‹ Collection de chroniques, mémoires et autres documents pour servir à lChapitre 24 sur 28 · SURPRISE DE LA VILLE DE MONTFERRANT ^ PAR UNE COMPAGNIE D'AVENTURIERS · texte numérisé non relu

SURPRISE DE LA VILLE DE MONTFERRANT ^ PAR UNE COMPAGNIE D'AVENTURIERS

Au quatorzième siècle, nonobstant les trêves entre la France et TAngleteiTe, la guerre n'eut point de fin dans certaines provinces. Aux limites des deux dominations venaient s'établir certains hommes impatients de toute contrainte, amis des aventures, et qui, par soif du pillage ou simplement par goÂt de» violentes agitations, se lançaient dans de périlleuses entreprises. Ils se disaient Anglais, pour avoir un prétexte de piller et de ravager les terres de France. Mais à tous, au nom de la province près , on pouvait appliquer ces paroles que Froissart met dans la bouche d'un chevalier : « Ils ne sont pas Anglais de nation , mais Gascons, et font guerre d'Anglais. Ils sont de Béarn et de la haute Gascogne. » L'un des capitaines les plus renommés de ces bandes d'aventuriers, Geoffroy Téte-Noire , disait à ses compagnons ; « Ma guerre a toujours été telle que au fort je n'avais cure à qui , mais que profit y eât. Jamais, sur l'ombre de la guerre et querelle du roi d'Angleterre, je me suis formé et opinioné plus que de nul autre ; car je me suis toujours trouvé en terre de conquest ; et là se doivent traire et toujours tenir compagnons aventureux qui demandent les armes, et se désirent à avan cer (1). »

Nous allons parler ici d'une audacieuse entreprise, menée à bonne fin par une compagnie qui s'était fixée aux environs de Limoges.

Comment Géronnet de Ladurant , l'un des capitaines de Perrot le Bernois , ayant été prisonnier de Jean Bonne-Lance , à Montferrant en Auvergne , trouva façon , après sa rançon payée , de mettre le Bernois dedans icelle ville de Montferrant. — ( Liv. UI , chap. 99. )

Advenu était en celle propre année et saison , environ la moyenne de mai , qu'aueuns compagnons aventureux , environ quarante lances , étaient issus et partis hors de Ghaluset , que Perrot le Bernois tenait; et sied celle forteresse en Limousin.

(I) Froisjari, Cftron., Ht. III, ch. 132.

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Les compagnons à l'aventure couraient en Auvergne ; et avaient un écuyer gascon à capitaine , qui s'appelait Géronnet de Ladurant , appert homme d'armes durement. Or , pour ce que le pays a été et était toujours en doute pour tels gens , sur les frontières de Bourbonnais se tenait , de par le duc de Bourbon , un sien chevalier, vaillant homme aux armes, qui s'appelait messire Jean Bonne-Lance , gracieux et amoureux chevalier , et qui grand courage avait de lui avancer.

Entandis que Anglais chevauchaient, il demanda quelle somme de gens ils étaient : on lui dit qu'ils étaient environ quarante lances. « Pour quarante lances , dit-il , nous n'avons garde. Pen vueil mettre autant à rencontre. » Lors se départitil du lieu où il était, car la plus grand'chai^e de gens 4'armes se tenaient devant Mont-Ventadour. Et toujours pour trouver armes ^ car il les désirait , frontait-il , à quarante ou cinquante lances , les frontières de Limousin , d'Auvergne et de Bourbonnais. Il se mit à l'adressé , à ce qu'il avait de gens. Là était avecques lui un chevalier, nommé messire Louis d'Aubière , et aussi messire Louis d' Apchou , et le sire de Saint- Aubin ; et prirent les champs sans tenir voie ni chemin, car bien connaissaient le pays; et s'en vinrent sur un pas où il convenait que leurs ennemis passassent, non par ailleurs, pour les diverses montagnes , et pour une rivière qui descend et vient d'icelles , qui est durement grande quand il pleut ou que les neiges fondent es montagnes. Ils n'eurent pas été demie-heure, quand veez-ci venir les Anglais, lesquels ne se donnaient garde de celle rencontre. Bonne-Lance et les siens abaissèrent leurs glaives , et s'en vinrent sur ces compagnons qui étaient descendus au pied d'une montagne , et écrièrent leur cri. Quand ils yirent que combattre les convenait , si montrèrent visage et se mirent à défense : et Géronnet, qui était assez appert écuyer , eut là de première venue forte rencontre de glaives et bons boutis , et des renversés des uns et des autres. Mais , à parler par raison , les Français étaient plus droites gens d'armes que n'étaient les compagnons aventureux ; et bien le montrèrent, car ils rompirent tantôt celle roule et les ruèrent jus, et les prirent, et les occlrent ; oncques nul n^en retourna si ce ne fut varlets

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qui se sauvèrent et mucièrent entrementes que les autres se combattaient. Il en y eut vingt et deux pris , et seize morts sur ]a place ; et fut le capitaine pris , et ûamcé prisonnier de Bonnet.ance. Puis ils se mirent au retour.

En chevauchant et en ramenant leurs prisonniers , Bonne- Lance s'avisa comment , puis uu mois, il avait été, en la ville de Montferrant , en Auvergne , et en grand ébattement avecques dames et damoiselles,.tant qu'elles lui avaient prié et requis , en disant ainsi : « Bonne-Lance , beau sire , vous chevauchez souvent sur les champs ; et ne peut être que vous ne voyiez à la fois vos ennemis, et que vous n'ayez aucune rencontre. Je le vous dis , dit Tune des dames qui s'avança de parler devant toutes les autres , et laquelle Bonne-Lance avait bien en grâce , pourtant que je verrais volontiers un Anglais. On m'a dit aucunes fois, et par espécial un écuyer qui est de ce pays et qui s'appelle Gourdinois, et que bien connaissez, que ce sont durement appertes gens d'armes , et aussi apperts , ou plus^ que ceux de ce pays ; et bien le montrent, car ils chevau-r chent souvent, et font de belles appertises d'armes ; et prennent , sur nous , villes et chastels ; et les tiennent. » Et Bonne-Lance avait répondu : « Par Dieu! dame, si l'aventure me peut venir si belle et si bonne que j'en puisse prendre un qui vaille que vous le voyiez , vous le verrez. » — « Grands mercis ! » dit-elle.

Quand cette souvenance fut venue à Bonne-Lance , il avait pris le chemin pour venir à Clermont en Auvergne, car la bataille avait été assez près de là ; mais il l'escheva , et prit le chemin de Mont£errant, qui sied environ une petite lieue outre ; et passèrent sur la senestre; et vinrent à Montferrant. De la venue de Bonne- Lance, et de la journée- qu'il avait eue sur les aventureux qui travaillaient à la fois le pays , furent les gens de Montferrant très tous réjouis; et fut Bonne-Lance grandement le bien venu. Quand lui et ses gens furent descendus à l'hôtel , ils s'aisèrent et désarmèrent. Les dames et les damoiselles se mirent ensemble pour mieux cbnjouir et fétoyer Bonne-Lance ; et le vinrent plus de vingt-sept voir à l'hôtel. Il les recueillit moult doucement, car il était sage et gracieux chevalier , et leur dit , espécialement à celle qui demandé lui avait à voir un Anglais : « Dame, je

me vueil acquitter envers vous. Je vous avais en convenant , n'a pas un mois, ou environ, si je pusse par i^aventure d'armes cheoir à taille que je prensisse Anglais , je le vous montrerais. Or, m'a Dieu huy donné que j'ai trouvé et encontre une route de bien vaillants, car vraiment aux armes ils nous ont donné assez à faire : mais toutes fois la place nous est demeurée. Ils ne sont pas Anglais de nation , mais Gascons , et font guerre d'Anglais. Ils sont de Béam et de la haute Gascogne. Si les verrez à grand loisir; car, pour l'amour de vous, je les vous lairai en celle ville tant qu'ils auront quis leur rançon. »

Les dames commencèrent à rire , qui tournèrent cette chose ea revel, et dirent : « Grands mercis! » Bonne-Lance s'en alla en ébattement avecques elles , et fut dedans Montferrant trois jours en grand revel , et toujours entre les dames et damoiselles, là en dedans Géronnet de Ladurant et ses compagnons se rançonnèrent ; et leur fit très-bonne compagnie Bonne-Lance, car il vit bien qu'ils étaient povres compagnons aventureux. Et mieux vaulsist qu'il les eût tous pendus ou noyés, que rançonnés ni laissés en la ville.

Quand il se dut partir , il dit à Géronnet : Vous demeurerez ci pour tous vos compagnons. Les autres s'en retourneront querre votre rançon , et quant à ce que vous ferez et payerez , j*ai ordonné qui recevra les deniers. Et sitôt comme ils seront mis outre, vous partirez^ car je l'ai ainsi dit et ordonné. Or, vous souvienne , Géronnet , que je vous fais bonne compagnie. Si ses nôtres, par aventure d'armes , tournent en ce parti , faitesleur ainsi. » — « Par ma foi ! répondit Géronnet , beau maître et sire, volontiers ; car je, et tous les nôtres, y sommes tenus. » Adonc se départit Bonne-Lance et sa route ^ et s'en retourna au siège de Ventadour; et ses prisonniers, jusques à douze, demeurèrent dedans la ville de Montferrant ; et les autres dix, par l'ordonnance qui faite avait été , s'en allèrent vers Ghaluset, pour quérir à Perrot le Bernois vingt et deux cents francs. Autant y étaient-ils, l'un parmi l'autre, rançonnés. Et étaient les douze, qui demeurés étaient , tous à un hôtel, et se portaient bellement et liement : et faisaient de bons dépens , et n'avaient point de trop grand guet sur eux; mais allaient par dedans

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la dite ville eux ébattre ; et furent là quinze jours ; et entrementes apprirent-ils beaucoup de Tétat du commun de la ville, et tant , que depuis coûta Taventure cent mille francs.

Quand le capitaine de Chaluset fut informé de l'aventure de Géronnet de Ladurant, et comment il et ses gens avaient été rués jus de mes^ire Jean Bonne-Lance, il n'en fît pas trop grand compte ; et répondit ainsi à ceux qui le lui avaient conté : « Vous êtes ci venus pour quérir argent et leur délivrance , n'est-ce pas? » dit le capitaine. « Oui, répondirent-ils ; on ne gagne pas toujours. » — « Je n'en sais , dit-il , de gagne ni de perte ; mais de par moi n'auront-ils rien , car je ne les y fis pas aller ; ils ont chevauché à leur aventure. Or, leur mandez, ou dites quand vous les verrez, qu'aventure les délivre. Pensez-vous que je vueille mettre mon argent en tel emploi? Par ma foi, beaux compagnons , nenni. Toujours aurai-je des compagnons assez qui chevaucheront plus sagement que ceux n'aient fait. Si ne délivrerai ni rachèterai jà homme, s'il n'est pris en ma compagnie. »

Ce fut la réponse finale qu'ils purent lors avoir pour Géronnet. « C'est bon , dirent-ils entre eux , que les deux ou les trois des nôtres retournent à Montferrant et content ces nouvelles à Géronnet, parquoi il ait sur ce avis. » Ils le firent. Les trois retournèrent à Montferrant, et passèrent au dehors de Clermont en Auvergne , et abreuvèrent leurs chevaux au ru du moulin qui court moult près des nmrs; et là se tinrent un grand temps en l'eau , regardant la manière et ordonnance des murs de Clermont , et comment ils n'étaient pas trop hauts à monter , ni trop malaisés. « Ha , cap de saint Antoine ! dirent-ils entre eux, comment, cette ville de Clermont est bien prenable! Si nous y venons une nuit , nous l'aurons , voire s'ils ne font pas trop grand guet. Puis, dirent-ils tous en riant , et en leur gascon, nous la barguignons, et une autre fois nous l'acaterons. On ne peut pas barguigner, et acater tout sur un jour. » Donc passèrent-ils outre, et chevauchèrent jusques à Montferrant, et trouvèrent illecques Géronnet et ses compagnons ; si leur recordèrent et leur contèrent leurs paroles, et leurs réponses, toutes telles, ni plus ni moins, que Perrot le Bernois avait dites et parlées ^ dont ils furent tous ébahis et déc<Hifits ,

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car ils ne pouvaient ni savaient où ailleurs trouver finances. £t furent un jour et une nuit tout courroucés. A Tautre jour s'avisa Géronnet , et dit à ceux qui ces nouvelles lui avaient apportées : « Seigneurs compagnons , retournez devers notre capitaine, et lui dites , de par moi , que je l'ai , à mon pouvoir, toujours et tant que j'ai été de lès lui, servi bien et loyaument, et servirai encore, s'il lui plaît; et sache, de par moi , que, si je me tourne Français pour moi délivrer , il n'y gagnera rien : ce que je ferai trop en vis , et du plus tard que je pourrai. Mais dites-lui qui! nous délivre d'ici ; et , un mois après ma délivrance , je le mettrai en tel parti d'armes , si à lui ne tient , qu'il gagnera , avecques ses compagnons , cent mille francs. »

Sur ces paroles retournèrent les trois compagnons gascons, et vinrent à Chaluset, et trouvèrent Perrot le Bernois , et lui contèrent ces nouvelles , ainsi que Géronnet de Ladurant les lui mandait. Il commença à penser sus, et puis dit : « Il pourrait bien être qu'il serait ainsi qu'il dit. Je le délivrerai tantôt. » Il fit ouvrir une huche , où il y avait plus de quarante mille francs ; et tout venait de pillage, que vous l'entendez, et non pas de ses rentes ni de ses revenus de Béam , car en la ville là où il fut né , et où il demeurait quand il se partit de Béarn , n'a que douze maisons; et en est le comte de Foix sire; et a nom la Ville-d'Adam; et sied la ville à trois lieues d'Ortais. Perrot le Bernois fit compter devant lui vingt-deux cents francs , et puis cent francs pour les frais des compagnons ; et les fit mettre en une bourse ; et reclost l'arche , et appela les trois compagnons , qui étaient là venus pour querre l'argent. « Tenez , dit-il , je vous délivre vingt deux cents francs. Au besoin voit l'homme son ami. Je les aventurerai. Il est bien taillé de reconquérir autant ou plus , s'il veut. » Les compagnons prirent l'aident , et se départirent de Chaluset, et retournèrent à Montfenrant ; et y a, de l'un à l'autre^ quatorze grands lieues , mais ils avaient bon sauf conduit. Cela les faisait aller, venir, passer et râpasse sauveitient.

Quand Géronnet de Ladurant sçut que sa finance était venue, et qu'il et ses compagnons seraient délivrés , si en fut grandement Téjoui , et manda ceux qui , de par messire Jean Bonne-

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Lance, étaient ordonnés de recevoir l'argent , et leur dit : « Comptez , car voilà tout ce que nous vous donnons. » Ils comptèrent jus^ques à vingt et deux cents francs. Après ce, ils comptèrent de leurs menus frais à leur hôtel; et payèrent bien et largement, tant que tous s'en contentèrent. Quand ils eurent partout payé, Géronnet emprunta hommes et chevaux , pour eux mener jusques à Ghaluset, et pour ramener les chevaux ; et puis prirent congé ; et s'en partirent et tournèrent à Ghaluset ; et Bonne-Lance fut certifié de son argent. Si l'envoya querre , si comme je le crois , ou il le laissa là espoir. Aussi bien sur la fiance du fort lieu l'y put-il laisser ; car messire Pierre de Giac, pour ce temps chancelier de France , y laissa son trésor , lequel il perdit celle année , tout ou en partie, et à tout le moins ce qu'on y trouva , si comme je vous dirai.

Quand Géronnet de Ladurant s'en fut retourné à Ghaluset, les compagnons lui firent bonne chère ; et , après trois ou quatre jours qu'il se fut là rafreschi , Perrot le Bernois l'appela , et lui dit : « Or , Géronnet, la belle promesse que vous me signifiâtes par mes varlets vous a faite certainement votre délivrance , et non autre chose; car je n*y étais en rien tenu envers vous, au cas que , sans mon sçu , vous étiez allé chevaucher à l'aventure. Or, tenez votre parole, et faites tant qu'elle soit véritable, ou autrement il y aura mautalent et très-grand courroux de vous a moi. Et sachez, de vrai, que je n'ai pas appris à perdre, mais à gagner. » — « Capitaine, dit Géronnet, vous avez raison de tout cela dire; et je vous dis que, si vous voulez, je vous mettrai dedans la ville de Montferrant en quinze jours ; en laquelle ville gît très-grand pillage , car elle est riche de soi , et bien marchande; et y a des riches villains grand' foison ; et aussi messire Pierre de Giac, qui est chancelier de France, et qui sait bien et a où mettre la main a dedans celle ville de Montferrant , si comme je l'ai entendu , grand trésor : et vous dis que c*est la ville où on fait le plus simple et povre guet qui soit au royaume de France. Véez-là la parole que je vous vueil dire, et la promesse que je vous ai promise. » — « En nom Dieu ! dif Perrot le Bernois, c'est bien dit; et je m'y incline, car je y entendrai; et vous qui savez les aisements et ordonnances de la

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ville, y faudrait-il grands gens ? » Répondit Géronnet : « De trois ou quatre cents combattants ferons-nous tous bien notre fait , car ce ne sont pas gens de grand'défense. » — « De par Dieu ! dit Perrot le Bernois, j'y entendrai, et le signifierai aux autres capitaines des forts dlci environ ; et nous mettrons et cueillerons ensemble, et puis irons celle part. »

Sur cel état que je vous dis , s'ordonna Penrot le Bernois; et manda secrètement aux capitaines qui tenaient forts prochains, tout son fait, et la volonté de son emprise ; et assis sa journée à être à Ouzac (1), un chastel en Tévéchéde Cltrmont, assez près de là duquel un pillard , et très-outrageant et Gascon , qui se nommait Olim Barbe , était capitaine.

Tous s'assemblèrent à Ouzac les compagnons des forts, tous Anglais ; et se trouvèrent quatre cents , et tous bien montés ; et n'avaient que six lieues à chevaucher. Le premier des capitaines qui vint à Ouzac , ce fut Perrot le Bernois , pour montrer que l'emprise était sienne, et aviser les compagnons, le jour devant, qu'ils fussent tous assemblés et conseillés l'un à l'autre, parmi l'information que Géronnet de Ladurant lui avait faite et dite, et montrer à quelle heure ils viendraient. Ce Géronnet, lui douzième de compagnons , vêtus en habits de gros varlets et marchands^ à cottes de bureaux, et chacun menant chevaux de harnois, tous unis, atout bats, selon l'usage qu'ils ont au pays, se départirent d'Ouzac devant l'aube du jour ; et se mirent au chemin vers Montferrant , tenant arroutés leurs chevaux , comme marchands voituriers; et entrèrent, comme environ nonne , en la ville de Montferrant. On ne se donna garde quelles gens ils étaient , car jamais on n'eût cuidé que ce eussent été pillards et robeurs , mais marchands qui vinssent là au marché pour cueillir et acheter draps ou touailles; et disaient qu'ils étaient devers Montpellier , et outre ; et venaient là en marchandise, car la foire y devait être ; et là y avait grand 'foison de marchands venus, et des marchandises des villes et cités de là environ.

Si ce traïrent Géronnet et les siens à l'hôtel delà Couronne ; et eslablèrent leurs chevaux , et prirent une belle chambre pour

(1) Foozac.

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eux ; et se tiDrent tout cois , saus aller aval ta ville , à fin que on ne s'aperçût de leur malice. Or , bien pensèrent ce jour d'eux, car ils supposaient bien qu'ils ne payeraient pas d'écot. Quand ce vint sur le soir, ils s'ensonnièrent trop grandement autour leurs chevaux , et faisaient entendre à l'hôtesse , et aux varlets de l'hôte, q,ue leurs chevaux étaient grandement travaillés ; et qu'il les convenait aiser. Si se pourvéirent trop grandement de candouaille; et on ne les en pouvait assouffîr; et ne se voulaient aller coucher; mais burent dans leurs chambres, et menaient grand'vie. L'hôte et l'hôtesse, et tous ceux de l'hôtel , par tanison allèrent coucher, et les laissèrent faire leurs volontés; car ils n'avaient nul soupçon d'eux.

Or, vous dirai de Perrot le Bernois et de sa route. Ce propre jour, le soir, ils se partirent d'Ouzac, et étaient sept capitaines : et, tout premièrement , Perrot le Bernois , pour le souverain; et puis le bourg de Gompane , qui s'appelait Ërnauton , le bourg Anglais, le bourg de Cariât , Apton Seguin , Olim Barbe et Bernaudon des Iles, et encore y était un grand pillard de Béarn, qui s'appelait le sire de Lane-Plane. Par cestuy, et par le bourg de Compane,^çus-je etfus-je informée Ortais de toute la besogne. Celle entreprise fut faite après la Chandeleur , ainsi que huit jours , que les nuit$ sont encore longues et froides. £t vous dis que toute celle nuit il pleuvait et ventait, et fit un trop désespéré temps pour quoi le capitaine du guet de Montferrant , pour la cremeur du laid temps , n'issit oncques celle nuit hors de son hôtel ; mais y envoya son fils , un jeune enfant de seize ans , lequel , quand il vint sur un guet, entre une porte et l'autre, y trouva quatre povres hommes qui veillaient et gelaient de froid. Si lui dirent: « Preùds à chacun de nous un blanc; si nous laisse aller chaufferet dormir. Il sera tantôt onze heures. » Le varleton convoita Targent, et le prit; et ceux se départirent de leur guet, et retournèrent en leurs maisons.

Géronnet et les siens étaient toujours en aguet à l'huis de la porte de l'hôtel de la Couronne, pour savoir quand le guet retournerait. Ils virent le varleton revenir , et ceux aussi qui partis étaient de leur guet , et dirent : « La chose va bien. Il fait hui une droite nuit pour nous. 11 n'y a si hardi en la ville qui ne s'en

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voise coucher. Le guet est passé. Nous n'avons mesbui garde de cela. »

D'autre part, Perrot le Bernois et les siens chevauchaient tant comme ils pouvaient ; et leur convenait passer assez près de Glermont, joignant des fossés et des murs. Ainsi comme à une lieue de Glermont , ils rencontrèrent Aimerigot Marcel et bien cent lances , lequel était capitaine delà garnison d'Alose, de lès Saint-Flour. Quand ils se furent ravisés et connus , ils se firent grand'chère ; et demandèrent Fun à l'autre où ils allaient par tel temps, ni quelle chose ils que raient. Si repondit Aimerigot Marcel : « Je viens de mon fort d'Alose , et m'en vais vers Cariât. » — « En nom Dieu ! répondirent les deux capitaines qui là étaient, le bourg Anglais et le bourg de Gompane, véez nous ci : si rien vous avez à parler à nous , si le nous dites. » — « Oil, dit-il. Vous avez aucuns prisonniers de la terre au comte Dauphin d'Auvergne ; et vous savez que nous sommes en traité ensemble, par le moyen du comte d'Ermignac. Et voudrais bien ces prisonniers échanger à aucuns autres que i'ai en ma garnison , car j'en suis trop fort requis de la comtesse Dauphine , qui est une très-bonne dame , et pour qui on doit moult faire. » — «Marie! répondit le bourg de Gompane, Aimerigot, vous êtes bien tenu que vous fassiez aucune chose pour la dame , car vous eûtes, n'a pas trois ans, de son argent, cinq mille francs pour le racbapt du chastel de Mercœur. Et où est le comte Dauphin pour le présent ? » Répondit Aimerigot : « On m'a dit qu'il est en France, sur l'état que vous savez des traités que nous avons au comte d'Ermignac et au comte Dauphin. » Adonc répondit Perrot le Bernois : « Aimerigot, laissez ces paroles; si en venez avecques nous, si ferez votre profit, car vous partirez à notre butin. » — « Et où allez- vous ? » dit Aimerigot. « Par ma foi, compains,nous nous en allons tout droit à Montferrant, car la ville me doit à nuit être rendue. » Adonc reprit Aimerigot : « Perrot, c'est trop mal fait ce que vous voulez faire; car vous savez que nous sommes en traité avec le comte d'Ermignac et ce pays, et sont ainsi toutes les villes, ettous les chastels, comme demi assurés. Et ferez trop grandement votre blâme , si vous faites ce que vous dites; et si romprez tous nos propos et trai-

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tés. » — « Par ma foi , compagnon, dit Perrot, je ne tiendrai jà traité , tant que je puisse courir sur les champs , car il faut les compagncHis vivre. Mais venez-vous-en avecques nous, car vous n'avez que faire à Cariât ; véez en ci les compagnons. Ceux qui y sont demeurés né vous lairraient jamais au fort entrer. » — « Avecques vous , dit Aimerigot , n'irai-je point. Je m*en retournerai à hion fort , puisqu'ainsi est. »

Adonc se départirent- ils l'un de Fautre. Perrot tint le chemin de Clermont et de Montferrant. Et advint que, quand ils furent dessous Clermont , ils s'arrêtèrent tout cois , et eurent une nouvelle imagination ; car les trois Gascons qui là étaient, lesquels avaient porté et rapporté les traités de la délivrance JeGéronnetdeLadurant, les émurent. Et dirent aux capitaines qui se tenaient tous ensemble : « Véez-ci la cité de Clermont qui est bonne et riche , et aussi prenable, ou plus, que ne soit Montferrant. Nous avons échelles : échellons-là. Nous y aurons plus de profit pour le présent qu'à Montferrant. » Sur ce propos, ils furent ainsi comme d'accord, et sur le point que de faire leur fait droit là , quand aucuns des capitaines se ravisèrent, et remirent en terme en disant : « Clermont est une puissante ville et fort peuplée, et les gens bien pourvus d'armures. Si nous les avions jà estourmis, ils s'assembleraient, et mettraient à défense. Il n'est pas doute que nous ne l'aurions pas davantage; et si nous étions reculés par force d'armes , et nos chevaux pris et perdus , nous ne pourrions aller avant. Nous sommes loin de nos forts. Le pays s'émouverait. Nous serions poursuivis, et en aventure d'être tous morts sans remède. Il nous vaut tous mieux penser d'aller outre , et de fournir ce que nous avons empris , que de faire nouvelle emprise ; car trop il nous pourrait coûter. » Ce conseil fut tenu ; nul ne le releva ni débattit depuis. Ils passèrent outre joignant Clermont , au plus bellement qu'ils purent, et sans faire noise, et chevauchèrent tant que sur le point d'onze heures ils vinrent assez près de Montferrant. Quand ils virent la ville, ils s'arrêtèrent tout cois, ainsi comme à deux traits d'arc près; et lors dit Perrot : « Véez-ci Montferrant. Nos genssont dedans. Vous, demeurez tous ici. Je m'en irai côtoyant ces vallées , pour ouïr et savoir si j'aurai nulles nouvelles de Gé-

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ronnet» qui nous a mis en celle quête; et ne vous partez, tant que je retournerai.» — « Or, allez, répondirent les compagnons; nous vous attendrons ici. »

A ces mots se départit Perrot le Bernois , lui quatrième tant seulement; et faisait si noir , si brun et si ténébreux , qu'on ne véait point devant soi un arpent loin ; et encore, avec ce, il pieu vait, neigeait, ventait, et faisait moult froid. Géronnet, à celle Iieure-Ià, était sur Fallée des murs, et n'attendait autre chose qu'il ouït des nouvelles. Il regarda tout bas, et vit, celui fut avis, ombres d'hommes qui allaient sur les fossés. Il commença à siffler en fausset. Tantôt l'entendirent ceux qui étaient en aguet, et approchèrent plus près ; car ens es fossés, à ce lès là, n'y avait point d'eau. Géronnet parla , en demandant : « Qui est là , et qui êtes- vous? » Perrot le reconnut tantôt en son gascon, et lui dit : « Jesuis Perrotle Bernois, Géronnet ; es-tu là ? » — « Oui, dit-il. Appareillez-vous, et faites approcher vos gens; car je vous mettrai par-ci en la ville. La chose est en point; tous dorment en la ville. » — « Par là ! répondit Perrot. Dieu m'en garde que jà par là je n'y entre ! car si j'y entre, ce sera par la porte et non par ailleurs. » Donc dit Géronnet , qui fut tout courroucé de celle réponse : « Par ma foi , Perrot , il n'est pas en ma puissance : mais venez par ci , et faites apporter vos échelles cordées ; et nul ne vous débattra l'entrer ni le monter. » — « Entends , Géronnet, dit Perrot. Tu me dois mettre en la ville. Mais par ce parti , que tu me montres , je n'y entrerai jà fors que par la porte. » — « Jenepuisle amender, dit Géronnet. Par la porte ne vous y puis-je mettre, car elle est fermée; et si sont les gardes dedans , mais ils dorment. » Entrementes qu'ils étaient en cet estrif , les aucuns des compagnons de Géronnet allaient et venaient dessus les allées des murs, pour savoir s'ils orraient rien. Assez près de là y avait une petite maison, en descendant des murs ; et celle maison était tout aseulée, hors de autres ; et un povre homme couturier y demeurait dedans, qui avait veillé jusques à celle heure, et s'en devait aller coucher. Ainsi que le vent porte le son des choses, il avait ouï parler sur les murs, car de nuit on oyt moult clair. Si était issu hors de la maison et avait rampé amont, et d'aventure il trouva ces compagnons qui allaient et

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venaient. Si tôt comme il les vit , il commença à crier. L'un d'eux saillit tantôt avant , et le prit parmi la gueule , et lui dit : « Vilain , tu les mort, si tu sonnes mot. y> Quand il se vit en ce parti, il se tut tout coi, car il douta la mort. Géronnet se retourna, qui avait ouï la voix de l'homme, et dit : « Ho , ho ! n'occiez pas le vilain : il nous vient trop bien à point. Dieu le nous envoie , car par lui ferons-nous le parfait de notre entreprise. » Adoncques dit-il à Perrot le Bernois : « Perrot , retournez devers les compagnoiis , et si vous oyez la première porte ouvrir, si saillez avant, et de vos haches ou épées taillez ou découpez celle de devers vous« car nous allons à la porte. » Adoncqnes lui dit-il l'aventure de l'homme qu'ils avaient trouvé. Perrot se départit et retourna vers ses compagnons, et leur dit aucques toutes les paroles que vous avez ci-dessus ouïes. Si dit Gélronnet de Ladurant à cet homme qu^ils avaient trouvé : « Si tu ne fais à notre volonté , tu y es mort sans remède. » — « Et que voulez-vous queje fasse? »dit Fhomme. « Jevueil, dit Géronnet, que tu voises à la porte , et que tu éveilles les portiers ; et puis leur dis que le capitaine t'envoie là, et qu'ils ouvrent la porte, ou qu'ils te baillent les clefs; et tu l'ouvriras pour laisser entrer dedans marchands de Montpellier qui sont là dehors atout grands fardeaux lesquels viennent à la foire. » — « Je ne sais, dit l'homme, s'ils me voudront croire. » — « Oui, dit Géronnet, à toutes enseignes qu'il n'était point hier soir au guet , mais son fils y fut. Et si tu ne fais bien et sagement ce que je dis, je t'occirai de ma dague; et fais tant queje ne puisse pas voir que par ton défaut nous faillions à notre emprise. »

Ce povre homme qui s'oyait menacer d'occire et en véait les apparences, et ces Gascons tout appareillés pour l'occire , si en était tout ébahi et tout effrayé ; et leur répondit : « Je ferai à mon pouvoir loyaument ce que vous me requérez. » Il s'en vint à la porte , et heurta à l'huis , là où cils dormaient qui les clefs de la porte gardaient, et fit tant qu'ils furent éveillés. Ils demandèreiit : « Qui es-tu , qui nous éveilles à celle heure ?» — « Je suis, dit-il, tel; et si nomma son nom. J'ai à nuit fait besogne pour l'hôtel du capitaine ; si que , ainsi que je lui rapportais son ouvrage , nouvelles lui vinrent de marchands de Mont-

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386 CHfiONIQURS

pellter qui sont là dehors , tout lassés et mouillés , et leurs fardages. Si vous maade, de par moi, que tous ouvriez la porte, ou que vous me bailliez les clefs, et je l'ouvrirai; à ces enseignes que celle nuit il n'a point été au guet , mais son fils y a été. » — .« C'est vérité, répondirent-ils. Tu les auras. Attends un petit. » Adonc se releva un des deux; et prit les clefs de la porte qui pendaient à une cheville, et ouvrit une petite fenêtre , et les lui bailla. L'homme prit les clefs ; et tôt comme il les tint, Géronnet les lui tollit, et puis vint au dayel de la porte, et bouta d'aventure premièrement la clef en la serrure , celle qui y allait , et l'ouvrit toute arrière ; et puis vint , aussi firent tous ses compagnons , à l'autre porte , et la cuida ouvrir ; mais oncques il ne put, ni sçut. Perrot le Bernois et sa route étaient au dehors , qui attendaient que la porte fût ouverte. Adonc leur dit Géronnet : « Beaux seigneurs, aidez-vous; et vous avancez. Je ne puis ouvrir celle seconde porte. Dérompez-la à vos haches : autrement vous ne pourrez entrer en la ville. » Et ceux qui étaient pourvus de haches et de quingnies commencèrent à férir et à frapper en celle porte* comme charpentiers. Si donnèrent à Géronnet et à ses compagnons , quand ils eurent pertuisé la porte, haches et quingnies, pour couper le flayel de la porte. Adonc s'estourmirent et levèrent plusieurs hommes hors de là leurs lits, qui ouïrent le hutin ; et de premier s'émerveillèrent durement que ce pouvait être , car jamais ils n'eussent pensé ni imaginé que ce fussent Anglais qui à celle heure les fussent venus réveiller ; et demeurèrent en ce pensement sans eux sitôt lever, et se rendormirent. Adonc les gardes de la porte, qui mal l'avaient gardée, quand ils ouïrent l'effroi et le bûcher, et gens parler, et cheyaux hennir, connurent tantôt qu'ils étaient déçus et surpris. Si se levèrent; et vinrent aux fenêtres de la porte , et commencèrent à crier à haute voix : « Trahis ! trahis ! » Adoncques s'estourmirent en grand effroi ceux de la ville. Plusieurs se levèrent , et s'ensonnièrent à sauver le leur, et à fuir vers le chastel. Mais trop petit de gens y entrèrent; car quand le chastelain qui le chastel gardait entendit que les Anglais avaient pris la ville , pour la doutance de plus perdre, il ne voulut oncques le pont abaisser. Aucuns de ses amis qui

premiers s'aperçurent de celle aventure , il les recueillit par une planche; et puis tantôt, quand il eut ouï grand effroi en la ville, et hommes, femmes et enfants crier , il retrait à lui la planche, ni point ne la voult remettre depuis; et entendit fort que le chastel fût bien gardé et défendu , si on Fassaillait.

Je vous ai dit comment la première porte fut ouverte , et la deuxième rompue et brisée par force de quingnies et de haches. Adoncques entrèrent dedans tout bellement et tout paisiblement les capitaines et leurs routes en la ville ; et tout premier , sans entrer en nulle maison , pour savoir et ouïr si nuls ne se réveilleraient, ni mettraient ensemble pour faire défense, ils allèrent au long de la ville, et la cerchèrent toute. Oncques n*y trouvèrent hommes qui se missent en défense : si ce ne furent aucuns qui étaient venus et retraïts devers le chastel , et cuîdaient entrer dedans. Ceux se défendirent un petit ; mais tantôt ils furent déconfits , ou morts ou pris. Que vous ferai-je long conte? Ainsi fut la ville de Montferrant, en Auvergne, prise , le jeudi , par nuit , devant le.dimanche gras , treizième jour du mois de février, par Perrot le Bernois et ses complices : et sitôt quMls virent qu'ils étaient seigneurs de la ville , ils se logèrent par les hôtels tout à leur aise , sans bouter feu ni faire autre violence; car Perrot le Bernois défendit , sur la tête à perdre , que nul ne violât femme , ni pucelle, ni ne boutât feu, ni prensist pillage , ni prisonnier , grand ni petit , dont il n*eût la connaissance ; et que nul , sur la peine dessus dite , ne grevât ni molestât église nulle, ni hommes d'alise, ni que rien n'y fût pris ni ôté.

Toutes ces choses avait Perrot le Bernois coutume et usage d'entretenir, et avait entretenues, depuis qu'il se bouta en France pour faire guerre es villes et chastels qu'il prenait, fût par force ou autrement. Mais Geoffroy Tête-Noire faisait tout le contraire^ car il n'avait cure où il fût pris , fût sur église ou ailleurs , mais qu'il en eût.

Quand ce vint au matin , que les nouvelles en vinrent en la cité de Clermont en Auvergne , qui sied à une petite lieue de là , comment les Anglais en la nuit avaient pris et conquis la bonne ville de Montferrant , qui leur est si prochaine et si voi-

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888 GUBONIQUES

sine (1), sien turent toutes gens durement ébahis, et à bonne cause ; car leurs ennemis étaient trop près amassés . et n'en savaient que dire ni que faire; et entendirent fort à garder leur ville. Ces nouvelles s'épandirent en plusieurs lieux, à Villeneuve sur Allier, à Thiers, à Yssoire, à Quersy, à Riom, une grosse ville, et, là de-lès, à Aigue-Pcrse, au cbastel de Montpensier : et tous ces pays, que je vous nomme , et toutes ces villes , la greigneure partie est au duc de Berry.

Les nouvelles furent tantôt trop loin sçnes, comment les Anglais, Gascons et pillards , avaient pris et conquis la bonne ville de Montferrant en Auvergne. Tous ceux qui en ouïrent parler, et à qui il en touchait, s'en émerveillaient et s'en doutaient ; et frémissaient les voisins pays, Auvergne, Bourbonnais , Forez, et jusques en Berry. Quand les nouvelles en furent venues à Paris, le roi et ses oncles en furent tout courroucés ; ce fut raison. Pour ce temps était le comte Dauphin d'Auvergne, à Paris, pour les besognes du pays; car il en était souverain regard et gardien avecques le comte d'Ermignac. Si lui vinrent à trèsgrand^déplaisance ces nouvelles ; car il lui fut avis qu'il en recevrait blâme et parole, pourtant qu'il en était ainsi advenu, et on le savait hors du pays. Mais l'excusance véritable et raisonnable qu'il avait était telle , qu'il était en traité envers eux , et sur cel état il tenait le pays pour assuré. Or, ces nouvelles sçues, le comte Dauphin se départit tantôt de Paris, pour venir vers Auvergne pour remédier à ses besognes; et laissa tout son état derrière , et chevaucha , lui et son page seulement, le chemin de Moulins en Bourbonnais , pour venir en Auvergne , et renouvelait tous les jours chevaux. En chevauchant en celle hâte, il ouït autres nouvelles à Saint- Pierre le Moustier qu'il n'avait ouïes en devant, lesquelles je vous dirai.

Pierre et ses compagnons , comme nous Tapprend Froissart , pensèrent avec raison qu'ils ne pourraient défendre la ville contre toute la chevalerie de la conirée. Ils prirent donc la résolution de l'abandonner. Ils la pillèrent d'abord; puis, mettant le butin sur leurs chevaux, ils partirent de nuit. Ils ne s'étaient arrêtés que pendant dix-huit heures environ , à Montferrand.

(1 ) Clermont et Montferrand formaient autrefois deux villea 8é)>arée9.

DE FBOISSART. 389

VOYAGE DE FROISSART DANS LE MIDI DE LA FRANCE. fô88.

Froissart fil uq séjour de ti^ois ans (1385, 1384, 1387) auprès de Gui de Chàtillon, comte de Blois, son bon et souperain maùi'ef dans les provinces du centre dé la France. Il parcourut alors 'le Rlaîsois et la Touraine, recueillant sans doute, suivant sa coutume, dans les châteaux, les hôtelleries^ et quelquefois sur la grand'roule, les traditions historiques et les vieilles légendes. Toutefois , il ne trouvait pas là , comme dans les provinces placées aux extrémités de la France , un aliroeut qui pût suffire à son ardente curiosité. Point ne voulais être oiseux, dit-il; et il se prépara pour de nouveaux voyages. Celte fois le Nord ne l'attira point : « Je considérai en moi-même que nulle espérance n était que aucuns faits (T armes se fissent es parties de Picardie et de Ftandre, puisque paix y était (1)..^ Il se fit donner des lettres par le comte de Blois,. etse dirigea vers le Midi. Il voulait voir, en son hôtel, Gaston, comte de Foix et de Béarn, le plus brave > le plus noble , le plus magnifique et le plus redouté des seigneurs de son temps ; car il ne pou* vait mieux clteoir an monde pour être informé de toutes nouvelles (2).

Froissart se met donc en marche. En proie à son insatiable désir de tout savoir, il s'adresse, en chevauchant , à ceux qui ont vu sièges ou batailles. C'est ainsi qu'il- voyage avec un chevalier de Thôtel du comte de Foix, lequel, sans cesse interrogé, lui parle des faits d'armes dont les provinces du Midi ont éié le théâtre. Le chi-oniqueur recueille avidement chaque parole ; il regarde aussi avec un sentiment de vive curiosité les châteaux placés sur la crête des montagnes, et les pans noircis des murailles qui portent les traces de longs et rudes assauts. Quelquefois il s'arrête avec une certaine émotion et s'agenouille devant la croix plantée sur la tombe des chevaliers qui sont morts eu combattant : « ^ ces mots chéimes-nous droit sur la croix , et y dîmes-nous chacun^ pour les âmes des morts, une palenôtre , un Ave Maria, et un De profimdis (3). »

Au commencement du troisième livre de ses Chroniques, Froissart a mêlé, avec une sorte de négligence, les descriptions et les propos de voyage, rbistoire et les vieilles légendes. Il y a beaucoup d'art dans cet arrangement. Ce désordre recherché donne à toutes les parties du récit un charme singulier.

(1) Chroniques, Uv. III, chap. I. (3) Chroniques, Im lU, ch. ».

(2) Ikidem.

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490 CHnONIQUES

I. Yo)-age ; «lescriptiondu pays et i^its. — ( Chron.^ Uy. 111, ch. I, 5> 6 « 7, 9, 10, n, «2 eus.)

Pour savoir la vérité des lointaines besognes sams ce que j'y envoyasse aucune autre personne en lieu de moi , pris voie et adioîson raisonnable d'aller devers haut prince et redoubté seigneur, monseigneur Gaston, comte deFoix et de Béarn. Et bien savais que , si je pouvais venir en son hôtel et là être à loisir, je ne pourrais mieux cheoir' au monde pour être informé de toutes nouvelles ; car là sont et fréquentent volontiers tous chevaliers et écuyers étranges , pour la noblesse d'icelui haut prince. Et tout ainsi comme je rimaginai il m'en advint, et remollirai ce, et le voyage que je voulais faire, à mon très-cher et redoubté seigneur, monseigneur le comte de Blois , lequel me bailla ses lettres de familiarité adressans au comte de Foix. £t tant travellai et chevauchai , en quérant de tous côtés nouvelles, que par la grâce de Dieu , sans péril et sans dommage , je vins en son chastel, à Ortais, au pays de Béarn, le jour de Sainte- Catherine, que on compta pour lors en Tan de grâce mil trois cent quatre-vingt et huit. Lequel comte de Foix , si très-tôt comme il me vit, me fit bonne chère , et me dit en bon français que bien il me connaissait , et si ue m'avait oncques mais vu , mais plusieurs fois avait ouï parler de moi. Si me retint de son hôtel et tout aise , avec le bon moyen des lettres que je lui avais apportées, tant que il m'y plut à être; et là fus informé de la greigneure partie des besognes qui étaient advenues au royaume de Castille , au royaume de Portingal , au royaume de INavarre , au royaume d'Arragon et au royaume d'Angleterre , au pays de Bordelais et en toute la Gascogne. Et je même, quand je lui demandais aucune chose , il le me disait moult volontiers , et me disait bien que l'histoire que je avais faite et poursuivais serait au temps à venir plus recommandée que nulle autre. « Raison pourquoi, disait-il , beau maître, puis cinquante ans en ça sont advenus plqs de faits d'armes et de merveilles au monde qu'il n'était trois cents ans en devant. »

Ainsi fus-je en l'hôtel du noble comte de Foix recueilli et fiourri à ma plaisance. Ce était ce que je désirais à enquerre

DE FBOISSART. 39 1

toutes nouvelles touchansà ma matière : et je avais prêts à la main barons , clievaliers et écuyers qui m'en informaient, et le gentil comte de Foix aussi. Si vous voudrai éclaircir par beau langage tout ce dont je fus âdonc informé pour rengrosser notre matière, et pour exemplier les bons qui se.désirent à avancer par armes. Car si ci-dessus j'ai prologue grands faits d'armes, prises et assauts de villes et de châteaux , batailles adressées et dures rencontres, encore en trouverez-vous ensuivant grand'foison , desquelles et desquels , par la grâce de Dieu , je ferai bonne

et juste narration

Entre la comté de Foix et le pays deBéarn gît la comté de Bigorre, laquelle est tenue du roi de France , et marchist au pays Toulousain d'une part, et au comté de Comminges et de Béarn, d'autre part. En la comté de Bigorre gît le fort château de Lourdes (1), qui toujours s'est tenu Anglais, depuis que le pays de Bigorre fut rendu au roi d'Angleterr« et au prince pour la rédemption du roi Jean de France , par le traité de la paix qui fut traité à Brétigny devant Chartres, et confirmé depuis à Calais, si comme il est contenu ci-dessus en notre histoire.

Quand le prince de Galles fut issu hors d'Angleterre , et que le roi son père lui ot donné à tenir en fief et en héritage de lui toute la terre et la duché d'Aquitaine , où il y a deux archevêchés et vingt-deux évêchés, et il fut venu à Bordeaux sur Gironde, et il ot pris la possession de toutes les terres , et il ot séjourné environ un an au pays , il et la princesse sa femme furent priés du comte Jean d'Ermignac que ils voulsissent venir en la comté de Bigorre, en la belle et bonne cité de Tarbes, pour voir et visiter celui pays que encore oncques mais n'avaient vu. Et tendait le dit comte d'Ermignac à ce que, si le prince et la princesse étaient en Bigorre , le comte de Foix les viendrait voir et visiter, auquel il devait , pour cause de sa rançon , deux cent et cinquante mille francs. Si leur ferait prier pour lui que le dit comte de Foix voulsist quitter la dite somme , ou en partie , ou faire grâce. Tant fit le comte d'Ermignac que le prince et la princesse, à leur état, qui pour ce temps était grand et étoffé , vinrent en Bigorre et se logèrent en la cité de Tarbes.

( I ) Prèf de Bagnères.

302 CHROffIQUBS

Tarbes est une belle ville et grande, étant en plaki pays et en beaux vignobles ; et y a ville, dté et chastel , et tout fermé de portes, de murs et de tours , et séparés Tun de Fautre : car là vient d'amont, d'entre les montagnes de Béarn et de Casteloigne, la belle rivière de Lisse (1), qui queurt tout parmi Tarbes , et qui le sépare ; et est la rivière aussi claire comme fontaine. A cinq lieues de là sied la ville de Morlens, laquelle est au comte de Foix; et à Feutrée du pays de Béarn et dessous la montagne , à six lieues de Tarbes , la ville de Pau , qui est aussi au dit comte.

Pour ce temps que le prince et la princesse étaient venus à Tarbes, était le comte de Foix en la ville de Pau, car il y faisait faire et édifier un très-beau chastel tenant à la ville, au-dessus sur la rivière de Gave. Sitôt comme il sçutia venue du prince et de la princesse qui étaient à Tarbes, il s'ordonna et les vintvoif en grand état , à plus de six cents chevaux , et avait soixante chevaliers en sa compagnie , et grand'quantité d'écuyers et de gentilshommes. De la venue du comte de Foix furent le prince et la princesse grandement réjouis, et lui firent très-bonne chère , et bien le valait ^ et Fhonorait la princesse très-liement et grandement. Et là étaient le comte d'Ermignac et le sire de la Breth , et fut le prince prié que il voulsist prier au comte de Foix que il quittât au comte d'Ermignac, tout ou en partie , la somme des florins que il lui deVait. Le prince , qui fut sage et vaillant homme, répondit, tout considéré , que non ferait. « Car pour quoi, comte d'Ermignac, vous fûtes pris par armes et par belle journée de bataille , et mit notre cousin , le comte de Foix , son corps et ses gens à Faventure contre vous ; et si la fortune fut bonne pour lui et contraire à vous, il n'en doit pas {ms valalr. Par fait semblable , monseigneur mon père, ni moi , ne sarions gré qui nous prierait de remettre arrière ce que nous tenon& par la belle aventure et la bonne fortune que nous eûmes à Poitiers , dont nous regracions notre seigneur. »

Quand le comte d'Ermignac ouït ce, si fut tout confus et ébahi, car il avait failli à ses ententes; nonobstant ce si ne

(I) Tarbes est silaé sur l'Adour.

BB FBOISSÀBT. 893

cessa-MI paS, mais en pria la princesse; laquelle de bon cœur requit et pria au comte de Foix que il lui voulsist donner un don. « Madame, dit le comte, je suis un petit homme et un povre bachelier , si ne puis faire nuls grands dons ; mais le don que vous me demandez, si il ne vaut plus de cinquante mille francs, je le vous donne. »

La princesse tirait à ce que, outrement et pleinement, le don que elle demandait le comte de Foix lui donnât; et le comte, qui sage et subtil était » et qui à ses besognes assez clair véait , et qui espoir de la quittance du comte d'Ermignac se doutait, son propos tenait et disait : « Madame , à un povre chevalier que je suis , qui édifie villes et chastels , le don que je vous accorde doit bien suffire. » Oncques la princesse n*en put autre chose avoir ni extraire ; et quand elle vit ce : « Comte de Foix, je vous demande et prie que vous fassiez grâce au comte d'Ermignac. » — « Madame , répondit le comte , à votre prière dois-je bien descendre. Je vous ai dit que le don que vous me demandez , si il H*est plus grand de cinquante mille francs , je le vous accorde ; et le comte d'Ermignac me doit deux cent et cinquante mille francs : à la vôtre requête et prière je vous en donne les cinquante mille. » Ainsi demeura la chose en tel état, et gagna le comte d'Ermignac, à la prière de la princesse d'Aquitaine, cinquante mille francs. Si retourna le comte de Foix en son pays, quand il ot été trois jours de lès le prince et la princesse d'Aquitaine.

Je, sire Jehan Froissart, fais narration de ces besognes pour la cause de ce que , quand je fus en la comté de Foix et de Béam , je passai parmi la terre de Bigorre : si enqâis et demandai de toutes nouvelles passées , desquelles je n'étais point informé; et me fut dit que le prince de Galles et d'Aquitaine séjournant à Tarbes, il lui prlnst volonté et plaisance d'aller voir le chastel de Lourdes, qui sied à trois lieues de là entre les montagnes. Quand il fut venu jusques à Lourdes , il ot bien avisé et imaginé la ville , le chastel et le pays , si le recommanda moult grandement et chèrement, tant pour la force du lieu comme pour ce que Lourdes sied sur frontière de plusieurs pays; car ceux de Lourdes peuvent courir moult avant dans le

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royaume d'Arragon, et jusques en Gasteloigne et Barcelonne. Si appela tantôt le prince un chevalier de son hôtel, auquel il avait grand'confiance et qui loyaument Tavait servi ; et ce chevalier était nommé messire Piètre Ërnault, du pays de Béarn, appert homme d'armes durement y et cousin au comte de Foix : « Messire Piètre, dit le prince, à ma venue en^ce.pays je vous institue et fais cbastelain et capitaine de Lourdes et regard du pays de Bigorre. Or, regardez tellement ce cbastel que vous en puissiez rendre bon compte à monseigneur de père et à moi. » — « Monseigneur, dit le chevalier, volontiers. » Là lui en fit-il foi et hommage , et le prince Ten mit en possession.

Or, devez-vous savoir que, quand la guerre se renouvela entre le roi deFrance et le roi d' Angleterre (1), si comme il est ci-dessus contenu en celle histoire , ainsi comme le comte Guy de Saint- Pol el messire Hue de Cbastillon, maître des arbalétriers, pour le temps, de tout le royaume de France, assiégèrent et prindrent de fait la ville d'Abbeville et tout le pays de Ponthieu , deux grands barons de Bigorre , lesquels sont ou étaient nommés messire Monnant de Barbasan et le sire d'Anchin , se tournèrent Français et se saisirent aussi en celle saison de la cité , de la ville et du cbastel de Tarbes , caV ils étaient faiblement gardés pour le^roi d'Angleterre. Or, demeura le cbastel de Lourdes à messire Piètre Ërnault de Béarn, lequel ne Teût rendu pour nul avoir, mais fit tantôt grande guerre et forte à rencontre du royaume de France , et manda au pays de Béarn et en la haute Gascogne grand'foison de compagnons aventureux pour aider à faire la guerre , et se boutèrent là-dedans moult d'appertes^pens^aw^ armes; et étaient six capitaines avecques lui; et avait bien chacun cinquante lances , ou plus, dessous lui. Tout premier son frère , Jean de Béarn , un moult appert écuyer, Pierre d'Ane hin de Bigorre, frère germain au seigneur d'Anchin. C(ls ne se vouldrent oncques tourner Français : Ëmauldon de Sainte-Colombe, Ernauidon de Rostem, le Mongat de Saint- Bfisile et le bourg de Carnillac.

Ces capitaines ai firent en Bigorre, en Toulousain , en Carcas-

DE FBOISSART. 39S

sonnais et en Albigeois plusieurs courses et envahies ; car sitdl comme ils étaient hors de Lourdes , ils se trouvaient en terre d^ennemis , et se croisaient en courant et chevauchant le pays , et se mettaient, telle fois était , à l'aventure pour gagner, trente lieues de leur fort. £n allant ils ne prenaient rien , mais au retour rien ne leur échappait; et ramenaient, telle fois était, si grand'foison de bétail et tant de prisonniers que ils ne les savaient où loger; et rançonnaient tout le pays, excepté la terré au comte de Foix ; mais en celle ils n'osassent pas prendre une poule sans payer, ni sur homme qui fût au comte de Foix ni qui eût son sauf conduit; car s'ils l'eussent courroucé, ils n'eussent point duré.

Cils compagnons de Lourdes avaient trop beau courir et chevaucher où il leur plaisait.

Assez près delà, si comme je vous ai dit, sied la ville de Tarbes que ils tenaient en grand doute , et tinrent tant que ils se mirent en pactis à eux. En revenant de Tarbes à leur fort , sied un grand village et une bonne abbaye , où ils firent moult de maux , que on appela Guiors ; mais ils se mirent en pactis à eux. D'autre part , sur la rivière de Lisse , sied une grosse ville fermée qu'on appelle Bagnières. Ceux d'ioelle ville avaient trop fort temps , car ils étaient hériés et guerroyés de ceux de Lourdes et de ceux de Mauvoisin, qui leur étaient encore plus prochains.

Cil chastel de Mauvoisui sied sur une montagne , et dessous queurt la rivière de Lisse , qui vient férir à une bonne ville fermée qui est moult près de là, que on appelle Toumay. Les gens de Toumay avaient tous le très-pas de ceux de Lourdes et de ceux de Mauvoisin.

A celle ville de Tournay ne faisaient-ils nul mal ni nul dommage, pourtant que ils avaient là leur retour et leur passage ; et aussi les gens de la ville avaient bon marché de leur pillage , et si savaient moult bien dissimuler avecques eux. Faire leur convenait si ils voulaient vivre , car ils n'étaient aidés ni confortés denullui. Le capitaine de Mauvoisin était Gascon , et avait nom Raymonnet de l'Espée, appert homme d'armes durement. Et vous dis que ceux de Lourdes et de Mauvoisin rail-

396 CHBONIQUES

^nnaient autant bien les marchands du royaume d* Aragon et de Casteloigne, comme ils faisaient les Français, si ils n'étaient à pactis à eux , ou autrement ils n'en épargnaient nul.

£n ce temps que je empris à £sure mon chemin et de aller devers le comte de Foix , pourtant que je ressoignais la diversité du pays où je n'avais oneques été ni entré , quand je me fus parti de Carcassonne, je laissai le chemin de Toulouse à la bonne main , et pris le chemin à la main senestre , et vins à Mont- Roial et puis à Fougens , et puis à Bellepuic , la première ville fermée de la comté de Foix , et de là à Masères, et puis au chastel de Savredun, et puis arrivai à la belle et bonne cité de Pammiers, laquelle est toute au comte de Foix; et là m'arrêtai pour attendre compagnie qui aUât au pays de Béarn, où le dit comte se tenait.

Quand j'eus séjourné en la cité de Pammiers trois jours , laquelle cité est moult déduisant y car elle sied en beaux vignobles et bons et à grand' planté, et environnée d'une belle rivière claire et large assez, que on appelle la Liège (1), en ce séjour me vint d'aventure un chevalier de l'hôtel du comte de Foix qui retournait d'Avignon, lequel s'appelait messire Espaing de Lyon, vaillant homme et sage et beau chevalier, et pouvait lors être en l'âge de cinquante ans. Je me mis en sa compagnie ; il en ot grand'joie , pour savoir par moi des besognes de France ; et fûmes dix jours sur le chemin , ainçois que nous vinssions à Ortais. En chevauchant, le gentilhomme et beau chevalier , puis que il avait dit au matin ses oraisons , janglait le plus du jour à moi en demandant nouvelles ; et aussi quand je lui en demandais il m'en répondait.

Au départir de la cité de Pammiers , nous passâmes le mont de Cosse, qui est moult travailleux et malaisé à monter; et passâmes de lès la ville et diastel de Ortingas , qui est tenue du roi de France, et pomt n'y entrâmes, mais venismes dîner à un chastel du comte de Foix, qui est demi-lieue par delà, que on appelle Cariât, et sied haut sur une montagne. Après dîner , le chevalier me dit : « Chevauchons ensemble tout souef ; nous

<l) L'Arirge,

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DE FBOISSART. S97

ifavons que deux lieues de ce pays , qui valent bien trois de France, jusques à notre gîte. » Je répondis ; « Je le vueil. * Or dit le chevalier : « Messire Jean , nous avons huy passé devant le chastel de Ortingas, qui porta, le terme de cinq ans que Pierre d^Anchin le tint, car il Fembla et échella (dommage fut au royaume de France ! ) , soixante mille francs. » ^ « £t comment Feut-il, » disje au chevalier? « Je le vous dirai, dit-il : le jour de la Notre-Dame en mi-août, à une foiré en celle ville, où tout le pays se rescousse et y a moult de marchandises. Pour un jour Pierre d'Anchin et sa charge de compa^ gnons qui se tenaient à Lourdes avaient jeté leur avis dès longtemps à prendre celle ville et le chastel , et n'y savaient comment ad venir. Toutefois, ils avaient deux de leurs varlets, simples hommes par semblance, envoyés très le may à Taventure pour trouver service et maître en la ville ; et le trouvèrent tous deux, et furent retenus. Et étaient ces deux varle*^s de trop beau service pleins envers leurs maîtres ; et allaient hors et ens besogner et marchander, ni on n^avait nul soupçon d'eux. Advint que ce jour de la mi-août il y avait grand'foison de marchands étrangers de Foix, de Béarn , de France, en celle ville ; et vous savez que marchands > quand ils se trouvent ensemble et ils ne se sont vus de grand temps , boivent par usage largement et longuement, pour entre eux faire bonne compagnie. Donc il advint que es hôtels des maîtres, où ces deux varlets demeuraient , il y en avait grand'foison ; et là buvaient et se triaient tout aises, et les seigneurs de l'hôtel et leurs femmes avec eux. Sur le point de mie nuit , Pierre d'Anchin et sa route vinrent devant Ortingas, et demeurèrent derrière, en un bois, eux et leurs chevaux, où nous avons passé, et envoyèrent six varlets et deux échelles pour assaillir et écheller la ville. Et passèrent cils varlets outre les fossés où on leur avait enseigné, au moins parfond , et vinrent aux murs , et là dressèrent leurs échelles : et là étaient les deux varlets dessus dits qui leur aidaient^ entrementes que leurs maîtres séaient à table et les aidaient tous à passer; et se mirent en telle aventure que l'un des varlets de l'hôtel amena c^s six varlets à la porte ; et lâ*avait deux hommes qui gardaient les clefs. Cil varlet dit à ces six compagnons :

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