en amour : ainsi nageait-il entre deux eaux, et se faisait à son pouvoir neutre.
Entrementes que le comte de Flandre faisait réparer la ville d' Audenarde et en était tout au-desstft, il procurait par lettres et par messages devers son cousin le duc Aubert, bail deHainaut, qu'il pût avoir Jean Pruniaux , qui se tenait à Ath. Tant exp oita que on lui délivra , et fut amené à Lille. Quand le comte le tint dedans au chastel de Lille , il le fit décoller et puis mettre sur une roe comme traître. Ainsi fina Jean Pruniaux.
Encore en celle saison le comte de Flandre s'en vint à Ypre , et là fit-il faire grand'foison de justices et décoller médians gens, tels que foulons et tisserands qui avaient mis à mort sesdieva-
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liers et ouvert les portes à rencontre de ceux de Gand, afin que les autres y prissent exemple.
De toutes ces choses étaient les Gantois informés. Si se dou« tèrent trop plus que devant et par espécial les capitaines qui avaient été en ces chevauchées et devant Audenarde , et disaient bien entre eux : «Certes, si le comte peut, il nous détruira tous; il nous aime bien, il n'en veut que les vies.IN'a-t-il mie fait mourir Jean Pruniaux ? Certes, au voir dire , nous avons fait à Jean Pru« niaux grand tort quand nous l'avions ainsi encbacé et éloigné de nous. Nous sommes coupables de sa mort; et à celle fin venrons-noussi on nous peut attrapper ; si soyons sur notre garde.» Si dit Pierre du Bois : « Si je en étais cru , il ne demeurerait en estant forte maison de gentilhomme au pays de Gand ; car par les maisons des gentilshommes qui y sont pourrions-nous et serons encore tons détruits, si nous n'y prenons garde et pourvéons de remède. » Les antres répondirent : « Vous dites voir ; or, tôt avant, abattons toat. » Adonc s'ordonnèrent les capitaines. Piètre du Bois, JeanBoulle, Basse de Harselle, Jean de Lannoy et plusieurs antres. Et se partirent un jour de Gand bien quinze cents « et allèrent en celle semaine tout environ Gand , et abattirent et ardirent toutes les maisons des gentilshommes; et tout ce qu'ils trouvèrent ens,ils départirent entre eux à butm. Et puis, quand ils orent ainsi exploité , ils rentrèrent à Gand , ni oncques ne trou* vèrent qui leur dît : « Vous avez mal fait. »
Quand les gentilshommes, chevaliers etécuyers, qui se tenaient à la Lille jde lès le comte et ailleurs, entendirent ces nouvelles, si en furent durement courroucés , et à bonne cause; et dirent au comte qu'il convenait que ce dépit fût amendé , et l'orgueil de ceux de Gand abattu. Adonc abandonna le comte aux chevaliers et écuyers à faire guerre aux Gantois , et eux contrevengerde leurs dommages. Si se recueillirent et mirent ensemble plusieurs chevaliers et écuyers de Flandre, et prièrent leurs amis de Hainaut pour eux aider à contrevenger ; et firent leur capitaine du Hase de Flandre , ainsné fils bâtard du comte de Flandre, un moult vaillant chevalier. Cil Hdsede Flandr. et ses compagnons se tenaient une fois à Audenarde, l'autre à Ganvres, puis à Alost , et puis à Tenremonde , et hériaient grandement les
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Gaiiitois, et courairat josqaes aux barrières de la ville, et abat* tirent presque tous les moulins à vent qui étaient environ Gand , et firent en odle saiscm moult de dépits à ceux de Gand. Et était en leur compagnie un jeune chevalier de Hainaut et de grand'TOlonté , qui s'appelait messire Jaquèmes de Werchin , sénéchal de Hainaut. Cil, en celle saison, fît plusieurs grands appertises d'armes environ Gand ; et s'aventurait , tel fois était, trop follement et moult outrageusement, et venait lancer et combattre aux barrières; et conquit par deux ou trois fois de leurs bassinets et de leurs arbalètres. Cil messire Jacquème» de Werchin, sénéchal de Hainaut, si aimait moult les armes, et eût été vaillant homme s'il eût vécu longuement ; mais il mourut jeune et sur son lit au chastel d'Oubies de lès Mortaigne, dont ce fut dommage.
Les Gantois , qui se véaient hériés des gentilshommes du pays de Flandre et d'ailleurs , étaient tout courroucés; et eurent en pensée de envoyer et de prier au duc Aubert qu'il voulsist retraire et rappeler ses gentilshommes quiles guerroyaient. Mais, tout considéré , ils virent bien qu'ils perdaient leur peine ; car le duc Aubert n'en ferait rien ; et aussi ils ne le voulaient mie courroucer, ni mettre sus ni avant choses de quoi ils le courrouçassent ni melancoliassent, car ils ne pouvaient rien sans lui et son pays; et au cas que Hainaut , Hollande et Zélande leur seraient clos , ils se comptaient pour perdus. Si ne tinrent mie ce propos, mais en eurent un autre , qu'ils manderaient aux chevaliers et écuyerâ de Hainaut qui tenaient aucuns héritages ou rentes à Gand en la chastellenie, qu'ils les voulsissent servir, ou ils perdraient leurs revenues. Ils le firent, mais nul ne tint compte de leur maniement; et par espédal ils mandèrent au seigneur d'Antoing, messire Hue, qui était chastelain et héritier de Gand, qu'il les vînt servir de sa chastellenie, ou il perdrait ses droits, et lui abattraient son chastel de Vienne qui sied de lès Çrant-Mont. Le sire d'Antoing leur remanda que volontiers les servirait à leurs dépens et à leur destruction, et qu'ils n'eussent en lui nulle fiance ; car il leur serait contraire et fort ennemi, ni il ne tenait rien de eux ni ne voulait tenir, fors de son seigneur le comte de Flandre , auquel il devait service et obéissance. Le sire d'Antoing leur tint bien ce qu'il leur avait promis, car il leur fît guerre mortelle, et leur
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porta moult dédommages et de contraires, et fit garnir et pourvoir le ebastel de Vîenuet^de laquelle garnison ceux de Gand étaient moult fort hériés et travaillés. D'autre part, le sire d*£nghien , qui était encore un jeune éeuyer et de grand' volonté , et s'appelait Wautier, Surfaisait moult de contraires et de dépits. Ainsi se continua toute celle saison la guerre. Et ne osaient les Gantois yssir hors de leur ville fors en grand'route, lesquels, quand ils trouvaient leurs ennemis. Us n'en avaient nulle merci tant qu'ils fussent les plus forts, noais ocdaient tout Ainsi se enfélonna et multiplia celle guerre ^trele comte de Flandre et ceux de Gand, qui coûta depuis cent mille vies deux fois ; ni à grand'peine y put-on trouver fin ni paix, car les capitaines de Gand se sentai^t si méfaits envers leur seigneur le comte et le ducde Bour< gogne, que ils n'espéraient mie que, pour scellé ni traité que on leur jurât ni fît, ils pussent jamais venir à paix qu'ils n'y missent les vies. Celle doute leur faisait tenûr leur opinion, et guerroyer hardiment ^ outrageusement. Si leur chéit bien par plusieurs fois de leurs emprises , ainsi comme vous orrez recorder avant en l'histoire.
Le comte de Flandre , qui se tenait à Lille , oyait tous les jours dures nouvelles de ceux de Gand , et comment ils abattaient et ardaient ses maisons et les maisons de ses gentilshommes. Si en était courroucé , et disait que il en prendrait encore si grand'vengeance qu'il mettrait Gand en feu et en flambe , et tous les rebelles aussi. Si.rappella le comte, pour être plus fort contre ces Gaiï* tois, tous les bannis de Flandre, etleur abandonna son pays pour résister contre les blancs chaperons ; et leur bailla deux gentilshommes à capitaines, le Galois de Mamines et Pierre d'Ëstien* hus. Ces deux, avecques leurs routes, portèrent la bannière du comte, et se tinrent environ trois semaines entre Audenarde et Courtrai sur lei.ys, et y firent moult de dommages. Quand Rasse de Harselle en sçut le convenant, il vida hors de Gand atout les blancs chaperons , et vint à Douse , et cuida trouver les gens du comte]; mais quand ces bannis sçurentque les Gantois venaient, ils se trairent vers Tournay et s'amassèrent en la Puèle, et se tinrent un grand temps entour Orchies et le Dam , et Rogny et Warlaint, et n'osaient les marchands aller de Tournay à Douay ,
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ni de Douay à Lille, poar ces bannis. Et disait-on adoncqnes que les Gantois venraient assiéger Lille et le comte de Flandre de» dans, et traitai^t à ceux de Bruges et de Ypre pour fadre celle emprise , et avaient Grant-Mont et Gourtray de leur accord. Mais ceux de Bruges et de Ypre variaient , car les riches bourgeois en ces deux villes n'étaient mie d'accord aux menus métiers, et disaient que ce serait grand'folie de si loin mettre siège que devant Lille; et que le comte leur seigneur pourrait avoir alliances grandes au roi de France, ainsi que autres fois il avait eu, dont il pourrait étreaidéetconforté. Ces doutes retinrent les bonnes villes de Flandre en celle saison, si que nul siège ne se fit; et à celle fin que le comte n'eût aucuns pourchas ni traité de son cousin et fils le duc de Bourgogne , ils avaient envoyé lettres moult amiables devers le roi, en lui remontrant que, pour Dieu, il ne se voulslst mie conseiller contre eux à leur dommage, car ils ne voulaient au roi ni au royaume que amour, paix , obéissance et service, et que leur sire, à tort et à grand péchié, les travaillait et les grevait; et que ce que ils faisaient, ce n'était fors que pour soutenir leurs franchises, lesquelles leur sire voulait tollir et abattre, et qu'il leur était trop cruel. Le roi moyennement s'mclinait à eux, et n'en faisait ainsi que nul compte. Aussi ne faisait le duc d'Anjou son frère; car le comte de Flandre, quoique ce fût leur cousin , si n'était mie bien en leur grâce pour la cause du duc de Bretagne qu'il avait tenu et soutenu de lès lui en son pays , outre leur volonté , un grand temps : si ne faisaient compte de ses ennuis. Aussi ne faisaient le pape Clément et les cardinaux, et disaient que Dieu lui avait envoyé celle verge pour tant que il leur avait été contraire.
Le duc de Bourgogne ne devait , de longtemps , prêter aide et appui , d'une manière efiicace , au comte Louis de Mâle. Les événements qui s'accomplirent en France à celte époque , la mon du roi Charles V , le (Ictournerent , pendant deux ans environ , des affaires de Flandre. Les Gantois , cependant , continuaient à combattre leur seigneur. Toici les principaux faits de la guerre, qui, dans ses commencements, fut heureuse pour le comte Louis.
D'abord la ville de Bruges, où les riches bourgeois dominaient les gens des petits métiers^ se soumit. La banlieue de Bruges» queroB ap|>elail lo Franc, suivit cet exemple. Le comte se vengea alors, par
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de sanglantes exécutions, sur ceux qui s'étaient montrés favorables aux Gantois. Puis , il alla mettre le siège devant Tpres. La ville lui fut livrée par les riches bourgeois. Avant d'y entrer, il avait battu neuf mille hommes que les Gantois avaient envoyés pour secourir la place. Ces succès renhardirent; et il voulut assiéger Gand. Ses forces n étaient pas assez considérables pour une pareille (entreprise ; les vivres entraient de tous côtés dans la ville» et les bourgeois, quoique assiégés, trouvèrent le moyen de faire plusieurs expéditions, et de s'emparer successivement d'Alost, deTermonde et de Grammont. Aux approcher de l'hiver, le comte , fatigué , leva le siège (1380).
Au commencement de Tannée 1381, il se remit en campagne. Il avait sous sa bannière, chevaliers et bourgeois réunis , vingt mille hommes. Il livra bataille aux Gantois près de Nevèle, et les battit. Deux chefs, braves et habiles, tombèrent en ce jour, Rasse deHerzeele et Jean de Lannoy. Pierre Dubois échappa seul. Ce fut lui qui ramena les débris de l'armée à Gand.
La guerre pourtant n'était pas terminée, et les Gantois restaient toujours en armes. Seulement dans la ville le découragement commençait à remplacer l'audace. La haute bourgeoisie, se souciant peu sans doute de ses franchises , pourvu qu'il lui fût permis d'user tranquillement de ses richesses ,^ voulut exploiter cette disposition des esprits. Elle essaya , pour se soustraire au joug des chaperons blancs , d'amener peu h peu les petites gens à traiter aveic le comte. Celui des capitaines gantois qui avait survécu à la journée de Nevèle , Pierre Dubois, comprit que , s'il n'y mettait promptement obstacle , tout était perdu. Il connaissait les riches'bourgeois ; il savait que, peu portés par leur nature et leurs habitudes aux. actes de dévouement et d'héroïsme, ils n'hésiteraient point , dans l'espoir de la* paix ,à recourir, pour apaiser le. comte , aux plus honteux moyens. Mais lui seul > homme nouveau , ancien valet de Jean Hyons, comme disent les chroniques, ne pouvait suffire au gouvernement de la ville, qui était si populeuse et si puissante. Il lui fallait un homme considérable par sa forlune, sa position et son nom, qui voulût bien accepter, dans tout ce qu'il se proposait de faire, la plus large part de responsabilité. Il chercha cet homme, et le découvrit enfin.
Conmient Piètre du Bois, doutant la fin de sa condition, enorta Ptoilippe d' Artevelle de prendre le gouvernement des Gantois , et comment il enorta et avertit le peuple de Gand. — (Cbap. 101. )
Quand Piètre du Bois vit que la ville de Gand affaiblissait tant de capitaines, et il se trouvait ainsi que tout seul , et que les riches hommes se commençaient à tanner et à lasser delà guerre, si se douta trop fort et imagina que si , par nul moyen du monde , paix se faisait entre le comte et la ville de Gand, quelques traités ni quelques liens de paix ni d'accord que il y eût , il conve-
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naît que 11 y mît la vie. Si lui alla souvenir et souvenait souvent de Jean Lyon qui fut son maître, et par quel art il avait ouvré; et véaitbien que il tout seul ne pouvait avoir tant de sens ni de puissance que de gouverner la ville de Gand ; et n'en voulait mie avoir le principal faix , mais il voulait bien de toutes les folles emprises couvertement avoir le soin. Si se avisa adonc de un homme de quoi en la ville de Gand on ne se donnait garde, sage et jeune homme assez; mais son sens n'était point connu, ni on n'en avait eu jusques à ce jour que faire. Et celui on appelait Pliilipped'Artevelle; et fut fils anciennement de Jacques d'Artevelle , lequel en son temps ot sept ans tout le gouvernement de laxMNnté de Flandre. £t avait ce Piètre du Bois trop de fois ouï recorder à Jean Lyon son maître , et aux anciens de Gand, que oncques le pays de Flandre ne fut si crému , si aimé ni si honoré que le temps que Jacques d'Ârteveile en ot le gouvernement ; et encore disaient les Gahtois tous les jours : « Si Jacques d'Arteveile vivait, nos choses seraient en bon état; nous aurions paix à volonté, et serait le comte notre sire tout lie quand il nous pourrait tout pardonner. » Piètre du Bois se avisa sur ces paroles en soi-même, et regarda que Jacques d'Arteveile avait un fils qui s'appelait Philippe , assez convenable et gracieux homme, que la reine d'Angleterre Philippe (1) avait anciennement, du temps qu'elle était à Gand et que le siège fut devant Toumay , levé sur fonts et tenu ; pour Famour de laquelle il ot à nom Philippe. Piètre du Bois s'en vint un soir chez ce Philippe , qui demeurait avec sa demoiselle de mère , et vivaient de leurs rentes tout bellement. Piètre du Bois s'accointa à lui de paroles, et puis lui ouvrit la matière pourquoi il était là venu , et lui dit ainsi : « Philippe , si vous voulez entendre à mes paroles et croire à mon conseil, je vous ferai tout le plus grand de toute Flandre. » — « Gomment le me feriez-vous? » dit «Philippe. — « Je le vous ferai par telle manière, dit Piètre du Bois, que vous aurez le gouvernement et administration de la ville de Gand ; car nous sommes de présent en très-grand'nécessité d'avoir un souverain capitaine , de bon nom et de bonne renommée : et votre
(1) Philippe de Hainaut , épdhse d'Edouard III.
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père, Jacques d'Artevelle , ressuscite mainteDant en cette ville par la bonne mémoire de lui. Et disent toutes gens en celle ville , et ils disent voir, que oncques le pays de Flandre ne fut tant aimé ni tantcrému, ni honoré, comme il fut de son vivant. Légèrement vous mettrai en son lieu , si vous voulez ; et quand vous y serez, vous vous ordonnerez par mon conseil, tant que vous aurez appris la manière et le stile du fait , ce que vous aurez tantôt appris. » Philippe, qui avait âge d'homme, et qui par nature désirait à être avancé , honoré, et avoir de la chevance plus que il n'avait, répondit : « Piètre, vous me offrez grand'chose, ejtje vous croirai; et si je suis en l'état que vous dites , je vous jure par ma foi que je ne ferai jà rien hors de votre conseil. » Répondit Piètre du Bois ; « Et saurei-vous bien faire le cruel et le hautin? Car un sire, entre commun , et par espécial, à ce que nous avons à faire, ne vaut rien si il n'est crému , redouté et renommé à la fois de cruauté : ainsi veulent Flamands être menés, ni on ne doit tenir entre eux compte de vies d'hommes, ni avoir pitié non plus que de arondeanlz ou de alouettes qu'on prend en la saison pour manger. » — « Par ma foi ! dit Philippe, je saurai bien tout ce faire. » « Et c'est bien , dit Piètre ; et vous serez , comme je pense , souverain de tous les autres. »
A ces mots , il prit congé de lui et se partit de son hdtel , et retourna au sien. La nuit se passa , le jour vint; Piètre du Bois s'en vint à une place où il y avait plus de trois mille hommes de cils de sa secte et des autres , qui là étaient assemblés pour ouïr nouvelles , et pour savoir comment on se ordonnerait , et qui on ferait capitaine de Gand. Et là était le sire de Harselle, par lequel en partie des besognes et des affaires de Gand on . usait ; mais de aller dehors il ne se voulait point ensoigner ni charger. Là nommait-on aucuns hommes de la ville; et Piètre du Bois écoutait tout. Quand il ot oy assez parler , il éleva sa voix, et dit : « Seigneurs , je crois que ce que vous dites est par grand'affection et délibération de courage que vous avez à gar« der l'honneur et le profit de la ville de Gand , et que cils que TOUS nommez sont bien aidables et idoines , et méritent d'avoir une partie du gouvernement de la ville de Gand : mais je en sais un qui point n'y vise ni n'y pçnse , que si il s'en voulait
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ensoigDer, il n*y aurait pas de plus propice ni de meilleur Dom. » Adonc fut piètre du Bois requis que il voulsist nommer celui. lileDonàma, et dit: « C'est Philippe d*Artevelle, qui fut tenu sur fonts à Saint^Pierre de- Gand , de la noble roioe d'Angleterre que on appelle Philippe , et qui fut sa marraine en ce temps que son père Jacques d'Artevelle séait devant Tournay avec le roi d'Angleterre, le duc de Brabant , le duc de Guéries et le comte de Hainaut ; lequel Jacques d'Artevelle , son père , gouverna la ville de Gand et le pays de Flandre si très-bien que oncques puis ne fut si bien gouverné , à ce que j'en ai ouï et ois encore recorder tous les jours des anciens qui la connaissance en eurent: ni ne fut si oncques bien depuis gardée ni tenue en droit que elle fut de son temps ; car Flandre si était toute perdue etfut un grand temps, quand par son grand sens, et l'heur de lui, il la recouvra. Et sachez que nous devons mieux aimer les branches et les membres qui viennent de si vaillant homme qu'il fut , que de nul autre. » Sitôt que Piètre du Bois ot dit celle parole, Philippe d'Artevelle entra en toutes manières de gens si en courage , que on dit d'une voix : « On le voise , on le voise querre ! nous ne voulons autre. » — « JNennil , dit Piètre du Bois, nous ne le envoierons point querre; il vaut mieux que on voise vers lui ; encore ne savons-nous comment il se voudra maintenir, ni de nous soi ensoigner. »
Comment Philippe d'Artevelle fut, par le pourchas de Piètre du Bois, aUé querre en son hôtel à Gand et amené sur le grand marché, et iliec fait par toute la ville capitaine.et chef des Gantois. — ( Cbap . I oa» )
A ces mots se mirent tous ceux qui là étaient, et encore plus assez qui les suivaient , en chemin ; et vinrent vers la maison Philippe, qui de leur venue était tout avisé. Le sire de Harselle , Piè tre du Bois, Piètre de Winstre, et environ dix ou douze des doyens des métiers, entrèrept en sa maison, et lui araisonnèrent et remontrèrent comment la bonne ville de Gand était en grand'nécessité d'avoir un souverain capitaine auquel , hors et ens, on se pût rallier ; et que toutes manières de gens demeurant à Gand lui donnaient leur voix , et l'avaient avisé à être leur sou-
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vcrain capitaine; car le record de son bon nom, pour Tamour de son bon père , lui séait mieux en la bouche que nul autre : pourquoi ilslui priaient affectueusement que de bonne volonté il voulsist emprendre d'avoir le gouvernement de la ville et le faix des besognes dedans et dehors ; et ils lui jureraient foi et loyauté entièrement comme à leur seigneur, et feraient toutes gens, comme grands qu'ils fussent en la ville , venir à son obéissance. Philippe entendit bien toutes leurs requêtes et paroles , et puis moult sagement il répondit et dit ainsi : « Seigneurs, vous me requérez de moult grand'chose; et espoir vous ne pensez mie bien le fait tel qu'il est, quand vous vouiez que je aie le gouvernement de la bonne ville de Gand. Vous dites que l'amour que vos prédécesseurs eurent à mon père vous y attrait : quand il leur eut fait tous les plus beaux services que il put, ils roccirent. Si je emprenais le gouvernement tel que vous dites , et j'en fusse en la fin oecis , je en aurais petit loier et povre guerredon. »
« Philippe , dit Piètre du Bois, qui happa la parole et qui était le plus douté, ce qui est passé ne peut-on recouvrer? Vous ouvrerez par conseil, et vous serez toujours bien conseillé, et si bien que toutes gens se loueront de vous. » Répondit Philippe : « Je ne le voulrais mie faire autrement. »
Adonc fut-il là entre eux élu et amené au marché, et là sermenté ; et il sermenta aussi les maieurs et les échevins , et tous les doyens de Gand. Ainsi fut Philippe d'Artevelle souverain capitaine de Gand (1) , et acquit en ce commencement grand' grâce , car il parlait à toutes gens , qui à besogner à lui avaient, doucement et sagement; et tant fit que tous l'aimaient; et une partie des revenues que le comte de Flandre a en la ville de Gand, de son héritage, il les fit distribuer au seigneur de Harselle , pour cause de gentillesse et pour maintenir au chevalier son état; car tout ce que il avait en Flandre hors de la ville de Gand , il avait tout perdu.
(l) Un savant belge, M. Voisin, place cet événement en février 1381.
yGoode
Comment Philippe d'Artevelle, étant éla capitaine de Gand, ht décoller le doyen des tisserands de Gand, et comment le comte de Flandre assiégea la ville de Gand. — ( Chap. 121. )
Vous savez commeDt Philippe d' Artevelle fut élevé en la ville de Gand, et élu pour être chef à Gand et souverain capitaine, par la promotion premièrement de Piètre du Bois, qui le conseilla , à rentrer en Toffiee , qu*il fût crueulx et mauvais, afin qu*il se Ht craindre. Philippe retint bien de son école et de sa doctrine ; car il n'ot mie été longuement en l'office de gouverner Gand , quand il en fit tuer et décoller devant lui douze : et disent les aucuns que ceux avaient été principalement à la mort de son père ; si en prit la vengeance. Et commença à régner en grand'puissance ^ et à lui faire craindre et aussi aimer de moult gens , et espécialement des compagnons qui suivaient les routes et les armées. A ceux-là, pour à eux faire leur main et être en leur grâce , n'y avait rien refusé ni repris; tout était abandonné.
Or, me peut-on demander comment ceux de Gand faisaient leur p;uerre; et je leur en répondrai vol(Hitiers, selon ce que depuis je leur en ai ouï parler. Us étaient si bien d'accord , que tous mettaient la main à la bourse quand il besognait : et se taillaient les riches quand il était de nécessité, selon leur quantité, et déportaient les povres; et ainsi, par celle unité qu'ils orent, durèrent-ils en grand'puissance. Et si est Gand , à tout considérer, une des plus fortes villes du monde; puisque Brabant, Hainaut, Hollande ni Zélande ne le veulent point guerroyer; mais au cas que ces quatre pays lui seraient contraires avecques Flandre, ils seraient enclos,perdus et affamés. Or^ne leur furent oncques ces pays dessus dits contraires, ni ennemis; de quoi leur guerre en était plus belle, et en^ durèrent plus longuement.
En ce temps, et en la nouvelleté de Philippe d'Artevelle, fut le doyen des tisserands accusé de trahison ; si fut pris et mis en prison ; et, pour trouver la vérité de ce dont il était^ccusé, on alla en sa maison. Si trouva-t-on la poudre de salpêtre toute nouvelle , ni on ne s'en étai} point aidé en toute Tannée à siège qu'il y eut fait. Si fut cil doyen décollé et traîné
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aval la viUepar les épaules, comme traître, pour donner exempte aux autres (1).
Or, s'avisa le comte de Flandre qu'il viendrait mettre le siège devant Gand. Si fit un grand mandement de chevaliers, d'écuyers et des gens de ses bonnes villes , et envoya à Malignes, dont il ot aussi grands gens. Si manda ses cousins messire Robert de Namuret messire Guillaume; et lui vinrent grand'che- Valérie et gens d'armes du pays d'Artois et de Hainaut; car pour lors il était comte d'Artois , et était la comtesse d'Artois, sa mère , nouvellementnrépassée (2).
Comment, le siège étant devant Gand , le teigneur dnsngbien alla aseiéger la ville de Grantmont, qu'il conquit, et fit ardoir et exiUier. — (Chap. 122. )
A ce mandement et assemblée ne s'oublia, mie le sire d'Enghien, mais le vint servir atout ce quMl pot, par raison, avoir de gens ; et était bien accompagné de cheyaliers et écuyers de la comté de Hainaut. Si vint le comte mettre le siège devant Gand, au lès devers Bruges et au lès devers Hainaut. Si y oi fait^ le siège durant et étant, mainte escarmouche; et issaient souvent aucuns compagnons légers de Gand , qui allaient à l'aventure; dont aucunes fois ils étaient reboutés à leur dommage, et à la fois aussi ils gagnaient. Et celui qqi le plus de faits d'armes y faisait, et qui le plus de renommée en avait, c'était le jeune sire d'Enghien. En sa compagnie et en sa route se mettaient volontiers, par usage, tous jeunes bacheliers qui désiraient les armes. Et s'en vint le sire d'Enghien, à bien quatre mille hommes tous bien montés, sans ceux de pied , mettre le siège devant la ville de Grantmont; car elle était gantoise. Autrefois y avait le sire d'Enghien été, et eux travaillé et hériè , mais rien n'y avait conquête. Or y vint-il à cette fois puissamment et par
(I) Van Artevelde, sbivant M. Voisin, Toltigenrs.
créa alon qaatre nouveaux capitaines: (2; Marguerite II, eomtesie d'Artois,
P. Vanden Bossche, Jacques de Ryke, flUe du roi Pliilippe le Long, yeave de
Jean Van Héyst et Rasse Vande Voorde; Louis 1<S comte de Flandre, et mère de
Matthieu Coolman fàt choisi pour amiral, Louis de Maie, mourut le 9 mai 1382.
et François Ackerman f^t mis à la tète L'année 1381 s'était terminée au 13 avril,
d'une troupe composée WB hommes les PÀqnet se trouvant cette année le l4* plus déterminés, qu*on nomma rtysers ou
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248 CHnONIQUES «
granil'ordouDaDce ; et la Gt par un dimanche «issaillir en plus de quarante lieux ; et il même à Tassaut ne se faignit mie ; mais s'y éperonna de grand' volonté , et bouta hors ce jour premièrement à cel assaut sa bannière.
Cet assaut fut grand , fort et bien continué, et la ville de tous lès assaillie si aigrement et si ouniement que, environ heure de nonne , elle fut prise et conquise ; et entrèrent dedans par les portes, qui furent ouvertes et abattues , le sire d'Enghien et ses gens. Quand ceux de Grantmont virent que leur ville était perdue, et que du recouvrer nV avait point , si s'enfuirent ceux qui purent par autres portes, au contraire de leurs ennemis , et se sauva qui sauver se pot. Là ot grand'occision de hommes , de femmes et d'enfants ; car nuls n'étaient pris à merci ; et y ot plu5 . de cinq cents hommes de la ville morts, et trop grandïoisonde vieilles gens et de femmes, gissants en leurs lits , ars ; dont ce fut pitié; car on bouta en la ville le feu en plus de deux cents lieux; pourquoi toute la ville fut arse , moûtier et tout, ni rien ne demeura entier. Ainsi fut Grantmont moult persécutée, et mise en feu et en flambe. Et puis retourna le sire d'Enghien en Fosl devant Gand , quand il ot fait cet exploit. De quoi le comte de Flandre lui en sçut très-bon gré , et lui dit : « Beau-fils , en vous a vaillant homme ; et vous serez encore, si Dieu plaît, bon chevalier, car vous en avez très-bou commencement. »
Comment measire Ganltier, seigneur d'Engbien , fat par les Gantois surpris , enclos et occis, et plusieurs autres, à une course qu'ils firent, dont ils iie sçurcnt retourner. — ( Chap. <23. )
Après la destruction de la ville de Grantmont, qui fut par un dimanche, au mois de juin, tout arse et toute périe, se tînt le siège devant Gand. Et là était le sire d'Engliien, qui s'appelait Gaultier, qui petit reposait et séjournait en son logis ; mais querraittous les jours les armes et les aventures, une foisbien accompagné de si grand'foison de gens qu'il reboulait ses ennemis, et l'autre fois à si petit de gens que il n'osait persévérer en ses emprises : si retournait. Et presque tous les jours , ou par lui ou par le Uazle de Flandre, y advenait aventdfcs. Et advint, envi-
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roD un mois après , un jeudi au matin , que le sire d'Enghien était issu hors de .son logis, en sa compagnie, le seigneur de Montigny, messire Michel de laHamaide son cousin de lès lui, le Bâtard cpËnghien son frère, Julien de Trisson, Hustin du Lay, et plusieurs autres de ses gens et de.son hôtel, et s'en allaient à Tescarmouche devant Gand , ainsi que autrefois avaient fait; &i se boutèrent si avant que mal leur en cheyt, car ceux de Gand avaient au dehors de leur ville fait une embûche de plus de cent compagnons y et tout picquenaires. Et veulent les aucuns dire qu'il y avait en celle embûche le plus des eschacés de Grantmont, qui ne tiraient à autre chose que ce qu'ils pussent enclorre et attraper le seigneur d'Enghien à leur avantage , pour eux contrevenger du grand dommage que il leur avait fait; car ils le sentaient libéral et jeune , et en volonté d'aventurer follement ; et tant ils pensèrent que ils l'eurent, dont ce fut dommage , et pour ceux aussi qui là demeurèrent avecques lui. Le sire d'Enghien et sa route ne se donnèrent de garde quand ils se virent enclos de ces Gantois, qui leur vinrent fièrement au devant, et leur écrièrent : « A la mort! » Quand le sire d'Enghien se vit en ce parti, si demanda conseil au seigneur de Montigny qui était de lès lui . « Conseil ! répondit messire Eustache ; sire , il est trop tard ; défendons-nous , et si vendons nos vies ce que nous pourrons. Il n'y a autre chose, ni ci ne diiet nulle rançon. » Adonc firent les chevaliers le signe de la croix devant leurs viaires, et se recommandèrent à Dieu et à saint George , et se boutèrent en leurs ennemis; car ils ne pouvaient ni fuir ni reculer, si avant étaient-ils en l'embûche. Et y firent d'armes ce qu^ils purent, et se combattiregltjnoult vaillamment : mais ils ne pouvaient pas tout faire; et leurs ennemis étaient dix contre un , et avaient ces longues piques dont ils lançaient les coups trop grands et trop périlleux, ainsi comme il apparut. Là fut le sire d'Enghien occis, et de lès lui le Bâtard d'Enghien son frère, et Gilles de Trisson, et ce vaillant et preudhom chevalier de Hainaut, qui était son compain, le sire de Montigny, qui criait saint Christophe, et messire Michel de la Hamaide, durement navré ; et eût été mort, il n'est nulle doute , si Hustin du Lay, par force d'armes et par sens, ne Veut sauv^-Si en ot-il moult de peine pour le sauver.
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Toutefois entrementes que ces Flamands entendaient à ces che^ valiers désarmer et à trousser pour les porter en la ville de Gand, car bien savaient que ils avaient occis le seigneur d'Engbien , dont ils avaient grand*joie, Hustin du Lay , qui ne véait nulle recouvrance, mit hors delà presse et du péril Michel delaHamaide. >^
Ainsi se porta lo^oomée pour le seigneur d*Engbien. Si devez croire et savoir que le comte de Flandre en fut trop durement courroucé ; et bien montra , car pour l'amour de lui le siégç se trait de devant Gand. Et ne le pouvait le comte oublier; mais le regrettait nuit et jour, et disait : « Ah, Gaultier, Gaultier! beaufils, comment il vous est temprement mésavenu en votre jeunesse! votre mort me fera maint ennui. Et vneil bien que chacun sache que jamais ceux de Gand n'auront paix à moi , si sera si grandement amendé que bien devra sufBre. » La chose demeura en celétat, et fut renvoyé querre à Gand le sire dIEnghien, que les Gantois^ pour réjouir la ville, y avaient porté : lequel corps ils ne vouldrent oncques rendre. Si en orent mille francs tout appareillés, lesquels on leur porta et délivra; et les départirent ensemble à butin ; et le sire d'Enghien fut rapporté en Tost, et puis fut renvoyé à Engbien la ville dont il avait été sire, et là fut ensep veli.
Comment, à la requête du eomte de Flandre, les Gantois n'eurent nnls vivres de Hainaut ni de Brabant, et coaiment on traita pour leur paix. ~ (Chap. 124.)
Pour l'amour du jeune seigneur d'Enghien , efis^t vraie chose , se défit le siège de devant Gand ; et s'en partit le comte et s'en retourna à Bruges; et donna congé pour celle saison à toutes manières de gens d'armes, et les envoya en es garnisons de Flandre, en ou cbastel de Gavres, en Audenarde, en Tenremonde, ejn Courtray , et partout sur les frontières de Gand. Et manda le comte aux Liégeois , pour ce que ils confortaient des Gantois de vivres et de pourvéances, que plus ne les assiégerait, mais que ils ne voulsissent en Gand envoyer nuls vivres. Ceux du Liège répondirent orgueilleusement aux messages qui envoyés y furent.
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que de ce faire ils auraient avis et conseil à ceux de Sainteron , de Huy et de Dignant. Le comte n*en pot autre chose avoir. Toutefois le comte de Flandre envoya devers ses cousins le duc de Brabant et le duc Aubert , balllif de Hainaut , de Hollande et de Zélande , grands messages de ses plus sages chevaliers , qui leur remontrèrent de par lui que la ville de Gand se tenait en son erreur et en sa mauvaiseté, parle grand confortipie les gensde celle ville avaient de leurs pays , de vivres et de pourvéance qui leur venaient tous les jours , et que ils y voulsissent pourvoir de remède. Ces deux seigneurs , qui envis eussent ouvré ni exploité a la déplaisance de leur cousin le comte, s'excusèrent moult bellement aux chevaliers 9 et leur répondirent que en devant ces nouvelles ils n'en avaient rien sçu , et auraient tel regard que on y mettrait attrempance. Cette réponse suffit assez au comte de Flandre. Leduc Aubert, qui pour letemps se tenaiten Hollande, escripsit devers son baillif en Hainaut, messire Simon de la Lain, et lui envoya la copie des lettres , et par escrlpt les paroles et requêtes de son cousin le comte de Flandre : et avecques tout ce il lui manda et commanda étroitement que il eût tel le pays de Hainaut, que il n'en ouït plus nulles nouvelles à la déplaisance du comte son cousin , car il s'en courroucerait. I.e baillif obéit, ce fut raison; et fit faire un commandement général, parmi la comté de Hainaut, que nul ne menât vivres à ceux de Gand ; car si ils étaient sur le chemin vus , sçus, ni trouvés , ils n'auraient point d'aveu de lui. Un tel cri et défense fit-on en Brabant ; ni mil n'osait aller en Gand, fors en larrecin, ni mener vivres, dont ceux de Gand se commencèrent à ébahir ; car ces pourvéances leur affaiblifsaient durement. Et eussent trop plus tôt eu grand'famine; mais ils étaient confortés des Hollandais, qui oncques ne s'en vouldrent déporter, pour mandement ni pour défense que le duc Aubert y pût mettre.
En ce temps, par les pourchass et moyens des consaux de Hainaut, de Brabant et du Li^e , fut un parlement assis et accordé à être à Harlebecque de lès Courtray . Et se tint le parlement, et y envoyèrent ceux de Gand douze des plus notables hommes de la ville ; et montraient tous généralement , excepté la ribaudaiile, qui ne désiraient que la riote , que ils voulaient venir à
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paix, à quel meschef que ce fût. A ce conseil et parlement furent tous les oonsaulx des bonnes villes de Flandre, et mémement le comte, et aussi de Brabant, de Hainaut et du Liège y eut gens Là furent les choses si bien taillées et touchées, que, sur certain article de paix , les Gantois retournèrent en leur ville. Et advint que ceux de Gand qui paix désiraient à avoir, voire les sages et les paisiUes, se traïrent devers les hôtels des deux plus notables et riches hommes de Gand qui à ce parlement eussent été, sire Gisebrest Grutte et sire Simon Bete (1), et leur demandèrent des nouvelles. Ils se découvrirent trop tôt à leurs amis, car ils répondirent: « Bonnes gens, nous aurons une belle paix, si Dieu platt. Ceux qui ne veulent que bien demeurent en paix ; et on corrigera aucuns des mauvais de la Tille de Gand. »
Comment Piètre dn Bois s^efforça de rompre tout ce qui était traité pour la paix, et de troubler le comte de Flandre et la ville de Gand.— (Gbap. 125.)
Vous savez que on dit communément : « S'il est qui fait , il est qui dit. » Piètre du Bois, qui ne se sentait mie assur de sa vie, avait envoyé ses espies pour ouïr et rapporter des nouvelles. Ceux qui y furent envoyés rapportèrent ce que on disait parmi la ville, et que ces paroles venaient pour certain de Gisebrest Grutte et de Simon Bete. Quand Piètre entendit ce, si fut tout forcené; et happa tantôt celle chose pour lui, et dit : « Si nul est corrigé de celle guerre, je le serai tout premier; mais il ne ira pas ainsi que nos seigneurs qui ont été au parlement cuident. Je ne vueil pas encore mourir : la guerre n'a pas encore tant duré comme elle durera : encore n'est pas mon bon maître, qui fut Jean Lyon, bien vengé. Si la chose est bien entouillée , encore la vueil'je mieux entouilier. » Que ûi Piètre du Bois? je vous le dirai.
Ce propre soir, dont à lendemain le conseil des seigneurs de Gand devait être à la halle du conseil, et le rapport fait des dessus dits qui avaient été au parlement à Harlebecque, il s'en vint ea
U)SohrantM.G«chard,U»«'appelaient Sitnon Bette et CUbert de Gruiere.
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i'bôtel Philippe d'Artevelle» et le trouva qu'il musait et pensait > en soi appuyant sur unç fenêtre en sa chambre. La première parole que il lui demanda fut telle : « Philippe, savez-yous nulles nouvelles? » •— « Nennil, dit Philippe , fors tant que nos gens sont retournés du parlement de Harlebecque ; et demain nous devons ouïr en la halle ce qu'ils ont trouvé. » — • « C'est voir, dit Piètre du Bois ; mais je sçais jà ce qu'ils ont trouvé,* et comment le traité se portera ; car ils s'en sont découverts à aucuns de mes amis. Certes, Philippe, tous les traités que on fait et que on peut faire, c'est toujours sur nous et sur nos têtes : si il y a nulle paix entre monseigneur et la ville, sachez que vous et moi et le sire de Harselle, et tous les capitaines dont nous nous aidons et qui maintiennent la guerre, en mourront premièrement; et les riches hommes s'en iront quittes, et nous veulent bouter en ce parti, et eux délivrer; et ce fut l'opinion de Jean Lyon, mon maître. Toujours encore a notre sire le comte ses marmousets de lès lui, Gisebrest Mahieu et ses frères, et le prévôt de Harlebecque qui est du lignage , et le doyen des menus métiers , qui s'enfuit avecques eux. Si nous faut bien aviser sur ce. » -~ « Et quelle chose en est bonne à faire, » dit Philippe 7 Répondit Piètre : « Je le vous dirai : il nous faut signifier à tous nos capitaines que ils soient demain tous appareillés, et viennent au marché des vendredis , et se tiennent de lès nous : nous entrerons en la halle, moi et Vous, et cent des nôtres , pour ouïr ces traités. Du surplus laissez-moi convenir ; mais avouez mon fait, si vous voulez demeurer en vie et en puissance; car, en celle ville et entre commun^ qui ne se fait craindre il n'y a rien. » Philippe lui accorda. Piètre du Bois prit congé et s'en alla, et envoya ses gens et ses varlets par tous les doyens et capitaines de dessous lui , et leur manda que à lendemain eux et leurs gens vinssent tous pourvus au marché des vendredis , pour ouïr des nouvelles. Ils obéirent; car nul ne l'eût osé laisser; et aussi ils étaient tous prêts et appareillés de mal faire.
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(>>minent Piètre du Bois et Philippe d'Artevelle occirent en la maison do conseil , à Gand , Gisebrest Gratte et Simon Bete. — ( Ghap. 126. )
Quand ee vint au matin, à neuf heures^ lemaieur, les éche?in8 et les riches hommes de la ville, vinrent au marché et entr^ent en la halle. £t là vinrent oeux qui avaient été au parlement de Barlebecqoe. Puis vinrent Piètre du Bois et Philippe d'Artevelle, bien accompagnés de ceux de leur secte. Quand ils furent tous assemblés, et assis qui seoir se voult , on regarda que le sire de Harselle n'était point là. On le manda; mais on le excusa , car il n'y pouvait être pour la cause que il était desfaaitié avant. Dit Piètre du Bois : « Me véez-ci pour lui : nous sommes gens assez; oyons ce que ces seigneurs ont rapporté du pariement de Harlebecque. » Adonc se levèrent, comme les plus notables de la compagnie^ Gisebrest Grutte et Simon Bete; et parla l'un d'eux, et dit : « Seigneurs de Gand , nous avons été au parlement de Harlebecque et avons eu moult grand'peine et travail , et aussi ont eu les bonnes gens deBrabant, du Liège et du Hainaut de nous accorder envers monseigneur. Finablement, à la prière de monseigneur et de madame de Brabant qui là envoyèrent leur conseil, et de monseigneur le duc Aubert qui aussi envoya le sien, kl bonne ville de Gand est vmue à paix et à accord envers notre seigneur le comte, par un moyen que deux cents hommes , desquels il nous envolera les noms par escript dedans quinze jours , iront en sa prison dedans le chastel de Lille; et se mettront en sa pure volonté. 11 est bien si franc et si noble que de eux aurat-il pitié et merci. » A ces paroles se leva Piètre du Bois , et dit : « Gisebrest, comment étes-vous si osé que de avoir accordé ce traité , de mettre deux cents hommes en la volonté de notre ennemi? A très grand'vitupération venrait à la ville de Gand, et mieux vaudrait qu'elle Ait renversée ce dessous dessus, que jà à ceux de Gand fût reproché que ils eussent guerroyé (»ar teUe manière pour parvenir à une telle fin et conclusion. Bien savons entre nous, qui avons ce ouï, que vous ne serez pas l'un de ces deux cents , ni aussi ne sera Simon Bete : vous avez pris et choisi pour vous ; mais nous taillerons et prendrons pour nous. Or avant , Philippe , à ces traiteurs qui veulent déshonorer et trahir
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la noble yilte de Gand ! » Tout eu parlant , Piètre du Bois trait sa dagne, ^ vint à Gis^brest Gnitte et lui fiert au ventre , et le renverse là et rabat mort; et Philippe d'Artevelle la sienne , et fiert Simon Bete et Toccit; et puis commencèrent à crier : « Trahi ! trahi ! » Ils avaient leurs geDs de lès eux haut et bas. Cils tous heureux , comme riches hommes et comme bien enlignagés que ils fussent en la ville, qui se purent dissimuler adonc et bouter hors et sauver. Et aussi pour Theure il n*en y ot plus de morts que ces deux. Mais pour le peuple apaiser, et pour eux tourner en droit , ils envoyèrent leurs gens de rue en rue criant et disant : « Les faux et mauvais traîtres Gisebrest Grutte et sire Simon Bete ont voulu trahir la bonne ville de Gand. » Ainsi se passa celte chose. Les morts furent morts, et nul n'en leva l'amende.
Quand le comte de Flandre, qui se tenait à Bruges , sçut ces nouvelles, il fut durement courroucé, et iit adonc : « A la prièrede mes cousins de Brabant et de Hainàut , je m'étais légèrement accordé à la paix à ceux de Gand ; et celle fois et autres ont-ils ainsi ouvré : mais je vueil bien qu'ils sachent que jamais n'auront paix à moi, si en aurai des leurs tant à ma volonté qu'il me suffira. »
Comment les gens du comte de Flandre gardaient que vivres ne se menassent à Gand , et comment ceux de Paris se relieUèrent contre le roi , lequel 8'«n alla lors à Ifeaulx. — ( Chap. 127. )
Ainsi furent morts et murdris en la ville de Gand ces deux vaillants hommes, riches et sages, et pour bien faire à l'intention de plusieurs gens; dont chacun des deux, de leur patrimoine, tenaient bien deux mille francs héritables par an. Si furent plaints, et on n'en osait ni nul n'en eût osé parler, si il ne voulsist être mort.
La chose demeura en oel état , et la guerre plus felle que devant ; car ceux des garnisons autour de Gand étaient nuit et jour soigneusement sur les champs , ni nulles pourvéances ne pouvaient venir en la ville de Gand ; car nuls de Brabant ni de Hainaut ne s'y osaient aventurer. Car,au mieux venir, quand les gens du comte les trouvaient, ils occiaient leurs chevaux et souvent eux-mêmes , ou ils les emmenaient en Tenremonde ou
en Audenarde prisonniiers , et les rançonDaient : dont toutes manières de gens vitailiiers ressoignaient ce péril ; si ne 8*y osait nul bouter
Comment les Gantois, en soutenant leurs opinions contre leur seigneur, se trouvèrent en grand'nécessité ; et comment ils pouvaient être secourus. — (Chap. 148.)
Toute celle saison, depuis la destruction et arsin de la ville de Grantmont et le département du siège de Gand , qui se défit pour le courroux que le comte de Flandre ot de son cousin le jeune seigneur d'Ënghien, qui fut occis par embûchedevant Gand, ainsi qu'il est recordé ci-dessus en Thistoire f^ne guerroyèrent les Flamands, chevaliers ni écuyers , ni bonnes villes , les Gantois, fors que par garnisons; et était tout le pays à rencontre de ceux de Gand pour le comte, excepté les Quatre-Métiers (1), dont aucunes douceurs venaient en la ville de Gand ; et aussi faisaient de la comté d'Alost Mais le comte de Flandre, qui sçut les nouvelles des laits et des fromages qui allaient à Gand de la comté d'Alost et des villages voisins, dont ils étaient rafreschis, si y mit remède ; car il manda à ceux de la garnison de Tenremonde ^ que cil plat pays fut tout ars et tout exil lié , ce fut fait à son commandement. Et convint adonc les povres gens , qui vivaient de leurs bétes , tout parperdre, et enfuir en Brabant et en Hainaut , et la greigneur partie mendier.
Encore demeura un pays pour ceux de Gand , qui s'appelait les Quatre-Mét^ers > car on n'y pouvait avenir; et toute la douceur que ils avaient leur venait de ce côté. Tout oel hiver le comte de Flandre avait si astreint ceux de Gand, que nuls blés ne leur venaient ni parterre ni par eau. Car il avait tant exploité envers ses cousins le duc de Brabant et le duc Aubert , que leurs pays étaient dos à rencontre de ceux de Gand ; ni rien ne leur venait fors en larredn et en grand péril pour ceux qui s'aventuraient de mener vivres; dont ils étaient tous ébahis en Gand ; et disaient les sages que ce ne pouvait longuement demeurer que ils ne
(I) On appelait ainjii les villes et plat pays de Bouchoate, Assenède, Axele et Halst.
DE FB01S8ABT. 257
fussent tous morts par famine; car lesgrepiers étaient j à tous vuis, ni on n'y trouvait nuls blés ; et ne savaient comment ce tant grand peuple se pouvait soutenir qui ne pouvait plus avoir de pain- pour leur argent. Et quand les fourniers avaient cuit, il convenait garder leurs maisons à force de gens ; autrement le menu peuple, qui mourait de faim, eût efforcé les lieux. Et était grand'pitié de voir et de ouïr les povres gens. Et proprement hommes, femmes, enfants bien notables, chéaient en ce danger; et tous les jours en venaient les plaintes , les pleurs et les cris à Philippe d'Artevelle , qui était leur souverain capitaine , lequel en avait grand'pitié et compassion : et y mit plusieurs bonnes ordonnances , dont il fit moult à regracier. Car il fit ouvrir les greniers des abbayes et des riches hommes , et départir le blé parmi un certain prix d'argent et fuer (1) que il y fit mettre. Ce conforta et mena moult avant la ville de Gand.
A la fois leur venaient en larrecin de Hollande et de Zélande vivres et tonneaux, farines et pains cuits» qui moult les reconfortaient; et eussent trop plus été déconfits que ils ne furent, si cela n'eût été , et le reconfort des pays dessus dits. Il était défendu en Brabant, de par le duc, que, sur la tête, on ne leur menât rien ; mais si ils le venaient quérir en leurs périls, on leur pouvait bien vendre ou donner. Donc, il advint qu'ils furent ens au carême en Gand à trop grand détroit; car des vivres et fruits de carême n'avaient-ils nuls. Si se partirent en une compagnie bien douze mille de soudoyers et gens qui n'avaient de quoi vivre , et qui étaient jà tous tains et pelus de famine, et s'en vinrent devers la ville de Bruxelles. On leur cloy les portes au devant; car on se douta de eux , ni on ne savait à quoi ils pensaient.
Quand ils se trouvèrent en la marche de Bruxelles, ils envoyèrent de leurs gens tous désarmés devant la porte de Bruxelles, et les Jurés, en disant pour Dieu que on eût de eux pitié et . que ils eussent des vivres pour leur argent; car ils mouraient de faim et ne voulaient que tout bien au pays. Les bonnes gens de Bruxelles en orent pitié, et leur portèrent des vivres assez pour eux passer. Et se rafreschirent là au pays environ trois semaines ;
(I) Droit.
3i»8 CHRONIQUES
mais point n'entraient ens es bonnes villes. Et furent jusques à Lottvain ; les gens de laquelle ville en orent grand'pitié et leur firent moult de biens. Et était leur souverain capitaine et conduiseur François Acreman, qui les conseillait, et faisait pour eux les traités anx bonnes villœ sur ce voyage.
Entrementes que ceux de Gand séjournaient et se rafreschirent en la marche de Louvain , s'en vint François Acreman, lui douâème, en la cité de Liège, où ils se remontrèrent aux maîtres de Liège ; et parlèrent si bellement que ceux de Liège leur eurent en convenant, et aussi ot Tèvéque messire Amoult d'Ërcle , de envoyer devers le comte de Flandre à tant faire que il les mettrait à paix dai^ers lui. Et leur dirent : « Si cil pays de Liège vous fût aussi prochain comme sont Brabant et Hainaut , vous fussiez autrement confortés de nous que^ vous n'êtes ; car nous savons bien que tout ce que vous faites c'est sur votre bon droit et pour garder vos franchises; et nonobstant tout ce, si vous aiderons-nous et conforterons ce que nous pourrons; et voulons que présentement vous le soyez. Vous . êtes marchands, et marchandises doivent et puent par raison aller en tous pays. Cueillez et levez, en ce pays, jusques à la somme de cinq cents ou de six cents chars chargés de, blés et de farines ; nous le vous accordons ; mais que les bonnes gens dont les pourvéances venront soient satisfaits. On laissera bien nos marchandises passer parmi Brabant : le pays ne nous veut mal, et aussi ne faisons-nous à lui Et quoique Bruxelles vous soit close, si savons-nous bien que c'est plus par contrainte que de volonté ; car de vos ennuis les Bruxellois ont grand'compassion : mais le duc de Brabant et la duchesse , par prière de leur cousin le comte de Flandre, s'inclinent plus à lui que à vous ; et c'est raison , car toujours sont les seigneurs l'un pour l'autre, n
De ces offres et de ces amours que les Liègois offraient de bonne volonté aux Gantois furent-ils tout joyeux et les en remerdèreut grandement; et dirent bien que de tels gens et de tels amis avait bien la ville de Gand affaire.
DB FROISSàBT. 259
Coimnait la dochesse de Brabant promit aux Gantois de parler poar eux au comte. Comment les vivres du Li^ge entrèrent en Gand ; et comment le comte délibéra de assiéger la ville de Gand. — ( Chap. 149. )
François Acre man, et les bourgeois de Gand qui étaient venus avec lui en la cité de Liège, quand ils orent fait ce pour quoi ils étaient là venus , prirent congé aux maîtres de Liège , lesquels ordonnèrent avecques eux hommes pour aller sur le pays recueillir chars et harnais. Et en orent sur deux jours six cents tout chargés de blés et de farine ; car telles pourvéances leur étaient plus nécessaires que autres. Si se mirent ces pourvéances au chemin; et passèrent tous les chars entre Louvain et Bruxelles. Au retour que François Acreman fit à ses gens qui étaient sur la frontière de Louvain , il leur recorda Tamour et la courtoisie que ceux du Liège leur avaient faite et offraient encore à faire; et leur dit que ils iraient à Bruxelles parler à la duchesse de Brabant , et lui remontreraient leur fait , en priant , de par la bonne ville de Gand , que elle voulsist descendre à ce que de envoyer devers le comte de Flandre , leur seigneur , par quoi ils pussent venir à paix. Ils répondirent : « Dieu y ait part ! «
François se départit de Villevort et s'en vint à Bruxelles. En ce temps était le duc de Brabant pour ses besognes en Luxembourg. François « lui troisième tant seulement, entrèrent à Bruxelles, par le congé de la duchesse, qui les volt voir; et vinrent ces trois en son hôtel séant sur le Coleberghe. Là avait la duchesse une partie de son conseil de-lès elle. Ces trois se mirent à genoux devant la dame; et parla François pour tous, et dit: « Très-honorée et très-chère dame , par votre grand'humilité plaise vous avoir pitié et compassion de ceux de la ville de Gand, qui ne peuvent venir à merci devers leur seigneur, ni nuls moyens ne s'en ensoignent« Et vous , très-chère dame , si par un bon moyen il vous y plaisait à entendre , par quoi notre sire le comte voulsist descendre à raison et avoir pitié de sei^ gens , vous feriez grand'aumône, et nos bons amis et voisins du Liège y entendraient volontiers là où il vous en plaira ensoigner. »
Donc, répondit la duchesse moult humblement, et dit que de la dissension , qui était entre son frère le comte et eux , elle était courroucée, et que volontiers, de grand temps avait , y eût mis
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attrempance si elle pût ni sçût : « Mais vous Pavez par tant de fois courroucé, et avez tant de merveilleuses opinions tenues contre lui, que ce le soutient en son courroux et aïre. Nonobstant tout ce , pour Dieu et pour pitié , je m'en ensoignerai volontiers, et envoyerai devers lui , en priant que il veuille venir à Tournay; et là je envoyerai de mon plus espécial conseil ; et vous ferez tant aussi que vous aurez le conseil de Hainaut avecques celui du Liège, que vous dites qui vous est appareillé. » — « OU, madame, ce répondirent-ils , car ils le nous ont promis. » -^ « Or bien , dit la duchesse, et j'en exploiterai tant que vous vous en apercevrez. » Adonc répondirent-ils : « Madame, Dieu levons puistmérbr au corps et à l'âme! » Après ces mots prirent-ils congé à la dame et à son conseil , et se partirent de Bruxelles, et s'en vinrent vers leurs gens et leur charroi qui les surattendait. Si exploitèrent tant que ils vinrent et approchèrent la bonne ville de Gand.
Quand les nouvelles vinrent en la ville de Gand que leurs gens retournaient et amenaient plus de six cents chars chargés de pourvéances dont ils avaient grands nécessités, si en furent moult réjouis , quoique toutes ces pourvéances qui venaient du pays de Liège n'étaient pas fortes assez pour soutenir la ville de Gand quinze jours : mais toutefois aux déconfortés ce fut on grand confort. Et se partirent de Gand trop grand' foison de gens , en manière et en ordonnance de procession , contre ce charroi ; et à cause de humilité ils s'agenouillèrent à rencontre, et joignirent les mains vers les marchands et les charretiers, en disant : « Ha, bonnes gens! vous faites grand'aumône quand vous reprouvendez et reconfortez le povre et affamé peuple de Gand, qui n'avait de quoi vivre si vous ne fussiez venus. Grâces et louanges à Dieu premièrement, et à vous aussi. » Ainsi furent convoyées de plusieurs gens de la ville ces pourvéances jusques au marché des vendredis , et là déchargées. Si furent ces blés et ces farines , par fuer ordonné que on y mit , livrées et départies aux plus diseteurs. Et furent de ceux de Gand bien cinq mille ^ tous armés, reconvôyer les chars jusques en Brabant et hors du péril.
De toutes ces besognes et affaires fut le comte de Flandre, qui se tenait à Bruges , informé , et comment ceux de Gand étaient
yGoode'
DE FBOISSABT. 361
si étreints et si menés que ils ne pouvaient longuement durçr. Si pouvez croire et savoir que de leur povreté il n'était nû( courroucé,, ni aussi n'étaient ceux de son conseil qui la destruction de la ville de Gând vissent volontiers , Gisebrest Mahieu et ses frères , et les doyens des menus métiers de Gand.€t le prévôt de Harlebecque. Toutes ces choses advinrent en carême au mois de mars et d'avril , Fan mil trois cent quatrevingt-et-un (1). Si ot le comte de Flandre conseil et propos de venir plus puissamment queoncques n'eût en devant fadt, mettre le siège devant Gand , et se disait bien si fort que pour entrer en puissance dedans les Quatre-Métiers , et tout ardoir et détruire; car trop avaient été soutenus les Gantois de ce côté. Si signiGa le comte son intention et propos à toutes les bonnes villes de Flandre, que ils fussent tous prêts; car, le jour delà procession de Bruges passé , il se départirait de Bruges et venrait mettre le siège devant Gand pour eux détruire; et escripsit devers tous chevaliers et écuyers qui de lui tenaient en la comté de Hainaut, que dedans ce jour, ou huit jours devant, ils fussent devers lui, à Bruges.
Gomment ceux de Liège , la duchesse de Brabant et le dac Aubert, envoyèrent à Tournay pour pacifier les Gantois à leur seigneur; et comment le comte Louis leur fit déclarer pour tout ce qu'il en ferait. — (Chap. 150. )
Nonobstant ces ordonnances , mandements etsemoncesquele comte de Flandre faisait et apprppriait, si travaillèrent tant madame la duchesse de Brabant, le duc Aubert et l'évêque de Liège, que une assemblée de leurs consaulx, sur traité de paix, fut assignée et mise en la cité de Tournay. Le comte de Flandre, à la prière de ces seigneurs et de madame de Brabant , quoique il pensait bien à faire tout le contraire, s'y accorda à être, pour ses raisons être tournées en droit; et furent assignés ces parlements à Pâques closes, en la cité de Tournay, l'an mil trois cent quatre-vingt-et-deux. Si y vinrent de Tévêché de Liège des bonnes villes jusques à douze hommes des plus notables, et messire Lambert de Perne , un chevalier moult sage : aussi la duchesse
(I) 1881, vieux style; ou 1382, noaTcaa «tyle.
yGoode
262 CHfiONIQUSS
de Brabant y envoya son conseil, et des bonnes villes de Brabant des plus notables.
Le duc Aubert aussi y envoya de la comté de Hainaut messire Simon de Lâlain, sonbaillif et des autres. Et furent ces gens tous venus à Toumay très la semaine de la Pâques. Ceux de Gand y envoyèrent douze hommes des leurs, desquels Plulippe d'Artevellefut de tous chef: et étaient ceux de Gand adonc si bien d'accord , que pour tenir ferme et estable tout ce que ces douze rapporterai^t , excepté que nul de Gand ne reçût mort ; mais ^i il plaisait an comte leur seigneur, ceux qui étaient demeurés dans la ville outre sa volonté fussent punis par ban , et bannis de Gand et de la comté de Flandre à toujours, sans nul rappel, ni espérance de ravoir la ville ni le pays.
Surcel état étaient-ils tous fondés; et voulait bien Philippe d'Artevdle , ù il avait courroucé le comte, quoique moult petit eâtenoMre été en l'office de être capitaine de Gand , être Tun de ceux qui perdraient la ville et le pays, pour la grand'pitié qu'il avait du peuple menu de Gand. Car certainement, quand il se partit de Gand pour venir à Tournay , hommes, femmes et enfants sur les rues se jetaient à genoux devant lui , en joignant les mains et en priant , à quelque meschef que ce fût , à son retour il rapportât la paix. Pour celle pitié ot-il sigrand'compassionque il voulait faire ce que je vous ai dit.
Quand ceux de Brabant, de Hainaut et de Liège, qui là étaient envoyés à Tournay, à cause d'être bons moyens, eurent séjourné en la cité de Tournay trois jours en attendant le comte, qui point ne venait ni approchait de venir, si en furent tout émerveillés» Si orent conseil l'un par Tautre et accord que ils envoiraient à Bruges devers lui, ainsi comme ils firent. Et y envoyèrent messire Lambert de Peme, et de Brabant, le seigneur de Crupelant, et de Hainaut, messire Guillaume de Hermiez, et six bourgeois des trois
pays.
Quand le comte de Flandre vit ces chevaliers, il les festoya par raison assez bien ; et leur répondit que il n'était point aise de venir à Tournay quant à présent; mais pour la cause de ce que ils s'étaient travaillés de venir à Bruges, et pour Thonneur de leur seigneur et dame madame de Brabant , sa sœur, le duc Au-
gi
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bert, son œusmi €t l*éyéqae de Liège, il enroyerait à Toumay par son conseil hâtivement réponse finale, et ce quMl avait en propos de faire. Ces trois chevaliers ni ses bourgeois n'en purent avoir autre chose ; si retournèrent à Tournay , et recordèrent ce que ils avaient ouï du comte et trouvé. Six jours aprèsvinrent à Toumay, de par le comte ^ le sire de Ramseflies , le sire de Gruthuse, inessire Jean Villain et le prévôt de Harlebeeque. Ceux excusèrent le comte envers les consaulx des trois pays ; et puis dirent et remontrèrent son intention, et que ceux de Gand ne pouvaient venir en paix avec lui, si tous les hommes généralement de Gand, dessus l'âge de quinze ans jusqu'à soixante , ne vidaient tous la ville de Gand , et tous nus chefs , et en pur leurs chemises , les hars au col ; et ainsi venraient entre Bruges et Gand , où le comte les attendrait et ferait de eux à sa pure volonté, du mourir ou du pardonner. Quand celle réponse fut faite et la connaissance en fut venue à ceux de Gand par la relation faite de ceux des consaulx des trois pays, ils furent plus ébahis que oncques mais. Adonc leur dit lebaillif de Hainaut : « Beaux seigneurs, vous êtes tous en grand péril, et chacun de lui-même; si ayez avis sur ce : car ce que le comte nous a dernièrement ordonné et signiGé, nous le vous ferons certifier pleinement. Et quand vous vous serez pleinement mis en ce parti et en sa volonté , il ne fera pas mourir tous ceux que il verra on sa présence , mais aucuns qui il ont plus courroucé que les autres ; et y aura tant de si bons moyens, avec pitié qui s'y mettra, espoir que ceux qui se cuident en péril et en danger de la mort venront à merci. Si prenez cette offre avant que vous la refusez; car quand vous l'aurez refusé, espoir n'y pourrez-vous retourner. » — « Sire, répondit Philippe d'Artevdley nous ne sommes mie chargés si avant que les bonnes gens de la ville de Gand mettre en ce parti , ni jà ne le ferons. Et si les autres qui sont en Gand , nous revenus vers eux et remontré le propos de monseigneur, le veulent , jà pour nous ne demeurera que il ne se fasse. Si vous remercions grandement de la bonne diligence et du grand travail que vous avez eu en ces pourchas. » Adonc prirent-ils congé aux chevaliers et aux bourgeois des bonnes villes des trois pays, et montrèrent bien par semblant que ils n'accorderaient mie ce darrain propos ni
gl
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traité. Si vinrent Philippe d'Artevelle et ses compagnons à leurs hostels, et payèrent partout, et puis retournèrent par Ath, en Hainaut , en la bonne ville de Gand.
Ainsi se départit ce parlement fait et assemblé en instance de bien, à Tournay : et retourna chacun ea son lieu. Encore a le comte de Flandre à demander quelle chose ceux de Gand avaient répondu, si petit les craignait ni prisait-iUni pour riey adoiic il n'y voulsist nul traité de paix : car bien savait que il les avait si avant menés que ils n'en pouvaient plus, et il ne pouvait nullement demeurer que il n'eût tantôt fintla guerre honorablement pour lui, net mettrait Gand à tel parti que toutes autres villes s'y exemplieraient
Gomment cinq mille Gantois se partirent de Gand pour aller assaillir te comte de Flandre , après la réponse qae Philippe d'Ârteyelle leur avait faite.— (Ghap. 402.)
Quand Philippe d'Artevelle et ses compagnons rentrèrent en ^ Gand , moult grand'foison de menu peuple qui ne désiraient que paix furent moult réjouis de leur venue ; et cuidaient avoir et ouïr bonnes nouvelles. Si vinrent à rencontre de lui; et ne se purent abstenir que ils ne lui demandassent , en disant :' « Ha , cher sire Philippe d'Artevelle! réjouissez-nous, dites-nous comment vous avez exploité. » A ces paroles et demandes ne répondait point Philippe d'Artevelle > mais passait outre et baissait la tête; et plus se taisait, et plus le suivaient et le pressaient d'ouïr nouvelles. Une fois ou deux en allant jusques en son hôtel , il leur répondit et leur dit : « Retournez en vos hôtels meshuy, Dieu nous aidera; et demain au matin, à neuf heures, venez au marché des vendredis ; là orrez- vous toutes nouvelles. » Autre réponse ne purent-ils avoir; et vous dis que toute manière de gens étaient moult ébahis.
Quand Philippe d'Artevelle fut descendu en sqn hôtel, et ceux qui à Tournay avaient été avecques lui rallés au leur , Piètre du Bois r qui désirait à ouïr nouvelles, s'en vint à l'hôtel Philippe d'Artevelle, et s'enclouy en une chambre avecques lui, et lui demanda des nouvelles , et comment ils avaient exploité. Phi"
DE FBOISSART. 265
lippe lui dit, qui rien ne lui voult celer : « ]?ar ma foi, Piètre, à ce que monseigneur de Flandre a répondu par ceux de son conseil que il arait envoyés à Toumay, il ne prendra, en la ville de Gand> âme du monde à merci, non plus Tun que l'autre, v — « Par ma foi! répondit Piètre du Bois, il a droit, et est bien conseillé de tenir ce propos et de ainsi répoudre , car tous y sont participants autant bien l'un que l'autre. Or, suis-je venu à mon entente et à celle de mon bon maître Jean Lyon , qui fut ; car la ville est si entouilliée que on ne la sait par quel coron destouillier. Or, nous faut prendre le frein aux dents : or, verra-t-on où les sages et les hardis sont. Dedans "briefs jours la ville de Gand sera la plus honorée ville des chrétiens ou la plus abattue : à tout le moins si nous mourons en celle querelle , ne mourronsnous pas seuls : or, pensez ennuit, Philippe, comment vous leur pourrez faire relation demain de ce parlement qui a été à Toumay , par telle manière que toutes gens se contentent de vous , car vous êtes grandement en la grâce du peuple par deux voies : l'une si est pour la cause du nom que vous portez , car moult aimèrent jadis en celle ville Jacquemart d'Artevelle, votre père ; et l'autre est, que vous les appelez doucement et sagement, si comme ils le disent communnaulment parmi la ville : pourquoi ils vous» croiront, pour vivre et pour mourir , de tout ce que vous leur remontrerez, et que enfin de conseil vous leur direz. Pour le meilleur j'en ferais ainsi. Pourtant faut-il que vous ayez avis bon et sûr de remontrer paroles où vous ayez honneur au tenir. »— « Piètre, dit Philippe, vous dites vérité, et je pense tellement à parler et à remontrer les besognes de Gand, que entre nous qui en sommes gouverneurs à présent et capitaines, y mourrons ou vivrons en honneur. » Il n'y ot pour celle nuit plus dit ni fait ; mais prirent congé l'un de l'autre : Piètre du Bois retourna en son hôtel, et Philippe demeura au sien ; ainsi se passa celle nuit.
266 CRBOIIIQOBS
Gomment Philippe d'Arfevelle rooerda à eew deOandla finale oondMlen ok le comte leur aeignear était arrêté ; et comaieat les Gantois cooclorent de combattre leur sdgnenr. — ( Ghap. ISS. )
Vous devez saroir et croire TéritableaieQt que , quand ce jour désiré fut venu que Philippe d'Artevelle dut généralement recorder les nouvelles telles que rapportées avaient été du par* lement de Toumay , toutes gens de la ville de Gand se trairent au marché des v^redis; et fut par «m mercredi au matin. Du peuple qui était là assemblé fut le marché tout plein.
Droit à neuf heures, Philippe d'Artevelle, Piètre du Bois, Piètre de Vintre , François Acreman et les capitaines vinrent; si entrèrent en la balle et montèrent amont Adonc se montra Philippe aux fenêtres « qui commença à parler , et dit : « Bonnes gens de Gand, il est bien voir que, à la prière de très-honorée et haute et noble dame madame de Brabant , et de nos chers et nobles seigneurs monseigneur le duc Aubert, bail de Hainaut, de Hollande etdeZéiande, et demonseigueurrévéque deLiége,un parlement fut assigné et accordé à être à Toumay les jours passés ; et là devait être personnellement monseigneur de Flandre» et l'avait certifié aux dessu8dits,lesquelss'en sont grandement acquittés ; car ils ont là envoyé notablement de leurs plus sages et espéciaux oonsaulx, chevaliers et bourgeois des bonnes villes, eux et nous de par la ville de Gand. Nous et eux fûmes là , et avons été ~ tous les jours attmidans monseigneur de Flandre, qui point n'y est venu ni apparu. Et quand on vit que point n'y venait, ni apparaît, ni envéait, trois chevaliers des trois pays et six bourgeois des bonnes villes se travaillèrent tant pour l'amour de nous que ils plièrent à Bruges, et là trouvèrent monseigneur qui leur fit bonne chère , si comme ils disent , et les ouït volontiers parler. U répondit à leurs paroles > et dit que, pour l'honneur de leurs seigneurs et de sa belle-sœur madame de Brabant , il envolerait de son conseil à Toumay , dedans cinq ou six jours , gens si bien fondés de par lui, qu'ils diraient et remontreraient pleinement son intention et ce que arrestéement il en ferait. Us n'en purent avoir autre réponse. Bien leur suffisit; ils retournèrent. Au jour que monseigneur leur assigna , si vinrent à Toumay , de par lui , le sire de Ramseflies, le sire de Gruthuse, messire Jean
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Tillain eH le prévôt de Harid^ue. Ceux remontrèrent moult bellement le volonté et le certain arrêt de celle guerre, et comment la paix peut être entre monseigneur et la ville de Gand : il veut, et déterrainément il dit y. que autre chose n*en fera , que tout homme de la ville de Gand, excepté les prélats de FÉglise et les religieux, dessus Tâge de quinze ans et dessous l'âge de soixante ans, uolent tous nus en leurs linges robes, nus chefe et nus pieds, et la hartau col vuident de la ville de Gand, et voisent jusques à Douze, et outre eus es plains de Burlesquans; et là trouveront monseigneur de Flandre et ceux que il lui plaira là amener. Et quand il nous verra en ce parti, tous à genoux et mains jointes, criant merci, il aura pitié et compassion de nous, s'il lui plaît. Mais je ne puis voir ni entendre, par la relation de son conseil , que il n'en convienne mourir honteusement^ par punition de justice et de prison , la greigneure partie du peuple qui là sera venu en ce jour. Or, regarde? si vous voulez venir à paix par ce parti. »
Quand Philippe ot parlé, ce fut grand'pitié de voir hommes, femmes et enfants, pleurer et tordre leurs poings , pour Tamour de leurs pères, de leurs frères, de leurs maris et de leurs voisins. Après ce tourment de noise, Philippe d'Artevelle reprit la parole et dit : « Or , paix ! paix !» et on se tut. Si très tôt comme il recommença à parler, il dit : « Bonnes gens de Gand , vous êtes, en celle place, la greigneure partie du peuple de Gand ci assemblés, si avez ouï ce que j'ai dit : si n'y vois autre remède ni pourvéance nulle que brief conseil; car, vous savez comme nous sommes menés et étreints de vivres , et il y a telles trente mille têtes en celle ville qui ne mangèrent de pain , passé à quinze jours. Si nous fout faire de trois choses l'une : la première, si est que nous nous entlouons en celle ville et enterrons toutes nos portes, et nous confessions à nos loyaux pouvoirs , et nous boutons ens es églises et es moustiers , et là mourons confès et repentants, comme gens martyrs de quoi on ne veut avoir nulle pitié. En cel état. Dieu aura merci de nous et de nos âmes; et dira-t-on, partout où les nouvelles en seront ouïes et sçues, que nous sommes morts vaillamment et comme loyaux gens. Ou nous nous mettons tous en tel parti, aue hommes, femmes et
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enfants , allons crier merci , les bars au eol, nus pieds et nus chefs , à monseigneur de Flandre. Il n'a pas le cœur si dur ni à hautain que quand il nous ?erraen tel état, que il ne se doie humilier et amollir, et de son povre peuple il ne doie avoir merci. Et je> tout premier, pour lui ôterde sa félonnie, pré* senterai ma tête; et vueil bien mourir pour Tamour de ceux de Gand. Ou nous élisions, en celle ville, cinq ou six mille hommes des plus aidables et les mieux armés , et le allons quenr hâtivement à Bruges et le combattre. Si nous sommes morts en ce voyage, ce sera honorablement; et aura Dieu {Mtiédenous, et le monde aussi; et dira-t-on que vaillamment et loyaument nous avons soutenu et parmaintenu notre querelle. Et si , en celle bataille, Dieu a pitié de nous , qui anciennement mit puissance en la main de Judith , si comme nos pères le nous recordent, qui occit Olofemes, qui était, dessous Nabuoodonosor, due et maître de sa chevalerie , parquoi les Assiriens furent déconfits, nous serons le plus honoré peuple qui ait régné puis les Romains. Or, regardez laquelle des trois choses vous voulez tenir; car Tune des trois faut-il faire. »
Adonc répondirent ceux qui le plus prochains de lui étaient, et qui le mieux sa parole ouïe avaient: « Ha, cher sire! nous avons tous en Gand grand*fiance en vous que vous nous conseillerez : si nous dites lequel nous ferons. » — « Par ma foi , dit Philippe , je conseille que nous allions tous à main armée devers monseigneur : nous le trouverons à Bruges, et lors, quand il saura notre venue, il istra contre nous et nous combattra; car Torgueil de cils de Bruges qui nous béent et de cils qui sont avecques lui, et lesquels nuit et jour Finforment sur nous, lui conseilleront de nous combattre. Si Dieu ordonne, par sa grâse, que la place nous demeure et que nous déoon- Osions nos ennemis, nous serons recouvrés à toujours mais et les plus honorés gens du monde ; et si nous sommes déconfits, nous mourrons honorablement, et aura Dieu pitié de nous; et parmi tant le demeurant de Gand se passera, et en aura merci le comte notre sire. »
A ces paroles répondirent-ils tous d'une voix : « Nous le vou« Ions, ni autrement ne finierons. »
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Lors répondit Philippe ; « Or, beaux seigneurs , puisque vous êtes en cette volonté, or retournez en vos maisons et appareillez vos armures : car demain , de quelque heure du jour, je vueil que nous partons de Gand et en allons à Bruges, car le séjour ici ne nous est point profitable. Dedans cinq jours nous saurons si nous vivrons à honneur ou nous mourrons à danger; et je envoyerai les connétables des parroches de maison en maison, pour prendre et élire les plus aidables et les mieux armés. »
Comment les Gantois partirent de Gand et cbeminérent Jusques à une lieue de Bruges , attendans leufs ennemis. — ( Chap. \ 54. )
Sur cel état se départirent toutes gens de la ville de Gand, qui en ce parlement avaient été , du marché des vendredis , et retournèrent en leurs maisons : et se appareilla chacun, en droit lui, de ce que à lui appartenait. En tinrent ce mercredi leur ville si close que oncques homme ni femme n'y entra ni n'en issit jusques au jeudi à hfure de relevée, que cils furent tout prêts qui partir devaient. Et furent environ cinq mille hommes et non plus ; et chargèrent environ deux cents chars de canon et d'artillerie , et sept chars seulement de pourvéances , cinq de pain cuit, et deux chars de vins; et tout partout n'en y avait que deux tonneaux, ni rien ne demeurait en la ville. Or, regardez comment ils étaient étreints et menés. Au département et au prendre congé, c'était une grand'pitié de voir cils qui demeuraient et cils qui s'en allaient, et disaient le demeurant: « Bonnes gens, vous véez bien à votre département quelle chose vous laissez derrière, n'ayez nulle espérance de retourner, si ce n'est à votre honneur ; car vous ne trouverez rien ; et sitôt que orrons nouvelles si vous êtes morts ou déconfits, nous bouterons le feu en la ville et nous détruirons nous-mêmes ainsi que gens désespérés. »
Ceux qui s'en allaient disaient, en eux confortant : « De tout * ce que vous dites vous parlez bien ; priez Dieu pour nous; nous avons espoir qu'il nous aidera et vous aussi avant notre retour. »
Ainsi se départirent ces cinq mille hommes de Gand et leurs
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petites pourvéanees, et s*en vinreat ce jeudi loger et gésir à une lieue et demie de Gànd , et n'amendrirent de rien leurs pourvéances, mais se passèrent de ce que ils trouvèrent sur le pays. Le vendredi tout le jour ils cheminèrent, et encore n*atouchèrent de rien à leurs pourvéances; et trouvèrent les fourriers aucune chose sur le pays, dont ils passèrent le jour. Et vinrent ce vendredi loger à une grand'lieue près de Bruges ; et là s'arrêtèrent et prirent place à leur avis pour attendre leurs ennemis. Et avaient au devant de eux un grand flaschier plein d'eau dormante ; de cela se fortiûèrent-ils à l'une des parts et à l'autre lès de leurs charrois; et passèrent ainsi celle nuit
Quand ce vint le samedi au matin, il fit moult bel et moult clair^ car ce fut le jour Sainte-Hélène et le tiers jour du mois de mai ; et ce propre jour sied la fête et la procession de Bruges ; et à ce jour avait là plus de peuple à Bruges , étrangers et autres , pour la cause de la solemnité de la fête et procession, qu'il n'eût en toute l'année. Nouvelles vinrent tout en bâte à Bruges, en disant : <t Vous ne savez quoi? lies Gantois sont venus à notre procession. » Adonc vissiez, en Bruges, grands qiurmures et gens réveiller, et aller de rue en rue, et dire l'un à l'autre : « Et quelle chose attendons-nous que nous ne les allons combattre ? » Quand le comte de Flandre , qui se tenait en son hôtel , en fut informé > si lui vint à grand'merveille, et dit : « Velà folles gens et outr»geux ; la maie meschance les chasse bien ; de toute la compagnie jamais pied ne retournera : or aurons-nous maintenant fin de gue^e. » Adonc ouït le comte sa messe. Et toudis venaient chevaliers de Flandre, de Hainaut et d'Artois, qui le servaient, devers lui, pour savoir quelle chose il voudrait Caire. Ainsi, conMne ils venaient, il les recueillait bellement, et leur disait: « Nous irons combattre ces mécliantsgens. Encore sont- ils vaillants, disait le comte ; ils ont plus cher mourir par épée que par famine. •
Adonc fut conseillé qu'on envolerait trois hommes d'armes chevaucher sur les champs pour aviser le convenant de cils de Gaud, comment ils se tenaient, ni quelle ordonnance ils stvaient. Si y furent du maréchal de Flandre ordonnés trois vaillants hommes d'armes écuyers, pour les aller aviser, Lambert de Lambres,
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Damas de Bassi et Jean de Bourg -, et partirent tous trois de Bruges et prirent les champs, montés sur fleur de coursiers , et chevauchèrent vers leurs ennemis.
Entrementes que ces trois fadsaient ce dont ils étaient chargés, s'ordonnèrent en Bruges toutes manières de gens en très-grand'volonté que pour issir et venir com^ttre les Gantois, desquels je parlerai un petit, et de leur ordonnance.
Ce samedi au matin, Philippe d'Artevelle ordonna que toutes gens se mesissent envers Dieu en dévotion, et que messes fussent ' en plusieurs lieu»chantées , car il y avait là en leur acompagnie des frères religieux; et aussi que chacun se confessât et adressât à son loyal pouvoir ; et se missent en état dû , ainsi que gens qui attendent la grâce et la miséricorde de Dieu. Tout ce fut fait; on célébra en Tost, en sept lieux, messes, et en chacune messe ot sermon , lesquels sermons durèrent plus de heure et demie. Et là leur fut remontré par ces clercs Frères-Mineurs et autres comment ils se figuraient au peuple d'Israël, que le roi Pharaon de Egypte tint longtemps en servitude; et comment depuis, par la grâce de Dieu, ils en furent délivrés et menés enterre de promission par Moyse et Aaron, et le roi Pharaon et les Égyptiens morts et péris. « Ainsi bonnes gens , disaient ces Frères-Précheurs en leurs sermons, ^es-vous tenus en servitude par votre seigneur le comte de Flandre, et vos voisins de Bruges, devant laquelle ville vous êtes tenus et arrêtés, et serez combattus, il n'est mie doute; car vos ennemis en sont en grand'volonté, qui petit admirent votre puissance. Mais ne regardez pas à cela; car Dieu , qui tout peut et sait et connaît , aura merci de vous. Et ne pensez point à chose que vous ayez laissée derrière; car vous savez bien que il n'y a nul recouvrer, si vous êtes déconfits. Vendez-vous bien et vaillamment , et mourez , si mourir convient , honorablement, et ne vous ébahissez point si grand peuple ist de Bruges contre vous , car la victoire n'est pas au plus grand nombre, mais là où Dieu l'envoie et par sa grâce; et trop de fois on a vu par les Machabéens et par les Romains que le petit peu(^e de bcmne volonté , et qui se confiait en la grâce de Notre- Seigneur, déconfisait le grand peuple fier et orgueilleux par leur grand'multitude. Et en celle querelle vous avez bon droit et
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juste cduse par trop de raisons ; si en devez être plus hardis et mieux confortés. »
De telles paroles et de plusieurs autres furent des Frères-Précheurs, ce samedi au matin, les Gantois prêches et admonestés, dont moult ils se contentèrent. Et se accommingèrent les trois parts de Tost, et furent tous en grand'dévotion, et montrèrent tous avoir grand'cremeur à Dieu.
Comment les Gantois étant venus, en tout cinq mille *loger auprès de Bruges , furent envahis pai* le comte et assaillis par les Bruguelins , qui se desroyèrent et leur seigneur; et en tuant et chassant reboutèrent les Gantois leurs ennemis jusques aux portes de Bruges. — ( Chap. 455. )
Après ces messes , tous se mirent ensemble en un mont ; et là monta Philippe d'Artevelie sur un char, pour soi montrer à tous et pour mieux être ouï. Et là de grand sentiment parla. Et leur remontra de point en point le droit que ils pensaient avoir en celle querelle; et comment, par trop de fois, la ville de Gand avait requis et crié merci envers leur seigneur le comte ; et point n'y avaient pu venir sans trop grand'cçnfusion et dommage de ceux de Gand. Or s'étaient-ils si avant traits et venus, que reculer ils ne pouvaient; et aussi au retourner, tout considéré , rien ils ne gagneraient; car nulle chose derrière, fors que povreté et tristesse laissé ils n'avaient. Si ne devait nul penser après Gand» ni à femme ni à enfants que il y eût, fors que tant faire que Thonneur fût leur. Et plusieurs belles paroles leur remontra Philippe d'Artevelle , car moult bien fut enlangagé , et moult bel savait parler ; et bien lui avenait. Et sur la fin de sa parole il leur dit : « Beaux seigneurs, vous véez devant vous toutes vos pourvéances. Si les veuillez bellement départir Tun à l'autre, ainsi comme frères, sans faire nuls, outrages ; car quand elles seront passées , il vous en faut conquerre des nouvelles si vous voulez vivre. »
Aces paroles, s'ordonnèrent-ils moult humblement, et furent les chars déchargés , et les saches de pain données et départies par connétablies, et les deux tonneaux de vin tournés sur les fonds. Là se déjeunèrent- ils de pain et de vin raisonnablement.
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et en orent pour rheurechacunnssez; et se trouvèrent après le déjeuner forts et de bonne volonté , et en bon point, et plus habiles,' et mieux aidants de leurs membres que adonc si ils eussent plus mangé. Quand ce desjeun, dont ils faisaient dîner, fut passé, ils se mirent en ordonnance de bataille, et se quatirent tous entre leurs ribaudeaux (1). Ces ribaudeaux sont brouettes hautes, bandées de fer, à longs picots de fer devant en la pointe, que ils soûlent par usage mener et brouetter avecques eux (2) ; et puis les arroutèrent devant leurs batailles, et là dedans s'encloîrent.
En cel état les virent et trouvèrent les trois chevaucheurs du ^comte qui y furent envoyés pour aviser leur convenant, car ils les approchèrent des! près que jusques à rentrée de leurs ribaudeaux ; ni oncques les Gantois ne s'en murent , et montrèrent par semblant que ils fussent tous réjouis de leur venue.
Or, retournèrent ces coureurs à Bruges devers le comte , et le trouvèrent en son hôtel , et grand'foison de chevaliers qui là étaient en attendant leur revenue pour ouïr nouvelles. Ils rompirent la presse, et vinrent jusques au comte; et puis parlèrent tout haut , car le comte voult que ils fussent ouïs des circonstans qui là étaient , et remontrèrent comment ils avaient chevau« ché si avant, que les Gantois eussent bien trait à eux, si traire voulsissent ; mais tout paisiblement ils les avaient laissés approcher; et comment ils avaient vu les bannières; et comment Is s'étaient respous et quatis entre leurs ribaudeaux. « Et quelle Iquantité de gens, dit le comte, puent-ils bien avoir et être par avis? » Ceux répondirent au plus justement que ils purent, que ils étaient entre cinq et six mille. Adonc dit le comte : « Or tôt faites appareiller toutes gens ; je les vueil aller combattre , ni jamais du jour ne partiront sans être combattus. » A ces paroles sonnèrent trompettes parmi Bruges, et s'armèrent toutes gens
(1) C'eat, dit M. Bocbon, ane espèce de tita canons, machine de gnerre usitée alors. On Tap- (2) Je lis dans an antre mannscrlt ;
pelait colubrina ou ribavdequinus, et elte n Iceux ribaoldeqains sont trois on qaa-
jetait des pierres et des flèches, Pierre Fe- tre petits canons, rangés de front sur
nin^ G Châtelain et Monstrelet se servent hantes charrettes en manière de brouettes
anssi de ce qiot , et disent que ce sont de devant sur denx on quatre roues bandées
petits chariots traînés par un cheval, de fer, atout longs piques de fer devant
et sur lesquels étaient placés denx pe en la pointe. » ( Note de M. Buchm. )
374 CHBOmQUBS
d'amies, et se râssemblèreiit ««r le rnavehé; et maà eonme ils venaient, ils se trayaient et mettaient tcmt^essoi» leiurs bannières , ainsi que par ordonnance et connétablie ils avaîei^ m d*iisage.
Par devant l'hôtel du comte, s'assemb^nent barons, dievaliera et gens d'armes. Quand tout fut appareillé, le comte fut i^prété et s'en vint au marché, et vit grand'foison de peuple rangé et ordonné; dont il se réjouit. Adonc cornmœda-t-il à traire sur les champs. A son commandement nul ne désd)éit, wasàa se partirent tous de la place; et se mirent au chemin par ordminànce, et se trairont sur les champs, premik<ement fj/ma de pied, et les gens d'armes à cheval suivirent après.
Au vider de la ville de Bruges, c'était grand'plaisir du voir; car bien étaient quarante mille têtes armées. £t ainsi tout ordonnément à pied et à cheval ils s'en vinrent assez près du lieu où les Gantois étaient, et là s'arrêtèrent. A celle beure^ quand le comte de Flandre et ses gens vinrent, il était haute remontée, et le soleil s'en allait tout juis. Bi^ était qui disait au comte : « Sire, vousvéez vos ennemis; ils ne sont au regard de nous que une poignée de gens ; ils ne puent fuir : ne les combattez meshuy ; attendez jusques à demain que lejourvenra sur nous* Si verrons mieux quelle chose nous devrons faire; et si seront plus affaiblis , car ils n'ont rien que manger. » Le comte s'accordait assez à ce conseil, et eût volontiers vu que ob eût ainsi fait; mais ceux de Bruges, par grand orgueil, toient û chauds et si hâtés de eux combattre, que ils ne voulaient nullement attendre, et disaient que tantôt les auraient déconfits , ^ puis retourne* raient en leur ville. Nonobstant ordonnance de gens d'armes, car le comte ea avait là grand'foison , plus de huit cents lances, chevaliers et écuyers, ceux de Bruges approchèrent, et commen* Gèrent tout de pied à traire et à jeter des canons. £t tournèrent autour de ce flaschier , et mirent à ceux de Bruges le soleil en l'œil, qui moult les greva; et entrèrent en eux, en écriant: « Gand! »
Sitôt que ceux .de JBruges ouïrent la voix de ceux de Gand et les canons descliquer , et que ils les virent venir de ficont pour eux assaillir âprem^t, comme lâches gens et pleins de faux
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et mautais «Murage et convenant^ ils s^ouvrijrent tous, et laisséreot les Gantois entrer en eux sans d^eiKe, et j^èrent leurs bâtons jus , et toumôrent le dos.
Les Gantois , qui étaient forts et aenrés , et ifaà connurent lûeu que leursennemi^étaieiitdéconfits, conmencèr^t à abattre et à ruer jus devaoxt eux à deux côtés , et à tuer gens , et toujours à aller devant eux, sans point desrouter, et le bon pas; et à crier: t Gandl Gand! • et à dire oitre eux : « Avant! avant! Suivons ehaudemeot nos ennemis; ils sont déconfits, etentrons en Bruges avec eux : Dieu nous a ce jour r^ardés en pitié. • Et ainsi firentils tous; ils poursuivirent ceux de Bruges âprement ; et là où ils les acoBSttivaient, ils les abattaient etoeciaient , ou sur eux ils passaient, car point n'arrêtaient , ni de leur chemin ils naissaient ; et ceux de Bruges , ainsi que gens déconfits , fuyaient. Si vous dis que en celle diasse il en y ot moult de .morts, xie mesbaignés etd'abbattus; car entre eux point de défense ils n'avaient, ni oncques si méchmxts gens ne furent que ceux de Bruges étaient, ni qui plus lâchement et reeréamment se maintinrent, selon le grand bobant que au venir sur les champs fait ils avaient Et veulent les aucuns dire et supposer par imagination que il y avait trahison , et les autres disent que non ot , fors po^ vre défense et infortune qui chut sur eux.
Quand le comte^e Flandre et les gens é*armes qui étaient sur les champs virent le povre arroy de ceux de Bruges , et comment de eux-mêmes ils s'étaient déconfits, oi point de recouvrer ils n'y véûent, car chacun qui mieux mieux fuyait devant les Gantois, si furent tous ébahis et épouvantés de eux-ménies^ et se commencèr^t aussi à dérouter et à sauver, et à fiiir Fun çà , l'autre là. Il est bien voir que si il& eussent point vu de bon convenant ni d'arrêt de retour à ceux de Bruges sur ceux de Gand , ils eussait bien fût aucun fait d'armes eteosoigné les Gantois; parquoi espoir ils se fussent recouvrés. Mais, nennil; ils n'en véaiait point, mais s'enfuyaient vers Bruges qui mieux mieux : ni le fils n'attendait point le père , ni le père l'enfant. Adonc se desroutèrent aussi ces gens d'armes et ne tinrent point d'arroi , et n'eurent les plusieurs talent de traire vers Bru es; car la foule et la presse était si très-graùde sur les champs et sur le
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chemin, en venant à Bruges, que grand hideur était à voir, et de ouïr les navrés et les blessés plaindre et crier, et les Gantois aux talons de ceux de Bruges crier : « Gand ! Gand ! » et abattre gens et passer outre saps arrêter (1).
Le plus de ces gens d'armes ne se fiassent jamais boutés en ce péril : mémement le comte fut conseillé de retraire vers Bruges et de entrer des premiers en la porte, et de faire garder la porte ou clorre, parquoi les Gantois ne Tefiforçassent et fussent seigneurs 4e Bruges. Le comte de Flandre , qui ne véait point de recouvrer de ses gens sur les champs, et que chacun fuyait , et que jà était toute noire nuit, crut ce consdl et prit ce chemin, et fit sa bannière chevaucher devant lui; et chevaucha tant que il vint à Bruges, et entra en la porte aucques des premiers, espoir lui quarantième, ni à plus ne se trouva-t-il. Adonc ordonnat-il gens pour garder la porte et pour clorre, si les Gantois venaient; et puis chevaucha le comte vers son hôtel; et envoya par toute la ville gens , et fit commandement que chacun , sur la tête à perdre , se trait sur le marché. L'intention du comte était telle que de recouvrer la ville par ce parti; mais non fit, si comme je vous recorderai en suivant.
Comment le comte Louis de Flandre, coldant garder Bmges contre les Gantois , fut en grand péril ; et comment le comte se esseula. — (Chap. 156.)
Entrementes que le comte était en son hôtel , et que il envoyait les clers des doyens des métiers de rue en rue, pour faire tous hommes traire sur le marché et garder la ville, les Gantois, qui poursuivaient âprement leurs ennemis, vinrent de bon pas et entrèrent en la ville de Bruges avecques ceux de la ville proprement: et le premier chemin que jls firent, sans retourner çà ni là, ils s'en allèrent sur le marché tout droit, et là se rangèrent et s'arrêtèrent. Messire Robert Mareschaut , un chevalier du comte, avait été envoyé à la porte pour savoir commet on
(I)C«tteaction,ditM.VoiiiB,8epa«sa de l'endroit; et la barrière qai,d'Bii
dans la bruyère dite de Beyerholt , in- côté , sert de clôtare à la bruyère , ae
curporée aujoard'hai dans la commune nomme encore la barrière de sang (tfe
d'UEdelem. La tradition s'en est con- Keel Hekken. ) •ervèc dans le souvenir des habitants
s'y maintenait, entrementes que le comte faisait son mandement pour aider recouvrer la ville ; mais il trouva que la porte était volée hors des gonds, et que les Gantois en étaient maîtres ; et proprement il trouva de ceux de Bruges qui là étaient, qui lui dirent : « Robert, Robert, retournez, et vous sauvez si vous pouvez ; car la ville est conquise de ceux de Gand. » Adonc retourna le chevalier au plus tôt qu'il put devers le comte > qui se partait de son hôtel tout à cheval , et grand* foison de fallots devant lui, et s'en venait sur le marché : si lui d||t le chevalier ces nouvelles. Nonobstant ce, le comte, qui voulait tout recouvrer , s'en vint sur le marché ; et si comme il y entrait à grand'foison de fallots, en écriant, « Flandre! au Lyon, au comte! » ceux qui étaient à son frein et devant lui regardèrent, et virent que toute la place était chargée de Gantois. Si lui dirent : « Monseigneur, pour Dieu retournez! Si vous allez plus avant, vous êtes mort ou pris de vos ennemis au mieux venir ; car ils sont tous rangés sur le marché , et vous attendent. » Et ceux lui disaient voir ; car les Gantois disaient jà , si très tôt que ils virent naître de une ruelle les fallots : « Véez-ci monseigneur, véez-ci le comte ; il vient entre nos mains. » Et avait dit Philippe d'Artevelle et fait dire de rang en rang : « Si le comte vient sur nous , gardez-vous bien que nul ne lui fasse mal ; car nous l'emmènerons vif et en santé à Gand; et là aurons-nous paix à notre volonté. » Le comte , qui venait et qui cuidait tout recouvrer, encontra assez près de la place, où les Gantois étaient tous rangés, de ses gens, qui lui dirent : * Ha, monseigneur ! n'allez plus avant; car les Gantois sont seigneurs du marché et de la ville; et si vous entrez au marché , vous êtes mort. Et encore en êtes-vous en aventure; car jà vont grand'foison de Gantois de rue en rue, querant leurs ennemis ; et ont mêmement de ceux de Bruges assez en leur compagnie , qui les mènent d'hôtel en hôtel querre ceux que ils veulent avoir ; et êtes tout ensoigné de vous sauver : ni par nulle des portes vous ne pouvez issir ni partir que vous ne soyez ou mort ou pris; car les Gantois en sont seigneurs : ni à votre hôtel vous ne pouvez retourner; car ils y vont une grand'route de Gantois. »
Quand le comte entendit ces nouvelles , si lui furent très-du-
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res ; et bien y ot raison , et se commença grandement à ébahir, et à imaginer le péril où il se véait. Si crut conseil de non aller plus avant et de lui sauver s'il pouvait ; et fut tantôt de soi-même conseillé. Il fit éteindre tous les Mots qui là étaient, et dit à ceux qui de lès lui étaient : « Je vois biea que il n'y a point de recouvrer; je donne congé à tout homme, et que chacun se sauve qui peut ou sait ! » Ainsi comme il ordonna il ait fadt : les fallots furent éteints et jetés parmi les rues, et tantôt s'espardirent ceux qui là étaient. Le comte se tourna en une ruelle, et là se fit désarmer par un sien variet , et jeter toutes ses armures à val, et vêtit la houppelande de son variet, et puis lui dit : c Va-t'en ton chemin et te sauves, si tu ^es. Aie bonne bouche : si tu esehiés es mains de mes ennemis et on te demande de moi, garde-toi que tu n'en dises rien. >» Cil répondit : « Monseigneur, pour mourir non ferai-je. » Ainsi demeura le comte de Flandre tout seul; et pouvait adonc dire que il se trouvait en grand péril et en grand'aventure; car si à celle heure par aucune infortunité il fût échu es mains des routiers ^ui aval Bruges allaient, et qui les maisons cherchaient et les amis du comte occiaient, ou au marché les amewaient , et là tantôt devant Philippe d'Artevelle et les capitaines ils étaient morts et écerveUés , sans nul moyen ni remède il eût été mort. Si fut Dieu proprement pour lui, quand de ce péril il le délivra et sauva; car oncques en si grand péril en devant n'avait été, ni ne fiit depuis, si comme je vous recorderai présentement.
Comment le comte Louis de Waiidre ftit préscinré d»nn grand péril enta maison d'une povre femme à Bruges, qia bonne lui fut. — (Chap. 137. )
Tant se démena à celle heure, environ mie nuit ou un peu outre , le comte de Flandre par rues et par ruelles, que il le convint entrer dedans aucun hôtel, autrement il eût été trouvé et pris des routiers de Gand, et de Bruges aussi, qui parmi la ville l'allaient incessamment cherchant. Et entra en l'hôtel d'une povre femme. Ce n'était pas hôtel de seigneur, de salles, de chambres ni de palais; mais une povre maisonnelle enfufïTée, aussi noire que airement pour la fiinjée des tourbes qui
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s'y ardaient; et n*y avait en celle maison fors le bouge devant, et une povre couste de vielle toile enfumée poin^estuper le feu ; et par-dessus un povre solier auquel on montait par une échelle de sept échelons : en ce solier avait un povre litteron, ou les enfants de la povre femme gissaient.
Quand le comte fut tout tremUant et tout ébahi entré en celle maison,!! ditàla femme, qui était tout effréée : « Femme, sauvemoi , je suis ton sire le comte de Flandre : mais maintenant me fautmussier; car mes ennemis me chassent ; et du bien que tu me feras je te rendrai le guerredon. » (ja povre femme le reconnut assez ; car elle avait été par plusieurs fois à l'aumône à sa porte :si l'avait vu aller et venir, ainsi que un seigneur va en ses déduits ; et fut tantôt avisée de répondre , dont Dieu aida le comte ; car elle ne pouvait si peu détrier que on eût trouve le comte devant le feu parlant à elle : « Sire^ montez à mont en ce solier, et vous boutez dessous un lit où mes enfants dorment. » Il le fit; et entrementes la femme s'ensoigna entour le feu et à un autre petit enfant qui gissait en un repos.
Le comte de Flandre entra en ce solier, et se bouta au plus bellement et souef que il put entre la couste et le féure de ce pauvre litteron , et là se quatit et fit le petit ; et faire lui convenait
£t véez-ci ces routiers de Gand qui routaient , qui entrèrent en la maison de celle povre femme , et avaient , ce disaient les aucuns de leur route , vu entrer un homme dedans. Ils trouvant celle povre femme séant à son feu, qui tenait son enfant. Tantôt ils lui demandèrent : « Femme, où est un homme que nous avons vu entrer céans et puis l'huis reclorre ?» — « Par ma foi ! dit-elle , je ne vis huy de celle nuit homme entrer céans ; mais j'en issis n'a pas grandement, et jetai un petit d'eau et puis reclouy mon huis , ni je ne le saurais où mussier. Vous véez tous les aisements de céans ; véez là mou lit , et là sus gissent mes enfants. »
Adonc prit l'un de eux une chandelle, et monta à mont sur l'échelle; et bouta la tête au solier , et n'y vit autre chose que ce povre litteron des enfants qui dormaient. Si regarda bien partout haut et bas. Adonc dit-il à ses compagnons: « Allons, allons!
Dous perdons le plus pour le moins; la pbvre femme dit voir : il n'y a âme , fors elle et ses enfants. »
A ces paroles, issirent-ils hors de Thôtel de la femme, et s'en allèrent router autre part. Oncques puis nul n'y entra qui y vouisist mal faire.
Toutes ces paroles avait ouïes le comte de Flandre, qui était couché et quati en ce povre litteron. Si pouvez imaginer que il fut adoncen grand effroi de sa vie. Quelle chose pouvait-il lors dire, penser ni imaginer, quand matin il pouvait bien dire : « Je suis un des grands princes chrétiens du monde ; >» et la nuit ensuivant il se trouvait en celle petitesse? Il pouvait bien dire et imaginer que les fortunes de ce monde ne sont pas trop estables. Encore grand heur pour lui quand il en put issir sauve sa vie : toutefois celle dure et périlleuse aventure lui devait bien être un grand mirouer et dobst être toute sa vie. Nous lairons le comte de Flandre en ce partiel parlerons de ceux de Bruges, et comment les Gantois persévérèrent.
Comment ceux de Gand firent grands murdres et dérobements en Drages ; et comment ils répourvéirent lear ville de vivres, qu*ils prirent au Dam et à rÉcluse. — ( Chap. 158. )
François Acreman était l'un des plus grands capitaines des routiers, et envoyé de par Philippe d'Artevelle et Piètre du Bois pour cerchier et router la ville de Bruges : et Us gardaient le marché , et le gardèrent toute la nuit et à lendemain , jusques à tant que ils se virent tous seigneurs de la ville. Bien était défendu à ces routiers que ils ne portassent nul dommage ni nul contraire aux marchands et bonnes gens étrangers qui , pour ce temps^ étaient à Bruges; car ils n'avaient quefaire de comparer leur guerre. Ce commandement fut assez bien gardé , ni oncques François ni sa route ne firent mal ni dommage à nul homme étrange. La vindication était sçue et jetée des Gantois sur les quatre métiers de Bruges, coulettiers, virriers^ bouchers et poissonniers , à tous occire quants que on en trouverait , sans nul déporter^ pourtant que ils avaient été de la faveur du comte, et devant Audenarde et ailleurs. On allait par ces hôtels querre
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œs bonnes gens ; et partout où ils étaient trouva ils étaient nK)rts sans merci. Celle nuit en y ot des occis plus de douze cents , que uns que autres , et faits plusieurs autres murdres , larcins et maufaits qui point ne vinrent en connaissance ; et moult de maisons et de femmes robées et pillées, violées et détruites, et des coffres effondrés, et tant fait que les plus po^ vres de Gand furent tous riches.
Le dimanche au matin, à jsept heures, vinrent les joyeuses nouvelles en la ville de Gand , que leurs gens avaient déconfit le comte et sa chevalerie et ceux de Bruges ; et étaient par conquét seigneurs et maîtres de Bruges. Vous pouvez bien croire et savoir que à ces nouvelles, à Gand, ce fut un peuple réjoui, qui en grands trances et tribulation avait été ; et firent par les églises . plusieurs processions et dévots oblations en louant Dieu qui les avait regardés en pitié, et tellement reconfortés que envoyé victoire à leurs gens. Plus venait le jour a^nt, et plus leur venaient bonnes nouvelles ; et étaient si trespercés de joie, que ils ne savaient auquel Bitendre. Et je le dis pourtant que si le sire de Harselles, qui demeuré était à Gand, eût pris, ce diiçanche ou le hindi en suivant, trois ou quatre mille hommes d'armes, et si s'en fût venu en Audenarde, il eût eu la ville à sa volonté ; car ceux d'Audenarde furent si ébahis quand ces nouvelles leur vinrent, que à peine, pour la paour de ceux de Gand, que ils vidaient leur ville pour aHer tenir les bois , ou eux retraire en sauveté en Hainaut ou ailleurs , et en furent tous appareillés. Mais quand ils virent que ceux de Gand ne venaient point et que nulles nouvelles n'en avaient, ils recueillirent courage et confort en eux, et aussi trois chevaliers qui là étaient qui s'y boutèrent : raessire JeanBemage, messire Thierry d'Olbaing et messire Florensde HeuUes. Ces trois chevaliers gardèrent, confortèrent et conseillèrent les gens d'Audenarde jusques à tant que messire Daniaulx de Hallevyn y vint depuis , qui y fut envoyé de par le comte, ainsi que je vous recorderai quand je serai venu jusques à là.
Oncques gens qui sont au-dessus de leurs ennemis , ainsi que ceux de Gand furent adonc de ceux de Bruges, ne se portèrent ni passèrent plus bellement de ville que ceux de Gand
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firent de çeu^ de Bruges ; car oncques Ils ne firent mal à nul homme de menu peuple ou de métier, si il n'était trop vilaine* ment aeedsé.
Quand Philippe d'Artevelle, Piètre du Bois et les capitaines de Gand se virent tout au-dessus de la dite ville de Bruges, et que tout était eh leur commandement et obéissance, on fit un ban de par Philippe d'Artevelle et Piètre du Bois et les bonnes gens de Gand, que, sur la tête, tontes manières de gens se traïssent en leurs hôtels , et que nul ne pillât ni efforçât maison, ni prensist rien de Tautrui s'il ne le payait; et que nul ne se logeât au logement d'autrui , et que nul n'émût mêlée ni débat sans commandement ; et tout sur la tête. Adone fut demandé si on savait que le comte était devenu. Les aucuns disaient qu'il était issu de la ville dès le samedi ; et les autres disaient que encore était-il à Bruges , et respous quelque part où on le pourrait trouver. Les capitaines de Gand n'en firent compte; car ils étaient si réjouis de la victoire que ils avaient, et de ce que au-dessus de leurs ennemis se véaient , que ils n'accomptaient mais rien à comte ni à baron ni à chevalier qui fût en Flandre ; et se tenaient si grands, que tout viendrait , se disaient-ils , en leur obéissance. £t regardèrent Philippe d'Artevelle et Piètre du Bois que, quand ils se départirent de la ville de Cîsmd, ils l'avaient laissée si dégarnie et dépourvue de tous vivres tant que de vins et de blés il n'y avait rien : si envoyèrent tantôt une quantité de leurs gens au Dam et à l'Écluse , pour être sei* gneurs de ces villes et des pourvéances qui dedans étaient, et repourvoir la ville de Gand.
Quand ceux qui envoyés y furent vinrent au Dam , on leur ouvrit les portes; et furent tantôt la ville et les pourvéances mises en leur commandement. Adonc furent traits hors de ces beaux celliers au Dam tous les vins qui là étaient , de Poitou , de Gascogne , de la Rochelle et des lointaines marches , plus de six mille tonneaux, et mis à voitures et à nefs, et envoyés à Gand par chars, et par la rivière que on dit la Liève. Et puis passèrent ces Gantois outre et s'en vinrent à l'Écluse, laquelle ville se ouvrit contre eux, et se mit en leur obéissance; et là trouvèrent-ils grand'foiçon de blés et de farines «u tonneaux,
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en nefe et en greniers, de marchans étranges. Tbut tut priisi et rais en voiture et envoyé à Gand , tant par char comme par eau. Ainsi fut la ville de Gand rafreschie et repourvue et délivrée de misère, par la grâce de Dieu. Autrement ne fut-ce pas. Et bien en dobt aux Gantois souvenir, que Dieu leur avait aidé pleinement, quand cinq mille hommes, tous affamés, avaient déconfit, devant leurs maisons, quarante mille hommes. Or se gardent de eux enorgueillir et leurs capitaines aussi ; mais non feront : ils s*enoi^eilliront tellement, que Dieu se courroucera et leur remontrera leur orgueil avant que l'année soit hors , si comme vous orrez recorder en l'histoire plus avant , et pour donner exemple à toutes autres gens.
Gomment le comte Louis de Flandre échappa horsdeDrages, et chemina à pied vers Lille ; et comment en moult de lieux op murmurait sur son fait. — (Chap. 139.)
Je fus adoncques informé, et je le veuil bien croire, que le dimanche à la nuit le comte de Flandre issit hors de la ville de Bruges; la manière, je ne le sais pas , ni aussi si on lui fît voie aucune aux portes; je crois bien que ouil ; mais il issit tout seul et à pied , vêtu de une povre et simple hoppelande. Quand il se trouva aux champs, il fut tout réjoui; et pouvait bien dire qu'il était issu de grand péril. Et commença à cheminer à l'aventure , et s'en vint dessous un buisson pour aviser quel chemin il tiendrait; car pas ne connaissait le pays ni les chemins, ni oncques à pied ne les avait allés. Ainsi que il était dessous le buisson et là quati , il entendit et ouït parler un homme; et c'était un sien chevalier qui avait épousé une sienne fille bâtarde, et le nommait-on messire Robert Mareschaulx. Le comte le reconnut au parler. Si lui dit en passant : « Robert , es-tu là? » — « Ouil, monseigneur, dit le chevalier, qui tantôt le reconnut au parler ; vous m'avez fait huy beaucoup de peine à cerchier autour de Rruges ; comment en êtes- vous issu .> » — « Allons , allons , dit le comte, Robin, il n'est pas maintenant temps de ici recorder ses aventures ; fais tant que je puisse avoir un cheval ; car je suis jà lassé daller à pied ; et prends le che-
min de Lille , si tu le sces. » — « Monseigneur, dit messire Robert, ouil , je le sais bien. »
Adonc cheminèrent-ils celle nuit et lendemain jusques à prime , ainçois que ils pussent recouvrer un cheval , et le premier que le comte ot, ce fut une juuient que ils trouvèrent chez un prud'homme eu un village. Si -monta le comte sus, sans selle et sans pannel, et vint ainsi ce lundi au soir, et se bouta par les champs au chastel de Lille. £t là s'en retournaient la greigneur partie des chevaliers qui étaient échappés de la bataille de Bruges , et s'étaient sauvés au mieux qu'ils avaient pu , les aucuns à pied et les autres à cheval. Et tous ne tinrent mie ce chemin; et s'en allèrent les aucuns par mer en Hollande et en Zéjande , et ^à se tinrent-ils tant qu'ils ouïrent nouvelles autres. Messire Guy de Ghistelles arriva à bon port; car il trouva en Zélande, en une de ses villes, le comte Guy de Blois qui lui fit bonne chère, et lui départit largement de ses biens pour lui remonter et remettre en état , et le retint de lès lui tant que il y volt demeurer. Ainsi étaient les desbaretés reconfortés par les seigneurs de là où ils se trayaient, qui en avaient pitié; et c'était raison, car noblesse et gentillesse doivent être aidées et conseillées^ par gentillesse.
Les nouvelles s'espardirent par trop de lieux et de pays de la déconfiture de ceux de Bruges et du comte leur seigneur, comment les Gantois les avaient déconfits. Si en étaient plusieurs manières de gens réjouis et principalement communautés. Tous ceux des bonnes villes de Flandre et de l'évéché de Liège en étaient si lies , que il semblait proprement que la besogne fût leur. Aussi fiirent ceux de Rouen et de Paris , si pleinement ils en osassent parler.
Quand pape Clément en ot les nouvelles , il pensa un petit , et puis dit que cette déconfiture avait été une verge de Dieu pour donner exemple au comte , et que il lui envoyait cette tribulation pour la cause de ce que il était rebelle à ses opinions. Aucuns autres grands seigneurs disaient, en France et ailleurs, que le comte ne faisait que un petit à plaindre si il avait à porter et à souffrir; car il était si présomptueux, que il ne prisait ni aimait nul seigneur voisin que il eut , ni roi de France ni
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autre, si il ne lui venait bien à point ; pourquoi ils le plaignaient moins de ses persécutions. Ainsi advint, et que le vocable soit voir que on dit que : à celui à qui il meschiet, chacun lui mésoffre. Par espécial ceux de la ville de Louvain furent trop réjouis de la victoire des Gantois et de l'ennui du comte ; car ils étaient en différend et en dur parti envers le duc Wincelant de Brabant leur seigneur, qui les voulait guerroyer et abattre leurs portes , mais or se tiendrait-il mieux un petit en paix. Et disaient ainsi en la ville de Louvain : « Si Gand nous était aussi prochaine, sans quelque entre deux, comme Bruxelles est, nous serions tous un, eux avec nous et nous avecques eux. » De toutes leurs devises et paroles étaient informés le duc de Brabant et la duchesse ; mais il leur convenait clignçr lesyeuxet baisser les têtes, car pas n'était hçure de parler.
Comment Philippe d*Artevelle et les Gantois mirent la ville de Bruges et la plupart de Flandre en leur obéissance. — (Chap. 160. )
Ceux de Gand , eux étant maîtres et obéis entièrement à Bruges , y firent moult de nouvelletés. Avisèrent que ils abattraient au lès devers eux deux portes et les murs, et feraient remplir les fossés , afin que ceux de Bruges ne fussent jamais rebelles envers eux ; et quand ils s'en partiraient, ils emmèneraient cinq cents hommes , bourgeois de Bruges des plus notables , avec eux en la ville de Gand; par quoi ils fussent tenus en plus grand cremeur et subjection.
Ëntrementes que ces capitaines se tenaient à Bruges , et que ils faisaient abattre portes et murs, et remplir les fossés, ils envoyèrent à Ypre, à Courtray , à Berghes, à Cassel, à Pourpringhes , à Bourbourch, et par toutes les villes et chastelleries de Flandre sur la marine, et au Franc de Bruges,^que tous vinssent à obéissance à eux, et leur apportassent ou envoyassent les clefs des villes et des chasteaux , en remontrant service, à Bruges. Tous obéirent^ ni nul ne osa adonc contester : et vinrent tous à obéissance à Bruges , à Philippe d'Artevelle et à Piètre du Bois. Ces deux se nommaient et escrisaient souverains capitaines de tous , et par espécial Philippe d'Artevelle. Cil était qui
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le plas aVant s'ensoignait et se chargeait des besognes de Flandre ; et tant que il fut à Bruges, il tint état de prince , car tous les jours ,• par ses ménestrels , Il faisait sonner et corner devant son hôtel à ses dîners et à ses soupers , et se faisait servir en vaisselle couverte d'argent , ainsi comme si il fût comte de Flandre; et bien pouvait tenir cd état, car il avait toute la vaisselle du comte , d'or et d'argent , et tous les joyaux , chambres et sommiers qui avaient été trouvés en Thôtel du comte à Bruges; ni rien on ne avait sauvé. Encore fut envoyée une route de Gantois à Maie, un très-bel hôtel du comte , à demie lieue de Bruges. Ceux qui y allèrent y firent moult de desroys , car ils dérompirent tout l'hôtel, et abattirent et effrondrèrent les fonts où le comte avait été baptisé ; et mirent à voitures, sur chars, tout le bien , or et argent et joyaux , et envoyèrent tout à Gand.
Le terme de quinze jours avait allans et venans de Gand à Bruges et de Bruges à Gand, tous les jours charriant, deux cents chars qui menaient or^ argent, vaisselle, draps, pennes, et toutes richesses prises et levées à Bruges , de Bruges à Gand : ni du grand conquét et pillage que Philippe d'Artevelle et les Gantois firent là, en celle prise de Bruges, à peine le pourrait-on priser ni estimer, tant y orent-ils grand profit.
Quand ceux de Gand eurent fait tout leur bon vouloir de la ville de Bruges , ils envoyèrent de la ville de Bruges à Gand cinq cents bourçeois des plus notables pour là demeurer en cause d'ôtagerie, et François Acreman et Piètre de Vintre, et mille de leurs hommes, les envoyèrent; et demeura Piètre du Bois, capitaine de Bruges, tant que ces portes, ées mur^ et ces fossés, fussent mis à uni. Et adonc se départit Philippe d'Artevelle à quatre mille hommes et prit le chemin de Ypre , et fit tant que il y parvint. Toute manière de gens issirent au-devant de lui, et le recueillirent aussi honorablement comme si ce fût leur seigneur naturel qui vint premièrement à seigneurie, et se mirent tous en son obéissance. Et renouvela mayeurs et échevins , et fit toute nouvelle loi ; et là vinrent ceux des chastelleries de outre Ypre, de Cassel , de Berghes, de Bourbourch , de Furnes et de Pourpringhes, qui se mirent en son obéissance, et jurèrent foi et loyauté à tenir ainsi comme à leur seigneur le comte de Flandre.
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£1 quand il ot ainsi exploité , et que il ot de tous Tassurauoe, et il ot séjourné à Ypre huit Jours, il 8*en partit et s'en vint à Ck)urtray, où il fut aussi reçu à grand'joie ; et se y tint cinq jours. Et envoya ses lettres et ses messages à la ville d*Audenarde , en leur mandant que ils vinssent devers lui en obéissance ; et que trop y avaient mis, quand ils véaient que tout le pays se tournait avecques ceux de Gand, et ils demeuraient derrière; et que si ce ne faisaient, ils se pouvaient bien vanter que temprement ils auraient le siège ; et que jamais ne se partirait du siège si aurait la ville , el là mettrait à uni et à Tépée tout ce que ils trouveraient dedans.
Les sympathies de Froissart, nous n'avoas pas besoin de le dire, ne sont pas pour les Flamands. Il n'a pas même, pour Artevelde tout-puissant et victorieux, un peu de cette estime banale qu'il accorde si aisément au moindre chevalier. Il essaye, en plusieurs endroits, de jeter le ridicule sur l'ennemi de toute seigneurie et de toute gentillesse. « // n'était mie bien subtil à faire guerre ni siège, car de sa jeunesse il n'y avait élé point nourri \ mais de pécher à la verge aux poissons en la riçière de i Escaut -et du Lis : de cela faire atniit-il été grand coutumier (i). Artevelde cependant avait fait «reuve jusqu'alors, dans les circonstances les plus graves , d'une grande habileté. Si le jour où les Gantois le choisirent pour chef, il n avait pas encore, comme on dit aujourd'hui , l'expérience des affaires, il Tacquit promptement. Pour se préserver contre cette multitude mobile qui envahissait chaque jour les places de Gand et qui avait tué son père, pour la gouverner à son gré, il lui fallut, dès le principe, autant de pruaence que d'énergie.
Après la grande défaite éprouvée par Louis de Maie et les Brugeois, il redoubla d'activité. Il devait alors, tout en continuant la guerre contre les sdgneurs ou les bourgeois qui tenaient le parti du comte , rattacher à Gîmd , par un lien indissoluble, les villes qui de gré ou de force avaient embrassé la cause de la révolution. Ainsi, au moment méoie où il assiégeait Aiidenarde, il surveillait Bruges, où la haute bourgeoisie, quoique décimée, pouvait encore reprendre son ancienne influence. Il pratiquait en même temps , par ses émissaires , les villes du Brabant et du Hainaut; et peut-être même il incitait et encourageait, par de secrets messages , les bourgeois qui se révoltèrent alors dans les principales villes de la France. Il faut ajouter ici que Philippe d' Artevelde , dans ses généreux et patriotiques desseins, fut puissamment secondé par Ackerman , homme de grande résolution , et surtout par Pierre du Bois, qui combattit jusqu'à la fin avec une inébranlable constance pour les droits et les libertés de la Flandre.
(l)€hroDiqaefl, liv. Il, cbap 165.
'Cène fut qu'au dernier instant, lorsque le roi de Franee,qni n'était plus le sage Charles y, mais. un enfant, eut refusé sa médiation et promis assistance au comte Louis, que Philippe d'Arteveide se tourna vers l'Angleten'e.
Comment les Flamands maintenaient leur siège devant Audenarde ; et comment Philippe d'Artevelle se contenait avec les Anglais. — (Gbap. 165.)
Philippe d'Artevelle , quoiqu'il lui fût bien avenu en son commencement de la bataille de Bruges, que il eût eu cette grâce ei cette fortune de déconfire le comte et cils de Bruges, n'était mie bien subtil à faire guerre ni sièges, car de sa jeunesse il n'y avaii été point nourri ; mais de pécher à la verge aux poissons en la rivière de l'Escaut et du Lys : de cela faire avait-il été grand coutumier ; et bien le montra, lui étant devant Audenarde. Car oncques ne sçut la ville asseoir, et cuidait bien , par grandeur et préfloinption qui était en lui, que cils d' Audenarde se dussent de fait venir rendre à lui. Mais ils n'en avaient nulle volonté, ainçois se portèrent comme très-vaillants gens. Et faisaient souvent de belles issues , et venaient escarmoucher aux barrières à ces Flamands ; et en occiaientet en meshaignaient, et puis se retrayaient en leur ville sans dommage ; et de ces appertises, issues et envaies, Lambert de Lambres et Tristan son frère, et le siredeLieuregben, en avaient grand'renommée. Les Flamands regardèrent que les fossés d'Audenarde étaient larges et remplis d'eau ; si ne tes pouvait-on approcher pour assaillir, fors à grand'peine. Si fut conseillé entre eux qu*ils assembleraient sur les fossés grànd'foison de fagots et d'estrain pour remplir les fossés, pour venir jusques aux murs et combattre à eux main à main. Ainsi, comme il fut ordonné il fut fait; on alla aux bois lointains et prochains, et eommença-t-on à fagoter à grand' plenté, et apporter et acarger sur les fossés, et là faire moies pour plus ébahir cils de la garnison. Mais les compagnons n'en faisaient compte, et disaient que si trahison ne courait entre eux de cils de la ville, ils n'avaient garde de siège que ils vissent ni de leurs engins. Et pourtant messire Daniel de Hallewyn, qui capitaine en était, pour lui ôter de .toutes ces doutes était si au-dessus de cils de la ville, nuit et
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jour, que ils n'avaient puissance, ordonnance, ni regard nu^sur eux ; et n'osait nul homme de la nation d'Audenarde^ nuit ni jour, aller sur les murs de la ville sans compagnie des soudoyers étrangers ; autrement, qui y fût trouvé il était de correction au point de perdre la tête.
Ainsi se tint là le siège tout le temps; et étaient les Flamands moult au large de vivres en leur ost , qui leur venaient par terre, par mer et par rivières; car ils étaient seigneurs de tout le pays de Flandre. Et avaient ouvert et appareillé les pays de Hollande, de Zélande, deBrabant, et aussi une partie de Hainaut; car toujours^en larrecin, pour la convoitise de gagner, leur menaient en leur ost assez de vivres. Ce Philippe d'Artevelle avait le courage plus anglais que français ; et eût volontiers vu que ils fussent aherset aUiés avecques le roi d'Angleterre et les Anglais; parquoi, si le roi de France ni le duc de Bourgogne venaient sur eux k main armée pour recouvrer le pays, ils en fussent aidés. Et jà avait Philippe d' Artevelle, en son ost, deux cents archers d'Angletecre, lesquels s'étaient emblés de leurs garnisons de Calais, et là venus pour gagner; desquels archers ils avaient grand'joie ; et étaient cils payés toutes les semaines.
Comment Philippe d' Artevelle, étant à siège devant Audenarde, rescripvitau roi de France; et comment lui et son conseil conclurent d'envoyer eu An. gleterre pour traiter d'alliances et autrement. — ( Chap. 166. )
Philippe d' Artevelle, pour colorer son fait et pour savoir quçlle chose on disait et dirait de lui en France, se avisa que il escriprait et ferait escripre le pays de Flandre au roi de France, en eux humiliant et priant que le roi se voulsist ensoigner de eux remettre en parfaite paix et amour envers le comte leur seigneur. De cette imagination il fut cru si très tôt comme il en parla à ses gens; et escripsît unes lettres moult douces et moult amiables devers le roi de France et son conseil, et les baillèrent lui et son conseil à un messager; et lui disent que il allât devers le roi de France, et lui baiilât ces lettres. Il répondit que volontiers; et*^ tant chevaucha par ses journées que il vint à Senlis. Là trouva-t-il le roi et ses oncles : si délivra ses lettres. Le roi les prit et les
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Gloire , présents ses oncles et son conseil. Quand on les ot lues et entendues , on n'en fit qne rire ; et fot adoncques ordonné dé retenir le messager et le mettre en prison , pourtant que il était venu en la présence du roi sans sauf-conduit : aussi fot-il, et y demeura plus de six semaines (1 ).
Quand Philippe d*Artevelle le sçut, car son messager ne revenait point, si le prit en graud*indignation; et fit venir devant lui tous les capitaines de Tost, et leur dit : « Or , véez-vous quelle honneur le roi de France nous fait, quand si aimablement lui avons escript; et sur ce il a retenu notre messager. Certainement nous mettons trop à nous allier ^ux Anglais ; si nous en pourra bien mal prendre; car ne pensez jà le contraire que le duc de Bourgogne, qui est tout en France maintenant et qui mène le roi tout ainsi qu'il veut, car c'est un oifant , doye laisser les besognes avenues en cet état. Certes nennil; exemple par notre messager que il a ainsi retenu ; et si avons trop bien cause d'envoyer en Angleterre , tant pour le profit commun de Flandre, que pour nous mettre à sûr et donner doute à im)s ennemis. Je vueil bien, dit Philippe, que nous envoyons dix ou douze denos hommes des plus notables, parquoi la connaissance en vienne en France, et que le roi et son conseil cuident que nous nous veuillions allier au roi d'Angleterre son adversaire : mais je ne vueil mie que telles alliances soient si très tôt faites, si il ne nous besogne autrement que il ne fait encore; mais vueil que nos gens demandent au roi d'Angleterre et à son conseil d'entrée, et de ce avons-nous Juste cause de demander, la somme de deux cent mille vies écus que Jacques d'Artevelle mon père et le pays de Flandre prêtèrent jadis au roi d'Angleterre , lui étant devant Toumay, pour aider à payer ses soudoyers; et que on dise au roi d'Angleterre et à ses oncles et à tous leurs consaulx que la comté de Flandre généralement, et les bonnes villes de Flandre qui jadis firent ces prêts , font de tout ce ravoir requête et demande ; et quand on nous aura rendu et restitué ce en quoi le roi d'Anglelorre et k royaume est par dette endetté et obligé
(I) Le religieax de Salnt-Dente et Jnrénal des l}rtiii« disent que le roi de Irance renvoya le mcMacer d'Arterelde.
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envers nous , le roi d'Angleterre et ses gens auront belle entrée de venir en Flandre. Encore vaut mieux, ce dit Philippe, que BOUS nous aidions du nôtre que les étrangers ; et jamais ne le pouvons ravoir phis légèrement que maintenant ; car le roi et le royaume d'Angleterre ne se éloignera mie de avoir Feutrée , l'amour, le confort et fallianoe d'un tel pays comme est la comité de Flandre; car encore n'ont les Anglais sur les bandes de mer, mouvans de Bordeaux jusques à l'Éduse, excepté Calais , Cfaierbonrch et Brest , nulle entrée par où ils puissent passer ni entrer en France. Si leur viendra le pays de Flandre grandement à point; car Bretagne, excepté Brest, leur est toute close , et le duc de Bretagne a Juré à être bon Frani^s ; et s'il ne l'était, si le devenrait-il pour l'amour de son cousin germain, monseigneur le comte de Flandre. »
AdoDc répondirent tous ceux qui entendu l'avaient et qui à conseil étaient : « Philippe , tous avez très-bien et sagement parlé; et nous voulons qu'il soit ainsi que vous l'avez ordonné et devisé. Et q^ui ordonnerait le contraire, il ne voudrait pas le profit du pays ni des bonnes villes de Flandre. »
Gominent les Flamands envoyèrent en Angleterre. — ( Cliap. 167. )
Philippe d'Artevelle ne séjourna pas adonc longuement , mais ordonna sur ce conseil et propos , et en escripsit à Piètre du Bois et à Piètre de Yintre, qui étaient capitaines de Bruges, et aussi à ceux de Tpre et de Gourtray : il sembla bon à chacun de ainsi faire. Si forent élus et avisés de bonnes villes de Flandre, de chacune un ou deux bourgeois, et de la ville de Gand six; et tout premier François Acremany fut élu et nommé. Basse de la Borde, Louis de Yaulx, sire Jean Sootelaire, Martin Vondrewaire, Jacob de l^rouere , et un clerc qui était élu à être évéque de Gand de par Urbain ; car messire Jean de West , qui avait été doyen de Téglise de Toumay, avait avisé en son temps que on ferait un évéque en Gand qui possesserait les profits que Févêque de Toumay y devait avoir; mais en ce procurant il était mort, et était revenu avant un clerc de la ville de Gand et
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de très-bon lignage ; et cil s'en alla en Angleterre avec leurs gens; et lui envoya Philippe d'Artevelle pour aider à faire ces traités; car il était de son lignage.
Quand ces dix-huit bourgeois de Gand et de Flandre furent tous appareillés , ordonnés , chargés et indittés de ce qu'ils devaient faire et dire , si prindrent congé de leurs gens, et se départirent du siège d'Audenarde environ l'entrée du mois de juillet; et chevauchèrent vers Ypre et de là à Bourbourch, et puis à Gra vélines, et exploitèrent tant qu^ils vinrent à Calais. Le capitaine de Calais, messire Jean d'Éverues, les recueillit liement quand il sçqt qu'ils voulaient aller en Angleterre, et les pourvut de nefs passagers; et ne séjournèrent à Calais que trois jours. Quand ils s'en partirent , ils eurent vent à volonté, et furent tantôt à Douvres; et puis chevauchèrent tant parmi Angleterre que ils vinrent à Londres. £t partout étaient bien venus, espécialement du commun d'Angleterre, quand ils dirent qu'ils étaient de Gand , pourtant que iceux Gantois s'étaient si bien portés qu'ils avaient déconfit le comte et sa puissance, et étaient seigneurs du pays; et disaient que Gantois étaient bonnes gens.
Gomment Tambassade des Flamands fut ouïe des princes et du conseil d'Angleterre ; et comment 113*86 retirèrent à Londres, en attendant leur réponse. - ( Cbap. 168. )
Quand ces Gantois furent venus à Londres^ leur venue fut tantôt signifiée au roi et à son conseil : on envoya devers eux pour savoir quelle chose ils voulaient dire. Ils vinrent tous en une compagnie au palais de Westmoustier, et là trouvèrent premièrement le duc de Lancastre, le comte de Bouquinghen, le comte de Sallebery , le comte de Kent, messire Jean de Montagu, maître d'hôtel du roi, messire Simon Burlé, messire Guillaume de Windesore, et la greigneure partie du conseil du roi ; et n'était mie le roi présent en cette première venue.
Ces gens de Gand et de Flandre inclinèrent ces seigneurs d'Angleterre; et puis commença le clerc élude Gand à parler pour tous, et dit ainsi : « Messeigneurs, nous sommes ci venus
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et envoyés de. par la bonne ville de Gand et tout le pays de Flandre , pour avoir conseil , confort et aide du roi d* Angleterre sur certains articles et bosnes raisons que il y a d'alliances anciennes entre Angleterre et Flandre : si les voulons renouveler, car il besogne au pays de Flandre à présent ; car il est sans seigneur, et n'ont les bonnes villes et le pays que un regard ; c'est un homme qu'on appelle Philippe d'Artevelle, lequel principalement se recommande au roi et à vous tous qui êtes de son conseil; et vous prie que vous recueilliez ce don en bien ; car, quand le roi d'Angleterre voudra arriver en Flandre , îl trouvera le pays ouvert et appareillé pour reposer, rafreschir et demeurer tant comme il lui plaira lui et ses gens^ et pour mener avecques lui du pays de Flandre cent mille hommes tous armés. Mais outre , tout le pays fait requête de deux cent mille vies écus que jadis Jacques d'Artevelle et les bonnes villes de Flandre prêtèrent au roi Edouard, de bonne mémoire, au siège de Tournay et en suivant au siège de Calais. Ils les veulent ravoir; et est Tintentiondes bonnes villes de Flandre, ainçois que les alliances passent outre, que la somme que dite est soit mise avant ; et là où elle sera , le roi d'Angleterre et tous les siens peuvent bien dire que ils sont amis aux Flamands, et que ils ont entrée à leur volonté en Flandre. »
Quand les seigneurs orent ouï celle parole et requête, ils commencèrent à regarder l'un Tautre , et les aucuns à sourire. Adonc parla le duc de Lancastre, et dit : n Beaux seigneurs de Flandre , votre parole demande bien à avoir conseil ; et vous vous retrairez à Londres , et le roi se conseillera sur vos requêtes , et vous répondra tellement que vous vous en devrez tenir pour contents. » Ces Gantois répondirent : « Dieu y ait part! »
Adonc issirent hors de la chambre ; et les seigneurs du conseil demeurèrent , qui commencèrent à rire entre eux , et à dire : « Et ne avez-vous pas vu ces Flamands , et ouï les requêtes que ils ont faites? Ils demandent à être confortés , et disent que il leur besogne ; et si demandent avec tout ce à avoir notre argent : ce n'est pas requête raisonnable que nous payons et aidons. » Lors se départit ce conseil sans rien plus avant conseiller, et
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assignèrent journée de être de rechef ensemble. Et les Gantois 8*en retoamèrent à Londres, et là se logèrent et tinrent un grand'temps ; car ils ne pouvaient av^ir réponse du roi ni de sou conseil; car les consaulx d'Angleterre, sur leurs requêtes, étaient en grand différend ; et tenaient les Flamands à orgueilleux et présumpcieux , quand ils demandaient à ravoir deux cent mille vîés écus de si ancienne dette que de quarante ans.
Oncques chose ne cheij si bien à point pour le roi de France qui voulait venir sur Flandre, que cette chose fit qui fut ainsi démenée; car si les Flamande n'eussent point demandéla somme de florins que ils demandaient, et n'eussent requis le roi d'Angleterre fors de confort et d'aide , le roi d'Angleterre fât venu en Flandre , ou eût envoyé si puissamment que pour attendre en bataille, avecques l'aide des Flamands qui adoncques étaient, tous ensemble, la puissance du plus grand seigneur du monde : mais il alla tout autrement; dont il mésavint aux Flamands, si comme vous orrez reeorder avant en l'histoire.
Réclamer une vieille dette aux Anglais au moment où Ton avait besoin d'eux, e'élait commettre, comme le chroniqueur Ta remarqué , une grande imprudence. Toutefois, le conseil de Richard II n'ôta point aux députés flamands Tespoir d'un prompt secours. L'idée seule d'une noiiwUe alliance entre l'Angleterre et les villes de Flandre suffit pour jeter dans l'irrésolution les princes qui poussaient le roi de France à la guerre. Ils prirent le parti , avant d'engager la lutte , de négocier avec , Artevelde. Celui-ci , dans la pensée peut-être qu'en un pareil instant des négociations ne feraient que prolonger, sans amener une paix durable, l'état de malaise où se trouvaient les villes flamandes, résolut d'en venir à une bataille décisive. Il croyait sans doute qu'une victoire sur la plus vaillante chevalerie du monde donnerait gain de cause aux classes inférieures qui se soulevaient alors de tous côtés, et assurerait à jamais les libertés de la Flandre. Il rejeta donc les propositions des commissaires du roi de France (1).
Nul n'était plus intéressé dans la querelle que Philippe le Hardi , duc de Bourgogne. Il avait épousé la fille du comte Louis ; et c'était à lui que devaient appartenir un jour, par héritage , l'Artois et la Flandre. Il pressa vivement le roi de France, son neveu, de commencer la guerre. Louis
(I) D'après le registre de euir noir France , Arnaud de Corbie , président du
existant aux archives de Tournay , ces parlement, et Gui de Hocourt. (iVo/e d9
cummitsaires étaient : l'évèque de Laon, M. Cachard.) le seigneur de Rayneval, panctier de
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âe Maie, de .son côlé, vint implorer Charles VI» c|Hi lui promit assistance. L'idée d'une grande bataille contre les Flamands plaisait au jeune roi. La première fois que les ducs de-Berri et de Bourgogne lui parlèrent de la guerre, il répoiidit : « Par ma foi, beaux oncles, oui j'en suis en Irèsgrand'volonlé ; et pour Dieu q«ie nous y allions f je ne désire autre chose que moi armer. Et encore ne me armai-]e onoques ; si me faut-il , si je Tueil régner en puissance et en honneur, apprendre les armes (1). *•
Les chevaliers qui se proposaient de combattre les Fbmands se réunirent dans l'Artois. Ce fut là que, sur la fin d'octobre 13S2 , se rendit Charles VI , après avoir pris l'oriflamme à Saint-Denis. Ce qui rassurait alors les Flamands , c'est que l'armée française ne pouvait pénétrer dans leur pays laDs s'exposer à de grand» dangers et peut-éM'e à une défaite. « Ce pays est entouré presque entièrement par la rivière de Lys, qui est large et profonde; des autres côtés il touche à la mer et à l'Escaut, qui est un énorme fleuve. .Calais et son territoire, qui appartenaient aux Anglais, défendaient à peu près tout Tespaee entre la Lys et la mer. Le soin d'Artevelde et des capitaines était donc de garder la Lys, dont ils avaient fait couper tous les ponts. Cependant , une compagnie de chevaliers s'était risquée la première, et, sans ordres» sous la conduite d'un bâtard du comte de Flandre, avait passé la Lys. Ce fut derrière elle que les ponts furent coupés. Elle se trouva ainsi presque entièrement massacrée (a). » Ce premier succès donna grand espoir à Philippe d'Artevelde.
Gomment Philippe d'ArteveUe vint à Tpre prêcher et remontrer au peuple , auquel il fit lever la main d'être certain à lui et au pays de Flandre. — (Cbap. 176.)
Celle chose sepassa ; on la mit en oubliance ; et Philippe d' Arteyelle se partit de Bruges et s^en vint à Ypre, où il fut recueilli à grand*joie. Et Piètre du Bois s'en vint à Commines , où tout le plat pays était assemblé ; et là entendit aux besognes et fit tous les ais du pontilécheviller, pour être tantôt défait si il besognait : mais enccNre nt voit-il mie le pont condamner de tous points, pour Tavantage de ceux du plat pays recueillir, qui passaient tous jours leurs bétes par-dessus à grandïoison, et mettaient outre le Lys à sauveté, et chassaient emmy les bois et es prairies environ Ypre. Si en était le pays si chargé que c'était grand*merveille.
Ce propre jour que Philippe d'Artevelle vint à Tpre , vinrent les nouvelles comment, au pont à Menin, les Français avaient perdu, et le Hazle avait été attrapé. De ces nouvelles fut Philippe
(I)Froi»sart, CAroN , Ut. H, chap 163. (2) Dû ^WAnte ^ Ilist. des ducs de Bourgogne , t. I, p. 71 ; cd. Gachard.
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tout réjoui, et dit en riant, pour encourager ceux qui de lès lui étaient : « Par la grâce de Dieu et le bon droit que nous y avons, tous venront à celle fin; ni jamais ce roi de France, jeunement conseillé, selon ce qu'il est d'âge, si il passe la rivière du Lys, ne retournera en France. »
Philippe d' Artevelle fut cinq jours à Ypre , et prêcha , en plein marché, pour encourager son peuple et tenir en leur foi ; et leur remontra comment le roi de France , sans nul titre de raison , venait sur eux pour eux détruire : « Bonnes gens, ce dit Philippe, ne vous ébahissez point si ils viennent sur nous; car jà n'auront puissance de passer la rivière du Lys : j'ai fait tous les pas bien garder; et est ordonné à Commines Piètre du Bois atout grand gent , qui est loyal homme et qui aime Thonneur de Flandre ; et Piètre de Yintre est à Warneston ; car tous les autres passages dessus la rivière du Lys sont rompus , ni il n'y a passage ni guet, fors à ces deux villes , là où ils puissent passer. £t si ai ouï nouvelles de nos gens que nous avons envoyés en Angleterre. Nous aurons temprement un très-grand confort des Anglais ; car nous avons bonnes alliances à eux ; ils se sont alliés avecques nous pour aider à faire notre guerre contre le roi de France, qui nous veut guerroyer. Si vivez en cel espoir loyaument , car l'honneur nous en demeurera ; et tenez ce que vous avez promis et juré à moi et à la bonne ville de Gand, qui tant a eu de peine et de frais pour soutenir les droitures et les franchises des bonnes villes de Flandre ; et tous ceux qui veulent demeurer de lès moi, ainsi qu'ils ont juré, liement lèvent la main vers le ciel en signe de loyauté. » A ces mots ceux qui étaient au marché et qui ouï l'avaient levèrent la main amont , et le assurèrent que tous demeureraient de lès lui. Adonc descendit Philippe de l'échafaud où il avait prêché , et s'en vint fendant le marché jusques à son hôtel , et se tint là tout ce jour. A lendemain il monta à cheval, et retourna à toute sa route vers Audenarde où le siège se tenait, qui point ne se défaisait pour nouvelles qu'ils ouïssent : mais il passa parmi Courtray , et reposa là deux jours pour encourager la ville.
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Comment le roi venu à Seclin ^ et son baronnage , fut fort débattu pour aller en Flandre; et comment ils conclurent de venir le droit chemin de Comines. — ( Chap. 177.) .
' Nous nous souffrirons un petite parler de Philippe d'Artevelle , et parlerons du jeune roi Charles de France qui séjournait à Arras et avait très-grand' volonté, et bien le montrait, d*entrer en Flandre pour abattre Forgueil des Flamands ; et tous les jours lui venaient gens d'armes de tous côtés. Quand le roi ot séjourné huit jours à Arras , il s'en partit, et vint à Lens en Artois ; et là fut deux jours. Au tiers jour de novembre , 4I s'en partit et s'en vint à Seclin , et là s'arrêta. Et furent les seigneurs , le connétable de France et les maréchaux de France y de Bourgogne et de Flandre, ensemble en conseil pour savoir oomment on s'ordonnerait; car on disait communément en Tost que ce était chose impossible d'entrer en Flandre, au cas que les passages de la rivière étaient si fort gardés. Encore tous les jours derechef il pleuvait tant, que il faisait si frais que on ne pouvait aller avant. Et disaient les aucuns sages du royaume de France que c'était grand outrage par tel temps de avoir amené le roi si avant en tel pays; et que on dût bien avoir attendu jusques à Tété pour guerroyer en Flandre. Là, dit le sire de Cliçon , connétable de France, en conseil : « Je ne connais ce pays de Flandre , car oncques n'y fus en ma vie. Cette rivière du Lys est-elle si malle à passer que on n'y peut trouver passage fors que par les certains pas. » Et on lui répondit : « Sire , oil , il n'y a nul guet ; et si est tout son courant sus marécages où on ne pourrait chevaucher. » Donc demanda le connétable : « Dont vient-elle d'amont ? » On lui répondit qu'elle venait de vers Aire et Saint-Omer. « Puisqu'elle a commencement, dit le connétable, nous la passerons'bien. Ordonnons nos gens, et leur faisons prendre lechemm de Saint-Omer; et là passerons-nous la rivière à notre aise (1) et entrerons en Flandre, et irons les Flamands combattre au long du pays où qu'ils soient, ou dedans Ypre ou Audenarde, ou ailleurs : ils sont bien si orgueilleux et si oultre-cuidés queils venront contre nous. » A ce propos
. (I) La Lys ne passe pas^ à Saint-Omer. ^
du connétable s'accordèrent tous les maréchaux ; et demeurèrent encei état celle nuit jusques à lendemain que le sire de la Breth, le sire de Coucy > messire Aymemon de Pommiers , messire Jean de Vienne, amiral de France, messire Guillaume de Poitiers, bâtard deLangres, le Bègue de Yiilaines , messire Raoul de Coucy, le comte de Conversant, le vicomte d'Ascy, messire Raoul de Raineval, le sire de Saint-Py, messire Guillaume des Bordes, le sire de Sully, messire Olivier du Glayquin , messire Maurice de Tréséguidy, messire Guy le Baveux, messire Nicole Painel, les deux maréchaux de France , messire Louis de Sancerre et le seigneur de Blainville , et le maréchal de Bourgogne et de Flandre, et messire £nguerrand d'Eudin, vinrent en la chambre du connétable de France pour avoir certain arrêt et avis comment on se ordonnerait : si on passerait parmi Lille pour aller à Comines et à Wamestoii où les pas étaient gardés , ou si on. irait amont vers le Gorgue, la Ventie et Saint- Venant et Estelles^ passer là la rivière du Lys.
Là ot entre ces sdgneurs plusieurs paroles retournées; et disaient ceux qui connaissaient le pays : « Certes , au temps de maintenant il ne fait mie bon aller en ce pays de Clarembaut ni en la terre de Bailleul , ni en chastellerie de Cassel , de Fumes ni de Bergues. » — « £t quel chemin tenrons-nous donc , » dit le connétable?
Là dit le sire de Coucy une moult haute parole : « De mon avis je conseille que nous allissions à Toumay , là passer TEscaut et cheminer devant Audenarde ; ce chemin-là ferons-nous bien aise , et là combattre nos ennemis. Nous n'aurons nul empêchement ; l'Escaut passe à Tournay ; si viendrons devant Audenarde , et cherrons droit au logis Philippe d'Artevelle ; et si serons lous les jours rafresdiis de toutes pourvéances qui nous veuront du côté de Hainaut , et qui nous suivront de Toumay par la rivière. »
Celle parole dite du sire de Coucy volontiers fut ouïe et bien entendue , et des aucuns longuement soutenue. Mais le connétable et les maréchaux s'inclinaient trop plus à aller tondis devant lui quérir et faire brief passage à son loyal pouvoir, que de allei l^extre ne à senestre quérir plus lointain chemin;, et y mettaieut
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raisons raisonnables , car ils disaient : « Si nous querons autres chemins que le droit , nous ne montrerons pas que nous soyons droites gens d'armes, à tout le moins si nous n*en faisons notre devoir et pouvoir de aller tâter si aucunement à ce pas de Comines qui est gardé, si dessous ou dessus ne pouvons passer la rivière. Encore outre, si nous éloignons nos ennemis, nous les réjouirons et rafreschirons de nouveaux consaub:; et diront que nous les fuyons. Et si y a encore un point qui fait grandement à douter : nous ne savons sur quel état ceux qui sont allés en Angleterre sont; car si, par aucune aventure et incidence, confort leur venait de ce côté, il nous donnerait grand empêchement. Si vaut trop mieux que nous nous délivrions d'entrer au plus bref que nous pourrons en Flandre, que longuement déterminer ; et emprénons de fait de bon courage le chemin de Comines; Dieu nous aidera. Nous avons par tant de fois passé et repassé grosses rivières plus assez que cette rivière du Lys, par quoi elle ne nous devra pas tenir trop longuement. Comment que ce soit , quand nous serons sur les rives auronsnous avis. Et ceux qui sont en notre compagnie en ^avan^garde, qui ont vu, puis vingt ans ou trente, maint passage plus périlleux que cestui n'esta disent que nous passerons la rivière. Et quand nous serons outre, nos ennemis seront plus ébahis cent fois que dont que à notre aise nous allions quérir passage à dextre ou à senestre hors de notre droit chemin ; et nous pourrons adonc nous nommer et compter seigneurs de Flandre. » Tous s'accordèrent à ce derrain propos , ni oncques depuis il ne fut brisé , ni nul autre remis sus. Et pour ce que cils vaillants seigneurs se trouvaient là tous ensemble , si dirent : « C'est bon que nous avisons et regardons aux ordonnances des batailles ; et lesquels iront en Favant-gardeavec le connétable ; et lesquels ordonneront les chemins pour passer et chevaucher tout à l'uni; et lesquels mèneront les gens de pied ; et lesquels seront ordonnés pour courir et découvrir les ennemis ; et lesquels seront en la bataille du roi, et comment et de quoi ils le serviront; et lequel portera l'oriflambe do France; et lesquels l'aideront à garder; et lesquels seront sus aile; et lesquels seront en l'arrière-garde. » De toutes ces choses-là orent-ils avis et ordonnance.
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Comment les princes de France ordonnèrent surtout à chacun chef qu'il devait faire , eux combattus; et comment le roi marcha sur Flandre et son ost sur Ck)mines. — ( Cnap. 178. )
Or, fut lors ordonné et déterminé par les seigneurs et vaillants hommes devant nommés , et par Toffice des maîtres des arbalétriers de France conjoints avec le connétable et les maréchaux , et tous d'un accord , que messire Josse de Hallewyn et le seigneur de Rambures furent chargés et ordonnés de mener les gens de pied , lesquels iraient devant pour appareiller les chemins, couper les haies et buissons, abattre frètes, remplir vallées » et faire ce qu'il appartient et qu'il est de nécessité. Et étaient iceulx ouvriers dix-sept cent soixante (1). Après en Tavant-garde furent les maréchaux deFrance , deBourgogoe et de Flandre ; et avaient en leur gouvernement douze cents hommes d'armes et six cents arbalétriers , sans quatre mille hommes de pied (2) que le comte de Flandre leur délivra, aux pavois et aux autres armures. Item, était ordonné que le comte de Flandre et sa bataille , où il pouvait avoir^ tant de gens d'armes , chevaliers et écuyers , et aussi gens de pied , environ seize mille, chemineraient sur aile del'avant-garde, pour la conforter s'il était mestier. Jtem, était ordonné entre l'avànt-garde et la bataille du comte de Flandre , la bataille du roi de France ; et là devaient être ses trois oncles Berry , Bourgogne et Bourbon , le comte de la Marche, messire Jacques de Bourbon son frère , le comte de Clermont et Dauphin d'Auvergne, le comte de Dampmartin, le comte de Sancerre, messire Jean de Boulogne , et jusques à la somme de six mille hommes d'armes et deux mille arbalétriers , Gennevois et autres (3). Item, étaient ordonnés pour l'arrière-garde deux mille hommes d'armes et deux cents arbalétriers (4). Si en devaient être chefs et gouverneurs messire Jean d'Artois comte d'Eu , messire Guy comte de Blois , messire Waleran comte de Saint-Pol , messire Guillaume comte de Harcourt, le seigneur de Châtil-
(I)Ufl aotre manascrit dit 7,860. et arehera, avec plasiears autres gêna
(2) Le même manuscrit dit 6,400 hom- d'armes aventuriers.
mesd'armes et 14,000 arbalétriers , saos (4) Solvant le même mannscrit , 4,000
5,000 hommes de pied. hommes d^armes et 8,000 archers. Note»
(3) Le même manuscrit dit 12,000 de M. Buchon. hommes d'armes et 18,000 arbalétriers
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Jon et le seigneur de la Fère. Item^ devait porter Toriflambe messire Piètre de Yilliers , et devait être accompagné de quatre chevaliers , lesquels sont ainsi nommés , messire Morice^e Tréséguidy , du Baudrain de la Heuze, messire Robert le Baveux et messire Guy de Saucourt ; et pour garder les deux bannières , le Borgne de Ruet et le Borgne de Mondoucet. Et est à savoir que iceulx seigneurs , qui ordonnaient ces besognes, entendaient et du tout s'arrêtaient que jamais en France ne retourneraient jusques à tant qu'ils auraient combattu ce Philippe d'Artevelle et sa puissance. £t pour ce s'ordonnèrent-ils par telle manière ainsi que pour tantôt combattre ou au lendemain. ltem<i étaient ordonnés le sire de la Breth , le sire de Coucy et messire Hugues de Châlons pour mettre en arroy , en paix et en bonne ordonnance , lesbatailies. Item, étaient ordonnés maréchaux , pour loger le roi et sa bataille, messire Guillaume O. Mamines et le seigneur de Champ-Remy. Item, était ordonné que, au jour qu'on combattrait , le xo\ serait à cheval, et nul autre fors lui; et étaient nommés huit vaillants hommes à être de côté lui , comme le seigneur de Raineval , le Bègue de Villaines , messire Aimemon de Pommiers, messire Enguerrand d'Eudin, le vicomte d'Ascy, messire Guy le Baveux, messire Nicolas Painel et messire Guillaume des Bordes. Item, étaient ordonnés pour chevaucher devant lui et aviser le convenant des ennemis, au jour delà bataille, messire Olivier de Cliçon, connétable de France , messire Jean de Vienne , amiral de France , et messire Guillaume de Poitiers , bâtard de Langres.
Quand toutes ces choses devant dites furent devisées et ordonnées bien et à point, et que on n'y s<;ut mais rien aviser qui nécessaire fût, le conseil s'ouvrit et se partit, et s'en alla chacun ed son logis ; et furent les seigneurs et les barons , qui point n'avaient été présents à ces choses devisées et ordonnées, signifiés dece qu'ils devaient faire , et de ce jour en avant comment ils se maintiendraient. Et fut ce jour ordonné que le roi à lendemain se délogerait de Seclin et passerait tout parmi la ville de Lille sans arrêter, et viendrait loger à Marquette l'abbaye; et Tavantgarde iraitoutre vers Comines et Warneston , et exploiteraient au mieux qu'ils pourraient.
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Comment le connétable de France atoot l'avant-garde vint devant le pont de Cominet, où il fnt moult en souci. — ( Chap. I7d. )
Tout ainsi éomine il fiit ordonaé il fut Cait ; et se délt^èreot à lendeinmn e&m de Tavant-garde et passèrent outre par ordonnance vers Comines ^ et trouTakat les diemins tout faits , ear le sire de Rambures et messice Jossede Hallewjm y avaient gfandemoit ensoigné et enteiMiu : oe fut le hmdi. Qtiimd le connétable et les maréchaux de France, et ceux de l'avant-garde, forent venus au pont à Comines, là les convint arrêter ; car ils trouvèrent le pont si défait qu'il n'était mie en puissance de bontme du re* faire , au cas que on leur défendrait et que on y mettrait empé* chement au vouloir rdiadre. Et les Flamands étaient bien si puis* sants , par outre la rivière, que du défendre et garderie pas et tenir contre tout homme quiescarmoucheretassaillir les voudrait par devant; car ils étaient plus de neuf mille, que au pas du pimt, que en la ville de Comines. Et là était Piètre du Bois, leur capitaine, qui montrait bien volonté du défendre ; ^ était le dit Piètre du Bois au pied du pont sur la chaussée, et tenait une hache en sa main; et là étaient les Flamands tout rangés d'une part et d'autre. Le connétable de France, et les seigneurs qui là étaient, regardaient la manière de ce pas, et imaginaient bien que c'était choseimpossiUe de passer par là, si le pont n'était refait. Adone firent-ils chevaucher de leurs varlets pour aviser la rivière des* sous et dessus, pour savoir à on y trouverait nuls guets. Quand ces varletsorent chevaudié au long de la rivière, dessous et dessus, près d'une lieue, ils retournèrent à leurs seigneurs qui les attendaient au pas , et leur dirent que ils n'avaient trouvé nuls lieux où chevaux pussent prendre terre, dont fut le connétable moult courroucé, et dit : « Nous avons étémal conseillés de prendre ce chemin ; mieux nous vaulsist être allés par Saint-Omer que d séjourner en ce danger; ou avoir passé l'Escaut à Toumay, ainsi que le sire de Coucy disait , et allés tout droit de^n^ Audenarde combattre nos ennemis, puisque combattre les devons et voulons : ils sont bien si orgueilleux que ils nous eiissent.att^idusà leur siège. » Adonc dit messire Louis de Sancerre : « Connétable, je conseille que nous nous logeons ci pour ce jour, et faisons
loger nos gens au mieux que ils pourronlau fuer que ils viennent ; et envoyons à Lille, par la rivière, querre des nefs et des claies : si ferons'demain un pont sur ces beaux prés et passerons outre , puisque nous ne pouvons autrement faire. » Donc dit messire Josse de Hallevryn : « Sire , nous avons bien avisé , passé à deux jours , le sire de Rambures et moi , de tout cela faire ; mais il y a un grand empêchement. Entre ci et Lille sied la ville de Menin sur celle rivière par où il convient la navire, si elle veut venir jusques à ci , passer; et les Flamands qui là sont ont défait leur pont, et tellement croisé de grand merrien et d'estaches parmi les gistes du pont , que impossible serait dû passer nef ni nacelle. y> — « Je ne sais donc, dit le connétable, que nous puissions faire : bon serait de prendre le chemin de Aire et là passer la Lys, puisque nous ne pouvons avoir ci le passage appareillé. »
Entrementes que le connétable et les maréchaux de France et de Bourgogne étaient au pas de Comines en celle abusion , ni ils ne savaient lequel faire pour le meilleur, soubtillaient autres chevaliers et écuyers , par beau fait d'armes et haute emprise, à eux aventurer vaillamment et à passer celle rivière de la Lys , comment que il fût, et aller sur leur fort combattre les Flamands pour conquérir la ville et le passage, si comme je vous recorderai présentement
Goaunent aucuns chevaliers de France s'avisèrent de passer la rivière de la Lys au-dessos du pont de Comines. — ( Çhap. 180.)
En venant Favant-garde de Lille à Comines , le sire de Saint- Py, qui connaissait le pays, et aucuns autres chevaliers et écuyers de Haînaut, de Flandre et d*Artois , et aussi de France, sans le connétable et les maréchaux, avaient eu parlement ensemble, et avaient dit : a Si nous avions deux ou trois bacquets et les fissions lancer en la rivière de la Lys , au-dessous de Comines, à la couverte , et eussions d'une part de Teau et de l'autre estaches , et mis cordes aux estaches, selon ce que la rivière n'est pas trop large, nous serions tantôt une grand'quantité de gens mis outre ; et puis par derrière nous venrioos assaillir nos ennemis , et cou*
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querrions sur eui le pas» et si ne fissions passer que droites gens d'armes. » De quoi cil consaulx avait été tenu ; et avait tant fait le sire de Saint-Py, que sur un char il fit acharier de la ville de Lille un bacquet, les cordes, et toute Tordounance, avecques lui.
D'autre part aussi, messireHerbault de Belle-Perche et messire Jean de Roye, qui étaient en ce voyage compagnons ensemble, en faisaient un venir et charier. Aussi messire Henry de Mauny , messire JeandeMalestroit, et messire Jean Chauderon, qui avaient été à ces devises, en cherchèrent aussi un, et firent tant qu'ils Feurent. Si le firent charger et amener sur un char, et suivir la route des autres. Le sire de Saint-Py fut tout ie premier qui vint atout son bacquet et l'ordonnance des cordes et des estaches sur la rivière : si estiquèrent du lès devant eux un gros planchon , et puis y alaièrent la corde : si passèrent trois varlets outre , et mirent le bacquet et la corde outre à l'autre rive ; et y attachèrent l'autre coron de la corde à un planchon qu'ils fichèrent en terre; et puis ramenèrent les varlets le bacquet à leurs maîtres.
Or, était avenu que le connétable de France et les maréchaux qui se tenaient au dehors du pont à domines , furent informés de celle besogne, ainsi comme ils musaient comment ils trouveraient passage. Si avait dit le connétable à messire Louis de Sancerre : « Maréchal , allez voir que c'est ni quelle chose ils font , et si peine peut être employée à passer la rivière par celle manière que vous avez ouï deviser ; et si vous véez que ce soit chose taillée à faire , si en mettez aucuns outre. »
Adonc entretant que iceulx chevaliers qui là étaient s*ordonnaient pour passer, et que leurs bacquets étaient tout prêts, si vint le maréchal de France , à grand'route de «chevaliers et d'écuyers en sa compagnie. On lui fit voie, ce.fut raison. Il s'arrêta sur le rivage, et regarda volontiers le convenant et l'ordonnance de ces bacquets. Adonc dit le sire de Saint-Py : « Sire, vous plaît-il que nous passons.^ » — « Il me plaît bien, dit le maréchal , mais vous vous mettez en grand péril et aventure; car si les ennemis qui sont à domines savaient vos convenans , ils vous porteraient trop grand donjmage. » -— « Sire, dit le sire de
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Saint-Py , qui ne s'aventure il n'a rien : au nom de Dieu et de saint George, nous passerons, et nou*^ ferons, ainçois qu'il soit demain jour, sur nos ennemis bon exploit. »
Adonc mit le sire de Saint-Py son pennon a% bacquet , et entra tout le premier dedans ; et y entrèrent tous ceux que le bacquet pot porter, et étaient neuf; et tantôt furent lancés , par la corde qu'ils tenaient outre à rive. Si issirent tous hors , et mirent leurs armures hors; et entrèrent, à la couYcrte, afin que ils ne fussent aperçus, en un petit boquetel d*un aulnoy , et là se cachèrent. Et ceux qui étaient au rivage, par une corde qif ils tenaient , retraïrent le bacquet à eux. Secondement , le comte de Conversant, sire d'Ënghien, entra dedans et sa bannière avecques lui , et auissi le sire de Yertaing , messire Eustache et son pennon, et Fierabras de Yertaing , son firère : eux neuf passèrent , et non plus. Et puis , la tierce fois en passèrent encore neuf. Et véez-ci les deux autres bateaux qu'on achariait, de messire HerbauU de Belle-Perche et de messire Jean de Roye et aussi des Bretons, si furent tantôt par la manière dessus dite lancés en la rivière et ordonnés ainsi comme l'autre. Si passèrent ces chevaliers et écuyers; ni nul ne passait fors que droites gens d'armes ; et passaient de si grand'volonté que merveilles était à voir. Si ot , telle fois fut , au passer si très-grand'presse du vouloir passer l'un devant l'autre, que si le maréchal de France n'y eût été , qui y mettait ordonnance et attrempance du passer, atant il y en eût eu des péris; car ils eussent plus que leurs faii chargé les bacquets.
Comment ce lundi le connétable de France fit de trait escarmoucher aux PlantandSt et comment Piètre du Bois aperçut les Français passés outre la rivière de la Lys et venant vers eux , et ce qu'il conclut. — (Gbap. 181. )
Nouvelles vinrent tout à fait au connétable de France et aux seigneurs qui à Comines étaient sur le pas, à l'entrée du pont, comment leurs gens passaient. Adonc dit le connétable au seigneur de Rieux , un grand baron de Bretagne : « Sire de Rieux, allez voir, je vous prie , à ce passage que ce peut être , et si nos gens passent si uniment comme on nous dit. » Le sire de Rieux
ne fut oncques si lie que guand il ot celle oommission ; et (erit cheval des éperons et s'en vint celle part, et toute sa route où bien avait quarante hommes d'armes. Quand il fut venu au passage où les #^mpagnons étaient , et jà y en avait de passés plus de cent et cinquante , si tnit tantôt pied à terre et dit qu'il passerait. Le maréchal de France ne lui eût jamais véé.
Nouvelles vinrent au connétable de France que le sire de Rieux , son cousin , était passé : si commença le connétable un petit à muser, et dit : « Faites arbalétriers traire avant, et escarmoucher ces Flamands qui sont outre ce pOBt, pour eux ensonnier, parquoi ils entendent à nous et non à nos gens; €ar si ils s'en donnaient garde, ils leur courraient sus et rompraient le passage, et occiraient ceux qui sont de là; et je aroye plus cher à être mort que il en advînt ainsi. » Adonc vinrent arbalétriers et gens de pied avant ; et si en y avait aucuns qui jetaient de bombardes portatives, et qui traiaient grands quarriaulx empennés de fer, et les faisaient voler outre le pont jusques à la ville de Gomines. Là se commença l'escarmouebe forte et roide; et montraient ceux de l'avant-garde que ils passeraient si ils pouvaient. Les Flamands qui étaient pavesd^ au lè9 devers eux montraient aussi visage, et faisaient défense moult grande. Ainsi se continua celle journée, qui fut par un lumii , lançant , trayant et escarmouchant; et fut tantôt tard, car les jours étaient moult courts; et toujours à ces bacquets passaient gens d'armes à pouvoir, et se mettaient à fait qu'ils étaient outre, en un aulnoy, et là se quatissaient à la couverte et attendaient l'un l'autre.
Or, regardez, tout considéré, en quel péril ils se mettaient et en quelle aventure; car si ceux qui étaient en Gommes s'en fussent temprement aperçus, ils en eussent eu à volonté la greigneure partie, et eussent conquis cordes et bacquets, et tout mis à leur avantage. Mais Dieu y fut pour eux , qui voulait consetitir que l'orgueil des Flamands fût abattu , si comme il fut bientôt.
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Comment les Français qui étaient passés outra la rivière du Lys se mirent en ordonnance de bataille devant les Flamands. — ( Chap. 182. )
Je tiens , et aussi doivent tenir toutes gens d'entendement, celle emprise de ces bacquets et le passage de ces gens d'armes à haut , vaillant et honorable ; car chevaliers et éciiyers , ce lundi sur le tard , pour passer outre avecques leurs compagnons , s'enihlaient de Favant-garde. £t passèrent le vicomte de Rohan , le sire de Laval « le sire de la Berlière> le sire de Gombour, messire Olivier du Glayquin , le Barrois des Barres , le sire de Golet, messire Regnault de Thofiars , le sire de Pousatiees , messire Guillaume de Lignac, messire Gauchier de Passac, le sire de Tors , messire Louis de Goussant , messire Tristan de la GailICi le vicomte de Meaux , le sire de Mailly , et tant « que Bretons , que Poitevins, Béruyers, Français , Bourguignons , Flamands, Artésiens, Tyois et Hainuiers, ils se trouvèrent bien outre, ce lundi sur le tard, environ quatre cents hommes d'armes , toute fleur de gentillesse; ni oncques varlet n*y passa.
Quand messire Louis de Sancerre vit ce, et que tant de bonnes gens étaient passés, comme seize bannières et trente pennons, si dit que il lui tournerait à grand blâme,, si il ne passait aussi. Si se mit en un bacquet, ses chevaliers et écuyers avecques lui ; et adonc aussi passèrent le sire de Hangest , messire Parcevaulx d'Aineval et plusieurs antres. Quand ils se virent tous ensemble, si dirent : « U est heure que nous allions vers Comines voir nos ennemis, et savoir si nous pourrions en nuit loger en la ville. Adonc restraignirent-ils leurs armures et mirent leurs bassinets sur leurs têtes, et les lacèrent et bouclèrent , ainsi comme il appartenait ; et se mirent sur les marais joignant la rivière, en pas et ordonnance, bannièires et pennons ventilans devant eux , ainsi que pour tantôt traire avant et combattre. Et était le sire de Saint-Py au premier chef, et l'un des principaux gouverneurs et conduiseurs, pourtant qu'il connaissait mieux le pays que nuls des autres.
Ainsi comme ils venaient tous le pas , et aussi serrés que nuls gens d'armes peuvent, par bonne ordonnance^ contreval ces prés , en approchant la ville, Piètre du Bois et ses Flamands,
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qui étaient tous rangés amont, haut sur la chaussée, jetèrent leurs yeux aval ces prés, et virent ces gens d'armes approcher. Si furent moult émerveillés ; et demanda Piètre du Bois : « Par quel diable de lieu sont venus ces gens , et où ils ont passé la rivière du Lys ?» Si lui répondirent ceux qui de lès lui étaient : « Il faut qu'ils soient passés par bacquets huy toute jour ; et si n*en avons rien sçu , car il n'y a pont ni passage sur le Lys de ci à Courtray. » — « Que ferons-nous , disent aucuns à Piètre du Bois? Les irons-nous combattre? » — « Nennil, dit Piètre, iaissons-les venir, et demeurons en notre force et en notre place; ils sont bas et nous sommes haut sur la chaussée. Si ils nous viennent assaillir, nous avons grand avantage sur eux; et si nous descendons ores sur eux pour combattre , nous nous forferons trop grandement. Attendons que la nuit soit venue toute noire et toute obscure , et puis aurons conseil comment nous chevirons. Ils ne sont pas tant de gens que ils nous doivent planté durer à la bataille ; et si savons tous les reâiges, et ils n'en savent nuls. »
Gomment le connétable .de France regretta la noblesse qu'il véait outre le Lys. Comment il abandonna le passage et comment il fut enrorté. — ( Chap. m. )
Le conseil Piètre du Bois fut cru : oncques ces Flamands ne se bougèrent de leur pas, et se tinrent tous cois au pied du pont et tout contreval la chaussée , rangés et ordonnés en batajille ; et ne sonnaient mot, et montraient par semblant que ils n'en faisaient compte. £t ceux qui étaient passés venaient tout le pas parmi ces marais , côtoyant la rivière et approchant Ck)mines. Le connétable de France, qui était d'autre part Feau, jeta ses yeux , et vit ces gens d'armes, bannières et pennons ventilans, en une belle petite bataille, et vit comment ils approchaient Comines. Adonc lui commença le sang tout à frémir, de grand hideur qu'il ot, car il sentait grand' foison dé Flamands par delà l'eau , tous enragés. Si dit par grand yreur : « Ha , saint Yves ! ha, saint George ! ha, Notre-Dame ! que vois-je là ? Je vois en partie toute la fleur de notre année qui se sont mis
, DE FBOTSSÀBT. 309
en dur parti. Certes , je Toudrais être mort , quand je vois que ils ont fait un si grand outrage. Ha , messire Louis de Sancerre , je vous cuidoye plus attrempé et mieux amesuré que vous n'êtes : eomment avez- vous osé mettre outre tant de nobles chevaliers et écuyers, et si vaillants hommes d'armes, comme ils sont là, en terre d'ennemis? et espoir entre dix ou douze mille hommes, qni sont tout orgueilleux et tout avisés de leur fait, et qni nuUui ne prendraient à merci : ni nous ne les pouvons, si il leur besogne, Conforter. Ha, Roban! ha, Mauny ! ha, Malestroit ! ha. Conversant ! ha , tels et tels , je vous plains, quand, sans mon conseil, vous vous êtes mis en tel parti! Pourquoi, pourquoi suis-je connétable de France? Car si vous perdez, j'en serai tout inculpé ; et dira-t-on que je vous ai envoyés en cette folie. »
Le connétable de France , avant que il eût vu que tant de si vaillants gens fussent passés , avait défendu au lès devers lui que nul ne passât ; mais quand il vit le convenant de cenx qui étaient outre, il dit tout haut : « Je abandonne le passage à tout homme qui passer voudra et pourra. » A ces mots s'avancèrent chevaliers et écuyers pour trouver voie et en^n de passer au pont outre ; mais il fut tantât toute nuit : si leur convint, par pure nécessité, laisser œuvre d'ouvrer au pont et de jeter huis et planches sur les gistes , et les aucuns y mettaient leurs targes et leurs pavois pour passer outre , et tant que les Flamands, qui étaient dedans Comines, s'en tenaient bien à chargés et à ensonniés, et ne savaient, au voir dire, auquel entendre ; car ils véaient là, au-dessous du pont ens es ifiarais, grand'foison de bonnes gens d'armes qui se tenaient tous cois , leurs lances toutes droites devant eux, et si véaient d'autre part que ceux qui étaient outre le pont enl'avant-garde escarmouehaient à eux, et se mettaient en peine pour le pont refaire.
Eu ce parti que je vous dis furent les Français , qui passés étaient outre aux bacquets, ce soir, et se tinrent tout cois es marais et en la bourbe et ordures jusques aux chevilles. Or, regardez et considérez la peine qu'ils orent et la grand'vaillance ^e eux , quand en ces longues nuits d'hiver, au mois de décembre ou environ, toute nuit nuitie, en leurs armures, estans sur leurs pieds,
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leurs bassinets en leurs têtes, ils furent là sans bdre et sans manger. Certes, je dis qu'il leur doit être tourné à grand' vaillance, car, au voir dire , ils ne se véaient que une poignée de gens au regard des Flamands qui en Gomines et au pas étaient. Si ne les osaient aller envahir ni assaillir; et disaient et avaient dit entre eux , et sur ce ils s'étaient arrêtés par ordonnance : n Tenons-nous ci tous ensemble , et attendons tant qu'il soit jour et que nous véons devant nous, et que ces Flamands qui sont en leur fort avalent pour nous assaillir ; car voirement venront-ils sur nous; ni nullement ils ne le lairont. Et quand ils venroot à nous , nous crierons tous d'une voix, chacun son cri ou le cri de son seigneur à qui cha<am est , jà-soit ce que les seigneurs ne soient pas tous ici. Par celle voie et ce cri, nous les ébahirons, et puis férirons en eux de grand'volonté. Il est bien en Dieu et en nous du déconfire ; car ils sont mal armés , et nous avons nos glaives à fers longs etdcérés de Bordeaux, et nos épées aussi. Jà hàubergeons qu'ils portent ne les pourront garantir ni défendre que nous ne passons tout outre. »
Sur oel état se tinrent ainsi et sur ce confort cils qui étaient passés outre ; et se tenaient tout cois sant dire mot. Et le connétable de France^ qui était d'autre part l'eau, au lès devers Lille, avait au cœur grand'angoisse d'eux. Là lui disaient les maréchaux de Bourgogne et de Flandre et les chevaliers qui de lès lui étaient, pour lui reconforter : « Monseigneur, ne vous â)ahissez point d'eux, ce sont à droite élection tous vaillants gens, sages et avisés, et ne feront rien fors que par sens et ordonnance. Ils n,e se combattront meshuy , et vous avez les passages abandonnés : demain, sitôt que nous pourrons voir l'aube du jour, nous nous mettrons en peine de passer le pont. Nous avons huy pourvu des ais et du bois plus qu'il ne nous besogne; : si serons tantôt outre et les reconforterons ; ni ces méchants gens n'auront point, s'il leur besogne, de durée contre nous. » Ainsi était reconforté le connétable de France des vaillants hommes qui étaient en sa compagnie.
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Comment à l'emprise du seigneur de Saint-Py et d'autres le passage à Comines (ut conquis sur les Flamands , qui y furent occis par miUiers et tous déconfits. — CChap.lH)
Piètre du Boiç, qui sentait ces gens d'armes es marais joignant Comines, n'était mie trop assuré; car il ne savait quelle la fin en serait. Toutefois il sentait de lès lui et en sa compagnie bien six ou sept mille hommes. Si leur avait dit ainsi et remontré la nuit : « Ces gens d'armes qui sont passés^ur nous combattre ne sont pas de fer ni d'acier; ils <mt huy tout le jour travaillé et toute la nuit estan^pé eh ce marais; ne peut être que sur le jour sommeil ne les preigne et abatte. En cel état nous venrons tout coiement sur eux, et iea assaudrons : nous sommes gens assez pour eux enclorre. Quand nous les aurons déconfits, sachez que nul ne se osera jamais après embattre. Or, vous tenez tout cols, et siiiefaites^ nulle noise; je vous dirai bien quand il sera heure de faire notre emprise. » Au propos de Piètre ils s'étaient tous arrêtés.
D'autre part, ces barons, chevaliers et écuyers, qui se tenaient en ces marais et assez près de leurs ennemis, n'étaient pas à leur aise , en tant que ils s'étaient boutés en la boue et en l'ordure jusques aux chevilles les aucuns, et les autres jusques en-my la jambe : mais le grand désir et plaisance que ils avaient de conquerre le passage et lionneurs , car grands faits d'armes y pouvaienMls voir, leur faisait assez entroubler leur travail et peine. Si ce fût aussi bien au temps d'été comme c'était en hiver, le vingt-septième jour de novembre , ils eussent tout tenu à revel ; mais la terre était froide et orde, bouei^e et mauvaise, et la nuit longue; et pleuvait à la fois sur leurs têtes; mais l'eau courait tout aval , car ils avaient leurs bassinets mis, et étaient tous en l'état ainsi que pour tantôt combattre, ni ils n'attendaient autre chose fors qu'on les vtnt assaillir. Les grands soins qu'ils avaient à cela les réchauffaient assez, et leur faisaient entroubler leurs peines. Là était le sire de Saint-Py, qui trop loyaumént s'acquitta de être gaitte et escoute des Flamands : car il était au premier chef ^ et allait soigneusement tout en tapissant voir et imaginer leur convenant, et puis retournait à ses compagnons et leur disait
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tout bas : « Or, cy, cy, nos ennemis se tiennent tout cois; espoir venront-ils sur le jour : chacun soit tout pourvu et avisé de ce qu'il doit faire. » Et puis, derechef il s'en allait encore pour apprendre de leur convenant, et puis retourqait et disait tout ce qu'il sentait, oyait et véait. En telle peine, allant et venant, il fut jusques à l'heure que les Flamands avaient entre eux dit et ordonné de venir ; et était droit sur l'aube du jour ; et venaient tout serrés en un tas tout le petit pas , sans sonner mot. Adonc le sire de Saint-Py, qui était en aguet, quand il en vit l'ordonnance, il aperçut bien que c'était aeertes; si vint à ses compagnons et leur dit : « Or, avant, seigneurs, il n'y a que du bien faire ; véezles-ci, ils viennent, vous les aurez tantôt: les larrons viennent ie petit pas , ils nous cuident attraper et surprendre. Or montrons que nous sommes droites gens d'armes, car nous aurons la bataille. »
A ces mots que le sire de Sàint-Py disait, vissiez-vous chevaliers et écuyers de grand courage abaisser leurs glaives à longs fers de Bordeaux et empoigner de grand'volonté , et eux mettre en si trèsbonâe ordonnance, que on ne pourrait de gens d*armes mieux demander ni aussi deviser.
Ordonné avaient cils^ seigneurs et compagnons qui la rivière par bateaux ce soir avaient passée, quand ils se trouvèrent en ces marais, si comme je vous ai dit, et ils virent que les Flamands attendaient la nuit pour eux combattre; car, au voir dire, ils ne se trouvaient pastant que ils les osassent combattre ni assaillir, et avaient dit : « Quand ils venront sur nous , ils ne peuv^t savoir quel nombre de gens nous sommes, chacun écrie, quand viendra à l'assembler, l'enseigne de son seigneur dessous qui il est, jà-soit ce que le sire ne soit mie id. Et les cris que nouis ferons, et la voix que nous entre eux épandrons ,ies ébahira tellement qu'ils s'en devront déconfire; avecques ce que nous les recueillerons aigrement aux lances et aux épées. » Donc il en advint ainsi; car quand ils approchèrent pour combattre aux Français , che« valiers et écuyers commencèrent à écrier haut et clair plusieurs cris et de plusieurs voix ; et tant, que le connétable de France et ceux de l'avant-garde qui étaient encore à passer les entendirent bien, et dirent : « Nos gens sont en armes. Dieu leur veuille aider,
PB FBOISSÀBT. 3t3
car Dous ne leur pouvons aider présentement. » Et ?éez-cy Piètre du Bois tout devant, et ces Flamands venir, qui furent recueillis de ces longs glaives aux fers trs^nchans affilés de Bordeaux, dont ils se véaient empalés ,^ que les mailles de leurs cottes ne leur duraient néant plus que toile doublée en trois doubles; mais les passaient tout outre et les enfilaient parmi ventres , parmi poitrines et parmi têtes. Et quand ces Flamands sentirent ces fers de Bordeaux dont ils se véaient empalés, ils reculaient; et les Français , pas à pas , avant passaient et conquéraient terre sur eux; car il n'en y avait nul si hardi qui ne ressoignât les coups. hh^ fut Piètre du Bois aucques des premiers navré et empalé d*un fer de glaive tout outre Tépaule, et blessé au chef; et eût été mort sans remède, si ses gens à force, ceux qu'il avait ordonnés pour son corps jusques à trente forts gros varlets, ne l'eussent secouru, qui le prindrent entre leurs bras et l'emportèrent hors de la
La boue jus de la chaussée aval Gomines était si grande, que toutes gens y entraient jusques en-my la jambe. Ces gens d'armes de France, qui étaient usagés es faits d'armes, vous commencèrent à abattre ces Flamands , à renverser sans déport et à occire. Là criait-on Saint-Py ! Laval ! Sancerre ! Enghien ! Antoing! Vertaing! Sconnevort! Saumes! Hallewyn! et tous cris dont il y avait là gens d'armes. Flamands se commencèrent à ébahir et à déconfire, quand ils virent que ces gens d'armes les assaillaient et requéraient si vaillamment , et les poussaient de leurs glaives à ces longs fers de Bordeaux qui les perçaient tout outre. Si commencèrent à reculer et à cheoir l'un sur l'autre; et gens d'armes passaient outre, ou parmi eux, ou par autour, et se boutaient toujours ens es plus drus , et ne lés épargnaient point à occire et- à abattre , non plus que chiens , et à bonne cause; car si les Flamands fussent venus au-dessus^ ils eussent fait pareillement.
Quand ces Flamands se virent ainsi reculés et assaillis vaillaipment , et que ces gens d'armes avaient conquis la chaussée et le pont , si orent avis qu'ils bouteraient le feu dedans leur ville , pour deux raisons : l'une si était pour faire reculer les Français , et l'autre pour recueillir leurs gens. Si firent ainsi qu'ils
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314 CSBONIQUES
ordonnerait; et boutèrent tantôt le feu en plusieurs maisons qui furent en Tlieure emprises : mais tout ce de quoi ils cuidaient ébahir leurs ennemis ne leur valut rien ; car les Français , aussi arréement et vaillamment comme en devant, les poursuivaient, combattaient et occiaient à grands tas en la boue et es maisons où ils se traiaient. Adone se mirent ces Flamands aux champs, et se avisèrent de eux recueillir, sixsomme ils firent , et mettre ensemble, et envoyèrent des leurs pour émouvoir le pays à Vertin, à Pourperinghe, àBerghes, à Roulers, à Mézières, à Warn ston , à Ménin et à toutes les villes d'environ , pour rassembler ^urs gens et v^irau pasdeComines. Ceux qui fuyaient, et ceux qui ens es villages d*environ domines étaient, sonnaient les cloches . à herle , et nnmtraient bien que le pays avait à faire. Si se ébahissaient les aucuns, et les autres entendaient à sauver le leur et à apporter à Ypre 6t à Courtray. Là se retrayaient femmes et enfants, et laissaient leurs hôtels et leurs maisons toutes pleines de meubles, debétes, dé grains; et lesautros s'en venaient à effort tout le cours à Gomines, pour aider à recouvrer le pas où leurs gens se combattaient. Ëntrementes que ces ordonnances se portaient ainsi, et que ces vaillans gens qui par bacquets la rivière du Lys passée avaient, se combattaient, la grosse route de Favant-garde du connétable de France entendait à passer outre le pont. Si y avait grand'presse , car le con* nétable avait abandonné à passer qui passer pouvait; je vous dis pour passer devant, car nul n'ensonniait ni empêchait le passage. Si passèrent le pont à Gomines à cet ajournement les semeurs en grands périls ; car ils couchaient et mettaient larges ou pavois sur les gistes du pont, et allaient outre; et ceux qui étaient outre s'avisèrent de réédifier le pont , car ils trouvèrent tons les ais devers eux. Si les remirent, et rejetèrent sar les giçtes du pont ou sur les éstaches; et avant tout ce, la nuit on avait &it acharier deux chariots de daiesqui grandement aidèrent à la besogne.
Tant fut fait, ouvré et charpenté brièvement, que le pont fut refait bon et fort; et passèrent outre à ce mardi au matin tous ^îeux de l'avant-garde ; et à fait qu'ils venaient, ils se logement en la ville.
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DE FROISS.iBT. 315
Le comte de F landre avait entendu que ceux de Tavant-garde se combattaient au pas à Gomines , si envoya celle part six mille hommes de pied pour aider leurs gens; mais quand ils vinrent, tout était achevé et le pont refait. Si les envoya le connétable au pont à Wameston pour le pont refaire, et pour passer ce mardi le charroi plus aisément.
Comment le roi , averti de la victoire de Gomines , voult passer en Flandre ; et Philippe d'Artevelle , sachant la perte à GMoinas , alla vers Gand pour lever l'ardère-ban. — ( Cbap. 185.)
JNouvelles vinrent ce mardi au matin au roi de France, qur était en Tabbaye à Marquette emprès Lille, et à ses oncles, que le pas de Gomines était conquis , et l'avant-garde outre. De ces nouvelles furent le roi et ses oncles moult réjouis. Adonc fut ordonné et dit que le roi passerait. Si ouït messe et ses seigneurs aussi, et burent un coup, et puis montèrent à cheval, et le chemin droit à Gomines allèrent. Geux de Favant-garde qui étaient à Gomines délivrèrent la ville de ces Flamands; et en y ot d'occis sur les reus et sur les champs environ trois mille, sans ceux qui furent morts en chasse, et dedans les moulins à vent, et dedans les moustiers où ils se recueillaient. Gar sitôt que ces Bretons furent outre , ils montèrent à cheval et se mirent en chasse pour trouver ces Flamands et pour courir le pays , qui était lors gros et riche. Le sire de Rais , le sire de Laval , le sire de Malestroit , le vicomte de la Berlière et le sire de Gombour, et leurs gens , chevauchèrent tant devant qu'ils s*en vinrent à Werin , qui est une grosse ville : si fut prise et arse , et ceux qui étaient dedans , morts. Là , orent les Bretons grand pillage et grand profit : aussi orent les autres qui s*épandirent sur le pays , car ils trouvaient les hôtels tout pleins de draps, de pennes d'or et d'argent : ni nuls, sur fiance des forts pas étant sur la rivière du Lys, n'avaient point vidé le leur, ni mené ens es bonnes villes. Les pillards bretons, normands et bourguignons, qui premièrement entrèrent en Flandre, le pas de Gomines conquis , ne élisaient compte de draps entiers, de pennes ni de tels joyaux , fors de l'or et de l'argent que ils trouvaient; mais ceux qui vin-
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rent depuis rançonnèreDl Tout au net le pays, ni rien n*y laissèrent; cai; tout leur venait bien à point.
Vous savez que nouvelles sont tantôt moult loin sçues. Ce mardi au matin, vinrent les nouvelles devant Audenarde, à Philippe d'Artevelle qui là était au siège, comment les Français avaient passé à Comines, le lundi, la rivière du Lys par bacquets , et comment ils avaient conquis le pas ; et avaient les Flamands qui là étaient, tant à Comines que sur le pays , perdu six mille hommes ou environ ; et tenait-on que Piètre du Bois était mort. De ces nouvelles fut Philippe d'Artevelle tout courroucé et ébahi, et se conseilla au seigneur de Harselles, qui là était, quelle chose il ferait. Le sire de Harselles lui dit : « Philippe, vous vous en irez à Gand , et assemblerez de gens ce que vous pourrez avoir, parmi la ville gardée , et les mettrez hors , et retournerez ici, età toute votre puissance vous en irez vers Courtray. Quand le roi de France entendra que vous venrezefïbrcément contre lui , il s'avisera de venir trop avant sur le pays : avecques tout ce nous devrions temprement ouïr nouvelles de nos gens qui sont en Angleterre ; et pourrait être que le roi d'Angleterre ou ses oncles passeront atout grand' puissance, ou jà passent ; et ce nous venrait grandement à point. » — «Je m'émerveille, dit Philippe, comment ils séjournent t^oit, quand les Anglais savent bien qu*ils auront entrée par ce pays-ci ; et il$ ne viennent point , et à quoi ils pensent et nos gens aussi. Nonobstant tout ce, ne demeurera-t-il mie que je ne volse à Gand querre l'arrière-ban; et venrai combattre le roi de France et les Français, comment qu'il s'en prenne. Je suis informé de piéça que le roi de France a bien vingt mUle hommes d'armes : ce sont soixante mille têtes armées ; je lui en mettrai autant ensemble devant lui en bataille. Si Dieu me donne, par sa grâce, que je le puisse déconfire , avec le bon droit que nous avons , je serai le plus honoré sire du monde; et si je suis déconfit, aussi grand'fortune avient à plus grand seigneur que je ne suis. »
Ainsi que Philippe et le sire de Harselles devisaient, et véezci autres gens affuyant qui venaient et qui avaient été en la bataille de Comines, lesquels poursuivirent les paroles premières. Adonc demanda Philippe : « Et Piètre du Bois , qu'est-îl de^
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venu? Est-il ni mort ni pris? » Ceux répondirent que nennil , mais il avait été moult fort navré à la bataille , et était retrait vers Bruges.
A ces paroles monta Ptiilippe à cheval , et fit monter environ trente hommes des siens, et prit le chemin de Gand ; et encore issit-il hors du chemin pour voir aucuns hommes morts de la garnison d*Audenarde , qui étaient issus celle nuit pour escarmoucher Fost. Si en y ot de ratteints jusques à douze, que ceux de Tost occirent. Ainsi qu*il arrêtait là en eux regardant, il jeta les yeux et vit un héraut qui venait le chemin de Gand , lequel était au roi d'Angleterre, et Tappelait-on le roi dlrlande, et Chandos en son nom.
De la venue du héraut fut Philippe tout réjoui , pour ce qu'il venait d'Angleterre ; et lui demanda en disant : « De nos gens savez-vous nulles nouvelles? » — « Sire, oil, dit le héraut : il retourne cinq de vos bourgeois de Gand, et un chevalier d'Angleterre qui s'appelle messire Guillaume de Firenton , lequel , par l'accord du roi et de ses oncles, et de tous leurs consaulx , et généralement du p9S d'Angleterre , apportent unes lettres , selon ce que je suis informé et que le chevalier et eux me dirent a Douvres ; et ces lettres viennent à vous, qui êtes regard de Flandre et de tout le pays. £t quand vous aurez scellé ce que les lettres contiennent, grands alliances qui y sont , et les bonnes villes de Flandre aussi , et le chevalier et vos gens seront retournés en Angleterre, vous serez grandement confortés du roi et des Anglais. » — « Ha! dit Philippe, vous me comptez trop de devises, ce sera trop tard; allez, allez à notre logis. » Adonc le fit-il mener au logis devers le seigneur de Harselies , pour lui recorder des nouvelles; et il prit le chemin de Gand , si fort pensif que on ne pouvait de lui extraire rien ni nulle parole.
Comment le roi de France vint à Gomines, et tout son arrol, et de là devant Ypre; et comment la Tille d'Ypre se rendit à lui par composition. — ( Chap. 486. )
Nous parlerons du roi de France, et recorderons comment il persévéra. Quand les nouvelles lui furent venues que le pas de
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Coniines était délivré de Flamands et le poDt refait, il se dé* partit de l'abbaye de Marquette où il était l(^é, et chevaucha vers Gomines à grand'route, et toutes gens en ordonnance , ainsi comme ils devaient aller. Si vint le roi ce mardi à Gomines , et se logea en la ville et ses oncles , dont la bataille et l'avant-garde s'étaient délogés et étaient allés outre snr le mont d'Ypre, et là s'étaient logés. Le mercredi au matin, le roi s'eo vint loger sur le mont d'Ypre, et là s'arrêta; et tous gens passaient, et charroi, tant à Gomines comme à Waméstcm; car il y avait grand peuple et grands frais de chevaux. Ce mercredi passa rarrière*garde du roi le pont de Gommes , où ^1 y avait deux mille hommes d'armes et deux cents arbalétriers , desquels le comte d'Eu, le comte de Blois, le comte de Saint-Pol, le comte, de Harecourt, le sire de Ghâtillon et le sire de la Fère étaient gouverneurs et meneurs ; et se logèrent ces seigneurs et leurs gens , ce mercredi, à Gomines et là environ. Quand ce vint de nuit, que les seigneurs cuîdaient reposer, qui étaient travaillés, on cria à l'arme ; et cuidèrent pour certain les seigneurs et leurs gens avoir bataille, et que lés Flamands des ehastelleries d'Ypre, de Gassel et de Berghes fossent recueillis et vinssent les eooi* battre. Adonc s'armèrent les seigneurs et mirent leurs bassinets , et boutèrent leurs bannières et leurs pennons hors de leurs hôtels , et allumèrent fallots ; et se traïrent tous sur les chaussées, chacun seigneur dessous sa bannière ou son pennon. Et ainsi comme ils venaient ils s'ordonnaient ; et se mettaient leurs gens dessous leurs bannières , ainsi qu'ils devaient être et aller. Là furent en celle peine et en l'ordure presque toute la nuit, jusques en-my jambe. Or, regardez si les seigneurs l'avaient d'avantage , le comte de Blois et les autres , qui n'avaient pas appris à souf&ir telle froidure ni telle mésaise, à telles nuits comme au mois devant Noël, qui sont si longues; mais souffrir pour leur honneur leur convenait, et ils cuidaient être combattus , et de tout ce ne fut rien ; car le haro était numté par varlets qui s'étaient entrepris ensemble. Toutefois, les seigneurs en orent celle peine , et la portèrent au plus bel qu'ils purent.
Qumid ce vmt le jeudi au matin, l'arrière-garde ce délogea de
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Comines; et chevauchèrent ordonnément et en bon arroi devers leurs gens, lesquels étaient tous logés et arrêtés sur le mont de Ypre, Tavant-garde , la bataille du roi et tout. Là oreut les seigneurs conseil quelle chose ils feraient , ou si ils iraient devant Yfire , ou devant Courtray , ou devant Bruges; et entrementes qu'ils se tenaient là , les fourrageurs firan^is couraient le pays où ils trouvaient tant de biens , de bétes et de toutes autres pourvéanoes pour viyre, que merveille est à considérer : ni depuis qu'ils furent outre le pas xle domines , ils n'eurent faute de nuls vivres. Caax de la ville d'Ypre, qui s^taient le roi de lès eux et toute sa puissance, et le pas conquis, n'étaient mie bien assurs ; et regardèrent entre eux comment ils se maintiendraient. Si mirent ensemble le conseil de la ville. Les hommes notables et riches , qui toujours avaient été de la plus saine partie, si ils Teussent osé montrer, voulaient que an envoyât devers le roi crier merci , et que on lui envoyât les clefi de la ville. Le capitaine , qui était de Gand , et là établi par Philippe d' Artevelle , ne voulait nullement que on se rendit , et disait : « 79otre ville est forte assez , et si sommes bien pourvus; nous attendrons le siège , si assiéger on nous veut : entrementes fera Philippe , notre, regard , son amas , et venra combîittre le roi à grand*puissance de gens , ne créez jà le contraire , et lèvera le siège. »
Les autres répondaient, qui point n'étaient assurés de celle aventure , et disaient : que il n*était point en la puissance de Philippe ni de tout le pays de Flandre de déconfire le roi de France, si il n'avait les Anglais avecques lui, dont il n'était nulle apparence, et que brièvement pour le meilleur on se rendît au roi de France, et non à autrui. Tant montèrent ces paroles que rîote s'émut; et furent ces seigneurs maîtres, et le capitaine oeeis, qui s'appelait Piètre Wanselare. Quand ceux de Ypre orent fait ce fait , ils prirent deux frères prêcheurs , et les envoyèrent devers le roi et ses oncles sur le mont de Ypre, et lui remontrèrent que il voulsist entendre à traité amiable à ceux de Ypre. Le roi fut conseillé que il leur donnerait jusques à eux douze et à un abbé qui se boutait en ces traités , qui était de Ypre , sauf allant et sauf venant , pour savoir quelle chose ils voulaient dire. Les frères prêcheurs retournèrent à
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Ypre. Les douze bourgeois qui furent élus par le conseil de toute la ville , eti'abbé et leur compagnie , vinrent sur le mont de Ypre, et s'agenouillèrent devant le roi, et représentèrent la ville au roi à être en son obéissance à toujours , sans nuls moyens ni réservation. Le roi de France , parmi la bon conseil que il ot, comme celui qui contendait à acquerre tout le pays par douceur ou par austérité , ne voulsist mie là commencer à montrer son mautadent, mais les reçut doucement, parmi un moyen que il ot là , que ceux de Ypre payeraient au roi quarante mille francs pour aider à^ payer une partie des nienus frais que il avait faits à venir jusques à là.
A ce traité ne âirent oncques rebelles ceux de Ypre , mais en furent tout joyeux quand ils y purent parvenir, et raccordèrent liement.
Ainsi furent pris ceux de Ypre à merci ^ et prièrent au roi et à ses oncles qu^ il leur plût à venir rafireschir en la ville de Ypre,. et que les bonnes gens en auraient grand' joie. On leur accorda voirement que le roi irait, et prendrait son chemin par là pour aller et entrer en Flandre auquel lès qu^il lui plairait. Sur cel état retournèrent ceux de Ypre en leur ville; et furent tous ceux du corps de la^UIe réjouis , quand ils sçurent que ils étaient reçus à paix et à merci au roi de France. Si Âirent tantôt^ par taille, les quarante mille francs cueillis et payés au roi ou à ses commis, ainçois qu'il entrât en Ypre.
Comment le roi de France fut averti de la rébellion des Parisiens et d'autres , et de leur intention , lui étant en Flandre. — (Chap. 187. )
Encore se tenait le roi de France sur le mont de Ypre ^ quand nouvelles vinrent que les Parisiens s'étalât rebellés et avaient eu conseil , si comme on disait , entre eux là et lors pour aller abattre le beau chastel de Beauté, qui sied au bois de Vin* cennes, et au^i le chastel du Louvre et toutes les fortes maisons d'environ Pans , afin que ils n'en pussent jamais étre^evés. Quand un de leur route , qui cuidait trop bien dire , mais il parla trop mal , si comme il apparut depuis, dit : « Beaux seigneurs , abstenez-vous de ce faire tant que nous verrons corn-
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ment Taffaire du roi notre sire se portera en Flandre : si ceux de Gand viennent à leur entente , ainsi que on espère bien que ils y venront , adonc sera-t-il heure du faire et temps assez. Ne commençons pas chose dont nous nous puissions repentir. » Ce fut Nicolas le Flamand qui dit celle chose , et par celle parole la chose se cessa à faire des Parisiens et cèl outrage. Mais ils se tenaient à Paris pourvus de toutes armures , aussi bonnes et aussi riches comme si ce fussent grands seigneurs ; et se trouvèrent armés de pied en cap comme droites gens d*armes, plus de soixante mille , et plus de cinquante mille maillets et autres gens , comme arbalétriers et archers ; et faisaient ouvrer les Parisiens njoit et jour les haulmiers, et achetaient .les harnais de toutes pièces tout ce que on leur voulait vendre.
Or, regardez la grand'diablerie que ce eût été si le roi de France eût été déconfit en Flandre , et la noble chevalerie qui était avecques lui en ce voyage. On peut b|^n croire et imaginer que toute gentillesse et noblesse eût été morte et perdue en France, et autant bien ens es autres pays ; ni la jacquerie ne fut oncques si grande ni si horrible qu'elle eût été ; car pareillement à Reims , à Ghâ-. Ions en Champagne et sur la rivière de Marne, lea vilains se rebellaient et menaçaient jà les gentilshommes , et dames et enfants qui étaient demeurés derrière, aussi bien à Orléans, à Blois , à Rouen en Normandie et en Beauvoisis , leur était le diable entré en^a tête pour tout occire, si Dieu proprement n'y eût pourvu de remède , ainsi comme orrez recorder ensuivant en rhistoire.
Comment les cbasteUenies de Gassel, de Berghes, de Bourbourcb , de Gravélines et antres , se mirent en l'obéissance du roi ; et comment le roi entra en la ville de Ypre , et du convenant de ceux de Bruges,' — > ( Cbap. 188. )
Quand ceux de la ehastellenie de Cassel , de Berghes , de Bourbourcb, de Gravelines, de Fumes, de Dunkerque, de Pourperinghe, de Tourout, de Bailleul et de Messines, orent entendu que ceux de la ville dé Ypre s'étaient tournés Français , et avaient rendu leur ville et mis en l'obéissance du roi d^ France, qui bellement les avait pris à merci , si furent tous effréés , et
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réconfortés aussi , quand ils orent bien imaginé leurs besognes. Car toutes ces villes, cbastellenies, bailliages «t mairies, prirent leurs capitaines, leur lièrent les membres, et les lièrent bien et fort qu'ils ne leur échappassent, lesquels Philippe d'Artevelte avait mis et semés au pays ; et les amenèrent au roi , pour lui complaire et le apaiser envers eux , sur le mont de Ypre , et lui dirent, criant merci à genoux : « Noble roi, nous nous mettons , nos corps , biens , et les villes où nous demeurons , en votre obéissance^ Et pour vous montrer plus plein service , et reconnaître que vous êtes notre droieturier seigneur, véez-ci les capitaines lesquels Philippe d'Artevelle nous a baillés depuis que par force, et non autrement, il nous fit obéir à lui : sien pouvez ùire votre plaisir ; car ils ne nous ont menés et^ouvernés à notre entente. » Le roi fut conseillé de prendre toutes ces gens des^ seigneuries dessus dites à merci , parmi un moyen qu'il y ot, que ces cbastellenies et ces terres et villes dessus nommées payeraient au roi pour les menus frais soixante mille francs ; et encore étaient réservés tous vivres , bestiail et autres choses que on trouverait sur les champs ; mm on les assurait de bon être ars ni pris. Tout ce leur ^ffit grandement ; et reii^ercièrent le roi et son conseil , et furent moult lies quand ils virent qu'ils pouvaient ainsi échapper.; mais tous les capitaines de Philippe qui furent là amenés passèrent parnû, être décollés sur le mont de Ypre.
De toutes ces choses, ces traités et ces apaisements, on ne parlait en rien au comte de Flandre , ni il n'était mie appelé au conseil du roi, ni nul homme de sa cour. S'il lui en ennuyait, ]e n'en puis mais ; car tout le voyage il n'en ot autre chose ; ni proprement ses gens, ni ceux de sa route ni de sa bataille , ne se osaient déranger ni dérouter de la bataille sus aile où ils étaient mis par l'ordonnance des maîtres des arbalétriers , pourtant qu'ils étaient Flamands; car il était ordonné et commandé, de par le roi et sur la vie, que nul en Fpst ne pariât flamand, ni portât bâton à virole.
Quand le roi de France et tout l'ost , avant-garde et arrièregarde , orent été à leur plaisir sur le mont de Ypre , et que on y ot tenu plusieurs marchés et vendu grand'planté de butin à ceux
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de Lille , de Douay , d'Artois et de Tournay , et à tous ceux qui acheter le voulaient, où ils donnaient an drap de Wervy (1), de Mes^nes, de Pourperinghe et de Comines^ pour un franc; on était là revêtu à trop bon marché ; et les Ofucuns Bretons et autres pillards , qui voulaient plus gagner, s'accompagnaient ensemble , et chargeaient sur cb^rs et sur chevaux leurs draps bien emballés, nappes , toiles, coutil, or, argent en plate et en vaisselles si ils en trouvaient , puis l'envoyaient en sauf-lieu outre le Lys , ou par leurs varlets en France. Adonc vint le roi à Ypre , et tous les seigneurs ; et se logèrent en la ville tous Ceux qui s'y loger purent : si s'y rafreschit quatre ou cinq jours.
Ceux de Bruges étaient bien informés du convenant du roi , comment il était à séjour à Ypre, et que tout le pays en derrière lui jusques à Gravélines se rendait et était rendu à lui : si ne savaient que faire , d'envoyer traiter devers lui ou du laisser. Toutefois, tant que pour ce terme iljs le laissèrent ; et la cause prindpale qui plus les inclina à ce faire de eux non rendre, ce fut qu'il y avait grand'foîson de gens d'armes de leur ville, bien sept mille, avêcques Philippe d'Artevelle, au siège d'Audenarde; et aussi en la vlUe de Gand étaient en otages des plus notables de Bruges plus de cinq cents chefs , lesquels Philippe d'Artevelle y avait envoyés quand il prit Bruges , ^ celle On qu'il en fût mieux sire et maître.
Outre, Piètre du Bois et Piètre de Vintre. étaient là qui les réconfortaient et leur remontraient, en disant : « Beaux seigneurs , ne vous ébahissez mie si le roi de France est venu jusques à Ypre ; vous savez comment anciennement toute La puissance de France envoyée du beau roi Philippe vint jusques à Courtray ; et de nos ancesseurs ils furent là toug morts et déconfits. Pareillement aussi sachez qu'ils s^o&t morts et déconfits ; car Philippe d'Artevelle atout grand'puissance ne taira mie que il ne voise combattre le roi et sa puissance ; et il peut
(I) Cest Wénieq en Flandire qvMK chartes de 1386 à 1393, aaz Archives da
faut lire; il se fabriquait beaucoup de royaume, n** 838 de FiiiTentaire in-
draps en cette ville ; et il s'éleva aème , primé). Remarquons que dans les andens
à ce SQJet, entre ses habitants et ceux doenments Wervieq est éerit Wervy,- et
dTpres , un débat que le duc Philippe le que Verviers l'est aussi de cette manière.
Hardi termina par une sentence donnée iVofe de M. CachartL à Lille le 28 mai 1392 (Registre aux
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trop bien être , sar le bon droit que nous avons et sur la fortune qui est bonne pour ceux de Gand , que Philippe déconfira le roi, ni jà pied n'en échappera, ni ne repassera la rivière; et sera tout sur heure ce pays reconquis ; et ainsi vous demeurerez comme bonnes et loyales gens en votre franchise, et en la guerre de Philippe et de nous autres gens de Gand. »
Comment les messagers de G^nd arrivëreot et un messager anglais k Calais ; et. comment Philippe d'Artevelle fit grand amas de gens popr aller combattre les Français. — ( Ghap. 1S9. )
Ces paroles et autres semblables ^ que Piètre du Bois et Piètre de Yi^tre remontraient pour ces jours à ceux de Bruges, refrénèrent grandement les Bragiens de non traiter devers le roi de France. Ëntrementes que ces choses se démenaient ainsi, arrivaient à Calais les bourgeois de Gand et messira Guillaume de Firenton , Anglais , lesquels étaient envoyés de par le roi d'Angleterre , et tout^e pay« de çà la mer, pour remontrer au pays de Flandre et sceller les alliances et convenances que le roi d'Angleterre et les Anglais voulaient avoir aux Flamands. Si^leur vinrent ces nouvelles de messîre Jean d'Ewerues, capitaine de Calais , qui leur dit : « Tant que pour le présent vous ne pouvez passer, car le roi de France est à Ypre; et tout le pays d'ici jusques à là est tourné devers lui : temprement noys aurons autres nouvelles^; car on dit que Philippe d'ArtevelIe met ensemble son pouvoir pour venir combattre le roi; et là verra-t-on qui aura le meilleur. Si les Flamands sont déconfits, vous n'avez que faire en Flandre ; si le roi de France perd , tout est nôtre. » — « C'est vérité , » ce répondit le chevalier anglais.
Ainsi se demeurèrent à Calais les bourgeois de Gand et messire Guillaume Firenton. Or, parlerons-nous de Philippe d'ArtevelIe comment il persévéra.
Voirement était-il en grand'volonté de combattre le roi de France; et bien le montra, car il s'en vint à Gand, et ordonna que tout homme portant armes dont il se pouvait ai()er, la ville gardée , le suivît. Tous! obéirent , car il leur donnait à entendre que par la grâce de Dieu ils déconfiraient les Français , et se-
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raient seigneijurs ceux de Gand et souverains de toutes autres nations. Environ dix mille hommes pour Tarrière-ban emmena Philippe avecques lui , et s'en vint devant Courtray ; et jà avait-îl envoyé à Bruges , au Dan , et à Ardembourg , et à TÉcluse, et tout sur la marine es Quatre -Métiers, et en la chastidleniedeGrantmont, de Tenremonde et d'Alost; et leva bien de ces gens-là environ trente mille , et se logea une nuit devant Audenarde; et à lendemain il s'en partit et s'en vint vers Courtray ; et avait en sa compagnie environ cinquante mille hommes.
Cônmientle roi, averti que Philippe d*Artevelle l'approchait, se partit de Ypre et son arroi , et tint les champs pour le combattre. — ( Chap. 190. )
Nouvelles vinrent au roi et aux seigneurs de France que Philippe d'Artevelle approchait durement , et, disaiton, qu'il amenait en sa compagnie bien soixante mille hommes. Adonc se départit l'avant-garde d'Ypre, le connétable de France et les maréchaux, et vinrent loger à lieue et demie grande de Ypre , entre Roulers et Rosebecque ; et puis à lendemain le roi et tous les seigneurs s'en vinrent là loger, l'avant-garde et l'arrièregarde, et tout. Si vous dis que sur les champs les seigneurs pour ce temps y orent moult de peine ; car il était au cœur d'hiver, à l'entrée de décembre, et pleuvait toujours. Et si dormaient les seigneurs toutes les nuits tout armés sur les champs ; car tous les jours et toutes les heures ils attendaient la bataille. Et disait-on en l'ost communément : « Ils venront demain. » Et ce savait-on par les fourrageurs qui couraient aux fourrages sur le pays , qui apportaient ces nouvelles. Si était le roi logé tout au milieu de ses gens. Et de ce que Philippe d' Artevelle et ses gens détriaient tant , étaient les seigneurs de France plus courroucés ; car, pour le dur temps qu'il faisait, ils voulsissent bien être délivrés. Vous devez savoir que avecques le roi était toute fleur de vaillance et de chevalerie. Si étaient Philippe d' Artevelle et les Flamands moult oultrecuidés , quand ils s'enhardissaient du combattre ;. caç|^' ils se fussent tenus en, leur siège devant Audenarde et au^^âépment fortifiés, avecques
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ce qu'il faisait pluvieux temps , frais et brouillards chus en Flandre , on pe les fût jamais allé querre ; et si on les y eût qnis , on ne les eût pu avoir pour combattre, fors à trop grand'peine, meschef et péril. Mais Philippe se glorifiait si en la belle fortune et victoire qu'il ot devant Bruges, qu'il lui semblait lûen que nul ne lui pourrait forfaire , et espérait bien à ^re sire de tout le monde. Autre imagination n'avait-il , ni rien il nedou* tait le roi de France ni sa puissabee ; car s'il e(À eu doote , il n'eût pas fait ce qu'il fit , si comme voos orrez records ^suivant.
Gûmmeiit à un souper ce Philippe d'ArteveUe arranf^ tei capitaines, et comment ils conclurent en8end)le. — ( Cbap. 191. )
I^e mercredi au soir, dont la bataille fut au lendemain , s'en vint Philippe d*ArtevelIe et sa puissance loger en une place assez forte entre un fossé et un bosquet , et si forte haie était que on ne pouvait venir aisément jusqu'à eux ; et fut entre le Montd'Or et la ville de Rosebecque, où le roi était logé. Ce soir, Philippe donna à souper en son logis à tous les capitaines grandement et largement ; car il avait bien de quoi ; foison de pourvéances le suivaient. Quand ce 'vint après souper, il les mit en paroles, et leur dit : « Beaux seigneurs, vous êtes en ce parti et en celle ordonnance d'armes mes compagnons : fespoire bien que demain nous aurons besogne; car le roi de France, qui a grand désir de nous trouver et combattre , est logé à Rosebecque. Si vous prie que vous teniez tous votre loyauté, et ne vous ébahissez de chose que vous oyez ni voyez ; car c'est sur notre bon droit que nous nous combattrons, et pour garder les jnridictions de Flandre et nous tenir en droit. Admonestez vos gens de bien faire, et les ordonnez sagement et tellement que on die que par votre bon arroi et ordonnance nous ayons eu la vietoire. La journée pour nous eue demain, à la grâce de Dieu, nous ne trouverons jamais seigneurs qui nous combattent ni qui s'osent mettre contre nous aux champs; et nous sera l'honneur c^t fois plus grande que ce que nous eussions le confort des Anglais ; car s'ils étaient en notre compagnie, ils en auraient la renommée.
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et non pas nous. Avecques le roi de France est toute la fleur de son royaume, ni il n'a nuUui laissé derrière : or, dites à vos gens que on tue tout sans nullui prendre à merci ; par ainsi demeurerons-nous en paix ; car je vueil et commande, sur la tête , que nul ne prenne prisonnier, si ce n'est le roi. Mais le roi vueil-je bien déporter; car c'est un enfès : on lui doit pardonner ; il ne scet qu'il fait , il va ainsi que on le mène. Nous le mènerons à Gand apprendre à parler et à être Flamand. Mais ducs, comtes et autres gens d'armes, occiez tout : les communautés de France ne nous en sauront jà nul mal gré; car ils voudraient, de ce suis-je tout assuré , que jamais pied n'en retournât en France; et aussi ne fera-t-il. »
Ces capitaines qui étaient là à cette admonition , après souper avecques Philippe d'Artevelle m son logis , de plusieurs villes de Flandre et du Franc de Bruges, s'accordèrent tous à celle opinion , et la tinrent à bonne ; et répondirent tous d'une voix à Philippe, et lui dirent . « Sire, vous dites bien, et ainsi sera fiait. » Lors prindrentils^ congé à Philippe, et retournèrent chacun en son logis entre leurs gens , et leur recordèrent et les endittèrent de tout ce que vous avez ouï.
Ainsi se passa la nuit en l'ost Philippe d'Artevelle; mais environ minuit , si comme je fus adonc informé , advint en leur ost une moult merveilleuse chose, ni je n'ai point ouï la pareille en nulle manière.
Gomment, la nuit dont lendemain fut la bataille k Bosebecque, avint un merveilleux signe an-dessus de l'assemblée des Flamands. — ( Chap. 192. )
Quand ces Flamands forent assis et que chacun se tenait en son logis (et toutefois ils faisaient bon gait, car ils sentaient leurs ennemis à moins de une lieue de eux) , il me fut dit que Philippe d'Artevelle avait à amie une damoiselle de Gand , laquelle en ce voyage était venue avecques lui ; et entrementes que Philippe dormait sur une courte-pointe de lès le feu de charbon, en son pavillon, celle femme, environ minuit, issit hors du pavillon pour voir le ciel et le temps, et quelle heure il était,
32^ Chroniques
car elle de pouvait dormir. Si regarda au les devers RoseWque , et vit en plusieurs lieux du ciel fumées et étincelles de feu voler, et ce était des feux que les Français faisaient dessous haies et buissons. Celle femme écoute et entend , ce lui fut avis , grand'friente et grand'noise entre leur ost et Fost des Français, et crier Mont- Joye , et plusieurs autres cris; et lui semblait que ce était sur le Mont-d*Or^ entre eux et Rosebecque. De celle chose elle fut tout effrayée , et se retraïst dedans le pavillon Philippe, et réveilla soudainement, et lui dit : « Sire, levez-vous tôt et vous armez et appareillez , car j'ai ouï trop grand'noise sur le Mont-d'Or, et crois que ce sont les Français qui vous viennent assaillir. » Philippe à ces paroles se leva moult tôt , et affubla une gonne , et prit une hache et issit hors de son pavillon , pour venir voir et mettre au voir ce que la damoiselle disait.
En celle manière que elle l'avait ouï Philippe l'ouït, et lui semblait qu'il y eût un grand tournoiement. Il se retraïst tantôt en son pavillon , et fit sonner sa trompette pour réveiller son ost. Sitôt que le son de la trompette Philippe se épandit ens es logis , on le reconnut ; tous se' levèrent et armèrent. Ceux du gait qui était au devaiit de l'ost envoyèrent de leurs compagnons devers Philippe pour savoir quelle chose il leur faillait , quand ils s'armaient : et trouvèrent ceux qui envoyés y furent, et rapportèrent qu'ils avafent été moult blâmés de ce qu'ils avaient ouï noise et friente devers les ennemis, et s'étaient tenus tout cois. « Ha ! ce dirent iceux , allez , dites à Philippe que voirement aVons-nous bien ouï noise sur le Mont-d'Or, et avons envoyé savoir que ce pouvait être; mais ceux qui y ont été ont rapporté que ce n'est rien, et que nulle chose ils ne ont trouvé ni vu ; et pour ce que nous ne vîmes de certain nul apparent d'émouvement, ne voulions-nous pas réveiller l'ost, que nous n'en fussions blâmés. » Ces paroles de par ceux du gait furent dites à Philippe ; il se apaisa sur ce ; mais en courage il s'émerveilla trop grandement que ce pouvait être. Or, disent aucuns que c'étaient les diables d'enfer qui là jouaient et tournaient où la bataille devait être , pour la grand'proie qu'ils eu attendaient.
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Comment le jeudi au matin , environ deux heures devant Taube du Jour, fut la bataille, et comment les Flamands se mirent en fort lieu en conroi ; et de leur conduite. — (Chap. 193.)
Oncques puis ce réveillement de Fost, Philippe d'Artevelle ni les Flamands ne furent assur, et se doutèrent toujours qu*ils ne fussent trahis et surpris. Si s'armèrent bien et bellement de tout ce qu'ils avaient, par grand loisir^ et firent grands feux en leurs logis et se déjeunèrent tout à leur aise; car ils avaient vins et viandes assez. Environ une heure devant le jour ce dit Philippe : « Ce serait bon que nous traïssions tous sur les champs et que nous ordonnissions nos gens ; par quoi sur le jour, si les Français viennent pour nous assaillir, nous ne soyons pas dégarnis, mais pourvus d'ordonnance et avisés que nous devrons faire. » Tous s'accordèrent à sa parole , et issirent hors de leurs logis , et s'en vinrent en une bruyère au dehors d'un bosquet; et avaient au devant d'eux un iosâé large assez, et nouvellement relevé; par derrière eux grand'foison de ronces et de genestes et d'autres menus bois. Et là, en ce fort lieu, s'ordonnèrent tout à leur aise, et se mirent tous en une grosse bataille, drue et espesse ; et se trouvaient, par rapport des connétables, environ cinquante mille , tous à élection , des plus forts , des plus apperts et des plus butrageux , et qui le moins accomptaient de leurs vies. Et avaient environ soixante archers anglais qui s'étaient emblés de leurs gens de Calais pour venir prendre greigneur profit à Philippe ; et avaient laissé en leurs logis ce de harnais qu'ils avaient, malles, lits et toutes autres ordonnances, hors- mis leurs armures , chevaux , charrois et sommiers , femmes et varlets. Mais Philippe d'Artevelle avait son page monté sur un coursier moult bel de lès lui, qui valait encore pour un seigneur cinq cents ilorins ; et ne le faisait pas venir avec lui pour chose qu'il se voulsist embler ni fuir des autres , fors que pour état et pour grandeur, et pour monter sus , si chasse se faisait sur les Français, pour commander et dire à ses gens : « Tuez, tuez tout! » En celle entente le faisait Philippe d'Artevelle demeurer de lès lui.
De la ville de Gand avait le dit Philippe, en sa compagnie, environ neuf mille hommes tout armés, lesquels il tenait de côté
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de lui, car il y avait greigoeure fiance qu'il n'avait es autres. Et se tenaient ceux de Gand et Philippe et leurs bannières tout devant ; et ceux de la chastellenie d'Alost et de Grantmont ; après, ceux de la cbastelienie de Gourtray ; et puis ceux de Bruges, du Dan et de TÉcluse; et ceux du Franc de Bruges étaient armés la greigneure partie de maillets, de houètes et de chapeaux de fer, d'hauquetons et de gands de baleine ; et portait chacun un plançon à picot de fer et à virole. Et avaient' par villes et par chaste! lenies parures semblables pour reconnaître l'un l'autre^ une compagnie cottes faissés de jaune et de bleu; les autres, à une bande de noir sur une cotte rouge ; les autres, cheveronnées de blanc sur une cotte bleue; les autres, ondoyées de vert et de bleu ; les autres, une faisse échiquetée de blanc et de noir; les autres, écartelées de blanc et de rouge ; les autres, toutes bleues et un quartier de rouge ; les autres, coupées de rouge dessus et de blanc dessous. Et avaient chacuns bannières de leurs métiers, et grands couteaux à leurs côtés parmi leurs ceintures ; et se tenaient tout cois en cel état en attendant le jour, qui vint tantôt.
Or, vous dirai de l'ordonnance des Français , autant bien comme j'ai recordé des Flamands .
Gomment le roi se mit aax champs emprès Rosebecque, où il fat surtout ordonné ; et comment le connétable s'excnsa au roi. — ( Chap. 194. )
Bien savait le roi de France et les seigneurs qui de lès lui étaient et qui sur les champs se tenaient, que le$ Flamands approchaient, et que ce ne se pouvait passer que bataille n'y eût; car nul ne traitait de la paix , et aussi toutes les parties en avaient grand'volonté. Si fut crié et nonclé le mercredi au matin , parmi In ville de Ypre , que toutes manières de gens d'armes se traîssent sur les champs de lès le roi et se missent en ordonnance, ainsi qu'ils savaient qu'ils devaient être. Tous obéirent à ce ban fait de par le roi , de par le connétable et de par les maréchaux : ce fut raison ; et ne demeura nuls hommes d'armes ni gros varlets en Ypre , quand leurs maîtres furent descendus. Mais toutefois ceux de l'avant-garde en avaient grand'foison avecques
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eux , pour les aventures du chasser et pour découvrir les batailles ; à ceux-là besogoait-il le plus que il ne faisait aux autres. Ainsi se tinrent les Français ce mercredi sur les champs assez près de Rosebecque; et entendaient, les seigneurs à leurs besognes et à leur ordonnance.
Quand ce vint au soir, le roi donna à souper à ses trois oncles , au connétable de France , au sire de Coucy et à aucuns autres seigneurs étrangers de Hainaut, de Brabant, de Hollande et de Zélande, d^ Allemagne , de Lorraine, de Savoie, qui Tétaient venus servir; et les remercia grandement, et aussi Grent ses oncles, du bon service qu'ils lui faisaient et montraient à faire. £t fit ce soir le gait pour la bataille du roi , le comte de Flandre ; et avait en sa route bien six cents lances et douze c^its hommes d'autres gens. Ce mercredi au soir, après ce souper que le roi avait donné h ces seigneurs , et que ils furent retraits , le connétable de France demeura derrière, et dernièrement au prendre congé, pour parler au roi et à ses oncles.de leurs besognes. Ordonné était du conseil du roi ce que je vou$ dirai : que le connétable, messire Olivier de Cliçon, se desmettrait pour le jeudi , lendemain , car on espérait bien que on aurait la bataille, de l'office de la connétablie; et le serait seulement pour ce jour en son lieu le sire de Coucy, et il demeurerait de lès le roi. Et avint que, quand le connétable prit congé au roi, le roi lui dit moult doucement et amiablement , si comme il était enditté de dire : « Connétable , nous voulons que vous nous rendiez votre office pour le jour de demain; car nous y avons autre ordonné, et voulons que vous demeurez de lès nous. » De ces paroles , qui furent toutes nouvelles au connétable, fut-il moult grandement émerveillé : si répondit et dit : « Très-cher sire , je sais bien que je ne puis avoir plus haut honneur que de aider à garder votre personne; mais, cher sire, il venrait à grand cimtraire et déplaisance à mes compagnons et à ceux de ^avan^garde , si ils ne m'avaient en leur compagnie ; et plus y pourriez perdre que gagner. Je ne dis mie que je sois si vaillant que par moi se puist achever celle besogne , mais je dis , cher sire , sauve la correction de votre noble conseil, que depuis quinze jours, en çà , je n'ai à autre chose entendu ,
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fors à parfournir à rhonaeur de vous et de vos gens mon office, et aiendittéslesunsetles autres comment ils se doivent maintenir; et si demain que nous nous combattrons, par la grâce de Dieu, ils ne me véaient, et je les défsdllais d'ordonnance et de conseil , qui suis usé et fait en telles choses , ils en seraient tout ébahis , et en recevrais blâme. Et pourraient dire les aucuns que je me serais dissimulé, et que couvertement je aurais tout ce fait et avisé pour fuir les premiers horions. Si vous prie , très-cher sire, que vous ne veuilliez mie briser ce qui est fait et arrêté pour le meilleur ; et je vous dis que vous y aurez profit. »
Le roi ne sçut que dire sur celle parole : aussi ne firent ceux qui de lès lui étaient , et qui entendu Tavaient , fors tant que le roi dit moult sagement : « Connétable, je ne dis pas que on vous ait en rien desvéé que en tous cas vous ne soyez très-grandement acquitté, et ferez encore; c'est notre entente : mais feu monseigneur mon père vous aimait sur tous autres, et se confiait en vous ; et pour Tamour et la grand'confîdence qu'il y avait, je vous voulais avoirdelès moi, à ce besoin, et en ma compagnie. » -^ « Très cher sire , dit le connétable , vous êtes si bien accompagné de si vaillants gens , et tout a été fait par si grand'délibération de conseil, que on n'y pourrait rien amender; et ce vous doit bien et à votre noble et discret conseil suffire. Si vous prie que pour Dieu, très-cher sire, laissez-moi convenir en mon office; et vous aurez demain , par la grâce de Dieu, en votre jeune avènement , si belle journée et aventure , que tous vos amis en seront réjouis > et vos ennemis courroucés. »
A ces paroles ne répondit rien le roi , fors tant qu'il dit : « Connétable , et je le vueil : et faites , au nom de Dieu et de saint Denis, votre office, je ne vous en quiers plus parler; car vous y voyez plus clair que je ne fais, ni tous ceux qui ont mises avant ces paroles. Soyez demain à ma messe. » — « Sire, dit le connétable , volontiers. » Atant prit-il congé du roi ^ qui lui donna liement : si s'en retourna à son logis avecques ses gens et compagnons.
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Gonmieiit le Jeudi au matift les Flamands partirent d'un fort lieu ; et comment ils s'assemblèrent sur le Mont-d'Or ; et là forent ce jour combattas et déconfits. — (Chap. 195.)
Quand ce Tint le jeudi au matin , toutes gens d'armes s*ap|ia* renièrent 4 tant en Tavant-garde et en l'arrière-garde, comme aussi en la bataille du roi ; et afsffmèrent de toutes pièces , hormis les bassinets , ainsi que pour entrer en la bataille ; car bien savaient les seigneurs que point n'istraient du jour sans être combattus, pour les apparences que leurs fourrageurs , le mercredi, leur avaient rapportées des Flamands, qu'ils avaient cru qui les approchaient, et qui la bataille demandaient. Le roi de France ouït à ce matin sa messe , et aussi firent plusieurs seigneurs, qui tous se mirent en prière et en dévotion envers Dieu qu'il les voulsist jeter du jour à honneur. Celle matinée leva une très-grande bruine et très-épaisse , et si continuelle que à peine véait-on un arpent loin , dont les seigneurs étaient tout courroucés; mais amender ne le pouvaient. Après la messe du roi, où le connétable et plusieurs hauts seigneurs furent pour parler ensemble et avoir avis quelle chose on ferait, ordonné fut que messire Olivier de Gliçon , connétable de France , messire Jean devienne, amiral de France, messire Guillaume de Poitiers, bâtard de Langres, ces trois vaillants chevaliers et usés d'armes , iraient pour découvrir et aviser de près les Flamands , et en rapporteraient au roi et à ses oncles la vérité ; et entrementes le sire de Coucy , le sire de la Breth et messire Hugues de Châlons entendraient à ordonner les batailles.
Adonc se départirent du roi les trois dessus nommés, montés^ sur fleur de coursiers, et chevauchèrent en cel endroit où ils pensaient qu'ils les trouveraient et la nuit logés ils étaient.
Vous devez savoir que le jeudi au matin, quand cette forte brume fut levée, les Flamands qui s'étaient traits dès devant le jour en ce fort lieu, si comme ci- dessus est dit, et ils se furent là tenus jusques à environ huit heures , et ils virent que ils ne oyaient nulles nouvelles des Français , et ils se trouvèrent une si grosse bataille ensemble, orgueil et outrecuidance les réveilla; et commencèrent les capitaines à parler l'un à l'autre, et plusieurs de eux aussi , en disant : « Quelle chose fesona-nous ci ,
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étant sur nos pieds , et nous réfroidons? Que n'allons-ûoiis avant de bon courage , puisque nous en avons la volonté , requerre nos ennemis et combattre? Nous séjoumons-ci pour néant; jamais les Français ne nous venraient ci-querre : allons à tout le moins jusques sur le Monf-d'Or, et prenons l'avantage de la HMmtagne. » Ces paroIes^ monteplièrent tant, que tous s'ae> cordèrent à passer outre et venir sur le Mont-d'Or, qui était entre eux et les Français. Adonc, pour eschever le fossé qui était par-devant eux, tournèrent-ils autour du bosquet et prirent l'avantage des cbamps.
A ce qu'ils se trairent ainsi sur les champs , et au retourner ce bosquet, les trois chevaliers dessus nompiés vinrent si à point que tout et à grand loisir ils les avisèrent; et chevauchèrent les plaines en côtoyant les batailles qui se remirent toutes ensemble , à moins d'un trait d'arc près de eux ; et quand l'orent passée une fois au senestre et ils furent outre, ils reprirent le dextre. Ainsi virent-ils et avisèrent le long et l'épais de leur bataille. Bien les virent les Flamands ; mais ils n'en firent compte, ni oncques ils ne s'en déroutèrent. Et aussi les trois chevaliers étaient si bien montés et si usés de faire ce métier, qu'ils n'en avaient garde. Là dit Philippe d'Artevelle aux capitaines de son côté : « Tout coi ! tout coi ! mettons-nous meshui en ordonnance et en arroi pour comba^ttre; car nos ennemis sont près de ci; j'en ai bien vu les apparants : ces trois chevaliers qui passent et repassent nouff ravisent et ofit ravisé. » Lors s'arrêtèrent tous les Flamands, ainsi qu'ils devaient venir sur le Mont-d'Or, et se remirent tous en une bataille forte et épaisse ; et dit Philippe tout haut : « Seigneurs , quand ce venra à l'assembler, souviennevous de nos ennemis, comment ils furent tous déconfits et ouverts à la bataille de Bruges , par nous tenir drus et forts ensemble , que on ne nous puist ouvrir. Si faites ainsi ; et chacun porte son bâton tout droit devant lui , et vous entrelacez de vos bras , parqooi on ne puist entrer dedans vous ; étaliez toujours le bon pas et par loisir devant vous, sans tourner à dextre ni à senestre; et faites à l'heure de l'assembler, quand il viendra à joindre , jeter nos bombardes et nos canons, et traire nos arbalétriers; ainsi s'ébahiront nos ennemis. »
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DB FBOISSABT. 385
Quand Philippe d'Arteveile ot ainsi ses gens endittés , et mis en ordonnance et arroi de bataille, et montré comment ils se maintiendraient , il sepit sur une des ailes , et ses gens là où il avait la greigneure fiance de lès lui; et à son page qui était sur son coursier dit : « Va, si m'attends à ce buisson hors du trait; et quand tu verras jà la déconfiture et la chasse sur les Français, si m'amène mon cheval et crie mon cri ; on te fera voie ; et viens à moi ; car je vueii être au premier dief de chasse. » Le page à ces paroles se partit de Philippe, et fit tout ce que son maître lui avait dit. Encore mit Philippe sus de côté lui environ quarante archers d'Angleterre qu'il tenait à ses gages ; or regardez si ce Philippe ordonnait bien ses besognes. Il m'est avis que dl , et aussi est-il à pluâeurs qui se connaissent en armes , fors tant qu'il se forfit d'une seule chose. Je la vous dirai : ce fut quand il se partit du fort et de la place où au matin il s'était trait; car jamais on ne les eût allé là combattre , pour tant que on n&les eût point eus sans trop grand dommage; mais ils voulaient montrer que c'étaient gens de fait et de volonté, et qui petit craignaient leurs ennemis.
Coiument le jeudi les Français se mirent en toute ordonnance pour combatlre les Flamands, qu'ils tenaient incrédules. — (Chap. 196.)
Or, revinrent ces trois chevaliers et vaillants hommes dessus nommés devers le roi de France et les batailles, qui jà étaient mises en pas , en arroi et en ordonnance, ainsi comme elles devaient aller : car il y avait tant de si sages hommes et ïnen usés d'armes en l'avant-garde, qu'ils savaient tous quelle chose ils feraient ni devaient faire; car là était la fleur de la bonne chevalerie du monde. On leur fit voie : le sire de Cliçon parla premier, en inclinant le roi de dessus son cheval, et en ôtant jus de son chef un chapelet de bièvre qu'il portait; et dit : « Sire , réjouissez-vous, ces gens sont nôtres; nos gros varlets les combattraient. » — « Connétable, dit le roi. Dieu vous en oye. Or, allons donc avant, au nom de Dieu et de monseigneur saint Denis. »
Là étaient les huit chevaliers dessus nommés , pour le oorps
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836 CHRONIQUKS
du roi garder, mis en bonne ordonnance. Là 6t le roi plusieurs chevaliers nouveaux : aussi firent tous les seigneurs en leurs batailles. lÀ y ot boutées hors et levées [plusieurs bannières : là Kit (ordonné que , quand ce venrait à rassembler, que on mettrait la bataille du roi et Toriflambe de France au front premier, et Tavant-garde passerait tout outre sus aile, et Tarrière-garde aussi sus l'autre aile, et assembleraient aux Flamands en poussant de leurs lances aussitôt les uns comme les autres , et clorraient en étreignant ces Flamands qui venaient aussL joints et aussi serrés comme nulle chose pouvait être : par cette ordonnance pourraient-ils avoir grandement l'avantage sur eux.
De tout ce faire l'arrière-garde fut signifiée , dont le comte d'Eu, le comte de Blois, le comte de Saint-Pol, le comte de Harcourt, le sire de Ghâtillon, le sire de la Fère étaient chefs. Et là leva ce jour de lès le comte de Blois, le jeune sire de Havreech bannière; et fit le cpmte chevaliers, messire Thomas de Distre et messire Jacques de Havreech , bâtard. Il y ot fait ce jour, par le record et rapport des hérauts, quatre cent et soUante et sept chevaliers.
Adonc se départirent du roi , quand ils orent fait leur rapport, le sire de Cliçon , messire Jean de Vienne et messire Guillaume de Langres, et s'en vinrent en l'avant^garde; car ils en étaient. Assez tôt après fut développée l'oriflambe, laquelle messire Piètre de Villiers portait; et veulent aucuns gens dire, si comme on trouve anciennement escript, que on ne la vit ottcques déployer sur chrétiens , fors que là ; et en fut grand'ques- « tion sur ce voyage si on la développerait ou non. Toutefois , plusieurs raisons considérées, finablement il fut déterminé du déployer, pour la cause de ce que les Flamands tenaient opinion contraire du pape Clément, et se nommaient en créance urbanistes : dont les Français dirent qu'ils étaient incrédules et hors de foi. Ce fut la principale cause pourquoi elle fût apportée en Flandre et développée. Celle oriflambe est une digne bannière et enseigne; et fut envoyée du ciel par grand mystère , et est en manière d'un gonfanon ; et est grand confort le jour à ceux qui la voient. Encore montra-t-elle là de ses vertus; car toute la matinée il avait- fait si grand*bruine et si
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DE FBOISS/LBT. ^37
épaisse, que à peine pouvait-on voirTun Tautre; mais si trèstôt que le cheTalierqui la portait la développa et qu'il leva la lance contremont , cell» bruine à une fois cfaéy et se dérompit ; et fut le ciel aussi pur, aussi clair et Pair aussi net que on ne l'avait point vu en devant de toute Tannée (1), dont les seigneurs de France fur^t moult réjouis , quand ils virent ce beau jour venu et ce soleil luire, et quMls purent voir au loin et autour d'eux , devant et derrière ; et se tinrent moult à reconfortés , et à bonne cause. Là étai^ce grand'beauté de voir ces bannières, ces bassinets, ces belles armures, ces fers de lances clairs et appareillés, ces pennons et ces armoiries. Et se taisaient tous cois ni nul ne sonnait mot , mais regardaient ceux qui devant étalent la grosse bataille des Flamands tout en une , qui approchait durement ; et venaient le pas tous serrés , les plançons tout droits levés contremont; et semblaient des hanstes * que ce fût un bois, tant y en avait grand*multitude et grand'foison.
Comment le jeudi an matin Piiilippe d'Arterelle et les Flamands furent com- •liattiis et déconfits par le roi de France sur le Mont-d*Or et an val emprès la ville de Rosebecqne. — (Chap. 197.)
Je fus adonc informé du seigneur de Esconnevort , et me dit qu'il vit , et aussi firent plusieurs autres , quand l'oriflambe fut déployée et la bruine chue , un blanc coulon voler et faire plusieurs vols par-dessus la bataille du roi; et quand il ot assez volé, et que on se dobt combattre et assembler aux ennemis, il se alla asseoir sur une des bannières du roi. Doncontintceàgrand'signifiance de bien. Or, approchèrent les Flamands, et commencèrent à traire et à jeter des bombardes et des canons gros carreaux empennés d*airain; ainsi se commença la bataille. -Et en ot le roi de France et sa bataille et ses gens le premier rencontre, qui leur fut moult dur ; car ces Flamands , qui descendaient orgueilleusement et de grahd'volonté , venaient roids et durs , et boutaient, en venant, de l'épaule et delà poitrine, ainsi
(I) Les Chroniques de France, le moine tion da mime miracle. Note de M» Budo Saint- Denis , Javéonl des Ursins et chon. tons les clironiqaears français font men- (2) B(rfs de lances.
338 CHBONIQUES
comme sangliers tout foro^iés , ^ étaient si fort «Btrdaeét ensemble que on ne les pouvait ouvrir ni déromfNre.
Là furent du côté des Fraaçais, et par le trait des bombardes et des canons, premièrement morts : le sire de Wainrin , baniieret, Morelet de Hallewyn et Jacques d*£rdL. Adone fut k imtaille du roi reculée : mais l'avant-garde et i'arrière-garde aux deux ailes passèriait oviÊxt et enoloun«nt ces Flamsmds, et les mir^t à l'étroit. Je vous dind comment. Sur œs deux ailes gens d'armes les oomm^ioèreat à pousser de leurs roide»laoces à longs fers ^ durs de Bcurdcaui, ^i kur passaient ces oottes de maille tout outre et les prenaient en eb»br : dont eaax qui en étaient atteints se restreignirent pour esdiever les horions ; ear jamais, si amender le pussent, ne se misseiit avant pour «ux empaler. Là les mirem ces ^ens d'armes en tel délnHtcpi'iifi ne se pouvaient aider ni ravoir leurs bras , ni letur» plançons pour férir, ni eux défendre. Là perdaient plu»eurs iwtce et haleine, et chéaient Tun sur l'autre , et éteignaient et mouraient sans coup férir : là fut Philippe d'ArtevelIe enclos et navré de glaives et abattu , et des gens de Gand qui l'aimaient et gardaient grand'foison de lès lui. Quand le page Philippe vit la mésav^ture venir sur les leurs, il était bien monté sur bon coursier; si se partit et laissa son maître , car il ne lui pouvait aider ; et retourna vers Courtray pour revenir à Gand.
Ainâ fut faite et assemblée cette bataille ; et lorsque des deux côtés les Flamands fiirent étreints et enclos, ils ne passèrent plus avant ; car ils ne se pouvai^t aider. Adonc se remit la bataille du roi en vigueur, qui avait du commencement un petit branlé. Là entendaient gens d'armes à abattre Flaoïands à pouvoir : et avaient les aucuns haches bien acérées, dont ils rompaient bassinets etdécervelaient têtes; et les aucuns plombées dont ils donnaient si grands horions qu'ils les abattaient à terre. A peine étaient Flamands abattus , quand pillards venaient qui se boutaient entre les ^ns d'armes , et portaient grands couteaux dont ils les parocciaient ; ni nulle pitié ils n'en avaient non plus que si ce fussent clyens.
Là était le cliquetis sur ces bassinets si grand et si haut, d'épées , de imches , de plombées et de maillets de fers , que on n'y
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oyait goutte pour la noise. Et ouïs dire que si tous les haulmiers de Paris et de Bruxelles fussent ensemble , leur métier faisant , ils n'eussent pas mené ni feit greigneure noise comme les combattants et les férants sur ces bassinets faisaient.
Là ne se épargnaient point les chevaliers niécuyers, mais mettaient la main à Tœuvre degrand'volonté, et plus l'un que Tautre : si en y ot aucuns qui se avancèrent et boutèrent en la presse trop avant ; car ils y furent enclos et éteints , et par espécial messin Louis de Cousant, un chevalier de Berry , et messire Fleton de Revel , fils au seigneur de Revel : encore en y ot des autres , dont ce fut dommage; mais si grosse bataille comme celle, où tant avait de peuple, ne se peut parfournir, au mieux venir pour les victorieux , qu'elle ne coûte grandement. Car jeunes cheva- \iem et éeuyers» qui désiraient les armes, s'avançaient volontiers pour leur honneur et pour acquerre grâce; et la presse était là si grande, et l'afCaire si périlleuse pour ceux qui étaient enclos ou chus, que si on n'avait bonne aide on ne se pouvait relever.* Par ce parti y ot des Français morts et éteints aucuns ; mais plenté ne fut-ee mie ; car quand il venait à point, ils aidaient l'un à l'autre. Là fut un numt et un tas de Flamands occis moult long et moult haut. Et de si grand'bataille et de si grand'foison de gens morts comme il y ot là , on ne vit oncques si peu de sang issir qu'il en issit ; et c'était au moyen de ce qu'ils étaient beaucoup d'éteints et étouffés dans la presse , car iceux ne jetaient point de sang.
Quand ceux qui étaient derrière virent que ceux qui étaient devant fondaient et chéaient l'un sur l'autre, et qu'ils étaient tous déconfits, si s'ébahirent; et commencèrent à jeter leurs plançons jus et leurs armures, et eux déconfire et tourner vers Courtray en fuite et ailleurs ; ni ils n'avaient cure fors que pour elix mettre à sauveté; et Bretons et Français après, qui les enchâssaient en fossés, en aulnaies et en bruyères , ci dix , ci douze , ci vingt, ci trente, et les combattaient de rechef, et là les occiaient s'ils n'étaient plus forts d'eux. Et si en y ot grand'foison de morts en chasse entre la bataille et Courtray, où ils se retiraient à garant; et du demeurant qui se put sauver il se sauva , mais ce fut moult petit; et se retrayaient les uns à Courtray, les autres à Gand , et les autres chacun où il pouvait.
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310 GHBONIQUBS
Cette bataille fut sur le Mont-d'Or, entre Courtray etRosebecque (1), en Tan de grâce Notre-Seigneur mil trois cent quatre vingt et deux , le jeudi devant le samedi de TAvent , au mois de novembre le vingt-septième jour (2) ; et était pour lors le roi Charles de France au quatorzième an de spn âge.
Comment après la déconfiture des Flamands le roi vit mort Philippe d'Arte* velle , qui fut pendu à un art>re. — ( Ghap. 196» )
Ainsi furent en ce temps sur le Mont-d*Or les Flamands déconfits, et Vorgueil de Flandre abattu, et Philippe d'Artevelle mort; et de la ville, de Gand ou des tenances de Gand, morts avecques lui jusques à neuf mille hommes. Il y ot mort ce jour, ce rapportèrent les héraults, sur la place, sans lâchasse, jusques à vingt-six mille hommes etplusT; et ne dura point la bataille jusques à la déconfiture, depuis qu'ils assemblèrent, heure et demie Après cette déconfiture (3), qui fut très-honorable et profitable pour toute chrétienté et pour toute noblesse et gentillesse ; car si les vilains fussent là venus à leur entente, oncques si grands cruautés ni hornbletés ne a vinrent au monde que il fût avenu par les communautés qui se fussent partout rebellées et détruit gentillesse ; or se avisent bien ceux de Paris atout leurs maillets , que dirent-ils quand ils sçurent les nouvelles que les Flamands ^ont déconfits à Rosebecque , et Philippe d'Artevelle , leur capitaine» mort? Ils n'en furent mie plus lies; aussi ne furent autres bons hommes en plusieurs villes.
(1) Il se troave dans la Flandre trob les plas modernes , MM. de Barante et commanes appelées Roosebeke : l'one à Baehon reportent , sans diseater la date, deux lieoes trois quarts d' Yprcs, vers Boa- cette bataille mémorable an 29 novemlers, sar le chemin de Brages ; nne aatre bre. Les antres ont généralement adopté à trois lieoes de Conrtray vers Thielt, le 27 novembre. C'est la date de Froi*et nne troisième dans l'ancien pays d'A- sart, de Meyer et, ce qui est encore plus lost , à denx lieues d'Aadenarde vers m- digne d'attention, d'ane relation contemnove. C'est la première de ces commn- poraine insérée dans le Registre de euir nés qu'on nomme anjoard'hai West-Roo- noir de Toamai. Oadegherst dit que la sebeke, poar la distingaer de celle entre bataille de Roosebeke ftit livrée le 14 Conrtray et Thielt, qai fbt le théâtre de novembre.
la sanglante bataille où Philippe d'Ar- (3) La relation contemporaine Insérée
tevelde perdit la vie. Voyez dans le Mes- dans le Registre de euir noir à Tournai
sager des Sciences et des Arts , année porte à 25,000 le nombre des Flamands
I827-Id28, p. 195-210, nne intéressante qni périrent dans la bataille. Selon la
dissertation de M . D. J. Vander Meersch même relation , l'armée du roi était de
snr ce sujet. Note de M. Gachard. 00,000 combattants , et celle des Fia-
(2) Pour ne parler ici que des auteurs mands de 50,000. Note de M. Gachard.
D£ FRaiSSAHT. 341
Quand celte bataille fot de tous points achevée , on laissa convenir les fuyants et les chassants : on sonna les trompettes de retrait; et se retraist chacun en son logis, ainsi comme il devait être. Mais Tavantgarde se logea outre la bataille du roi , où les Flamands avaient été logés le mercredi; et se tinrent tous aises en l'ost du roi de France. De ce qu'ils avaient , ce était assez ; car étaient rafreschis et ravitaillés des pourvéances qui venaient de Ypre. Et firent la nuit ensuivant trop beaux feux en plusieurs, lieux aval l'ost, des plançons des Flamands qu'ils trouvèrent; car qui en voulait avoir, il en avait tantôt recueilli et chargé son col.
Quand le roi de France fut retrait en son logis , et on ot tendu son pavillon de vermeil ccndal moult noble et moult riche, et il (lit désarmé, ses oncles et plusieurs barons de France le vinrent voir et conjoîiir ; ce fut raison. Adonc lui alla-Ml souvenir de Philippe d'Artevelle , et dit à ceux qui de lès lui étaient : « Ce Philippe, s'il est vif ou mort, je le verrais volontiers, v On lui répondit que on se mettrait en peine du voir. Il fut crié et noncié en l'ost que quiconque trouverait Philippe d'Artevelle, on lui donnerait dix francs. Donc vissiez varlets avancer entre les morts, qui jà étaient tout dévêtus anx pieds. Ce Philippe, pour la convoitise du gagner, fut tant quis qu'il fut trouvé et reconnu d'un varletqui l'avait servi longuement et qui bien le connaissait; et fut apporté et traîné devant le pavillon du roi. Lé roi le regarda une espace; aussi firent les seigneurs; et fut là retourné pour savoir s'il avait été mort de plaies : mais on trouva qu'il n^avait plaies nulles du monde dont il fût mort si on Teût pris en vie; mais il fut éteint en la presse et chéy parmi une fosse, et grand'foison de Gantois sur lui, qui moururent en sa compagnie. Quand on l'eut regardé une espace, on l'ôta de là, et fut pendu à un arbre. Véez-là la darraine fin de Philippe d'Artevelle.
Nous joindrons au récit de Froissart sur cette grande bataille de Roosebeke, celui du religieux de Saint-Denis (1).
« Neuf jours avant l'action , une bande innombrable de corbeaux et
(1) I^ religieux de Saint-Denis a été faisait u&age, quand on le citaifr, de la pea connu Jusqu'à nous. En général , on traduction inexacte de le Laboureur Le
a43 CHBONTQUBS
d*oiseaux carnassiers voltigèrent, pendant deuii heures, autour du camp, comme autour d'une proie qui leur appartenait; puis, faisant retentir Pair de cris terribles, ils s'attaquèrent avec fureur à coups de bec Quelqnes-uns tiraient un fâcheux augure de œt événement ; Philippe , au contraire, l'interpréta à son avantage : « Voici déjà, dit-il avec assu- « rance , le présage de notre victoire et de la défaite des Français. » Cette prophétie trompeuse obtint Tassentiment de tous; uq seul pourtant, metoire de Herxeeie, soutint avec persistance le contraire; il commençait à se repentir d'avoir trahi l'honneur d'une naissance iUi^tre, et d'avoir été si longtemps complice de cette multitude séditieuse et turbuleuti*. Prévoyant enfin ce qui arriverait , et jetant un coup d'oeil pénétrant dans l'avenir : « Où allons-nous, dit-il? Que prétendons-nous, mes « amis, avec nos airs de menace et de mépris à l'égard dei Français? Je » vous prédis que, si vous leur donnez occasion de combattre, vous ver- « rez combien ces hommes élevés et nourris au milieu des armes , ac- •* coutumes à coucher sur la terre , à la pluie et au soleil , l'emportent « sur les Flamands , qui n'ont aucune expérienoe de la guerre et ne ta- <« vent |Mi.s supporter la fatigue. J'ai pitié de cet aveuglement , qui vous a « fait tomber dans le piège, et vous pousse à la mort sur la foi de vaines •« paroles. Je vous engage donc, tandis qu'il en est temps eucore, à « pourvoir à votre sûreté par la retraite. » En disant oda , il piqua de» deux , et s'éloigna aussitôt avec ses gens.
« Il serait trop long de rapporter tout ce qui s'est dit alors; pour abréger, je reviens à la suite des faits. Philippe ne s*émut ni des conseils ni du départ du sire de Herzeele. Mais la fiEÛblesse humaine ignore ce que lui réserve le lendemain. Poussé par sa destinée, il s'avança jusqu'à Roosebeke, et détacha en avant, pour reconnaître la positiou et la force de l'armée françabe , ce même Jacquemin de Gand qu'il avait chargé précédemment de porter au roi son message insultant. Le roi , de son côté , afin d'avoir des renseignements sur les ennemis , avait fait partir, avec messire Guillaume de Langres, douze hommes qui connaissaient la langue flamande. Ces prétendus Flamands parcoururent le camp à cheval , sans inspirer aucun soupçon , et en examinèk«nt l'assiette et l'étendue ; puis, cherchant querelle à douze de leurs ennemis, ils les tuèrent à coups de lance, et revinrent annoncer au roi que les Flamands
texte latin da cbroniqaear n'existait que singliam, Htst. jéngL ^ p. 295; Pautus
daa» va petit noml)re de mannscriU. Amilio», Di rvè. gesi Pr, , p. 306 et
En publiant ce texte précieux, et en l'atf- 34)9; Meyer, ÂAn, Ftand,, I XIII, f 190
compagnaot de notes et d'nne bonne tra- sqq. ; Oodegherst, Chr. de Fland., c. I78,
daction, M. Bellagnet a rendn aux étadee fo 31^. M. Gaehard a extrait, en ce qui
historiques un très*grand seryice. C'est concerne cette bataille mémorable, pour
H M. Bellagnet que nous empruntons le son édition de V Histoire .des ducs de
fragment que nous transcriyons ici. Voy. Bourgogne, dea renseignements curieux
Chronique du religieux de Saint-Denis , do Registre de cuir noir cooseryé aux
liv. iH,cb. 15, 16 et 17; 1. 1, p. 209< archlyes de Tournai. lia publié aussi,
239, dans la CoUection des documents d'après le même registre, dans les y/na-
inédits relatifs à l'histoire de France, lectes belglgues , p. 172-173, la liste des
publiée par te gouvernement. — Voyez ducs, comtes et cbeyaliers qui assistè-
enontr*r«nr la bataille de Roosebeke: rent à la bataille de Roosebeke.
Juvénal des Ursins, p. .3(.i; Th. Wal-
campaient dans le voisinage , et que Taffaire ne pouvait plus soiitTnr de délai y puisque les armées n'étaient séparées que par une distance de mille pas.
« Cet avis fut approuvé par tous les assistants, et, d'un consentement unanime, les douze mille hommes d'armes qui se trouvaient dans le camp furent partagés en cinq corps : le premier , suivant la coutume de France , fut placé sous le commandement du connétable , et des maréchaux de France Louis de Sancerre et Mouton de Blainville. A ces capitaines s'étaient joints beaucoup de chevahers fameux , non moins recommandablés par leur naissance que par letir valeur^ tels que les comtes de Flandre , de Saint-Pol, d'Harcourt, de Grand-Pré, de Solms en Allemague, et de Tonnerre ; le vicomte d'Aulnay, et les illustres barons les sires d'Antoing, de Ghâtillon, de la Fère, d'Anglure , -de Hangest, et tous ceux qui venaient d'être armés chevaliers , et qui voulaient signaler leur vaillance en cette journée. M esseigneurs les ducs de Berry et de Bourbon, et avec eux aussi messîre de Saimpy et Tévèque de Benuvais Miles de Dormansy occupaient les deux ailes du corps d'armée du roi, dont ils n'étaient séparés que par un petit intervalle , afin de pouvoir au besoin porter secours à ravanl-garde. Messire Jean d'Artois, comte d'Eu, conduisait Tarrière-garde, avec un grand nombre de chevaliers et d'écuyers. Le roi , le duc de Bourgogne son oncle, et le comte de Valois son frère, avec beaucoup de chex^aliers vieillis au service et de nobles, seigneurs d'une illustre origipe, formaient le centre de bataille.
« Les troupes ainsi rangées, il fut défendu à tous par la voix du héraut de quitter les rangs , sous peine , pour quicon<|ue s'échapperait du camp furtivement et sans permission , d'être flétri à jamais comme homicide , et condamné, en outre, à subir le dernier supplice, quelles que fussent sa condition et sa dignité. Les chevaux même furent éloignés de la vue des combattants, afin que chacun, perdant tout espoir de se soustraire au danger par la fuite, montrât plus de*cœur. Le roi resta seul à cheval ; à ses cotés se tenaient messire Raoul de Raineval , le Bè^ue de Vilaines , messire de Pommiers, le vicomte d'Arcy, Guy dit le Baveux, et Enguerrand de Heudin , chevaliers renommés pour leur valeur.
« Le messager de Philippe , accouraht en toute hâte , lui rapporta tout cela en détail , et l'engagea même secrètement à fiiir. Philippe commençait à s'étonner ; sa présomption l'abandonnait : il demeura quelque temps immobile , et son cœur se serra d'effroi. Saisi d'un repentir tardif, il dit à voix basse au messager : « Tu m'ap{)ortes une triste nou- «« velle , lorsque tu m'assures qu'il y a tant de Fran^^is avec le roi ; «< j'étais loin de m'y attendre. » Ainsi déchu de son coupable espoir et ne sachant quel parti prendre, il eut recours à l'artifice ; prenant un prétexte pour s'éloigner, il s'adressa à toute son armée : « C'est une rude « guerre , dit-il , que celle que nous avons désirée jusqu'ici et que nous '< entreprenons, il nous faut la conduire avec plus de prudence que « jamais. En conséquence, j*estime (pie, pour la terminer heureusement, '< il est à propos que j'aille en personne hâter le secours de dix mille de « nos compagnons qui nous doivent venir. » Il serait parti sans doute à l'instant même, si quelques-uns de ceux qui étaient In ne s'y tt^ssent opposés. '« Quelle nécessité l'oblige, diffent-ilç, à laisser ton camp sans
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« chef P Peut-être n'est-ce qu'une ruse. C'est pour obéir à tes ordres et <« dans l'espoir de vaincre que nous nous sommes engagés dans cette* entt treprise. Il faut donc que tu restes, pour tenter avec nous les chances « du combat. >• Taincupar ees paroles, il dut se soumettre à la volonté de tous et se ranger à leur avis; il se résolût ainsi, malgré lui, à combattre. « Dans l'armée du roi , eeux qui commandaient Portaient vivemeiit leurs soldats à se tenir fermes, à se rappeler les lriom[Aes continuels de leurs pères, à espérer dans le Seigneur, et à lui recommander dévotement leur cause ainsi que celle du roi et du royaume , en le priant de ne point donner la victoire aux Flamands , si turbulents dans la paix et
ne lui inspirait aucune fra]^eur, et on l'entendit prononcer ces paroles remarquables : « On voit bien à présent que ces gens-là brûlent d'une « ardeur guerrière ; mais bientôt , avec l'aide de Dieu , ils seront exter- <* minés. » En disant cela, il donna ordre que l'on s'approchât de l'ennemi à la portée dt^ traits. Le ciel était depuis six jours couvert d'un
voyaient à peine la trace de ceux qui marchaient en avant , et ces derniers ne distinguaient pas devant eux au delà d'un jet de pierre. La Providence divine permettait sans doute cette particularité , pour rendre plus éclatante la victoire du jeune roi.
<* Déjà, conformément à son ordre, le connétable s'était approché de Tennemi par une marche lente ; il parcourut les rangs de ses soldats : « Je sais bien , mes chers compagnons , leur dit-il, que les paroles ne M donnent point du courage , et que le discours d'un général ne fait point « d'une armée lâche et timide une brave et vaillante armée. Vous dé- « ploierez toute l'audace que la nature ou l'éducation a donnée à cha* ^'cun de vous. Dans le moment critique, il faut agir et non délibérer. «* Conduisez-vous donc en hommes de cœur, et que des ennemis sans « expérience de la guerre ne résistent pas à vos coups. » Il les engagea tous aussi à ne point se laisser troubler par l'aspect d'une multitude extraordinaire ; et, pour frapper les esprits en finissant son discours, il s'écria à haute voix : « Voici le momeut de recueillir le fniit de vos « longs travaux. » Puis il donna .le sigual de l'attaque contre les ennemis. Au même instant une grêle de traits couvrit les deux armées. L'air retentit de cris confiis et effroyables , poussés de part et d'autre, et ré|)étés par les éclios d'alentour. Le roi, entendant le bruit des armes, nouveau pour lui, et informé par Collard de Tanques, son écuyer, que l'heure du combat était arrivée , éleva dévotement les mains au ciel , pria Dieu de lui douuer la victoire, et, invoquant le secours des saints, se recommanda humblement à la bienheureuse Vierge Marie et à saint Denis, le patron particulier de la France.
« En ce moment , messire Pierre de Villiers , garde de l'oriflamme , (léplo^ sa bannière d'après l'ordre du roi. Tout à coup, par un miracle spécial de la Wovidence divine, le brouillard se dissipant, le ciel devint
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piir el serein comme eu un jour d'été, ei le soleil, dardant ses rayons, comme pour faroriser les Français, éblouit les yeux des ennemis par une réverbération éclatante. On s*attaqua d'd)ord de part et d'autre avec une gi-ande animosité et un acharnement inexprimable; les combattants se frappaient à coups d'épées et de godendacs, aspirant à se donner mutuellement la mort. Mais les ennemis, par leur masse serrée, présentaient un front impénétrable; ib firent reculer les Français d*un pas et demi. Il était assurément difficile qu'une petite armée, quelque supérieure qu'elle fût par son expérience et son habitude des combats , tint longtemps contre des troupes innombrables. Aussi, ceux qui se trouvèrent là racontent-ils que le succès fut quelque temps douteux, et que la bataille eût été perdue par les Français, s'ils n'avaient triomphé des difficultés par l'adresse et la ruse.
« Un des combattants, dont le nom est resté jusqu'ici inconnu, comme s'il fût descendu du ciel , profitant du désordre de la mêlée , s*écria à haute voix : « Courage, mes bons amis! voici que les manants tournent « le dos. » Ceux des ennemis qui combattaientau premier rang regardèrent alors derrière eux, et aussitôt la face du combat fut changée. Les Français, se ranimant, cessèrent de reculer et reprirent l'avantage. Ceux qui étaient aux dejix ailes quittèrent leurs rangs; suivis d'une foule de gens de pied qui accouraient en toute hâte, ils fondirent sur les ennemis , frappant à coups redoublés de droite et de gauche avec une force irrésistible , et cherch'ant surtout à les atteindre à la gorge au défaut de leurs armures. Partout où ils se portaient , leurs adversaires tremblaient, comme sous l'influence d*un astre malin.fCe ne fut plus alors partout qu'un champ de carnage ; la terre fut inondée d'un fleuve de sang; ceux qui occupaient le centre de la bataille « pressés de tous côtés par des masses nombreuses , furent étouffés; et bientôt les morts et les mourants, en tombant les uns sur les autres, foi*mèrent en plusieurs endroits des monceaux de cadavres, qui s'élevaient à la hauteur d'une lance.
« L'action se passait sous les yeux du roi. Déjà passionné pour la gloire, il ne voulait pas laisser les siens en péril , ni rester dans une honteuse inaction; et il répétait souvent ces paroles inspirées par son coui'age : « Pourquoi ne pas secourir nos soldats , qui affrontent pour nous le « danger de la mort , et qui préfèrent notre gloire à leur propre vie ? >» Mais le duc de Bourgogne le retenait toujours, en lui remontrant qu'un roi doit aspirer à vaincre autant par sa sagesse et sa prudence que par sou épée. Un si long carnage avait lassé les combattants; les ennemis, voyant que le succès n'avait point répondu à leurs espérances et que de tous côtés la mort les menaçait, sentirent leur ardeur s'affaiblir : comme plongés dans l'abîme du découragement et du désespoir, ils s'enfuirent au plus vite, jetant dans les marais voisins l'image et la bannière de saint George. Il est difficile d'indiquer avec certitude le nombre des morts; cependant, ceux qui assistèrent à cette journée, et je suis disposé à suivre leur récit , prétendent que vingt-cinq mille Flamands tombèrent avec leur chef, qui était l'artisan de cette coupable rébellion. Les Français perdirent, dans celte lutte si jiérHIeuse, de noUes chevaliers, non moins illustres par leur naissance que par leur valeur, messire Flotte de Revel , messire Antoine et messire Guy de Cousant , messire de Bavay ,
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Jean Brides Breton ei Moreau deHaUuin. Avec eux succombèrent aussi quarante-quatre vaillants hommes, qui, commençant l'attaque avant les autres^ se jetèrent sur rennemi, et s'acquireut une gloire immortelle par cette mort courageuse. La fleur des braves, messire Renaud dit le Baveux , gentilhomme Beauceron , de haute réputation dans les armes, fut aussi eu cette occasion blessé à mort ; après 1» victoire^ on le conduisit à Touruay, où il cessa de vivre' au bout de trois jours, couronnant |)ar celte fin glorieuse une carrière iltuslrée par de nombreux exploits. Ainsi, pour n'avoir pas voulu suivre de sages conseils, le peuple rebelle et iur traitable de Flandre fut complètement battu , et descendit tout entier dans la tomber et pour u'avoir pas su se soumettre à un joug salutaire, il recueillit le triste truit de ses révoltes en tombant sous le fer des Français. « Le lendemain de la Saint-Martin dliiver, après cette cruelle boucherie, on donna le signal de la retraite à tous les gens de guerre; excepté aux sires de Coucy et d'Albret , qui eurent ordre de ne point s'arrêter, mais de poursuivre le cours de leurs succès pour empêcher les fuyards de se rallier. Animés parleur victoire, ces deux seigneurs prirent avec eux quatre cents cavaliers armés de toutes pièces, et, précipitant leur course, atteignirent bientôt les Flamands. Alors, comme des lions furieux, ils se jetèrent sur eux le fer à la main, les frappant à droite et à gauche de leurs épées et de leurs poignards. Ils.s*abandonnèrent aux transports d*une ardeur presque forcenée; les chemins et les routes d'aleuiour furent inondés du sang des mourants. Tous ceux qui essayèrent ou de se rallier pour combattre, ou de se cacher au milieu des saules , des buissons , des bois ou des marais , montrèrent à leurs dépens que Ton peut triompher aisément de la valeur isolée ; ils furent exterminés jusqu'au dernier. Quelques-uns, gagnant des lieux rendus inaccessibles
{)ar des pluies abondantes, essayèrent de sauter«des fossés en se fiant à eur agilité ordinaire; mais, épuisés par une course trop longue ou par le poids de leurs armes, ils disparurent engloutis sous les eaux. Dans cette poursuite si acharnée , quelques Français , émus de pitié, fureut d'avis qu'on pouvait é|)argner des malheureux qui criaient merci; que le crime de la rébellion avait été suffisammept expié, puisque les chefs de la sédition avaient péri. Ils retournèrent sur leurs pas; et il ne resta phis qu'environ deux cents hommes, qui donnèrent libre carrière à leur cruauté jusqu'au coucher du soleil.
« J'ai appris de source certaine que le nombre de ceux qui succombèrent dans la fuite égala le nombre de ceux qui étaient restés sur le champ de bataille, à l'exception de mille hommes, qui, se sauvant jd*une course plus rapide, rejoignirent les Flamands au siège d'Audenarde ; mais ils ne fureut pas plus heureux. Le comte, se défiant de leurs habitudes de ruse , et voulant empêcher qu^ils n'effrayassent les assiégés en se disant vainqueurs , envoya vers la ville un écuver porteur d'une lettre qui annonçait sa victoire. Ce messager, étant lui-même Flamand , n'inspirait aucun soupçon. Fuyant à toute bride avec les apparences de la frayeur, il suivit les autres jusqu'au camp; et, usant d'un siratagèmeadroil, ils écria d'une voix tonnante : « Hé bien! messieurs les [laysaus, noxis sommes « vainqueurs; la plupart des Français ont été tués; ceux qui l'estentsont « à demi morts; » et il lança dans la ville sa lettre, attachée à une flèche.
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Dès qu'on l'eut trouvée, on la porta au capitaine; elle ue contenait que ce peu de mots : « Nos ennemis sont vaincus; persistez, je vous en cou- « jure , dans votre courageu^ie moIuXion. » Le capitaine , qui était uo homme avisé, deviuant aussitôt la vérité, remplit ses compagnons de joie et de confiance ; il donna le sigaal d'une sortie , tomba tout à coup sur les fuyards , et en tua près de neuf cents. £n voyant ce coup de main, ceux qui avaient été laissés à la garde du camp levèrent le siège. « Le roi , ayant ainsi triomphé d'uoe nation si fière et si indomptable, passa la uuit dans sa tente ^ et, dans les transports de sa ioio, il remercia pieu de lui avoir accordé, par Tintercession de la bienheureuse Yierge IMarie, sa mère , et de saint Denys , le patron particulier de la France , une victoire si désirée et si peu sanglante pour les siens.
«< Le leudemaiu, on alla enlever les dépouilles des morts; et, comme le roi ignorait si Philippe d*Artevelde avait échappé à la mort par la fuite ou s'il était tombé sous le fer ennemi., il le fit chercher, et promit une grande récompense à celui qui le trouverait^ On savait qu'il était très-ditficile de le reconnaître , puisqu'on ne l'avait jamais vu. Son corps était enseveli sous un monceau des cadavres de ses compagnons, et on ne pouvait le découvrir ; enfin , le second jour on porta au milieu des morts un Flamand, qui était lui-même sur le point de rendre le dernier soupir et n'avait plus qu'un souffle de vie. Il retrouva ce corps inanimé; f t, après l'avoir arrosé de ses larmes, il fut conduit devant le roi, et assura eu pleurant que c'était là Philippe, qui lui avait promis de l'armer chevalier le jour de la bataille. Le roi, charmé de cette nouvelle, c^frit au Flamand son pardon et sa grâce s'il voulait se faire Français. Maia, par un sentiment étrange et inouï d'obstination , «et homme , dès qu'il put parler, répondit : « Vos efforts sont inutiles; déjà les forces et U « vie m'abandonnent : j'étais, je suis et serai toujours Flamand. >• Et, dédaignant la vie, il aima mieux mourir que de recevoir le bienfait de la liberté à titre de Français. »
Le religieux de Saint-Denis, comme on le voit, a éprouvé, en raoon* tant cette guerre de Flandre, les mêmes émotions que Froissart. C'est le même sentiment qui a dicté les deux récits, un sentiment hostile anx Flamands. On croirait volontiers qu'en haine de cette bourgeoisie assez audacieuse pour lutter contre son noble comte, et même contre le roi de France et toute sa chevalerie, les chroniaueurs ont dissimulé ce qu'il ^ eut de grand et d'héroïque chez Artevelde et ses compagnons. Mais ils ne peuvent si bien arranger les faits que Ton ne saisisse encore, sous leurs paroles de mépris, les généreuses pensées qui animaient alors les bourgeois insurgés. C'est ainsi que le religieux de Saint-Denis, en nous parlant de ce soldat de Roosebeke qui rejeta les offres du roi de France, et se laissa mourir pour ne pas survivre à Philippe d'Artevelde , son capitaine , nous peint d*imc manière vive et touchante le patriotisme et le. dévouement de ceux qui combattaient alors pour les libertés de la Flandre.
D'autre pan, certaines traditions populaires, qui furent, suivant nous, l'expression de la vérité, vengèrent l'illustre chef gantois des calomnies répandues par les chroniqueurs , qui , comme Froissart, écrivaient pour
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l'amusement des nobles chevaliers. Artevelde, disent ces traditions, fut retrouvé vivant sur le champ de bataille. On essaya de panser ses blessures; mais il résista. Il ne voulait point, disait-il, survivre à ses compagnons morts pour la liberté (1).
La bataille de Roosebeke porta un coup terrible atyL Flamands ; mais elle ne termina pas la guerre. Quand Pierre du Bois apprit la victoire du roi de France et la mort d'Artevelde, il se fit transporter de Bruges, où l'avaient retenu ses blessures , dans la ville qui avait été jjusqu*alors le centre de Tiosurrection. De là prise de Gand encore plus que d'une bataille dépendait le sort de la Flandre entière, du Bois trouva les Gantois dans la consternation; il leur rendit courage. Bientôt la retraite du roi de France éloigna des' Flamands tout danger prochain et sérieux.
La guerre dura trois ans encore; guerre d'extermination, où les bourgeois se montrèrent non moins braves, et quelquefois plus généreux, que les chevaliers, et pendant laquelle du Bois, Pierre Winter et François Ackerman, Thabile et vaillant capitaine, remplacèrent dignement les chefs qui, se sacrifiant pour la même cause, étaient morts avant eux. Les Anglais, il est vrai, vinrent en aide aux insurgés; mais ce fut surtout en eux-mêmes que les Flamands trouvèrent d'inépuisables ressources. Ils défendirent leurs droits avec une force d'enthousiasme qni les soutint dans les moments les plus périlleux, et qui se manifesta souyent par des actes héroïques. On atinena un jour des prisonniers au roi de France : ils allaient obtenir leur pardon , lorsque l'un d'eux, parlant au nom de tous, dit avec fierté : « Il est au pouvoir du roi de vaincre des braves , mais non de changer leurs convictions ; » et il ajouta, en disant allusion aux dispositions de ses compatriotes : «< Quand même le roi tuerait tous les Flamands, leurs ossements desséchés se lèveraient encore pour le combattre (2). »
Cependant, à la longue, la lassitude et le découragement gagnèrent les esprits. Ou avait pu espérer le rétablissement de la paix à la mort du comte Louis (3); mais la guerre avait continué contre le nouveau sei' gneur Philippe, duc de Bourgogne. Des combats sans ccasc renouvelés , lesilévastalions et le pillage avaient produit dans tout le pays un immense malaise. Les ateUers des grandes villes étaient déserts, et ce commerce renommé de la Flandre , qui alimentait tant de contrées diverses, avait cessé. Quelques bourgeois pensèrent alors qu'une réconciliation sincère avec le duc Philippe pouvait seule remédier au mal. Ib parlèrent de paix, mais entre eux d'abord et bien secrètement, de peur de donner l'éveil aux hommes énergiques qui menaient la révolution , et qui, plus amis de leur liberté que de leurs intérêts matériels, avaient fait déjà tant de douloureux sacrifices pour amener le triomphe de Tinsurrectiou. Ceux que la guerre effrayait ou lassait travaillèrent donc au profit
(1) p. ^Emilins , p. 309. — Uoe chroni- mingot rtx interimi faceret , adhuc ipH qae manascrite d'Aadenarde, "dont parle ossa arida pralium susciiarenU Reli- M. de ReUTènberg, raconte que le roi de gieaz de Saint-Denis, VI, 9, t. I , p. 382 ; France s'approchant da cadavre d'Arte* éd. Bellafoet.
velde, le foula aax pieds, et qa'il appela (3) Loais de Maie moomt le 30 janvilain le chef gantois. vier 1384.
(2) .... Addidit quod, H omnes Fia-
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du duc de Bourgogne. Ils auraient échoué peut-être dans leurs intrigues, s'ils n'avaient trouvé, à la fin et contre leur attente, un auxiliaire dans François Ackerman. Voici , suivant Froissart, comment se terminèrent les troubles de la Flandre.
Comment aucuns prud'hommes de la ville de Gand s'entremirent d*aoqaérir merci et paix à leur seigneur naturel , et de finir la guerre. — (Chap. 239. )
Bien est Térité que le duc de Bourgogne avait grand'imagiDation de faire à la saison qui retournerait, que on compterait Tan mil trois cent quatre*Tingt-six , un voyage grand et étoffé, de gens d'armes et de Gennevois ; et y émouvait le duc ce qu*il pouvait le roi de France, qui pour ce temps était jeune et de grand'volonté, et ne désirait autre chose fors qu'il pût aller voir le royaume d* Angleterre et ses ennemis. D'autre part aussi, le connétable de France, qui était un chevalier de haute emprise et bien cru au royaume de France , et qui de sa jeunesse avait été nourri au royaume d'Angleterre, le conseillait tout entièrement ; et aussi faisaient messîre Guy de la Trémoille et l'amiral de France.
Pour ce temps le duc de Berry était en Poitou et sur les marches de Limousin; si ne savait rien de ses consaulx ni de ses emprises. Le duc de Bourgogne, qui était en France un grand chef et le plus grand après le roi , et qui tirait à faire ce voyage de mer, avait plusieurs imaginations; car bien savait que tant que la guerre se tint en Flandre et que les Gantois liid fussent contraires, le voyage de mer ne se pourrait faire; si était assez plus doux et plus enclin aux prières et aux traités de ceux de Gand. Car quoiqu'ils eussent alliances au roi d'Angleterre , et là avecques eiix messire Jean le Boursier, un chevalier que le roi Richard leur avait envoyé pour eux conseiller et gouverner, si désiraient-ils à venir à bonne paix ; car ils étaient si menés de la guerre que les plus riches et les plus notables de la ville n'étaient pas maîtres ni seigneurs du leur, mais méchants gens etsoudoyers par lesquels il convenait que ils fussent menés et gouvernés. Et bien savaient les sages que, en fin de temps, ils ne pourraient tant durer oue ils ne fussent en trop grand péril d'être tous perso
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dus. Encore ^*émer?eillaieQt les aucuns, qoaiul ils étaient; tous ensemble et ils en parlaient, comment en unité ils se pouvaient si longuement être tenus : mais les aucuns savaient bien , q^uand ils en parlaient ensemble, que Funitéqui y était leur venait plus par force et cremeur que par amour; car les mauvais et les rebelles avaient si surmonté les paisibles et les bons, que nuls n*osaient parler à rencontre de ce que Piètre du Bois voulBst mettre et porter sus. Et bien savait celui Piètre du Bois que si ceux de Gand venaieiR à paix, que il en mourrait; si voulait persév/érer en sa mauvaiseté, et de paix ni de traité il ne voulait, ton de guorre et de monteplSer toujours, mal. On n'osait parler devant lui, ni en derrière hû où on le sçut ; car sitôt qu'il savait quiccHique &ï par* lait, conune prud'homme ni sage bomme qu*il fût, il était tantôt mort sans merci.
Celle guerre que ceux de Gand avaient maintenue contre leur seigneur le comte Louis de Flandre et le 4ue de Bourgogne avait duré près de sept ans; et tant de maléfices m Paient ve* nus et descendus que ce serait merveilles à recorder. Proprement les Turcs, les Payens et les Sarrasins s*en doutateat : car mar* chandises par mer en étaient toutes refroidies et toutes perdues. Toutes les bandes de la mer, dès soleil levant jusques à soleil eseonsant, et tout le septentrion, s'ra sentaient; car voire est que de dix et sept royaumes chrétiens les avoirs et les marchandises viennent et arrivent à l'Ëscluse en Flandre, et tous ont la délivrance ou au Dam ou à Bruges. Or, regardez donc à considérer raison , quand les lointains s'en doutûent, si les pays prochains ne le devaient pas bien seirîir. Et si n'y pouvait nul trouver moy^s de paix. Et crois , quand la paix y £ut premièrement avisée, que ce fut par la grâce del^u et inspiration divine; et que Dieu ouvrit ses oreilles à aucunes prières de bonnes gens et eut pitié d^ son peuple ; car moult de menu peuple gisaôent et Paient en grand'povreté en Flandre es bcmnes villes et au plat pays par le fait de la guerre. Et eonunent la paix de ceux de Gand envers leur seigneur le duc de Bourgogne vint, je vous le recorderai de point en point , si conmie , au commencement des haines par quoi les guerres s'éiuurent , je vous ai dit et causé toutes les avenues de Jean Bar, de Jean Piet , de Gisebrest Mahieu et de Jean
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Lyon et de leurs compliteies ; et je vous prie que vous y veuiUiez entendre.
En la ville de Gand , pour les jours que je vous parle , mefssire Jean le Boursier régnant pour le roi d'Angleterre et Piètre du Bois qui lui aidait à soutenir son fait et Topinion des mauvais , avait aucuns sages et prud'hommes auxquels ces dissensions et haines déplaisaient trop grandement , et leur touchaient moult de près au cœur; et si ne s'en osaient découvrir fors l'un à l'autre coiement et secrètement, car si Piètre du Bois l'edt sçu, que nul fit semblant de paix avoir ni vouloir, il fût mort sans merci ; comme lui et Philippe d'Artevelle firent occire sire Simon Bette et sire Gi8d>rest Grutbe; et encore depuis, pour ceux de Gand tenir en cremeur, en avaient-ils maints £ait mourir.
En celle saison, après ce que le roi de France ot bouté hors François Acreman de la ville du Damme, et tout ars et détruit les Quatre-Métiers, et qu'il fut retourné en France, si comme ci-dessus est dit, ceux de Gand se commencèrent à douter. Et supposaient bien les notables de la ville que, à l'été, le roi de France à puissance retournerait devant la ville de Gand. Piètre du Bois ni ceux de sa secte n'en faisaient nul compte, et disaient que volontiers ils verraient le roi de France et les Français devant leur ville; car ils avaient si grandes alliances au roi d'Angleterre que ils en seraient bien confortés. En ce temps que je dis , avait en la ville de Gand deux vaillants hommes sages et prud'hommes, de bonne vie et de bonne conversation, de nation et de lignage moyen , ni des plus grands ni des plus petits , auxquels par espédal déplaisait trop grandement le différend que ils véaient, et la guerre que en la ville ils sentaient envers leur naturel seigneur le duc de Bourgogne, et ne l'osaient remontrer, pour les exemples dessus dits. L'un était des plus grands navieurs qui fât entre les autres , quoique les naviages en la ville de Gand , la guerre durant, ne valaient rien; et s'appelait sire Roger Eurewiu : et Tautre était boucher, le plus grand d la boucherie, et qui le plus y avait de voix, de lignage et d'amis ; et l'appelait-on sire Jacques de Ardembourch.
Par ces deux hommes fut la cause premièrement entamée , avecques ce que un chevalier de Flandre^ qui s'appelait messire
Jean Délie, sage homme et traitabie, y rendit grand'peine; mais sans le moyen des dessusdits, il ne fût jamais entré ens es traités, ni venu : aussi ne fussent tous les chevaliers de Flandre; c'est chose possible à croire. Ce messire Jean Delle était de plusieurs gens bien aimé en la ville de Gand ; et y allait et venait à la fois quand il lui plaisait, ni nul soupçon on n'en avait ; ni aussi à nuliui , au commencement , de guerre ni de paix il ne parlait, ni n'eût osé parler si les mouvements ne fussent premièrement issus des dessus dits sire Roger Ëurewm et sire Jacques d*Ardembourch. Et la manière comment ce fut, je la vous dirai. Ces deux bourgeois dessus nommés prenaient grand'déplaisance au trouble que ils véaient au pays de Flandre, et tant que ils en parlèrent ensemble; et dit Roger à Jacques : « Qui pourrait mettre remède et attrempance entre la ville dont nous sommes de nation , qui glt en dur parti , et monseigneur de Bourgogne, notre naturel seigneur, ce serait grand'aumône , et en auraient ceux qui ce feraient grâce à Dieu et louange au monde ; caff le différend et le trouble n'y sont pas bien séants. » — « Vous dites voire, Roger, répondit Jacques ; mais c'est dur et fort à faire ; car Piètre du Bois est trop périlleux : si n'ose nul mettre avant paix, amour ni concorde pour la doutance de lui ; car là où il le saurait, on serait mort sans merci ; et jà en ont été morts tant maints prud^hommes , qui pour bien en parlaient et ensonnier voulaient , si comme vous savez. » — « Adonc, dit Roger, demeurera la chose en cel état : tondis il faut que, comment que ce soit , elle ait une fin ; et par Dieu ! qui l'y pourrait mettre , oncques si bonne journée ne fut. » — « Or me montrez , dit Jacques , une voie , et je l'orrai volontiers. » ^oger répondit : « Vous êtes en la boucherie un des plus notables et des cremus qui y soit; si pourrez tout secrètement parler et remontrer votre courage à vos plus grands amis : et quand vous verrez que ils y entendront, petit à petit vous entrerez ens. Et je, d'autre part, je suis bien de tous les navieurs , et sais tant de leurs courager, que la guerre leur déplaît grandement ; car ils ont grand dommage : ce je remontrerai à aucuns : et ceux retrairont les autres et mettront en bonne voie. Et quand nous aurons ces deux métiers d'accord , qui sont grands et puissants , les autres métiers et les
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booDes gefis qui désirent paix à avoir s'y ineUneront. » — « Or, bien, répondit Jacques, j'en parlerai volontiers aux miens ; or, en parlez aux vôtres. »
Ainsi fut fait comme proposé ils l'avaient; et en parlèrent si sagement et si secrètement chacun aux siens , que , parla grâcedu Saint-Esprit-, Jacques d'Ardembourch trouva ceux de la hou* chérie enclins à sa volonté : et Ro^er Eurewin, d'autre part, par ses beaux langages , trouva aussi les navieurs qui désiraient à ravoir leur naviage , dont il n'était nulle nouvelle, car il^; était clos, tous enclins et appareillés à ce qu'il voudrait fairev
Gomment le duc de Bourgogne pardonna aux Gantois tous maléfices et rebellions , et comment cette paix fut traitée- — (Ghap. 340.)
Or, se mirent ces deux prud'hommes ensemble, en eux découvrant de leurs besognes ; et montrèrent l'un à l'autre comment ils trouvaient leurs gens appareillée et désirants de venir à paix. Si dirent : « Il nous faut un moyenv,^ge homme et secret et de créance, qui notre affaire remontre à monseigneur de Flandre. » Messire Jean Délie (1) leur chéy. en la main , et tantôt ravisèrent : et pour ce qu'il était hantablé de la ville de Gand , si parlèrent à lui, et se découvrirent féablement de leurs secrets en disant : « Messire Jean, nous avonatant fait et labouré envers ceux de nos métiers , qu'ils sont tous enclins à la paix , là où monseigneur de Bourgogne voudrait tout pardonner, et nous tenir ens es franchises anciennes dont nous sommes Chartres et bulles , et elles renouveler. » Messire Jean Délie réppndit : « Ten traiterai deverâ lui volontiers l et vous dites bien. »
Lors se départit le chevalier de la ville, et vint vers le duc de Bourgogne qui se tenait en France de lès le roi, et lui remontra tout bellement et sagement les paroles dessus dites; et fit tant par beau langage que le duc s'inclina à ce qu*il y entendît volontiers. Car pour le fait dessus dit de mener le roi en Angleterre et de faire là un grand voyage et exploit d'armes » il désirait de venir à paix à ceux de Gand : et ses consaulx , messire Guy de
(*) Jean de Heylle.
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la Trémoille et messire Jean de Vkone, loi conseillaient, et aussi faisaient le connétable de France et le sire de Coucy : si répondit au chevalier : « Je ferai tout ce que vous ordonnez , et retournez devers ceux qui ci vous envoient. » Adonc lui demanda le duc si François Aereman avait été à ces traités*. Il répondit : M Monseigneur^ nennil ; il est gardien du cfaastel de Gavre, je ne sçais si ils voudraient que il en scût rien. » — « Dites-leur^ ce dit le duc , qu'ils lui en parlent hardiment ; car il ne me portera nul contraire : je sens et entends qu'il désire grandement de venir à paix et à amour à moi. » Tout ce que le duc dit , le chevalier fit ; et retourna à Gand , et apporta ces deux boiînes nouvelles, tant qu'ils s'en contentèrent; et puis alla à François Aereman au ohastel de Gavre, et se découvrit de toutes ses besognes secrètement à lui* François répondit , après ce qu'il ot pensé un petit , et dit liement : « Là où monseigneur de Bourgogne voudra tout pardonner et la bonne ville de Gand tenir en ses franchises , je ne ser^i jà rebelle , mais diligent grandement de venir à paix, v Le chevalier se partit de Gavre et de François, et s'en retourna en France devers le duc de Bourgogne, et lui remontra tout son traité. Le duc Touït et l'entendit volontiers; et escripsit lettres ouvertes et lettres closes , qui furent scellées de son scel , moult douces et moult amiables à ceux de Gand adressants. Et les apporta te chevalier, et retourna en Flandre, et vint à Gand ; mais il n'avait point les lettres adoncques avecques lui , mais il s'en fît fort à sire Roger Ëurewin et à sire Jacques d'Ardembourch , par lesquels la chose était toute démenée. Or, regardez le grand péril où le chevalier et eux se mettaient; car si par nulle suspeccion, ni par quelconque autre voie, messire Jean le Boursier ou Piètre du Bois l'eussent scu , il n'était rien de leurs vies. Oncques chose périlleuse ne fut plus sagement démenée ; et Dieu proprement y ouvra.
Or, dirent sire Roger Eurewin et sire Jacques d'Ardembourch à messire Jean Délie : n Vous viendrez jeudi , en cette ville , sur le point de neuf heures, et apporterez avecques vous les lettres de monseigneur de Bourgogne; si les montrerons, si nous pouvons venir a notre entente, à la communauté de Gand , et leur ferons lire ; parquoi ils y ajouteront plus de foi et de créance ; car à
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l'heure que nous vous disons nous serons tous seigneurs de la ville ou tous morts. Si vous oez dire, à rentrer en la ville, que nous soyons au-dessous , vous n'y aurez que faire d'entrer, mais retoumerez-vous du plutôt que vous pourrez ; car si on trouvait les lettres sur vous , si vous aviez mille vies, si seriez-vous mort. Kt si vous oez dire' que nos choses soient en bon point , si venez hardiment avant, vous serez liement recueilli. » MessireJean Délie répondit que ainsi serait fait. A tant fina leur conseil; et ce fut le lundi : si se départirent Fun de l'autre , et s'en alla chacun en son hôtel. Et messire Jean Délie vida la ville , tout informé et avisé de ce qu'il devait faire. Les deux dessus nommés entrèrent en grand soin pour traire leur besogne a bon chef; et s'ensonnlèrent le mardi et le mercredi d'aller et de parler à leurs plus féables amis , les doyens des métiers ; et tant firent qu'ils en orent grand'quautité de leur accord. Et avaient l'ordonnance que ce jeudi, sur le point de huit heures, ils fie départiraient de leurs hôtels , la bannière du comte de Flandre en leur compagnie , et auraient un cri en criant : « Flandre au Lion ! Le seigneur au pays ! Paix en la bonne ville de Gand ! Quittes et pardonnes tous maléfices faits! » Oncques ne purent les dessus dits celle chose démener si sagement ni si secrètement que Piètre du Bois ne le sçût. Sitôt .qu'il en fut informé , il s'en vint devers messire Jean le Boursier, le souverain capitaine pour lors de par le roi d'Angleterre , et lui dit : « Sire, ainsi et ainsi va ; Roger Eurewin et Jacques d'Ardembourch doivent demain , sur le point de huit heures , venir au marché, la bannière de Flandre en leurs mains , et doivent là parmi là ville crier : « Flandre au Lion! Le seigneur au pays ! Paix en la bonne ville de Gand et tenue en toutes ses franchises ! et : Quittes et pardonnes tous maléfices faits ! Ainsi serons- nous et le roi d'Angleterre, si nous n'allons au-devant , boutés hors de nos juridictions. » — « Et quelle chose, dit le sire de Boursier, est bonne à faire ?» — « Il est bon, dit Piètre , que demain au matin nous nous assemblons en l'hôtel de la ville ; et faites armer toutes vos gens; et nous en venrons fendants parmi la ville, les bannières d'Angleterre-en notre compagnie, et crierons ainsi : « Flandre au Lion ! Le roi d' Angleterreiau pays ! Paix et seigneur en la ville
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de Gaod ! et : Meurent tous les traîtres! Et quand nous serons venus au marché des denrées, ceux qui sont de notre accord se trayrat avecques nous ; et là occirons*nous tous les rebelles et les traitours envers le roi d'Angleterre à qui nous sommes. » — « Je le veuil , dit le sire de Boursier; et vous avez bien visé, et ainsi sera-t-il fait. »
Or, regardez si Dieu fut bien pour les deux prud'hommes dessus dits , sire Roger et sire Jacques ; car de toute celle ordonnance et de tout ce que ils devaient faire ils furent informés. Quand ils le sçurent, si ne furent-ils pas ébahis, ni point ne leur convenait élre, mais fermes et forts et tous conseillés. Le soir ils allèrent et envoyèrent devers les doyens et leurs amis, disant : « Nous devions aller au marché des vendredis à huit heures, mais il nous fiaut là être à sept. » Et tout ce firent-ils pour rompre le (ait de Piètre du Bois. Tous s*y accordèrent, ceux qui signifiés eu furent, et le firent en après savoir Tun à l'autre.
Quand ce vint le jeudi au matin, messbre Jean Boursier et sa route s*en vinrent en l'hôtel que on dit la Valle, et pouvaient être parmi les archers environ soixante ; et là vint Piètre du Bois, qui était espoir lui quarantième : tous s'armèrent et murent en bonne ordonnance; Roger Eurewin et Jacques d'Ardemboureh s'assemblèrent sur un certain lieu où ils devaient être; et là vint la greigneure partie des doyens de Gand. Adonc prindrent-ils les bannières du comte, et se mirent à vme parmi la ville encriant : « Flandre au Lion ! Le seigneur au pays ! Paix à la ville de Gand ! Quittes et pardonnes tous maléfices, et Gand tenue en toutes ses franchises ! » Ceux qui oyaient ce cri, et qui véaient les doyens de leurs métiers et les bannières du comte, se boutaient en leur route et les suivaient le plus tôt qu'ils pouvaient. Si s'en vinrent, sur le point de sept heures, au marché des vendredis, et là s'arrêtèrent, et mirent les bannières du comte devant eux ; et toujours leur venaient gens qui s'ordonnaient avecques eux.
Nouvelles vinrent à messire Jean le Boursier et à Piètre du Bois , qui étaient en la Valle et là faisaient leur assemblée , comment Roger Eurewin et Jacques d'Ardemboureh avaient fait leur assemblée et pris le marché des vendredis. Adonc se départirent* ils et se mirent au chemin, les bannières du roi d'Angleterre en
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leurs mains; et ainsi comme ils venaient, ils criaient «t disaient : « Flandre au Lion et te foi d'Angleterre notre seigneur an pays, et morts tous les traitours qui lui sont où seront rebelles ni contraires! » Ainsi s*en vinrent-ils jusques au marché des vendredis et là s*arrétèrent-ils et se rangèrent devant les autres; et mistrent les bannières du roi d'Angleterre devant eux, et attendaient gens ; mais trop peu dé ceux qui venaient se boutaient en leur route , ainçois se trayaient devers les. bannières du comte; et tant que Roger Eurewin et Jacques d'Ardembourch en orent de cent les quatre-vingts , et plus encore; et fut tout le marché couvert de gens d'armes ; et tous se tenaient cois en regardant l'un l'autre.
Quand Piètre du Bois vit que tous les doyens des métiers de Gand et toutes leurs gens se trayaient devers Roger Eurewin et Jacques d'Ardembourch , si fut tout ébahi et se douta grandement de sa vie; car bien véait que ceux qui le soûlaient servir et incliner le fuyaient : si se bouta tout coiement hors de la presse , sans dire : « Je m'en vais. » Et se dissimula ; et ne prit point congé à messire Jean le Boursier ni aux Anglais qui là étaient, et s*en alla mucier, pour doute de la mort.
Quand sire Roger Eurewin et Jacques d'Ardembourch virent le convenant, et que presque tout le peuple de Gand était trait dessous leurs bannières, sien furent tous réjouis et reconfortés, fit à bonne cause; car ils connurent bien que les choses étaient en bon état, et que le peuple de Gand voulait venir à paix envers leur seigneur. Adonc se départirent-ils tous deux de là où ils étaient, une grande route de gens en leur compagnie ; et portaient les bannières de Flandre devant eux , et la grosse route demeurait derrière. Et s'en vinrent devers messire Jean le Boursier et les Anglais, qui ne furent pas trop assurs de leurs vies quand ils les virent venir. Roger Eurewin s'arrêta devant messire Jean le Boursier, et lui demanda : « Quelle chose avez- vous fait de Piètre du Bois, ni quelle est votre entente.? Nous êtes -vous amis ou ennemis ? Nous le voulons savoir. » Le chevalier répondit qu'il cuidait Piètre du Bois de lès lui, quand il vit qu'il était parti. « Je ne sais , dit-il , que Piètre est devenu ; je le cuidais encore en ma compagnie ; mais je veuil demeurer au roi d'Angleterre , mon droiturier et naturel seigneur à qui je suis et veuil obéir, et qui
m'a ci envoyé à la prière et requête de vous , si vous en venil souvenir. » — « CTest vérité, répondirent les dessus dits; car si la bonne viHe de Gand ne vous eût mandé , vous fussiez mort ; mais pourThonneur du roi d* Angleterre, qui ci vous envoya à notre requête, vous n'aurez garde, ni tous les vôtres; mais vous sauverons et garderons de tous dommages; et vous conduirons et ferons conduire jusques en la ville de Calais. Si , vous partez d'ici , vous et vos gens , tout. paisiblement, et vous retrayez en vos hôtels , et ne vous mouvez pour chose que vous oyez ni véez ; car nous voulons être et demeurer de lès notre naturel sdgneor monsdgneur le duc de Boui^ogne, et ne voulons plus guerroyer. » Le chevalier, qui fut tout joyeux de celle parole, répondit : « Beaux seigneurs, puisqu'il ne peut être autrement, Dieu y ait part ! et grand merci de ce que vous nous offrez et présentez. »
Comioent lettre» patentes furent octroyées du duc de Bourgogne aux Gantois et publiées à Gand , et comment Piètre dn Bois se retrait en Angleterre avec Dtessii'e Jean le Boursier, Anglais. — (Chap. 341 .)
Adonc se départirent de la place tout paisiblement messire Jean le Boursier et les Anglais de sa route. Et les Gantois qui étaient en sa compagnie se commencèrent à demucier , et se retraïrent tout bellement entre les autres, et se boutèrent dessous leurs bannières.
Assez tôt après entra en la ville de Gand messire Jean Délie, si comme il devait faire; et s'en vint au marché des vendredis, pourvu et conforté de belles lettres scellées et ordonnées de beaux langages et de beaux traités, qui étaient envoyées, par manière de moyen , de par le duc de Bourgogne à la ville de Gand ; et là furent lues, montrées et ouvertes à tous gens , lesquelles choses plurent moult au peuple. Adonc fut François Acreman mandé au chastel de Gavre, lequel vint tantôt et s'accorda à tous ces traités, et dit que c'était très bien fait; et que d'avoir paix par celle manière à son naturel seigneur, il n'était point bon ni loyal qui le déconseillait.
Sur cel état fut renvoyé messire Jean Délie devers monseigneur de Bourgogne qui se tenait à Arras, et la duchesse aussi.
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Si leur recorda toute rordoonanice de ceux de Gand ; et comment ils avaient exploité et été armés sur le marché d^ vendredis, et comment ils étaient tous désirans d^^venir à paix; et comment Piètre du Bois n'y avait mais ni voix ni audience, mais avait été sur le point d'être occis si il fut demouré au marché; mais François Acreman s'acquittait vaillamment et loyaument de la paa.
Toutes ces choses plaisirent grandement au duc de Bourgogne ; et scella une trêve et un répit à durer jusques au premier jour de janvier; et ce terme pendant, un parlement et une journée de paix devaient être assignés m la ciitédeTounn^. £t tout oerapporta-t-il écrit et scellé en la ville de Gand, dont toutes gens orenl grand'joie ; car à ce qu'ils montraient ils désiraient moult à venir à paix; et François Acreman s'y inclina grandem^t; et montrait bien en toutes ses paroles que ii était pour le duc de Bourgogne.
Encore se tenait messire J«an le Boursier et les An^ais aussi , et Piètre du Bois, en la Tilk de Gand ; mais on ne fusait rien pour eux des ordonnances de la ville ni de tous ces traités, car ils voulaient demeurer Anglais; et était tenu Piètre du Bois en paix , parmi tant qu'il avait juré qu'il ne traiterait jamm ni ne procurerait nulle guerre ni ratictines des Ixmneç gens de Gand envers le duc de Bourgogne leur seigneur; et de ces doutes et périls l'avait ôté François Acreman qui avait parlé pour lui , et remontré à ceux de Gand qu'ils se forferaient trop grandement et amoindriraient de leur honneur, s'ils travaillaient ni occiaient Piètre du Bois, qui leur avait été si bon et si loyal capitaine que oncques en nul suspecion ni trahison ne le desvirent.
Par œs pardes et par autres demeura Piètre du Bois en paix envers ceux de Gand ; car bien savaient toutes gens que François Acreman disait vérité , et que Piètre du Bois leur avait été, tenant leur oj^on , bon capitaine.
Les trêves durans, qui furent prises, jurées et scellées entre le duc de Bourgogne et la ville de Gand , furent ordonnés tous ceux qui iraient à Toumay de par la bonne ville de Gand ; et par espécial François Acreman y fut élu au premier chef, pour tant qu'il étaitgracieux homme ettraitableet bien connu des seigneurs. Aussi y furent principalement avecques lui Roger Eurewin et Jacques d'Ardembourch ; et vinrent ,^ux octaves de la Saint-An-
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drieu à Touraay , à cinquante chevaux; et logèrent tous ensemble en r hôtel du Saumon en la rue Saint-Brlce.
Le cinquième jour de décembre vinrent le duc de Bourgogne, madame sa femme, madame de Nevers leur fille, et entrèrent en Toumay par la porte de Lille. Et issirent à rencontre d'eux, sur les champs, les Oantois tous bien montés; ni oncques ne descendirent de sus leurs chevaux quand le duc et les dames vinrent ; mais à nuds chefe^ sur les champs et sur leurs chevaux , ils inclinèrent le 4uc et les dames.
Le duc de Bourgogne passa l^rement outre , car il se hâtait pour allw contre la duchesse de Brabant qui venait; et vint, ce jour, et entra^enia cité de Toumay par la porte de la marine , et fut logée en lliétel de révéque.
O, s'entamèrent ces traités en ce parlement, qui jà étaient tout accordés entre le duc de Bourgogne et la ville de Gand ; et allait messire Jean Délie, qui les traités avait faits et portés , de l'un à l'autre , et en ot moult de peine. A la prière de madame de Brabant, de madame de Bourgogne et de madame de Nevers, le chic de Bourgogne pardonna tout ; et fut la paix faite , criée et accordée, escripte et scellée entre toutes parties, par la manière et ordonnance qui 4;î-^près s'ensuivent
Froissart donne«n estier le traité de paix qui fut signé a Tournay le 18 décembre 1385 (1). Le duc y parle souvent de pardon et de rémission , de grâce et de miséricorde ; mais ce n*es} pas lui , on le voit bien, qai fait les conditions. Il transige avec ces bourgeois qui paraissent si humbles. Il est obligé d*accorder pardon purement et absolument, avec restitution de lettrs privilèges , coutumes et usages , aux Gantois, chefs de la révolte. Il va même jusqu'à confirmer, «ur leur demande, les privilèges deGourtray, d'Audenarde, de Grammont, de Ninove, de Ter* monde, de Rupelmonde, d'Alost, d'Hubt, d^Axel, de Biervliet et de Deynse, et des châteDenies et plat pays de ces villes. Il donne enfin, pour le maintien de la paix , toutes les garanties que lui demandent ceux qui
(I; U «ûate, dit M. Qachard , des berg en a inséré le texte , d'après Tori-
Ariginanx de ce traité .dans plosiears ginai conservé aux archives d'Anvers,
viHes de Belgique, nommément à Gand , dans le 3« volame de son édition de
i Ypres et à Anvers. Noos en avons YHitMredeê dnuis de Bourgogne,^, ^l-
nne copie, aux Archives du royaume, 329, et il l'a fait suivre de la lettre par
dans nn registre aux ehartes de la laquelle Philippe le Hardi requit le ma-
ehambre des comptes , portant le n<*828 gistrat d'Anvors de sceller le traité, de l'inventaire imprimé. M. de AeifTen»
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ont fait pendant si- longtemps , à Lotiis de Maie et-à lui-même, nne guerre implacable.
Après toutes ces ordonnances faites et celle charte de la paix grossée et scellée, elle fut publiée par devant les parties; et ea eut le duc de Bourgogne unç , et la ville de Gand pareillement une autre. François Acreman et le commun de la ville de Gand , qui là étaient, prindrent moult humblement congé au duc de Bourgogne et à la duchesse , et aussi à madame de Brabant, et la remercièrent moult grandement de ce que tant elle s'était travaillée de venir pour leurs besognes à Toumay , et se offrirent du tout à être toujours mais à son service. La bonne dame ks remercia , et leur pria moult doucement que ils voulsissenl^enir fermement la pai^, et amener toutes manières de gens à ce que jamais ne fussent rebelles envers leur seigneur et dame, et leur remontra comment à grand'peine ils étaient venus à paix. Ils lui orent tout en convenant de bonne volonté.
Adonc se départirent toutes partiels , et r'alla chacun en son lieu. Le duc de Bourgogne et la duchesse s*en retournèrent en la ville de Lille , et là se tinrent un terme, et ceux de Gand retournèrent en leur viUe.
Quand Piètre du Bois vit que c'était tout acertes que la paix était faite et confirmée par les moyens dessus dits, et toutes gens en Gand en avaient grand'joie, et ne se taillait pas que jamais guerre , rébellion ni mautalent s'y boutât ni mît , si fut tout abus. £t eut plusieurs imaginations, à savoir, s'il demeurerait en Gand avecques les autres , car était tout pardonné , et par la teneur et scel du duc de Bourgogne on n'en devait jamais montrer semblant ni faire fait, ou si il s'en irait en Angleterre avecques messire Jean le Boursier et les Anglais qui se appareillaient de y aller. Tout considéré , il ne pouvait voir en lui-même que il se osât affîer sur celle paix , ni demeurer dedans Gand ; car il avait été toujours si contraire aux opinions des bons , et si avait mis sus et conseillé tant de choses dont plusieurs maléfices étaient v^us et adressés, que ces chosfes lui semblaient exemple et miroir de grands doutes , à cause des lignages de Gand qui seraient plus forts quelui au temps à venir, desquels il avait donné conseil
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yGoosle
de faire mourir ou d'occire de sa main les pères ; or, ces^^oses le mettaient en doute. ,
Bien est vérité que Franfois Acreman lui dit, quand il voulait partir et issir de Gand : « Piètre, tout est pardonné , vous savez , parmi les traités faits et scellés de monseigneur de Bourgogne, et que de chose qui av^ue soit jamais on ne peut ni doit montrer nul semblant. » — « Fran^^ois, François, répondit Piètre, en lettres escriptes ne gîssent pas tous les vrais pardons : on pardonne bien de boudie et en donne-t-on lettres ; mais toujours demeurent les haines en courages. Je suis en la ville de Gand un homme de petite venue et de bas lignage; et ai soutenu à mon loyal pouvoir la guerre pour tenir en droit les libertés et franchises de la bonne ville de Gand : pensez-vous que dedans deux ans ou trois il en doye souvenir au peuple? Il 7 a de grands lignages en la ville; Gisebrest Mahieu et ses frères retourneront; ils dirent ennemis à mon bon maîtrr Jean Lyon ; jamais volontiers ne me verront, ni les proesmes de siro Gisebrest Gratte ni de sire Simon Bete, qui par moi fuient occis. Jamiais sur eel état je ne m'y oserais assurer. Et vous voulez demeurer avecques ces faux traîtres qui ont leur foi mentie envers le roi d'Angleterre! Je vous jure loyalement que vous en mourrez. » — « Je ne rais , dit François ; je me confie tant en la paix et ens es promesses de monseigneur de Bourgogne et de madame, que voirement y demeurerai (1). »
Piètre du Bois fit une requête et prière aux édievins et doyens , conseil et maîtres de la ville , en eux remontrant et disant : « Beaux seigneurs, à mon loyal pouvoir j'ai servi la bonne ville de Gand, et me suis moult de fois aventuré pour vous ; et pour les beaux services que je vous ai faits, en nom de guerredon 4 je ne
(I) Parlant aillears de Iti même con- avait fait tant de bien et donné de bons
versation , Froissart met encore dans la conseils, et été en tontes lenrs aécessitét
bouche de Pierre da Bois ces paroles : si propice? Et ponr les pàfoles d'an po-
« Et comment, dit Piètre, enidet-vovs tre tellier, ee prud'homme fàt occis; ni
demeurer paisiblement à Gand? car il oncqnes les suffisans hommes de la ville
7 a de grandes haines sur vons et 8at> n'allèrent au-devant , mais s'en dissima- •
moi. Je n'y demeurerai point, ni n'y de- lèreat, et forent par semUant tons lies de
menrerais pour nul avoir. On ne se doit sa mort. Et saches , François , ainsi en
de rien coofler en cmnmun. N'avei-voas àdvieodra-t-il de vous ; et aossi ferait de
pas on! dire comment ceux de Gand oc- mol , si je y demeurais ; mais je n'y de-
cirent et murdrireot jadis ce vaillant et meurerai pas. Adien vous dis. » Chron.,
sage homme Jacques d'ArtevelIe, qui leur liv. 111 . chap. 36.
DE FBOISSABT. 363
VOUS demande autre chose que vous me veuilliez conduire ou faire conduire sûrement et paisiblement moi et le mien , ma femme et mes enfants, et en la compagnie de messire Jean le Boursier, que vous mandâtes , en Angleterre; et je ne vous demande autre chose. » Tous répondirent que ils le feraient volontiers. Et vous dis que sire Roger Eurewin et Jacques d*Ardembourch , par lesquels celle paix avait été toute traitée et démenée , si comme cidessus est dit, étaient plus joyeux de son département que courroucés; et aussi étaient aucuns notables de G and , qui ne voulaient que paix et amour à toutes gens.
Lors se ordonna Piètre Dubois , et se partit de Gand en la compagnie de messire Jean le Boursier et des Anglais , et emmena tout le sien. Et vous dis qu'il s'en alla bien pourvu d'or et d'argent et de beaux joyaux. Si le convoya messire Jean Délie, sur le sauf-conduit du duc de Çourgogne, jusques en la ville de Gilais ; et puis retournèrent les Gantois.
Messire Jean le Boursier et Piètre du Bois s'en allèrent en Angleterre au plus tôt comme ils purent ; et se représentèrent au roi et à ses oncles , et leur recordèrent l'ordonnance et l'affaire de ceux de Gand , et comment ils étaient venus à paix. Le roi fit bonne chère à Piètre du Bois; aussi firent le duc de I^ancastre et ses frères, et lui sçurent grand gré de ce que il était là trait, et avait laissé, pour l'amour d'eux, ceux de Gand. Si le retint le roi , et lui donna tantôt cent marcs de revenu par an , assignés sur l'estape des laines, à prendre à Londres.
Ainsi demeura Piètre du Bois en Angleterre, et la bonne ville de Gand à paix. Et fut sire Roger Eurewin doyen des navieurs de Gand , qui est un moult bel ofGce et de grand profit quand la navire cueurt et marchandise; et sire Jacques d'Ardembourch fut doyen des menus métiers, qui est aussi un grand office en la ville de Gand.
Pierre du Bois était un homme d'un grand sens, comme le témoignent ses paroles. Ce qu'il avait prévu ne tarda pas à s'accomplir. Ackerman, se promenant un jour de tête, sans armes et avec un seul valet, fut attaque brusquement par un bâtard du sire de Herzeele : « François , dit l'assassin, vous fîtes mourir mon père, et vous mourrez aussi ; » et il lui
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fendit la tête. Quand les nouvelles en furent venues en jinglelerre , dit Froissart, et Piètre du. Bois te sçut, il ne le plaignit qu'un petit, et dit : <f Je ten avais bien avisé et chanté toutes les vigHes avant que je m'en partisse de Gandj si il lui en est mal pris, or querrez qui Camende. Ce ne seront mis ceux qui, la guerre durant, C honoraient et l'inclinaient. Pour tels doutes ai-je cru messire Jean le Boursier, et suis venu en Angleterre (1). »
(I) Chron., Ht. 111 , c«p. 3&
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