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« I^ei-vous ei cois et ne vous avancez, jusques à tant que je sifflerai : je ferai à ces gardes ouvrir Thuis de leur garde. Ils ont les dd^s de la porte , je le sais bien. Si tôt que je leiir aurai fait ouvrir Thuis de leur garde, je sifflerai ; si saillez avant et les oociez t je^connais bien les clefs , car je ai aidé à garder plus de sept fois la porte avecques mon mattre. » Tout ainsi comme il le divisa ils le fireût « et se mucèreut et catirent ; et cil s'en vint à Thuis de la garde, et ouït et trouva que cils veillaient et buvaient; il les appela par leurs noms , car bien les connaissait , et leur dit : « Ouvrez Fhuis , je vous apporte du. très bon- vin , meilleur que vous n'avez point , que mon maître vous envoie , afin que vous fassiez meilleur guet. Cils qui connaissaient assez le varlet, et qui cuidaient que il dît vérité , ouvrirent Fhuis de la garde , et il sifflia , et les six varlets saillirent tantôt avant et se boutèrent eu rhuis , ni oncques les gardes n'eurent loisir de reciorre Fhuis, comment que ce fdt. Là furent-ils attrapés et occis si coiement que on n'en sçut rien. Lors prirent-ils les clefs , et vinrent à la porte et l'ouvrirent , et avalèrent le pont si doucernent que oncques personne ne sçut rien. Adonc sonnèrent un cor un Son tant seulement, et cils qui étaient en Fembûchc l'entendirent tantôt. Si montèrent sur leurs chevaux , et vinrent frappant de l'éperon, et se mirent sur le pont, et entrèrent en la ville, et prindrent tous les hommes de la ville en séant h table, ou en leurs lits. Ainsi fut Ortingas prise de Pierre d'Anchin de Bigorre et de ses compagnons qui étaient issus de Lourdes (1). » Ad(mc demandai-je au chevalier : « Et comment eurent-ils le chastel ?» -^ « Je le vous dirai , dit messire Espaing de Lyon. A celle heure que la ville de Ortingas fut prise, était à sa ntiale aventure le chastelain^ la ville, et soupait avecques marchands de GarcassOnne, si que il fut là pris ; et à lendemain au matin , à heure de tierce , Pierre d'Anchin le fit amener devant le chastel où sa femme ^ses enfants étaient, et là l'épouvanta de lui faire couper la tête ; et fit traiter devers la femme du chastelain que si on lui voulait r^Mlre le chastel , il lui rendrait quitte et délivré son mari , et les lairait paisiblement partir et tout le
, tl) Vers 1366.
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leur sans nul dommage. la chastdaiae, qui se véait, pour Tamour de ce, en mauvais état et dur parti, et qui ne pouvait pas faire une guerre à part li, pour ravoir son mari et pour eschever plus grand dommage , rendit le chastel. £t le chastelain et sa femme et leurs enfants, et tout ce qui leur était, se partirent et s'en allèrent à Pammiers; encore y sont-ils. Ainsi ot Pierre d'Anchin la ville et le chastel d*Ortingas. £t vous dis que , à riieure qu'il y entra, lui et ses compagnons y gagnèrent soixante mille francs , que en marchandises que ils trouvèrent , que en bons prisonniers de France ; mais tous ceux qui étaient de la comté de Foix ou de Béarn ils délivrèrent eux et le leur, et sans dommage , et tint depuis Pierre d'Anchin Ortin^s bien cinq ans; et couraient, il et ses gens, bien souvent jusques aux portes de Carcassonne, où il y a d'illec seize grands lieues; et endommagèrent moult le pays, tant par les rançons des villes qui se rachetaient, comme par pillage qu'ils faisaient sur les champs et sur le pays.
« Ëntrementes que Pierre d'Anchin se tenait en la garnison d'Ortingas , s'aventurèrent une nuit aucuns de ses compagnons qui désiraient à gagner, et si en vinrent au chastel de Paillier, qui est à une lieue d'illeo, dont messire Raimond de Paillier, un dievaUer de ce pays , français, est seigneur ; et firent si bien aller leur emprise , combien que autrefois s'y étaient essayés , mais ne l'avaient pu prendre , que à celle heure ils Técliellèrent et le prindrent. Et furent pris le chevalier, la dame et les enfants dedans leurs lits ; et tinrent depuis le chastel , et laissèrent la dame et les enfants aller; mais ils gardèrent eni4ron quatre mois le chevalier dedans son chastel, tant qu'il ot payé mille francs pour sa rançon; et, iinablement, quand ils orrent assez' tourmenté et guerroyé le pays , ils vendirent ces deux chasteaux Ortingas et le Paillier à ceux du pays , et en eurent huit mille francs; puis retournèrent à Lourdes, leur principale mansion.
« En tels faits et aventures se mettaient tous les jours les compagnons de Lourdes. Si advint encore en ce temps que un Gascon , appert homme d'armes , appelé le Mongat de Saint- Basile, se partit de Lourdes lui trentième, et s'en vint che-
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vaucher à l'aventure en Toulousain et en Albigeois. Si cnida bien écheller un cbastel appelé Penne, en Albigeois. Mais pour ce qu'il faillit, il fit à la porte esearmoucber , et là ot plusieurs appertises d'armes. A celle propre heure chevauchait sur le pays le sénéchal de Toulouse, maître Hugues de Froideville, à soixante lances , et chéy d'aventure à Penne , entrementes que l'escarmouche se tenait. Tantôt il mit pied à terre et ses gens aussi , et vinrent aux barrières où on se combattait. Adouc se fut volontiers le Mongat parti si il eût pu, mais il n» pouvait. Là, se combattit-il moult vaillamment, main à main, au chevalier , et fit plusieurs appertises d'armes , et navra en deux ou trois liéiix le chevalier. Mais finabiement il fut pris , car la force n'était, pas sienne , et ses gens aussi morts ou pris. Petit se sauvèrent. Si fut amené le Mongat à Toulouse , et le voulaient lors le commun de la ville occire es mains du sénéchal. A grand'peine le put-il sauver et mettre au cbastel , tant était-il fort haï à Toulouse. Si bien lui chéy et advint que le duc de Berry vint à Toulouse. Il eût tant d'amis sur le chemin , que le duc le fit délivrer , parmi mille firancs que le sénéchal en eut pour sa rançon.
« Quand le Mongat se vit délivré et il fut retourné à Lourdes , pour ce ne cessa^-il pas à faire ses emprises ; et se partit une fois de Lourdes, lui cinquième, sans armure, en habit d'abbé, et menait trois moines. Et lui et les moines avaient couronnes rèses ; et ne cuida jamais nul , si il les vit , que ce ne fussent droits moines , car trop bien en avaient l'habit et la contenance. En cel état il vint à Montpellier et descendit à l'hôtel, à l'Ange. Et dît que c'était un abbé de la haute Gasoogne qui s'en allaita Paris pour besogner. 11 s'accointa d'un riche homme de Montpellier, qui se nommait sire Berengier Oste, lequel avait aussi affaire à Paris pour ses besognes. Cil abbé dit que il le mènerait à ses frais et dépens. Cil fut tout lie quand il aurait ses frais quittes. Et se mit en chemin avec le Mongat, lui seulement et un varlet. Ils n'eurent pas éloigné Montpellier trois lieues, quand le Mongat le prit, et l'amena par voies torses et oblique^ et par chemins perdus , et fit tant que il le tint en la garnison de Lourdes; et depuis le rançonna-t-il , et
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en ot cinq ntiille francs. » — « Sainte Marie ! sire , dis-je lors au chevalier, cil Mongat était-il appert homme d*armes? » — « Oil , voir , dit- il , et par armes mourut-il , et sur une place où nous passerons dedans trois jours , au pas qu*on dit au Lare en Bigorre, dessous une ville que on dit la Ghiviat. * — « Et je le vous ramenteverai , dis-je au chevalier, quand nous serons venus jusques à là. »
Ainsi chevauchâmes-nous jnsques à Montesquieu . une bonne ville fermée au comté de Foix, que les Hermiuages (1) et les Labrissiens (2) prindrentetemblèrent unefois ; mais ils ne la tinrent que trois jours.
Au matin, nous nous partîmes de Montesquieu et chevauchâmes vers Palamiùinch , une bonne ville fermée séant sur la Garonne, qui est au comte de Foix. Quand nous fûmes venus moult près de là, nous cuidâmes passer au pont sur la Garonne pour entrer en la ville; mais nous ne pûmes, car le jour devant il avait ouniement plu es montagnes de Casteloigne et d'Arra- •gon, par quoi une autre rivière qui vient de celui pays, qui s' appelle le Salas , était tant crue , avec ce que elle court roidement, que elle avait mené aval la Garonne et rompu une arche du pont qui est tout de bois; pourquoi il nous convint retourner à Montesquieu et dîner , et là être tout le jour.
A lendemain le chevalier eut conseil que il passerait au-devant de la ville de Cassères à bateaux la rivière. Si chevauchâmes celle part, et vînmes sur le rivage, et fîmes tant que nous et nos chevaux fûmes outre; et vous dis que nous traversâmes la rivière de Garonne à grand*peine et en grand péril , car leba* teau n*était pas trop grand où nous passâmes, car il n'y pouvait entrer que deux chevaux au coup, et ceux qui les tenaient et les hommes qui le batel gouvernaient. Quand nous fûmes outre , nous chéimes à Cassères , et demeurâmes là tout le jour ; et entrementes que les varlets appareillaient le souper , messire Espaing de Lyon me dit : « Messire Jean , allons voir la ville. » — « Sire , dis-je, je le vueil. » Nous passâmes au long de la ville , et vînmes à une porte qui sied devers Palamininch , et
(I) Les Armagnacs. (3) Les partisans d'A)bret.
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passâmes, et outre vinoaes sur les fossés. Le chevalier me montra un pan de mur de la ville, et me dit : « Véez-vous ce mur illec? » — « Oil , sire, dis^je; pourquoi le dites- vous? » — « Je le dis pourtant, dit le cheTalier, que vous véez bien que il est plus neuf que4es autres. » — * C'est vérité, » répondisje. « Or, dit-il> je le vous conterai, par quelle incideoce ce fut, et quelle chose , il y a environ dix ans , il en advint. Autre» fois vous avez bien ouï parler de la guerre du comte 4*Ërmignac et du comtB de Foix, et comment, pour le pays de Béarn que le comte de Foix tient, le comte d'Ërmignac Ta guerroyé et encore guerroyé, combien que maintenant il se repose; mais c'est pour les trieuves qu'ils ont enseml»le. Et vous dis que les Herminages ni les Lièrissiens n'y ont rien gagné, mais perdu par trop de fois trop grossement ; car par une nuit de Saint-Nicolas, eu hiver, l'an mil trois cent soixante-deux , le comte de Foix prit, assez près du Mont-Marsan , le comte d'Ërmignac , le tayon de cestui ^ le seigneur de la Breth son nevei^ et tous les nobles qui ce jour avecques eux étaient ; et les amena à Ortais, et encore en la comté de Foix en la tour du chaste! d'Ortais; et en reçut pour dix fois cent mille francs, seulement de cette prise-là. Or, advint depuis que le père du comte d'Ermignac qui à présent est, qui s'appelait messire Jean d'Ermignac , mit une chevauchée une fois sus de ses gens, et s'en vint prendre etécheller cette ville de Cassères; et y furent bien deux cents hommes d'armes, et montraient que ils la voulaient tenir de puissance. Les nouvelle» vinrent lors au comte de Foix , qui se tenait à Pau, comment les Herminages et les Labrissiens avaient pris sa ville de Cassères. Il , qui est sage chevalier et vaillant et conforté en toutes ses besognes , appela tantôt deux frères* bâtards qu'il a à chevaliers, messire Ernaolt Guillaume et messire Pierre de Béarn , et leur dit : « Chevauchez tantôt devers Cassères , je vous envolerai gens de tous lès , et dedans trois jours je serai là avecques vous; et gardez bien que nul ne se parte de la ville qu'il ne soit combattu , car vous serez forts assez; et vous venus devant Cassères , à force de gens du pays, faites là apporter et acharrier bûches en grand'planté et mettre contre les portes , et flcher et enter au dehors , et puis ouvrer et char-
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penter au-devant bonnes grosses bailles , car je vueil que tous ceux qui sont là-dedans j soient tellemeiH enclos que jamais paries portes en saillent ; je leur ferai prendra autre chemin. »
« Les deux chevaliers fir^it son commandement , et s'en vinrent à Palamininch ; et toutes gens d'armes de Béarn les suivaient et allaient avec eux. Ils s'en vinrent devant cette ville de Casséres, et s'y logèrent. Ceux qui dedans étaient n'en firent compte ; mais ils ne se donnèrent de garde, quand ils furent tellement enclos que par les portes ils ne pouvaient issir ni s^lir. Au troisième jour, le comte de Foix vint, accompagné de bien cinq cents hommes d'armes ; et sitôt comme il y fut venu , il fit faire bailles tout autour de celle ville, et aussi bailles entour son Qst, par quoi de nœt on ne leur pût porter dommage. £n cel état et sans assaillir tinMl ses ennemis plus de quinze jours ; et eurent lihdedans Cassures très-grand'defùtute de vivres; des vins avaientils assez; et ne pouvai^t issir ni partir fors que par la rivière de Garonne, et si ils s'y boutaient , ils étaient perdus davantage.
« Qu«id messire Jean d'Ermignao et messire Bernard de la Breth , et les chevaliers de leur côté qui là étaient , se virent en ee parti , si ne furent pas assurés de leurs vies, car ils sentaient le comte de Foix à trop cruel. Si eurent conseil que ils feraient traiter devers lui, et que mieux leur valait à être ses prisonniers que là mourir, honteusement par famine. X^e comte de Foix entendit à ces traités , parmi ce qu'il leur fît dire que jà par porte qui fût en la ville ils ne sauldraient, mais leur ferait-on faire un pertuis au mur, et un et un, en purs leurs habits, ils istraient. 11 convint que ils [vissent ce parti, autrement ils ne pouvaient finer . Ainçois que leeomte de Foix s'en fût déporté, fussent-* ils là'dedans tous morts.
(i On leur fit faire un pertuis au mur qui ne fut pas très-grand, par lequelyun et un, ils issaient ; et là était sur le chemin le comte de Foix armé, et toutes ses gens, et en ordonnance de bataille. Et ainsi que cils issaient, ils trouvaient qui les recueillaitet amenait de vers le comte. Là, les départit leeomte en plusieurs lieux, etle& envoya en plusieurschastelleuies et sénéchaussées; et ses cousins messire Jean d'Ërmignac et messire Bernard de la Breth , messire Manant de Barbasan, messire Raimond deBenac, messireBenedict
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de la Cornitle, et environ eux vingt des plus notables, illes emmena avecques lui en Ortais, et en ot; ainçois qu,*ils lui échappassent, ^nt mille francs deux fois. Par telle manière que je vous dis, beau maître» fut ce mur que vous véez dépecé pour ceux d'£rmignae et delà Breth, et depuis fut-il refait et réparé. »
A ces mots retournâmes-nous à rhôtei, et trouvâmes le souper tout prêt, et passâmes la nuit ; et au lendemain nous nous mîmes à cheval et chevauchâmes tout contremont la Garonne, et passa* mes parmi Piilamininch, et puis entrâmes en la terre le comte de Comminges et d'Ermrgnac,aulès devers nous. Et d'autre part la Garonne , si est terre au comte de Foix.
' En chevauchant notre chemin , me montra le chevalier une ville qui est assez forte et bonne par semblant, qui s'appelle Marceros le Grôussac , laquelle est au comte de (Comminges. Et d'autre part la rivière, sur les montagnes, me montira-t-il deux ehastelsqui sont au comtede Foix, dont Tun s'appelle Montmirail et l'autre Montclar. En chevauchant ejitre ces villes et ces chastels, selon la rivière de (raronne, en une moult belle prairie, me dit le chevalier : « Ha ! messire Jean,]e9ici vtt, plusieurs fois, debomies escarmouches et de durs et de bons rencontres de Foissois(l) et de Herminages; car il n'y avait ville nichastel qui ne fussent pourvus et garnis de gens d'armes ; et là couraient et chassaient l'un sur l'autre, et là dessous vous en véez les masures. Si firent les Herminages à rencontre de ces deux chastels une bastide, et la gardaient soixante hommes d'armes ; et faisaient moult de maux par deçà la rivière en la terre du comte de Foix; mais je vous dirai comment il leur en prit. Le comte de Foix y envoya uue nuit son frère, messire Pierre de Béarn, atout deux cents lances, et amenaient en leur compagnie bien quatre cents vilains, tous chargés de fagots. Si appuyèrent «es fagots contre celle bastide , et encore grand'foison de bois que ils coupèrent en ces haies et en ces buissons , et puis boutèrent le feu dedans. Si ar- (dirent la bastide et tous ceux qui dedans étaient , sans nul preuxire à merci : oncques depuis nul ne s'y osa ramasser. »
En telles paroles et devises nous chevauchâmes tout le jour.
(1) Les vassaux d« comte de Foix^.
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contremont la rivière de Garonne , et véy d'une et d'autre part la rivière plusieurs beaux cbastels et forteresses. Tous ceux qui étaient par delà , à la main senestre , étaient pour le comte de Foix , et cils de par çà devers nous étaient pour le comte d'Ermignac. Et passâmes à Mont-Pezat, un très-beau cbastel et trèsfort pour le comte d'Ermignac, séant haut sur une roche , et dessous est le cbemin et la ville. Au dehors de la ville, le trait d'une arbalète , à un pas que on dit à la Garde^ est une tour sur le chemin , entre la roche et la rivière , et dessous celle tour, sur le passage, a une porte de fer coulisse; et pourraient six personnes garder ce passa e contre tout le monde , car ils n'y peuvent que deux chevaucher de front pour les roches et la rivière. Adonc dis-je au chevalier : « Sire, véez-ci un fort passage et une forte entrée de pays.» — « C'est voir, répondit le chevalier; et combien que l'entrée soit forte, toutefois le comte de Foix -la conquit une fois , et passèrent lui et ses gens tous par-ci , et vinrent à Palaminipch et à l^îîontesquieu, et jusques à la cité de Pammiers. Si était le passage assez bien gardé; mais archers d'Angleterre qu'il avait en sa compagnie lui aidèrent grandement son fait à faire, et le grand désir aussi qu'il avait de passer tout outre pour venir en la marche de Pammiers. Or, chevauchez de lès moi, et je vous dirai quelle chose il y fit adonc. » Lors chevauchai-jc de lès messire EspaingdeLyon, et il me commença à faire sa narration.
« Le comte d'Ermignac et le sire de la Breth,ce dit le chevalier , atout bien cinq cents hommes d'armes, s'en vinrent en la comté de Foix et en la marche de Pammiers ; et fut droitement à l'entrée d'août que on doit recueillir les biens aux champs et que les raisins mûrissent , et par celle saison il en y avait grand'abondance au pays dessus dit. Messire Jean d'Ermignac et ses gens se logèrent adonc devant la ville et le chastel de Savredun, aune petite lieue de la cité de Pammiers, et là livrèrentils assaut; et mandèrent à ceux de Pammiers que si ils ne rachetaient leurs blés et leurs vignes, ils arderaient et détruiraient tout. Ceux de Pammiers se doutèrent , car le comte , leur sire , leur était trop loin; il était en Béarn, et eurent conseil d eux racheter, et se rachetèrent à six mille francs; mais ils prindrent
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quinze jours de terme , lesquels on leur donna. Le eomie de Foix fut informé de toute celle affaire, et comme on rançonnait ses sujets. Sise hâta au plus qu'il put, et manda gens de tous côtés, tant que il en eut assez, ~et s'en vint au férir d'éperons devers Pammiers , et passa au Pas de la Garde à celie porte coulisse de fer, et la conquit, et s'en vint bouter en la cité de Pammiers. Et gens lui venaient de tous lès ; et avait adonc largement douze cents lances, et fut venu sans faute combattre messire Jeand'Ërmiguac et ses gens, si ils l'eussent attendu; mais . ils se partirent et se retraïrent, et rentrèrent en la comté de Com- . mioges, et point n'emportèrent l'argent de ceux de Pammiers, car ils n'eurent pas loisir de l'attendre. Mais, pour ce, ne le quitta pas le comte de Foix à ses gens, mais dit que il l'auraitetqu'ill'avait gagné, t|uand il était venu tenir la journée et bouter hors du pays ses ennemis. Si l'eut et en paya ses gens d'armes, et là se tint tant que les besognes des bonnes gens furent faites et que ils eurent recueilli et vendangé, et le leur mis assur. » — « Par ma foi , dis-je au chevalier, je vous ai ouï volontiers. »
£n ce. moment nous passâmes de lès un chastel qui s'appelle la Bretice , et puis un autre chastel que on dit Bacelles , et tout , en la comté de Comminges. En chevauchant, je regardai, et vis par delà la rivière un très-bel chastel et grand, et bonne ville par apparence. Je demandai au chevalier comment ce chastel était nommé. Il me dit que on l'appelait Montespain : « E; estihun cousin du comte de Foix qui porte les vaches en armoiries , que on dit messire Roger d'Espaigne. Cest un grsQid baron et grand terrien en ce pays-ci et en Toulousain, et est pour le présent sénéchal de Carcassonne. » Lors demandai-je à messhre Espaing de Lyon : « Et cil messire Roger d'Espaigne, quelle chose était-il à messire Charles d'Espaigne qui fut connétable de France.^ » Donc me répondit le chevalier , et me dit : « Ce n'est point de ces Ëspaignols-là ; car cil messire Louis d'Espaigne et ce messire Charles, de qui vous parlez, vinrent du royaume d'Espaigne et de France de par leur mère, et furent cousins germains au roi Alphonse d'Espaigne. Et servis de ma jeunesse messire Louis d'Espaigne es guerre de Bretagne; car il fut toujours pour la partie à Saint-Charles de Blois, contre le comte
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de Monlfort. » Atant laissâmes-nous à parler de celle matière , et vînmes ce jour à SaintGoussens , une bonne ville du comté de Foix , et à lendemain vînmes-nous dîner à Mont-Roïal de Rivière, une bonne ville et forte, laquelle est du roi de France et de messire Roger d'Espaigne. Après dîner nous montâmes à cheval et partîmes , et prîmes le chemin de Lourdes et de Mauvoisin, et chevauchâmes parmi de^ landes ()ui durent en allant devers Toulouse bien quinze lieUeS^ et appelle-t-on ces landes Landes-Bourg ; et y a moult de périlleux passages pour gens qui seraient avisés.
Emmi les Landes-BoiUrg sied le chastel de Lamesen , qui est au comte de Foix, et une grosse lieue en sus la ville de Tournay, dessous Mauvoisin, lequel chastel le chevalier me montra' et me dit : « Velà Mauvoisin ! Avez-vous point en votre histoire , dont vous m'avez parlé, comment le duc d'Anjou, du temps qu'il fut en ce pays et que il alla devant Lourdes, y mit le si^e et le conquit, et le chastel de Trigalet sur la rivière que nous véons ci-devant nous, qui est au seigneur de la Barre ?» Je pensai un petit, et puis dls-je : « Je crois que je n'en ai rien et que je n'en fus oncques informé;. si vous prie que vous m'en recordez la matière, et je y entendrai volontiers. Maïs dites-moi, avant que je n'oublie , que la rivière de Gai^onne est devenue, car je ne la vois plus. » — « Vous dites voir, dit le chevalier; elle se perd entre ces montagnes , et naît et vient d'une fontaine à trois lieues de ci , ainsi que on voudrait aller en Casteloigne , dessous un chastel que on dit de Saint-Béat, le derrain chastel du royaume de France es frontières de par deçà, sur les bandes du royaume d'Aragon; et en est sire et chastelain pour le présent, et de toute la terre la environ, un grand écuyer qui s'appelle Ernauton , et est bourg d'Espaigne et cousin germain à messire Roger d'Espaigne. Si vous le véyiez, vous diriez bien : Cil hommeci a bien façon et ordonnance d'être droit homme d'armes. Et a cil bourg d'Espaigne plus porté de contraire et de dommage à ceux de Lourdes que tous les chevaliers et écuyets de ce pays n'aient ; et vous dis que le comte de Foix l'aime bien , car c'est son compagnon en armes. Je vouslairai à parler de lui; espoir à ce Noël le verrez- vous en l'hôtel du comte de Foix.... »
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A ces paroles vînmes-^nous à la ville de Tournay, où notre gîte s'adonnait. Si cessa le chevalier à faire son conte, et aussi je ne lui enquis plus avant , car bien savais là où il Pavait laissé et que bien y pouvais recouvrer, car nous devions encore chevaucher ensemble; et fûmes ce soir logés à Thôtel, à TËtoile, et là tenus tout aises.
Quand ce vint sur le jsouper, le chastelain de Mauvoisin , qui s'appelait messire Raymond des Landes, nous vint voir et souper avecques nous; et fit apporter en sa compagnie quatre flacons pleins de blanc vin , aussi bon que j'en avais point bu sur le chemin. Si parlèrent ces deux chevaliers largement ensemble; et tout tard messire Raymond partit, et retourna arrière en son chastel de Mauvoisin. Quand ce vint au matin, nous montâmes es chevaux et partîmes de Tournay, et passâmes à gué la rivière de Lèse, et chevauchâmes vers la cité de Tarbes , et entrâmes en Bigorre, et laissâmes le chemin de Lourdes et de Bagnières et le chastel de Montgaillard à sénestre, et nous adressâmes vers un village que on dit an pays le Civitat, et le côtoyâmes , et vînmes dans un bois en la terre du seigneur de Barbasan, et assez près d'un chastel que on dit Marcheras, à l'entrée de Pas de Larre, et tant que le chevalier me dit : « Messire Jean , veez-ci le Pas au Larre. » Adonc avisai-je et regardai-je le pays. Si me sembla moult étrange; et me tinsse pour perdu ou eu très-grand'aventure , si ce ne fût la compagnie du chevalier.
Froissart, en se dirigeant vers Tarbes, pressa de questions fon compa> giioii de voyage. Celui-ci , toujours complaisant , lui donna de nouveaux détails sur les guerres du Midi. En terminant un de ses récits, il apprit au chroniqueur que Gaston était violent de sa nature, et que plus d'une fois la colère Tavait entraîné à des actes d'une grande cruauté. Il lui parla d'un chevalierque, dans un accès de fureur, le comte avait frappe de cinq coups de poignai'd.
« Ha, sainteMarie! dis-je au chevalier^ et ne fut-ce pas grand'cruauté? » — « Quoi que ce fût , répondit le chevalier, ainsi en advint-il. On s'avise bien de lui courroucer, mais en son courroux n'a nul pardon. Il tint son cousin germain le vicomte de
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Chastelbon, et qui est son héritier, huit mois en la tour à Ortaisen prison ; puis k radçonna-t-ii à quarante mille francs. »
— « Comment, sire,dis-]e au chevalier , n'a donc le comte de Foix nuls enfants, que je vous ois dire que le vicomte de Chastelbon est son héritier? » — « En nom Dieu, dit-il, non de femme épousée; mais il a bien deux beaux jeunes chevaliers bâtards que vous verrez, que il aime autant que soi-même : messire Yvain et messire Gratien. » — « Et ne fut-il oncques, marié ? »
— « Si fut, répondit-il, et est encore; mais madame de Foix ne se tient point avecques lui. » — « Et où se tient-elle ? » dis-je. « Elle se tient à Navarre, répondit-il, carie roi de Navarre est son cousin, et fut fille jadis du roi Louis Navarre (f). »
— <iEt le comte de Foix n'en ot-il oncques nul enfant ? » — « Si ojt , dit-il, un beau-fils qui était tout le cœur du père et du pays, car par lui pouvait la terre de Béarn , qui est en débat, demeu*rer en paix, car il avait à femme la sœur au comte d'Ermignac. » — ' «^ Et , sire , disje , que devint cil enfès ? Le peut-on savoir ? »
— o Oil , dit-il ; mais ce ne sera pas maintenant , car la matière est trop longue, et nous sommes à ville , si comme vous véez. »
A ces mots , je laissai le chevalier en paix , et assez tôt après nous vtnmes à Tarbes , où nous fûmes tout aises à Thôtel , à rÉtoile ; et y séjournâmes tout ce jour, car c'est une ville trop bien aisée pour séjourner chevaux de bons foins, de bonnes avoi^ nés et de belle rivière.
A lendemain, après messe, nous montâmes sur chevaux, et partîmes de Tarbes et chevauchâmes vers Jorre , une ville qui toujours s'est tenue trop vaillamment contre ceux de Lourdes. Si passâmes au dehors , et tantôt entrâmes au pays de Béarn. Là s'arrêta Je chevalier sur les champs, et dit : « Veez-ci Béarn. • Et était sur un chemin croisé ; et ne savait lequel faire, ou d'aller à Morlens ou à Pau. Toutefois nous prtmes le chemin de Morlens. En chevauchant les landes de Béarn, qui sont assez plaines, je lui demandai , pour le remettre en parole : « La ville de Pau sied-elle près de ci ?» — « Oil , dit-il , je vous en montre les clo-
(I) Inès, on Agnès, femme de Gaston Pbébus» était la sœur et non la consine de Charles de Navarre.
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chers : mais il y a bien plus loin qu'il ne semble ; car il y a trèsmauvais pays à clieyaucher, pour les graves. Qui ue sait, bien le chemin , folie ferait de lui y embattre. Et dessous notre main sied la ville et le chastel de Lourdes. » -^ « £t qui en est capitaine pour le présent? » RéponditMl : « Il ^ est capitaine et si s'escript sén^hal de Bigorre, de par le roi d' Angleterre, Jean de Béarn , frère qui fut à messire Pierre. » — « Voir , dis-je ; et cil Jean vient-il point voir le comte de Foix ?» Il me répondit : « Oncques depuis la mort son frère il n'y vint. Mais les autres compagnons y viennent bien : Pierre d'Anclnn, £rnauldondeRostem,Ernauldon de Sainte-Colombe et les autres, quand il chiet à tours. » — « Et le comte de Foix a-t-il point amendé la mort du chevalier^ et en a*t-il point depuis par semblant été courroucé? » — « Oil, trop grandement , ce dit le chevalier; mais des amenda n'a-t-il nulles faites, si ce n'est par penance secrète, par messe ou par oraisons. Ua bien d'^* coste lui le fils de celui qui s'appelle Jean de Béarn, un jeune gracieux écuyer ; et Taime le comte grandement. « — « Sainte Marie! dis-je au chevalier, le duc d'Anjou, qui tendait à avoir la garnison de Lourdes , se dut bien contenter du comte de Foix, quand il occit un chevalier son cousin pour son désir accomplir. » ^ « Par ma foi , dit-il , aussi fit-il ; car assez tôt après sa venue le roi de France envoya en ce pays messire Roger d'Espaigue et un président de la chambre de parlement de Paris , et belles lettres grossoyées et scellées qui fiaisaient mention comment il lui donnait en don ^ tout son vivant , la comté de Bigorre ; mais il Convenait , et aussi il appartenait , que il çn devînt son homme et le tînt de la couronne de France. Le comte de Foix remercia grandement le roi de la grand'amour que il lui montrait et du don sans requête que il lui envoyait ; mais oncques , pour chose que messire Roger d'Ëspaigne sçût ni pût dire ni montrer, le comte de Foix ne voult retenir le don ; mais il retint le chastel de Mauvoisin , pour tant que c'est fran« che terre , et que le chastel ni la chastellenie ne sont tenus de nullui, fors de Dieu; et aussi anciennement ce avait été son héritage. Le roi de France , pour lui complaire, par le moyen du duc d'Anjou le donna. Mais le comte de Foix jura et scella que
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il le tiendrait par telle condition que jamais n'y mettrait liomme qui mal voulsist au royaume de France. Et, au voir dire, il Ta fait bien garder , et se doutent ceux de Mauvoisin autant des Anglais que font les autres garnisons françaises de Gascogne ; excepté que les Béarnais u'oserai^t courroucer le co ote de Foix. »
Des paroles que messire Ëspaing de Lyon me contait étais-je tout réjoui , car elles me venaient grandement à plaisance , et toutes trop bien les retenais ; et sitôt que aux hôtels , sUr le chemin que nous fesismes ensemble^ descendu étais, je les escripvais, fût de soir ou de matin, pour en avoir mieux la mémoire au temps à venir; car il n'est si juste retenti ve que c'est d'écriture. Ëtainsi chevauchâmes-nous ce matin jusques à Morlens
« Par ma foi, sire, dis- je lors au chevalier, encore d'une chose, si je la vous osais requerre, je vous demanderais volontiers, par quelle incidence le fils au comte de Foix, qui est à présent, mourât? » Lors pensa le chevalier, et puis dit : « La matière est trop piteuse ; si ne vous en vueil point parler. Quand vous vienjdrez à Ortais, vous trouverez bien , si vous le demandez, qui le vous dira. »
Je m'en souffris atant, et puis chevauchâmes et vînmes à Morlens.
A lendemain, nous partîmes et vînmes dîner à Mont Gerbiel , et puis montâmes et bûmes un coup à Ercies, et puis venismes à Ortais sur le point de soleil esconsant. Le chevalier descendit à son hôtel , et je descendis à l'hôtel, à la Lune, surun écuyer du comte, qui s'appelait Ernauldon du Pan, lequel me reçut moult liement, pour la cau^e de ce que je étais Français. Messire Espaing de Lyon , en laquelle compagnie j'étais venu, monta amont au chastel , et parla au comte de ses besognes , et le trouva en ses galeries , car à celle heure , ou un petit devant, avait-il dîné; car l'usage du comte de Foix est tel, ou était alors , et l'avait toujours tenu d'enfance , que il se couchait et levait à haute nonne , et soupait à mie nuit.
L.e chevalier lui dit que j'étais là venu. Je fus tantôt envoyé querre en mon hôtel; car c'était, ouest, si il vit (1) , le seigneur
(I) Gaston UI , de Foix , mourat en I39I. Vùy. lea Chroniqws» \h. IV , ch. 28:
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du monde qui le plus volontiers véalt étrangers pour ouifr nouvelles. Quand il me vit, il me fit bonne chère; et me retint de son hôtel où je fus plus de douze semaines, et mes chevaux bien repus , et de toutes autres choses bien gouvernés aussi.
L'accointance de lui à moi pour ce temps fut telle, que je avais avecques moi apporté un livre, lequel je avais fait, à la requête et contemplation de monseigneur WincelantdeBéhaigne, duc de Lucembourg et de Brabant. Et sont contenus au dit livre , qui s'appelle Méliadus, toutes les chansons, ballades, rondeaux et virelais que le gentil duc fit en son temps ; lesquelles choses , parmi imagination que je avais eue de dicter et ordonner le livre, le comte de Foix vit moult volontiers ; et toutes les nuits après son souper je lui en lisais. Mais en lisant nul n'osait parler ni mot dire ; car il voulait que je fusse bien entendu , et aussi il prenait grand solas au bien entendre. Et quand il chéait aucune chose où il voulait mettre débat ou argument , trop volontiers en parlait à mol , non pas en son gascon /mais en beau et bon français ; et de l'état de lui et de son hôtel je vous recorderai aucune chose , car je y séjournai bien tant que j'en pus assez ap^ prendre et savoir.
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n. La coiir de monseigneur Gaston , comte de Foix et de Bëarn; la mort da jeune Gaston , fils du comte ; mariage du duc de Berri ; Froissart revient en France. — ( Chroniques, liv. III , chap. 43, H, 45 et 457. )
Le^mte Gaston de Foix, dont je parle, en ce temps que je fiis devers lui , avait environ cinquante-neuf ans d'âge. Et vous dis que j'ai en mon temps vu moult de chevaliers , rois, princes et autres ; mais je n'en vis oncques nul qui fût de si beaux méiti- > bres , de si belle forme , ni de si belle taille et viaire bel , sanguin et riant, les yeux vairs et amoureux là où il lui plaisait son regard à asseoir. De toutes choses il était si très- parfait , que oii ne le pourrait trop louer. Il aimait ce que il devait aimer, et bayait ce qu'il devait haïr. Sage chevalier était et de haute emprise et plein de bon conseil , et n'avait eu oncques nul marmouset d'encoste lui. Il fut prud'homipe en régner. Il disait en son retrait planté d'oraisons , tous les jours une nocturne du psautier, heures de Notre-Dame, du Saint-Esprit, de la croix et vigiles des morts; et tous les jours faisait donner cinq francs en petite monnaie , pour l'amour de Dieu , et l'aumône à sa porte à toutes gens. Il fut large et courtois en dons ; et trop bien savait prendre où il appartenait , et remettre où il afférait. Les chiens sur toutes bêtes il amait ; et aux champs , été ou hiver, aux chasses volontiers était. D'armes et d'amour volontiers se déduisait. Oncques fol outrage ni folle largesse n'aima; et voulait savoir tous les mois que le sien devait. Il prenait en son pays, pour sa recette recevoir et ses gens servir et administrer, douze hommes notables; et de deux mois en deux mois était de deux servi en sa dite recette ; et au chef des deux mois ils se changeaient, et deux autres en rofOce retournaient. Il faisait du plus espécial homme auquel il se confiait le plus son contrôleur, et à celui tous les autres comptaient et rendaient leurs comptes de leurs recettes. Et cil contrôleur comptait au comte de Foix par rôles ou par livres escripts; et ses comptes laissait par devers le dit comte. Il avait certains coffres en sa chambre où aucunes fois, et non pas toudis , il faisait prendre de l'argent, pour donner à un seigneur chevalier ou écuyer quand ils venaient par devers lui; car oncques nul sans son don ne se départit de lui; et toujours multipliait son trésor pour les aventures et les fortunes atten-
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dre que il doutait (i). Il était connaissable et accointable à toutes gens; doucement et amoureusement à eux parlait. Il était bref en ses conseils et en ses réponses. 11 avait quatre clercs secrétaires pour escrigre et rescripre lettres. Et bien convenait que ces quatre lui fussent prêts quand il issaithors de son retrait; ni ne les nommait ni Jean, ni Gautier, ni GuUlaume ; mais quand les lettres que on lui baiUait lues il avait, ou pour eseripre aucune chose leur commandait , Mau-me^sert cliacun d'eux il appelait.
En cel état que je vous dis le comte de Foix vivait. Et quand de sa chambre à mie ntiit menait pour souper en la salle , devant lui avait douze torches allumées que douze varlets portaient; et icelles douze torches étaient tenues devant sa table, qui donnaient grand'clarté en la salle ; laquelle salie était pleine de chevaliers et de écuyers; et toujours étaient à foison tables dressées pour souper, qui souper voulait. Nul ne parlait à lui à sa table, si il ne rappelait. Il mangeait par coutume force volaille , et en espécial les ailes et les cuisses tant seulement, et guère aussi ne buvait. Il prenait en toute menestraudie grand ébattement, car bien s'y connaissait. Il faisait devant lui ses clercs volontiers chanter chansons, rondeaux et virelais. Il séait à table environ deux heures, et aussi il véait volontiers étranges entremets ; et iceux vus , tantôt les faisait envoyer par les tables des chevaliers et des écuyers.
Brièvement et tout ce considéré et avisé, avant que je vinsse en sa cour je avais été en moult de cours de rois, de ducs, de princes, de comtes et de hautes dames ; mais je n'en fus oncques en nulle qui mieux me plût, ni qui fût sur le fait d'armes plus ré^ jouie , comme celle du comte de Foix était." On véait , en la salle et es chambres et en la cour, chevaliers et écuyers d'honneur aller et marcher, et d'armes et d'amour les oyait-on parler. Toute honneur était là-dedans trouvée. NouveUes de quel
(I) On trouve dans les Chroniques donner dons ne yit anioord'hui. » Lor&
(liv. lll,cta. 9) cet antre passage sur lai demandai- je : « Sire, et à qnela
les richesses da comte de Foix : — gens donne-toil ses dons ? s 11 me ré-
« Sire, dis-jeau chevalier, a-t-il grand'- pondit : « Anx étrangers, anx cbeva-
foisonde florins? » - « Par ma foi, dit- il, liers , anx éeajen qoi vont et cbevaa.
aujoard'hui le comte de Foix en a bien rhent par son pays, à ses hérauts., à
par trente fois cent mille ; et n'eSit onc- ménestrels , à tontes gens qui pai:lent à
ques an qu'il n'en donne soixante mille; lui. Nul ne se part sans ses dtÂU» car
car nul plu» large grnud seigneur en qui les refuserait , il le coarroucerait. u, '
Dl FBOISSiBT. 4i$
royaume ni de quel pays que ee fût là-dedans on y apprenait; car de tous pays, pour la vailianoe du s^gneur, elles y appleu- ▼aient et venaient. Là fus-je informé de la greigneure partie des faits d*armes qui étaient advenus en Ëspaigne, en P(Nrtingal , en Aragon , en Navarre , en Angleterre , en Eseosse , et es frontières et limitation de la Langue d'Oc: car là vis venir devers le eonite, durant le temps que je y séjournai , chevaliers et écuyers de toutes ces nations. Si m'en informais, ou par eux ou par le comte , qui volontiers m'en parlait.
Je tendais trop fort à demander et h savoir, pour tant que je véais rhdtel du comte de Folx si large et si plantureux, que Gaston le fils du comte était devenu, ni par quelle incidence il ^it mort; cav messire Espaing de Lyon ne le m'avait voulu dire. Et tant en enquis que un écuyer ancien et moult notable homme le me dit. 1^ commença son conte ainsi en disant :
« Voir est que le comte de Foix et madame de Folx sa femme ne sont pas bien d'accord , ni n*ont été trop grand temps ; et la dissension qui vient entre eux est mue du roi de Navarre, qui fut frère à celle dame : car le roi de Navarre piégea le seigneur de la fireth, que le comte de Foix tenait en prison, pour la somme de cinquante mille francs. Le comte de Foix, qui sentait ce roi de Navarre cauteleux et malicieux, ne les lui voulait pas croire; dont la comtesse de Foix avait grand dépit et grand-indignation envers son mari, et lui disait : « Monseigneur, vous portez peu d'honneur à monseigneur mon frère quand vous ne lui voulez croire cinquante mille francs. Si vous n'aviez plus jamais des Ermignas ni des Labrissiens que vous avez eu , si vous devrait-il suffire. Et vous savez que vous me devez assigner pour mon douaire les cinquante mille francs , et ceux mettre en la main de monseigneur mon frère; si ne pouvez être mal payé. » — « Dame, dit-il, vous dites voir; mais si je cuidais que le roi de Navarre dût là contourner ce payement, jamais le sire de laBreth ne partirait d'Ortais, si serais payé jusques au derrain denier; et puisque vous en priez je le ferai, non pas pour Tamour de vous, mais pour l'amour de mon fils. »
« Sur celle parole, et sur l'obligation du roi de Navarre qui en fît sa dette envers le comte de Foix, le sire de la Breth fut
yGoode
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4 I CHBON IQUBS
quitte et délivré; et se tourna Français, et s'en vint marier en France à la sœur du duc de Bourbon . Et paya à son aise au roi de Navarre , auqwel il était obligé , cinquante mille francs ; mais cil point ne les envoyait au comte de Foix. Lors dit le comte à sa femme : « Dame, il vous faut aller en Navarre devers votre frère le roi , et lui dites que je me tiens mal content de lui, quand il ne m'envoie ce qu'il a reçu du mien. » La dame répondit que elle irait volontiers ; et s'en départit du comte avec son jarroi, et s*eo vint à Pampelune devers son frère, qui la reçut liement. La dame fit son message bien et à point. Quand le roi Tôt entendue, si répondit et dît : « Ma belle-sœur, l'argent est vôtre ; car le comte de Foix vous en doit douer, ni jamais du royaume de Navarre ne partira, puisque j'en suis au-» dessus. » — « Ha ! monseigneur, dit la dame , vous mettez trop grand'haine par celle voie entre monseigneur et nous ; et si vous tenez votre propos, je n'oserais retourner en la comté de Foix ; car monseigneur m'occirait et dirait que je l'aurais déçu. » — « Je ne sais, dit le roi, qui ne voulait pas remettre l'argent arrière, que vous ferez , si vous demeurerez ou retournerez ; mais je suis chef de cet argent, et à moi en appartient pour vous; mais jamais ne partira de Navarre. >» La comtesse de Foix n'en put avoir autre chose ; si se tint en Navarre, et n'osait retourner. • « Le comte de Foix, qui véait la malice du roi de Navarre, commença sa femme grandement à enhaïr et à être mal content d'elle, jà n'y eût-elle coulpe, et à mal contenter sur li, de ce que , tantôt son message fait , elle n'était retournée. La dame n'osait , qui sentait son mari cruel là où il prenait la chose à déplaisance.
« Celle chose demoura ainsi. Gaston, le fils de monseigneur le comte de Foix , crût et devint très-bel enfès, et fut marié à la fille du comte d'Ermignac, une jeune dame, sœur au comte qui est à présent, et à messire Bernard d'Ermignac; et parla conjonction du mariage devait être bonne paix entre Foix et Ermignac. L'enfès pouvait avoir environ quinze ou seize ans. Trop bel écuyer était, et si pourtrayait de tous membres grandement au père. Si lui prit volonté et plaisaince d'aller au royaume de Navarre voir sa mère et son oncle ; ce fut bien à la maie heure
DB FROISSABT. 417
pour lui et pour ce pays. Quand il fut venu en Navarre, on lui flt très-bonne chère ; et se tint avec sa mère un tandis , puis prit congé; mais ne put sa mère, pour parole ni prière que il lui faisist ni desist, faire retourner en Foix avecques lui. Car la dame lui avait demandé si le comte de Foix son père l'en avait enchargé de la ramener; il disait bien que, au partir, il n'en avait été nulle nouvelle, et pour ce la dame ne s*y osait assurer, mais demoura derrière. L'enfès de Foix s'en vint par Pampelune pour prendre congé au roi de Navarre, son oncle. Le roi lui fît trè^-bonne chère , et le tint avec lui plus de dix jours , et lui donna de beaux dons et à ses gens aussi. Le derrain don que le roi de Navarre lui donna , fut la mort de Tenfant. Je vous dirai comment et pourquoi.
« Quand ce vint sur le point qu Tenfès dut partir, le roi le trait à part en sa chambre secrètement , et lui donna une moult belle boursette pleine de poudre , de telle condition que il n'était chose vivante qui, si de la poudre touchait ou mangeait, que tantôt né le convenist mourir sans nul remède. « Gaston , dit le roi, beau neveu, vous ferez ce que je vous dirai. Vous véet comment le comte de Foix , votre père, a , à son tort, en grand'haine votre mère, ma sœur; et ce me déplaît grandement, et aussi doit-il faire à vous. Toutefois, pour les choses réformer en bon point, et que votre mère fût bien de votre père, quand il viendra à point, vous prendrez un petit de cette poudre et en mettrez sur la viande de votre père ; et gardez bien que nul ne vous voie. Et sitôt comme il en aura mangé , il ne finera jamais ni n'^entendra à autre chose, fors que il puisse r'avoir sa femme votre mère avecques lui; et s'entr'aimeront à toujours, mais si entièrement que jamais ne se voudront départir l'un de l'autre; et tout ce devez-vous grandement convoiter qu'il advienne. £t gardez bien que, de ce que je vous dis, vous ne vous découvrez à homme qui soit qui le dise à votre père , car vous perdriez votre fait. » L'enfës , qui tournait en voir toiit ce que le roi de Navarre son oncle lui disait, répondit et dit : « Volontiers. »
« Sur ce point il se partit de Pampelune de son oncle, et s'en retourna à Ortais. Le comte de Foix, son père, lui fit bonne dière,
418 CHROIflQUBS
ce fut raison , et lui demanda des nouvelles de Navarre , et quels dons ni joyaux on lui avait donnés par delà; et tous les montra, excepté la boursette où était la poudre, mais de ce se su^ii bien couvrir et taire. Or était41 d'ordonnance, en l'hôtel de Foix, que moult souvent Gaston et Yvain, son frère bâtard» gisaient ensemble en une chambre ; et s'entr'aimaient ainsi que enfonts frères font , et se vêtaient de cottes et d'habits ensemble ; car ils étaient aucques d'un grand et d'un âge. Advint que une fois, ainsi que enfants jouent et s'ébattent en leurs lits, ils s'entre* changèrent leurs cottes, et tant que la cotte de Gaston, ou la poudre et la bourse étaient, alla sur la place du lit d'Yvain, frère de Gaston. Yvain , qui était assez malicieux , sentit la poudre en la bourse, et demanda à Gaston son frère : « Gaston, quelle choseest ci que vous portez tous les jours à votre poitrine ?» De celle parole n'ot Gaston point de joie, et dit : « Rendez-moi ma cotte , Yvain ; vous n'en avez que faire. » Yvain lui rejeta sa cotte. Gaston la vêtit. Si fut ce jour trop plus pensif que il n'avait été au-devant. Si advint dedans trois jours après, si comme Dieu voult sauver et garder le comte de Foix, que Gaston se courrouça à son frère Yv^in pour le jeu de paume , et lui donna une jouée. L'enfès s'en courrouça et enfélonna , et entra tout pleurant en la chambre son père, et le trouva à telle heure que il venait de ouïr sa messe. Quand le comte le vit plorer, si lui demanda : « Yvain, que vous faut? » — « En nona de Dieu, dit-il, monseigneur, Gaston m'a battu ; mais il y a autant et plus à battre en lui qu'en moi. » — « Pourquoi? » dit le comte, qui tantôt entra en souspeçon et qui est moult Imaginatif. — « Par ma foi , monseigneur, depuis que il est retourné de Navarre , il porte à sa poitrine une boursette toute pleine de poudre; mais je ne sais à quoi elle sert , ni que il en veut faire, fors tant que il m'a dit une fois ou deux que madame sa mère sera tempre^ ment et bien bref mieux en votre grâce que oncques ne fiit. «> — « Ho ! dit le comte, tais -toi, et garde bien que tu ne tedes(»eavres à nul homme du monde de ce que tu m'as dit. » -^ «Monseigneur, dit Tenfès , volontiers. »
« Le comte de Foix entra lors en grand'imagination , et se couvrit jusques a l'heure du dîner, et lava et s'assit comme les
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autres jours à table , en sa saile. Gaston son fils avait d'usage que il le servait de tous ses mets, et faisait essai de ses viandes. Sitôt que il ot assis devant le comte son premier mets et fait ce qu'il devait faire, le comte jette ses yeux, qui était tout informé de son Mt } et voit les pendants de la boursette au gipon de son fils. Le sang lui mua, et dit : « Gaston, viens avant, je vueil parler à toi en Foreille. » L'enfant s'avança de la table. Le comte ouvrit lors son sein et desnouUa lors son gipon , et prit un coutel , et coupa les pendants de la boursette , et lui demoura en la main , et puis dit à son fils : « Quelle chose est-ce en celle boursette? » L'enfès, qui fut tout surpris et ébahi, ne sonna mot, mais devint tout blanc de paour et tout éperdu , et commença fort à trembler, car il se sentait forfait. Le comte de Foix ouvrit la bourse et prit de la poudre , et en mit sur un tailloir de pain, et puis siffla un lévrier que il avait de lès hii, et lui donna à manger. Sitôt que le chien ot mangé le premier morsel , il tourna les pieds dessus et mourut.
ce Quand le comte de Foix en vit la manière , si il fut courroucé , il y ot bien cause ; et se leva de table et prit son coutel , et voult lancer après son fils; et l'eût là occis sans remède, mais chevaliers et écuyers saillir^t au-devant, et dirent : « Monseigneur, pour Dieu merci ! ne vous hâtez pas , mais vous informez de la besogne avant que vous fassiez à votre fils nul mal. » Et le premier mot que le comte dit, ce fut en son gascon : « G Gaston, traitour, pour toi, et pour accroître l'héritage qui te devait retourner, j'ai eu gutrre et haine au roi de France, au roi d'Angleterre, au roid'Espaigne, au roi de Navarre et au roi d'Aragon, et contre eux me suis^je bien tenu et porté; et tu me veux niaintenant murdrir. Il te vient de mauvaise nature. Sache que tu en mourras à ce coup. » Lors saillit outre la table , le coutel en la main , et le voulait là oocir. Mais chevaliers et écuyers se mirent à genoux en pleurant devant lui , et lui dirent : « Haï monseigneur, pour Dieu merci ! n'occiez pas Gaston ; vous n'avez plus d'enfants. Faites-le garder, et informez-vous de la matière : espoir ne savait-il que il portait , et n a nulle coulpe à ce mesfait. » — « Or, tôt , dit le comte , mettez-le en la tour, et Soit tellement gardé que on m'en rende compte. »
a Lors fut mis Tenfès en la tour de Ortdis. Le comte 6t adonç prendre grand'foison de ceux qui servaient son fils ; et tous ne les ot pas , car moult s* en partirent ; et encore en est l'évêque de l'Escale, d'encoste Pau, hors du pays, qui en fut souspeçonné , et aussi sont plusieurs autres; mais il en fit mourir jusques à quinze très-horriblement. Et la raison que il y mit et mettait était telle, que il ne pouvait être que ils ne sçussent de ses secrets, et lui dussent avoir signifié et dit : « Monseigneur, Gaston porte une bourse à sa poitrine telle et telle. » Rien n'en firent, et pour ce moururent horriblement, dont ce fut pitié, aucuns écuyers; car il n'y avait en toute Gascogne si jolis, si beaux, si acesmés comme ils étaient : car toujours a été le comte de Foix servi de frisque mesnée.
« Trop toucha celle chose près au comte de Foix , et bien le montra ; car il fit assembler un jour, à Ortais, tous les nobles, les prélats de Foix, de Béarn , et tous les hommes notables de ces deux pays; et quand ils furent venus, il leur démontra ce pourquoi il les avait mandés , et comment il avait trouvé son fils en telle def£aute et si grand forfait, que c'était son intention que il mourût et que il avait desservi mort. Tout le peuple répondit à celle parole d'une voix, et dit : « Monseigneur, sauve soit votre grâce! Nous ne voulons pas que Gastonmuire; c'est votre héritier, et plus n'ai avez. »
n Quand le comte ouït son peuple qui priait pour son fils^ si se restreignit un petit ; et se pourpensa que il le châtierait par prison , et le tiendrait en prison deux ou trois mois , et puis l'envoierait en quelque voyage deux ou trois ans demeurer, tant que il aurait oublié son mautalent, et que l'enfant, pour avoir plus d'âge, serait en meilleure et plus vive connaissance. JSi donna à son peuple congé; mais ceux de la comté de Foix ne se voulaient partir d'Ortais , si le comte ne les assurait que Gaston ne mourrait point , tant amaient-ils l'enfant. 11 leur ot en convenant; mais bien dit que il le tiendrait par aucun temps en prison pour le châtier. Sur celle convenance se partirent toutes manières de gens , et demeura Gaston prisonnier à Ortais.
« Ces nouvelles s'épandirent en plusieurs lieux ; et pour ce temps était pape Grégoire onzième, en Avignon. Si envoya tantôt
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le cardinal d'Amiens en légation , pour venir en Béarn et pour amoyeimer ces besognes et apaiser le comte de Foix , et ôter de son courroux, et Tenfianthors de prison. Mais le cardinal ordonna ses besognes si longuement que il ne put venir que jusques à Béziers , quand les nouvelles M vinrent là que il n'avait que faire en Béarn , car Gaston , le fils au comte de Foix , était mort. Et je vous dirai comment il mourut, puisque si avant je vous ai parlé de la matière.
« Le comte de Foix le faisait tenir en une chambre en la tour d'Ortais , où petit avait de lumière , et fut là dix jours. Petit y but et mangea , combien que on lui apportait tous les jours assez à boire et à manger. Mais quand il avait la viande, il la détournait d'une part, et n'en tenait compte; et veulent aucuns dire que on trouva les viandes toutes entières que on lui avait portées, ni rien ne les avait amenries au jour de sa mort. Et merveilles fut comment il put tant vivre. Par plusieurs raisons le comte le faisait là tenir, sans nulle garde qui fût en la chambre avecques lui, ni qui le conseillât ni confortât ; et fut l'enfès toujours en ses draps ainsi comme il y entra. Et si se mérencolia grandement , car il n'avait pas cela appris; et maudissait l'heure que il fut oucques né ni engendré , pour être venu à telle fin.
« Le jour de son trépas, ceux qui le servaient de manger lui apportèrent la viande, et lui dirent : « Gaston^ veez-ci de la viande pour vous. » Gaston n'en fit compte, et dit : « Mettez-la là. » Cil qui le servait de ce que je vous dis, regarde, et voit en la prison toutes les viandes que les jours passés il avait apportées.' A donc referma -t-il la chambre et vint au comte de Foix, et lui dit : « Monseigneur, pour Dieu merci ! prenez garde dessus votre fils, car il s'affame là en la prison où il gît , et crois que il ne mangea oncques puis qu'il y entra , car j'ai vu tous les mets entiers tournés d'un lès dont on l'a servi. » De celle parole le ' comte s'enfélonna , et sans mot dire il se partit de sa chambre , et s'en vint vers la prison où son fils était; et tenait à la maie heure un petit long coutel dont il appareillait ses ongles et nettoyait. Il fit ouvrir l'huis de la prison, et vint à son fils ; et tenait l'alemelle de son coutel par la pointe , et si près de la pointe que il n'en y avait pas hors de ses doigts la longueur de l'épais-
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seur d'un gros touraois. Par mautalent, en boutant ce tant de pointe en la gorge de son fils , il l'asséna , ne sais en quelle veine, et lui dit : « Ha, traitour! pourquoi ne manges-tu point r» Et tantôt s'en partit le comte sans plus rien dire ni faire , et rentra en sa chambre. L'enfés fut sang mué et effrayé de la venue de son père , avecques ce que U était faible de jeûner, et que U vit ou sentit la pointe du coutel qui le loucha à la gorge, comme petit fût, mais ce fut en une veine ; il se tourna d'autre part, et là mourut.
« A peine était le comte rentré en sa chambre, quand nouvelles lui vinrent de celui qui administrait à l'enfant sa viande, qui lui dit : « Monseigneur, Gaston est mort. » — « Mort? » dit le comte. « M'ait Dieu! monseigneur, voir. » Le comte ne voulait pas croire que ce fût vérité. Il y envoya un sien chevalier qui là était de coté lui. Le chevalier y alla , et rapporta que voirement était-il mort. Adonc fut le comte de Foix courroucé outre mesure, et regretta son fils trop grandement, et dit : « Ha! Gaston, comme povre aventure-d a ! A maie heure pour toi et pour moi allas oncques, en Navarre, voir ta mère. Jamais je n'aufai si parfaite joie comme je avais devant. » Lors fît-il venir son herbier, et se fit rère tout jus, et se mit moult bas , et se vêtit de. noir, et tous ceux de son hôtel. Et fut le corps de l'enfant porté en pleurs et en cris ayx frères mineurs à Ortais , et là fut ensépulturé. Ainsi en alla que je vous conte de la mort de Gaston de Foix : son père l'occit voirement, mais le roi de Navarre ki donna le coup de la mort (1). »
A ouïr conter le conte à l'écuyer de Béarû de la mort au fils du comte de Foix, os et pris-je à moa cœur grand'pitié; et le plaignis moult grandement, pour l'amour du gentil comte son père , que je véais et trouvais seigneur de si haute recommandation , si noble , si large du sien donner et si courtois , et pour l'amour aussi du pays, qui demeurait en grand différend et par défaut d'héritier. Je pris atant congé de l'écuyer, et le remerciai de ce que à ma plaisance il avait son conte fait Depuis le vis-je
(I) Quelques historiens ont accasé le chargent son oncle malheareax , comme
jeune Gaston d'avoir conçu l'idée d^ caufe de la perte de ce jeune seigneur, »
parricide. « Nos originaux,' dit un vieil Olhagaray, Histoire de Foix, Bram ,
écrivain, l'eu excusent entièrement et Tfavarre » etc. , p. 293. Paris, 1669.
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eo rhôtel de Foix plusieurs fois , et eûmes moult de parlements ensemble ; et une fois lui demandai de messire Pierre de Béarn, frère bâtard du comte, pourtant que il me semblait un chevalier degrand'volonté, si il était riche homme et point marié. Il me répondit : « Marié est-if voîremeut , mais sa femme ni ses enfants ne demeurent point avecques lui. » — ^^ « Et pourquoi? » dis-je. — « Je le vous dirai , dit le chevalier. Messire Pierre de Béarn a de usage que de nuit en dormant il se relève , et s'arme , et trait son épée , et se combat , et ne sait à qui , voir si on n'est trop soigneux; de lui. Mais ses chambrelants et ses varlets qui dorment en sa chambre et qui le veillent, quand ils l'oent ou voient, ils lui vont au-devant et l'éveillent , et lui disent comment il sie maintient ; et il leur dit qu'il n'en sait rien , et qu'ils mentent. £t aucune fois on ne lui a laissé nulles armures , ni épée en sa chambre; mais quand il se relevait, et nulle? il n'en trouvait, il menait un tel terribouris et tel brouillis que il semblait que tous les diables d'enfer dussent tout emporter, et fussent là-dedans avecques lui. Si que , pour le mieux , on les lui a laissées : car parmi ce il s'oublie à lui armer et désarmer» et puis se rêva coucher. » — « Et tient-il grand'terre , demandai-je , de par sa femme? » — « En nom Dieu , dit l'écuyer, oil ; mais la dame par qui le héritage vient possesse les profits, et n'en a messire Pierre de Béarn que la quatrième partie. » — « Et où se tient la dame ?» — « Elle se tient , dit-il, en Gastille avecques le roi son cousin ; et fut son père comte de Biscaye , et était CQUsin germain du roi dam Piètre qui fut si cruel; lequel roi dam Piètre le fit mourir, et voulait aussi avoir par devers lui celle dame pour la emprisonner; et saisit toute sa terre; et tant comme il vesquit, la dame n'y ot rien. Et fut dit à la dame, qui s*appelle comtesse de Biscaye, quand son père fut mort : « Dame, sauvez- vous! car si le roi dam Piètre vous tient, il vous fera mourir ou mettra en prison , tant est fort courroucé sur vous , pourtant que vous devez avoir dit et témoigné que il fit mourir en son lit la roine sa femme, la sœur au duc de Bourbon et à la roine de France ; vous en êtes mieux crue que nulle autre , car vous étiez de sa chambre. » Pour celle doute, la comtesse Florence de Biscaye se partit de son pays à petite compagnie, ainsi que usage
est que chacun et chacune fuit la mort volontiers; et se mit au pays des Bascles, et passa parmi; et fit tant , à grand' peine, que elle vint céans devers monseigneur, et lui conta toute son aventure. Le comte, qui est à toutes dames et damoiselles doux et amoureux, en ot pitié ; et la retint et la mit avecques la dame de Corasse, une haute baronnesse en ce pays, et la pourvéy de ce que il lui appartenait. Messire Pierre de Béam, son frère, était lors jeune chevalier, et n'avait pas Tusage qu'il a maintenant, et était grandement en la grâce du comte. Si fit le mariage de celle dame et de lui, et recouvra sa terre si très- tôt comme il Tôt épousée et mariée ; et en a le dit messire Pierre de la dame fils et fille ; , mais ils sont en Castille avec la dame, car ils sont encore jeunes; et ne les veut pas laisser la mère avecques le père, pour la cause de ce qu'elle a grand droit à possesser de la greigneure part de sa terre. » — « Sainte Marie! dis-je lors à Técuyer; et dont peut ores venir à messire Pierre de Béam celle fantaisie que je vous oy recorder, que il n'ose dormir seul en une chambre , et quand il est endormi , il se relève tout par lui et fait telles escarmouches? Ce sont bien choses à émerveiller. » — « Par ma foi , dit l'écuyer, on lui a bien demandé ; mais il ne sait à dire dont il lui vient. Et la première fois que on s'en aperçut , ce fut la nuit ensuivant d'un jour auquel H avait es bois de Biscaye chassé à chiens un ours merveilleusement grand. Cil ours avait occis quatre de ses chiens et navré plusieurs, tant que tous les autres le redoutaient. Adonc prit messire Pierre de Béarniine épéede Bordeaux que II portait , et s'en vint ireusement , pour la cause de ses chiens que il véait morts , assaillir le dit ours ; et là se combattit à lui moult longuement , et en fut en grand péril de son corps ^ et reçut grand' peine ainçois qu'il le pût déconfire. Finablement il le mit à mort, et puis retourna à l'hôtel en son chastel de Languedendon en Biscaye, et fit apporter l'ours avecques lui. Tous et toutes se merveillaient de la grandeur de la béte et du hardement du dievalier, comment il l'avait osé assaillir et déconfire.
« Quand sa femme, la comtesse de Biscaye, le vit, elle se pâma, et montra que elle eût trop grand'douleur. Si fut prise de ses gens et portée en sa chambre. Et fut ce jour et la uuiiensul-
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vant, et tout le leudemain, durement déconfortée , et ne voulait dire que elle avait^ Au tiers jour elle dit à son mari : « Monseigneur, je n'aurai jamais santé jusques à ce que j'aie été en pèlerinage à Saint-Jacques. Donnez-moi congé d'y aUer, et que je y porjte Pierre mon fils et Andrienne ma fille. Je le vous requiers. » Messire Pierre lui accorda trop légèrement. La dame se partit en bon arroi , et emporta et fit porter devant li tout son trésor, or et argent et joyaux , car bien savait que plus ne retournerait; mais on ne sy prenait , point garde. Toutefois fit la dame son voyage et pèlerinage ; et prit achoison d'aller voir le roi de Cas^ tille son cousin, et la roine, et vint devers eux. On lui fit bonne cbère. Encore est^elle là , et ne veut point retourner ni renvoyer ses enfants. £t vous dis que, en la propre nuit dont le jour messire Pierre avait chassé et tué Tours et occis ; entrementes quo il se dormait dans son lit , celle fantaisie lui advint. Et veut-on dire que la dame le savait bien sitôt comme elle vit l'ours , et que son père l'avait chassé une fois , et que en chassant une voix lui dit , et si ne vit rien : « Tu meohasses, et si ne te vueilnul dommage; mais tu mourras de maie mort. » Donc la dam&ot remembrance de ce quand elle vit Tours, parce qu'elle avait ouï dire à son père, et lui souvint voirement, comment le roi dam Piètre l'avait fait décoler, et sans cause ; et pour ce se pâma? t-elle; ni jamais pour celle cause n'aimera son mari. £t tient et maintient que encore lui mescheira du corps avant qu'il muire, et que ce n'est rien de ce qu'il fait envers ce qu'il lui adviendra. « Or, vous ai-je conté de messire Pierre de Béarn, dit l'écuyer, selon ce que vous m'en avez demandé , et c'est chose toute véritable ; car ainsi en est et ainsi en advint ; et que vous en semble ? » Et je, qui tout pensif étais pour la grand' merveille, répondis et dis : « Je le crois bien, et ce peut bien être. Nous trouvons en l'escripture que anciennement les dieux et les déesseà^ à leur plaisance, muaient les hommes en bétes et en oiseaux^ et aussi bien faisaient les femmes. Aussi peut-être que cet ours avait été un chevalier chassant es forêts de Biscaye en son temps. Si courrouça ou dieu ou déesse à lui, pourquoi il fut mué en forme d'ours, et faisait là sa pénitence, si comme Actéon fut mué en cerf. « -* « Actéon ! répondit l'écuyer; doux maître, or, m'en contez le conte,
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et je TOUS en prie. » — « Volontiers, dis^je. Selon les anciennes escriptures , nous trouvons escript que Actéon fut un appert , faitis 6t joli ehevalier, et aim^t le déduit des chiens sur toute rien. Donc il advint, une fois que il chassait es bois de Thessale, il âeva un cerf merveilleusement grand et bd , et le chassa tout le jour; et le perdirent toutes ses gens et ses lévriers aussi. Il, qui était fort attentif et désirant de poursuivre sa proie, suivit lu chasse et la trace du cerf, tant qu'il vint en une prée ou bois enclose et avironnée de hauts arbres. Et là, en celle prée, avait une belle fontaine. En celle fontaine, pour soi rafreschir, se baignait Diane, la dresse de chasteté; et autour de li étaient ses pucelles. Le chevalier s'embat sur elles , ni oncques il ne s*en donna garde. Si alla si avant que il ne put reculer. Elles, qui furent honteuses et étranges de sa venue, couvrirent erraument leur dame , qui fut vergogneuse de ce que elle était nue. Mais par-dessus toutes ses pucelles elle apparaît et vit le chevalier ; si dit : a Actéon, qui ci t'envoya , il ne fairoa guère. Je ne veuil, quand tu seras ailleurs que ci , que tu te vantes que tu m'aies vue nue ni mes pucelles; et pour Foutrage que tu as fait, il t'en faut avoir pénitence. Je vueil que tu sois tel et en la forme que le cerf que tu a&huy chassé. » Et tantôt Actéon fut mué en cârf, et courut aval la forêt comme un autre; et encore, par semblable cas, Je cerf de sa nature aime les chiens. Ainsi peut-il advenir de Tours dont vous m^avezfait votre conte, ou que la dame y sait autre chose ou savait, que elle ne désist pour l'heure. Si la doit* on tenir pour excuséç. » L'écuyer répondit : « Il peut être. » . Ainsi finâmes-nous notre conte.
Entre les solemnités que le comte de Foix fait des hauts jours solemnels de l'an , il fait trop solemnellement grand compte et grând'féte où qu'il soit, ce me dit un écuyer de son hôtel , le tiers jour que je fus venu à Ortais , de la nuit Saint-Nicolas en hiver. Et en fait faire solemnité par toute sa terre, aussi haute et aussi grande et plus que le jour de Pâques ; et j'en vis bien Tapparent, car je fus là à tel jour. Tout le clergé de la ville d^Ortais, et toutes les gens, hommes, femmes et enfants, en procession, allèrent querre le comte «uchastel ; lequel tout à pied, avec le clergé et les processions, partit du cliastel. Et vinrent
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à TégHse Saint-Tïicolas , çt ]à chantaient un psaume de psaultier David y qui dit ainsi : Benedictus Domintis meus, qui docet manus meas ad praelium, et digitos meos ad bellum.tX quand celle psaume était finie ^ ils ]a recommençaient tondis; et ainsi fut amené jusques à l'église , et là fut fait le divin office , aussi solemnellement comme le jour de Noël ou de Pâques on ferait en la chapelle du pape ou du roi de France ; car à ce temps il avait grandïoison de bons chantres. £t chanta la messe, pour le joiur, révéque de Pammiers ; et là ouïs sonner et jouer des orgues aussi mélodieusement comme je fis oncques en quelconque lieu où je fusse. Brièvement, à parler vérité et par raison, l'état du comte Foix , qui régnait pour ce temps que je dis, était tout parfait; et il, deisa personne, si sage et si percevant, que nul haut prince de son temps ne se pouvait comparer à lui de sens , d'honneur et de largesse..
Les fêtes de Noël, qu'il tînt moult solemnelles, là vit-on venir en son hôtel foison de chevaliers et d'écuyers de Gascogne ; et à tous il fît bonne chère. Et là véis le bourg d'Espaigne , duquel et de sa force messire Espâing de Lyon m'avait parlé. Si l'en vis plus volontiers. Et lui fit le comte de Foix bon semblant. Là vis dievaliers d'Aragon et anglais, lesquels étaient de l'hôtel du duc de Lancastre , qui pour ce temps se tenait à Bordeaux , à qui le comte de Foix fit bonne chère et donna de beaux dons. Je me accointai de ces chevaliers; et par eux fus-je lors informé de grandïoison de besognes qui étaient advenues en Castille , en Navarre et en Portingal , desquelles je parlerai clairement et pleinement quand temps et lieu en «era.
En i389, le duc de Berry épousa rhéritière de Jean de Boulogne, que Gaston Phœbus avait en garde et retenait à sa cour. Froissart suirit la jeune fille lorsque, après avoir quitté le comté de Foix, elle vint en Aiwergne. Il voulait assister, à Riom« aux fétcsdu mariage (i).
Le duc de Berry, madame Jeanne d'Ermignac, sa première femme, trépassée de ce siècle, avait grand'imagination , et bien le montra, que secondement il fût remarié; car si trè>s-tôt comme
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il put voir qu'il avait failli à la fille du duc de Lancastre , il n'eut oucques arrêt ui séjour, mais mit clercs en œuvre et messagers, pour envoyer devers le comte Gaston de Foix, qui avait eu garde la fille au comte Jean de Boulogne , et l'avait eue depuis plus de neuf ans. Or, pourtant que le duc de Berry à ce second mariage ne pouvait venir, fors que par le danger du comte de Foix ( car au fort, le dit comte, ni pour père, ni pour mère, ni pour pape, lii pour prochain que la damoiseileeût, il n'eneilt rien fait s'il ne lui fût bien venu h plaisance ), il en parla au roi de France soti neveu , et au duc de Bourgogne son frère; et leur pria très -affectueusement qu'ils s'en voulsissent charger avecqueslui, et ensonnier. Le roi de France en eut bons ris, pourtant que le duc de Berry, son^ oncle, était jà tout ancien, et lui dit : « Bel oncle, que ferez-vous d'une telle fillette ? Elle n'a que douze ans, et vous en avez soixante. Par ma foi, c'est grandïolie pour vous de penser de celle chose; faites-en parler pour Jean , beau cousin votre fils, qui est jeune et à venir. La chose est mieux pareille à Inique elle ne soit à vous. » — « Monseigneur, répondit le duc de Berry, on en a parlé , mais* le comte de Foix , à qui il tient, n'y veut entendre; et crois que c'était que mon fils vient d'Ermignac , et ils ne sont pas en trop bon amour ensemble. Si la fille de Boulogne est jeune, je l'épargnerai trois ou quatre ans, tant que elle sera femme et parcrue. » — « Voir , dit le roi ; mais elle «ne vous épargnera pas. » Et puis dit tout en riant : a Bel oncle, puis que nous voyons que vous avez si bonne affection à ce mariage, nous y entendrons volontiers, c'est raison. »
Depuis , ne demeura long terme que le roi et le duc de Bourgogne ordonnèrent pour aller au pays de Béarn, par devers le comte de Foix, tels seigneurs que je vous nommerai. Premièrement le comte de Sancerre, messire Guillaume de la Trémouille, le seigneur de la Rivière, et le vicomte d'Assy ; et encore y futordonné pour aller au dit royaume, l'évéque d'Autun ; mais cil ne devait point passer outre Toulouse avec les autres, jusques à tant qu'il saurait comment les traiteurs se porteraient entre le comte de Foix et les ambassadeurs de France.
Les seigneurs dessus nommés se départirent du duc et du roi de France et des deux ducs, quand toutes leurs besognes fu-
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rent ordonnées; et se mirent au chemin, et exploitèrent tant qu'ils vinrent en Avignon, et furent là un long terme de lès le pape Clément, qui leur fit très-bonne chère et féale, pour Tamour du roi* Quand ils eurent séjourné en Avignon, et que leurs messagers qu'ils avaient envoyés en Béam , devers le comte de Foix , furent retournés , et eurent rapporté lettres , lesquelles parlaient ainsi : Que il plaisait bien au comte que les dessus dits se traïssent avant; ils se départirent du pape et d'Avignon environ la Chandeleur, et prirent le chemin de Montpellier; et ehevaucliaient à petites journées et à grands dépends; et passèrent T^îmes , Montpellier et la cité de Béziers ; et vinrent à Careassonne ; et trouvèrent là monseigneur Louis de Sancerre, maréchal de France , qui les recueillit liement et doucement , et ce fut raison. Lequel messire Louis parla à part^ssez aux dits ambaxadeurs de France, du comte de Foix et de son état, car il avait été en Béam devers lui en celle saison. Quand cis eurent été de lès le maréchal quatre jours, ils prirent congé et se mirent au chemin , et passèrent à Ville-Franche et au Chastel-Neuf d'Auri, à Avignolet et à Mont-Giscart , et puis vinrent à Toulouse. Et se logèrent là , et eurent conseil comment ils se main- ^endraient. Le comte de Foix savait bien leur venue , car tous les jours il en avait oui nouvelles, pourtant que en venant de Carcassonne à Toulouse ils avaient côtoyé en son pays de Foix ; et se tenait le dit comte en la ville d'Ortais en Béam.
Quand ces seigneurs de France furent venus à Toulouse , et ils y furent rafreschis , ils eurent conseil que ils enverraient , comme ils firent^ devers le comte de Foix, pour entamer les traités de ce mariage , en quelle instance ils étaient là avalés. Si s'entamèrent les traités de ce mariage , mais ils furent moult lointains > car de commencement le comte de Foix fut moult froid, pourtant que le duc de Lancastre, qui se tenait pour ce temps à Bordeaux ou à Lisbourne , en faisait parler et prier pour son fils Henry, comte de Derby. Si fut telle fois , pour Je lointain séjour que on véait , que on disait que le mariage pour lequel ces seigneurs se arrêtaient à Toulouse ne se ferait point, et tout leur état et les ordonnances, responses et traités du comte de Foix , de jour en jour, et de sepmaine en sepmaine , ils en-
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Yoyèrent at^gneifeement devers le dlic de Berry qui se tenait à la Nonnette en Auvergne ; et le duc de Berry, qui n'avait autre désir, fors que les choses approcliassent , rescripsait devers eux , et les rafrescbissait souvent de nouveaux messages, et eux signifiant que noblement ils cessassent point que la besogne ne se fesist. Le comte de Foix , qui était sage et soubtil , et qui véait Tardent désir du duc de Berry, traitait vaguement et froidement; si fit à ceux qui envoyés lui étaient très-bonne chère; et ne répondit autrement , fors que par lettres. Et il me fut dit et signifié que de premier, avant que les traités s'entamassent , il se fit très-grandement prier et dangérer ; et plus en était quoitié, plus s'en refroidait; nequedent, il ne voulait pas que le mariage ne se fit, mais il tendait à avoir une bonne somme de florins; non que il mit avant qu'il voulslst vendre la dame , mais il voolait être récompensé de la garde , car environ neuf ans et demi il Favait eue et nourrie ; si en demandait trente mille francs. Encore si plus en eût demandé, plus en eût eu. Mais moyennement il voult ouvrer sur la conclusion d& cette matière, à la fin qu'on lui en sçût gré, et aussi que le duc de Berry sentesist qu'il fist aucune chose pour lui.
Ces ambaxadeurs n'étaient pas chargés de cela faire, car ils n'avaient point d'argent si il ne leur venait dii duc de Berry. Si en eseripvirent au duc qui se tenait à la Nonnette en Auvergne, et Tacque-Thibaut de lès lui , où la greigneure partie de sa plaisance s'arrêtait. Ce Tacque-Thibaut est uu varlet et un faiseur de chausses, que le duc de Berry avait en âme ; on ne savait pourquoi , car en le dit varlet il n'y avait ni sens , ni conseil, ni nul bien , fors à son grand profit ; et l'avait le duc de Berry enrichi en bons joyaux en or et en argent de la valeur de deux cent mille francs; et tout avaient payé les povres gens d'Auvergne et de la Languedoc, qui étaient taillés trois ou quatre fois l'an pour sccomplir au duc ses folles plaisances.
Le duc de Berry, qui se tenait à la Nonnette en Auvei^e, s'émerveillait de ce que ses gens n'exploitaient plus légèrement; mais ils avaient à faire et à répondre au plus sage prince qui fût en son temps, c'était le comte de Foix. Car il disait bien que si le duc de Berry avait sa cousine, il payerait bien la bonne
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garde que faite en avait ; si montait la demande à trente mille francs. Le duc escripvit à ses gens que pour la somme des florins ils ne dérompissent pas les traités; car il voulait avoir la dame. Donc commencèrent les ambaxadeurs à procéder avant, et à »gnifier au comte que sa volonté serait accomplie de tous points ; dont s'adoucit le comte de Foix ; et manda aux ambaxadeurs, à T(Hilottse, où il^se tenaient , par ses chevaliers , tels que messire Ëspaing de Lyon et messire Pierre do Gabestain , que ils vinssent en Béam en une ville fermée que on appelle Morlens, et apportassent la finance; et ils trouveraient qui la recevrait, et qui leur délivrerait la tiame<
Ces amlraxadeurs furent tout réjouis de ces nouvelles , et s'ordonnèrent pour partir, et Févéque d'Autun en leur compagnie ; et fut la finance mise en sommiers ; et s'en chevauchèrent tous ensemble , et cheminèrent tant que ils entrèrent en Béam et vinrent à Morlens. Tout le pays d'environ était chargé de gens d'armes , dé par le comte de Foix ; et étaieut éparsens es forts et ens es villages pks de mille lances, car U ne voulait pas être trompé du duc de Berry. Le comte de Foix ne fut pas présent à délivra la damoiselle de Boulogne ; niais il y avait envoyé un sien frère bâtard , gentU et sage chevalier qui s'appelait messbe Ërnauld Guillaume de Béarn , et son fils bâtard , un jeune chevalier, messire Yvain de Foix. Les deux , avec plusieurs autres, firent état et excusèrent le comte qui se tenait à Pau , et reçurent le payement; et là, par procuration, l'évéque d'Âutun, en Bourgogne, épousa, au nom du duc de Berry, la jeune fille de Boulogne, qui s'appdait Jeanne, et pouvait avdr aviron douze ans et demi. ,
Et je, sire Jean Froissart, qui celle histoire di dictée et ordonnée , par l'aide et grâce de Dieu , en paroles , comme cil qui était présent à toutes ces choses, pris adonc congé au gentil comte de Foix, pou)r retourner en France avec sa cousine; lequel me fît grand profit à mon département, et m'enjoignit amiablement que encore je le allasse voir ; laquelle chose sans faute je eusse faite si il fût demeuré le terme de trois ans en vie; mais il mourut, dont je rompis mon chemin ; car, sans lui trouver au pays , je n'y avais que faire. Dieu en ait l'âme par son commandement !
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Après toutes ces choses accompties à leurderoir, et que les trente mille francs furent délivrés et la damoiselle épousée par procuration, si comme ici-dessus est dit, on se départit de Morlens après boire, et vint-on ce jour gésir en la cité de Tarbes, euBigorre, laquelle est royaume de France. Et vous devez savoir que le duc de Berry avait envoyé à Toulouse, et fait faire chars et chariots pour la dame, si riches et si nobles que merveille serait à deviser, en tout état tel comme h lui appartenait. Et exploitèrent tant les dessus dits ambaxadeurs et leur dame , qu'ils vinrent en la cité cte Toulouse, et si y reposèrent deux jours, et puis s'en partir'ent et se mirent au chemin pour venir vers Avignon; et les accompagna le maréchal de France, messire Louis de Sancerre, à bien cinq cents lances, car il l'avait du ^ commandement du roi, tant que elle fût venue à Ville-Neuve de lès Avignon ; ce fut par un lundi soir. Le mardi à dix heures, elle passa le pont sur Rhône en Avignon. Et allèrent encontre lui tous les cardinaux; et fut la dame amenée en Avignon, et descendit au palais , ^'une très-belle et bonne haquenée toute blanche que le pape lui avait envoyée. Et dîna là, et tous les seigneurs. Sachez que ce pape Clément la recueillit grandement. Il y était tenu, caria damoiselle était fille de son cousin germain, le comte Jean de Boulogne. Et fut la dame logée à Thôtel du cardinal de Tury ; et le venredi au matin elle se partit d'Avignon et vint à Orange; et là fut josques au dimanche, car le prince était son cousin.
Celle dame, à petites journées et à grands frais, exploita tant que elle vint en Auvergne , et fut amenée à Riom ; et le jour de la Pentecôte, au matin, le duc de Berry l'épousa en ^ chapelle. Et là furent d'Auvergne, le comte de Boulogne, le comte Dauphin, le sire de la Tour, le sire de Roie , et messire Hugues Dauphin, et grand'foison de seigneurs et de dames : et là fus présent. Et après toutes ces fêtes , si fti'en retournai en France , avec le seigneur de la Rivière (1).
(I) M. Bnebon, après ane lecture atten» Mont-de>Cos8e , à Artigat, Cariât et
tive dn livre lU des Chrùniqves, résume Montesquieu; le 19, de Montesquieu à
ainsi le voyage de Froissart : a 11 dut par- Palamîni ; il retourne & Montesquieu à
^r de Carcassonne le 14 novembre 1389. cause des débordements ; le 20 /de Bflon-
H séjourna à Pamiers les 1 5 , 1 6 et 17 tesqaieu à Cazères, où il reste tout le jour ;
novembre. Le 18 , il va de Pamiers au le 21 , de Cazères à Moot-Pesat, la Bre-
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